CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE, PHILOSOPHIQUE ET CRITIQUE
PAR GRIMM, DIDEROT, RAYNAL, MEISTER...
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JUIN 1764.

1er juin 1764.

Article de Diderot sur les Représentations des citoyens et bourgeois de Genève au premier syndic de cette république.

ARTICLE DE M. DIDEROT.

Il m’est tombé entre les mains un ouvrage intitulé Représentations des citoyens et bourgeois de Genève au premier syndic de cette république, avec les réponses du conseil à ces représentations, occasionnées par ce qui a précédé et suivi la renonciation volontaire de M. Rousseau au droit de citoyen de Genève. Pour lire cet ouvrage avec attention, il me suffisait que les questions qu’on y agite touchassent de très près à la constitution et à la tranquillité d’un peuple entier, quoique peu nombreux, et d’un peuple que je respecte.

Toutes ces questions se réduisent à celle du pouvoir négatif. Ce pouvoir consiste dans la prérogative que les chefs s’arrogent de porter au tribunal du peuple, ou de mettre au néant, les représentations qui leur sont faites par leurs concitoyens. J’ai été bien surpris de voir qu’à mesure que ma lecture s’avançait, le fond de la chose s’obscurcissait, et qu’alternativement je changeais d’opinion, donnant tort à ceux à qui je venais de donner raison, et raison à ceux à qui je venais de donner tort: ce qui m’a fait penser que peut-être ils avaient raison et tort les uns et les autres. En effet, il me semble: 1° qu’il fallait absolument qu’il y eût dans une république un pouvoir négatif, sans quoi la tranquillité générale serait abandonnée à des représentations extravagantes, sur lesquelles il serait impossible que l’autorité souveraine ou populaire pût décider sans que les citoyens ne fussent perpétuellement distraits de leurs propres affaires pour s’occuper sans cesse à s’assembler, à disputer et à se dissoudre, pour s’assembler, disputer et se dissoudre encore, chaque citoyen mettant à ses demandes une importance digne de l’animadversion publique; 2° que ce pouvoir négatif ne pouvait résider que dans les chefs qui ont mérité, par leur sagesse reconnue, le choix de tous leurs concitoyens; 3° que si ces chefs pouvaient, en toute circonstance, mettre au néant les représentations de leurs concitoyens, ils disposeraient despotiquement des lois, de la constitution et de la liberté nationales; ce qui n’était pas sans inconvénient, malgré le peu de vraisemblance que des hommes sages. des magistrats annuels, se portassent à des excès tyranniques, même dans les cas où ils seraient juges et parties; 4° qu’il y avait donc un tempérament à prendre, et que ce tempérament était si simple qu’il était surprenant qu’avec un peu de bonne foi il ne se fût présenté à aucun des deux partis; 5° que ce tempérament c’est que, puisque toute représentation ne peut être portée au tribunal du peuple, ni mise au néant par les chefs, sans quelque inconvénient, il conviendrait qu’on en estimât l’importance sur le nombre des représentants qu’on exigerait, tel qu’il y aurait la plus grande probabilité qu’une demande souscrite par tant de citoyens ne serait ni folle, ni ridicule, et qu’un esprit factieux réussirait très rarement à se concilier la quantité d’adhérents nécessaires pour que les chefs ne pussent pas mettre la représentation au néant. Dans un pays où il n’y a aucune puissance qui puisse statuer définitivement sur la folie ou la sagesse d’une représentation, le seul moyen qui reste c’est de compter les voix, d’autant plus que je ne vois pas un grand inconvénient a s’assembler une fois tous les dix ans pour une sottise, et qu’il n’en est pas de même à s’endormir sur une chose importante; 6° que ce règlement de porter au conseil souverain du peuple les représentations souscrites par un certain nombre de citoyens n’empêcherait pas les chefs de la république de faire examiner au même conseil les représentations signées par un nombre de citoyens insuffisant et moindre que celui que la loi aurait fixé, supposé que le sujet de ces représentations parût aux chefs digne de l’attention du peuple.

Si les Genevois ont cette loi, que ne s’y conforment-ils? S’ils ne l’ont pas, que ne la font-ils? Cette balance, ou je me trompe fort, tranquilliserait les esprits, sans trop prendre sur l’autorité des chefs. Le parti qui se refuserait à ces arrangements se rendrait à mes yeux très suspect d’indépendance ou de despotisme, avec cette différence que des vues de despotisme seraient bien plus odieuses dans les chefs que ne le serait le désir de l’indépendance dans un peuple démocratique à qui la toute-puissance appartient de droit. Quelque autorisés que soient les chefs, ce ne sont jamais que des citoyens et des commis du peuple; quelque fort que soit le peuple, il est toujours le maître. C’est la voix qui élève certaines têtes, qui les rabaisse ou qui les coupe.

