OEUVRES HISTORIQUES DE FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE
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MÉMOIRES POUR SERVIR A L’HISTOIRE DE LA MAISON DE BRANDEBOURG (Table)

FRÉDÉRIC-GUILLAUME

LE GRAND ÉLECTEUR.

I.

Frédéric-Guillaume naquit à Berlin le 6 de février(1) 1620. Il était digne du nom de Grand que ses peuples et ses voisins lui ont donné d’une commune voix. Le ciel l’avait formé exprès pour rétablir, par son activité, l’ordre dans un pays où la mauvaise administration de la régence précédente avait mis une confusion totale, afin d’être le défenseur et le restaurateur de sa patrie, l’honneur et la gloire de sa maison; Le mérite d’un grand roi était uni en lui à la fortune médiocre d’un électeur; au-dessus du rang qu’il occupait, il déploya dans sa régence les vertus d’une âme forte et d’un génie supérieur, tantôt tempérant son héroïsme par sa prudence, et tantôt s’abandonnant à ce bel enthousiasme qui enlève notre admiration. Il rétablit ses anciens États par sa sagesse, et en acquit de nouveaux par sa politique. Il forma ses projets, et lui-même les mit en exécution. Les effets de sa bonne foi furent qu’il assista ses alliés, et les effets de sa valeur, qu’il défendit ses peuples. Dans les dangers imprévus, il trouvait des ressources inopinées; et dans les petites choses, comme dans les affaires importantes, il parut toujours également grand.

L’éducation de ce prince avait été celle d’un héros: il apprit à vaincre dans un âge où le commun des hommes apprend à bégayer ses pensées. Le camp de Frédéric-Henri d’Orange fut son école militaire; il assista aux sièges des forts de Schenk et de Bréda.

Schwartzenberg, ministre de George-Guillaume, connaissant l’esprit transcendant du jeune prince, l’éloigna de la cour de son père, et le tint en Hollande autant qu’il le put, ne sentant pas ses vertus assez pures pour qu’elles soutinssent l’examen d’un surveillant aussi éclairé. Le jeune prince vint cependant trouver son père malgré le ministre; et il fit avec l’Électeur le voyage de Prusse, où la mort de George-Guillaume le mit en possession de ses États.

Frédéric-Guillaume avait vingt ans lorsqu’il parvint à la régence; mais ses provinces étaient en partie entre les mains des Suédois, qui avaient fait de l’Électorat un désert affreux, où l’on ne reconnaissait les villages que par des monceaux de cendres qui empêchaient l’herbe d’y croître, et les villes, que par des décombres et des ruines. Les duchés de la succession de Clèves étaient en proie aux Espagnols et aux Hollandais, qui en tiraient des contributions exorbitantes, et qui les pillaient sous prétexte de les défendre. La Prusse, que Gustave-Adolphe avait envahie peu de temps auparavant, saignait encore des plaies qu’elle avait reçues durant cette guerre.

Dans des conjonctures aussi désespérées, où son héritage était envahi par tant de souverains, prince, sans être en possession de ses provinces, électeur, sans en avoir le pouvoir, allié, sans avoir d’amis, Frédéric-Guillaume commença sa régence; et dans cette première jeunesse qui, étant l’âge des égarements, rend à peine les hommes capables d’obéissance il donna des marques d’une sagesse consommée et de toutes ces vertus qui le rendaient digne de commander aux hommes.

Il commença par établir de l’ordre dans ses finances; il proportionna sa dépense à sa recette, et se défit des ministres dont la mauvaise administration avait le plus contribué aux malheurs de ses peuples. Le comte de Schwartzenberg, qui voyait son autorité limitée, se démit de lui-même de ses emplois. Il était gouverneur de la Marche, président du conseil, grand chambellan et grand commandeur de Malte. Il avait réuni sur lui toutes les charges importantes; il était plus souverain que son maître; et comme il avait été une créature de la maison d’Autriche il se réfugia à Vienne, où il mourut la même année(2). Son fils, qu’il avait fait élire coadjuteur de l’ordre et de la commanderie de Malte, ne fut point reconnu par l’Électeur; ce prince lui fit de plus restituer tous les bailliages appartenant à l’État que le comte son père s’était appropriés.

