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PAR GRIMM, DIDEROT, RAYNAL, MEISTER... | Index Voltaire | Correspondance littéraire | AVRIL 1762. 1er avril 1762.
Zorac est l’usurpateur heureux d’un royaume de l’Arabie, où il règne seize ans de suite après avoir subjugué et chassé la famille royale. Il a un fils nommé Sihamed, qui serait digne d’un meilleur père, et qui ignore le sien. Sihamed sert le tyran comme général, et s’est déjà distingué dans beaucoup d’occasions par de grandes et belles actions. Il a pris une grande passion pour Zarucma, belle esclave qui ignore aussi son état, mais qui est fille du roi détrôné appelé Sahed. Sa mère, en mourant, l’avait instruite de sa naissance et du dessein où était le tyran de lui faire épouser son fils; mais Zorac avait intercepté cette lettre, et l’avait gardée pour en faire usage en temps et lieu. Quant au père de Zarucma, Sahed, il n’avait pas péri dans la révolution, mais il s’était retiré dans un désert d’où, ayant appris qu’un roi voisin avait entrepris de faire la guerre à Zorac, il s’était rendu à cette armée, et aurait, dans une bataille, tué son ennemi de sa propre main si Sihamed n’avait pas délivré son père, qu’il ne connaît pas pour tel; en sorte que Sahed, au lieu de se venger de Zorac, est fait prisonnier par Sihamed et devient son esclave, sans cependant être reconnu pour l’ancien souverain du pays. Voilà les situations d’une fable toute d’invention, et sur laquelle M. Cordier a bâti une tragédie qui est son coup d’essai et qui vient d’être représentée sur le théâtre de la Comédie-Française(14). On dit que l’auteur a fait autrefois le métier de comédien en province. Ensuite il s’est attaché à M. le comte Van Eyck, ministre de Bavière, en qualité de secrétaire subalterne. Mais ce ministre, qui apparemment n’aime pas les poètes, a congédié son secrétaire dès qu’il a su qu’il faisait des vers. Voilà les révolutions de l’Europe; voyons celles de l’Arabie dans la tragédie de M. Cordier. Vous concevez d’abord que, dans une fable si bien imaginée, il y a de l’étoffe de reste, et qu’un bon ouvrier y peut, comme on dit, tailler en plein drap un tyran à assommer, un fils qui ne connaît pas son père, une fille qui ignore sa naissance, deux amants qui, dans cette ignorance, s’aiment avec passion, quoiqu’ils doivent se haïr; car enfin Sihamed est fils de l’oppresseur du père de Zarucma. Cependant ce bonhomme de père, Sahed, s’est promené dans son royaume pendant seize ans en habit d’esclave sans avoir été reconnu de qui que ce soit. C’est bien heureux, car le poète nous a ménagé cette reconnaissance pour le jour de sa tragédie. Ce jour est un grand jour pour tous les acteurs de la pièce. D’un côté, Zorac veut déclarer à Zarucma et à Sihamed leur naissance, et les unir afin d’établir son sang d’une manière irréprochable sur le trône usurpé. De l’autre côté, Sahed a gagné le coeur de Sihamed dont il est l’esclave. Il lui a mis dans la tête de punir Zorac d’avoir chassé jadis la famille royale. Sihamed aurait grande envie d’assommer le tyran. Zarucma est du complot, et l’entretient dans ce dessein, n’était que Sihamed est accablé de bienfaits par Zorac, et qu’il n’a jamais connu ce vieux roi pour lequel il conspire, qu’il n’a par conséquent aucune raison de vouloir du mal à ce pauvre tyran, sans compter les secrets pressentiments que nos poètes n’ont garde de manquer, et qui arrêtent Sihamed quand il veut frapper Zorac. Il s’y est engagé par un serment terrible; mais, comme il découvrira à la fin de la pièce que Zorac est son père, vous jugez bien qu’il n’ira pas le tuer sans sentir ce je ne sais quoi qui a produit tant de belles choses sur notre théâtre. Voyons ce que fait notre tyran tandis qu’on jure sa perte, qu’on trame des complots dans son palais, et qu’on le met dans le plus terrible danger sans qu’il s’en doute. Un de nos faiseurs de parades a dit des tyrans qu’il n’en avait jamais vu qui ne fût un peu bête; mais le tyran Zorac l’emporte en bêtise sur tous les tyrans du théâtre, et assurément c’est l’emporter de loin. D’abord, au commencement de la pièce, il ordonne à son confident de rendre la liberté à un ancien prisonnier d’État nommé Assan. Cet Assan a été ministre du roi Sahed, et a langui dans les fers depuis la révolution. Zorac trouve à propos de le faire sortir de prison pour se rendre agréable au peuple, et Assan emploie les premiers moments de sa liberté à entrer dans le complot formé par l’esclave Sahed, qu’il a bientôt reconnu pour son ancien maître. Ce n’est pas tout. Zorac veut déclarer à Sihamed qu’il est son fils; il veut lui faire épouser Zarucma, qui ignore sa naissance, et pour faire réussir son projet il imagine de remettre lui-même à Zarucma cette lettre écrite jadis par sa mère mourante, et interceptée par le tyran, laquelle contient tous les détails de sa naissance, et conjure la fille de Sahed de ne jamais consentir à l’union avec le fils de l’oppresseur de son père. En effet Zorac remet cette lettre