|
| Oeuvres complètes de Voltaire | Index Voltaire | Études sur Voltaire | OU LETTRE D’UN JEUNE AVOCAT, En forme de Mémoire. En réponse au Libelle du Sieur de Voltaire, intitulé: Le Préservatif, etc. C’était naturellement à M. l’abbé D.F à répondre au libelle que Voltaire vient de publier contre lui. Mais le voyant, Monsieur, résolu à ne jamais se départir de la douceur et de la modération, qu’il a jusqu’ici fait paraître à l’égard de ce Poète, et considérant d’ailleurs qu’il est d’un âge et d’un caractères, qui pardonnent trop aisément les injures, je me suis d’autant plus volontiers chargé de sa défense, que les liens de l’estime, de l’amitié, et de la plus vive reconnaissance m’attachent à lui pour toujours. Trouvant aujourd’hui l’occasion d’exercer pour une si bonne cause, un faible talent, que j’ai consacré depuis peu au Barreau, je vais punir, seulement avec ma plume, un homme accoutumé à être autrement payé de ses sottises. L’infâme écrit du Sieur Voltaire, dont le Sceau est imprimé sur chaque page et à chaque ligne, fait horreur à tous les gens de probité, et ne réjouit que ses ignobles Partisans(1). Il ne manquait plus que ce trait affreux à la renommée d’un Écrivain téméraire, pour qui ni les moeurs, ni la bienséance, ni humanité, ni la vérité ni la Religion n’ont jamais eu rien de sacré. Son Ignorance et sa déraison ont plus d’une fois donné des scènes au Public; mais la critique qu’il a insérée dans son Libelle, de quelques endroits des Ouvrages de M. l’abbé, D. F. est presque en tout si pitoyable et si folle, qu’on peut à peine la concevoir. Ce serait donc perdre son temps, que d’entreprendre de la réfuter: Il suffit de dire, que c’est un esprit faux, en matière de science, comme en matière de goût; et quelqu’un a dit avec vérité, que tout son mérite bien apprécié, est à peu près celui d’un Violon. Quoique, son dernier Libelle soit écrit (Comme tout ce qu’il a publié jusqu’ici en prose) sans jugement, sans soin, sans suite, sans style, et que toutes ses petites objections soient dépourvues de lumières et de bon sens, je répondrais peut-être à ce qui concerne le Littéraire, s’il ne s’était tout à fait rendu indigne de cet honneur, par l’insolence de sa plume. D’ailleurs, comment raisonner avec un homme, à qui l’orgueil et la rage tiennent lieu de raison? Un Écrivain un peu sensé se serait-il livré à de pareils excès? Quand M. l’abbé D. F. serait tel, qu’il a l’audace de le dépeindre, s’en suivra-t-il que Voltaire est un honnête homme, et un grand Auteur? Passera-t-il moins chez tous les connaisseurs pour ignorer absolument le Théâtre, où il n’a jamais été applaudi, que pour la vaine harmonie de ses pompeuses tirades, et pour sa hardiesse satyrique ou irréligieuse(2). Sa Henriade sera-t-elle moins un chaos éblouissant un mauvais tissu de fictions usées ou déplacées, où il y a autant de prose que de vers, et plus de fautes contre la langue que de pages? Poème sans feu, sans invention, sans goût, sans génie. Son Temple du Goût sera-t-il moins la production d’une petite tête ivre d’orgueil? Son Charles XII ne passera-t-il pas toujours pour l’ouvrage d’un Ignorant étourdi, écrit dans le goût badin d’une Caillette bourgeoise, qui brode des aventures? Mauvais Roman! Encore les Romanciers se piquent-ils de suivre la Géographie, et de ne point de démentir les faits connus. Ses Lettres, où il a osé porter ses extravagances jusqu’à l’Autel, le tiendront-elles moins éloigne de Paris toute sa vie, dans l’appréhension des recherches dangereuses, ordonnées par le sage et juste Arrêt du Parlement, qui a condamné ce monstrueux Ouvrage au feu! Malgré les déclamation les airs triomphant de sa profonde ignorance, les Élément de la Philosophie de Newton, seront-il jamais autre chose, que l’ébauche d’un Écolier qui bronche à chaque pas, et quand le livre ridicule dans l’une et l’autre édition presque simultanées: Livre, qui a rendu son présomptueux Auteur la risée de la France et de l’Angleterre(3). Enfin, Voltaire sera-t-il moins un homme déshonoré dans la société civile, par ses lâches impostures, par ses fourberies, par ses honteuses bassesses, par ses vols publics et particuliers, et par sa superbe impertinence, qui lui, a attiré jusqu’ici de si flétrissantes disgrâces(4)! Tout le monde sait que M. l’abbé D. F. n’a rien fait qui ait mérité la haine et la fureur du sieur Voltaire. Il l’a toujours ménagé dans ses Écrits, et depuis même la publication de son injurieux Libelle, il a parlé de sa Tragédie de Zaïre, avec une politesse et une honnêteté à laquelle on n’avait pas droit de s’attendre. Jamais le Stoïcisme n’a semblé porter si loin l’insensibilité. La modération et la charité conviennent à une personne de son état mais ses amis ne sont pas obligés aux mêmes égards, envers un calomniateur. N’est-il pas bien étrange que celui qui joue aujourd’hui un si odieux rôle, à l’égard de deux personnes distinguées dans la République des Lettres, je veux dire M. l’abbé D. F. et l’illustre Rousseau, fait celui-là même qui a dit gravement dans la Préface de sa Tragédie d’Alzire: « Il est bien cruel, bien honteux pour l’esprit humain, que la Littérature soit infectée de ces haines personnelles, de ces cabales, de ces intrigues, qui devraient être le partage des Esclaves de la Fortune. Que gagnent les Auteurs, en se déchirant cruellement? Ils avilissent une profession qu’il ne tient qu’à eux de rendre respectable. Faut-il que l’art de penser, le plus beau partage des hommes, devienne une source de ridicule, et que les gens d’esprit, rendus souvent par leurs querelles le jouet des sots, soient les bouffons du Public dont ils devraient être les Maîtres? » Quel Protée que Voltaire! Ne croirait-on pas en lisant ces paroles, que c’est l’homme du monde le plus sage, le plus circonspect, le plus modéré? Ne le prendrait-on pas pour un Caton, pour un homme qui a des moeurs, qui est à couvert des haines personnelles, et qui ne cherche qu’à rendre respectable la profession des Lettres? Ne s’imagine-t-on pas qu’il est incapable de rien faire qui puisse lui attirer des réponses, et le rendre le jouet des sots? Mais cet homme, qui aspire à être le maître du public, et qui nous donne de si’ belles leçons, est le Philosophe de la Comédie, qui débite la plus belle morale du monde sur la douceur et la modération, et qui à l’instant se met en fureur sans sujet, et en vient aux mains.. Comment n’a-t-il pas rougi de la seule idée de l’horrible Lettre qui est à la fin de son Libelle? Croira-t-on que celui qui fait aujourd’hui un si honteux reproche à M. l’abbé D. F. est celui-là même, qui fit son apologie il y a 13 à 14 ans, et qui démontra dans un petit Mémoire dressé