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| Oeuvres complètes de Voltaire | Études et textes relatifs à Voltaire | Index du CD-Rom | MÉMOIRES POUR SERVIR A L’HISTOIRE DE LA MAISON DE BRANDEBOURG (Table) FRÉDÉRIC-GUILLAUME LE GRAND ÉLECTEUR. III. Wangelin, qui avait été fait prisonnier à Rathenow, fit quelques ouvertures, promit de grands avantages, et se servit de toutes les séductions de la politique pour engager l’Électeur à se réconcilier avec la Suède mais Frédéric-Guillaume, loin d’entrer dans aucune négociation, rejeta loin de lui des propositions aussi contraires à sa gloire. Il se mit à la tête de ses troupes et prit Anclam, malgré l’opposition qu’y mit le général Königsmarck: il tourna ensuite ses armes victorieuses vers Stettin, qu’il se contenta de bloquer, la saison étant trop avancée pour en faire le siège dans les formes. 1677. La campagne suivante s’ouvrit sur mer par une bataille navale, où la flotte suédoise fut défaite par celle des Danois. Charles XI, qui n’avait été que pupille jusqu’alors, parvenu à l’âge de majorité, commença à paraître comme roi: il se mit à la tête de son armée, et, pour son coup d’essai, il gagna la fameuse bataille de Lund en Scanie, où Christian V fut mis en fuite, après avoir laissé six mille hommes sur la place. La fortune des Suédois, qui prévalait coutre le roi de Danemark, devenait impuissante contre l’Électeur; cette campagne de Poméranie fut pour les Suédois une des plus malheureuses. L’Électeur, qui pendant l’hiver avait bloqué Stettin, fit ouvrir la tranchée le 6 de juin(1) devant cette place; les Brandebourgeois attaquèrent cette ville par la rive gauche de l’Oder; et les Lünebourgeois, qui s’étaient joints à l’Électeur, poussèrent leurs approches du côté de la rive droite de cette rivière(2): le siège dura six mois de tranchée ouverte. Les fortifications de Stettin consistaient dans des boulevards de terre, entourés d’un fossé et défendus par une mauvaise contrescarpe; quelques redoutes étaient ses seuls ouvrages extérieurs. Selon la méthode dont on se sert pour assiéger les places à présent, cette bicoque aurait été incapable de faire une longue résistance: alors les troupes de l’Électeur, accoutumées aux guerres de campagne, n’avaient point l’expérience des sièges; elles étaient excellentes pour des coups de main, mais elles menaient peu de gros canons, peu de mortiers avec elles, et elles manquaient surtout d’habiles ingénieurs. Stettin capitula le 14 décembre(3). La garnison était réduite à trois cents hommes; et les relations de ces temps assurent que les assiégeants y perdirent dix mille hommes. Il paraît cependant clairement que ce nombre a été grossi, soit que ces auteurs crussent qu’un siège ne devenait fameux qu’à proportion du monde qu’il coûtait, soit qu’ils fussent trompés eux-mêmes par de fausses nouvelles: les plus grandes forteresses maçonnées, casemattées et minées, que de grandes armées assiègent, ne coûtent pas aussi cher aux princes qui les prennent, que ce mauvais retranchement coûta, selon ces auteurs, aux Brandebourgeois. Après la prise de cette ville, les Lünebourgeois se retirèrent chez eux. Les avantages brillants que l’Électeur remporta sur ses ennemis, ne firent pas sur la cour impériale l’impression favorable à laquelle on devait s’attendre: l’Empereur voulait avoir de faibles vassaux et de petits sujets, et non pas des princes riches et des électeurs puissants. Comme sa politique tendait au despotisme, il comprenait de quelle importance il était de tenir les princes dans la médiocrité et dans l’impuissance; ses conseillers, et entr’autres un certain Hocherus, avaient même l’impudence de dire: « Qu’on voyait à Vienne avec chagrin qu’un nouveau roi des Vandales s’agrandit sur les bords de la Baltique. Ou il fallait le souffrir et se taire, ou il fallait avoir des moyens pour l’empêcher. Pendant que les expéditions militaires de l’Électeur n’étalaient qu’une suite de prospérités et de triomphes, Louis XIV donnait des lois à l’Europe, et lui prescrivait des conditions de paix. Par le traité de cette année, la France resta en possession de la Franche-Comté, qui lui fut annexée pour jamais, d’une partie de la Flandre espagnole, ci de la forteresse de Fribourg. (1678.) Après que cette paix eut été signée à Nimègue, le prince d’Orange tenta vainement de la rompre, en livrant l’inutile combat de Saint-Denis, où le duc de Luxembourg triompha malgré la ruse et la mauvaise foi de son adversaire. Les Hollandais, en faisant cette paix, avaient pensé à eux et point à leurs alliés. Frédéric-Guillaume leur reprocha leur ingratitude; mais la chose était dès lors sans remède. La France proposa à l’Électeur de rendre aux Suédois les conquêtes qu’il avait