CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE, PHILOSOPHIQUE ET CRITIQUE
PAR GRIMM, DIDEROT, RAYNAL, MEISTER...
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JANVIER 1762

1er janvier 1762.
Reprise de Zulime, tragédie de Voltaire.

Il y a plus de vingt ans que M. de Voltaire donna, pour la première fois, sur le théâtre de la Comédie-Française, sa tragédie de Zulime(1). Cette pièce, qui est toute de l’invention du poète, sans aucun fondement historique, n’eut alors qu’un faible succès et fut retirée par l’auteur après la huitième représentation. Elle vient de reparaître sur la scène avec des changements qui l’ont fait regarder par les comédiens comme une pièce nouvelle, et ils se sont justifiés de l’avoir annoncée comme telle en assurant, dans un compliment adressé au parterre, que l’auteur l’a entièrement refondue. Nous en allons entreprendre une analyse détaillée.

Le but de M. de Voltaire était de montrer la passion de l’amour dans toute sa force. Voyons comment il s’y est pris pour exécuter son plan. Ramire, prince de Valence en Espagne, est, avec sa jeune épouse Atide, captif d’un roi africain nommé Benassar, à qui il a eu le bonheur de sauver la vie. Zulime, fille de Benassar, conçoit pour Ramire la passion la plus forte, et pour Atide l’amitié la plus tendre. Elle ignore les liens qui attachent Ramire au sort d’Atide; elle forme le projet de les délivrer et de se sauver avec eux. Ramire ne peut découvrir à Zulime son union avec Atide sans exposer une épouse chérie et sans s’ôter à lui-même tout espoir de liberté. Les compagnons de l’infortune de Ramire et ses confidents, non seulement confirment ce prince dans l’idée de garder son secret, mais, pour hâter leur délivrance commune, ils persuadent à Zulime que Ramire, aussi vivement touché de sa beauté que de ses bienfaits, ne sera pas sitôt arrivé en Espagne qu’il mettra à ses pieds la couronne de Valence, en lui offrant sa main et son trône. Ainsi le projet s’exécute. Zulime, après s’être fait un parti, s’évade de la résidence de son père avec Ramire et Atide et tous les autres captifs espagnols. Elle entre à main armée dans Arzénie, ville située sur les côtes d’Afrique, pour passer de là en Espagne par le premier vent favorable. C’est ici que la pièce commence.

On voit Zulime avec Atide et avec Mohadir, ancien officier de son père. Ce vieillard avait été député par Benassar pour rappeler Zulime à son devoir, pour lui peindre la douleur mortelle qu’elle avait causée à son père par sa fuite, et pour lui dire que tout était oublié si elle voulait retourner. Zulime est au désespoir d’affliger un père si indulgent et si tendre; mais elle ne balance pas entre son respect pour lui et sa passion pour Ramire. Cette dernière l’emporte:
 

Retournez, Mohadir, aux murs de Trémizène;
Consolez les vieux ans de mon père affligé:
Je l’outrage, et je l’aime, il est assez vengé.
.
Cette longue scène sert d’ailleurs à exposer tout le sujet et toutes les circonstances de la fable qui ont précédé la pièce, et que je viens de rapporter en peu de lignes. Atide y parle peu; elle cherche seulement à peindre l’entreprise généreuse de Zulime sous les couleurs les plus nobles. Lorsque Mohadir est retiré, Zulime laisse voir à Atide tous les remords dont son coeur est déchiré, de porter un déplaisir mortel dans le sein du meilleur des pères, mais elle ne sait lui sacrifier sa passion, et Atide lui conjure de presser son départ pour quitter les rivages l’Afrique. Zulime désire de voir Ramire. Il lui tarde d’être consolée par sa tendresse des sacrifices qu’elle lui fait. Le prince paraît. On voit dans toute cette scène la passion la plus forte de la part de Zulime, beaucoup d’embarras et de trouble de la part de Ramire. Elle est interrompue par un confident du prince qui annonce l’arrivée prochaine de Benassar et de son armée devant la ville d’Arzénie. A cette nouvelle, on se promet de hâter les préparatifs pour le passage en Espagne, et de se défendre vigoureusement contre toute violence qui pourrait s’opposer à l’exécution du projet. Zulime sort par un côté. Ramire veut sortir par l’autre; mais il est retenu par Atide. C’est dans cette scène qu’on apprend le secret du lien indissoluble qui unit Ramire à Atide, et c’est dans cette scène que l’intérêt commence. Ramire est déchiré, et par l’idée des dangers qui menacent si leur lien est découvert, et par la cruelle nécessité de tromper et de trahir une âme comme celle de Zulime. Atide souffre, et des dangers de son époux, et de la passion de Zulime pour lui, dont elle est sans cesse le témoin et la confidente. Un bruit qu’on entend fait voler le prince au combat, et l’acte finit.

Ramire reparaît au second avec son confident. On apprend que Benassar est en effet arrivé avec une armée devant la ville, mais qu’il a suspendu l’attaque. Le confident conjure le prince de profiter de ce moment de répit pour se sauver par la fuite, pour laquelle tout est préparé. Ramire est toujours cruellement agité de remords il ne sait ni tromper Zulime plus longtemps, ni la désabuser. Le confident lui rappelle toute l’importance du secret, et sur ces entrefaites Zulime arrive. Elle annonce à Ramire, avec la tendresse la plus passionnée, que le moment de leur délivrance approche, et qu’on va profiter des instants pendant lesquels l’attaque est restée suspendue pour s’embarquer et pour passer en Espagne. Ici elle fait à Ramire la déclaration la plus tendre:
 

Prenons donc à témoin ce Dieu de l’univers,
Que nous servons tous deux par des cultes divers;
Attestons cet auteur de l’amour qui nous lie,
Non que votre grande âme à la mienne est unie
(Nos coeurs n’ont pas besoin de ces voeux solennels),
Mais que demain, seigneur, au pied de vos autels
Vos peuples béniront dans la même journée
Et votre heureux retour et ce grand hyménée.
Eh quoi, vous soupirez!...
.
Ramire, en effet, interdit, ne sait que répondre:
 
Je suis un malheureux destiné désormais
A d’éternels chagrins plus grands que vos bienfaits.

