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| Oeuvres complètes de Voltaire | Études et textes relatifs à Voltaire | Index du CD-Rom | MÉMOIRES POUR SERVIR A L’HISTOIRE DE LA MAISON DE BRANDEBOURG (Table) FRÉDÉRIC-GUILLAUME LE GRAND ÉLECTEUR. II. Comme les anciennes liaisons que l’Électeur avait eues avec la Suède et avec la France, étaient rompues par la paix qu’il venait de faire avec les Polonais, il trouva à propos d’y suppléer par des liaisons nouvelles, et il fit une alliance avec l’Empereur et le roi de Danemark. Par ce traité, Ferdinand III s’engageait de fournir six mille hommes, et Frédéric-Guillaume, un contingent de trois mille cinq cents hommes, à celles des parties contractantes qui pourraient en avoir besoin. L’archiduc Léopold(1), que dès l’année 1653 son père avait fait élire roi des Romains, malgré la bulle d’or et contre l’intention de la plupart des princes de l’Empire, remplit alors le trône impérial, devenu vacant par la mort de l’empereur Ferdinand III. Cependant le roi de Suède, irrité de ce que l’Empereur et le roi de Danemark faisaient avorter dès leur naissance les projets qu’il avait sur la Pologne, s’en vengea sur le Seeland, où il fit une irruption, et força le roi de Danemark à signer sa paix à Roeskilde. 1658. A peine cette paix fut-elle conclue, que le roi de Danemark la rompit; et le retour de la liberté détruisit l’ouvrage de la contrainte. Frédéric III de Danemark, quoiqu’agresseur, sollicita les secours de l’Empereur et de l’Électeur contre la Suède, et les obtint. Frédéric-Guillaume, prêt à secourir le roi de Danemark, établit le prince d’Anhalt gouverneur de ses États pendant son absence. Il partit de Berlin à la tête de sa cavalerie et de trois mille cuirassiers impériaux; il força les Suédois qui étaient dans le Holstein, à se retirer au delà de l’Eyder, et mit garnison brandebourgeoise et impériale à Gottorp. Après avoir chassé les Suédois de l’île d’Aland, il mit ses troupes en quartier d’hiver en Jutland. 1659. L’année d’après, il ouvrit la campagne par la prise de Friedrichsodde et de l’île de Fionie(2); mais l’entreprise qu’il forma sur l’île de Fuynen(3) lui manqua, à cause que huit vaisseaux de guerre suédois dissipèrent les barques chargées de ses troupes de débarquement. Pour diviser davantage les forces des Suédois, de Souches entra avec les Impériaux et deux mille Brandebourgeois(4) dans la Poméranie citérieure; lui et Starhemberg s’emparèrent de quelques petites villes de l île de Wollin, et mirent le siège devant Stettin. Würtz, qui en était commandant, fit une belle défense. La renommée annonça cette expédition en Danemark, où Wrangel commandait les Suédois; il vola au secours de la Poméranie, débarqua à Stralsund, surprit deux cents Brandebourgeois dans l’île d’Usedom, et jeta seize cents hommes de secours dans Stettin. Würtz ne laissa pas languir ce secours dans l’oisiveté; il fit une furieuse sortie, chassa les Impériaux de leurs approches, encloua leur canon, porta la terreur dans leur camp, et les contraignit de lever le siège, qui avait déjà duré quarante-six jours. La guerre se rapprochait des pays de Brandebourg depuis que Wrangel avait marché en Poméranie; ce qui porta l’Électeur à quitter le Jutland. Il suivit Wrangel: il prit Warnemünde et Tribbesées, battit en personne un détachement de trois cents chevaux auprès de Stralsund, et finit sa campagne par la prise de Demmin. Tandis que la guerre se faisait vivement dans le Holstein et en Poméranie, les Suédois avaient délogé les Polonais du Grand et du Petit-Werder et de la ville de Marienbourg dans la Prusse-Royale: ils en furent chassés l’année d’après par les Impériaux et les Polonais; et Polentz, général(5) de l’Électeur, fit une irruption en Courlande, où il leur prit quelques villes. Il est nécessaire d’ajouter, pour le plus grand éclaircissement de ces faits militaires, que la plupart des villes qui soutenaient des sièges alors, ne résisteraient pas vingt-quatre heures à la manière dont on les attaque à présent, à moins qu’elles ne fussent soutenues par une armée entière. Charles-Gustave mourut à la fleur de son âge, parmi le trouble et les agitations où il avait plongé le Nord. La minorité de son fils Charles XI, qui avait cinq ans, modéra l’instinct belliqueux des Suédois, accoutumés à être animés par l’exemple de leurs maîtres. Jean-Casimir, roi de Pologne, avait