à Zarucma, et le bonhomme est tout étonné qu’elle ne produise pas l’effet qu’il en attendait. Zarucma lui jure qu’elle se reconnaît la fille de Sahed à la haine que la vue de son oppresseur lui inspire. Zorac croit la toucher en lui déclarant que Sihamed, qu’elle adore, est son fils, et qu’il les unira ce jour même pour jamais; mais Zarucma lui dit que, quoi qu’il puisse en coûter à son coeur, elle ne consentira jamais à ce funeste hymen. Le tyran ne pouvant rien gagner sur cette fière princesse, la prie cependant de faire ses réflexions. Il lui donne aussi en passant la commission de déclarer à Sihamed le secret de sa naissance, afin qu’il sache de qui il est fils. Zarucma ne peut jamais prendre sur elle de dévoiler ce funeste mystère à son amant. Cependant, comme celui-ci persiste toujours dans le dessein de massacrer Zorac, sa maîtresse s’y oppose parce qu’elle ne veut pas que Sihamed commette un parricide: ce qui fait croire à Sihamed que Zarucma est disposée à donner sa main au fils de Zorac, comme le bruit court depuis quelque temps, en sorte que Sihamed devient jaloux de lui-même, ne pouvant jamais apprendre qu’il est lui-même ce fils dont il craint la concurrence; car la parole manque à Zarucma aussi souvent qu’elle veut parler, et Zorac l’ayant chargée de cette commission, ne s’informe plus si son fils est instruit ou non. Il va seulement au temple pour préparer la solennité de l’union projetée. En attendant, Zarucma ayant montré à Sahed la lettre de sa chère mère, que le tyran lui a remise, la reconnaissance se fait entre le père et la fille, en présence du parterre, qui applaudit suivant l’usage. Sahed apprend aussi que Sihamed est le fils du tyran. On en conclut qu’il ne peut pas honnêtement le tuer lui-même, et qu’il faut donner cette commission-là à un autre. Pendant tous ces projets, la tragédie chemine. Zorac se fâche à la fin. Il fait arrêter Sahed, se doutant bien que c’est lui qui rend Zarucma si indocile. Bientôt il reconnaît à l’intérêt que la princesse porte à ce vieillard que c’est là ce roi qu’il a détrôné il y a seize ans, et qu’il croyait avoir tué dans ce temps-là. Il est fâché d’avoir à l’assommer de nouveau. Zarucma crie de son côté. Tout à coup Sihamed paraît avec une troupe de conjurés pour massacrer le tyran. Alors Zarucma lui arrache le poignard, et lui dit qu’il est son père. Zorac est un peu étonné de l’entreprise de son cher fils, avec lequel il n’avait point imaginé d’avoir un petit entretien pour lui apprendre son état. Au milieu de son trouble, Assan, l’ancien ministre, sorti de prison au commencement de la pièce, paraît avec le reste des conjurés. Il déclare que le parti du tyran est dispersé, que le peuple reconnaît son ancien et légitime souverain, et qu’il demande la tête de Zorac. Personne cependant ne veut donner le coup de grâce à ce pauvre tyran, et quoique les conjurés aient employé tonte la pièce à jouer sa mort, et que ce fût à qui le tuerait le premier, le pauvre diable est obligé de se poignarder lui-même, sans quoi la pièce n’aurait point de fin. Voilà une idée vraie et succincte de cette insipide, ennuyeuse et absurde tragédie, qui a pourtant réussi, je ne sais en vérité pas pourquoi ni comment. Aussi lirez-vous dans tous nos journaux de grands éloges de ce pitoyable ouvrage. J’aime à croire, pour l’honneur du parterre, que c’est la pitié qui a fait réussir cette pièce, non celle qu’elle inspire, mais celle qu’on a eue pour l’auteur, qui n’a point d’ennemis et à qui Zarucma aurait joué un vilain tour en le privant des honneurs du théâtre après lui avoir fait perdre sa place chez M. Van Eyck. Je crois que c’est en étudiant chez ce ministre le Journal de l’armée de l’Empire que M. Cordier a appris à bouleverser un État en moins de rien: car on sait avec quelle dextérité cette armée travaille à l’exécution des arrêts du conseil aulique; Les grands hommes comme M. Cordier se forment sur les grands modèles. Raillerie à part, j’ai applaudi de bon coeur la pièce de M. Cordier quand j’ai vu les applaudissements du parterre. « Cela ne fait de mal à personne, ai-je dit à mes voisins, et cela fait sûrement grand plaisir à l’auteur. » C’est pourtant une grande question de savoir si les applaudissements déplacés ne nuisent pas au progrès des arts, et si les hommes de génie ne sont pas dégoûtés de courir à une carrière où les hommes médiocres réussissent quelquefois plus facilement que les hommes d’un mérite supérieur. Tout est perdu chez un peuple où tous les rangs sont confondus, et qui, par jalousie ou par envie, ose abaisser ses maîtres ou élever à leur niveau des gens sans talents. Le pauvre M. Cordier n’a joui de son triomphe que trois fois; Mlle Clairon étant tombée malade, le théâtre a été fermé depuis, suivant l’usage, et il est à craindre que si l’on reprend la tragédie de Zarucma après les fêtes M. Cordier n’éprouve plus la même indulgence de la part du public. Observons en finissant, pour l’honneur des comédiens français et