ZULIME.

Eh, qui peut vous troubler quand vous m’avez su plaire?
.
Ramire lui proteste qu’il est loin d’être ingrat. « Ah! je le crois sans peine », lui dit la princesse. Il lui objecte les moeurs, les lois d’Espagne, enfin l’inflexible voix de la religion qui ne souffrirait jamais une reine mahométane sur le trône de Valence. « J’entends », lui répond Zulime,
 
Il faut t’ouvrir mon coeur.
Pour ma religion j’ai connu ton horreur;
Arrachée à moi-même, à tes destins livrée,
Elle me fut dès lors moins chère et moins sacrée.
Soit erreur ou raison, soit ou crime ou devoir,
Soit du plus tendre amour l’invincible pouvoir,
Puisse le juste ciel excuser mes faiblesses!
Du sang en ta faveur j’ai bravé les tendresses;
Je te peux immoler par de plus grands efforts
Ce culte mal connu de ce sang dont je sors.
Puisqu’il t’est odieux, sans doute il le doit être.
Fidèle a mon époux et soumise à mon maître,
J’attendrai tout du temps et d’un si cher lien.
Mon coeur servirait-il d’autres dieux que le tien?
Je vois couler tes pleurs; tant de soins, tant de flamme,
Tant d’abandonnement, ont pénétré ton âme:
Adressons l’un et l’autre au Dieu de tes autels
Ces pleurs que l’amour verse, et ces voeux solennels;
Qu’Atide y soit présente; elle approche, elle m’aime...
.
Ces vers, prononcés par le bel organe de Mlle Clairon, avec toute la noblesse et toute la passion imaginables, ont fait un grand effet, et cette scène est non seulement la plus belle de cette pièce, mais elle peut être comptée au nombre des belles scènes de M. de Voltaire. Atide survient en effet. Elle apprend à Zulime que son père s’est présenté aux portes de la ville sans escorte, et que les gardes n’ont osé lui interdire l’entrée.

Il va, n’en doutez point, demander notre vie.

Zulime les rassure. Elle périra plutôt que de rien changer à ses projets. Elle les renvoie tous les deux, non sans alarmer Atide, en appelant Ramire le digne époux de la triste Zulime. Ils se retirent, et Zulime reste seule, interdite et troublée, dans l’attente de son père. Benassar paraît. Vous imaginez aisément ce que c’est que cette scène. Des reproches, de la douleur, une tendresse sans bornes de la part du père. Un respect, une soumission entière de la part de la fille; mais nullement disposée à renoncer à sa passion; inébranlable dans son projet, elle allume à la fin la colère d’un père trop indulgent. Il la maudit, et dans la malédiction il lui prédit tous les malheurs qui l’attendent:
 

Barbare, que les cieux partagent ma douleur;
Que ton indigne amant soit un jour mon vengeur!
Il le sera sans doute, et j’en reçois l’augure;
Tous les enlèvements sont suivis du parjure:
Puissent la perfidie et la division
Être le digne fruit d’une telle union!
J’espère que le ciel, sensible à mon outrage,
Accourcira bientôt dans les pleurs, dans la rage,
Tes jours infortunés que ma bouche a maudits,
Et qu’on te trahira comme tu me trahis.
.
Quoique ces choses-là soient faites à la main, elles ne manquent jamais d’effet au théâtre. Aussi cette malédiction en a fait un très grand. Cependant Benassar dit qu’il va courir au port, assister à l’embarquement fatal qu’on médite, et qu’il verra s’il y a quelqu’un d’assez hardi pour lui arracher sa fille. Il laisse Zulime dans l’état le plus violent. Elle finit l’acte en implorant le ciel pour qu’il détourne l’effet de la malédiction de son père.
 
Dieu, je me livre à toi; si tu veux que j’expire,
Frappe, mais réponds-moi des larmes de Ramire.
.
Je n’aime point ces pointes épigrammatiques à la fin des actes, quoique le parterre ne manque jamais de les applaudir avec transport. Au reste, je me suis étendu sur cet acte parce que c’est le plus beau de la pièce. Voyons-en la suite.

Au commencement du troisième, Zulime reparaît accompagnée d’Atide. Elle se reproche pendant un instant cette fatale passion qui donnera la mort à son père, et Atide croit cet instant favorable pour lui dire qu’il faudrait peut-être sacrifier une passion qui causerait de si grands malheurs. Quoique ce conseil soit hasardé avec toute la circonspection imaginable, il allume dans le coeur de Zulime de terribles transports. Elle est outragée de ce qu’on la croit seulement capable de renoncer à sa passion. Cependant son amitié pour Atide, son coeur naturellement généreux et compatissant, calment bientôt ces emportements. Elle revient seulement sur cet entretien qu’elle a eu avec Ramire au second acte. Elle ne trouve pas que le prince lui ait marqué toute la passion qu’elle croit mériter:
 