— La question que M. Diderot vient d’examiner a été discutée dans une brochure intitulée Lettres écrites de la campagne. Ces lettres sont de M. Tronchin, cousin du fameux médecin, procureur général de la république, et une des meilleures têtes de Genève. Né en Angleterre, il aurait certainement joué un rôle dans la Chambre des communes. Dans la troisième de ces lettres, si je ne me trompe, ce magistrat prouve la nécessité d’un pouvoir négatif dans une république, et fait des réflexions très sages tant sur les anciens gouvernements démocratiques que sur le gouvernement de Suède, celui d’Angleterre, et autres gouvernements modernes; mais il n’a pas pensé au tempérament que le philosophe Diderot propose ici, et qui paraît en effet propre à prévenir et à terminer toute dispute sur les lois fondamentales. Celle que M. Rousseau a excitée dans sa patrie, et qui s’était fort animée pendant un moment, n’a pas eu de suite. Après tout, quand un peuple est heureux et qu’il trouve moyen de s’enrichir par son travail et son industrie, il ne perd pas un temps précieux et bien payé à disputer, et il discute ses intérêts publics avec plus de sagesse que de chaleur. Personne ne gagne aux dissensions publiques dans un siècle heureux, et tout le monde a quelque chose à perdre. On peut donc former une présomption bien forte contre la prospérité publique d’un peuple qui s’entretient sans cesse d’impôts, de tailles, de moyens de procurer à l’État un revenu immense sans lui rien payer, et d’autres matières aussi solides et aussi gaies.

Le Jeune homme, comédie, par de Bastide.

Le 17 du mois dernier a été un jour bien fatal à la gloire de M. de Bastide, auteur du Jeune Homme, comédie en vers et en cinq actes. Ce jeune homme, voulant se montrer ce jour-là pour la première fois sur le théâtre de la Comédie-Française, a succombé sous les huées du parterre avant d’avoir atteint son quatrième lustre, c’est-à-dire avant la fin du troisième acte. Il est vrai que le jeune homme ne promettait pas de faire une belle fin; il avait bien l’allure d’un petit fat, d’un étourdi, d’un mauvais coeur, et nous voyons tant de ces espèces parmi notre brillante jeunesse, on les a tant copiés et recopiés sur nos théâtres, qu’il n’est pas étonnant que nous en soyons las. Celui de M. de Bastide négligeait une maîtresse jeune, riche, charmante, pour une comtesse fort décriée. En s’attachant à cette petite maîtresse fripée il avait encore l’avantage de l’enlever à Damis, son ami intime, dont c’était la maîtresse. Celui-ci, pour se venger de cette perfidie, ne trouva pas de meilleur moyen que de confirmer le jeune homme de toutes ses forces dans tous ses travers, bien persuadé qu’il trouverait enfin dans sa conduite même la punition de ses torts; d’autant que la jeune maîtresse négligée avait un oncle sexagénaire qui aurait fait la fortune de notre étourdi en lui faisant épouser sa nièce, et qui était très irrité de ses mauvaises façons pour cette nièce qu’il aimait uniquement. Il y avait donc grande apparence que si le parterre eût voulu attendre jusqu’à la fin, le jeune homme se serait trouvé sans maîtresse, sans établissement, et couvert de honte d’avoir enlevé à son ami le coeur d’une maîtresse peu regrettable, lequel se serait vengé de tous les deux en acceptant à son tour la main de la jeune personne si injustement délaissée. Mais le mauvais ton et la platitude de tous ces gens-là lassèrent la patience du public. Le premier murmure s’éleva au premier acte, où le jeune homme proposait à un vieux valet de chambre de sa maîtresse, très impertinemment et à propos de bottes, de le jeter par la fenêtre. A cette menace, le bonhomme répondit avec une présence d’esprit admirable:
 

La fenêtre, monsieur! Pourquoi m’humilier?
Quand on fait son devoir, on sort par l’escalier.
.
Au second acte, l’oncle, informé de la conduite du jeune prétendu de sa nièce, commence son sermon ainsi:
 
Marquis, j’ai soixante ans, et je vous aime encore;
Mais si je trouve en vous rien qui me déshonore...
Vous connaissez nos lois.
.
Le premier vers fit faire un grand éclat de rire au parterre. Le jeune homme, aussi impertinent envers le maître qu’envers les valets, dit:

Le bonhomme a du coeur,

et en se tournant vers lui:
 

Ah! que n’ai-je, monsieur, aussi vos soixante ans!
Nous nous mesurerions appuyés sur nos gens.
.
Dans la première scène du troisième acte, la comtesse se vantait à son amant, qu’elle trompait, qu’elle était naturellement bonne jusqu’à la sottise. A quoi celui-ci répondit épigrammatiquement:

Vous pourriez dire aussi jusques à la bêtise.

Cette repartie fine et polie fut un arrêt de mort pour le jeune homme. Elle excita une terrible rumeur dans le parterre, et lorsqu’enfin on fut parvenu avec beaucoup de peine à rétablir le calme et le silence dans la salle, il partit du fond d’une loge un éternuement si terrible et si à propos que les éclats de rire redoublés ne permirent plus aux acteurs de se faire entendre.

Je ne crois pas qu’il y ait dans les fastes du théâtre l’exemple d’une chute semblable. Ce qui me tranquillise un peu sur le sort de ce pauvre M. de Bastide, c’est qu’on assure qu’il a de lui-même la meilleure opinion du monde; elle lui fera attribuer sa chute au mauvais goût du public, à son ingratitude envers les grands hommes, et enfin aux efforts d’une cabale effrénée. Ce pauvre M. de Bastide est déjà tombé quelquefois sur le Théâtre-Italien. Il a fait un Spectateur et plusieurs volumes de contes moraux que personne n’a pu lire; il fait bien de n’être pas, sur son mérite, de l’avis du public.

Camille aubergiste et la Dupe vengée, comédies, par Goldoni.