faites sur eux, et de les indemniser des frais de la guerre. Il aurait été difficile que Louis XIV eût prescrit des conditions plus humiliantes à un prince abattu par ses défaites; aussi l’Électeur n’en voulut-il point entendre parler: ses voeux s’élevaient plus haut, et il espérait de conserver par des traités ce qu’il avait acquis par des combats. Il gagna plus par ses négociations à la paix de Westphalie, qu’il ne gagna pendant tout le cours de sa vie par les armes et par ses nombreuses victoires. La guerre continua en Poméranie: les Suédois enlevèrent sur l’île de Rügen deux détachements, l’un danois, l’autre brandebourgeois, chacun fort de six cents hommes; et le roi de Danemark perdit Christiania et l’île de Blekinge(4). La fortune de l’Électeur ou pour mieux dire, son habileté, n’étant assujettie à aucun hasard, parut dans cette guerre également stable. Il reçut un secours de quatre mille Lünebourgeois, avec lesquels et à l’aide des vaisseaux danois, il fit une descente dans l’île de Rügen, en chassa les Suédois, et leur enleva la Fährschanze; il s’empara tout de suite de l’île de Bornholm(5), passa à Stralsund, et fit bombarder cette ville avec tant de vivacité, qu’elle se rendit au bout de deux jours. Il termina enfin cette belle campagne par la prise de Greifswald. Il semblait que la fortune se plût à fournir des occasions à ce prince, où il pût déployer ses grands talents: à peine avait-il fini sa campagne, qu’il apprit que le général Horn était venu de la Livonie inonder la Prusse avec seize mille Suédois. Il reçut cette nouvelle sans étonnement, et y remédia sans embarras: son esprit fertile en expédients lui fournissait en foule des projets, dont il ne lui restait à faire que le choix et l’application. Il pensa et il exécuta dans le même moment: le général Görtzke fut détaché avec trois mille hommes; il arriva heureusement à Königsberg, où il se joignit à Hohendorff(6), et se tint dans l’inaction jusqu’à l’arrivée de l’Électeur. Pour fortifier son parti, Frédéric-Guillaume fit une alliance défensive avec ces mêmes Hollandais qui l’avaient abandonné avec tant de lâcheté: il les dispensa de lui payer les subsides arriérés, leur fit la cession réelle du fort de Schenk, et n’en reçut en récompense que de frivoles garanties, que ces républicains ingrats refusèrent même d’accomplir. Les Suédois avançaient, en attendant, et faisaient des progrès en Prusse. Ils avaient brûlé en passant le faubourg de Memel, et s’étaient emparés de Tilse et d’Insterbourg; leurs troupes s’étaient étendues, et leurs partis couraient tout le pays. 1679. L’Électeur répara bientôt ces pertes par sa prodigieuse diligence. Le 10 de janvier(7), il part de Berlin, se met à la tête de neuf mille hommes, avec lesquels Derfflinger avait pris les devants; il passe la Vistule le 15(8), précédé par la terreur de son nom, qui était devenu redoutable aux Suédois. Horn se confond à son approche; il perd l’espérance de résister au vainqueur de Fehrbellin; il se retire, et ses troupes se découragent. Görtzke profite de ce trouble, le suit, le harcèle, le retarde; et ce commencement de désordre fait perdre huit mille hommes aux Suédois. Un grand nombre de paysans qui s’étaient joints au corps de Görzke, se jetèrent sur les traîneurs et sur ceux qui s’écartaient de l’armée suédoise, les firent prisonniers ou les massacrèrent. L’Électeur, qui ne perdait pas ses moments dans l’oisiveté, se trouvait sur les bords du Frisch-Haff; il avait fait préparer des traîneaux, sur lesquels il mit(9) toute son infanterie et ses troupes dans l’ordre où elles devaient combattre; la cavalerie à leurs côtés suivait l’Électeur, qui faisait de cette façon étrange et nouvelle sept grands milles d’Allemagne par jour: on était surpris de voir cette course de traîneaux d’une armée sur la glace unie d’un golfe qui, deux mois auparavant, avait été couvert de vaisseaux de toute la terre, que le commerce de la Prusse y attirait. La marche de l’Électeur avec son armée ressemblait au spectacle d’une fête galante et superbe: l’Électrice et toute sa cour étaient avec lui sur des traîneaux; et ce prince était reçu dans tous les endroits où il passait, comme le libérateur de la patrie. Arrivé à Labiau, il détacha le général Treffenfeldt avec cinq mille chevaux, pour arrêter les Suédois et lui donner le temps de les joindre: il fit le même jour une traite considérable sur le golfe de Courlande, et arriva, le 19 de janvier(10), avec son infanterie, à trois milles de Tilse, où les Suédois avaient leur quartier. Il apprit le même jour que Treffenfeldt avait battu deux régiments des ennemis auprès de Splitter, et qu’il leur avait pris vingt-huit drapeaux(11) et étendards, deux paires de timbales et sept cents