Après la mort de ce comte, l’Électeur envoya le baron de Burgsdorff à Spandow et à Cüstrin, pour apposer son scellé sur les effets du défunt: les commandants de ces forteresses refusèrent de lui obéir, sous prétexte qu’ils ne dépendaient que de l’Empereur, auquel ils avaient prêté serment. Burgsdorff dissimula; et, sans relever par d’inutiles paroles l’insolence de ce refus, il fit observer Rochow, commandant de Spandow, qu’il saisit un jour que par imprudence il était sorti de sa forteresse. L’Électeur fit trancher la tête à ce sujet rebelle, comme il le méritait(3); et les commandants de ses autres places, intimidés par cet exemple, se rangèrent incontinent à l’obéissance.

1641. Ladislas, roi de Pologne, donna l’investiture de la Prusse à Frédéric-Guillaume, qui la reçut en personne, et s’engagea de lui payer un tribut annuel de cent vingt mille florins, et de ne faire ni trêve ni paix avec les ennemis de cette couronne. 1642. Le baron de Lüben reçut celle de l’Électorat de l’empereur Ferdinand III; mais il n’obtint point celle des duchés de la succession de Clèves, parce que les différends pour cette succession n’étaient pas décidés entre les prétendants.

Après avoir satisfait à ces formalités, l’Électeur ne pensa qu’aux moyens de retirer ses provinces d’entre les mains de ceux qui les avaient usurpées; il négocia, et sa politique le fit rentrer dans la possession de ses biens (1641). Il conclut une trêve(4) pour vingt ans(5) avec les Suédois, qui évacuèrent la plus grande partie de ses États; il paya cent quarante mille écus(6) aux garnisons suédoises qui tenaient encore quelques villes, et leur fit livrer mille boisseaux de blé par an; il fit de même un traité avec les Hessois, qui lui remirent une partie du pays de Clèves dont ils s’étaient emparés, et il obtint des Hollandais l’évacuation de quelques autres villes.

Les puissances de l’Europe, enfin lassées d’une guerre dont le poids s’appesantissait, et qui de jour en jour devenait plus ruineuse sentirent toutes un même désir de rétablir la paix entre elles. Les villes d’Osnabrück et de Münster furent choisies comme les lieux les plus propres pour ouvrir les conférences; et Frédéric-Guillaume y envoya ses ministres. 1643.

La multitude des matières, la complication des causes, tant d’ambitieux à contenter, la religion, les prééminences, le compromis de l’autorité impériale et des libertés du corps germanique, tout ce chaos énorme à débrouiller occupa les plénipotentiaires jusqu’à l’année 1647, qu’ils convinrent entre eux des articles principaux de la paix.

Nous ne rapporterons point le traité de Westphalie dans toute son étendue et nous nous contenterons de rendre compte des articles de ce traité qui sont relatifs à cette histoire. La France qui avait épousé les intérêts de la Suède, demandait que ce royaume conservât la Poméranie, en dédommagement des frais que la guerre avait coûtés à Gustave-Adolphe et à ses successeurs et, quoique l’Empire et l’Électeur refusassent de se désister de la Poméranie, on convint enfin que Frédéric-Guillaume céderait aux Suédois la Poméranie citérieure, les îles de Rügen et de Wollin, les villes de Stettin, de Garz, de Gollnow, et les trois embouchures de l’Oder; ajoutant que si les descendants mâles de la ligne électorale venaient à manquer, la Poméranie et la Nouvelle-Marche retomberaient à la Suède, et qu’en attendant il serait permis aux deux maisons de porter les armes de ces provinces. En équivalent de cette cession, on sécularisa en faveur de l’Électeur les évêchés de Halberstadt, de Minden et de Cammin, dont on le mit en possession, de même que du comté de Hohnstein et de Regenstein; et il reçut l’expectative sur l’archevêché de Magdebourg, dont Auguste de Saxe était alors administrateur. Quant à la religion, on convint que la luthérienne et la calviniste seraient désormais autorisées dans le Saint-Empire romain.

1648. Cette paix, qui sert de base à toutes les possessions et à tous les droits des princes d’Allemagne dont Louis XIV devint le garant, fut publiée l’année 1648.

L’Électeur, dont on avait ainsi fixé les intérêts, conclut l’année suivante un nouveau traité avec les Suédois pour le règlement des limites, et pour l’acquit de quelques dettes, dont la Suède ne voulut payer que le quart; ce ne fut que l’année 1650 que l’Électorat, la Poméranie et les duchés de Clèves, furent entièrement évacués par les Suédois(7) et par les Hollandais.