Il était maître assez de ses voeux amoureux
Pour voir en ma présence un obstacle à nos feux!
Ma tendresse un moment s’est sentie alarmée.
Chère Atide, est-ce ainsi que je dois être aimée?
Atide, il me trahit s’il ne m’adore pas.
.
Atide la rassure, et comme Ramire paraît au même instant, elle court à lui et lui dit qu’il faut tout immoler pour mériter les bienfaits de Zulime. Mais Ramire leur apprend qu’il ne leur reste qu’un moment pour s’embarquer. Déjà l’aspect de Benassar a rendu le parti de Zulime timide et incertain. Bientôt la fuite leur sera absolument impossible. « Partons, répond Zulime, mais voyons mon père pour la dernière fois, et qu’il sache que je suis mon devoir en partant votre épouse. » Cette proposition rejette Ramire dans tous les embarras. « Tu vois, dit-il, que ce serait outrager Benassar; que, si le ciel lui rend son héritage, Valence sera aux pieds de Zulime, etc. » Un trait de lumière éclaire tout à coup cette princesse infortunée: elle voit son malheur; elle sent que tant d’amour n’est pas payé de retour; elle pénètre jusqu’au secret de l’amour de Ramire pour Atide. Alors les transports de jalousie succèdent à la passion la plus tendre. Elle se reproche sa sécurité et ses bienfaits, et elle les quitte dans la dernière agitation. Les deux époux ne sont pas moins agités qu’elle. Atide dit que c’est à elle à finir tant de maux en brisant les liens qui l’attachent à Ramire. Elle court rejoindre Zulime; Ramire veut la suivre, mais il est arrêté par Benassar, qui vient traiter avec lui. Il reproche d’abord à Ramire sa trahison, et le prince répond avec beaucoup de fierté; mais tous les deux généreux, Benassar toujours père tendre, Ramire toujours époux fidèle, ils se rapprochent bientôt. Ramire promet de rendre Zulime à Benassar, pourvu qu’il veuille la recevoir avec son ancienne tendresse, et qu’il s’engage de le faire partir, lui et tous les siens, sans aucun délai. A cette condition, il promet de laisser Atide pour otage et pour garant de sa sincérité. Benassar la renverra en sûreté dès que le traité aura été exécuté. Les paroles de ce traité données et la foi jurée, Benassar court au port pour le remplir de son côté. En même temps, Atide entre et apprend à son époux qu’il n’est plus de dangers, que la jalousie de Zulime est absolument dissipée, qu’elle est embarquée, et qu’elle n’attend que Ramire pour partir. A cette nouvelle Ramire est plus interdit que jamais. Ce changement inopiné va lui donner l’air d’un traître aux yeux de Benassar. Il court désabuser Benassar et Zulime.

Il va livrer Atide pour otage de sa foi, et il espère par un aveu simple et vrai assurer le repos de tout le monde.

Au quatrième acte on voit paraître Zulime. Son père, se croyant réellement trahi par Ramire dans le temps qu’il s’était entièrement livré à sa bonne foi, furieux de cette noirceur apparente, avait appelé ses soldats. Ceux de Zulime n’avaient pu empêcher les portes d’être forcées. Zulime elle-même est arrachée à ceux qui la défendent. Son père la renvoie sous escorte au palais. Elle se livre à tout son désespoir pendant que Ramire a rallié son parti pour la délivrer. Elle envoie sa confidente pour savoir des nouvelles de ce funeste combat, et en son absence elle plaint dans un long monologue la cruauté de son sort qui la réduit à n’oser rien désirer qui ne soit horrible. La confidente revient. Elle lui apprend que Benassar est vainqueur, que Ramire est dans les fers, et qu’il terminera bientôt tous les malheurs par son supplice, qu’on apprête. Le danger de Ramire rallume toute la passion de Zulime. Atide survient; elle se jette aux pieds de la princesse: elle lui déclare qu’elle est sa rivale, mais qu’elle est prête à lui céder tous ses droits si elle veut sauver les jours du prince. Zulime dit qu’elle n’a pas besoin d’être excitée pour voler au secours de ce qu’elle a de plus cher au monde; et dans ses transports elle court, à quelque prix que ce soit, opérer la délivrance de Ramire.

Benassar avec son confident commence le cinquième acte. Il veut se venger de Ramire, qu’il soupçonne toujours de la perfidie la plus noire. Il veut punir sa coupable fille. Tandis qu’il se plaint, qu’il délibère, elle paraît à la tête d’une troupe armée; mais l’aspect seul de son père la désarme. Elle tombe à ses genoux, et le conjure de respecter Ramire. Benassar est lui-même redevable de sa vie à ce prince; il est d’ailleurs toujours père tendre. Il fait venir Ramire et Atide. Ramire se défend du soupçon de trahison. Il explique à Benassar par quelle combinaison du hasard on avait exécuté à son insu le contraire de sa parole dans le temps même qu’il la donnait. Benassar retrouve en Ramire cette générosité qu’il lui a toujours reconnue. Il en est touché au point de lui offrir sa fille et son trône. Ici le secret du mariage de Ramire se déclare. Le prince se disculpe encore des apparences de fausseté et de perfidie qu’on pourrait lui reprocher. A la découverte de ce secret, vous jugez de l’état de Zulime. Atide court à elle. Elle la conjure de ne la point haïr. Elle lui a promis de lui sacrifier tous ses droits sur Ramire, et elle veut accomplir sa promesse en se donnant la mort; mais Zulime lui arrache le poignard. Elle pardonne aux deux époux une fausseté involontaire. Elle presse son père de les faire partir. Benassar ordonne leur départ pour l’Espagne, et dès qu’ils ont quitté la scène, Zulime se perce le coeur et laisse son père dans le plus grand désespoir. Ce dénoûment ayant paru languissant, on a un peu plus serré les événements à la seconde représentation, et Zulime s’est tuée tout de suite en présence des deux époux, après avoir arraché le poignard à Atide. Anciennement c’était Atide qui se tuait, et qui faisait le généreux sacrifice de sa vie au repos de Zulime. On peut observer à cet égard qu’il faut qu’il y ait un grand vice quelque part, dans la fable ou dans la conduite d’une pièce, quand on la peut dénouer de deux ou trois manières différentes. Mais la tragédie de Zulime mérite quelques réflexions particulières, et ce sera l’objet de mon premier travail.

Idylles et poèmes champêtres de Gessner, traduits par Hubert.