particulièrement de Mlle Clairon, à qui en est venu la première idée, qu’ils ont proposé de jouer pendant la semaine de la Passion tous les jours, et d’employer la recette de toute la semaine au soulagement des incendiés de la foire Saint-Germain. Ce projet n’a pas été agréé. La Comédie-Italienne, usant du privilège de l’Opéra-Comique qui lui est réuni, joue pendant cette semaine sur son théâtre avec un concours prodigieux. Il court depuis quelques jours une chanson(15) à l’occasion du succès d’Annette et Lubin. Pour bien entendre cette chanson, il faut se souvenir que Mme Favart prétend être l’auteur de la pièce, que le public croit être de son mari et de M. l’abbé de Voisenon; que le rôle de Lubin est joué par M. Caillot, acteur extrêmement agréable au public, et dont le jeu a fait le grand succès de la pièce, quoiqu’il n’ait rien moins que l’air d’un paysan innocent et nigaud. Cette chanson est faite sur la chanson d’Annette: il était une fille, etc. Elle est remplie d’équivoques, genre pour lequel on a toujours eu un faible en France, et elle fait surtout un plaisant effet lorsqu’elle est chantée. La voici: CHANSON NOUVELLE A L’ENDROIT D’UNE FEMME DONT LA PIÈCE EST CELLE D’UN ABBÉ.
M. l’abbé Arnaud, qui fait avec M. Suard le Journal étranger, vient d’être nommé, par l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres, à la place vacante par la mort de M. Falconet. L’Académie royale des sciences fait une perte sensible dans la personne de M. l’abbé de La Caille, un des plus savants astronomes de l’Europe, qui est mort depuis peu dans un âge peu avancé, justement et généralement regretté. M. de Saint-Foix vient de nous faire présent de toutes ses oeuvres de théâtre recueillies en quatre volumes assez considérables. On est étonné d’ignorer jusqu’au titre de la plupart de ses pièces, et de lire à la tête de chacune qu’elle a en un grand succès. Les auteurs sont bien heureux de se trouver couverts de gloire lorsque le public les oublie ou les siffle. De tous les fatras de petites comédies que vous trouverez dans les quatre volumes de M. de Saint-Foix, il n’y a que l’Oracle et les Grâces dont il soit resté trace sur le théâtre. Je n’ai jamais vu jouer les Grâces. L’Oracle se joue de temps à autre, et suivant que l’actrice est jolie ou maussade, il ennuie ou amuse. Il n’a pas tenu aux écrivains tels que M. de Saint-Foix et à ses modèles, La Motte et Fontenelle, que le goût se soit absolument perdu, et sur nos théâtres et dans nos ouvrages. M. de Voltaire et quelques-uns de nos philosophes ont préservé la nation de la contagion du faux bel esprit et de la corruption du style. Il n’y a pas longtemps que les bureaux d’esprit, avec une femme pour présidente, décidaient de tout en dernier ressort sur des principes si mesquins qu’un homme de génie dût être dégoûté de travailler pour de pareils juges. Aujourd’hui le goût de la philosophie a ruiné de fond en comble les préventions de nos petits connaisseurs. Malgré la sévérité de goût que nous devons aux progrès de la raison, nous sommes inondés d’une quantité de mauvais vers. Il est vrai que personne ne les lit, et que leurs auteurs jouissent de la réputation qu’ils méritent. Parce que M. Colardeau a bien chanté M. le duc de Choiseul, tous nos mauvais poètes ont voulu célébrer les efforts que l’on fait pour rétablir la marine de France. Un certain M. C..., dont je ne sais pas le nom, a fait une ode sur les vaisseaux offerts au roi. M. d’Arnaud a fait un poème à la nation. C’est un cruel poète que M. d’Arnaud, pour avoir une grande pompe de mots sans l’ombre d’une idée. M. le chevalier de Laurès, autre cruel poète, a adressé aux Français une ode intitulée la Navigation. Tous ces différents poèmes, qu’on ne saurait lire sans sécher d’ennui, sont élevés par nos différents journalistes jusqu’aux nues, parce que chaque petit poète fait sa cour à l’un de ces messieurs. Il est vrai que tous ces pompeux éloges ne leur procurent pas même un succès éphémère, et qu’il n’y a tout au plus que les étrangers qui puissent être attrapés par la mauvaise foi de nos faiseurs de feuilles. Un antre genre qui exerce nos poètes depuis quelque temps, c’est l’héroïde. Cette manie date depuis le succès d’une héroïde de M. Colardeau, intitulée Abélard. Un jeune homme, M. de La Harpe, en a fait quelques-unes de passables; toutes les autres ne méritent pas d’être lues. Il en paraît deux nouvelles depuis peu. Dans la première, Hécube écrit à Pyrrhus; dans la seconde, c’est Philoctète qui parle à Poean, son père. Avec un peu de bon sens; nos jeunes gens sentiraient que rien n’est moins propre que la poésie française à faire parler d’antiques personnages, et qu’elle leur donne un air phrasier insupportable à un homme de goût. Nous avons encore depuis peu, en fait de vers, une romance de la Nouvelle Héloïse. C’est le roman de M. Rousseau mis en mauvais couplets; une satire assez froide sur le goût du siècle; une réponse de M. de Voltaire aux épîtres du diable. Le diable écrivait