Le duc de Neubourg pensa jeter alors les affaires dans la même confusion dont on venait de les tirer avec tant de peine: il s’avisa de persécuter avec vigueur les protestants du duché de Juliers et de Berg; sur quoi Frédéric-Guillaume se déclara leur protecteur, et envoya son général Sparr avec quelques troupes sur le territoire du Duc, lui faisant en même temps proposer un accommodement par la médiation des Hollandais.

Charles IV, duc de Lorraine, prince errant et vagabond, chassé de ses États par la France, et qui avec un petit corps de troupes menait plutôt la vie d’un Tartare que d’un souverain, vint dans ces entrefaites au secours du duc de Neubourg. Son arrivée pensa faire évanouir les dispositions pacifiques des deux partis; on s’accorda cependant: quant à l’ordre des possessions, on s’en tint au traité de Westphalie(8) et, quant à la liberté de conscience, à ceux qu’on avait faits depuis l’année 1612 jusqu’à l’année 1647.

1654. Dans ces temps, il arriva en Suède un événement dont la singularité attira les yeux de toute l’Europe: la reine Christine abdiqua la couronne de Suède, en faveur de son cousin Charles-Gustave, prince de Deux-Ponts. Les politiques, qui n’ont l’esprit rempli que d’intérêt et d’ambition, condamnèrent beaucoup cette reine; les courtisans, qui cherchent des finesses partout, débitaient que l’aversion qu’elle avait pour Charles-Gustave, qu’on lui voulait faire épouser, avait poussé cette princesse à quitter la souveraineté; les savants la louèrent trop de ce quelle avait renoncé aux grandeurs par amour de la philosophie: si elle avait été véritablement philosophe, elle ne se serait point souillée du meurtre de Monaldeschi, et elle n’aurait point regretté, comme elle le fit à Rome les grandeurs qu’elle avait quittées. Aux yeux des sages la conduite de cette reine ne parut que bizarre; elle ne méritait ni louange ni blâme d’avoir quitté le trône: une action pareille n’acquiert de grandeur que par l’importance des motifs qui la font résoudre, par les circonstances qui l’accompagnent, et par la magnanimité dont elle est soutenue.

A peine Charles-Gustave fut-il monté sur le trône, qu’il s’occupa des moyens de se signaler par les armes. Il s’en fallait de six ans que la trêve que Gustave-Adolphe avait faite avec la Pologne, ne fût expirée: son dessein était de porter Jean-Casimir, qui depuis l’an 1648 avait été élu roi à la place de Ladislas, à renoncer aux prétentions que la couronne de Pologne formait sur celle de Suède, et à lui céder la Livonie. Frédéric-Guillaume, qui se défiait de Charles-Gustave, pénétra dès lors quels étaient ses desseins; mais pour flatter ce prince, il termina par sa médiation les démêlés que la régence suédoise de Stade avait avec la ville de Brême, relatifs aux libertés de cette ville anséatique.

Les Suédois, qui publiaient que leurs armements ne regardaient que la Russie, demandèrent à l’Électeur ses ports de Pillau et de Memel, de même que Gustave-Adolphe avait demandé à George-Guillaume ses forteresses de Cüstrin et de Spandow. Les conjonctures avaient bien changé depuis ces temps-là; et le prince auquel les Suédois s’adressaient, était bien un autre homme que George-Guillaume: l’Électeur rejeta avec hauteur les demandes qu’on lui avait faites avec indiscrétion, ajoutant que si l’intention du roi de Suède était positivement d’attaquer la Russie, il s’engageait de fournir un corps de huit mille hommes pour cette guerre; d’autant plus que les progrès des moscovites en Pologne lui faisaient appréhender qu’ils ne s’approchassent de ses frontières. Cette défaite artificieuse fit connaître aux Suédois que l’Électeur n’était ni timide ni dupe.

Il avertit cependant la république de Pologne du danger qui la menaçait; et celle-là le pria de l’assister de son artillerie, de ses troupes et de ses bons conseils. Cette prière fut suivie d’une ambassade, qui demanda sa médiation afin de hâter son accommodement avec la Suède; et celle-ci, par une autre, qui le pressa de fournir des subsides pour subvenir aux frais de la guerre. L’Électeur, qui connaissait les délibérations tumultueuses de cette république, incertaine dans ses résolutions, légère dans ses engagements, prête à faire la guerre sans en avoir préparé les moyens, épuisée par la rapine des grands et mal obéie par ses troupes, répondit qu’il ne pouvait pas se charger des malheurs qu’il appréhendait, ni sacrifier le bien de ses provinces pour sauver cette république, qui payerait ses services d’ingratitude.

