CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE, PHILOSOPHIQUE ET CRITIQUE
PAR GRIMM, DIDEROT, RAYNAL, MEISTER...
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MARS 1762.

1er mars 1762.
Noël et quatrain par Boufflers.

J’ai eu l’honneur de vous envoyer des couplets faits au dernier voyage de M. le prince de Conti à l’Isle-Adam. En voici d’autres qui méritent aussi d’être conservés. L’histoire rapporte qu’ils ont été faits et chantés par M. l’abbé de Boufflers, la nuit de Noël, pendant la messe de minuit. Si vous vous rappelez les vers que ce jeune aspirant à l’épiscopat fit l’année dernière pour la fête de sa mère, vous trouverez les couplets de l’Isle-Adam très décents. Ils ont cependant fait beaucoup de bruit par la singularité de voir un jeune homme ecclésiastique faire de ces chansons-là pendant la messe, en présence de la plus brillante compagnie du royaume.

NOËL

SUR, L’AIR : Laissez paître vos bêtes.

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Je m’étais mis en tête
De chanter Jésus-Christ ce soir;
Dans le fond c’est sa fête,
J’aurais fait mon devoir.
C’est un enfant
Joli, charmant,
Et de qui messieurs ses parents
Ont toujours été très contents.
Mais quelque effort qu’on fasse
Pour bien chanter Notre-Seigneur,
Notre esprit à la place
Met toujours Monseigneur.
C’est un bon coeur,
Une grandeur,
Une chaleur, une douceur,
De la famille c’est l’honneur.
Du très saint sacrifice
Il sait si bien charmer l’ennui
Que jamais à l’office
Nous ne viendrons qu’ici.
.
Vers de M. l’abbé de Boufflers.

Il y avait une femme à Versailles qui se faisait un petit revenu en ramassant les cachets de lettres qu’elle refondait ensuite pour en faire de la cire. Tout le monde s’empressait à lui recueillir des cachets, et M. l’abbé de Boufflers lui envoya les siens avec quatre vers :
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Tout cède au pouvoir de vos charmes,
A vos désirs chacun souscrit;
Moi-même, je vous rends les armes
De tous les gens qui m’ont écrit.
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Vous voyez de l’originalité dans toutes ces bagatelles, et lorsqu’elle se manifeste à l’âge de vingt ans, on peut en concevoir quelque espérance.

Épitaphe de Piron par lui-même.

En vous parlant en dernier lieu de M. Piron, j’ai oublié de transcrire quatre vers qu’il fit autrefois pour son épitaphe et qui sont d’une philosophie, d’un tour et d’une correction rares.
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Il vécut nul. En quoi certe il fit bien :
Car, après tout, bien fou qui se propose,
De rien venu, et s’en retournant rien,
D’être en passant ici-bas quelque chose.
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Épitaphe de Passerat par lui-même.

En fait d’épitaphe, j’aime celle de Passerat. Elle a été sans doute faite de bonne foi, mais elle a bien l’air d’un persiflage La voici:
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Ci-dessous Passerat sommeille,
En attendant qu’il se réveille,
Et croit qu’il se réveillera
Quand la trompette sonnera.
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Legs des notes de Falconet à La Curne de Sainte-Palaye.

Il nous faudrait une épitaphe pour notre digne Falconet; mais ce n’est pas une chose aisée de caractériser en quatre vers un homme d’un mérite aussi rare. Il a légué ses quatre-vingt dix mille cartes à M. de Sainte-Palaye, et l’on a dit à ce sujet que les cartes ne vont pas toujours aux joueurs.

Marine militaire, dessins par Ozanne.

M. Ozanne, dessinateur de la marine, vient de publier une Marine militaire, ou Recueil des différents vaisseaux qui servent à la guerre, suivi des manoeuvres qui ont le plus de rapport au combat ainsi qu’à l’attaque et à la défense des ports(1). Nous allons avoir beaucoup d’ouvrages de ce genre. Celui-ci est dédié à M. le duc de Choiseul. Il consiste en cinquante planches gravées au bas desquelles on trouve une explication de ce que chaque planche représente. On a eu soin de séparer les détails qui ne peuvent convenir qu’aux gens du métier, d’avec ce qui peut servir à l’instruction de tout le monde. Cet ouvrage n’est pas bien fait.

La République de Platon, traduite par le P. Grou.