chariots de bagage. Les Suédois, battus par Treffenfeldt, harcelés par Görtzke, et intimidés par le voisinage de l’Électeur, abandonnèrent Tilse, et se retirèrent du côté de la Courlande. Görtzke atteignit leur arrière-garde, forte de quatorze cents hommes, entre Schulzenkrug(12) et Coadjuthen, et la défit entièrement(13). Il revint d’un côté, et Treffenfeldt de l’autre, tous deux chargés de trophées, ramenant le butin que les ennemis avaient fait, et conduisant avec eux grand nombre de prisonniers. La retraite des Suédois ressemblait à une déroute; de seize mille qu’ils étaient, à peine trois mille retournèrent-ils en Livonie, ils étaient entrés en Prusse comme des Romains; ils en sortirent comme des Tartares. Ainsi se termina cette expédition, unique dans son espèce, dans laquelle le génie de l’Électeur se déploya tout entier, où ni la rigueur de la saison dans ce climat sauvage, ni la longueur du chemin de l’Oder jusqu’aux frontières de la Livonie, ni les fatigues, le nombre des ennemis, où rien enfin ne l’arrêta, cette campagne si bien projetée, si bien exécutée, ne valut à l’Électeur que de la réputation: c’est la monnaie des héros; mais ce n’est pas toujours celle dont les princes se contentent. Les ennemis de Frédéric-Guillaume l’avaient attiré de l’Alsace dans la Marche, et de la Poméranie en Prusse: à peine en eut-il expulsé les Suédois, que les cris de ses sujets lui annoncèrent que trente mille Français, sous les ordres du général Calvo, étaient entrés dans le duché de Clèves, Louis XIV insistait sur l’entier rétablissement des Suédois, et rien ne put le fléchir sur cet article; Colbert rejeta avec hauteur toutes les propositions que lui avaient faites les ministres de l’Électeur. La partie devenait trop inégale; l’électeur de Brandebourg et le roi de Danemark, qui étaient restés les seuls champions dans la lice, ne pouvaient pas l’emporter de haute lutte sur Charles XI et sur Louis XIV ensemble: malgré la répugnance que l’Électeur avait de se désister de ses conquêtes, il fit pour quinze jours une trêve avec les Français, et leur remit les villes de Wésel et de Lippstadt jusqu’à l’entière conclusion de la paix. Ce terme s’étant écoulé sans qu’on eût pu convenir de rien, Créqui entra avec dix mille hommes dans la principauté de Minden: les Lünebourgeois l’y joignirent; et ces troupes renfermèrent conjointement entre elles et le Wéser un corps brandebourgeois que le général Spar(14) commandait: c’était le même régiment de dragons fait prisonnier en Alsace, qui fut pris auprès de Minden pour la seconde fois; depuis, l’Électeur le supprima entièrement. Frédéric-Guillaume, abandonné par l’Empereur, et ne recevant que des refus de la part des Hollandais, qui étaient bien éloignés de remplir leur garantie, résolut enfin de s’accommoder. Il envoya le baron de Meinders(15) à Saint-Germain-en-Laye, où la cour de France se tenait, et où l’on convint, après beaucoup de difficultés, des conditions suivantes, à savoir: que le traité de Westphalie servirait de base à cette paix; que l’Électeur aurait en propriété tous les péages des ports de la Poméranie ultérieure, avec les villes de Cammin, Garz, Greifenberg(16) et Wildenbruch. Il consentit de son côté à remettre les Suédois en possession de toutes les conquêtes qu’il avait faites sur eux, et à ne point assister le roi de Danemark; moyennant quoi, la France évacua ses provinces de Westphalie, et lui paya trois cent mille ducats, pour l’indemniser des dommages que les troupes de Créqui avaient faits dans ses États. Cette paix, ainsi conclue et ratifiée, fut mise en exécution sans qu’aucun incident en suspendît l’accomplissement. Le roi de Danemark ne tarda point à suivre l’exemple de l’Électeur: il fit sa paix avec la France et la Suède à Fontainebleau; avec cette différence, que l’Électeur y trouva du moins quelques avantages, et que le roi de Danemark, pour avoir attendu trop longtemps, n’en profita en aucune manière. La paix de Saint-Germain termina les exploits militaires de Frédéric-Guillaume; ses dernières années furent pacifiques, et s’écoulèrent avec moins d’éclat; cependant son grand génie se manifesta jusque dans les moindres actions de sa vie. Les vertus de ce prince se modifiaient selon les circonstances où il se trouvait, paraissant tantôt plus héroïques et plus sublimes, tantôt plus douces et plus secourables. Un préjugé assez général fait que la plupart des hommes idolâtrent l’heureuse témérité des ambitieux: l’éclat brillant des vertus militaires offusque à leurs yeux la douceur des vertus civiles; ils préfèrent les Érostrates qui brûlent les temples aux Amphions qui élèvent des villes, et les victoires d’Octave au règne d’Auguste. Frédéric-Guillaume était également