abdiqué presque en même temps la couronne(6), et les Polonais avaient élu à sa place Michel Korybut. Après la mort du roi de Suède et l’abdication du Polonais, les animosités cessèrent de part et d’autre. Les parties belligérantes, qui soupiraient après la paix, ne demandaient que leur sûreté; et comme elles se trouvaient toutes dans les mêmes dispositions, elles convinrent d’ouvrir les conférences dans l’abbaye d’Oliva proche de Danzig. Comme l’ambition n’eut aucune part à ces négociations, elles parvinrent bientôt à une fin heureuse(7): on garantit à l’Électeur le traité de Braunsberg, et l’on reconnut sa souveraineté sur la Prusse. Les autres puissances convinrent entre elles de rétablir l’ordre des possessions sur le pied qu’elles avaient été avant le commencement de cette guerre. Les états de la Prusse se soumirent avec peine au traité de Braunsberg: ils prétendaient que la Pologne n’avait aucun droit de disposer de leur liberté. Un gentilhomme, nommé Rode(8), plus séditieux que les autres, fut arrêté; et après que les premiers mouvements de cette révolte se furent apaisés, l’Électeur reçut en personne l’hommage des Prussiens, à Königsberg. 1663. La tranquillité qui régnait dans toute l’Europe, permit à l’Électeur de tourner toute son attention au bien de ses peuples. S’il devenait le défenseur de ses États en temps de guerre, il n’en avait pas moins la noble ambition de leur servir de père en temps de paix: il soulageait les familles ruinées par les ennemis; il relevait les murailles détruites des villes; les déserts devenaient des champs cultivés; les forêts se changeaient en villages, et des colonies de laboureurs nourrissaient leurs troupeaux dans des endroits que les ravages de la guerre avaient rendus l’asile des bêtes sauvages. L’économie rurale, cette industrie si méprisée et si utile, était encouragée par ses soins: on voyait journellement quelques nouvelles créations; et l’on parvint à former le cours d’une rivière artificielle(9) qui, joignant la Sprée à l’Oder, facilitait le commerce de ses provinces, et abrégeait le transport des marchandises tant pour la Baltique que pour l’Océan. Frédéric-Guillaume était plus grand encore par la bonté de son caractère et par son application au bien public, que par ses vertus militaires et sa politique mesurée, qui lui faisaient faire toutes choses de la façon dont il le fallait pour réussir, et dans le temps où elles devaient être faites. La valeur fait les grands héros; l’humanité fait les bons princes. 1666. Durant cette paix, l’Électeur reçut l’hommage éventuel de l’archevêché de Magdebourg, et mit garnison dans cette capitale; il réunit de même à ses domaines la seigneurie de Regenstein, qui était un fief de la principauté de Halberstadt, et maintint ses droits contre les prétentions des ducs de Brunsvic. Après avoir rapporté les soins que l’Électeur prit pour l’intérieur du gouvernement, il sera nécessaire de marquer en peu de mots la part qu’il eut aux affaires générales de l’Europe: il envoya à l’Empereur(10), que les Turcs attaquaient en Hongrie, un secours de deux mille hommes, sous le commandement du duc de Holstein(11); il assista de même Michel Korybut, roi de Pologne, dans la guerre qu’il avait à soutenir contre les infidèles. Ce fut aussi par son entremise que les fils du duc de Lunebourg s’accordèrent touchant l’héritage paternel (1665); et il ajusta avec le duc de Neubourg tous les différends qui restaient à accommoder touchant la succession de Clèves (1666). Les Suédois firent avec lui une alliance défensive, et il conclut à la Haye une quadruple alliance avec le roi de Danemark, la république de Hollande et le duc de Brunsvic, à laquelle l’Empereur accéda. Ces alliances, dont l’objet était d’assurer la tranquillité de l’Allemagne, perdaient de leur force par leur nombre; elles dénotaient trop la supériorité de la France et la faiblesse de l’Empire, dont tant d’États réunis pouvaient à peine s’opposer à la puissance d’un seul monarque. On vit bientôt combien ces précautions des princes de l’Empire étaient vaines. Louis XIV, qui commençait à régner par lui-même, brûlait d’impatience de signaler son règne par quelque action digne d’attacher sur lui les regards de l’Europe: il marcha à la tête de son armée pour attaquer la Flandre espagnole. Une dot, qui n’avait point été payée à Marie-Thérèse, fournit à la France le sujet d’un manifeste: quoique les raisons ne parussent pas aussi valables à Madrid qu’à Paris, Louis XIV crut procéder selon les règles en envahissant les Pays-Bas espagnols, alors défendus par peu de troupes. La France, attentive à prévenir les ligues qui se formaient pour le soutien de l’Espagne, crut qu’il lui convenait de ménager l’amitié de l’Électeur et ce prince promit de ne point se mêler d’une guerre qui en effet lui était étrangère. 