Le poète P. Grou, jésuite, a traduit la République de Platon en deux volumes in-12. On dit du bien de cette traduction.

Dictionnaire de physique, par le P. Paulian.

Un autre jésuite appelé le P. Paulian, d’Avignon, a fait imprimer un Dictionnaire de physique(2) en trois volumes in-4°. Jamais un jésuite ne fera un bon ouvrage, ni de physique, ni de philosophie. L’esprit monastique s’opposera toujours à toute vue grande et profonde dans les sciences. Les jésuites de toute l’Europe ne se sont prêtés à leurs progrès que parce qu’il ne leur a pas été possible de les empêcher. Leur premier voeu serait de bannir la lumière et la science de la terre; le second, d’en usurper les honneurs et la gloire parmi les nations qui en prennent le goût malgré eux. Mais qu’on me montre un seul jésuite qui ait été véritablement utile aux lettres par ses découvertes et par son génie: vous n’en trouverez aucun. Ceux qui ont du génie parmi eux sont obligés de le dénaturer ou de le dérober à l’inquisition de leurs supérieurs, ou bien ils se tournent à l’étude de la science absurde appelée en grec théologie, ou bien ils sont persécutés et malheureux dans leur cloître. M. de La Chalotais, dans son compte rendu au parlement de Bretagne, a judicieusement remarqué que les jésuites étaient au moins de deux siècles en arrière en fait de lumières et de sciences. Ils sont encore à oser prononcer le nom de Newton. L’étude des anciens philosophes se réduit parmi eux à cette absurde scolastique qui a régné pendant tant de siècles barbares, et les grands philosophes modernes n’ont jamais été nommés par un jésuite sans être attaqués ou blâmés. Croyez-vous que jamais le nom de Montesquieu ait été prononcé avec éloge devant les écoliers des jésuites? Voilà cependant les gens qu’on voudrait nous faire regretter en France pour l’instruction de la jeunesse, tandis qu’un des plus cruels fléaux dont une nation puisse être affligée, c’est sans contredit de voir l’éducation de la jeunesse entre les mains de moines avilis par une servitude d’esprit cent fois plus outrageante pour l’honneur que celle du corps. Ainsi quand on vous dit que le P. Paulian est jésuite, vous savez quelle est la physique qu’il peut enseigner dans son dictionnaire.

La Mort de l’Opéra-Comique, par Nougaret.

La Mort de l’opéra-comique, élégie pour rire et pour pleurer, par un jeune homme de dix-sept ans(3). Ce jeune homme ne fait ni pleurer ni rire. Ce qu’il peut demander de plus raisonnable aux dieux c’est le don du silence.

Épître de Le Suire à Voltaire.

Ce don serait encore très nécessaire à M. Le Suire, qui a adressé une épître en vers à M. de Voltaire(4).

L’Erreur confondue, poème par l’abbé de Beze.

Un autre poète à condamner au silence, c’est M. l’abbé de Beze, chanoine de Sainte-Opportune, qui a fait un poème en six chants intitulé l’Erreur confondue(5). La Providence qui veille sur l’Église de Dieu suscite de temps en temps des athlètes comme notre chanoine pour terrasser les impies et les hérétiques, qui sont d’autant plus difficiles à ramener au giron qu’ils exigent, outre de bonnes raisons, encore de bons vers quand on veut leur parler le langage de Dieu.

Dictionnaire domestique portatif.

Dictionnaire domestique portatif(6). Cette compilation, dont il ne paraît que le premier volume qui contient les lettres A et B, regarde encore l’agriculture et l’économie rurale dans toutes ses branches. Son objet est le même que celui du Dictionnaire de l’agronome, qui a paru aussi l’année dernière, et leur mérite sera à peu près égal; car aucune de ces compilations n’est faite avec soin, et comme le libraire est toujours sûr de vendre un dictionnaire, il s’en fait à la toise qui sont remplis de faussetés et de bévues.

Testament de M. de Voltaire trouvé parmi ses papiers après sa mort (par Marchand).

Testament de M. de Voltaire, trouvé parmi ses papiers après sa mort(7). Voilà le titre d’une feuille de trente-quatre pages dont on n’a pu savoir l’auteur. J’aurais parié qu’elle ferait plus de sensation qu’elle n’en a fait, car il y règne une satire fine et exempte de cette noirceur qui afflige. Cela est un peu long sur la fin; mais il y a partout beaucoup de sel.