Un autre poète comique plus heureux, M. Goldoni, a donné, sur le théâtre de la Comédie-Italienne, une pièce intitulée Camille, aubergiste(1). Cette pièce est imprimée dans ses oeuvres sous le titre de la Locandiera; l’idée en est jolie. Une jeune aubergiste, d’un caractère et d’une figure très aimables, reçoit chez elle un étranger farouche et sauvage dont le système est surtout de fuir toutes les femmes comme fausses et dangereuses. L’aubergiste entreprend de le rendre amoureux, en se prêtant à ses préventions, et finit par lui tourner la tête, après quoi elle se moque de lui, et épouse son premier garçon d’auberge, dans la pièce imprimée ou dans la pièce jouée, M. Arlequin, valet de cet étranger. Voilà, au reste, comme la chose se serait passée dans le fait; mais le fait de cette manière n’est pas intéressant pour le théâtre. Il faut, dans les ouvrages de l’art, outre la vérité de l’imitation, aussi le vernis de la poésie et de cette fausseté qui, d’une aventure commune et insipide, fait un événement intéressant et rare. Il fallait donc que la petite aubergiste, tout en voulant séduire par son manège cet ennemi du sexe, prît elle-même une violente passion pour lui; cela aurait jeté dans toute la pièce une vivacité et un intérêt qui n’y sont pas. Quoiqu’elle soit regardée comme une des meilleures pièces de Goldoni, elle n’a point eu de succès au théâtre de Paris; mais cet auteur inépuisable a pris tout de suite sa revanche, en donnant un canevas plein de gaieté et de finesse, intitulé la Dupe vengée(2).

M. Arlequin, nouvellement marié et vivant d’un petit commerce, est d’humeur peu libérale. Un jour il envoie sa femme dîner chez sa mère, disant qu’il est engagé, lui, à dîner chez son perruquier. Ses amis, qui lui avaient demandé à dîner ce jour-là, et qu’il avait refusés, trouvent le secret de se faire régaler chez lui en son absence et à ses dépens. De retour au logis avec sa femme, il voit arriver le traiteur et le limonadier, qui veulent être payés. Il ne conçoit rien à leurs prétentions, et, pour comble de malheur, sa femme s’imagine qu’il ne l’a envoyée dîner dehors que pour faire chez lui un partie fine avec quelque rivale inconnue. Tout cela produit un embrouillement très comique. Arlequin, après avoir éclairci le fait, non sans beaucoup de peine, trouve le secret, non seulement de faire payer à ses amis le dîner qu’ils ont fait chez lui à son insu, mais aussi de leur donner à souper à leurs dépens. Toute l’intrigue roule sur le changement d’une clef qu’on escamote dès le premier acte, et qui sert à la duperie et à la revanche. Cet auteur a une grande fécondité et un art surprenant à tirer parti des incidents qu’il imagine, et qui sont d’un naturel qui charme. C’est dommage que, dans ses pièces imprimées, les discours, pour être trop vrais, soient presque toujours plats. Ce défaut ne se fait pas sentir dans ses canevas, où les discours sont abandonnés à la vivacité et au génie des acteurs qui improvisent; aussi ses pièces font-elles un grand plaisir au théâtre.

Il aurait bien mieux fait pour sa réputation de n’en faire imprimer que les canevas; on y aurait mieux remarqué les ressources de génie infinies dont elles sont remplies.

Quatrième chant ajouté par Nougaret à la Dunciade de Palissot.

Une chenille, qui s’appelle Nougaret, et qui est un peu moins connue que M. Palissot. a fait un quatrième chant à la Dunciade, qui est intitulé le Bâton(3). Apollon prend dans ce chant la figure d’un grand laquais et le nom de Champagne, arrive chez M. Palissot, et le roue de coups de bâton, en récompense de toutes les infamies qu’il a dites dans sa Dunciade. Voilà les inventions pleines de grâce et de gentillesse de nos jeunes poètes. Assurément les Palissot, les Nougaret et les Poinsinet promettent un beau siècle à la poésie française. Le premier de ces aimables poètes ayant attaqué, dans sa Dunciade, le pédant Crévier, l’Université de Paris a pris de l’humeur, et, s’adressant au Parlement, a voulu faire poursuivre M. Palissot par le procureur général du roi comme faiseur de libelles, et Palissot a été obligé de prier ses protecteurs de le faire exiler, par ordre du roi, pour le dérober à la poursuite ordinaire de la justice. Ce vertueux écrivain aurait dû considérer qu’il n’y a que les philosophes qu’on puisse attaquer sans dangers, parce qu’ils sont sub gladio, et que les vengeances ne leur réussiraient en aucune manière. Heureusement il leur doit peu coûter de garder le silence; et aussi longtemps qu’ils n’auront pas d’ennemis plus redoutables que M. Palissot et M. Fréron, ils seront peu à plaindre.

Le Pot-Pourri, épître à qui on voudra, par Dorat.

M. Dorat nous a fait présent d’une nouvelle production poétique, intitulée le Pot-Pourri, épître à qui on voudra(4). L’édition en est très jolie, très soignée, et ornée de deux estampes, sans compter les vignettes et les fleurons, que je me garderai bien d’appeler culs-de-lampe, depuis l’arrêt d’Antoine Vadé contre les culs de toute espèce(5). Cette épître contient le récit d’un voyage que M. Dorat a fait avec un de ses amis de Paris à Blois, et de Blois dans une terre voisine. Ce n’est point là un voyage comme celui de Chapelle et Bachaumont; mais quoiqu’il n’en ait ni la gaieté, ni la gentillesse, et qu’il manque en général de fond, on y voit pourtant le talent des vers.
 