admirable à la tête de ses armées, où il paraissait comme le libérateur de sa patrie, et à la tête de son conseil, où il administrait la justice à ses peuples. Ses belles qualités lui attiraient la confiance de ses voisins; son équité lui avait élevé une espèce de tribunal suprême qui s’étendait au delà de ses frontières, et d’où il jugeait ou conciliait des souverains et des rois. Il fut choisi médiateur entre le roi de Danemark et la ville de Hambourg; Christian V reçut cent vingt-cinq mille écus de cette ville, qui était une éponge que les Danois pressaient dans le besoin; elle aurait été mise à sec, sans l’appui de Frédéric-Guillaume. L’Orient rendit un hommage à ce prince, dont la réputation avait pénétré jusqu’aux frontières de l’Asie: Murad Ghérai, kan des Tartares, rechercha son amitié par une ambassade. L’interprète du Budgjak avait un nez de bois et point d’oreilles; et l’on fut obligé d’habiller l’ambassadeur, dont les haillons ne couvraient pas la nudité, avant que de l’admettre à la cour. 1680. L’Électeur, recherché des Tartares, se fit respecter des Espagnols. Cette cour lui devait des subsides dont il ne pouvait obtenir le payement: il envoya vers la Guinée neuf petits vaisseaux dont il s’était servi dans la Baltique; et cette escadre médiocre enleva un gros vaisseau de guerre espagnol, qu’elle conduisit dans le port de Königsberg. Environ dans ce temps, Frédéric-Guillaume entra en possession du duché de Magdebourg, qui fut à jamais incorporé à l’électorat de Brandebourg, après la mort du dernier administrateur, qui était un prince de la maison de Saxe. 1681. L’Électeur eut depuis, comme directeur du cercle de Westphalie, la commission impériale de protéger les états de l’Ost-Frise contre leur prince, qui les chicanait sur leurs privilèges; et comme il avait le droit de succession éventuelle sur cette principauté, il profita de cette occasion pour mettre garnison brandebourgeoise à Gretsyhl, et il établit à Emden une compagnie de négociants, qui commercèrent en Guinée et y bâtirent le Grand-Friedrichsbourg. Ces petits progrès n’étaient pas comparables à ceux de Louis XIV: ce monarque avait fait de la paix un temps de conquêtes, il avait établi des chambres de réunion qui, par l’examen d’anciennes chartes et d’anciens documents, lui adjugeaient des villes et des seigneuries dont il se mettait en possession, sous prétexte que c’était originairement des fiefs ou des dépendances de la préfecture de Strasbourg et de l’Alsace. L’Empire, épuisé par une longue guerre, se contenta d’en faire par écrit des reproches à Louis XIV; mais l’Électeur, qui n’avait point été compris dans la paix de Nimègue, refusa de signer cette lettre, et conclut une alliance avec l’électeur de Saxe et le duc de Hanovre, pour le maintien de la paix de Westphalie et de Saint-Germain. Louis qui ne voulait point être troublé par l’Empereur ni par l’Empire dans ses conquêtes pacifiques, fit jouer des ressorts en Orient. qui ne tardèrent pas à mettre Léopold dans des embarras extrêmes. Il s’en fallait de deux ans que la trêve que les Infidèles avaient faite avec les Chrétiens(17), ne fût écoulée cependant les Turcs, appelés par les protestants de Hongrie, qui s’étaient révoltés contre la maison d’Autriche, vinrent avec une armée formidable jusqu’aux portes de Vienne. (1683) Léopold, qui, de même que les princes de sa maison, n’était pas guerrier, se sauva à Linz, malgré toute sa hauteur. Cependant, Vienne fut secourue par Jean Sobieski, roi de Pologne, un des grands hommes de son siècle; et l’Empereur rentra à Vienne avec moins de gloire que de bonheur. Il ne voulait plier ni devant la France, qui investissait Luxembourg, ni devant le Turc, qui avait assiégé sa capitale, quoique dans l’impuissance de résister à aucun de ses ennemis. Les représentations du Pape, des électeurs de Brandebourg et de Bavière, et des principaux princes de l’Allemagne, le portèrent enfin à conclure une trêve avec la France, qui fut signée le 15 d’août 1684(18). L’Électeur fit, la même année, une alliance avec les cercles de la Basse-Saxe et de la Westphalie, pour leur commune défense. On y stipula que les princes qui rassembleraient les troupes confédérées, tireraient des contributions des États voisins; ces traits caractérisent trop les moeurs de ces temps-là pour les omettre. 