Brochures contre les Jésuites.

Voici la suite des ouvrages contre les jésuites : Dénonciation faite à nos seigneurs du parlement de Normandie, de la conduite que les jésuites ont tenue de tout temps dans cette province. Recueil des pièces non imprimées extraites des registres du parlement de Rouen, pour prouver que les jésuites sont coupables du crime de lèse-majesté et de toutes sortes d’excès. Le Jésuite mal défendu, par M. l’abbé Platel, brochure de cinquante-sept pages. Cet abbé Platel est un capucin janséniste, retiré en Portugal, et qui est célèbre, sous le nom du P. Norbert, par ses différends avec les jésuites. Le Manifeste d’Ignace de Loyola, autre brochure; les Larmes de saint Ignace, ou Dialogue entre saint Thomas et saint Ignace, par un cousin du prophète Malagrida. Du Droit public selon saint Thomas, ou Examen approfondi de la doctrine de saint Thomas sur l’inviolable fidélité que tous les sujets doivent à leur souverain. Tous ses écrits sont ou des pièces authentiques, ou un mauvais barbouillage qu’on ne peut lire sans dégoût.

15 mars 1762.
Julie, ou le Triomphe de l’Amitié, comédie par Marin.

M. Marin a fait, il y a quelques années, une Histoire du grand Saladin qui n’a point réussi(8). Depuis il a été fait censeur de la police pour les pièces qui doivent être représentées sur les théâtres de Paris. Cet emploi était autrefois celui de M. de Crébillon, qui n’est point mort, quoi qu’en disent les gazettes étrangères, mais que sa grande vieillesse empêche souvent de remplir ses fonctions. M. Marin est sans doute bon censeur de pièces, mais son mérite ne lui a pas appris à en faire. Celle qu’il a donnée ces jours-ci(9), sur le Théâtre-Français, sous le titre de Julie, ou le Triomphe de l’amitié, comédie en prose et en trois actes, prouve au contraire qu’il n’a nulle vocation pour la carrière dramatique. On ne peut guère rien voir de plus dépourvu de force comique, de plus plat et de plus mauvais que cette comédie. Aussi a-t-elle fait une chute très rude. Figurez-vous un jeune homme de famille qui épouse, contre la volonté de son père, une jeune personne de famille aussi, mais pauvre. Le père, courroucé, les abandonne, et ils tombent dans la misère. Les voilà à Paris, dans un hôtel garni, abîmés de dettes, luttant contre la misère. Ils ont pourtant un ami qui n’a pas beaucoup de moyens, mais qui les sert avec une générosité dont il y a tant d’exemples dans nos pièces de théâtre qu’il est étonnant que le goût n’en ait pas passé dans le monde. Julie, c’est le nom de l’épouse, est, comme vous le pensez bien, une personne accomplie, un modèle de vertu et de douceur. Cependant sur une lettre équivoque son mari suppose, sans l’ombre de vraisemblance, qu’elle a pris de la passion pour celui qui est leur ami commun, et à qui ils ont tant d’obligation, et que celui-ci est devenu éperdument amoureux de Julie. Voilà ce mari qui, dans sa fureur jalouse, veut se couper la gorge avec son ami après avoir traité sa femme avec la dernière dureté. Au milieu de ses transports de jalousie, il est arrêté pour dettes. L’ami oublie aussitôt l’injure, et songe à trouver de l’argent pour le délivrer. Les choses en sont là lorsque le père du jeune homme arrive dans cet hôtel garni. Il s’est repenti d’avoir abandonné son fils, et il vient à Paris pour le découvrir et lui pardonner. L’ami lui emprunte de l’argent pour l’infortuné qui vient d’être mis dans un cachot, et le bon vieillard le donne sans savoir qu’il doit servir à la délivrance de son fils. Celui-ci est en effet délivré, il est désabusé de ses injustes soupçons sur la vertu de sa femme. Son père leur pardonne et approuve leur mariage. Mais ce n’est pas tout; au commencement de la pièce est arrivé dans l’hôtel garni un homme qui revient de l’Amérique. Cet homme est gai et bizarre. Il prête aussi volontiers de l’argent, et il se trouve aussi à la fin de la pièce qu’il est oncle de Julie, ce qui fait que Julie devient très riche. On ne peut, comme j’ai déjà remarqué, rien voir de plus mauvais que cette pièce. Cela ressemble à tout et est partout d’une belle platitude. On voit particulièrement que le rôle de l’oncle a été fait d’après celui de Freeport dans l’Écossaise; celui de Julie, d’après Lindane dans la même pièce; le rôle du père et du fils, d’après celui du père de famille et de Saint-Albin: ce qui prouve qu’en imitant d’excellents modèles on peut faire des choses exécrables. M. Molé a joué la scène de jalousie supérieurement. Le public a été juste, il a applaudi l’acteur et sifflé la pièce. On dit que M. Marin en a encore deux à nous faire voir. Il faut espérer que la petite leçon qu’il vient de recevoir l’empêchera de les exposer à la décision publique. On pardonne au premier essai, mais on n’aime pas les rechutes.