Philosophe, dans mon délire,
Je m’applaudis de soupirer:
Celui qui ne sait pas pleurer
N’a pas acquis le droit de rire.
.
La première aventure est le cabriolet du poète raccroché par un roulier.
 
Que peut une frêle voiture
Contre ces gros mondes roulants,
Traînés par six monstres pesants,
Aussi mal appris, je te jure,
Que leurs guides impertinents,
Toujours ivres, toujours jurants,
Aveugles, sourds, impitoyables,
Qu’il faut tuer de temps en temps
Pour les rendre un peu plus traitables.
.
Le poète se laisse aller à de fréquentes digressions:
 
Tout meurt, se dissout et s’écoule,
Tout renaît sous des traits divers:
Le torrent des âges qui roule
Use et reproduit l’univers.
Athènes n’est plus qu’un village,
Les arts fleurissent à Berlin,
Le Français frivole et volage
Peut cesser de l’être demain.
Du Midi le Nord est l’école,
Le Russe est devenu badin,
On dit la messe au Capitole.
Prêtant le flanc de toutes parts,
Rome, en proie aux esprits crédules,
A des croix au lieu d’étendards,
Et c’est un vieux pontife en mules
Qui règne où régnaient les Césars.
.
Il y a à la fin une très jolie comparaison d’un bal rustique avec nos bals ennuyeux et parés.

Cette épître est suivie d’une autre, intitulée Épître à mon ami. Celle-ci est de M. Masson de Pezay, capitaine de dragons, et auteur d’un petit poème de Zélis au bain qui parut l’année dernière. C’est un poète de vingt ans qui a de la grâce, qui manque d’idées, mais qui mérite, à cause de son âge, une indulgence extrême. Son ami est M. Dorat. Il finit ainsi son épître:
 

Va, nos liens sont affermis,
Va, nos chaînes nous sont plus chères:
C’est le hasard qui fait les frères,
Et la vertu fait les amis.
.
Réponse de Valcourt à Zéila, par de Framery.

M. Dorat a fait, il y a quelques mois, une héroïde de Zéila, jeune sauvage trahie et abandonnée par Valcourt, officier français, à qui elle avait sauvé la vie et qu’elle aimait uniquement. Un jeune poète, que je ne connais point, vient de faire imprimer la Réponse de Valcourt à Zéila(6), dans laquelle Valcourt se repent et revient à sa maîtresse plus amoureux que jamais. Il est vrai qu’il écrit de Paris, et que Zéila est dans un sérail de Constantinople; ce qui ne rendra pas le raccommodement aussi facile que le poète le croit. Toute cette situation est fausse, et par conséquent sans intérêt. Je n’aimais pas la Lettre de Zéila, j’aime encore moins la réponse de Valcourt. L’auteur nous apprend dans la préface qu’il n’a que dix-neuf ans. Qu’il tâche donc d’en avoir vingt-cinq et de faire mieux.

La Tête de mort et le Masque d’argent, la Légitime et l’Avocat perroquet, romans nouveaux.

Il paraît trois contes en prose nouveaux: le premier, la Tête de mort et le Masque d’argent; le second, la Légitime, et le troisième, l’Avocat perroquet. Ils sont tous les trois détestables et plats, et le premier a encore l’avantage d’être dégoûtant: il n’y a ni sens ni but là dedans.

Naufrage et Retour en Europe de M. de Kearny. par Meusnier de Querlon.

On lit avec plus de plaisir le Naufrage et Retour en Europe de M. de Kearny, capitaine dans le régiment de Lally, servant à Pondichéry(7). Quoique cette lettre soit mal écrite, elle contient des détails vrais et intéressants des extrémités auxquelles l’audace de franchir des mers immenses réduit de temps en temps les enfants de la terre. Ce sont des victimes que le sort irrité de notre témérité semble immoler à sa vengeance, mais dont l’exemple ne corrige ni n’éteint notre fatale hardiesse.

Les Métamorphoses, traduites de l’allemand de Zacharie, par Muller.

On nous a traduit de l’allemand, de M. Zacharie, un poème héroï-comique intitulé les Métamorphoses(8). Ce poème est le coup d’essai d’un poète qui a acquis par ses ouvrages de la célébrité en Allemagne. Les Métamorphoses n’ont pas réussi en France. On y a trouvé peu d’invention et encore moins de goût.

Le Code de l’amour, ou Décisions de Cythère.

Le Code de l’amour, ou Décisions de Cythère: étrennes du mois de mai, à l’usage des amants désoeuvrés, par une société de vieux amoureux. Deux parties. Sous ce titre, on a recueilli plusieurs platitudes en vers et en prose, qui étaient déjà imprimées ailleurs. Que je plains les oisifs et les désoeuvrés qui perdent leur temps avec de pareilles rapsodies C’est un moyen sûr de gagner de l’ennui.

15 juin 1764.

Cromwell, tragédie, par Maillet-Duclairon.

Cromwell est un des plus célèbres personnages du XVIIe siècle. Après avoir fait couper la tête au roi Charles Stuart et s’être fait roi à sa place sous le titre de Protecteur, il s’assura de la personne du comte de Lennox, un des plus puissants seigneurs d’Écosse, et le tint emprisonné dans la Tour de Londres pendant plus de six ans.