Afin d’assurer la tranquillité de ses États à la veille d’une guerre prête à s’allumer, il fit avec les Hollandais une alliance défensive, qui devait durer huit ans; il rechercha l’amitié de Cromwell cet usurpateur heureux qui, sous le titre de protecteur de sa patrie, y exerçait un despotisme absolu; il essaya de se lier avec Louis XIV, qui, depuis la paix de Westphalie, était devenu l’arbitre de l’Europe; il flatta de même la hauteur de Ferdinand III, afin de l’engager dans ses intérêts mais il ne reçut en réponse que de ces vaines paroles dont la politesse des ministres assaisonne l’âpreté des refus; Ferdinand III augmenta ses troupes, et l’Électeur suivit son exemple.

Les soupçons que l’Électeur avait eus des desseins de la Suède, ne tardèrent pas à se confirmer: un corps de Suédois, commandé par le général de Wittenberg, traversa la Nouvelle Marche sans en avoir fait la réquisition, et marcha vers les frontières de la Pologne: à peine Stenbock attaqua-t-il ce royaume, que deux palatinats de la Haute-Pologne se rendirent à lui.

Comme tout l’effort de la guerre se portait du côté des frontières de la Prusse, l’Électeur y marcha à la tête de ses troupes, afin d’être plus à portée de prendre des mesures, et de les exécuter avec promptitude. Il conclut à Marienbourg une alliance défensive avec les états de la Prusse polonaise, qui roula sur un secours mutuel de quatre mille hommes que se promettaient les parties confédérées, et sur l’entretien des garnisons brandebourgeoises dans Marienbourg, Graudenz et quelques autres villes.

Les Suédois n’étaient pas alors les seuls ennemis de la Pologne: le Czar avait pénétré jusqu’en Lithuanie dès l’année précédente. Cette irruption avait pour prétexte l’omission frivole de quelques titres que la chancellerie polonaise avait oublié de donner au Czar: et il était bien étrange qu’une nation qui ne savait peut-être pas lire, fit la guerre à ses voisins pour la vétille grammaticale d’une adresse de lettre.

Cependant les Suédois, profitant de l’embarras de leurs ennemis, faisaient des progrès considérables; maîtres de la Prusse, ils y prirent des quartiers en s’approchant de Königsberg. Ces entreprises rendaient la situation de l’Électeur plus dure de jour en jour; il touchait au moment qu’il ne pouvait plus conserver sa neutralité sans exposer la Prusse à une ruine inévitable. Comme les Suédois lui avaient fait à plusieurs reprises des propositions avantageuses, il s’attacha à leur fortune, et conclut à Königsberg son traité avec cette couronne, par lequel il se reconnaissait vassal de la Suède, et lui promettait hommage de la Prusse-Ducale, à condition qu’on séculariserait l’évêché de Warmie en sa faveur. Pour fortifier son parti Frédéric-Guillaume entra en alliance avec Louis XIV, qui lui garantit ses provinces situées le long du Rhin et du Wéser.

Il changea depuis, à Marienbourg, son traité avec les Suédois en alliance offensive. Le Roi et l’Électeur eurent ensuite une entrevue en Pologne, où ils convinrent des projets de leur campagne, et surtout des moyens de reprendre Varsovie des mains des Polonais, qui venaient d’en déloger les troupes suédoises. L’Électeur marcha ensuite par la Mazovie, et joignit l’armée suédoise au confluent du Bug et de la Vistule; les alliés passèrent le Bug en même temps que l’armée polonaise passa la Vistule à Varsovie, de sorte qu’il n’y avait plus d’obstacle qui les séparât.

Les ministres de France, d’Avaugour et de Lombres, se flattaient de concilier les esprits par le moyen de leurs négociations; ils passèrent pour cet effet souvent d’un camp à l’autre: mais les Polonais, fiers de leur nombre(9), et méprisant les alliés, dont les forces ne montaient qu’à seize mille hommes, rejetèrent avec insolence toutes les propositions que leur firent ces médiateurs.

L’armée polonaise était dans un camp retranché; sa droite s’étendait vers un marais; et la Vistule, qui coulait en ligne transversale de leur dos vers leur gauche, couvrait en même temps cette aile. Charles-Gustave et Frédéric-Guillaume marchèrent à eux le 28 de juillet(10), de grand matin.