1668. Louis XIV s’empara d’une partie de la Flandre espagnole presque sans résistance; l’hiver d’après, il prit la Franche-Comté par les soins du prince de Condé, qui, envieux de la belle campagne que Turenne avait faite en Flandre, voulut le surpasser par celle qu’il fit alors. Les Espagnols, dans ce pressant besoin eurent recours aux Hollandais qu’ils avaient autrefois opprimés et méprisés; et cette république les protégea dans cette occasion contre les entreprises du roi de France. De Witt, pensionnaire de Hollande, le chevalier Temple, ministre d’Angleterre, et Dohna, ambassadeur de Suède, résolurent d’arrêter les progrès de Louis XIV; bientôt après, la Suède, la Hollande et l’Angleterre conclurent une alliance à la Haye. Louis XIV dissipa cet orage, en proposant lui-même la paix aux Espagnols; elle se conclut effectivement à Aix-la-Chapelle. Les conditions en furent que le Roi garderait les places de la Flandre qu’il avait conquises, et qu’il rendrait la Franche-Comté aux Espagnols. Les Hollandais auraient bien voulu qu’il eût rendu la Flandre; mais quelques soins qu’ils prissent pour y porter ce prince, ce fut d’autant plus inutilement, qu’il était irrité contre les Hollandais, et que, méditant de s’en venger, la Flandre lui devenait d’autant plus nécessaire. 1670. Les desseins que Louis XIV formait sur les Provinces-Unies, n’étaient pas si cachés qu’il n’en transpirât quelque chose: ceux qui sont les moins intéressés dans les affaires, y sont souvent les plus clairvoyants. Frédéric-Guillaume prévit que la paix que la France venait de faire avec l’Espagne, pourrait devenir funeste aux Hollandais; il essaya de détourner l’orage qui menaçait cette république. Louis XIV, bien loin d’adopter des sentiments aussi pacifiques, tâcha d’entraîner l’Électeur lui-même dans la guerre qu’il voulait faire aux Hollandais: il chargea de cette commission le prince de Furstenberg, qui se rendit à Berlin; et ce prince vit avec étonnement un souverain qui préférait les sentiments de l’amitié et de la reconnaissance aux amorces de l’intérêt et aux appas de l’ambition. 1671. Il se forma bientôt une ligue pour le soutien des Provinces-Unies: l’électeur de Brandebourg et celui de Cologne, l’évêque de Münster et le duc de Neubourg, signèrent ce traité à Bielefeld; mais à peine cet engagement fut-il pris, que l’Électeur de Cologne et le duc de Neubourg(12) passèrent dans le parti contraire. La Hollande, attaquée par la France en 1672, harcelée en même temps par l’électeur de Cologne et l’évêque de Münster, était dans une situation à n’oser attendre des secours de la générosité de ses alliés. Les malheureux font une expérience certaine du coeur humain: le déclin de leur fortune est comme un thermomètre qui indique en même temps le refroidissement de leurs amis. Leurs provinces étaient conquises par Louis XIV: leurs troupes, intimidées et fautives et la ville d’Amsterdam, sur le point d’être prise: dans cet état, comment osaient-elles espérer qu’un prince eût l’âme assez magnanime pour affronter les hasards que cette république avait à craindre pour elle et pour ses défenseurs, en s’opposant au monarque le plus puissant et le plus heureux de l’Europe, dans le cours triomphant de ses prospérités? Cependant ce défenseur se trouva: et Frédéric-Guillaume eut l’âme assez grande pour conclure une alliance avec cette république, lorsque toute l’Europe comptait la voir submergée par les flots, sur lesquels elle avait régné avec un empire si absolu. Il s’engagea de fournir un corps de vingt mille hommes, dont la moitié devait être à la paye de la République; l’Électeur et la Hollande se promirent de plus de ne point faire de paix séparée avec leurs ennemis. Peu de temps après, l’empereur Léopold accéda à cette alliance. Cependant les succès rapides de Louis XIV avaient fait changer la forme du gouvernement de Hollande: le peuple, que la calamité publique et les intrigues du prince d’Orange