DICTIONNAIRE HISTORIQUE ET CRITIQUE DE PIERRE BAYLE
PARIS, DESOER, LIBRAIRE, RUE CHRISTINE, 1820, 16 volumes.
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LA VIE DE M. BAYLE
Revue, corrigée, et considérablement augmentée
dans cette cinquième édition. 1740. (Chronologie)

1705.

Sur la fin de l’année 1705, M. Bayle publia tout à la fois un second et troisième tomes de sa Réponse aux Questions d’un provincial. Dans la préface du second tome il remarqua que ces deux volumes différaient du premier en ce que celui-là contenait beaucoup de diversités littéraires et historiques, et peu de matières, de raisonnement; et qu’au contraire ceux-ci contenaient beaucoup de matières de raisonnement, et peu de diversités littéraires et historiques. « On n’avait point ouï-dire, ajoute-t-il, que personne se fût plaint qu’il y avait trop de matières de raisonnement dans la première partie, et l’on avait su que bien des gens s’étaient plaints de n’y en trouver pas assez. On a donc jugé à propos de changer les proportions, en faisant pré dominer dans cette suite de l’ouvrage ce qui n’était qu’un accessoire dans le premier tome. » Le plan de cet ouvrage lui fournissait naturellement l’occasion d’y faire entrer toute sorte de sujets ; il en profita pour examiner quelques écrits qui venaient de paraître, et où il se trouvait intéressé.

M. King., évêque de Londonderry, et depuis archevêque de Dublin, avait publié un traité sur l’origine du mal(1): M. Bayle examina ses principes; mais comme il n’avait pas ce livre, et qu’il eût été difficile de le trouver en Hollande, il se borna à faire des observations générales sur les longs extraits que M. Bernard en avait donnés dans ses Nouvelles de la république des lettres(2). M. King avait composé cet ouvrage pour lever les difficultés que les manichéens font dans le Dictionnaire de M. Bayle au sujet du mal physique et du mal moral. L’expérience nous apprend que l’homme n’est pas seulement exposé aux maladies, aux douleurs, aux chagrins et à diverses autres sortes de misères, mais encore qu’il est sujet à commettre une infinité de crimes. Il s’agit de concilier ces faits avec les notions communes de la souveraine bonté et de la souveraine sagesse de l’Être infiniment parfait. M. King avait un grand fonds de discernement et de justesse d’esprit. Sa pénétration lui fit comprendre toute l’étendue et toutes les conséquences de la difficulté. Il employa de nouveaux principes pour la résoudre. Il posa que la fin que Dieu s’était proposée, dans la création de l’univers été non pas de se procurer de la gloire, comme le disent la plupart des théologiens, mais d’exercer sa puissance et de communiquer sa bonté ; qu’il n’est pas vrai que la terre n’ait été faite que pour l’homme, et que c’est l’ignorance ou l’orgueil humain qui ont inspiré cette pensée chimérique: que la somme du bonheur qu’il y a dans le monde est au-dessus de celle du malheur qui s’y trouve; qu’on en a une preuve évidente dans l’horreur que les hommes ont pour la mort, et dans la passion violente qu’ils ont pour la vie, lors même qu’ils sont accablés des maux dont ils se plaignent le plus amèrement; que l’homme ayant été tiré de la matière, il est nécessairement sujet aux maladies, à la tristesse, etc.; mais que les passions sont utiles et nécessaires pour la conservation du corps, puisqu’elles avertissent de ce qui pourrait le détruire; que les maux sont tellement liés avec le bien, qu’ils en sont inséparables; que ce sont des inconvénients qui suivent nécessairement des lois de la nature; que le mal physique a été aussi nécessaire à l’universalité des êtres que l’égalité des diamètres est nécessaire à un cercle, et que ces maux nécessaires n’intéressent point la bonté de Dieu.