Le Roi, qui menait la première colonne, passa un petit bois, et appuya sa droite à la Vistule; mais le terrain était si étranglé qu’en se déployant il ne pouvait présenter à l’ennemi qu’un front de douze escadrons et de trois bataillons. Le camp des Polonais était fort de cc côté-là et difficile à attaquer, ce qui obligea le Roi de rester en colonne, et la journée se passa en escarmouches et en canonnades. L’Électeur, qui commandait la gauche, laissa le bois que le Roi avait passé, sur sa droite; et comme la nuit survint, l’armée demeura dans cette position, sans repaître et sans quitter les armes, jusqu’au retour de l’aurore.

Le lendemain, 29, l’Électeur s’empara d’une colline qui était vers sa gauche, d’où il découvrit, au delà de ce petit bois, une plaine propre à étendre ses troupes: il fit défiler sa colonne par sa gauche, en la déployant dans la plaine, et assurant son flanc par six escadrons qui le couvraient. Les Tartares aperçurent ce mouvement, et attaquèrent l’Électeur de tous côtés: mais ils furent repoussés, et son aile se forma entièrement dans la plaine; sur quoi les Tartares firent une nouvelle tentative, qui leur réussit aussi mal que la première, et ils se retirèrent en confusion vers leur camp.

Le Roi, voyant qu’il était impossible d’attaquer le retranchement des ennemis du côté de la Vistule, se prépara à changer sa disposition. L’infanterie polonaise, qui faisait mine de sortir de son retranchement, le contint pendant un temps; mais quelques canons, qu’il mit en batterie vis-à-vis des ouvertures de ce retranchement, firent un si grand effet, que toutes les fois que les troupes polonaises essayèrent de déboucher, elles furent mises en confusion, et contraintes d’abandonner leur entreprise. Pendant ce temps, Charles-Gustave, changeant son ordre de bataille, retira ses troupes par le bois qu’il avait passé la veille, et vint se former sur la plaine, à la gauche des troupes que l’Électeur avait déjà déployées.

L’armée polonaise sortit alors de son retranchement par sa droite, et forma un front supérieur à celui des alliés; elle avait disposé toute sa cavalerie sur sa droite, que couvrait un village garni d’infanterie, qui était flanqué et défendu par une batterie placée sur une éminence. Le roi de Suède se porta avec sa gauche sur leur flanc droit; aussitôt les Polonais mirent le feu au village, l’abandonnèrent, et se rallièrent derrière un village plus en arrière, qu’un marais couvrait. Le Roi les poursuivit, et leur gagna le flanc pour la seconde fois; ce qui produisit de la part des Polonais un nouvel incendie de village, et une nouvelle retraite. Dans ce danger, la cavalerie polonaise fit un effort général: elle attaqua les alliés en flanc, en dos et de front, tout à la fois. Comme toutes les troupes étaient disposées pour les bien recevoir, la réserve repoussa ceux qui venaient par derrière; les troupes qui étaient dans les flancs, ceux qui vinrent de ce côté-là; et le corps de bataille les mit en désordre après quelques décharges, de sorte qu’ils fuyaient de tous les côtés. La nuit déroba pour cette fois une victoire complète aux Suédois; ils attendirent sur le champ de bataille, les armes à la main, que le jour vint achever leur triomphe.

Le lendemain, de bonne heure, le roi de Suède jugea à propos de changer son ordre de bataille: il forma ses deux premières lignes d’infanterie, et mit sa cavalerie sur la troisième, à l’exception des cuirassiers et des dragons brandebourgeois, que l’Électeur mit à la droite de ses troupes, trouvant l’occasion convenable de s’en servir.

L’ennemi était demeuré en possession d’un bois situé vis-à-vis de la gauche; on y détacha une brigade d’artillerie, soutenue de cinq cents chevaux: après quelques décharges de canons, la cavalerie chassa l’ennemi du bois et les alliés le firent occuper par deux cents fantassins. Cette opération était d’autant plus nécessaire, que tant que les ennemis restaient maîtres de ce bois, ils protégeaient leur cavalerie, de manière qu’on aurait pu difficilement l’entamer. L’Électeur attaqua alors la cavalerie polonaise, qui était en bataille sur une hauteur, la culbuta dans un marais qu’elle avait à dos, et la dissipa entièrement. L’infanterie ennemie, abandonnée de ses gens de cheval, et ayant perdu ses canons dès la veille, sans attendre les Suédois et les Brandebourgeois, s’enfuit dans une confusion totale; elle passa en hâte la Vistule, dans un si grand désordre, que beaucoup de monde se noya; et ne se croyant pas même en sûreté derrière cette rivière, elle abandonna Varsovie, qui se rendit dès le lendemain aux vainqueurs.