rendaient furieux, accusa le Pensionnaire de tous ses malheurs et se vengea sur les frères de Witt, avec une cruauté inouïe des maux que la Hollande avait à souffrir. Guillaume d’Orange fut élu stadhouder tumultuairement par le peuple; et ce prince âgé de dix-neuf ans(13), devint l’ennemi le plus infatigable que l’ambition de Louis XIV ait eu à combattre. L’Électeur, parent du nouveau stadhouder, s’empressa de le secourir; à peine eut-il assemblé ses troupes, qu’il s’avança à Halberstadt, où Montécuculi le joignit avec dix mille Impériaux. Il continua incontinent sa marche vers la Westphalie; sur le bruit de son approche, Turenne quitta la Hollande, prit quelques villes dans le pays de Clèves, et vint à sa rencontre à la tête de trente mille Français. La ville de Groningue évacuée par l’évêque de Münster, et le siège de Mastricht levé par les Français, furent les seuls fruits de cette diversion. L’Électeur voulait combattre Turenne, et marcher tout droit au secours des Hollandais mais Montécuculi, qui avait des ordres secrets de ne point agir offensivement, ne voulut point y consentir; il allégua toute sorte de mauvaises raisons pour en dissuader l’Électeur, qui, n’étant pas assez puissant pour agir avec ses propres forces, fut contraint de se conformer aux intentions de l’Empereur. Il marcha donc du côté de Francfort-sur-le-Main, en donnant avis au prince d’Orange des raisons de sa conduite; cette marche obligea pourtant Turenne de repasser le Rhin à Andernach, et débarrassa les Hollandais de trente mille ennemis. Turenne aurait été suivi, si la chose n’avait dépendu que de l’Électeur; il avait fait des préparatifs pour passer le Rhin à Nierstein: mais Montécuculi s’y opposa hautement, et lui déclara que les Impériaux ne passeraient pas cette rivière. La campagne s’écoula ainsi infructueusement; et l’Électeur prit ses quartiers d’hiver en Westphalie. 1673. Les Français profitèrent de cette inaction: Turenne passa le Rhin à Wésel, s’empara des duchés de Clèves et de la Mark, et s’avança vers le Wéser; et l’évêque de Münster tenta inutilement de prendre Bielefeld. On conseilla à l’Électeur de remettre ses affaires à la décision d’une bataille; le prince d’Anhalt(14) était de cet avis, et le fortifiait de bonnes raisons: il soutint que si Turenne était battu, il serait obligé de repasser le Rhin; et que, s’il était vainqueur, il ne pouvait pas poursuivre les troupes vaincues, à cause qu’il se serait trop éloigné des frontières de la France. L’Électeur penchait assez pour cet avis. C’était un dimanche; et les ministres, autant timides vis-à-vis des Français qu’envieux de la réputation du prince d’Anhalt, engagèrent le prédicant à allonger son discours: le sermon dura près de trois heures(15); ce qui leur donna le temps d’arranger les choses, de façon que ce projet vint à manquer. Les troupes de l’Empereur refusèrent d’agir; et l’Électeur crut qu’il n’était pas assez fort pour se mesurer seul contre la France, sans le secours de ses alliés. Ce prince, ne pouvant pas vaincre Turenne par les armes, le vainquit dans cette campagne par générosité. Un Français, nommé Villeneufve, qui était dans le camp de Turenne, offrit à l’Électeur(16) d’assassiner son général: Frédéric-Guillaume eut horreur de ce crime, et avertit Turenne de se garder du traître, ajoutant qu’il embrassait avec plaisir l’occasion de lui témoigner que l’estime qu’il avait pour son mérite, n’était point altérée par le mal que les Français avaient fait souffrir à ses provinces. Les Hollandais devaient les subsides qu’ils s’étaient chargés de payer; l’Empereur et l’Espagne n’avaient point encore pris parti contre la France, et toutes les provinces que l’Électeur possédait en Westphalie étaient perdues. Tant de raisons, jointes à son impuissance, disposèrent Frédéric-Guillaume à faire son accommodement avec la France: la paix fut conclue à Vossem, et Louis XIV la ratifia dans son camp devant Mastricht. On lui rendit toutes ses provinces, à l’exception des villes de Rees et de Wésel, que les Français gardèrent jusqu’à ce que la paix avec la Hollande fût conclue. L’Électeur promit de ne plus assister les Hollandais, se réservant toutefois la liberté de défendre l’Empire au cas où il fût attaqué: le reste de ces articles de paix roulait sur l’indemnisation des dommages qu’avaient faits les troupes françaises, que Louis XIV promit de payer à