Mais la grande difficulté regarde le mal moral, c’est-à-dire les mauvais choix de l’homme, les mauvaises déterminations de sa volonté, et, en un mot, tout ce qu’on appelle des vices. Pour la résoudre, M. King a recours au dénouement ordinaire, qui est le franc arbitre; mais il en donne une idée bien différente de celle des autres théologiens. Il le fait consister dans le pouvoir de choisir, indépendamment des autres facultés de l’agent libre et de la qualité des objets. De sorte que ce pouvoir n’est pas déterminé par la bonté des objets, mais les objets sont rendus bons et agréables par son choix et par sa détermination. Cette parfaite indépendance est la source du bonheur de l’homme, puisqu’elle le rend le maître de ses déterminations et l’arbitre de son sort. Par conséquent Dieu aurait troublé la félicité du premier homme dans sa source s’il ne l’eût point laissé dans la liberté de choisir ce qu’il lui plairait. Il fallait donc que l’homme fût capable de faire un mauvais choix et de tomber dans le péché. Dieu ne pouvait empêcher le mauvais usage de la liberté qu’en trois manières. I. En ne créant aucun être doué de cette liberté. II. En employant sa toute puissance pour empêcher que les agents libres n’abusassent de leur liberté. III. En transportant l’homme dans une autre habitation, où il n’y eût eu aucune occasion qui pût le porter à faire un mauvais choix. Mais si aucune de ces trois manières n’a été praticable, il faut conclure que la permission du péché est légitime. Or, I. si Dieu n’eût point créé d’êtres libres, le monde n’eût été qu’une pure machine, incapable d’aucune action, car la matière est mue, mais ne se meut pas. D’ailleurs, Dieu a créé le monde pour exercer ses vertus et pour se plaire dans son ouvrage. Or plus une créature lui est semblable, plus elle est suffisante à elle-même, plus lui doit-elle être agréable. Mais l’on ne saurait douter que celle qui se meut d’elle-même, qui se plaît en elle-même, qui est capable de recevoir et de reconnaître un bienfait, ne soit plus excellente, et ne doive plaire davantage à celui qui l’a faite que celle qui est incapable d’agir, de sentir, de reconnaître un bienfait.

II. Si Dieu interposait sa puissance pour empêcher les mauvais choix de la liberté, il en arriverait de plus grands inconvénients que de l’abus même qu’on peut faire de cette liberté. Il ne faut pas une moindre puissance pour empêcher l’action de la liberté que pour arrêter le cours du soleil. Il faudrait d’ailleurs que Dieu changeât entièrement sa manière d’agir avec les agents libres, qui est de les retenir dans le devoir par les motifs des peines et des récompenses. Il empêcherait ce qui nous plaît le plus dans nos déterminations, qui est d’être bien persuadés que nous aurions pu ne pas nous déterminer. Ce serait vouloir ôter à Dieu l’exercice de l’une des plus excellentes de ses vertus, que de vouloir qu’il interposât sa puissance pour empêcher toutes les mauvaises déterminations de la volonté qui sont l’exercice le plus excellent de sa sagesse et dans lequel elle reluit d’une façon toute particulière.

III. Pour ce qui regarde le troisième moyen d’empêcher les mauvais choix de la liberté, ce serait vouloir détruire entièrement le genre humain, qui a été fait pour habiter sur la terre et non ailleurs. Il est vrai que les bons doivent être un jour transportés dans un autre lieu pour y demeurer éternellement, mais ce n’est qu’après qu’ils auront été préparés sur la terre, comme les sauvageons dans une pépinière, avant que d’être transplantés pour fructifier ailleurs.

C’est ainsi que M. King répondit aux objections fondées sur le mal physique, et sur le mal moral. Comme il suppose que ses adversaires n’admettent point la révélation, il n’emploie que des principes tirés de la lumière naturelle. M. Bayle ne convint pas que son système levât les difficultés, et il le réfuta par plusieurs raisons qu’il développa avec beaucoup de précision et de force.