Lennox avait une fille appelée Sophie. Elle était belle. Richard, fils de Cromwell, en tout point dissemblable à son père, fut sensible aux charmes de Sophie. Quoiqu’elle détestât le père, elle ne put s’empêcher de rendre justice aux qualités aimables du fils; mais, en estimant beaucoup Richard, elle ne pouvait l’aimer. Son coeur était à Montrose, jeune, brillant, illustre par sa naissance et plus encore par ses talents et ses qualités héroïques. Cette rivalité n’empêchait pas Montrose et Richard d’être liés de l’amitié la plus sincère, et Sophie cherchait à faire durer une liaison si digne de tous les trois. Montrose avait embrassé depuis peu le parti de Cromwell. Séduit par le génie de cet homme inique dans son genre, sans avoir été complice de ses crimes il était devenu son ami intime.

Cromwell, en s’attachant ainsi ce qu’il y avait de plus grand et de plus illustre dans la nation, travaillait à rendre son usurpation durable, et à faire substituer le titre de roi à celui de Protecteur. La maison de Lennox avait, après celle de Stuart, des droits incontestables à la couronne; Cromwell, en tenant le vieux comte de Lennox en prison, favorisait la passion de son fils Richard pour Sophie, et se flattait de donner par ce mariage un air légitime aux vastes projets qu’il méditait.

Les choses étaient dans cette situation, lorsque Richard, ne pouvant résister aux instances de Sophie, s’engagea de lui ménager une entrevue secrète avec son père. Il croyait avoir gagné l’officier qui était le garde à la Tour; mais Cromwell n’était servi que par des gens sur lesquels il pouvait compter. Instruit des démarches de son fils, il résolut de permettre cette entrevue du comte de Lennox avec sa fille, et ordonna à l’officier de se conformer aux désirs de Richard.

Ce projet s’exécuta donc pendant la nuit. Sophie, après beaucoup de larmes données à la triste situation de son père, l’instruisit de tout ce qui s’était passé durant les six années qui avaient suivi l’exécution du roi Charles et pendant lesquelles Lennox avait langui dans sa prison. Elle lui fit part aussi des espérances qu’elle avait de lui procurer bientôt par l’intercession de Richard une liberté entière.

Dans la matinée même qui suivit cette nuit, Cromwell, ayant convoqué le Parlement, et voulant effacer des esprits la mémoire de ses forfaits par des actes de clémence et des sentiments de générosité étrangers à son coeur et contraires à ses desseins, accorda aux prières de son fils Richard la liberté du comte de Lennox, et chargea Montrose, son ancien ami, d’aller tirer ce vieillard de sa prison. Cette conduite, si opposée à son caractère, n’en imposa pas longtemps aux personnes intéressées.

Lennox, en s’en retournant dans sa prison de cette entrevue nocturne qu’il avait eue avec sa fille, avait été assailli et assassiné par une troupe de gens armés et masqués. Cromwell avait ordonné ce meurtre en secret; il n’avait même feint d’ignorer l’entretien projeté que pour profiter de cette occasion de se défaire du comte de Lennox sans avoir l’air d’y avoir la moindre part. Montrose ne trouva point Lennox à la Tour, où il s’était transporté pour lui rendre la liberté, et le bruit de sa fin tragique se répandit au même instant. Lennox, disait-on, était tombé par un hasard malheureux entre les mains de gens qui, ayant une vengeance particulière à exercer, l’avaient pris pour leur ennemi aux précautions extraordinaires qu’ils lui voyaient prendre pour éviter toute rencontre, et l’avaient massacré avant de s’apercevoir de leur méprise.

Cette nouvelle catastrophe fit beaucoup d’éclat. Sophie ne put méconnaître la main d’où partait ce coup affreux pour elle; sans en avoir de preuves, elle en accusa hautement Cromwell. Montrose, à qui le Protecteur s’était déjà hasardé de laisser entrevoir ses projets sur le trône d’Angleterre, commença à le soupçonner fortement. Il avait compté seconder les vues du Protecteur de la liberté du peuple, et non celles d’un usurpateur; il le lui déclara librement et sans façon. Cromwell dissimula; mais un moment après, il fit arrêter un homme sur lequel il ne pouvait plus compter, et qui était capable de faire échouer tous ses projets.

Ce nouvel acte de tyrannie mit le comble au désespoir de Sophie. Elle venait de perdre son père par une trahison atroce, son amant était dans les fers; il ne lui restait plus que son bras pour venger tant de crimes. Armée d’un poignard, elle résolut d’éteindre dans le sang du tyran un ressentiment trop légitime; mais ses forces ne répondirent pas à son courage. Cromwell lui arracha facilement son arme meurtrière, et méprisa la colère ainsi que la douleur d’une femme sans appui et sans défense.

Mais Montrose avait pourvu plus efficacement à la vengeance de tant de crimes, ainsi que de sa propre mort qu’il avait bientôt jugée inévitable. En se défiant de Cromwell pour la première fois, il l’avait pénétré d’un seul coup d’oeil, et ce coup d’oeil lui avait découvert l’abîme qui était entrouvert sous ses pas. Ne voyant aucune possibilité d’échapper aux pièges du Protecteur, il résolut de l’entraîner dans sa perte. En conséquence, ayant dîné avec Cromwell immédiatement avant d’être arrêté, il avait mis du poison dans le vin qui était destiné à ce repas, et avait réussi de cette manière à s’empoisonner, lui et son ennemi en même temps.