par lui-même, la fausseté et l’absurdité de l’accusation? Il le fit à la sollicitation de feu M. le Président de Bernières, qui par complaisance le logeait alors chez lui, et que Voltaire ose appeler son ami(5). Mais par quel attachement, ou plutôt par quelle aveugle partialité, et par qu’elle profusion de louanges, l’abbé D. F. n’a-t-il pas payé pendant 10 ans un service, qui n’avait été du côté de Voltaire qu’une déférence aux volontés de son Hôte et de son Bienfaiteur? Une réflexion critique, mais honnête et polie, sur la Tragédie ébauchée de la mort de César, et un léger badinage sur le Temple du goût, ont été érigé par Voltaire en traits horribles de noirceur et d’ingratitude. Mais s’étant plaint à l’abbé D. F. même, par une Lettre particulière, et de la Réflexion et du Badinage on lui a donné sur cela toute la satisfaction qu’il pouvait souhaiter. Il en a été très content, et il l’a écrit à l’abbé D. F. en 1735, dans les termes les plus affectueux et les plus expressifs(6). Cependant 15 jours, après la date de cette Lettre d’amitié et de réconciliation parfaite, il s’avise d’insulter l’abbé D. F. dans le Mercure. On lui demande honnêtement la cause de ce changement subit: Nulle réponse. Il continue d’insulter l’abbé D. F. par de mauvaises épigrammes qu’il fait courir. On se tait; on méprise l’injure: il redouble; la patience de l’abbé D. F. l’enhardit, et il pousse l’affront jusqu’à l’excès dans des Imprimés scandaleux. Après cela, il a la folie de prétendre avoir encore des droits sur le coeur de l’abbé D. F. Ignore-t-il qu’il est de principe dans la société, que les offenses effacent les bons offices? A plus forte raison, quand l’offense est très grande, et que le bon office n’est qu’une justice rendue, et rendue en considération d’un Bienfaiteur dont on dépend. Voltaire, logé et nourri, chez le P. de Bernières, allié de M. l’abbé D. F.(7) avait-il pu se dispenser de faire ce qu’il fit? Mais depuis quand est-il permis d’appeler Procès-criminel, (terme dont V. a l’effronterie d’user) un ordre précipité du Magistrat de la Police, sur la déposition équivoque d’un Délateur inconnu, et suborné? Jamais les Ordres respectables du roi ont-ils flétri l’honneur de ses Sujets? Comme la politique du gouvernement, et l’ordre public exigent quelquefois qu’on s’assure, sur un simple avis, de la personne d’un Sujet, on serait bien à plaindre, si dans ces cas on était déshonoré. Eh, qui est-ce qui n’aurait pas sans cesse à craindre de perdre son honneur? Aussi un Gentilhomme fut, il y a quelques années, condamné par Messieurs les Maréchaux de France à trois mois de Prison, pour avoir fait un reproche de cette nature a un autre Gentilhomme. Pour ce qui regarde M. l’abbé D. F. tout le monde sait que le tour affreux, qui lui fut joué en 1725, par les fougueux et dangereux amis d’un homme qui n’est plus, ne lui a fait aucun tort auprès des honnêtes gens: Sa Religion et ses bonnes moeurs sont connues.Après 15 jours d’une disgrâce, qu’il n’avait ni prévue ni méritée, il fut honorablement rendu à là Société et à son Emploi littéraire. Le Magistrat de la Police prit la peine de le justifier lui-même; non seulement aux yeux de sa famille mais encore par une Lettre qu’il écrivit à M. l’abbé Bignon, qui peut s’en ressouvenir(8). Quelle, douleur le magistrat ne témoigna-t-il pas plus d’une fois, de s’être lassé trop légèrement prévenir, d’avoir été, sans le savoir, l’instrument d’une basse vengeance, et de n’avoir pas connu plus tôt la naissance, le caractère et les moeurs de celui qu’il avait inconsidérément et indignement maltraité! Autre trait de malignité et d’injustice de la part du sieur Voltaire. Il parle dans son Libelle de la fameuse harangue fictive de l’abbé S. pour laquelle l’abbé D. F. fut inquiété au commencement de 1736. Tout le monde sait aujourd’hui que cette Pièce lui avait été surprise par le Libraire Ribou. Comment l’aurait-il vendue trois louis à un misérable qui mourait de faim, et n’avait pas de souliers, et qui est aujourd’hui fugitif pour ses dettes? D’ailleurs, est-ce que trois pages ont jamais été payées d’avance trois louis d’or? Le mensonge est bien grossier. L’Abbé D. F. n’a jamais été le Vendeur, ni l’éditeur de cette Pièce; il n’en a été non plus ni l’auteur, ni le copiste. Il ne l’avait pas même lue entièrement lorsqu’on la lui déroba. Il est aujourd’hui public qu’il n’y a eu aucune part, et l’on sait d’ailleurs qu’il a toujours détesté la Satire personnelle. Le véritable Auteur de cette Pièce, n’en fait plus mystère. Mais il n’en était pas de même durant le cours de cette affaire fâcheuse. Il aurait couru quelque risque, s’il eût été connu parce qu’on était alors extrêmement aigri contre lui. Il s’était fié à l’abbé D. F. qui eut la générosité de lui garder fidèlement le secret jusqu’à la fin et qui aima mieux s’exposer à tout, que de trahir la confiance d’un homme qui avait compté sur la probité, et qui par justice et par reconnaissance, a depuis payé tous les frais que cette affaire a occasionnés. Il n’y a qu’un Voltaire dans le monde, à qui toutes les vertus sont inconnues, qui soit capable de tirer de là un sujet de reproche et d’invective. Quand l’abbé D. F. aurait prêté sa plume à une cause aussi belle et aussi importante, que celle des Chirurgiens contre la Faculté, les Écrits qui ont paru sur ce sujet, ont été si goûtés du Public, que l’aveu qu’il en ferait, ne pourrait que lui procurer beaucoup d’honneur. On aurait beau soupçonner la reconnaissance libérale du Corps de S. Côme: Voltaire, tout riche qu’il est par ses rapines typographiques, ne reçoit-il pas encore le produit de ses Tragédies et de ses éditions? Le reproche sur ce point serait donc mal fondé. Le titre de Défenseur des droits d’autrui, et la reconnaissance des Parties, n’ont rien qui rabaisse un Écrivain. Penser autrement, c’est insulter la glorieuse profession d’Avocat. Mais l’abbé D. F. a protesté sur son honneur, à la face du Ciel et de la Terre, qu’il n’est Auteur d’aucun des Écrits qui ont paru en faveur des Chirurgiens. Sied-il à un homme tel que Voltaire, qui passe sa vie à 40 lieues d’ici, de lui donner sur cela un démenti public, sans la moindre preuve? L’Abbé D. F. est lié d’amitié avec deux ou trois Chirurgiens les plus célèbres de Paris, dont il estime également la capacité, le bon esprit et la politesse. Cela a-t-il pu fonder l’imputation de quelques Médecins méprisables, qui l’ont accusé d’être l’écrivain de leurs adversaires, et celle de Voltaire leur imbécile écho? Qu’après cela, cet habile homme fasse gravement
l’éloge des Quakres, qu’il croit mieux connaître que M. Bossuet
et qu’il a, si ridiculement célébrés dans ses Lettres.