l’année dernière de bien mauvaises choses à M. de Voltaire: celui-ci répond cette année en bien mauvais vers. La raison en est simple: c’est que ni l’un ni l’autre n’est l’auteur des épîtres qu’on a imprimées sous leur nom. Ce qu’on peut acheter cette année pour entretenir le goût de la poésie française se réduit à deux volumes assez joliment imprimés sous le titre de Trésor du Parnasse, ou le Plus Joli des recueils(16). Cette compilation contient des pièces fugitives de nos meilleurs poètes, que tout le monde est bien aise d’avoir dans son portefeuille. Il y en a de médiocres, mais il y en a aussi qui font grand plaisir, et qu’on relit aussi de temps en temps. Mes dix-neuf ans, par de Rozoy, et odes anacréontiques, par Sauvigny. Mes dix-neuf Ans, ouvrage de mon coeur(17), est encore un petit recueil de vers de quelque jeune homme. Il y a à la fin une mauvaise parodie de la Belle Pénitente. Tout cela n’est regardé de personne. M. de Sauvigny, qui est connu parmi nos faiseurs de vers, a publié un petit volume d’Odes anacréontiques(18). On ne peut pas dire que cela soit détestable; mais tout ce qui n’est que médiocrement bon en ce genre ne mérite point d’attention. Il faut avoir les grâces, la facilité, cette heureuse négligence de Chaulieu et de La Fare, ou bien le coloris séduisant de M. de Voltaire, quand on veut se mêler de faire des odes anacréontiques. On a, comme vous voyez, imprimé une grande quantité de vers cet hiver; il faut espérer que ce sera pour longtemps, et que nos poètes nous permettront de respirer. Si nous sommes las de poésie, ce n’est point de celle qui porte le caractère et l’empreinte du génie. Les poésies erses dont on a donné successivement la traduction dans le Journal étranger ont eu un grand succès à Paris. Cela est, en effet, beau comme Homère. On espère que M. Suard continuera à enrichir notre littérature de ces précieux monuments, au lieu de les éparpiller dans le Journal étranger. Il serait à désirer qu’il eût le temps de les publier tous ensemble dans un recueil. Eu attendant, Mme la duchesse d’Aiguillon en a traduit un qui a pour titre Carthon, et qui a été imprimé séparément(19). Quoique ce ne soit pas le meilleur des poèmes erses, et que Mme d’Aiguillon n’ait pas la correction et l’exactitude de M. Suard, sa traduction a pourtant fait plaisir. Le héros de ce poème, Carthon, est massacré dans un combat par son propre père dont il n’est point connu. Vous trouverez cette même situation dans la Henriade. Elle est manquée dans le poème erse. Dans un autre de ces poèmes inséré dans le Journal étranger du mois de février, et intitulé Oïthona, vous trouverez la situation de Tancrède et de Clorinde expirants, qui vous fait tant de plaisir dans le Tasse. C’est un amusement de bon goût que de comparer deux pinceaux admirables qui ont traité le même sujet. De ces poésies erses, ce ne sont pourtant pas ces poèmes à situations à qui je donnerais la palme. Je leur préférerais ceux qui sont plus simples. Une maîtresse s’occupant de son amant, qui est allé combattre, ou bien lui faisant ses adieux parce qu’il part pour la guerre de Fingal; une tombe élevée aux cendres d’un héros: voilà de ces pièces où l’on ne peut souffrir un mot qui ne soit sublime, qui ne soit d’un goût grand, exquis et rare. Ce caractère est très difficile à trouver: c’est celui de Raphaël, en peinture; celui de Pergolèse et de Hasse, en musique; et en poésie, celui du poète erse, de Gessner et des anciens Grecs. En conséquence de ce goût décidé pour la simplicité et de la conviction où je suis qu’il est plus aisé d’imaginer et de traiter une situation qu’une chose simple, je préfère les morceaux erses qui ont paru dans le Journal étranger de l’année dernière, aux poèmes de Lathmon et Oïthona qui ont été publiés dans les derniers numéros du journal, quoique je sois bien éloigné de les trouver sans beauté. On a publié en Hollande un Manuel militaire, ou Cahiers détachés sur les différentes parties de l’Art de la guerre. Il n’en paraît encore que le premier cahier, qui roule sur les convois. A en juger par cet essai, ce manuel sera d’une étendue considérable; reste à savoir s’il sera bien fait. Instruction militaire du roi de Prusse pour ses généraux et ses troupes. On a fait depuis peu une édition de l’Instruction militaire du roi de Prusse pour ses généraux et ses troupes. Cet ouvrage a été traduit de l’allemand par M. Faesch, officier saxon. Ceux qui connaissent l’original m’ont assuré que la traduction n’était pas bien faite. Au reste, cette instruction a été trouvée sur un officier général prussien fait prisonnier. M. Faesch n’a pas connu sans doute la lettre du roi de Prusse dont elle était accompagnée, et qui mériterait bien aussi d’être publiée. Les gens du métier regardent l’instruction militaire comme le meilleur ouvrage que nous ayons sur la guerre. Mais il ne faut pas être du métier pour sentir que c’est l’ouvrage d’un grand général, d’un grand roi, d’un homme de génie. Cet homme