L’événement justifia la nécessité et la justesse de ces mesures. Montrose, arrêté et condamné par le Protecteur à perdre la tête, eut la satisfaction de lui mander, avant de monter sur l’échafaud, qu’il allait bientôt périr lui-même par le poison qu’il lui avait fait prendre. Cromwell, avant de recevoir cette lettre funeste, s’était déjà trouvé mal au Parlement et avait été obligé de quitter sa place. Cette attaque s’était passée lorsqu’il en apprit la cause. Sans se déconcerter, sans avoir recours à des remèdes inutiles, il prit le parti de mourir avec la même fermeté qu’il avait montrée dans tous les événements de sa vie. En conséquence, après avoir ordonné à Sophie de se préparer à recevoir la main de son fils, il rentra dans le Parlement, et là, succombant aux atteintes redoublées du poison, il expira avant d’avoir pu consommer ses desseins.

Personne ne sut la cause véritable de cette mort imprévue. Elle fut l’époque du rétablissement des Stuarts sur le trône d’Angleterre. Charles II était arrivé fort à propos avec quelques troupes dans un des ports d’Angleterre. Son ami Monk, s’étant trouvé justement à la mort du Protecteur, le fit proclamer roi sur-le-champ par le même Parlement qui avait été un moment auparavant l’esclave de Cromwell. Après quoi Monk alla porter toutes ces nouvelles à la triste Sophie.

Actuellement, si vous me demandez raison de cet impertinent tissu d’événements romanesques destitués de tout fondement historique, j’aurai l’honneur de vous assurer que je les ai vus se passer sous mes yeux le 7 de ce mois sur le théâtre de la Comédie-Française. J’oserai même me vanter d’avoir rendu de l’enchevêtrement de toutes ces aventures un compte beaucoup plus exact que M. Duclairon, auteur de cette étrange tragédie de Cromwell que nous venons de voir jouer. On dit que ce poète, qui n’est plus un enfant, et qui ne s’était jamais avisé de faire une tragédie, a trouvé le canevas de celle-ci avec plusieurs morceaux tout faits dans les papiers de feu M. de Morand, son ami, dont nous avons quelques volumes de tragédies qui n’ont jamais été jouées, ou qui sont toutes tombées à la première représentation. Feu M. de Morand se sentit un jour si piqué de cette injustice, qu’il monta sur le théâtre après sa chute, harangua le parterre, y jeta son chapeau, et pria ses juges de députer quelqu’un d’entre eux pour le lui rapporter. Depuis ce jour fatal, il priva le théâtre de ses productions, et se contenta de faire imprimer un recueil de tragédies qu’âme vivante ne peut, je crois, se vanter d’avoir lu. Il serait bien à désirer que M. de Voltaire prît à coeur la réputation de feu M. de Morand comme celle de feu M. Vadé, sans quoi nous risquons de le voir s’effacer entièrement de la mémoire des hommes.

La tragédie de Cromwell est une des plus froides et des plus mauvaises que nous ayons vues depuis longtemps. Je ne m’arrêterai pas à relever tous les défauts de ce drame informe; je me contenterai de remarquer que la seule chose qui pouvait faire pardonner l’impertinence de la fable, savoir, la chaleur et la force, y manque absolument. L’auteur a su si peu ordonner son drame, qu’il faut toujours deviner ce qu’il a voulu faire ou dire, et qu’il n’y a proprement ni exposition, ni noeud, ni dénouement, quoique rien ne fût plus aisé que de bâtir avec ces matériaux, tout absurdes qu’ils sont, une tragédie dans toutes les règles requises. Cette pièce pourra aller à cinq représentations(9); le public a une grande indulgence pour les premiers essais. Il est permis à tout auteur d’ennuyer une fois, mais il n’y faut pas revenir. M. Duclairon est un homme sans ressource. Entre autres talents, il a celui d’écrire avec une platitude peu commune: on peut dire qu’Élie Morand a jeté son manteau tout entier à Élisée Duclairon(10).

Il n’y a point de rôle dans cette tragédie qui ne soit mauvais; celui de Sophie est détestable. Le poète a voulu conserver au rôle de Cromwell l’enthousiasme et l’hypocrisie qui faisaient en effet partie de son caractère; mais il a oublié de donner au tableau entier la teinte du fanatisme qui caractérisait son siècle. Ainsi, ce qui pouvait être beau devient plat. Cromwell n’était enthousiaste et hypocrite que parce qu’il avait affaire à des fanatiques, et que, dans ce siècle sombre et mélancolique, personne ne fut exempt de quelque folie qui l’attachait à une secte plus ou moins rigide, plus ou moins absurde, suivant la qualité des vapeurs dont son cerveau était offusqué. La philosophie seule dissipe à la longue ces noires vapeurs. Ce n’est pas que le nombre des bons esprits soit plus grand dans un siècle que dans un autre mais lorsque celui de la raison arrive à son tour, les gens absurdes perdent leur crédit. Ils ont bien leur parti, mais ce parti ne sacrifierait pas une goutte de son sang pour le soutien de sa cause, et les querelles qui étaient sanglantes et terribles ne sont plus que ridicules. Dans la tragédie de Cromwell, il ne doit se trouver aucun acteur qui ne soit ou presbytérien, ou puritain, ou royaliste et anglican, ou aplanisseur ou indépendant, et chacun doit parler le langage de sa secte. Si Cromwell s’était mis à la tête de ces derniers, ce n’est que parce qu’il les trouvait les plus propres à seconder ses desseins, et qu’enfin, dans un siècle factieux et barbare, les plus grands hommes, comme les meilleurs esprits, tiennent à quelqu’une des folies épidémiques qui troublent et agitent les têtes. Je suis persuadé que Mahomet n’était pas bien sûr de n’être pas le grand prophète et l’envoyé de Dieu. Ce que j’ai entendu dire du caractère particulier de Guillaume Pitt, dont le nom sonne si bien dans les oreilles depuis dix ans, et dont le ministère sera l’époque du moment le plus brillant de la puissance anglaise, me fait penser qu’un philosophe, accoutumé à juger les hommes, ferait un parallèle très ingénieux entre Guillaume Pitt et Olivier Cromwell. Quoique le caractère public et la réputation de ces deux hommes rares ne se ressemblent point, je pense qu’il y aurait de grands moyens de les rapprocher. Dans le siècle de Cromwell, Pitt aurait été général et enthousiaste, et peut-être usurpateur; dans celui de Pitt, Cromwell eût été ministre prédominant, citoyen et patriote. Le génie du siècle et le concours des circonstances disposent de tout, et donnent à la même trempe d’esprit des formes variées à l’infini.