Qu’il
canonise un Ouvrage Anglais sur la Religion(9),
dont
la Traduction Françoise imprimée en Hollande, en conséquence
du Jugement du Censeur Royal, Docteur de Sorbonne, n’a point eu l’entrée
en France, et a été regardée comme un Livre dangereux
pour la foi; Que notre grand Théologien qui a osé censurer
les Pensées de Pascal, et défier tous les Docteurs de lui
prouver l’immortalité de l’âme, décide que la Religion
est solidement défendue dans l’Alcyphron: Qu’il traite de
plaisanterie l’objection solide qu’un habile Géomètre a daigné
lui faire dans les Observations, sur sa file de Soldats, dont le
vingtième, selon Voltaire, devrait paraître
vingt fois
plus petit que le premier(10):
Qu’il trouve
admirable cette pensée ridicule et puérile, rapportée
dans le Dictionnaire Néologique (N’est-il pas juste que
la science ait des ménagements pour l’ignorance qui est son aînée
qu’elle trouve toujours en possession? )(11)
qu’il
entreprenne de justifier le Comique romanesque, sérieux, et attendrissant
jusqu’aux larmes, par l’exemple de la Comédie du
Heautontimoruménos
de
Térence, où il n’y eut jamais rien de pareil, et par un vers
d’Horace, dont il corrompt le sens grossièrement, puisqu’il ne s’y
agit que de la colère d’un vieillard:
Qu’il impute à l’abbé D. F. les nombreuses éditions faites en Hollande et ailleurs de son Dictionnaire Néologique; éditions où il n’a aucune part, et que chacun a grossies à son gré(12). Qu’il chérisse l’estime contemporaine de ses Écrits, autant qu’il se console des mépris contemporains de sa personne: Qu’il exerce une critique sotte et pointilleuse sur le plus bel endroit, de la plus belle pièce d’éloquence de M. Bossuet: Qu’il essaye de justifier, par de pitoyables raisons, les contradictions palpables de sa première Épître sur le Bonheur, et qu’il tâche de donner le change au Lecteur, qui n’aura point cette mauvaise Pièce sous les yeux: Qu’enfin il rapporte ce qu’il a cru trouver de plus faible dans les trois Épîtres de M. Rousseau qui ont paru il y a deux ans, se donnant bien de garde de citer les traits admirables qui le peignent si bien et si agréablement(13).Tout cela est naturel à un homme tel que le sieur de Voltaire, qui fait profession de heurter en tout l’opinion commune des hommes, et de s’éloigner de tout ce qui approche de la droite raison. Il a essayé jusqu’ici de renverser successivement le monde moral, le monde Littéraire, le monde Physique(14). Qu’attend-on encore de lui? Je ne dois pas passer sous silence trois impostures grossières du Libelle de Voltaire. La première est que l’abbé D. F. selon lui, est l’auteur de certaines Réflexions périodiques, qui s’impriment à Paris toutes les semaines chez le sieur Briasson Libraire, rue S. Jacques. Je ne prétends point rabaisser ici cet Ouvrage qui a son mérite; mais en vérité, si V. l’a lu avec un peu d’attention, il faut qu’il n’ait ni discernement ni goût, pour soupçonner que l’abbé D. F. en est L’auteur. Il peut être permis à certaines gens de prendre le change; mais qu’un homme de Lettres s’y trompe, cela est bien honteux. Il doit distinguer les styles, avec les yeux de l’esprit, comme avec l’oeil corporel on distingue les caractères de deux différentes écritures. Les Connaisseurs, les Gens d’esprit ne s’y méprennent jamais. Aussi n’y a-t-il que des hommes sans Lettres, ou quelques sots Lettrés, qui aient attribué les Réflexions périodiques à l’abbé D. F. dont le style est tout différent. La deuxième imposture, est que V. suppose que l’abbé D. F. a fait imprimer en Hollande vingt Libelles comme lui. L’Abbé D. F. m’a protesté, du ton le plus affirmatif, qu’il n’avait jamais’ fait imprimer aucun Libelle en Hollande ni ailleurs, contre Voltaire. Je ne me suis pas contenté de lui demander sur cela ce qui en était; J’ai écrit en Hollande, pour m’informer des Libelles qui, ont pu paraître contre Voltaire depuis quelques années, et l’on m’a répondu qu’il n’en avait paru aucun: y eut-il jamais une impudence pareille? Voltaire ne veut point paraître agresseur: il feint qu’on l’a insulté, afin d’avoir droit d’insulter à son tour. Il suppose des Libelles publiés contre lui, qui puissent lui donner lieu d’en publier lui-même(15). C’est aussi dans le même esprit, qu’il a inventé le Libelle composé contre lui à la campagne, chez M. de Bernières, par l’abbé D. F. qui, si l’on en croit, le montra à M. Tiriot qui l’obligea à le jeter au feu. Et c’est la troisième imposture dont il s’agit ici. M. Tiriot est un homme aussi estimé des honnêtes gens, que Voltaire en est détesté. Il traîne, comme malgré lui, les restes honteux d’un vieux lien, qu’il n’a pas encore eu la force de rompre entièrement. Or on a demandé à M. Tiriot qui est cité ici pour témoin, si le fait était vrai: et M. Tiriot a été obligé de dire qu’il n’en avait aucune connaissance. On propose ici un défi à Voltaire. Le séjour à la Campagne chez feu M. P. Bernières, est dans les vacances de 1725. Si un Libelle imprimé cette année contre Voltaire existe, qu’on le montre. S’il répond que l’abbé D. F. l’a jeté lui-même au feu, qu’il cite des témoins. Car assurément il ne point être cru sur sa parole. M. Tiriot, dit-il, l’obligea de le jeter au feu. Et voilà M. Tiriot qui déclare la fausseté du fait. Le sieur Voltaire est donc le plus hardi et le plus insensé des menteurs. Notre imposteur a écrit depuis quelques jours des Lettres, où il tâche de faire croire, qu’il n’est point l’auteur du Préservatif, parce qu’on lui a mandé que cet Écrit était trouvé pitoyable par tout le monde, et qu’il faisait autant de tort à l’homme d’esprit qu’à l’homme de probité. Cependant on a entre les mains, dans des Lettres particulières qu’il a écrites, une grande partie de ce que le Libelle contient, et cela conçu dans les mêmes termes; surtout, ses déclamations et ses raisonnements sur l’Alciphron, sur les Quakres, sur sa belle découverte touchant le rayon visuel sur la prétendue ingratitude de l’abbé D.F. et c. D’ailleurs, qui pourrait méconnaître la Prose de V. si remarquable par son style fougueux, inexact, décousu; par ses pensées vagues, sans