de génie a fait, il y a quelques années, une Oraison funèbre de Mathieu Reinhardt, maître cordonnier; car quand on a déconcerté, pendant neuf mois de l’année, les mesures et les efforts de l’Europe réunie, que peut-on faire de mieux en quartier d’hiver, pour se délasser, qu’un panégyrique de maître Reinhardt, cordonnier? Les singes ne manquent jamais l’occasion de contrefaire. Oraison funèbre de Christophe Scheling, maître tailleur à Paris. Je ne sais quel est celui qui a fait imprimer l’Oraison funèbre de très habile, très élégant, très merveilleux Christophe Scheling, maître tailleur de Paris, prononcée le 18 février 1761 dans la salle du célèbre Alexandre, limonadier au boulevard. Il n’y a ni gaieté, ni folie, ni verve, dans cette plaisanterie; cela n’est que plat. M. Scheling était le plus fameux tailleur de Paris. Les princes et les seigneurs avaient coutume d’aller à son audience pour obtenir la faveur d’être habillés par lui. Après le comte de Saxe, M. Scheling était un des plus beaux présents que l’Allemagne eût faits à la France. Mémoire sur l’agriculture, et en particulier sur la culture et le défrichement des champs; sur la nourriture et l’entretien des bestiaux et le gouvernement des pacages; sur la nourriture des poissons et l’administration des étangs, par M. Le Large, avocat au Parlement. Voilà encore un ouvrage sur la science à la mode. Il n’en paraît que le premier volume in-12. L’auteur se propose de remplir les différents objets de son titre par plusieurs mémoires détachés qu’il donnera successivement. Reste à savoir comment il remplira ses engagements. Il paraît une brochure de quatre-vingts pages intitulée de l’Esprit, par M. de V***. A Genève, 1762(20). C’est pour vous faire accroire qu’elle nous vient de M. de Voltaire qu’on a mis la lettre initiale de son nom avec la ville de Genève. Mais le véritable auteur de cette brochure, que je ne connais pas d’ailleurs, est trop honnête homme pour ne pas démentir son titre, dès la seconde ou troisième page, et vous faire voir que vous avez affaire à un grand bavard qui parle de l’esprit comme les aveugles de la couleur. Bibliothèque des petits-maîtres, ou Mémoire pour servir à l’histoire du bon ton de l’extrêmement bonne compagnie(21). Dieu nous préserve de la lecture de ces platitudes-là. Les Intrigues historiques et galantes du sérail, sous le règne de l’empereur Sélim. Deux petites parties. C’est un mauvais roman qui pourrissait dans quelques magasins de librairie, et dont on a imprimé le titre avec l’année courante pour tâcher de le vendre(22). 15 avril 1762.
On prétend que la compilation intitulée le Plus Joli des recueils a été faite par M. Thomas, qui a remporté plusieurs prix de l’Académie française, et qui a depuis peu quitté le collège de Beauvais pour s’attacher à M. le duc de Choiseul, ministre des affaires étrangères. Il est sûr que ce recueil est fait avec plus de soin que nos compilateurs ordinaires n’ont coutume d’y en mettre. Nous allons continuer l’usage de donner des suppléments à ces sortes de recueils, en insérant dans ces feuilles des morceaux qui n’ont jamais été imprimés. Voici d’anciens vers attribués à M. de Voltaire. A MADEMOISELLE DE ***.
L’esprit humain a, ainsi que le corps, ses épidémies dont les causes obscures et cachées échappent aux plus clairvoyants. On peut dire encore qu’il y a un point de maturité dans les esprits comme dans les fruits, et, ce point arrivé, telle erreur, qui s’est soutenue d’elle-même pendant des siècles, tombe sans que personne ait secoué l’arbre, et malgré tous les efforts de ceux qui profitent de l’aveuglement des peuples. Ce n’est pas qu’à tout prendre un siècle vaille mieux qu’un autre. La masse générale est, je crois, toujours la même: quelques modifications différentes ne sauraient changer le caractère universel; mais les hommes étant d’une nature instable, et par conséquent forcés de passer de révolutions en révolutions, le temps amène tout, et les effets surprenants sont produits par des choses si simples, si inévitables, si nécessaires, que si nous avions les yeux assez fins pour pénétrer leurs ressorts, tout ce qui en résulte cesserait de nous paraître étonnant. Il ne faut pas douter que ce qui arrive aux frères se disant de la société de Jésus ne soit un événement bien étrange et des plus mémorables. Celui qui aurait dit, le 1er janvier 1761, que, le 1er avril 1762, leurs collèges seraient fermés à Paris, et leurs novices congédiés, aurait certainement passé pour fou. Cette révolution, si elle s’achève, en amènera bien d’autres. On pourrait calculer, dès à présent, l’année où il n’y aura plus de moines d’aucune espèce en France, malgré la nécessité et la sainteté du célibat chrétien. L’anéantissement d’un corps aussi intolérant, aussi persécutant, aussi remuant que celui des jésuites pourrait amener un siècle de tolérance. La haine de la philosophie s’affaiblirait, et il n’y aurait plus de potence pour les huguenots. Toute cette suite de grands changements