l’Électeur. Tous les efforts qu’il fit pour disposer le roi de France à comprendre les Hollandais dans cette paix, furent inutiles; il s’était sacrifié pour sauver cette malheureuse république. Si tant de princes plus puissants que lui eussent imité en partie sa générosité, la Hollande aurait été sauvée plus tôt, et l’Électeur ne se serait pas vu contraint de plier sous la puissance du roi le plus formidable de l’Europe. Louis XIV avait terrassé les Hollandais, obligé leurs alliés à les abandonner, et contenu les deux maisons d’Autriche dans l’inaction; cependant l’arc de triomphe qu’on lui fit ériger devant la porte Saint-Denis pour la conquête de la Hollande, n’était pas encore achevé que cette conquête fut perdue. Les Français avaient occupé trop de places, ce qui affaiblit considérablement leurs armées; ils avaient négligé de s’emparer d’Amsterdam, l’âme de cet État; les Hollandais lâchèrent leurs écluses pour se sauver; Turenne ne put empêcher la jonction du prince d’Orange et de Montécuculi: toutes ces choses jointes ensemble firent perdre aux Français leur avantage, et les contraignirent d’évacuer la Hollande. Louis XIV, afin de regagner la supériorité d’un autre côté, s’empara de la Franche-Comté (1674); Turenne entra dans le Palatinat; ses troupes y commirent des excès énormes. L’Électeur palatin, qui de son château avait vu brûler plusieurs villages, s’en plaignit à la diète et l’Empereur, qui avait tranquillement vu subjuguer la Hollande, sortit de sa léthargie pour secourir l’Empire: il rompit avec le roi de France; et c’est peut-être la seule guerre que la maison d’Autriche ait entreprise pour la sûreté et la défense de l’Allemagne. Léopold se joignit à l’Espagne et à la Hollande; et Frédéric-Guillaume s’engagea de conduire seize mille hommes au secours de l’Empire; les Hollandais et les Espagnols lui promirent de le soulager en partie dans l’entretien de ses troupes. Comme Louis XIV attaquait l’Empire, la résolution que l’Électeur prit de le secourir dans cette occasion, n’était point contraire aux engagements qui subsistaient avec la France depuis la paix de Vossem. Le commencement de cette campagne fut malheureux pour les alliés: le prince d’Orange venait d’être battu à Seneffe par le prince de Condé; Turenne, qui avait passé le Rhin à Philippsbourg, remporta une victoire sur le vieux Caprara, combattit le duc de Lorraine, Charles IV, à Sinzheim, et marcha de là à Holzheim, où il défit Bournonville, qui commandait un gros corps d’Impériaux. L’Électeur passa le Rhin à Strasbourg, et joignit Bournonville peu de jours après sa défaite; il trouva les généraux qui commandaient cette armée divisés et animés les uns contre les autres, et plus occupés à se nuire qu’à vaincre les ennemis. Depuis la jonction des Brandebourgeois, l’armée impériale était forte de plus de cinquante mille hommes; l’Électeur, qui cherchait la gloire et qui voulait combattre, pressa Bournonville d’y consentir, mais vainement. L’armée prit le camp de Kochersberg; les Brandebourgeois s’emparèrent du petit château de Wasselheim; et Turenne, qui méditait un plus grand coup, repassa la Sarre et se retira en Lorraine. Ainsi se perdit infructueusement cette campagne, où les troupes de l’Empire manquant de profiter de leur supériorité, laissèrent à leurs ennemis le temps et les moyens de leur porter les coups les plus dangereux. L’Électeur établit ses quartiers depuis Colmar jusqu’à Masmünster, et les Impériaux bloquèrent Brisach. Turenne était toujours bien fort vis-à-vis d’une armée ou régnait la discorde. Il reçut un secours de dix mille hommes de l’armée de Flandre; après avoir reculé comme Fabius, il avança comme Annibal. L’Électeur avait prévu ce qui devait arriver, et il avait conseillé à Bournonville, à différentes reprises, de resserrer ses quartiers éparpillés. Bournonville était confiant; la retraite des Français l’endormait dans une sécurité dont on ne put pas le faire sortir: il ne voulut jamais consentir à rapprocher ses quartiers. Cependant Turenne passe les défilés de Thann et de Belfort, pénètre dans les quartiers des Impériaux, en enlève deux, fait prisonnier un régiment des dragons brandebourgeois(17), bat Bournonville dans le Sundgau auprès de Mülhausen, et poursuit ce général, qui se joint en hâte à l’Électeur, qui avait assemblé ses troupes à Colmar. Turenne arrive, il présente sa première ligne