Feu Crébillon avait déjà essayé de mettre le sujet de Cromwell sur le théâtre; il renonça à son dessein après avoir lu le premier acte de sa tragédie à l’Académie française, et personne, je pense, n’aura regret à cette perte. De tels sujets ne pourront convenir au théâtre français que lorsqu’on en aura banni l’emphase, les lieux communs, les maximes, et qu’on leur aura substitué la force des moeurs et des discours vrais. Il faut savoir faire parler Philoctète comme Sophocle, quand on veut mettre Cromwell sur la scène; et, pour tout dire, de tels sujets sont trop graves et trop sérieux pour un peuple qui ne va au spectacle que pour s’amuser. Il peut y avoir telle femme digne d’entendre la tragédie de Cromwell telle qu’elle devrait être; mais lorsque le succès des pièces de théâtre dépendra du suffrage des femmes, celle de Cromwell n’aura pas beau jeu.

Mémoire d’Élie de Beaumont sur la légitimité du mariage des protestants en France.

Un célèbre avocat au Parlement, M. Élie de Beaumont, vient de traiter dans une cause particulière la question de la légitimité des mariages des protestants de France. Son Mémoire me paraît bien raisonné; c’est dommage que nos meilleurs avocats gâtent toujours leurs raisonnements par l’enflure du style et par la déclamation. Les mariages des protestants embarrasseront tôt ou tard le gouvernement. Le principe adopté depuis la révocation de l’édit de Nantes, qu’il n’y a point de protestant en France, ne tend pas à moins que de priver de leur état quelques millions de Français qui sont nés de mariages contractés hors du giron de l’Église romaine. Si ce principe subsiste, la France ne sera bientôt peuplée que de bâtards; du moins tous les protestants nés de mariages bénis par des ministres doivent être censés bâtards, et par conséquent inhabiles à succéder aux biens de leurs pères. La persécution et l’intolérance mènent à de belles extrémités. Le public est très attentif à la décision du Parlement dans cette question, qui devient tous les jours plus importante. Il faut dire toutefois, pour l’honneur de la nature humaine, qu’il n’y a rien de plus rare que de tels procès, et qu’on ne connaît que peu d’exemples de collatéraux catholiques qui aient cherché à priver leurs neveux ou cousins de l’héritage de leurs pères, quoique le succès de ces poursuites, autorisées par la loi, ne soit pas douteux. Cela prouve que l’honnêteté publique n’est pas une chimère, et qu’elle est au-dessus de la loi injuste et barbare.

Arrêt du Conseil d’État cassant l’arrêt du parlement de Toulouse contre Jean Calas.

Le 4 de ce mois, le Conseil d’État a cassé l’arrêt du parlement de Toulouse, en vertu duquel l’infortuné Calas a été roué il y a deux ans. Cette horrible aventure, triste monument de la frénésie du fanatisme le plus outré, est devenue l’affaire de l’Europe entière, et imprimera une tache éternelle à la réputation de ces abominables juges, qui, dans leurs ennuyeuses remontrances, voudraient nous persuader que tout le salut de la France réside en eux, et qui, par un supplice effroyable, ont attenté à la vie et à l’honneur d’un citoyen vivant sous la sauvegarde des lois. Il est sans doute des cas malheureux où l’innocence peut être la victime des apparences; mais ce n’est point là le cas de l’infortuné Calas. J’ai ouï dire à des gens qui ont vu la procédure de Toulouse que toutes les lois divines et humaines y étaient violées, et que ce n’était qu’un tissu de nullités. Lorsqu’une telle procédure mène un vieillard sans reproche au supplice le plus odieux et le plus infâme, il me semble qu’il faudrait autre chose que de la casser, et il est douloureux de penser que de tels juges continueront à disposer, par leurs arrêts, de la vie, de l’honneur et de la fortune des citoyens. Un conseiller de ce parlement se trouvant l’hiver dernier dans un cercle, on lui fit des reproches sur cette conduite inouïe. Il crut excuser ses confrères en disant: « Il n’y a pas de si bon cheval qui ne bronche. — A la bonne heure, lui répondit une femme d’esprit qui était là; mais, monsieur, toute une écurie! » Si quelque chose pouvait ajouter à l’indignation, ce serait sans doute la bassesse des expressions de cette excuse. De plus de soixante, tant ministres que magistrats, dont le Conseil d’État était composé ce jour-là, vingt étaient d’avis d’ordonner la révision du procès par une sorte de ménagement pour une cour souveraine telle que le parlement de Toulouse; tous les autres ont opiné pour la cassation pure et simple, qui est la forme la plus désobligeante. Aucun n’a douté un instant que l’arrêt ne fût de toute nullité. C’est aux requêtes de l’hôtel du roi que ce procès va être instruit de nouveau, et la mémoire de l’infortuné Calas rétablie. Sa veuve est devenue l’objet du respect public par ses malheurs, ses vertus et son courage. Elle a éprouvé dans ses infortunes tous les effets de la bienfaisance et de l’humanité des honnêtes gens; mais elle doit particulièrement au zèle actif de M. de Voltaire, et à ses secours de toute espèce, la justice tardive qu’elle obtient aujourd’hui.