1685. L’Électeur avait des prétentions sur les duchés de Jägerndorf, Ratibor, Oppeln, Brieg, Wohlau et Liegnitz, situés en Silésie: ces duchés lui étaient dévolus en toute justice par des traités de confraternité faits avec les princes qui les avaient possédés, et confirmés par les rois de Bohême. Il se flatta d’avoir trouvé une conjoncture favorable pour demander à l’Empereur qu’il fit justice à ses prétentions, et il sollicita en même temps l’investiture de Magdebourg. Léopold, qui ne connaissait de droits que les siens, de prétentions que celles de la maison d’Autriche, et de justice que sa fierté, accorda ce qu’il ne pouvait pas refuser, c’est-à-dire l’investiture du duché de Magdebourg. Il fit une tentative pour obtenir deux mille hommes de troupes brandebourgeoises, qu’il voulait faire servir dans la guerre contre les Turcs; mais l’Électeur était trop mécontent de lui, pour les lui accorder: deux mille Brandebourgeois se joignirent aux troupes de Sobieski, et aidèrent les Polonais à repousser les Turcs qui les attaquaient. Tous les événements semblaient concourir aux avantages de l’Électeur. Louis XIV dont la politique avait protégé les protestants d’Allemagne contre l’Empereur, persécuta ceux de son royaume qui étaient inquiets et remuants, et il troubla la France par la révocation du fameux édit de Nantes. Il se fit une émigration dont on n’avait guère vu d’exemples dans l’histoire: un peuple entier sortit du royaume par esprit de parti, en haine du pape, et pour recevoir sous un autre ciel la communion sous les deux espèces. Quatre cent mille âmes s’expatrièrent ainsi et abandonnèrent tous leurs biens, pour détonner dans d’autres temples les vieux psaumes de Clément Marot; beaucoup enrichirent l’Angleterre et la Hollande de leur industrie; vingt mille Français s’établirent dans les États de l’Électeur. Leur nombre répara en partie le dépeuplement causé par la guerre de trente ans. Frédéric-Guillaume les reçut avec la compassion qu’on doit aux malheureux, et avec la générosité d’un prince qui encourage les possesseurs d’arts utiles à ses peuples. Cette colonie prospéra toujours, et récompensa son bienfaiteur de sa protection; l’électorat de Brandebourg puisa depuis dans son propre sein une infinité de marchandises qu’auparavant il avait été obligé d’acheter de l’étranger. Frédéric-Guillaume s’aperçut que sa piété le brouillerait avec Louis XIV; et, comme on regardait en France de mauvais oeil l’asile qu’il avait accordé aux réfugiés, il contracta de nouvelles liaisons avec l’Empereur, et lui envoya, sous la conduite du général Schöning, huit mille hommes, pour s’en servir contre les Turcs en Hongrie. 1686. Ces troupes eurent grande part à la prise de Bude; elles acquirent une réputation distinguée à l’assaut général de cette ville, où elles entrèrent des premières. L’Empereur leur refusa cependant, après cette campagne, des quartiers en Silésie, et elles retournèrent hiverner dans la Marche de Brandebourg. En récompense de ce service, l’Empereur céda ensuite le cercle de Schwiebus à l’Électeur, en forme de dédommagement de ses justes prétentions. Le refuge des Français à Berlin et les secours que l’Électeur avait accordés à l’Empereur, achevèrent d’indisposer Louis XIV contre lui, et il refusa de lui continuer le subside annuel qu’il lui payait depuis la paix de Saint-Germain. Cependant Louis XIV violait ouvertement la trêve qu’il avait conclue avec l’Empereur, sous prétexte de remplir l’esprit du traité de Nimègue: il s’emparait d’un grand nombre de places de la Flandre; il prit Trèves, et en fit raser les ouvrages; et l’on travaillait à force à relever les fortifications de Huningue; il soutenait les prétentions de Charlotte, princesse palatine, épouse du duc d’Orléans, sur quelques bailliages du Palatinat, droits auxquels elle avait renoncé par son contrat de mariage. Un voisin aussi entreprenant donna enfin l’alarme à l’Allemagne; et les cercles de Souabe, de Franconie et du Bas-Rhin firent une alliance à Augsbourg, pour se garantir des entreprises continuelles que formait l’ambition de ce monarque. Tant de sujets de plaintes ne purent exciter l’Empereur à s’en faire raison: la guerre des Turcs rendait Léopold circonspect, et le gouvernement faible d’Espagne ne sortait point de sa léthargie. Nous verrons cependant, dans la suite, que l’élection du prince de Fürstenberg, que le chapitre de Cologne fit par les intrigues de la France, obligea enfin l’Empereur de rompre avec un voisin dont les entreprises ne gardaient aucunes mesures, et qui ne connaissait aucunes bornes à sa puissance. L’Électeur ne vit point le commencement de cette guerre. il accorda, pour la seconde fois, sa protection à la ville de Hambourg, que le roi de Danemark assiégeait en personne: ses envoyés, Paul Fuchs et Schmettau, firent consentir Frédéric V à lever son camp de devant cette ville, et à rétablir toutes les choses sur le pied où elles étaient avant cette nouvelle entreprise. Environ dans ce temps, le duc de Weissenfels s’accorda avec l’Électeur sur les quatre bailliages démembrés du duché de Magdebourg, dont ce duc était en possession: l’Électeur acheta celui de Bourg pour trente-quatre mille écus, et renonça aux prétentions qu’il avait sur ceux de Querfurt, Jüterbog et Dahme. 