M. Bernard fournit à M. Bayle le sujet d’un autre article fort important. Il donna un extrait critique de la Continuation des Pensées sur les comètes(3), et attaqua M. Bayle sur la question : Si le consentement général des peuples est une preuve de l’existence de Dieu; sur le parallèle de l’athéisme et du paganisme; et sur la question: si une société toute composée de vrais chrétiens, et entourée d’autres peuples ou infidèles, ou chrétiens à la mondaine, serait propre à se maintenir. On fut surpris que M. Bernard, qui avait toujours vécu avec M. Bayle sur le pied d’ami, eût affecté de le combattre; et on crut qu’étant soupçonné d’être dans les sentiments des arminiens, il avait voulu se réhabiliter dans l’esprit des orthodoxes. Cependant il garda de grands ménagements pour M. Bayle.
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« Comme je suis persuadé, dit-il, que M. Bayle cherche la vérité de bonne foi, je suis convaincu, sans avoir le besoin de le consulter, qu’il ne trouvera pas mauvais que je lui propose quelques difficultés dans cet extrait, à mesure qu’elles me viendront dans l’esprit, en observant d’ailleurs toutes les règles de l’honnêteté, de l’estime et du respect que j’ai pour sa personne et pour son mérite. »
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M. Bayle réfuta fort au long les observations de M. Bernard sur le consentement général des peuples, dans le second tome de sa Réponse aux Questions d’un provincial.

Dans le troisième tome il examina ce qui le concernait dans un livre de M. Jacquelot intitulé : Conformité de la foi avec la raison, ou Défense de la religion, contre les principales difficultés répandues dans le Dictionnaire historique et critique de M. Bayle(4). M. Jaquelot avait quitté la Haye pour aller à Berlin, où il était chapelain du roi de Prusse. Il se déclara alors ouvertement pour l’arminianisme; ce qu’il n’avait osé faire en Hollande sous la domination des synodes wallons. Il avait mis au jour en 1697 un gros volume intitulé Dissertation sur l’existence de Dieu, où l’on démontre cette vérité par l’histoire universelle de la première antiquité du monde par la réfutation du système d’Épicure et de Spinosa; les caractères de divinité qui se remarquent dans la religion des juifs, et dans l’établissement du christianisme. On trouvera aussi des preuves convaincantes de la révélation des livres sacrés(5). M. Bayle citant cet ouvrage dans son Dictionnaire(6), se servit d’une expression qui déplut infiniment à M. Jaquelot(7). Il fut outré de dépit en voyant que M. Bayle avait cité la dissertation sur l’existence de Dieu, sans lui donner que l’éloge de beau livre. Il en murmura hautement, et fit retentir ses plaintes en divers lieux. Il est vrai qu’il n’osa dire qu’elles fussent fondées sur ce que l’on n’avait employé que le positif beau au lieu du superlatif très beau, ou de quelque épithète sublime. Il prétendit que l’on avait employé ironiquement le terme de beau. M. Bayle ayant su cela lui fit protester par un ami commun qu’il avait pris ce terme dans sa signification naturelle, et il est sûr qu’il s’en est servi à l’égard d’un livre dont personne ne le soupçonnera jamais d’avoir prétendu parler ironiquement(8). Plusieurs, personnes augurèrent dès ces temps-là que M. Jaquelot écrirait contre M. Bayle avec l’animosité d’un grand ennemi, qu’il voilerait néanmoins un peu dans sa première attaque, parce qu’il saurait que la réplique lui ouvrirait un assez beau champ. En effet, M. Jaquelot déclara dans la préface qu’il n’avait aucun dessein d’attaquer la personne ni le coeur de M. Bayle. J’estime, dit-il, son érudition, son esprit, sa pénétration et tous ces beaux talents qui distinguent un homme dans l’empire des lettres. Je le répète encore une fois, ajouta-t-il, je n’ai aucun dessein de pénétrer dans son intention : j’en laisse le jugement à Dieu et à sa propre conscience. Il déclare que ce sont des difficultés qu’il propose uniquement afin qu’on réponde.