L’armée polonaise perdit six mille hommes dans ces combats différents; et les alliés, fatigués de tant de travaux, et exténués de n’avoir point pris de nourriture depuis trois jours, se trouvèrent hors d’état de poursuivre les vaincus.

Jean-Casimir avait assisté en personne à la défaite de ses troupes; la reine son épouse et quelques-unes des premières sénatrices de ce royaume en avaient été les spectatrices du pont de la Vistule: niais elles ne servirent qu’à multiplier les embarras, la confusion et la honte d’une déroute totale.

Après que l’armée victorieuse eut pris quelque repos, elle fit une marche de six milles d’Allemagne à la poursuite des Polonais; mais l’Électeur laissa quelques troupes aux ordres du roi de Suède, et retourna en Prusse avec le gros de son armée, pour en chasser des Tartares qui y faisaient des incursions. Comme il remarquait le besoin extrême que Charles-Gustave avait de son assistance, il se servit de cette conjoncture avec tant d’habileté, qu’il obtint l’entière souveraineté de la Prusse par le traité de Liebau; la Suède ne se réserva que la succession éventuelle de ce duché. L’Électeur notifia à l’Empereur le gain de la bataille de Varsovie; mais Ferdinand III, qui appréhendait encore les Suédois, qui voyait à contre-coeur la bonne intelligence qui régnait entre eux et les Brandebourgeois, et qui de plus enviait les succès brillants de ces deux héros, se contenta de lui répondre: « Qu’il plaignait les Polonais d’avoir affaire à deux aussi braves princes. »

1657. L’Empereur, qui était alors en paix avec tous ses voisins, crut qu’il était de sa dignité de se mêler des troubles de la Pologne, soit pour défendre ce royaume, soit pour abaisser le roi de Suède, soit pour en profiter lui-même; il envoya Hatzfeld à la tête de seize mille hommes au secours de cette république. Le Danemark épousa également les intérêts de la Pologne, en haine de la Suède. Cette ligue puissante devenait pour Gustave un présage certain de l’inconstance de la fortune. Ferdinand III, non content d’assister les Polonais de ses troupes, voulut les délivrer d’un ennemi redoutable et il sollicita Frédéric-Guillaume, dans les termes les plus pressants, de se détacher des Suédois.

L’Électeur, pressé de tous les côtés, se résolut de prévenir les lois de la nécessité: il se prêta de bonne grâce à ce qu’il n’était pas en état de refuser, et, prévoyant que l’Empereur et le roi de Danemark pouvaient le contraindre de quitter le parti des Suédois en faisant une irruption dans ses États d’Allemagne, il signa à Wehlau sa paix avec les Polonais. Cette couronne reconnut la souveraineté de la Prusse; elle lui céda les bailliages de Lauenbourg et de Bütow, en dédommagement de l’évêché de Warmie: la ville d’Elbing, lui fut engagée moyennant une somme d’argent; et la succession de Prusse fut étendue sur ses cousins les margraves de Franconie; la Pologne et le Brandebourg se promirent un secours réciproque de deux mille hommes; l’Électeur évacua toutes les villes dépendantes de cette république où il avait garnison et ce traité important fut confirmé à Braunsberg(11).

Suite de l'ouvrage


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 NOTES

Note_1 Le 16 février, nouveau style. (Note de l’éditeur.)

Note_2 Le comte de Schwartzenberg ne se démit pas de ses charges, mais mourut, de mort naturelle, revêtu de toutes ses dignités, le 4 (14, nouveau style) mars 1641, à Spandow. (Note de l’éditeur.)

Note_3 Le colonel Maurice-Auguste de Rochow fut en effet arrêté, le 12 mai 1641, et condamné a mort; mais il réussit à s’échapper.

Note_4 A Stockholm; Götze et Leuchtinar furent ses envoyés.

Note_5 Pour deux ans.

Note_6 Qui font près de deux cent mille écus de notre monnaie.

Note_7 On ne fixa définitivement les frontières de la Poméranie que le 14 mai 1653; la Poméranie intérieure fut évacuée par les Suédois dans le mois de juin de la même année.

Note_8 Les duchés de Clèves, de la Mark et de Ravensberg échurent à l’Électeur; Juliers, Berg et Ravenstein, au Duc.

Note_9 Ils avaient quarante mille combattants.

Note_10 Le 18 juillet, vieux style.

Note_11 Bromberg.