Apologie du célibat chrétien, par l’abbé de Villiers.

Un honnête prêtre, pénétré sans doute de la sainteté du sacrement de mariage, publia, il y a quelques années, un écrit intitulé des Avantages du mariage, et de la Nécessité où sont les prêtres et les évêques d’épouser une femme chrétienne(10). On dit que ce bon prêtre, convaincu de la pureté de sa doctrine, en donna l’exemple lui-même en épousant la chrétienne qui lui avait plu. On dit encore qu’il fut enfermé pour avoir confirmé sa doctrine par son exemple; ce qui n’est pas d’un bon exemple, car il ne faut pas, dans ce siècle de dépopulation, enfermer ceux qui ont le goût de faire des citoyens et de repeupler le monde. Quoi qu’il en soit, M. l’abbé de Villiers, prêtre et licencié ès lois, n’ayant vraisemblablement point de vocation pour le mariage, vient de publier l’Apologie du célibat chrétien, un volume in-12, et son censeur dit que cet ouvrage est des plus importants et des plus nécessaires qu’on puisse publier dans ce temps-ci où la sainteté du célibat est attaquée par un plus grand nombre d’ennemis. Ceux qui aiment à étudier les progrès de l’esprit philosophique n’oublieront pas de remarquer que la sainteté du célibat a été recommandée et défendue au milieu de Paris, l’an de grâce 1762; et qu’elle est affichée au coin de toutes les rues afin que personne n’en puisse prétendre cause d’ignorance. Il faut espérer que M. le licencié ès lois ne restera pas en si beau chemin, et qu’il nous préconisera l’année prochaine la sainteté de la vie monacale.

Alzarac, ou la Nécessité d’être inconstant, par Mme de Puisieux.

Alzarac, ou la Nécessité d’être inconstant(11). Mauvais petit roman par l’auteur de la Comtesse de Zurlac, de Zamor et Almanzine. Comme on peut dire l’auteur de la Henriade pour désigner le premier écrivain du siècle, il est juste aussi de marquer nos mauvais auteurs en rappelant leurs mauvais ouvrages passés, afin de nous préserver de la lecture des nouveaux.

Civan, roi de Bungo, histoire japonaise, par Mme Le Prince de Beaumont.

Mme Le Prince de Beaumont est une bonne maîtresse d’école. Son Magasin des Enfants contient une bonne morale, bien plate, sans élévation et sans âme, excellente à élever des perroquets, très peu propre à former des enfants et à en faire des hommes. Cette bonne femme vient de faire un roman moral intitulé Civan, roi de Bungo, histoire japonaise, deux parties(12). C’est de la force de ses autres productions. Elle a dédie son roman à l’archiduc Joseph, et comme l’esprit philosophique n’a jamais approché des limites d’Autriche, je ne doute point que le Roi de Bungo ne paraisse à Vienne un grand ouvrage.

Le Discoureur et le Citoyen, journaux.

Nous avons depuis peu deux nouvelles feuilles hebdomadaires. L’une, le Discoureur, doit être un ouvrage moral, dans le goût du Spectateur. Ce discoureur est un franc bavard. L’autre, le Citoyen(13), marquant le prix des denrées, les jours de marché, fera tort aux intendants et maîtres d’hôtel fripons, qui ne pourront plus voler leurs maîtres avec tant de confiance.

Huitième et neuvième volumes de l’Histoire naturelle.