chaux et sans ciment; enfin par son admirable Logique? On connaît de plus l’éditeur et les Colporteurs de son libelle. En faut-il davantage? Dois-je faire mention ici d’un trait impertinent du Libelle de Voltaire, à la pag. 35? L’auteur des Observations, (dit Voltaire,) s’avise de parler de Guerre; il a l’insolence de dire que feu le Maréchal de Tallard, gagna la bataille de Spire contre toutes les règles par une méprise, et parce qu’il avait la vue courte. Eh, qui est-ce qui aurait mieux appris le métier de la Guerre à notre Poète, qu’à l’abbé D. F. Serait-ce la belle apparition de Voltaire au Camp devant Philisbourg en 1734, où ce Chevalier de la triste figure apprêta tant à rire à notre Armée? N’est-il pas plaisant de le voir aujourd’hui jouer le personnage de Réparateur des torts? L’Observateur n’a parlé que d’après M. le Marquis de Feuquières; est-ce l’autorité de Voltaire, ou la Lettre anonyme qu’il cite, qui nous détrompera et qui infirmera le témoignage d’un grand homme de Guerre, qui était assurément au fait de tous les faits militaires de son temps. V. parle ici en étourdi insolent, de feu M. le M. de Feuquières. Un homme de néant, tel que lui, croit qu’un homme de qualité est susceptible d’une basse envie. Un autre aurait pu dire avec décence, que sur ce fait M. le M. de Feuquières avait été mal informé. Voltaire n’est pas moins ridicule dans son raisonnement, contre la fameuse Pompe de feu M. du Puy, Maître de Requêtes, dont l’abbé D. F. a parlé dans sa feuille 147. On ne lui fera pas la grâce de répondre à son galimatias. Il suffit de dire que tout Paris a vu de ses yeux ce qui est annoncé dans cette Lettre, visée par le même M. du Puy. Il est plaisant de voir un petit Physicien de deux jours, oser argumenter contre ce qu’il n’a point vu, contre ce qu’il n’a pu concevoir, et y opposer un argument dont il n’entend pas lui-même les termes. Car, au sentiment d’un homme fort versé dans les mécaniques, Voltaire parle ici sans savoir de quoi il parle. Un très habile Géomètre-Physicien avait envoyé à l’Observateur une Remarque sur l’étonnant Problème de Voltaire, et au sujet de sa démonstration sur la file de vingt soldats, dont le vingtième doit être vu, selon lui, vingt fois plus petit que le premier. Le Sieur Voltaire croit se tirer d’affaire, en disant d’un air gai, dans son Libelle, que ce Géomètre a voulu plaisanter et se moquer de l’abbé D. F. Il n’est pas question, dit-il, dans ma proposition de la Trisection de l’angle: Je n’en ai pas dit un mot. Voici sur cela la réplique du Géomètre qui m’a été communiquée. « Non, il n’est point question, M. de Voltaire, dans votre proposition du Problème de la Trisection de l’angle. Mais il est question dans vos Remarques, d’un discours que vous donnez pour une démonstration victorieuse, et dans lequel on trouve un paralogisme aussi grossier, qu’est celui par lequel vous supposez qu’on divise l’angle en parties égales, parce qu’on divise en parties égales la base de l’angle. Or non seulement votre prétendue démonstration suppose la Trisection de l’angle par ce moyen ridicule; mais elle suppose encore la division de l’angle en raison donnée; ce que ni les Sections coniques, ni aucune ligne courbe, ni aucun calcul connu ne peut nous fournir. » Eh bien, est-ce de l’Observateur, ou du Novice Géomètre, que cet habile homme s’est moqué dans sa Critique(16)? Ne faut-il pas être bien stupide, pour vouloir juger de la grandeur d’un angle par la grandeur de la base, comme l’ignorant Voltaire, fait dans son extravagante proposition. Newton, (dit encore V., p. 9) n’a point trouvé par expérience que les corps tombent de 15 pieds dans la première seconde. C’est Huyghens qui a déterminé cette chute dans ses beaux Théorèmes de pendule. Secondement, ce n’est qu’à des distances très considérables et inaccessibles aux hommes, que cette différence serait sensible, etc. Voici sur cela ce qu’un savant homme répond au Sieur Voltaire. « Non, Newton n’a point trouvé le premier par expérience, que les corps tombent de 15 pieds dans une seconde. Mais Newton a adopté cette expérience; et l’ayant généralisée, il a trouvé qu’à la distance de la Lune, ces mêmes corps tomberaient de 15 pieds dans une minute. Il est vrai que ce n’est qu’à des distances très considérables et inaccessibles aux hommes vulgaires, que cette différence est sensible; mais elle devient à M. Newton, et à ceux qui raisonnent conformément à ses principes. Si le Sieur V. avait bien lu Newton, il aurait lu ces paroles à la dernière page. In hac Philosophia propositiones deducuntur ex phenomenis, et redduntur generales per inductionem. Quidquid enim ex phenomenis non deducitur, hypothesis vocandum est. Hypotheses seu Metaphysicae, seu Physicae, seu qualitatum occultarum, seu mechanicae, in Philosophia experimentali locum non habent. » Le Sieur V. reproche à l’abbé D. F. une méprise dans la traduction de l’Essai sur le Poème Épique, composé, dit-il, par lui-même en anglais. 1°. V. n’a point composé seul en Anglais cet Écrit; mais l’ayant fait d’abord en François, un Anglais l’a aidé à le traduire dans sa langue. 2°. L’abbé D.F. n’a point fait à Voltaire l’honneur de traduire en François ce malheureux Essai. C’est feu M. de Plelo, depuis Ambassadeur en Danemark et tué près de Dantzig, qui, pour s’amuser à Paris, fit cette traduction dans le temps qu’il apprenait l’anglais. Le sort de V. est de se tromper en tout, ce qu’il dit. Cette traduction est imprimée chez Chaubert. On a remarqué que le Sieur V. s’avise de traiter
plus d’une fois dans son Libelle M. l’abbé D. F. d’ignorant.
L’abbé
D. F. avoue qu’après avoir étudié toute sa vie il
est fort ignorant en effet: et il conviendra aussi, si l’on veut, que le
Sieur de V. qui a passé toute la sienne à faire des vers
et des folies, est très savant. Ses Ouvrages historiques et philosophiques
en sont une bonne preuve. C’est un prodige que ce savant. A peine a-t-il
étudié deux jours la matière la plus épineuse
et la plus étendue, qu’il la possède à fond, et qu’il
est capable d’en faire des leçons aux plus grands Maîtres.