La plus grande partie de cet ouvrage est une récapitulation de ce que M. Jaquelot avait dit dans ses Dissertations sur l’existence de Dieu, et sur le Messie(9). Ce qui regarde M. Bayle se réduit à ces trois points : 1° à la liberté d’indifférence; 2° à l’origine du mal; 3° aux objections, que le pyrrhonisme peut fonder sur quelques, dogmes révélés. M. Bayle remarque là-dessus que le titre du livre de M. Jaquelot est trompeur en ce qu’il donne à entendre que cet ouvrage est entièrement destiné à réfuter M. Bayle, au lieu que ce qui le concerne n’en fait que la moindre partie. Il y trouve un autre défaut bien plus essentiel :
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« Il n’y a point de lecteurs, dit-il(10), qui à la vue de ce titre ne doivent juger que M. Bayle a attaqué la religion, et, cependant il s’est réduit à montrer que les objections philosophiques, contre ce que la théologie nous enseigne sur l’origine et sur les suites du péché, sont si fortes que notre raison est trop faible pour les résoudre et qu’ainsi nous nous devons comporter, quant au mystère de la prédestination, tout comme tout autres mystères évangéliques ; les croire sur l’autorité de Dieu, quoique nous ne puissions ni les comprendre ni les faire cadrer aux maximes des philosophes. S’il a répandu dans son Dictionnaire quelques autres difficultés elles sont toutes marquées au même coin. »
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M. Bayle ajoute que, si c’est là attaquer la religion, il faudra dire que les théologiens les plus orthodoxes l’attaquent aussi, lorsqu’ils dissent que la trinité, l’incarnation, la prédestination, et encore plus particulièrement l’origine du mal, sont des mystères que notre raison ne saurait comprendre, mais qu’elle doit croire en se soumettant à l’autorité de Dieu, qui les a révélés. Il appelle en témoignage une foule de théologiens, qui, tout d’une voix, récusent la raison, et ne demandent point son consentement quand il s’agit d’articles de foi révélés. Il cite nommément M. Jurieu, qui implorait vainement la raison pour résoudre les difficultés qui se présentaient à son esprit.
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« Quand je tourne, dit M. Jurieu(11), les yeux sur le monde, sur l’histoire et sur les événements, j’y trouve des abîmes où je me perds, j’y rencontre des difficultés accablantes. Il est vrai que je vois Dieu qui crée toutes choses bonnes dans le commencement. L’homme sortant des mains de Dieu était juste, pur et saint. Mais aussitôt je trouve que, Dieu abandonne cette créature qu’il venait de mettre au monde, et qu’il la laisse tomber dans le péché : péché dont les suites doivent être si funestes et si terribles... Je trouve dans la conduite de Dieu des choses qui me sont incompréhensibles, j’ai beaucoup de peine à concilier la haine qu’il a pour le péché avec la providence... 

Y a-t-il personne qui soit assez peu sincère pour dire, que cela ne lui fait point de peine, et qu’il accorde cela facilement avec la haine infinie que Dieu a pour le péché ? Si Dieu hait le péché infiniment, pourquoi, le prévoyant, ne l’a-t-il pas empêché ? Pourquoi a-t-il fait des créatures dont les autres créatures pouvaient abuser ? Pourquoi a-t-il fait naître des hommes qu’il savait bien se devoir damner? Pourquoi n’arrête-t-il ces hommes dans leurs courses criminelles ? Pourquoi n’arrête-t-il la plu part des hommes dans ces courses qui les mènent à l’enfer ? Il aurait pu sauver un million de personnes et n’en laisser perdre qu’une. Au contraire, il n’en sauve qu’un cent, et en laisse perdre un million. C’est peut-être qu’il ne peut rien dans cette affaire : mais qui est-ce qui peut résister à sa volonté ? et, puisqu’il sauve cent personnes, pourquoi n’en pourrait-il pas sauver des millions par les mêmes moyens ? Dira-t-on qu’un roi aurait une souveraine aversion pour les maux et pour les calamités de son peuple, qui prévoyant que les trois quarts et demi se vont perdre et se jeter dans le précipice, leur ouvrirait le chemin, leur ferait faire large, et les laisserait courir, les pouvant empêcher ?... 