aurait eu pour époque les lettres de change du P. La Valette. Depuis le Compte rendu au parlement de Bretagne, par M. de La Chalotais, procureur général du roi, ouvrage dont il s’est vendu jusqu’à douze mille exemplaires en moins d’un mois, ce qui a le plus fixé l’attention du public sur cet objet, c’est l’arrêt du parlement de Provence et le discours de M. Le Blanc de Castillon, avocat général du roi, qui s’y trouve inséré. Ce discours a eu un grand succès. En attendant, le Parlement de Paris a fait publier un gros volume in-4° de plus de cinq cents pages d’impression à deux colonnes, sous le titre d’Extraits des assertions dangereuses et pernicieuses en tous genres que les soi-disant jésuites ont dans tous les temps et persévéramment soutenues, enseignées et publiées dans leurs livres, avec l’approbation de leurs supérieurs et généraux. Vous trouverez dans ce recueil immense toutes les absurdités de la philosophie scolastique qui a régné pendant des siècles, non pas seulement chez les jésuites, mais dans tout le monde chrétien. C’est une des grandes obligations que le genre humain a à cette belle religion d’avoir plusieurs siècles de suite fixé les meilleurs esprits qui, du temps des Grecs et des Romains, auraient servi leur patrie par leurs talents supérieurs dans les affaires, dans les sciences, dans les arts de la paix et de la guerre, de les avoir entièrement fixés, dis-je, dans cette étude de la science absurde appelée en grec théologie; en sorte que les ressources et les efforts du génie qui, dans des siècles plus heureux, auraient servi à la gloire et au bonheur des nations, ont été tous employés à des discussions puériles, à des distinctions scolastiques, à des finesses d’une doctrine absurde, subtile, inintelligible, dont le moindre tort est de n’avoir pas le sens commun. Cette absurde philosophie a disparu. Je sens qu’elle a pu faire grand tort aux esprits. Mais je ne crois pas qu’elle ait pu influer sur la morale, dont les vrais principes me paraissent éternels, invariables, inébranlables, gravés en un mot dans nos coeurs de telle manière qu’il n’y a point de jésuite ni de jacobin au monde qui puisse les corrompre par ses syllogismes, de même que nous n’avons pas d’inspiré ni d’envoyé de Dieu qui puisse les y conserver. Nous ne croirons donc point, malgré le respect que nous devons à nos seigneurs du Parlement, que les jésuites, en vertu de leurs casuistes du XVIe et du XVIIe siècle, aient pu dans le XVIIIe professer et inspirer la vilaine doctrine du régicide. De telles horreurs ne s’enseignent que dans des siècles barbares. Le vrai crime de la société de Jésus est cette ambition démesurée, cette intolérance, cet esprit de persécution, qui font son caractère, au moyen duquel elle n’a cessé d’exciter des troubles depuis qu’elle existe. Il est vrai que si le Parlement n’eût objecté aux jésuites que leurs torts réels, il n’aurait convaincu personne, et les frères soi disant jésuites se seraient moqués de lui, au lieu que tout le monde est frappé des assertions pernicieuses, dangereuses, de ces vieux casuistes. Une sainte horreur s’empare du peuple, et l’on est persuadé que les jésuites passent leur vie à parler à leurs écoliers de meurtres, d’assassinats et d’abominations. La raison a un si grand empire sur les hommes que, quand elle veut réussir, il faut qu’elle prenne le manteau du préjugé et de l’erreur. L’ouvrage de M. de La Chalotais ayant fait une si prodigieuse impression dans le public, les jésuites ont cru devoir y opposer une réponse(23). Cette réponse est attribuée assez généralement au P. Griffet, jésuite fort connu. D’autres disent qu’elle est de M. Villaret, continuateur de l’Histoire de France de l’abbé Velly. Quel que soit l’auteur de cette apologie jésuitique, on peut certifier que son ouvrage est bien plat et bien bête, d’autant qu’avec les mêmes matériaux il eût été aisé de faire une apologie à laquelle il eût été impossible de répondre. Avec un peu de subtilité, on aurait montré qu’on ne peut rien dire, contre l’institut des jésuites, qui n’attaque l’Évangile dans quelques-uns de ses principes; en marquant un extrême respect pour le caractère du magistrat qu’on avait à combattre, on aurait fait sentir que ce n’est pas le système de Loyola, de Lainez, d’Aquaviva, mais celui de saint Paul que les parlements ont entrepris de renverser. Cette espèce de défense n’aurait pas couvert des philosophes; mais aucun magistrat du royaume catholique n’aurait pu y répondre avec bienséance. Au lieu de cette adresse si naturelle, l’antagoniste de M. de La Chalotais lui manque d’abord d’égards; il lui opposé ensuite des raisonnements si pitoyables que l’homme le mieux disposé pour la société de Jésus ne saurait s’en payer. Les bons moyens de défense sont même présentés dans cette apologie d’une manière si absurde qu’ils doivent nécessairement manquer leur effet. Il y aura cependant des gens qui seront étrangement scandalisés d’apprendre que les principes de M. de La