Tout le monde sait ce qui lui arriva à Paris, il y a un peu plus
de deux ans. Il n’y avait que huit jours qu’il commençait à
s’appliquer à la Géométrie, qu’il alla trouver un
de nos plus grands Géomètres de l’Académie des Sciences,
pour conférer avec lui sur un Problème, qu’il fallait dix
années de Géométrie pour pouvoir résoudre.
Il se croyait déjà de pair avec tous les savants de l’Europe.
Voilà la science du personnage. A peine est-il en Angleterre, qu’après
en avoir étudié la Langue pendant trois mois, il met en Anglais
un Essai sur le Poème épique, qu’il avait composé
en Français: puis ayant fait corrigé cette traduction par
son Maître de Langue, il la donne au public. Il est vrai que les
Anglais dirent alors que c’était un tissu de gallicismes et de barbarismes.
Qu’importe? Voltaire faisait voir qu’il avait un génie divin pour
les Langues comme pour toutes les Sciences, et tous les Beaux-Arts. Cet
Alexandre de la littérature aspire hautement à la monarchie
universelle des Lettres. Il fera bientôt la guerre à toutes
les Académies, et il détrônera tous les Savants pour
se mettre à leur place. Ne se prétend-t-il pas aussi grand
Poète que M. Rousseau? N’a-t-il pas tâché de dégrader
tous nos Auteurs dans son Temple du Goût? Est-ce un César?
Est-ce un Pompée?
Cependant on dit que V. est à 45 ans aussi savant, (et aussi sage) qu’à vingt. C’est de quoi on ne peut douter. Appliquons lui le, docte febricitans, de l’Épitaphe du P. Hardouin, rapportée dans le Nouvelliste du Parnasse, si toutes fois il est permis de lui appliquer ce qui convient à un fou savant, et non à un fou charlatan, ou a un harmonieux Énergumène. Mais j’oublie, que c’est trop me rabaisser, que de répondre à la Littérature du Libelle de V. et je ne songe pas que j’avais résolu de ne lui opposer sur ce point qu’un souverain mépris. D’ailleurs l’article que je viens de traiter, est peut-être trop sérieux, et vous intéresse peu. Pour vous dédommager, Monsieur, je vais, vous faire part d’une Épigramme composée depuis peu par un de nos bons amis, au sujet des impertinences qui sont répandues dans son dernier ouvrage. E P I G R A M M E.
Voici le Fragment d’une Lettre de M. Rousseau à M. l’abbé D. F. datée du 14 Novembre 1738. « Il m’est tombé, Monsieur, entre les mains
une misérable Brochure où vous êtes cruellement déchiré,
et où je ne suis pas oublié. Voltaire s’y reconnaît
à chaque mot: digne récompense de sacrifice que vous avez
fait tant de fois de vos lumières, en faveur de cet indigne Poète,
à qui je prends la liberté de répondre pour vous,
dans les vers que vous allez lire.
« C’est en effet, Monsieur, le seul reproche que vous ayez à vous faire, mais dont il vous est facile de vous laver auprès de tout ce qu’il y a d’honnêtes gens, que la conduite et les impudences de ce malheureux révoltent tous les jours de plus en plus, et qui attendent avec impatience le dernier coup de foudre, qui le doit écraser. Elle ne peut être en de meilleures mains que les vôtres, et vous ne sauriez l’employer sur un sujet qui en soit plus digne, etc. » Les recherches, faites au sujet de prétendues Satires
publiées en Hollande contre le Sieur V. ont fait tomber entre mes
mains un Livre de M. de S. Hyacinthe, intitulé Le Chef d’oeuvre
de l’Inconnu. Dans une édition de ce fameux Ouvrage à
la Haye, chez Pierre Husson, 1732, on trouve à la fin le morceau
suivant, dans la Déification du Docteur Aristarchus Masso, par
le même M. de S. Hyacinthe, p. 362. Le Sieur Voltaire n’accusera-t-il
point l’abbé D. F. d’être l’auteur de cet Écrit? N’y
trouvera-t-il point son style?
Vous jugerez, comme il vous plaira de ce morceau de l’Ouvrage de M. de S. Hyacinthe; vous voyez du moins par là, qu’il y a longtemps que les folies et les tristes aventures de notre Poète ont retenti dans l’Europe. VERS DE M. ROUSSEAU. Sur la Philosophie Newtonienne de Voltaire.
Envoyés à M. l’abbé D. F.
Lycambe, trop sensible à l’honneur se pendit autrefois, pour les vers qu’Archiloque avait faits contre lui. Ne craignons rien de pareil du désespoir d’un homme tel que Voltaire. Tout ce qu’il y a de plus déshonorant glisse sur son esprit et sur son coeur. D’ailleurs l’éponge de son orgueil y efface bientôt toute les traces de la honte. Je voulais finir ici ma Lettre, et je croyais que c’était trop m’humilier que de répondre exactement à tous les points Littéraires du Libelle du Sieur Voltaire: j’étais même honteux en quelque sorte, d’avoir insisté sur quelques-uns des principaux, et d’avoir pris la peine de mettre en évidence, sur ces articles, son impéritie et son extravagance. Mais peut-être qu’il serait encore assez impudent, pour s’applaudir de ses autres objections frivoles, si l’on omettait d’y répondre et que nos mépris serviraient à nourrir son orgueil, et s’il était possible, à augmenter sa fatuité. D’ailleurs ses Partisans (quoique le troupeau soit réduit à un petit nombre de gens sans conséquence) pourraient se prévaloir de notre silence, et dire que Voltaire a eu au moins la gloire de confondre son adversaire par rapport à quelques articles sur lesquels on n’a pu le justifier. Achevons donc de terrasser le téméraire critique, et donnons les derniers coups de pinceau au tableau de sa folie et de sa fausse érudition. « L’Observateur (dit-il pag. 10) rappelle une ancienne dispute littéraire, entre M. Dacier et le Marquis de Sévigné, au sujet de ce passage d’Horace: Difficile est proprie communia dicere. Il rapporte le Factum ingénieux de M. de Sévigné. Pour M. Dacier, dit-il, il se défend en savant; c’est tout dire. Des expressions maussades et injurieuses sont les ornements de son érudition. » Ce sont en effet les paroles de l’Observateur, rapportées par le Sieur Voltaire. « Il y a, continue le Critique, dans ce discours de l’Observateur trois fautes bien étranges. 1°. Il est faux que ce soit le caractère des Savants du siècle de Louis XIV d’employer des injures pour toutes raisons. 