1687. Le Nord fut sur le point d’être troublé inopinément par les différends que le roi de Danemark eut avec le duc de Gottorp, touchant la paix de Roeskilde, par laquelle le roi de Suède, Charles-Gustave, avait procuré à ce duc l’entière souveraineté de ses États: les Danois, en haine de cette paix, chassèrent ce prince du Schleswig, et déclarèrent qu’ils étaient résolus de conserver la possession de ce duché comme celle du Danemark même. L’empereur Léopold voulut se mêler de ces différends: mais le roi de Danemark ne consentit à s’en remettre de ses intérêts qu’entre les mains de l’électeur de Brandebourg. On tint des conférences à Hambourg et à Altona; Frédéric V offrit au duc de Gottorp de lui céder de certains comtés dont les produits égaleraient les revenus du Schleswig, à l’exception de la souveraineté; le Duc refusa ces offres. L’Électeur n’eut point la satisfaction de conclure l’accommodement, et la mort termina sa régence glorieuse. Frédéric-Guillaume avait été attaqué de la goutte depuis 1688. longtemps; cette maladie dégénéra par la suite en hydropisie: il sentit les progrès de son mal, et vit les approches de la mort avec une fermeté inébranlable. Deux jours avant sa fin, il fit assembler son conseil: après avoir assisté aux délibérations, et avoir décidé toutes les affaires avec un jugement sain et une liberté d’esprit entière, il tint un discours à ses ministres, les remercia des fidèles services qu’ils lui avaient rendus, et les exhorta à servir son fils avec ce même attachement; après quoi il s’adressa au Prince électoral, lui exposa les devoirs d’un bon prince, et lui fit une courte analyse de l’état où il laissait ses affaires; il lui recommanda affectueusement de secourir le prince d’Orange dans l’expédition qu’il méditait sur l’Angleterre; il insista surtout sur l’amour et la conservation des peuples qu’il allait gouverner, et les lui recommanda, comme un bon père peut recommander ses enfants en mourant. Il fit ensuite quelques actes de piété, et attendit tranquillement la mort; il expira le 28 d’avril(19) 1688, avec cette indifférence héroïque dont il avait donné tant de marques dans le cours fortuné de ses victoires. Il eut deux femmes, Henriette(20) d’Orange, mère de Frédéric III qui lui succéda et Dorothée de Holstein, mère des margraves Philippe, Albert et Louis, et des princesses Élisabeth-Sophie et Marie-Amélie(21). Portrait. Frédéric-Guillaume avait toutes les qualités qui font les grands hommes, et la Providence lui fournit toutes les occasions de les déployer. Il donna des marques de prudence dans un âge où la jeunesse n’en donne que de ses égarements; il n’abusa jamais de ses vertus héroïques, et n’employa sa valeur qu’à défendre ses États et à secourir ses alliés. Il était prévoyant et sage, ce qui le rendait grand politique; il était laborieux et humain, ce qui le rendait bon prince. Insensible aux séductions dangereuses de l’amour, il n’eut de faiblesse que pour sa propre épouse. S’il aimait le vin et la société, c’était cependant sans s’abandonner à une débauche outrée. Son tempérament vif et colère le rendait sujet aux emportements; mais s’il n’était pas maître du premier mouvement, il l’était toujours du second, et son coeur réparait avec abondance les fautes qu’un sang trop facile à émouvoir, lui faisait commettre. Son âme était le siège de la vertu; la prospérité n’avait pu l’enfler, ni les revers l’abattre. Magnanime, débonnaire, généreux, humain, il ne démentit jamais son caractère. Il devint le restaurateur et le défenseur de sa patrie, le fondateur de la puissance du Brandebourg, l’arbitre de ses égaux, l’honneur de sa nation, et pour le dire enfin en un mot, sa vie fait son éloge. Comparaison. Dans ce siècle, trois hommes attirèrent sur eux l’attention de toute l’Europe: Cromwell, qui usurpa l’Angleterre, et couvrit le parricide de son roi d’une modération apparente et d’une politique soutenue; Louis XIV, qui fit trembler l’Europe devant sa puissance, protégea tous les talents, et rendit sa nation respectable dans tout l’univers; Frédéric-Guillaume, qui avec peu de moyens fit de grandes choses, se tint lui seul lieu de ministre et de général, et rendit florissant un État qu’il avait trouvé enseveli sous ses ruines. Le nom de Grand n’est dû qu’à des caractères héroïques et vertueux: Cromwell, dans sa profonde politique, fut souillé des crimes de son ambition; ce serait donc avilir la mémoire de Louis XIV et de Frédéric-Guillaume, que de mettre leur vie en opposition avec celle d’un tyran heureux. Ces deux princes étaient regardés, chacun dans sa sphère, comme