La poésie et la littérature allemandes vont devenir à la mode à Paris, comme l’était la littérature anglaise depuis quelques années. Déjà on étudie la langue allemande comme une langue savante, et plusieurs amateurs de la littérature y ont fait beaucoup de progrès. Comme on se livre à Paris avec une chaleur extrême à ses goûts, je prévois que dans trois ou quatre ans d’ici personne ne pourra se montrer en bonne compagnie sans savoir l’allemand, et sans avoir lu les poètes de cette langue. Je me hâte donc par intérêt pour ma réputation de rapprendre ce que j’en pourrais avoir oublié, afin de ne point paraître barbare en ignorant la langue à la mode. Cette révolution n’est pas la moins étrange de celles qu’on voit arriver. Si l’on avait parlé à Paris, il y a douze ans, d’un poète allemand, on aurait paru bien ridicule. Ce temps est bien changé. Il est vrai que les échantillons de poésie allemande qu’on a produits ici étaient bien propres à faire impression. On a dû sentir le génie de M. Haller à travers la faible traduction de ses poésies. La Mort d’Abel, poème épique de M. Gessner, de Zurich, a eu un grand succès. Aujourd’hui son traducteur, M. Hubert, vient de publier une traduction de ses Idylles et Poèmes champêtres, et cet ouvrage a mis le comble à la réputation de M. Gessner. Ces idylles sont autant de chefs-d’oeuvre. Il faudrait les nommer toutes pour leur rendre justice. Mais je crois que vous aimerez de préférence Daphnis, Mirtile, Damon et Philis, la Cruche cassée, Daphnis et Chloé, le Faune... J’allais, je crois, vous les nommer toutes l’une après l’autre. Il n’y en a aucune qui ne soit faite pour tourner la tête à un homme de goût. Parmi les poèmes champêtres, celui qui a pour titre les Souhaits est admirable. Je ne connais, en général, rien de si parfait dans son genre que ces idylles. Elles ressemblent toutes à ces fleurs touchantes et belles qu’on craint d’approcher de peur de les faner par l’attouchement de l’extrémité du doigt ou par le souffle léger de l’haleine. Quelles beautés d’images! quel le délicatesse! quelle variété de caractère! quel goût pur, antique et touchant! quelle mesure en tout! Comme cet homme-là sait finir sans appareil, sans luxe, avec une simplicité exquise et rare! M. Diderot prétend que ses pasteurs devaient porter de tout autres noms que Daphnis et Thyrsis. Cela se peut. Si M. Gessner leur avait créé des noms (et ce n’était pas une chose aisée), il est certain que l’ouvrage en eût été encore plus original. Mais je défie le critique le plus sévère d’y trouver d’ailleurs quelque chose à reprendre. Ils ont été choqués de la métamorphose de Pamélon, et le traducteur passe condamnation là-dessus dans sa préface. Il a grand tort, et ces gens-là ne savent ce qu’ils disent. Je les défie de finir cette belle idylle sans cette métamorphose, et puis olet antiquitatem. Ceux qui n’aiment pas cela, il faut les renvoyer aux bergers de Fontenelle, de La Motte-Houdard et du peintre Boucher. Lorsqu’on lit ces idylles dans l’original, on est étonné du génie de la langue allemande, bien propre assurément à la poésie et à l’éloquence entre des mains habiles. Sa richesse infinie, sa facilité de composer égale à celle qu’on remarque dans la langue grecque, celle des inversions, aussi grande qu’on la trouve dans l’italien, voilà trois grands points pour la poésie. La langue allemande ne pourra peut-être aspirer à l’harmonie du grec et de l’italien, mais s’il était réservé à l’Allemagne de voir régner Frédéric, après tant d’exploits dans le sein de la paix, des arts et de la philosophie, son siècle achèverait de donner à la langue de ses peuples le goût, la souplesse et la grâce qui lui manquent, et que cependant M. Gessner, au milieu de la Suisse, a bien su lui donner.

Après tout ce que je viens de dire, il est impossible que je sois content de la traduction, quoiqu’elle ait eu un grand succès à Paris. Mais c’est qu’il est impossible de traduire un poète d’une langue dans une autre. Quoique M. Hubert ne me contente pas, je ne crois pas qu’on puisse faire mieux que lui. Son succès doit l’encourager à nous donner d’autres traductions, et j’espère qu’il n’y manquera pas. L’idylle de M. Schmidt, qu’il a insérée dans la préface, est un morceau d’une grande beauté et d’un tour de génie particulier. Au reste, cette édition des idylles est fort soignée. M. Watelet l’a enrichie de vignettes. Le libraire a profité du goût du public pour la vendre plus cher, eu égard à la petitesse du volume.

Étrennes maritimes.

M. le duc de Choiseul ayant entrepris de relever la marine du royaume, toute la nation s’est tournée vers cet objet avec transport. Cela prouve ce que nous savions déjà, c’est que dans les plus fâcheuses conjonctures, ce n’est point les hommes qui manquent, mais ordinairement c’est un homme qui manque. Si la France a trouvé le sien, elle lui payera son rétablissement par l’immortalité qui est le prix le plus flatteur pour ceux qui mènent une vie de chien pour le service de l’État. La circonstance a fait qu’on a imprimé, dans la foule immense d’almanachs de toute espèce, des Étrennes maritimes qui serviront surtout aux dames pour leur donner une idée de la construction d’un vaisseau et pour leur expliquer les termes de marine les plus usités.

Le Rituel des esprits forts, par l’abbé Gros de Besplas.

Le Rituel des esprits forts, ou le Tableau des incrédules modernes au lit de la mort(2), avec l’oraison funèbre d’un philosophe, et un discours aux incrédules, augmenté encore d’un discours préliminaire et d’une dissertation contre les matérialistes. Ce bel ouvrage est déjà à sa seconde édition. L’auteur n’est pas un esprit, mais un esprit plat.

Traduction de quelques tragédies de Sophocle, par Dupuy.

M. Dupuy, de l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres, a traduit quelques tragédies de Sophocle que le P. Brumoy n’avait données que par extraits dans son Théâtre des Grecs; mais on n’a pas été content du travail de M. Dupuy.

15 janvier 1762.
Examen critique de Zulime.