2°. Il est très faux que M. Dacier en ait usé ainsi avec M. de Sévigné. Il le comble de louanges, etc. 3°. Il est indubitable que Dacier a raison pour le fond, et qu’il a très bien traduit ce vers d’Horace. Difficile est prorie communia dicere (qu’il a rendu ainsi); il est très difficile de bien traiter des sujets d’invention... Ainsi l’abbé D. F. n’a pas entendu Horace, n’a pas lu l’écrit de M. Dacier, qu’il critique, et a tort dans tous les points. » On va voir tout à l’heure si l’abbé D.F. sur ces trois points a effectivement tort. A entendre l’auteur du Préservatif, ne dirait-on pas que l’Observateur a copié le factum de M. de Sévigné. Il a rapporté, dit-il, le factum, etc. Que cette expression impropre fait bien sentir que V. n’a jamais vu le Recueil intitulé, Dissertation critique sur l’Art poétique d’Horace! Il y a dans ce Recueil trois Factums de M. de S. et deux de M. Dacier. L’Observateur n’a cité que deux morceaux du dernier Factum de M. de Sévigné. Le Critique trouve trois fautes dans le Discours de l’Observateur! Mais 1°. dans sa réflexion, est-il question des Savants du siècle de Louis XIV? Le plaisant Logicien, qui d’un fait particulier tire une conséquence générale! L’Observateur ne reproche ni à ces Savants, ni à M. Dacier, d’employer des injures pour toutes raisons. Il dit simplement que des expressions injurieuses et maussades sont les ornements de son érudition. Cela est bien différent. Mais dans le fait même, sur les Savants du siècle de Louis XIV le Critique fait bien voir qu’il ignore ce que tout le monde sait. Est-ce que les Théophiles Reynauds, les Valois, les Thiers, les Launois, les Nicolaïs, et une infinité d’autres Savants du 17e siècle, n’ont pas orné leurs Écrits polémiques. d’injures et d’invectives? C’est à ce sujet qu’un Critique Moderne a dit, injuriarum et calumnia faculum dixeris. Est-ce que d’Aubignac, Scudery, et tant d’autres auteurs n’ont pas attaqué indignement Corneille et Racine? Bouhours et Menage se sont-ils traités fort honnêtement? Avec quelle impolitesse Menage a-t-il écrit contre Baillet, attaqué avec encore plus de dureté et d’aigreur, par le Père Bauchet jésuite? Combien M de Valincourt, pour avoir critiqué avec autant de solidité que d’enjouement la Princesse de Clèves n’a-t-il pas été injurié par un mauvais écrivain, par un Pitaval de son temps? Enfin qui est-ce qui ignore la Réponse de l’abbé de Villars, aux Sentiments de Cléanthe (ce Cléanthe était M. Barbier d’Aucourt) et qui ne connaît pas l’Antimenagiana, où des personnes d’un mérite reconnu sont accablées d’injures? Je ne parlerai point de la querelle violente intentée au P. Mallebranche, par M. Arnaud, ni des Écrits horribles de ce Docteur et de tant d’autres, contre la Société des jésuites. Par ce détail, qu’il serait facile d’étendre, jugés si les Savants du siècle de Louis XIV étaient aussi doux, aussi modérés que le Sieur Voltaire le prétend. Ne dirait-on pas qu’il a juré de ne dire jamais que des choses fausses? 2°. M. Dacier, selon notre Critique, acomblé de louanges M. de S. et il conclut son mémoire par lui demander son amitié. Il est vrai que M. Dacier, dans son premier Factum, dit poliment à M. de Lamoignon, arbitre de la querelle littéraire: les dépens que je demande, c’est l’amitié de M.. de Sévigné. Mais se voyant ensuite vivement poussé par son adversaire, il change bien de ton. Est-ce à M. de Sévigné, dit-il, de régler l’usage des mots Latins, et ne doit-il pas plutôt s’y soumettre? Pour me servir des termes de la Réplique de M. de Sévigné, ce début est-il bien gracieux? A la pag. 77 après avoir remarqué (avec Platon) « qu’il est certaines gens, qui n’ayant pas la force de concevoir les choses générales et abstraites, sont obligés de reposer toujours leur imagination sur ce qui est matériel et palpable, il ajoute, que ces gens-là, selon Platon, ne vivent qu’en songe car ils prennent l’ombre pour le corps: au lieu que ceux qui connaissent la beauté, la sagesse et la justice, et les choses particulières. qui y participent, en ont des idées si distinctes, qu’ils ne prennent jamais celles-ci pour celles-là, ni celle-là pour celle-ci, la copie pour l’original, ni l’original pour la copie; ceux-là vivent véritablement. Je suis fâché que la vie de M. de S. selon Platon, ne soit qu’un songe; mais j’espère qu’il se réveillera bientôt, et qu’il vivra véritablement. » Ne voilà-t-il pas un discours bien poli, adressé par un Savant, qui n’était que cela, à un homme de qualité, tel que le marquis de Sévigné, qu’il représente ici comme un rêveur? Si je voulais citer d’autres endroits encore des Factums de M. Dacier, je crois que tout le monde m’accorderait sans peine, que, comme l’Observateur l’a dit avec vérité, des expressions maussades et injurieuses sont les ornements de son érudition. 3°. Le docte Voltaire adjuge la victoire à M. Dacier, et il soutient que dans le vers d’Horace, Communia veut dire Intacta, des sujets neufs. Cela n’est pas pourtant aussi certain qu’il le dit; l’abbé D. F. pourrait bien avoir raison avec le marquis de Sévigné, et il n’est pas le seul qui ait donné gain de cause à celui-ci. M. de Brueys, dans sa Paraphrase sur l’art Poétique d’Horace, a adopté le sentiment de M. de Sévigné;. Le P. Tarteron a donné une explication bien différente de celle de M. Dacier. Enfin dans le temps de cette dispute, M. de Sévigné, ainsi qu’il l’assure lui-même, avoir pour partisans un grand nombre de beaux esprits. Voici ce que M. de Valincourt lui écrivait dans une lettre du 5 Janvier 1698. « Vous perdez bien de ne savoir pas le grec. On a trouvé un passage dans Hermogène, qui décide si nettement à votre égard la question du Communia, qu’il n’y a pas de réplique. Voyez quelle gloire ce serait pour vous, de défaire M. Dacier par un passage grec. Ce serait bien le cas de dire, Suo hunc sibi gladio jugulo. Je vous l’enverrai, si vous voulez en Latin. Certainement on ne pourrait pas dire de Voltaire, suo hunc sibi gladio jugulo, en lui citant un passage Grec. Il faudrait plutôt lui alléguer l’autorité de quelque Moderne, aussi présomptueux qu’ignorant. Après ce que vous venez de voir, Voltaire n’a-t-il pas bonne grâce de reprocher à l’abbé D. F. de ne pas entendre Horace? Vous voyez que tout le Discours de notre Critique sur le Vers dont il s’agit, est des plus risibles. Ne nous en étonnons point: C’est Voltaire qui raisonne. Autre remarque de ce judicieux Écrivain, p. 20. « En faisant, dit-il, l’extrait d’une certaine Harangue Latine de M. Turretin, l’Observateur se plaint de la disette des Mécènes, et de la malheureuse situation des Savants, etc. » Admirez l’étourderie ou l’imbécillité du Critique. Il fait un crime à l’Observateur de rapporter les preuves de M. Turretin, touchant le causes de la décadence des Lettres. Verum, dit cet Ecrivain, ut in causae arcem invadamus, cur litterae parum excolantur haec est non levis ratio, nimirum praemii defectus, Maecenaeum inopia. Voltaire n’aurait-il touché ce point, que pour apprendre au Public, qu’il a eu autrefois une pension de la Cour? Il satisfait volontiers sa vanité, aux dépens de la vérité et de la raison. Pag. 39, il déclame avec violence contre le jugement que l’Observateur a porté sur un certain Livre traduit de l’anglais, intitulé: l’Alciphron ou le petit Philosophe. Ce jugement, je l’avoue, est extrêmement sévère, et donne une idée fort désavantageuse du livre et