les plus grands hommes de leur siècle. Leur vie fournit des événements dont la ressemblance est frappante, et d’autres dont les circonstances en éloignent les rapports: comparer ces princes en fait de puissance, ce serait mettre en parallèle les foudres de Jupiter et les flèches de Philoctète; examiner leurs qualités personnelles, en faisant abstraction des dignités, c’est mettre en évidence que l’âme et les actions de l’Électeur n’étaient pas inférieures au génie et aux exploits du Monarque. Ils avaient tous les deux la physionomie prévenante et heureuse, des traits marqués, le nez aquilin, des yeux où se peignaient les sentiments de leur âme, l’abord facile, l’air et le port majestueux. Louis XIV était plus haut de taille; il avait plus de douceur dans son maintien, et l’expression plus laconique et plus nerveuse: Frédéric-Guillaume avait contracté aux universités de Hollande un air plus froid et une éloquence plus diffuse. Leur origine est également ancienne: mais les Bourbons comptaient au nombre de leurs aïeux plus de souverains que les Hohenzollern: ils étaient rois d’une grande monarchie, qui avait eu longtemps des princes parmi leurs vassaux: les autres étaient électeurs d’un pays peu étendu, et alors dépendant en partie des empereurs. La jeunesse de ces princes eut une destinée à peu près semblable; le Roi, mineur, poursuivi dans son royaume par la Fronde et les princes de son sang, fut, d’une montagne éloignée, le spectateur de ce combat que ses sujets rebelles livrèrent à ses troupes au faubourg Saint-Antoine; le Prince électoral, dont le père avait été dépouillé de ses États par les Suédois, fugitif en Hollande, fit son apprentissage de la guerre sous le prince Frédéric-Henri d’Orange, et se distingua aux sièges des forts de Schenk et de Bréda. Louis XIV, parvenu à la régence, soumit son royaume par le poids de l’autorité royale: Frédéric-Guillaume, succédant à son père dans un pays envahi, rentra en possession de son héritage à force de politique et de négociations. Richelieu, ministre de Louis XIII, était un génie du premier ordre; des mesures prises de longue main, soutenues avec courage, jetèrent les fondements solides de grandeur sur lesquels Louis XIV n’eut qu’à bâtir: Schwartzenberg, ministre de George-Guillaume, était un traître, dont la mauvaise administration contribua beaucoup à plonger les États de Brandebourg dans l’abîme où les trouva Frédéric-Guillaume lorsqu’il parvint à la régence. Le monarque français est digne de louange, pour avoir suivi le chemin de la gloire que Richelieu lui avait préparé: le héros allemand fit plus, il se fraya le chemin seul. Ces princes commandèrent tous deux leurs armées: l’un, ayant sous lui les plus célèbres capitaines de l’Europe; se reposant de ses succès sur les Turenne, les Condé, les Luxembourg; encourageant l’audace et les talents, et excitant le mérite par l’ardeur de lui plaire. Il aimait plus la gloire que la guerre; il faisait des campagnes par grandeur; il assiégeait des villes, mais il évitait les batailles, assista à cette campagne fameuse dans laquelle ses généraux enlevèrent toutes les places de Flandre aux Espagnols; à la belle expédition par laquelle Condé assujettit la Franche-Comté, en moins de trois semaines, à la France; il encourage ses troupes par sa présence, lorsqu’elles passèrent le Rhin au fameux gué du Tolhuys, action que l’idolâtrie des courtisans et l’enthousiasme des poètes fit passer pour miraculeuse. L’autre, n’ayant qu’à peine des troupes, et manquant de généraux habiles, suppléa lui seul par son puissant génie aux secours qui lui manquaient: il formait ses projets et les exécutait; s’il pensait en général, il combattait en soldat; et par rapport aux conjonctures où il se trouvait, il regardait la guerre comme sa profession. Au passage du Rhin j’oppose la bataille de Varsovie, qui dura trois jours, et dans laquelle le Grand Électeur fut un des principaux instruments de la victoire. A la conquête de la Franche-Comté j’oppose la surprise de Rathenow, et la bataille de Fehrbellin, où notre héros, à la tête de cinq mille cavaliers, défit les Suédois, et les chassa au delà de ses frontières; et, si ce fait ne paraît pas assez merveilleux, j’y ajoute l’expédition de Prusse, où son armée vola sur une mer glacée, fit quarante milles en huit jours, et où le nom seul de ce grand prince chassa, pour ainsi dire, sans combattre, les Suédois de toute la Prusse. Les actions du Monarque nous éblouissent par la magnificence qu’il y étale, par le nombre de troupes qui concourent à sa gloire, par la supériorité qu’il acquiert sur tous les autres rois, et par l’importance des objets, intéressants pour toute l’Europe: celles du Héros sont d’autant plus