Histoire de miss Jenny, par Mme Riccoboni.

Mme Riccoboni a soutenu pendant vingt ans le rôle d’une mauvaise actrice sur le théâtre de la Comédie-Italienne. Son mari y jouait en même temps les rôles d’amoureux avec beaucoup de prétention et bien froidement, et quand on a lu le livre qu’il a fait sur l’art du comédien(11), on trouve tout simple qu’il ait été mauvais acteur. Depuis que Mme Riccoboni a quitté le théâtre, elle s’est mise à écrire de petits romans qui l’ont rendue célèbre. L’art de narrer avec beaucoup de concision et de rapidité, celui de semer dans son récit des réflexions fines et justes, beaucoup de finesse et de grâce dans le style, et un ton très distingué voilà les principales qualités de la plume de Mine Riccoboni. Son premier ouvrage, publié il y a cinq ou six ans, était les Lettres de miss Fanny Butlerd(12). Je me sais bon gré d’avoir deviné dans le temps que ces Lettres étaient véritables; qu’on en avait seulement changé les circonstances qui pouvaient faire reconnaître les acteurs, et qu’on en avait même supprimé plusieurs d’intermédiaires; l’auteur ne put disconvenir d’aucun de ces points; mais notre importunité lui faisant craindre de céder à l’envie que nous avions de voir tout, les lettres intermédiaires furent brûlées. Elle donna ensuite le Marquis de Gressy, que je n’aime pas trop, et qui eut beaucoup de succès. Juliette Catesby en eut encore davantage; c’est un petit chef-d’oeuvre en son genre(13). Mme Riccoboni arrangea et gâta ensuite le roman anglais de Fielding, qui a pour titre Amélie(14). Elle vient de donner, en quatre petites parties, l’Histoire de miss Jenny, écrite par elle-même. Toujours même ton, même finesse, même grâce; mais la fable n’est ni naturelle, ni heureuse: elle se soutient très péniblement, et l’on n’en voit nulle part le but. Ainsi ce nouveau roman n’ajoutera point à la réputation de Mme Riccoboni, quoiqu’on ne puisse nier que ce ne soit l’ouvrage d’une femme de beaucoup d’esprit. La première partie est très supérieure aux autres, de même que la première situation l’est à toutes les autres. Les chefs de deux grandes maisons d’Angleterre conviennent d’un mariage entre l’héritier de l’une et l’héritière de l’autre. Pendant qu’on s’occupe à rédiger les articles du contrat, les deux jeunes époux se promènent dans le parc; leur tendresse mutuelle, l’ivresse de la passion, une faiblesse trop pardonnable leur fait consommer le mariage dont ils devaient recevoir la bénédiction le lendemain. De retour au château, ils apprennent que tout est rompu; une malheureuse dispute entre les deux chefs de famille, amenée fort naturellement, a fait succéder la haine et la colère aux projets d’union. Voilà certainement une situation de roman très forte et très féconde, d’autant que c’est cet instant de faiblesse qui donne la vie à l’infortunée miss Jenny, l’héroïne de cette histoire; mais les autres événements ne répondent pas à ce beau début, et le reste du roman n’est guère qu’un tissu laborieux d’aventures sans naturel et sans intérêt. Le prix excessif du livre en diminuera le débit et nuira au succès.

Quatrième volume de l’Histoire des philosophes modernes de Savérien, illustrée par François.

M. Savérien vient de publier un nouveau volume qui fait le quatrième de son Histoire des philosophes modernes, avec leurs portraits gravés dans le goût du crayon d’après les dessins des plus grands peintres, par M. François, graveur du roi. Ce volume contient la vie de Newton, de Leibnitz, de Halley, de Jean Bernouilli et de Wolf. M. Savérien est un écrivain bien plat, et pourtant il faut lui donner le privilège d’écrire l’histoire pour les gens d’esprit seulement, car ceux-ci n’ont besoin que de faits, et ils les trouvent chez M. Savérien; quant aux réflexions, ils savent bien les faire eux-mêmes.

Histoire de Méhémet II, par Belin de Monterzy.

Il paraît en deux petites parties une Histoire de Méhémet II, empereur ottoman, enrichie de lettres traduites du grec et de l’arabe(15). Méhémet II est à jamais célèbre dans l’histoire par la prise de Constantinople. Son historien, que je ne connais point, nous instruit dans la préface de la manière dont il a eu les lettres prétendues originales qu’on lit dans ce recueil moitié historique, moitié romanesque, et qui n’ont pas fait fortune à Paris.

Loisirs et Amusements de ma solitude, par Gain de Montagnac.

Les Loisir et Amusements de ma solitude sont un ouvrage moral, ou, pour parler plus précisément, un recueil de maximes et de pensées dont la lecture n’occupera ni ne charmera jamais la mienne. L’auteur, suivant la préface, est un militaire qui ne trouve point de plus doux délassement que de méditer sur la vie humaine. Si j’étais ministre de la guerre, je le prierais de méditer sur son métier au lieu de la vie humaine.