Chalotais sont ceux du président de Montesquieu et de l’Encyclopédie. Il est certain que les jésuites de robe courte, ainsi que ceux de robe longue, ne sauraient s’accommoder des principes de cette philosophie. M. l’abbé Raynal a composé par ordre du gouvernement un ouvrage intitulé École militaire, en trois volumes, dans lequel il a rassemblé les principaux traits d’activité, d’intelligence, d’humanité, de présence d’esprit, de fermeté, d’héroïsme, que l’histoire a consacrés pendant les trois derniers siècles. On y a mêlé aussi des traits d’ignominie; car l’histoire doit être le fléau des méchants comme elle doit conserver le souvenir des grandes vertus et des grands talents. Le ministre a cru un tel ouvrage propre à ranimer l’amour du service et de la discipline militaire, qu’on se plaint tant depuis quelques années de voir disparaître de plus en plus parmi nous. Il faut convenir qu’on lit cette compilation avec un médiocre plaisir, soit que les traits ne soient pas toujours bien choisis, ni bien frappants, soit qu’on ne les ait point présentés avec la force, la chaleur et le sentiment qu’ils exigeaient. On est tout étonné qu’un livre qui devrait être au moins amusant ne fasse aucun plaisir à lire; et cela me persuade que M. l’abbé Raynal n’a pas donné à ce recueil le soin dont il est capable. Il est vrai qu’il faudrait, s’il m’est permis de me servir d’un terme mystique, cette chaleur vivifiante de Plutarque qui gagne et embrase le lecteur malgré lui, ce sentiment profond de la vertu qui pénètre tous ceux qui en approchent pour composer un ouvrage comme l’École militaire de manière à faire une forte impression. Et Montesquieu n’aurait pas été trop grand pour remplir une telle tâche. Quant au but qu’on se propose, de ranimer la discipline militaire, je crois qu’il faut employer pour cela d’autres moyens que celui de compiler des faits historiques, et d’en ordonner la lecture aux jeunes gens qui se destinent au service, et même dans les chambrées des soldats, comme M. l’abbé Raynal paraît le désirer. L’exemple et la sévérité maintiennent plus sûrement la discipline que toutes les lectures du monde. Le relâchement est infaillible lorsque l’impunité est assurée à ceux qui osent mal faire; tout est perdu lorsque le mérite n’est plus un titre exclusif à la récompense, et qu’elle est de préférence accordée à la faveur. Voilà beaucoup plus de raisons qu’il n’en faut pour ruiner la discipline, faire disparaître les talents et le patriotisme. Ceux qui attribuent ces sinistres effets au goût de la philosophie qui s’est répandu dans la nation ne connaissent guère les hommes ni ce qu’on en peut faire. Les Anglais cultivaient la philosophie dans un temps où nous étions encore bien jolis et bien ignorants. Elle est aujourd’hui plus généralement répandue chez eux que chez nous; et certainement elle ne leur a pas désappris le métier de la gloire. Byng fut sacrifié au commencement de la guerre, innocemment peut-être, du moins pour une faute légère. Voilà peut-être la véritable source de tous les succès des Anglais. Dans le choix, on aime mieux risquer sa vie avec gloire contre les ennemis de la patrie que de mourir avec ignominie sur un échafaud. Mais lorsqu’il est égal de bien ou mal faire, le devoir n’est plus compté pour rien et le patriotisme expire avec toutes les vertus dont il est la source. Annibal et César n’avaient point d’École militaire à faire lire aux compagnons de leurs travaux et de leur gloire; et j’ai bien peur que ceux qui veulent se former aux grandes actions par de tels moyens ne fournissent de leur vie un trait à M. l’abbé Raynal à insérer dans son répertoire. Au reste cet auteur se propose de donner un quatrième volume dans lequel on recueillera toutes les traditions qui se sont conservées dans les différents régiments à l’honneur du corps. Les officiers de toutes les nations sont invitée à fournir des traits et des anecdotes pour concourir à cette éducation militaire. On a fourni un troisième tome aux Oeuvres du Philosophe de Sans-Souci, et un quatrième en forme de supplément. Dans ces deux volumes on trouve quelques pièces de vers, plusieurs fragments, diverses lettres, quelques morceaux académiques, rien qui ne soit connu de tout le monde depuis longtemps. Il suffit de l’avidité d’un libraire pour former de ces compilations que le nom de l’auteur fait vendre avec rapidité. On achèterait celle-ci avec plaisir si elle n’était pas défigurée par une multitude de fautes grossières. On assuré que le Palladion, poème épico-comique du grand homme qui a osé joindre le titre de philosophe à celui de roi, s’est trouvé imprimé il y a trois mois à Paris(24). Quoi qu’il en soit, le magistrat a pris à cet égard des mesures si justes qu’il n’en a pas paru un seul exemplaire. L’Amateur, ou Nouvelles Pièces et Dissertations françaises, par Lacombe de Prézel. L’Amateur, ou Nouvelles Pièces et Dissertations françaises et étrangères pour servir au progrès du goût des beaux-arts(25). Il n’en