Le sens commun de tous les hommes va là; c’est à croire que celui qui pouvait empêcher la chute du premier homme, tout aussi facilement comme il l’a permise, et qui a ouvert toutes les voies dans les quelles les hommes se sont égarés, les pouvant fermer si facilement, peut être considéré comme auteur d’un mal qu’il devait empêcher, selon ses principes et là haine qu’il a pour le mal, et qu’il eût pu arrêter sans aucune peine. On a beau dire que Dieu, avant que d’avoir rien décerné sur l’événement, avait prévu que l’homme, posé dans ces circonstances, tomberait et que tous ses enfants se perdraient : cela ne diminue rien de la difficulté. Car je pourrais toujours dire : Puisqu’ainsi est, que Dieu avait prévu qu’Adam, posé dans ces circonstances, se perdrait lui et une infinité de millions d’hommes, par son libre arbitre, et que cependant il l’a posé dans ces tristes circonstances il est clair qu’il est le premier auteur de tous les maux... Et si l’on veut parler sincèrement, on avouera que, l’on ne saurait rien répondre, pour Dieu, qui puisse imposer silence à l’esprit humain... Pour conclure, je soutiens qu’il n’y a aucun milieu commode depuis le Dieu de saint Augustin, jusqu’au Dieu d’Épicure qui ne se mêlait de rien, ou jusqu’au Dieu d’Aristote, dont les soins ne descendaient pas plus bas que la sphère de la lune. Car, tout aussi tôt qu’on reconnaît une providence générale et qui s’étend a tout, de quelque manière qu’on la conçoive, la difficulté renaît; et, quand on croit avoir fermé une porte, elle rentre par une autre. »

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Voilà quels étaient les sentiments de Jurieu 1686. Il ne parle pas moins fortement dans un ouvrage publié dix ans après.
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« A quel point d’aveuglement, dit-il(12), faut-il être monté pour dire que devant ce tribunal de la raison nous gagnerons notre cause, sur la trinité, sur l’incarnation, sur la satisfaction, sur le péché du premier homme, sur l’éternité des peines, sur la résurrection des corps ? Ceux qui disent cela ne le peuvent croire : on ne nous persuadera jamais qu’ils parlent de bonne foi. Car toutes les fausses lumières de la raison se révoltent contre ces mystères. Et ces fausses lumières sont telles qu’il est impossible de les distinguer des vraies, que par les lumières de la foi. »
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Voilà précisément et en raccourci tout ce que M. Bayle a mis dans la bouche des manichéens dans son Dictionnaire; toutes ces objections sur l’origine du mal sont contenues dans celles de M. Jurieu : elles aboutissent toutes, à démontrer qu’il n y point d’hypothèse, qui puisse résoudre les difficultés que notre raison propose sur la providence de Dieu à l’égard du mal et par conséquent qu’il faut s’en tenir à la seule révélation. Or, cela étant, M. Bayle demande pourquoi M. Jaquelot n’a jamais songé à soulager M. Jurieu sur les difficultés qui l’incommodaient si fort, qu’il semble gémir sous leur poids; et pourquoi il s’est cru obligé de prendre la plume contre M. Bayle, puisqu’il s’est tenu dans un si long silence à l’égard de M. Jurieu, qui a pourtant dit les mêmes choses.

M. Bayle vient ensuite aux trois principaux points qui le regardent. M. Jaquelot lui reprochait d’avoir fait tous ses efforts pour détruire le franc arbitre, afin de donner plus de force à ses objections, et de faire voir que l’homme était injustement puni pour des crimes qu’il commettait nécessairement et inévitablement. M. Bayle répond qu’il n’a rien nié ni affirmé expressément sur le franc arbitre, qu’il n’avait garde de s’engager dans une question préliminaire qui accrocherait pour toujours la question principale. C’est un sujet si embarrassant et si fécond en distinctions et en équivoques, que les disputants ont des ressources infinies, et qu’il leur arrive souvent de tomber eux-mêmes en contradiction; et qu’enfin il lui laissait le choix de suivre telle hypothèse qu’il jugerait à propos, et d’aller s’il voulait jusqu’au pélagianisme, qui est presque le seul poste où l’on se puisse bien servir de la liberté d’indifférence.