admirables, que son courage et son génie y font tout, qu’avec peu de moyens il exécute les entreprises les plus difficiles, et que les ressources de son esprit se multiplient à mesure que les obstacles augmentent. Les prospérités de Louis XIV ne se soutinrent que pendant la vie des Colbert, des Louvois, et des grands capitaines que la France avait portés: la fortune de Frédéric-Guillaume fut toujours égale, et l’accompagna tant qu’il fut à la tête de ses propres armées. Il paraît donc que la grandeur du premier était l’ouvrage de ses ministres et de ses généraux, et que l’héroïsme du second n’appartenait qu’à lui-même. Le Roi ajouta par ses conquêtes, la Flandre, la Franche-Comté, l’Alsace et, en quelque façon, l’Espagne à sa monarchie, en attirant sur lui la jalousie de tous les princes de l’Europe: l’Électeur acquit par ses traités, la Poméranie, le Magdebourg, le Halberstadt et Minden, qu’il incorpora au Brandebourg; et il se servit de l’envie qui déchirait ses voisins, de sorte qu’ils devinrent les instruments de sa grandeur. Louis XIV était l’arbitre de l’Europe par sa puissance, qui en imposait aux plus grands rois: Frédéric-Guillaume devint l’oracle de l’Allemagne par sa vertu, qui lui attira la confiance des plus grands princes. Pendant que tant de souverains portaient impatiemment le joug du despotisme que le roi de France leur imposait, le roi de Danemark et d’autres princes soumettaient leurs différends au tribunal de l’Électeur, et respectaient ses jugements équitables. François Ier avait essayé vainement d’attirer les beaux-arts en France: Louis XIV les y fixa; sa protection fut éclatante; le goût attique et l’élégance romaine renaquirent à Paris; Uranie eut un compas d’or entre ses mains; Calliope ne se plaignit plus de la stérilité de ses lauriers; et des palais somptueux servirent d’asile aux Muses. George-Guillaume fit des efforts inutiles pour conserver l’agriculture dans son pays: la guerre de trente ans, comme un torrent ruineux, dévasta tout le nord de l’Allemagne. Frédéric-Guillaume repeupla ses États; il changea des marais en prairies, des déserts en hameaux, des ruines en villes; et l’on vit des troupeaux nombreux dans des contrées où il n’y avait auparavant que des animaux féroces. Les arts utiles sont les aînés des arts agréables; il faut donc nécessairement qu’ils les précèdent. Louis XIV mérita l’immortalité pour avoir protégé les arts: la mémoire de l’Électeur sera chère à ses derniers neveux, parce qu’il ne désespéra point de sa patrie. Les sciences doivent des statues à l’un, dont la protection libérale servit à éclairer le monde: l’humanité doit des autels à l’autre, dont la magnanimité repeupla la terre. Mais le Roi chassa les réformés de son royaume, et l’Électeur les recueillit dans ses États. Sur cet article, le prince superstitieux et dur est bien inférieur au prince tolérant et charitable; la politique et l’humanité s’accordent à donner sur ce point une préférence entière aux vertus de l’Électeur. En fait de galanterie, de politesse, de générosité, de magnificence, la somptuosité française l’emporte sur la frugalité allemande; Louis XIV avait autant d’avance sur Frédéric-Guillaume, que Lucullus en avait sur Mithridate. L’un donna des subsides en foulant ses peuples: l’autre les reçut en soulageant les siens. En France, Samuel Bernard fit banqueroute pour sauver le crédit de la couronne(22): dans la Marche, la banque des états paya, malgré l’irruption des Suédois, le pillage des Autrichiens et le fléau de la peste. Tous deux firent des traités et les rompirent, l’un par ambition, l’autre par nécessité: les princes puissants éludent l’esclavage de leur parole par une volonté libre et indépendante; les princes qui ont peu de forces manquent à leurs engagements, parce qu’ils sont souvent obligés de céder aux conjonctures. Le Monarque se laissa gouverner vers la fin de son règne par sa maîtresse, et le Héros, par son épouse: l’amour-propre du genre humain serait trop humilié, si la fragilité de ces demi-dieux ne nous apprenait pas qu’ils sont hommes comme nous. Ils finirent tous deux en grands hommes, comme ils avaient vécu: voyant les approches de la mort avec une fermeté inébranlable; quittant les plaisirs, la fortune, la gloire et la vie, avec une indifférence stoïque; conduisant d’une main sûre le gouvernail de l’État, jusqu’au moment de leur mort; tournant leurs dernières pensées sur leurs peuples, qu’ils recommandèrent à leurs successeurs avec une tendresse paternelle; et ayant justifié, par une vie pleine de gloire et de merveilles, le surnom de Grand qu’ils reçurent de leurs contemporains, et que la postérité leur confirme d’une commune voix.
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