La tragédie de Zulime n’a eu qu’un succès très médiocre. Le premier acte a paru excessivement froid. C’est un inconvénient assez commun à ces sujets de pure invention, où il faut expliquer une foule de petits faits qui ne peuvent intéresser personne, et qui sont pourtant nécessaires pour établir le lien de la scène, la condition et la situation des personnages, etc. Malgré les peines que s’est données M. de Voltaire, on ne sait ce que c’est que Benassar, roi africain, ni ce roi de Valence. Le second acte a été fort applaudi; le troisième, moins; le quatrième, très peu. Au cinquième, l’apparition de Zulime avec le sabre à la main a fait rire, et le dénoûment a déplu. Il a été hué aux représentations suivantes, et la pièce en a eu huit ou neuf d’assez faibles. Ce n’est pas là un succès pour M. de Voltaire. Mais il est homme à prendre sa revanche avec son ouvrage de six jours, que tous ceux qui l’ont vu regardent comme une production digne de son beau génie. On a fortement critiqué le plan, la conduite et les caractères de la tragédie de Zulime. On a observé qu’excepté le rôle de Zulime il n’y en avait aucun de supportable. En effet Atide n’inspire ni intérêt, ni haine; on ne sait qu’en faire. Ramire a le plus mauvais rôle du monde, et le père Benassar ne vaut pas mieux que le père Argire dans la tragédie de Tancrède. Tous les mécontents qui produisent dans le cours de la pièce les révolutions et les catastrophes ne sont ni vraisemblables ni même compréhensibles, et l’intérêt en souffre nécessairement. Depuis le commencement de la pièce jusqu’à la fin, ces gens-là n’ont qu’une chose sensée à faire, c’est de s’embarquer et de partir. Rien ne les en empêche; ils en parlent sans fin et sans cesse, et ne l’exécutent jamais. Aussi, en y regardant de près, on trouve que, malgré tous les événements dont la pièce est remplie, il ne se passe plus rien qui puisse nous intéresser véritablement. On a encore reproché à Zulime de ressembler à plusieurs pièces connues, principalement au Bajazet de Racine. Atide est la rivale et la confidente de Zulime. On a trouvé cette situation plus touchante dans la tragédie d’Ariane, de Thomas Corneille, où Ariane, abusée, se fie à sa propre soeur. Enfin la scène où Ramire offre à Benassar Atide pour otage a paru copiée d’après une scène toute pareille de la tragédie de Manlius, qui est restée au théâtre. Ainsi le public n’a pu se raccommoder avec Zulime, et il y a grande apparence qu’elle ne reparaîtra plus au théâtre. Il est arrivé à tous les grands hommes dans tous les genres de manquer quelquefois un sujet; mais ces petites disgrâces n’ôtent rien à leur gloire. Quoique Zulime n’ait point réussi, M. de Voltaire n’en reste pas moins auteur de Zaïre et de Mahomet. Le hussard de M. de Turpin a fait à ce sujet dans le foyer de la Comédie ces deux vers:
 

Du temps qui détruit tout Voltaire est la victime:
Souvenez-vous de lui; mais oubliez Zulime.
.
C’est dommage que cela ne soit pas vrai; car tout ce qui nous est venu des Délices depuis quelque temps ne prouve point du tout que M. de Voltaire se ressente de son âge. Il paraît au contraire rajeunir, et, à tout prendre, cela vaut mieux que l’épigramme de M. de Turpin.

Ce qui est vrai, c’est que la tragédie de Zulime est une des plus faibles productions de M. de Voltaire, soit qu’on la considère du côté du style, soit qu’on n’en regarde que la machine et la conduite. Nulle vraisemblance, nulle nécessité dans les événements. Tous les incidents qui arrivent dans le cours de la pièce sont contraires au sens commun. Il est vrai que si les personnages se conduisaient suivant ce qu’il dicte, il n’y aurait plus de pièce dès le second acte. Il est impossible que dans une pièce ainsi construite les discours ne deviennent faibles, mesquins et faux. La sentence remplace le sentiment; mais la vraie force du coloris manque, et l’intérêt en est anéanti. Rien ne prouve mieux le défaut d’invention que la multiplicité de petits incidents dont une pièce est chargée, et nos poètes devraient se convaincre une bonne fois que s’ils ne parviennent pas à nous faire regarder un événement comme absolument nécessaire et forcé, il est impossible qu’il produise un effet durable au théâtre.

Il y avait cependant deux façons de traiter le sujet de Zulime d’une manière intéressante, dont l’une au moins eût été neuve, et serait devenue sublime entre les mains d’un homme de génie. Voyons d’abord la plus ordinaire, car il paraît que la grande faute de M. de Voltaire est venue de ce qu’il ne s’est pas clairement énoncé à lui-même le but qu’il se proposait. Si son dessein était de montrer une fille entre son père et son amant, ayant pour le premier tous les sentiments de respect et de tendresse, mais étant absolument dominée par sa passion pour l’autre, il était impossible dans ce plan de rendre Ramire insensible à l’amour de Zulime, et de lui donner une passion pour une autre dont son devoir lui faisait d’ailleurs une loi. Cela fait deux situations différentes qui ne sauraient être traitées à la fois sans que l’effet de l’une détruise l’effet de l’autre, comme cela arrive dans la pièce de M. de Voltaire, où l’on ne sait plus à qui s’intéresser. Tous les personnages sont vertueux et malheureux. Il n’y en a pas un d’odieux; mais amant, père, épouse, ils sont tous plats, et la douleur de Zulime même ne sait pas solliciter nos larmes. Si donc le projet du poète était de laisser Zulime entre son père et son amant, il fallait donner à celui-ci le plus beau caractère et la plus forte passion pour sa maîtresse sans aucune distraction, et le faire périr à la fin de la pièce. De cette manière, Zulime était punie d’une passion involontaire et trop bien placée, mais qui faisait le malheur du meilleur des pères; et cette catastrophe pouvait devenir très touchante. Ou bien il fallait faire de Ramire un fourbe adroit et profond qui n’aurait inspiré et simulé la passion que pour se tirer de l’esclavage, et qui à la fin de la pièce aurait payé Zulime par la plus noire ingratitude. De cette manière, l’infortunée Zulime eût été punie bien cruellement de son aveuglement et de ses erreurs, et la malédiction de son père n’eût été que trop bien remplie. Dans les deux suppositions, le rôle d’Atide était absolument à retrancher.

Mais si M. de Voltaire eût voulu traiter une situation tout à fait neuve au théâtre, la tragédie de Zulime serait devenue sublime. Il fallait pour cela laisser de côté le rôle du père, et nous montrer Ramire embrasé malgré lui par la passion d’une femme qui sacrifie tout jusqu’à son trône, à sa gloire, et à sa piété envers son père, au salut de son amant dans le temps qu’il appartient par des liens sacrés à une épouse dont la main inconnue et la vertu simple et touchante eussent intéressé tous les coeurs. Aucun de ces trois personnages n’eût été coupable; tous les trois eussent été intéressants, et leur situation était bien faite pour déchirer tous les coeurs sensibles. D’ailleurs quelle richesse, quelle variété de situation dans ce fond! Il m’est encore incompréhensible que. M. de Voltaire ne s’en soit pas aperçu. J’étais si convaincu que Ramire n’aurait pu garantir son coeur contre la passion de Zulime que, lorsque je lui entendis dire au second acte à Atide: « Laissez-moi, je ne suis que trop coupable », je ne doutais pas un instant du plus grand succès de la pièce, voyant dans cette situation une foule de scènes pathétiques terribles.