vis-à-vis du front de ce camp, qui était inattaquable, et le tourne avec la seconde. L’Électeur, posté dans un terrain serré, pris en flanc par Turenne, et contrarié par Bournonville, décampa pendant la nuit, et repassa le Rhin à Strasbourg. Les Impériaux levèrent le siège de Brisach, et les Français devinrent les maîtres de l’Alsace. Frédéric-Guillaume prit ses quartiers en Franconie avec ses Brandebourgeois. Les mauvais succès que l’Électeur eut dans cette campagne, ne doivent pas surprendre ceux qui connaissent les principes selon lesquels se conduit la cour de Vienne. Les ministres de l’Empereur étaient bien inférieurs aux ministres du roi de France, et Bournonville ne pouvait pas se comparer à Turenne. A Vienne, des ministres qui n’étaient que politiques, dressaient dans la retraite de leur cabinet des projets de campagne qui n’étaient point militaires, et ils prétendaient mener les généraux par la lisière, dans une carrière où il faut voler pour la remplir. A Versailles, des ministres qui savaient que le détail des expéditions militaires n’était pas leur fort, s’en tenaient aux idées générales des projets de campagne, et croyaient les Condé et les Turenne d’assez grands hommes pour s’en rapporter à eux sur la manière de les exécuter(18). Les généraux français, presque souverains dans leurs armées, s’abandonnaient à la libre impulsion de leur génie; ils profitaient de l’occasion lorsque se présentait, au lieu que les ennemis la perdaient souvent par l’envoi de courriers qui demandaient à l’Empereur la permission d’entreprendre des choses qui n’étaient plus faisables à leur retour. L’Empereur, qui dans ses armées décorait l’Électeur de la représentation, ne mettait sa confiance qu’en ses propres généraux, de là vint que Montécuculi fit manquer les projets de la campagne de 1672, et que Bournonville fut cause des malheurs qu’on éprouva en Alsace. Le conseil de Vienne, qui n’était point sur les lieux, intimidé par la perte des batailles de Seneffe, de Sinzheim et de Holzheim, pensait que l’Allemagne serait perdue s’il risquait la quatrième; ajoutons à cela la mésintelligence des généraux de l’Empereur: et ces raisons prises ensemble firent que Frédéric-Guillaume ne parut jamais aussi admirable à la tête des Impériaux qu’à la tête de ses propres troupes. 1675. Pendant que Turenne assurait les frontières de la France par son habileté, le conseil de Louis XIV travaillait à le débarrasser d’un ennemi dangereux; et, afin de séparer Frédéric-Guillaume des Impériaux, la France lui suscita une diversion qui le rappela dans ses propres États. Quoiqu’en 1673 la Suède eût fait une alliance défensive avec l’Électeur, la France trouva le moyen de la rompre, et Wrangel entra dans les Marches de Brandebourg à la tête d’une armée suédoise. Le prince d’Anhalt, qui en était gouverneur, se plaignit amèrement de cette irruption: Wrangel se contenta de lui répondre que les Suédois se retireraient avec leurs troupes, dès que l’Électeur aurait fait sa paix avec la France. Le prince d’Anhalt informa l’Électeur de la désolation de ses États, et des pillages que les Suédois y exerçaient; et comme il avait trop peu de troupes pour se présenter devant une armée, l’Électeur approuva qu’il se renfermât dans Berlin pour y attendre son arrivée. Tandis que les troupes brandebourgeoises se refaisaient des fatigues de la campagne d’Alsace dans les quartiers d’hiver de la Franconie, les paysans de la Marche, désespérés des vexations des Suédois, s’attroupèrent et remportèrent quelques avantages sur leurs ennemis. Ils avaient formé des compagnies; l’on voyait sur leurs drapeaux le nom de l’Électeur, avec cette légende: « Pour le prince et pour la patrie, Nous sacrifierons notre vie. » Wrangel, qui tenait pourtant une espèce d’ordre parmi les Suédois, tomba malade; et son inaction augmenta les concussions et les pillages: les églises n’étaient point épargnées; et l’avidité intéressée du soldat le poussa aux plus grandes cruautés. Les Marches qui soupiraient après leur libérateur, ne l’attendirent pas longtemps: Frédéric-Guillaume, qui se préparait à se venger de la mauvaise foi des Suédois, partit de ses quartiers de la Franconie, et arriva le 11 de juin à Magdebourg(19). Il fit fermer les portes de cette forteresse incontinent après son arrivée, et il usa de toutes les précautions possibles, pour dérober aux ennemis les nouvelles