MM. de Buffon et Daubenton nous ont donné sur la fin de l’année dernière les huitième et neuvième volumes de leur Histoire naturelle. Dans les premiers de ces volumes vous trouverez l’histoire et la description du Cochon d’Inde, du Hérisson de la Musaraigne d’eau, de la Taupe, de la Chauve-souris, du Loir, de Lérot, du Muscardin, du Surmulot, de la Marmotte, de l’Ours, du Castor, du Raton, du Coati, de l’Agouti. Le second de ces volumes, outre trois discours sur les animaux de l’ancien continent, sur les animaux du nouveau monde, et sur les animaux communs aux deux continents, contient l’histoire et la description du Lion, des Tigres, de la Panthère, de l’Once et du Léopard, du Jaguar, du Couguar, du Lynx ou Loup-Cervier, du Carocal, de l’Hyène, de la Civette et du Tibet, de la Genette et du Loup noir. Vous trouverez dans le travail de M. Daubenton l’exactitude ordinaire de ce sage et habile observateur, et dans les morceaux de M. de Buffon, cette élévation et cette harmonie de style qui lui ont fait une si grande et si juste réputation. Mais ce qu’on voit aussi c’est que la science de la nature n’est pas assez avancée, et que les observations et les faits manquent partout. Il paraît qu’un aussi excellent esprit que M. de Buffon devrait partir de ce principe, que tout son travail devrait se réduire à nous dire: Voilà ce qu’on sait de tel animal, voici ce qui nous restait à en savoir. Ensuite le philosophe proposerait ses idées comme de simples conjectures, parce qu’elles ne sauraient être autre chose, et non comme des vérités démontrées dont il n’est plus permis de douter. Je conçois à merveille la passion des systèmes dans les esprits médiocres; mais je ne puis la concevoir dans un homme du mérite de M. de Buffon, et qui a d’ailleurs de si grandes vues et la tête si philosophique. Ici M. de Buffon établit d’abord pour principe que la nature est moins énergique dans le nouveau continent que dans le nôtre; que tous les animaux ainsi que l’homme du nouveau monde sont ou plus petits ou plus faibles que leurs espèces ne le sont dans notre ancien continent. Si cette observation est vraie, elle est grande et belle. Mais vous voyez quelle multitude incroyable de faits, et combien de siècles d’expérience il faudrait pour accorder à cette observation un certain degré de vérité. Ensuite M. de Buffon prétend qu’on ne trouve d’animaux communs aux deux continents que les animaux septentrionaux, parce qu’eux seuls ont pu passer par le nord, de l’ancien dans le nouveau continent, au lieu que les animaux des zones brûlantes de l’Afrique et de l’Asie, n’ayant jamais pu vivre dans le nord de notre continent, n’ont pu se faire aucun passage pour pénétrer dans le nouveau, et M. de Buffon en infère qu’en effet on ne trouve aucun de ces animaux en Amérique. Quel est l’observateur, le naturaliste ou le voyageur, qui, avec des connaissances si imparfaites que celles que nous pouvons avoir sur tous ces objets, osât avancer une assertion si générale? Encore une fois, on ne devrait pas l’attendre d’un aussi bon esprit que M. de Buffon. S’il y avait deux ou trois mille faits pour garants de ce système, il faudrait encore le proposer avec défiance, parce que, pour renverser tout ce bel édifice, il ne faut qu’un fait contraire, et ce fait contraire peut être connu demain. Alors on se moque de la vanité du philosophe qui nous donnait ses chimères pour des lois invariables de la nature. Qui peut, en effet, être assez audacieux pour pénétrer les lois et les ressorts d’un globe dont nous n’avons quelques notions que depuis cinq ou six mille ans; notions imparfaites, défigurées par des mensonges, des fables, des absurdités de toute espèce?