paraît encore que deux parties, dont l’une traite de la musique, et l’autre de la peinture, rapsodies qui n’ont rien d’intéressant. J’ai pris depuis longtemps les amateurs en aversion, et je doute que celui-ci me réconcilie avec eux. C’est un mot d’or que celui de notre célèbre Pigalle, quand on lui demanda qui est-ce qui se connaissait en sculpture et en arts: « Tout le monde, répondit-il, excepté les connaisseurs. » Histoire militaire des régiments de France, projetée par Mme de Beaumer. Mme de Beaumer, qui fait un Journal des Dames que personne ne lit, se propose de faire l’Histoire militaire des régiments de France(26). Cette histoire aura le même objet que l’École militaire de M. de Raynal. Ainsi nos guerriers n’ont qu’à faire de grandes choses, les panégyristes ne leur manqueront pas. Vie de Philippe Strozzi, traduite de Lorenzo Strozzi, par J.-B. Requier. On a traduit de l’italien la Vie de Philippe Strozzi(27), cet illustre commerçant de Florence et rival de la maison de Médicis, connu par ses grandes qualités et par sa fin tragique. On ne trouve rien de cette vie qui ne soit su de ceux qui ont étudié cette partie intéressante de l’histoire de Florence. M. Barbeu-Dubourg, médecin de la Faculté de Paris, non content de nous donner régulièrement la Gazette d’Épidaure, vient de publier des Anecdotes de Médecine(28). Cela est aussi léger de médecine que de philosophie malgré l’affectation de l’une et de l’autre. M. Barbeu-Dubourg est un médecin bel esprit, tout à fait déplaisant pour ceux qui ne se payent pas de phrases ni de lieux communs. Un certain M. David a publié des Recherches sur la manière d’agir de la saignée(29). La fureur d’écrire s’étend sur tous les objets; mais jamais les bons livres n’ont été plus rares qu’aujourd’hui. Celui de M. David ne diminuera pas cette disette. Épîtres sur divers sujets(30). M. Barthe a intitulé ainsi le recueil de ses poésies, qu’on peut en toute sûreté se dispenser de lire. On y trouve entre autres un éloge de Mme du Bocage, si absurde et si exagéré qu’elle doit en savoir très mauvais gré à l’indiscrétion du poète. L’Art de sentir et de juger en matière de goût, par l’abbé Séran de La Tour. L’Art de sentir et de juger en matière de goût, deux petits volumes(31). Voilà encore un bavard qui s’appelle M. Séran de La Tour, et avec qui vous serez fâché d’avoir perdu votre temps. Le Rêve d’un Aristarque(32) est une ennuyeuse satire sur plusieurs matières du jour. On a traduit ici une nouvelle lettre au comte de Bute sur la rupture de l’Angleterre avec l’Espagne(33). Le même auteur, qui a prouvé aux Anglais qu’ils ont tort de faire la guerre aussi heureusement, leur démontre dans cette lettre qu’ils ne retireront aucun avantage de leur guerre avec l’Espagne. C’est un pauvre raisonneur et un pauvre politique que l’auteur de ces lettres. Traité des pierres précieuses, et de la manière de les employer en parure, par M. Pouget, joaillier, volume in-4° avec des figures. Il me semble qu’on fait cas de cet ouvrage. Un jeune homme, M. Anquetil, vient de revenir en France, après un séjour de plusieurs années fait dans l’Indoustan où il a étudié avec une application peu commune la langue et la religion des Parsis ou Guèbres, ou adorateurs du feu, dont la secte se conserve dans ces contrées, malgré le culte dominant du pays. On dit que M. Anquetil nous apporte les livres de Zerdust que nous avons appelé Zoroastre, c’est-à-dire les livres sacrés des Parsis. Il a fallu une grande patience et beaucoup de ruses pour les attraper. Notre voyageur se proposé de les rendre publics, et de nous faire part de ses observations. L’Académie des inscriptions et belles-lettres ne tardera pas à l’associer à ses travaux. Lorsqu’il nous aura dit tout ce qu’il a appris, nous aurons une preuve de plus de l’imperfection et de l’incertitude de nos connaissances. Mais comme M. Anquetil paraît modeste et sage, du moins on pourra compter sur ce qu’il dira. Au reste ce jeune savant n’est pas si bien revenu de ses voyages qu’il ne soit tenté de les recommencer, et il est à présumer qu’il sera encouragé dans ses projets par le gouvernement. M. Toussaint a fait, il y a douze ou quinze ans, un livre médiocre intitulé les Moeurs. Cet ouvrage fut brûlé dans le temps, et fit beaucoup plus de bruit qu’il n’en devait faire par sa valeur. Il a été oublié depuis. L’auteur, ayant mal fait ses affaires en France, s’est établi, il y a quelque temps, à Bruxelles où il écrit la gazette de cette ville, qui peut se disputer avec le Courrier d’Avignon l’honneur d’être le plus impertinent ouvrage de ce genre. Apparemment que M. Toussaint a réfléchi que, dans les États de Sa Majesté Apostolique, il convenait d’être bon catholique romain, et comme son livre passait pour prêcher le déisme à chaque page, il vient de publier un gros volume d’Éclaircissements sur les moeurs(34), qui contient la palinodie la plus plate et la plus insipide qu’on puisse lire.
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