En effet, ébauchons l’histoire de Ramire, et nous verrons que ce prince a dû nécessairement tomber et entraîner Zulime et Atide dans le malheur qui aurait fait le sujet de la pièce. Ramire est uni dans sa première jeunesse à une épouse dont l’innocente et paisible vertu doit le pénétrer de la plus tendre estime. L’époque de leur union est celle de leur malheur. Entraînés tous deux dans une captivité dont le poète aura soin de rendre les circonstances vraisemblables, leurs dangers communs doivent nécessairement resserrer leurs tendres liens et ajouter à l’attachement de Ramire pour Atide cette force que lui donnent le péril, la pitié, la compassion. Vraisemblablement Ramire aura fait passer Atide pour sa soeur; chez des barbares, mille incidents peuvent rendre la séparation de deux époux inévitable, tandis que rien n’empêche qu’une soeur ne reste sous la protection d’un frère. Cependant, une femme d’une âme grande et sublime aura été touchée des vertus de Ramire. Son coeur, fait pour éprouver les plus grandes passions, se sera bientôt enflammé pour un objet si digne d’être aimé, et Zulime, aimant bientôt tout ce qui touche son amant, aura étendu sa tendresse jusque sur Atide, qu’elle croit sa soeur. Or je demande ce que devient Ramire dans cette situation, avec un coeur sensible et magnanime? Il se sent aimé pour la première fois, non de cette amitié tendre et paisible que la timide Atide a consacrée à son époux, mais d’une passion qui a embrasé le coeur noble et généreux de Zulime, et dont la violence ne connaît point de bornes. Comment celui qui en est l’objet se préservera-t-il d’un embrasement qui se communique avec tant de rapidité? Ses vertus mêmes le tromperont d’abord sur sa passion naissante. La grande âme de Zulime arrachera son admiration. C’est un tribut trop légitime payé aux grandes vertus. Sa reconnaissance étendra ce tribut au delà de toute borne. Il doit tout à Zulime, jusqu’à la conservation et à la délivrance d’Atide; et puis, quel est le coeur qui ne doive être sensible au bonheur d’être aimé de Zulime! C’est ainsi que l’amour entrera dans le coeur de Ramire, et qu’il en sera le maître avant que ce prince malheureux ait pu se douter du danger qui le menaçait. Ainsi, coupable malgré lui envers Atide, à qui son devoir et le plus tendre attachement le lient, éprouvant pour Zulime et l’amour avec toutes ses fureurs, un amour irrité par l’impossibilité de le satisfaire sans crime, Ramire se trouvera dans la situation la plus terrible et la plus tragique qu’il y ait au théâtre. Quelles agitations, quels combats dont les suites sont toujours plus douloureuses que le combat même! Quelle foule de scènes déchirantes! Quelle situation que celle de Zulime, qui, ne sachant point le secret de Ramire et ne pouvant se méprendre au feu dont elle le voit dévoré pour elle, ne connaît rien à ces terribles agitations auxquelles elle le voit en butte à mesure qu’il approche du terme de ses infortunes! Quel contraste encore que celui de la simple Atide, qui, dans la sécurité de son innocence et de sa candeur, est bien éloignée de soupçonner le malheur dont elle est menacée; qui, sans le savoir, irrite les blessures de son époux par ses innocentes caresses! Il périra, le malheureux Ramire, au milieu de ses combats, et laissera après lui les deux femmes les plus intéressantes de la terre. Voilà une tragédie, voilà une situation qui n’a pas encore été traitée, au moins sur la scène française, et qui aurait pu faire de Zulime un chef-d’oeuvre si M. de Voltaire s’en fût emparé. Vous vous apercevrez, au reste, que cette situation peut être traitée dans le goût de la tragédie française telle qu’elle est aujourd’hui; mais qu’il serait aisé d’en faire un sujet domestique et une tragédie bourgeoise, et que le coloris et les détails en deviendraient plus touchants à mesure qu’on saurait les rapprocher de l’intimité de nos moeurs.

J’observe en finissant que, malgré les éloges sans mesure que tous nos journalistes prodiguent à Mlle Clairon, cette célèbre actrice a fait beaucoup de tort au succès de Zulime. On peut admirer en elle l’effort de l’art; mais on n’y trouve jamais la nature, et, pour peu que son jeu s’établisse, comme ses grands succès doivent nécessairement inviter ses émules à l’imiter, la vérité et le naturel seront proscrits, et le théâtre français perdu; à force de vouloir tout faire sentir, tout faire valoir, rien ne fait plus d’effet. Chaque hémistiche est applaudi; mais la scène est manquée, et la pièce tombe. Si Mlle Clairon eût mis dans son rôle la rapidité qu’il exige, son jeu nous eût entraînés, et nous n’aurions pas eu le temps de nous apercevoir de la moitié des défauts qui se trouvent dans la machine et dans la conduite de Zulime. Mais le moyen de corriger une actrice à qui l’on ne peut refuser de justes éloges, dont l’organe, et la figure, et l’art infini, méritent de grands applaudissements, et dont les défauts et les erreurs même excitent la stupide et bruyante admiration d’un parterre imbécile? Pour les gens d’un goût vrai et sûr, cette célèbre actrice est précisément dans le cas de l’artiste dont parle Horace:
 

Aemilium circa ludum faber imus et ungues
Exprimet, et molles imitabitur aere capillos;
Infelix operis summa, quia ponere totum
Nesciet.
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Nouvelle édition du Dictionnaire de l’Académie.