de l’auteur. J’ai eu la curiosité d’examiner l’ouvrage, et je ne puis m’empêcher de dire, que dans un sens, c’est un livre pernicieux. Cependant, si l’on en croit le Docteur de Cirey, c’est un Saint Livre, rempli des plus forts arguments contre les Libertins. Voici la véritable idée du livre, qui n’est rien moins que Saint. L’ouvrage est en forme de Dialogues: Alciphron, ou le petit Philosophe, débite des plaisanteries plates, ou plutôt des blasphèmes horribles, contre la Religion Chrétienne, tels que la vile canaille de Londres serait capable d’en débiter dans un cabaret. Rien de plus indécent, ni de plus scandaleux que le tableau offert aux yeux du lecteur par Alciphron. Quel Saint Livre! Voltaire goûte fort une pareille sainteté. A l’égard des réponses aux objections du petit Philosophe, je crois que c’est parce qu’elles sont faibles et mal construites, que Voltaire les honore de ses louanges. Le livre les mérite à peu près autant, que la scandaleuse et abominable Épître à Uranie. L’auteur du Saint Livre plaisante quelquefois de son chef, (je crois, sans mauvaise intention) d’une façon fort peu religieuse. Enfin il paraît bien se défier lui-même de la solidité de ses preuves en faveur de la Religion, puisqu’il dit dans sa Préface: On m’accusera peut-être de ressembler à ces mères, qui étouffent leurs enfants à force de les caresser. Notre Critique trouve mauvais que l’Observateur ait dit que Cicéron était plus verbeux que Sénèque, et il dissimule le sens dans lequel on l’a dit. Qui ne sait pas qu’il y a plus d’abondance et de nombre dans Cicéron? Cependant Sénèque est plus verbeux, parce que malgré son style haché, il ne dit que des riens, et que ses fréquentes antithèses répètent souvent la même idée. Il reprend dans son article 12 cette phrase, Vénus a été observée au méridien au-dessous du Pôle, tirée de la feuille 202, ce qui lui donne lieu de dire doctement, que les Planètes ne sont que dans le Zodiaque, et non au-dessous du Pôle. Que le Sieur Voltaire est savant! S’il était aussi judicieux, il aurait compris que cette Planète, vue au Méridien, au-dessous du Pôle, était alors dans l’autre hémisphère, et par conséquent au-dessous du Pôle Arctique, par rapport à l’Observateur. La belle chicane, que de censurer le terme de système, en parlant de la doctrine admirable de Newton sur la lumière! Mais Newton n’a-t-il pas tiré des conclusions de ses expériences, et n’a-t-il pas en conséquence établi des dogmes? Le Vide n’est-il pas la base de son édifice? C’est donc un système. M. Algarotti ne fait aucune difficulté de se servir de cette expression, en parlant du Newtonianisme. Voltaire voudrait-il se croire Newtonien plus éclairé, que ce savant auteur? Cela ne serait pas impossible, puisqu’il se préfère à tout le monde. Il compare ridiculement dans son article 25 ces deux expressions, au sein des mers, au sein de la France. Est-ce la même chose? Le sein de la France, ne peut être conçu dans les entrailles de la terre; mais le sein des mers représente les abîmes de la mer. Donc on n’a pas pu placer une Ile enchantée au sein des mers, et c’est une vraie faute. Enfin le Critique, négligeant de consulter les Errata, reproche jusqu’aux fautes d’impression, comme corporifié, pour corporalisé. Puisque l’occasion s’en présente, j’ajouterai ici, que c’est avec le même bon sens que Voltaire, dans ses Lettres Philosophiques, ouvrage si justement flétri, a l’impudence de dire que le Père le Brun a emprunté son Livre de celui du Docteur Prynn. Cette accusation est précédée de l’exposition de plusieurs traits ridicules, dont aucun ne se trouve dans le livre du savant et respectable Oratorien. D’ailleurs, il n’y a qu’à comparer ces deux ouvrages; on verra qu’ils ne se ressemblent point. Mais voici la méthode du Sr. Voltaire. Il entend dire à quelqu’un ( savant ou ignorant, peu lui importe) que telle chose est. Si cette chose n’a point encore été écrite, aussitôt Voltaire se hâte de l’écrire, après l’avoir fait passer par la filière tordue de son imagination déréglée. Déjà il brûle de l’imprimer: il l’imprime; et ce n’est que par l’indignation ou les risées du Public, que la vérité peut parvenir à le détromper. Tel est le génie, le savoir, le bon sens du plus orgueilleux et du plus humilié de tous les écrivains. Dans un autre endroit de ses exécrables Lettres, il ose appeler l’ouvrage du Père le Brun, une impertinente déclamation. C’est ainsi qualifie impudemment un Écrit excellent, composé par les ordres d’un très grand Prélat. Je finirai par une réflexion; c’est que dans les quinze Volumes des Observations, la fureur du Sieur Voltaire, qui paraît les avoir bien examinés, n’a pu relever qu’environ une douzaine de prétendues fautes, où dans la plupart il est l’écho d’un Pitaval, d’un Chevalier de Mouhy, et de quelques autres misérables Censeurs de l’abbé D. F.(20) Ne voilà-t-il pas un Préservatif bien spécifique? En échange de ce préservatif, offrons-lui un remède, et un remède qui lui convient, c’est l’Ellebore. Le pauvre V. perd son temps depuis deux années, à vouloir comprendre Newton, dont il n’entend pas encore les premiers éléments, quelque peine qu’un savant Italien ait prise pour les lui faire concevoir. Il a été si honni, si berné, si conspué pour ses sottises philosophiques, qu’en vérité il mérite qu’on ait désormais un peu pitié de lui, et qu’on le laisse tranquillement profiter des humiliations que son Newtonianisme lui a procurées. Je crois la Voltairomanie assez bien démontrée, par tout ce que je viens de dire. Plût à Dieu que Voltaire ne fût que dépourvu de lumières et de jugement, qu’il ne fût qu’insensé! Ce qu’il y a de pis est qu’il est faux, impudent et calomniateur. Son portrait est à la tête du 6e ch. de Théophraste. Qu’il écrive désormais tout ce qu’il lui plaira, en prose, ou en vers: on l’a mis, ou plutôt il s’est mis lui-même, hors d’état d’obtenir la moindre créance dans le monde. Au reste, quelque maltraité qu’il paraisse ici, on a encore usé d’indulgence. Que de choses ne sait-on pas, qu’on veut bien s’abstenir de publier! Les horreurs de son Libelle dispensent néanmoins de la modération. Il est certain que s’il pouvait être guéri de son sot orgueil, qu’il est impossible d’exprimer, il serait moins fou, moins impie, moins téméraire, moins brutal, moins fougueux, moins décisif, moins détracteur, moins calomniateur, moins enragé, etc. Or, qu’y a-t-il de plus capable d’abattre cet orgueil monstrueux, principe radical de tous ses vices et de tous ses opprobres, que ce qui est contenu dans cette Lettre salutaire, dont votre charité ne manquera pas de lui faire part? Je suis, etc. A Paris, le 12
Décembre 1738.