Pour prouver que les animaux méridionaux de l’ancien continent n’ont pu passer en Amérique, M. de Buffon raisonne ainsi : « Nous ne pouvons supposer de passage de l’ancien au nouveau continent que par le nord. » Or les animaux méridionaux n’ont jamais assez pu approcher du nord pour tenter ce passage, parce que leur naturel ne comporte pas le froid de ces climats. Donc ils n’ont jamais pu passer en Amérique. Ce raisonnement paraît spécieux; mais, quand on lit un fait attesté par les meilleurs observateurs, savoir qu’en Sibérie, qui est un des pays les plus froids du Nord, il se trouve des ossements des plus gros éléphants des climats chauds de l’Asie, on a droit de demander à M. de Buffon par quel hasard il ne se trouve point d’éléphants en Amérique: car, puisque ces animaux ont pu exister en Sibérie, rien ne les empêchait de passer dans le nouveau continent par le passage que M. de Buffon leur a laissé libre, et de regagner dans ce nouveau continent les climats chauds qui conviennent à leur naturel. Ce n’est pas au moins le froid des pays septentrionaux qui met un obstacle invincible à ce passage, puisque nous trouvons tout auprès de ce passage dans le pays le plus froid de l’ancien continent des vestiges indubitables de l’existence des animaux les plus méridionaux dans ce climat dur et rigoureux. Quelle folie, quelle faiblesse, quelle pauvreté malheureusement inséparable de la nature de ce petit animal orgueilleux qu’on appelle homme, d’élever sur deux ou trois faits qu’il peut savoir au bout de plusieurs siècles de recherches, un édifice que le souffle d’un enfant peut renverser, et dont la masse informe, appuyée par des roseaux, fait pitié au vrai philosophe !

La véritable histoire naturelle du monde est encore à faire. La plume de M. de Buffon serait bien propre à cet ouvrage; mais il serait à désirer que sa tête fût aussi sublime que son style. Cette histoire ne consisterait qu’en faits qui (malheureusement sont en trop petit nombre, les observations manquant partout), en conjectures, en vues grandes et profondes. Tous les peuples hauts de l’Asie et de l’Europe orientale se vantent de l’antiquité la plus reculée, et ont une chronologie qui remonte à un temps immémorial. Les peuples de la Grèce, de l’Égypte, des pays bas et humides, ne comptent que depuis six mille ans. Ils parlent tous d’un déluge. Suivant leur mythologie, l’homme est pétri de limon; il est sorti de l’eau. Il y a grande apparence que dans ces contrées le genre humain a été anéanti par l’eau, il y a environ six mille ans; que c’est vraisemblablement cette révolution du globe qui a formé la mer Méditerranée, et que le globe ayant pris cette nouvelle consistance, les terres adjacentes se sont repeuplées; qu’il est resté dans la mémoire des hommes des idées confuses de ces terribles révolutions; qu’ils ont bâti sur ces notions leurs fables, leurs mythologies, leurs religions et leurs cultes dont nous n’aurons jamais qu’une clef bien imparfaite. Historiens de la nature, ne faites point de système là-dessus. Présentez ces faits et ces conjectures avec la noblesse et la simplicité qu’ils exigent, et votre tableau frappera par sa grandeur toutes les têtes faites pour penser, et vous serez le philosophe de tous les siècles. Surtout ne vous faites jamais interprètes de la nature, et soyez persuadés qu’un enfant qui ne sait que balbutier n’est point fait pour pénétrer dans ses mystères. Les entrevoir, les deviner, être frappé de leur grandeur, voilà tout ce qui est permis à l’esprit humain. En fouillant dans les entrailles de la terre, nous trouvons en Europe, sur des pierres et des ardoises, les empreintes des plantes qui ne croissent qu’à l’extrémité de l’Asie. Expliquez-moi ce fait-là, ou, si vous voulez être bien ridicules, bâtissez un petit système là-dessus. J’ai dit que les faits manquaient partout. Non seulement les faits généraux ont échappé à l’homme, qui est ordinairement travaillé de superstition et de terreur lorsqu’ils arrivent; mais les faits particuliers lui sont aussi inconnus. En lisant les deux volumes de M. de Buffon, vous vous apercevrez à tout moment que nous ne savons rien de précis de l’histoire et des moeurs de la plupart des animaux dont il traite, et, après avoir lu leur article, on ne les connaît pas plus distinctement qu’auparavant: preuve certaine qu’il reste encore une grande quantité de faits à éclaircir qui ne pourront être sûrs et constatés qu’au bout de plusieurs siècles d’observations et de travaux, et preuve encore plus certaine que la science n’est pas faite pour l’homme, et qu’elle ne lui est utile qu’autant qu’elle adoucit les peines de la vie, qu’elle sert de délassement des grands travaux et des grandes affaires, et qu’elle contribue à nous rendre plus humains, plus tolérants, plus justes, plus doux, en un mot, meilleurs que nous ne sommes.