L’Académie française vient de publier une nouvelle édition de son dictionnaire. Voilà, du côté de l’utilité, tout ce qu’on peut attendre de cette compagnie. Elle corrige sans cesse son dictionnaire, et le fait réimprimer tous les vingt ans. A chaque édition, MM. les Quarante augmentent le nombre des termes, et accordent des lettres de naturalité à quelques nouveaux mots; cette fois-ci, par exemple, ils ont enrichi la langue du mot de tendreté, comme terme de bonne chère; ainsi il sera permis désormais à un gourmand de vanter la tendreté d’un gigot de mouton. MM. de l’Académie se moquent de nous. Bien leur en prend que nous n’ayons lus Molière parmi nous; leur tendreté serait sûrement immortalisée dans sa première pièce. Ces messieurs oublient qu’une compagnie littéraire n’a d’autre droit que celui d’attester que tels sont l’usage et la signification d’un mot. Le peuple est le maître de tout le reste, et le droit de créer appartient aux premiers écrivains de la nation, qui n’ont pas besoin de l’autorité d’un dictionnaire pour faire passer les mots qu’ils ont créés.

Réponse en vers de Voltaire à Blin de Sainmore sur l’héroïde de Gabrielle d’Estrées.

M. Blin de Sainmore a publié une héroïde de la belle Gabrielle d’Estrées à Henri IV, dont j’ai eu l’honneur de parler. Elle écrit au moment de sa mort, et on lui a reproché d’être terriblement bavarde pour une femme qui se meurt. Il faut se souvenir de cette circonstance pour entendre la réponse suivante, que M. de Voltaire a faite à l’auteur qui lui a dédié son ouvrage.

A M. BLIN DE SAINMORE

SUR L’HÉROÏDE DE GABRIELLE D’ESTRÉES.

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Mon amour-propre est vivement flatté
De votre écrit; mon goût l’est davantage:
On n’a jamais, par un plus doux langage,
Avec plus d’art, blessé la vérité.
Pour Gabrielle en son apoplexie,
D’autres diront qu’elle parle longtemps;
Mais ses discours sont si vrais, si touchants,
Elle aime tant qu’on la croirait guérie.
Tout lecteur sage avec plaisir verra
Qu’en expirant la belle Gabrielle
Ne pense point que Dieu la damnera
Pour trop aimer un amant digne d’elle.
Avoir du goût pour le roi très-chrétien,
C’est oeuvre pie: on n’y peut rien reprendre.
Le paradis est fait pour un coeur tendre,
Et les damnés sont ceux qui n’aiment rien.
..
Nouvelle édition des Éléments de musique de d’Alembert.

M. d’Alembert a fait une nouvelle édition de ses Éléments de musique suivant les principes de M. Rameau. Cet ouvrage, d’une théorie claire et précise, est considérablement augmenté. Le philosophe y repousse avec autant de force que de ménagement les attaques que le musicien a jugé à propos de lui faire depuis quelques années. M. d’Alembert observe que c’est à tort que M. Rameau lui reproche d’avoir adopté autrefois ses principes, et d’en avoir ensuite combattu plusieurs dans l’Encyclopédie. Suivant la remarque de M. d’Alembert, M. Rameau a changé si souvent d’idées et de principes dans les ouvrages théoriques qu’on peut très bien avoir admis plusieurs de ses idées il y a douze ou quinze ans, et en combattre d’autres aujourd’hui. J’ajouterai, moi: Quand il serait vrai que M. d’Alembert en eût adopté autrefois trop légèrement, quel mal y aurait-il pour un philosophe de revenir sur ses pas, et, après un plus mûr examen, de réfuter aujourd’hui ce qu’il a cru vrai autrefois? J’ajouterai encore que ce n’est pas tout d’être diffus et inintelligible comme M. Rameau, il faut encore être poli avec les gens à qui nous avons obligation. Or l’on sait que M. Diderot et M. d’Alembert ont été les rédacteurs des premières idées de M. Rameau, et qu’ils ont travaillé efficacement à sa réputation. Il faut donc, quand on est M. Rameau, conserver beaucoup d’égards pour M. Diderot et M. d’Alembert. Mais que voulez-vous? nos faiseurs de feuilles et tous nos polissons de littérature disent à ce vieux bonhomme depuis si longtemps qu’il est le premier musicien de l’Europe qu’il faut bien qu’il en devienne insolent. C’est bien plaisant que l’Europe laisse son premier musicien dans sa maison, rue des Bons-Enfants, à Paris, et n’emploie sur les théâtres que les Hasse, les Galuppi, les Jomelli, les Holzbaur, les Piccini, et cent cinquante autres qu’aucun Fréron d’Italie et d’Allemagne ne s’est jamais avisé de décorer de quelque charge de musicien de l’Europe. Voilà comme nous sommes toujours dans les extrêmes. Il y a vingt ans que Rameau n’était pas bon à jeter aux chiens; aujourd’hui, l’Europe n’a pas son pareil.

Manuel des inquisiteurs, traduit par Morellet.