de son approche. L’armée passa l’Elbe vers le soir(20), et arriva par des chemins détournés, la nuit d’après, aux portes de Rathenow. Il fit avertir de son arrivée le baron de Briest(21), qui était dans cette ville, et concerta avec lui en secret les moyens de surprendre les Suédois. Briest s’acquitta habilement de sa commission: il donna un grand souper aux officiers du régiment de Wangelin, qui étaient en garnison à Rathenow(22); les Suédois s’y livrèrent sans retenue aux charmes de la boisson; et, pendant qu’ils cuvaient leur vin, l’Électeur fit passer la Havel sur différents bateaux à des détachements d’infanterie, pour assaillir la ville de tous les côtés. Le général Derfflinger, se disant commandant d’un parti suédois poursuivi par les Brandebourgeois, entra le premier dans Rathenow. Il fit égorger les gardes, et en même temps toutes les portes furent forcées; la cavalerie nettoya les rues, et les officiers suédois eurent de la peine à se persuader à leur réveil, qu’ils étaient prisonniers d’un prince qu’ils croyaient encore avec ses troupes dans le fond de la Franconie. Si dans ces temps les postes avaient été établies comme à présent, cette surprise aurait presque été impossible; mais c’est le propre des grands hommes de mettre à profit jusqu’aux moindres avantages. L’Électeur, qui savait de quel prix sont les moments à la guerre, n’attendit point à Rathenow que toute son infanterie l’eût joint: il marcha avec sa cavalerie droit à Nauen, afin de séparer le corps des Suédois qui était auprès de Brandebourg, de celui qui était auprès de Havelberg. Quelque diligence qu’il fit dans cette conjoncture décisive, il ne put point prévenir les Suédois, qui avaient quitté Brandebourg au bruit de son approche, et s’étaient retirés par Nauen une heure avant qu’il arrivât. Il les suivit avec vivacité; et il apprit par la déposition des prisonniers et des déserteurs, que ce corps marchait à Fehrbellin, où il s’était donné rendez-vous avec celui de Havelberg. L’armée brandebourgeoise consistait en cinq mille-six cents chevaux; elle n’avait point d’infanterie, et menait cependant douze canons avec elle. Les Suédois comptaient dix régiments d’infanterie et huit cents dragons dans leur camp. Malgré l’inégalité du nombre et la différence des armes, l’Électeur ne balança point d’aller aux ennemis, afin de les combattre. Le 18 de juin, il marche aux Suédois; il confie seize cents chevaux de son avant-garde au prince de Hombourg(23), avec ordre de ne rien engager, mais de reconnaître l’ennemi. Ce prince part; et, après avoir traversé un bois, il voit les troupes suédoises campées entre les villages de Hakenberg et de Tarmow ayant un marais à leur dos, le pont de Fehrbellin au delà de leur droite, et une plaine rase devant leur front. Il pousse les grand’gardes, les poursuit et les mène battant jusqu’au gros de leur corps, les troupes sortent en même temps de leur camp, et se rangent en bataille; le prince de Hombourg, plein d’un courage bouillant, s’abandonne à sa vivacité, et engage un combat qui aurait eu une fin funeste, si l’Électeur, averti du danger dans lequel il se trouvait, ne fût accouru à son secours. Frédéric-Guillaume, dont le coup d’oeil était admirable et l’activité étonnante, fit dans l’instant sa disposition: il profita d’un tertre pour y placer sa batterie; il en fit faire quelques décharges sur les ennemis. L’infanterie suédoise en fut ébranlée; et lorsqu’il vit qu’elle commençait à flotter, il fondit avec toute sa cavalerie sur la droite des ennemis, l’enfonça et la défit. Les régiments suédois du corps et d’Ostrogothie furent entièrement taillés en pièces; la déroute de la droite entraîna celle de la gauche; les Suédois se jetèrent dans des marais, où ils furent tués par les paysans, et ceux qui se sauvèrent, s’enfuirent par Fehrbellin, où ils rompirent le pont derrière eux. Il est digne de la majesté de l’histoire de rapporter la belle action que fit un écuyer de l’Électeur dans ce combat. L’Électeur montait un cheval blanc; Froben, son écuyer, s’aperçut que les Suédois tiraient plus sur ce cheval, qui se distinguait par sa couleur, que sur les autres il pria son maître de le troquer contre le sien(24), sous prétexte que celui de l’Électeur était ombrageux; et à peine ce fidèle domestique l’eut-il monté quelques moments, qu’il fut tué, et sauva ainsi par sa mort la vie à l’Électeur. Ce