|
|
| Oeuvres complètes de Voltaire | Index Voltaire | Études sur Voltaire | NOTES Note_1Tel est le Polisson; Éditeur connu, et Colporteur intéressé, de toutes les rapsodies de Voltaire; ou un certain petit abbé Normand, qui a eu le front de porter le Libelle dont il s’agit, dans des Maisons où va l’abbé D. F. En conséquence de quoi, le petit abbé Normand a reçu de défense d’y remettre le pied. Note_2V. avoue au commencement de son Épître à Madame du Châtelet, qui est à la tête de son Alzire que cette Pièce est un de ces Ouvrages de poésie, qui n’ont qu’un temps, qui doivent leur mérite à la faveur passagère du Public, et à l’illusion de Théâtre, pour tomber ensuite dans la foule et l’obscurité. V. annonce ici lui-même le fort de tous ses Ouvrages. On ne dit rien de son Plagiat scolastique et continuel: On sait que ses plus beaux habits sont de la friperie. Note_3Il y a deux Lettres de Londres, à ce sujet. Dans l’une on mande que le Livre de V. sur la philosophie de Newton, qu’il n’entend point, y est sifflé comme à Paris: dans l’autre, qu’il faut que Voltaire soit fou, au propre. Note_4Le digne châtiment qu’il reçut à Sève, d’un le temps de la Régence; châtiment, dont il se crut bien dédommagé par les mille écus que son avarice reçut, pour consoler son honneur. 2°. Le célèbre Traitement de la Porte de l’Hôtel de Sully; en conséquence duquel il fut chassé de France, pour les folies que cette noble bastonnade lui fit faire. 3°. Bastonnade encore à Londres, de la main d’un Libraire Anglais; accident douloureux, qui lui fit solliciter vivement et obtenir la grâce de revenir en France. C’est ainsi que le même fléau qui l’en avait fait sortir, l’y a fait rentrer, pour y essuyer plusieurs autres affronts d’une autre espèce. Quand sera-t-il rassasié d’ignominies? Note_5M. le Président de B. ami de Voltaire, petit-fils d’un Paysan! La profession d’homme de lettres est bien avantageuse. Cet ami le chassa de chez lui en 1726, après son discours insolent dans la Loge de la Demoiselle Le Couvreur. Note_6La Lettre de V. à ce sujet, est imprimée dans les Observations, tome V. Note_7Feu M. le P. de Bernières était frère de père, de Madame la Marquise de Flavacourt, et de Madame la Présidente de Louraille, cousines de l’abbé Desfontaines, qui était d’ailleurs son ami et son confident. Un Faquin, par ses airs de protection, nous oblige de parler de ces circonstances. Note_8Elle fut lue solennellement dans l’assemblée du journal, et en conséquence l’abbé D. F. fut sur le champ rétabli par M. l’abbé Bignon, qui voulut bien recueillir les voix de l’assemblée. Note_9Alciphron ou le Petit philosophe. Note_10Si 20 Soldats doivent partager ainsi en 20 parties égales l’angle que forme le rayon visuel, il s’ensuit, selon Voltaire, que l’angle est alors coupé également; V. a donc trouvé par cette belle opération la trisection de l’angle. Il dit que le Savant Géomètre s’est moqué de l’abbé D. F. et il ne voit pas que c’est de lui qu’il se moque. Y a-t-il en effet rien de plus risible que le raisonnement de V. sur ce point? On en parlera ci-après. Note_11Il faudrait aussi par la même raison, que la Vieillesse respectât la Jeunesse car la Jeunesse précède la Vieillesse. On ne devient vieux qu’après avoir été jeune. V. admire cet impertinent concetto. Quel goût! Toutes les autre citations qu’il rapporte, bien examinées, sont aussi ridicules. Note_12L’abbé D. F ne reconnaît que les deux éditions de Paris 1726. Note_13Ce qu’il en rapporte comme défectueux, est au-dessus des meilleurs vers de V. en ce genre. Le Claudien, le Stace de notre siècle n’a garde de goûter la Poésie de notre Horace. Le Prosaïque enflé ou lâche, et un style plat ou vide de sens, c’est le caractère de la plupart des vers de l’insensé contempteur de ceux de Rousseau. Note_14Par ses Lettres, par son Temple du Goût; par ses Éléments de la philosophie de Newton. Note_15C’est le Loup de la Fable qui dit à l’Agneau: Et je sais que de moi, tu médis l’an passé. Heureusement le maigre Loup de Cirey, ne dévorera pas aisément l’Agneau, à qui il en veut. Il y a ici de bons chiens pour lui donner la chasse, à lui, et à tous ses petits Louveteaux affamés. Note_16Voltaire joue avec réflexion le personnage du Distrait de la Bruyère. Ménalque rit plus haut que les autres: il cherche où est celui qui montre ses oreilles, et à qui il manque une perruque, etc. Note_18l’Enfant prodigue, comédie de Voltaire. Note_20Entr’autres,
ce Grotesque du Temple d’Esculape, ce Thersite de la Faculté, soupçonné
pourtant de quelque esprit, quoique froid auteur d’une insipide et ennuyeuse
Comédie, et d’une feuille volante contre Saint Côme, où
il n’y a pas tout à fait une demie dragme d’esprit, ni un demi scrupule
de bon sens. Tout le monde sait par coeur les jolis Vers d’un de nos plus
aimables poètes sur ce double bâtard d’Apollon, qui quoiqu’assez
jeune encore, marche si glorieusement sur les pas du plus vieux radoteur
de ses confrères oisifs. On lui devait ce petit éloge
depuis six mois. On en doit aussi un depuis longtemps à un certain
visage obscur, rimeur caustique, bien payé de quelques noirceurs
de sa Muse impudente; petit Cyclope, qui depuis vingt ans fabrique jour
et nuit sur sa faible enclume, des vers tels quels, pour les deux Troupes,
ses Nourrices, en attendant que le hasard, ou le secours d’autrui, fasse
à la fin sortir quelque bon ouvrage de sa forge. Je ne dirai rien
d’un autre, qui, par un Acte Typographique, passé par-devant Briasson,
vient de substituer aux Épiciers de Paris un Recueil complet de
ses Oeuvres mêlées.
|