Le Manuel des inquisiteurs, à l’usage des Inquisitions d’Espagne et de Portugal, ou Abrégé de l’ouvrage intitulé Directorium inquisitorium, composé vers 1358 par Eymeric, grand inquisiteur. dans le royaume d’Aragon; on y a joint une courte histoire de l’établissement de l’Inquisition dans le royaume de Portugal, tirée du latin de Luis à Paramo, volume in-12, Lisbonne, 1762. J’ai voulu transcrire ce titre exactement, afin de vous donner une idée précise de ce que vous trouverez dans ce petit livre, dont la lecture vous remplira d’indignation et d’horreur. Si les démons de l’enfer étaient venus établir leur justice sur la terre, ils n’auraient rien inventé de plus cruel et de plus affreux que ce Manuel des inquisiteurs. On déteste et l’on méprise la nature humaine au sortir de cette lecture. O déplorable sort de l’homme, que la faiblesse de ses organes ne peut garantir du fléau de la superstition! et ces barbares osent vanter la beauté de leur morale, tandis que s’il est possible qu’il y ait sur la terre un culte et des dogmes plus absurdes que les leurs il est impossible au moins qu’on ait poussé aussi loin qu’eux la tyrannie, la fausseté, l’hypocrisie, la cruauté et le mensonge de toutes sortes d’actions atroces et infâmes. Lorsqu’on jette les yeux sur ces siècles d’abomination où le genre humain gémissait sous le joug du sacerdoce, on cesse d’être étonné de la haine impitoyable que les prêtres exercent sur les philosophes car, comme disait leur Christ, quel lien pourrait-il y avoir entre les enfants de la lumière et les enfants des ténèbres? Ce manuel a été traduit par M. l’abbé Morellet, docteur de Sorbonne, connu par plusieurs petits ouvrages, et qui s’est rendu célèbre l’année dernière par la Vision de Charles Palissot, et par des remarques sur la Prière universelle de M. Le Franc de Pompignan, qui sont un chef-d’oeuvre de bonne plaisanterie. Il faut savoir bon gré à M. l’abbé Morellet d’avoir eu le courage de traduire ce recueil d’abominations du latin barbare de ces fourbes cruels. Il est utile au genre humain qu’on inspire pour ce système atroce une juste horreur à tout être dont la raison n’est pas totalement dégradée. La simple lecture de ce recueil suffit pour produire cet effet, et le traducteur a, bien fait, de n’y ajouter aucune réflexion. Il s’est contenté de citer partout la page et le paragraphe du Directorium dont il a développé l’horrible doctrine, afin que ceux qui pourraient avoir assez de front pour la défendre aujourd’hui n’aient du moins pas la ressource de faire croire qu’elle ait été exagérée et envenimée.

Premier volume des planches de l’Encyclopédie.

Le premier volume des planches de l’Encyclopédie se livre actuellement, chez les libraires associés, à ceux qui ont souscrit pour cet ouvrage.

Esprit des tragédies, par D. Roland. Discours sur la poésie lyrique, par l’abbé Gossart. Étrennes voluptueuses, par Chevrier.

Il faut que les compilateurs barbouillent du papier et tâchent de subsister du travail des autres. En voilà un qui a compilé trois volumes de morceaux tirés de nos meilleures pièces de théâtre et rangés sous différents titres. Celui de son ouvrage est Esprit des tragédies et tragi-comédies qui ont paru depuis 1630 jusqu’en 1761, par forme de dictionnaire(3). Un autre compilateur a publié un Discours sur la poésie lyrique, avec les modèles du genre(4) tirés de Pindare, d’Anacréon, de Sapho, de Malherbe, de La Motte, et de Rousseau. Un troisième(5) a publié des Étrennes voluptueuses dans lesquelles il a compilé plusieurs pièces fugitives de nos poètes vivants, entre autres de M. de Saint-Lambert. On trouve aussi dans ce recueil les Quatre Parties du jour, par M. l’abbé (aujourd’hui cardinal) de Bernis. Les gens de goût remarqueront dans ce poète une facilité incroyable de combiner des mots agréables et doux sans aucune idée. Quand on a fini de lire, on ne sait ce qu’on a lu parce qu’on n’a rien lu. Mais les bons citoyens regrettent toujours que M. le cardinal de Bernis ait fait autre chose dans sa vie que des vers.

Seconde partie de la Grammaire française raisonnée de d’Açarq.

M. d’Açarq a publié la seconde partie de sa Grammaire française raisonnée. Cet ouvrage n’est point du tout estimé.

Anecdotes jésuitiques, ou le Philotanus moderne.

Un de nos écrivains obscurs et faméliques a jugé la circonstance favorable pour publier un roman sous le titre d’Anecdotes jésuitiques, ou le Philotanus moderne, en trois petits volumes. Rien de si plat ni de si mauvais que ce roman(6).

Nouvelle édition des Sauvages de l’Europe, par Le Suire.

On a fait une nouvelle édition de la brochure qui a pour titre: les Sauvages de l’Europe. C’est une satire plate et outrée de la nation anglaise, à laquelle ses ennemis mêmes ne disputeront jamais un naturel généreux et de grandes qualités. On s’honore en rendant justice à ses rivaux indépendamment des querelles que les intérêts divers font naître, et qui engendrent des guerres. Voilà un sentiment qui est étranger à l’auteur de cette mauvaise satire. Aussi peut-il se flatter d’avoir fait une grande impression sur nos laquais tout au plus; encore ne voudrais-je pas parier qu’il ait réussi dans toutes les antichambres sans restriction.

Épître de Dorat à Mlle Clairon jouant le rôle de Pulchérie dans l’Héraclius de Corneille.

C’est peu de chose.

Étrennes d’agriculture.

Les Étrennes d’Agriculture, très utiles aux laboureurs et à tous ceux qui cultivent ou afferment leurs terres. C’est un petit abrégé de cent pages de toutes sortes de principes et de connaissances concernant l’agriculture. Comme cet objet est devenu l’étude à la mode depuis quelques années, il ne faut pas s’étonner de la multitude énorme d’ouvrages de toute espèce qui en traitent, ni douter que les auteurs et les libraires ne tirent bon parti de ces livres.

Le Remède contre l’amour, par Cailhava d’Estandoux.

Le Remède contre l’Amour, poème en quatre chants(7)! L’auteur dit aux amants qu’il faut laisser là l’amour, s’occuper, s’arracher à l’oisiveté, devenir utile à la patrie, et autres choses aussi neuves que celles-là. Son poème est pour moi trop long de quatre chants.

Le Jugement de Caprice, comédie.

J’ai oublié de vous parler du Jugement de Caprice(8), petite comédie en vers qui n’a pas été jouée. L’auteur, que je ne connais point, a de la facilité et du naturel dans sa diction; mais l’intrigue de sa pièce n’a pas le sens commun, et lui-même il manque absolument de force comique, sans laquelle il est impossible de rien entreprendre dans ce genre.

Mort de Richardson

Je comptais vous parler quelque jour de Richardson, immortel auteur de Paméla, de Clarisse Harlowe et de Charles Grandisson. Mais un morceau que vous trouverez dans le mois de janvier du Journal étranger me dispense d’exécuter ce projet. Ce morceau, que vous lirez avec grand plaisir, a été ébauché en vingt-quatre heures par M. Diderot. Richardson vient de finir sa carrière à Londres.