prince, qui n’avait point d’infanterie, ne put ni forcer le pont de Fehrbellin, ni poursuivre l’ennemi dans sa fuite; il se contenta d’établir son camp sur ce champ de bataille où il avait acquis tant de gloire; il pardonna au prince de Hombourg d’avoir exposé avec tant de légèreté la fortune de tout l’État, en lui disant: « Si je vous jugeais selon la rigueur des lois militaires, vous auriez mérité de perdre la vie; mais à Dieu ne plaise que je ternisse l’éclat d’un jour aussi heureux, en répandant le sang d’un prince qui a été un des principaux instruments de ma victoire! » Les Suédois perdirent, dans cette journée aussi célèbre que décisive, deux étendards, huit drapeaux, huit canons, trois mille hommes, et grand nombre d’officiers. Derfflinger arriva avec l’infanterie, les poursuivit le lendemain, fit beaucoup de prisonniers, et reprit, avec leur bagage, une partie du butin qu’ils avaient fait dans les Marches de Brandebourg. L’armée suédoise, qui était fondue et réduite à quatre mille combattants, se retira par Ruppin et Wittstock, dans le duché de Mecklenbourg. Peu de capitaines ont pu se vanter d’avoir fait une campagne pareille à celle de Fehrbellin. L’Électeur forme un projet aussi grand que hardi, et l’exécute avec une rapidité étonnante: il enlève un quartier des Suédois, lorsque l’Europe le croyait encore en Franconie; il vole aux plaines de Fehrbellin, où les ennemis s’assemblaient; il rétablit un combat engagé avec plus de courage que de prudence; et, avec un corps de cavalerie inférieur et harassé des fatigues d’une longue marche, il parvient à battre une infanterie nombreuse et respectable, qui avait subjugué par sa valeur l’Empire et la Pologne: par l’habileté de sa conduite, il laisse à juger ce qu’il aurait fait, s’il avait été le maître d’agir en Alsace selon sa volonté. Cette expédition, aussi brillante que valeureuse, mérite qu’on lui applique le veni, vidi, vici, de César. Il fut loué par ses ennemis, béni par ses sujets; et sa postérité date de cette fameuse journée, le point d’élévation où la maison de Brandebourg est parvenue dans la suite. Les Suédois, battus par l’Électeur, furent déclarés ennemis de l’Empire, pour l’avoir attaqué dans un de ses membres; s’ils avaient été secondés de la fortune, peut-être auraient-ils trouvé des alliés. L’Électeur, fort des secours des Impériaux et des Danois, attaqua à son tour les Suédois dans leurs provinces: il entra en Poméranie, et se rendit maître des trois principaux passages de la Peene. Les Brandebourgeois prirent la ville de Wolgast et l’île de Wollin; et Wismar ne se rendit aux Danois qu’après que le prince de Hombourg les eut joints avec un renfort des troupes électorales. Les intérêts qui liaient également le roi de Danemark et le Grand Électeur dans la guerre qu’ils faisaient aux Suédois, furent resserrés plus étroitement par une alliance qu’ils conclurent en semble au commencement de l’année 1676. La forte garnison que les Suédois avaient à Stralsund, incommodée du voisinage des troupes brandebourgeoises, tenta, pendant l’hiver, de les déloger de l’île de Wollin: Mardefeld y passa avec un détachement suédois, et assiégea les troupes électorales qui en défendaient la capitale. La vigilance du maréchal Derfflinger leur fit payer assez cher leur entreprise: il rassembla quelques-uns de ses quartiers, passa dans l’île de Wollin, battit Mardefeld, et l’aurait entièrement défait, si le Suédois n’eût gagné ses vaisseaux en hâte et ne se fût sauvé à Stralsund. Au commencement de la campagne, la Baltique se vit couverte de deux puissantes flottes, qui bloquèrent les Suédois dans leurs ports, et les empêchèrent d’envoyer des secours en Poméranie: l’une était la flotte, les Hollandais envoyaient au secours des alliés, commandée par l’amiral Tromp, le plus grand marin de son siècle; et l’autre était celle du roi de Danemark, sous les ordres de l’amiral Juel, qui ne le cédait guère en réputation au premier; les capres brandebourgeois se distinguèrent même dans cette campagne, et firent des prises sur les Suédois. Cette nation, prévoyant qu’il lui serait impossible de résister au nombre d’ennemis qu’elle venait de s’attirer, hasarda quelques propositions de paix, pour détacher l’Électeur de ses alliés, et peut-être même pour le commettre avec eux; voici comme la Suède s’y prit.
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