Avant que d’en venir à la question sur l’origine du mal, M. Bayle remarque qu’il ne s’agit entre lui et M. Jaquelot d’aucun article de foi, et qu’ils sont parfaitement d’accord sur le fond du dogme. Il s’agit seulement de savoir si notre raison peut comprends l’accord réel et effectif qui se trouve entre les attributs de Dieu et le système de la prédestination, et si elle peut satisfaire aux difficultés qui nous dérobent la connaissance de cet accord : il est question de savoir si elle peut non seulement convaincre, mais éclairer aussi notre esprit sur ce sujet. M. Jaquelot prend l’affirmative avec les théologiens rationaux, et M. Bayle prend la négative et se conforme à l’hypothèse des premiers réformateurs et de leurs disciples. Il marque ensuite ce que M. Jaquelot a dû faire pour venir à bout de son dessein : il a dû prouver que l’on peut faire connaître à notre raison la parfaite intelligence qui se trouve entre la doctrine théologique du péché et un certain nombre de maximes philosophiques, et il rapporte sept propositions théologiques d’un côté, et dix-neuf maximes philosophiques de l’autre qu’il faut concilier pour établir la concorde de la foi avec la raison.

M. Jaquelot croit que toutes les difficultés, qui regardent le mal moral se peuvent résoudre par le moyen du libre arbitre, qui, selon lui, « est le pouvoir que l’homme a sur ses action, de sorte qu’il fait ce qu’il veut, parce qu’il le veut; si bien que, s’il ne le voulait pas, il ne le ferait pas, et ferait même le contraire. » Un être, dit il, qui a cette liberté est le plus excellent et le plus parfait de tous les êtres créés : la capacité de faire un bon ou un mauvais usage de son intelligence, et l’empire sur ses actions, est assurément l’endroit par lequel l’homme approche de plus près la divinité : Dieu ayant formé cet univers pour sa gloire, c’est-à-dire, pour être connu dans ses ouvrages, et pour recevoir des créatures l’adoration et l’obéissance qui lui est due, un être libre était seul capable de contribuer à ce dessein : les adorations d’une créature qui ne serait pas libre ne contribuerait pas davantage à la gloire du Créateur qu’une machine de figure humaine qui se prosternerait devant lui par ressorts, ou u n éloge prononcé par un automate. Dieu aime la sainteté. Mais quelle vertu y aurait-il si l’homme était déterminé nécessairement par sa nature à suivre le bien, comme le feu est déterminé à brûler ? Il ne pouvait donc y avoir qu’une créature libre qui pût exécuter le dessein de Dieu. M. Jaquelot conclut de là qu’encore qu’une créature libre pût abuser de son franc arbitre, néanmoins un être libre était quelque chose de si relevé et de si auguste, que son excellence et son prix l’emportait de beaucoup sur les suites les plus fâcheuses que pouvait produire l’abus qu’on en ferait.

M. Bayle répond que, si le principe de M. Jaquelot était vrai l’amour nécessaire que Dieu a pour la vertu ne mériterait aucune louange : la sainteté des anges et des bienheureux serait une sainteté machinale, et les démons ne mériteraient aucun blâme pour leur haine contre Dieu, puisqu’il ne dépend pas d’eux de faire autrement. Il ajoute que, puisqu’une des plus sublimes perfections de Dieu est d’être si déterminé à l’amour du bien, qu’il implique contradiction qu’il puisse ne le pas aimer, une créature déterminée au bien serait plus conforme à la nature de Dieu, et par conséquent plus parfaite qu’une créature qui a un pouvoir égal d’aimer le vice et e le haïr. M. Jaquelot dit que, l’état des bienheureux est un état de récompense, dans lequel leur connaissance est si épurée, qu’elle porte toujours la liberté au bien et ne la sollicite jamais au mal. C’est-à-dire qu’ils jouiront toujours du libre arbitre, et cependant ils ne se tourneront jamais au mal. Or, puisqu’il avoue que cet état est un état de récompense, il le doit considérer comme un état plus parfait et plus excellent que celui où nous vivons. Dieu pouvait donc unir dans l’homme constamment et invariablement la liberté et la pratique de la vertu. Alors tout le prix que la liberté peut donner au culte et à l’obéissance que l’on rend à Dieu se trouverait sur la terre comme dans le paradis. Par conséquent, la gloire et la sainteté, de Dieu n’ont aucun besoin des êtres libres abandonnés au mauvais usage de leur liberté, puisqu’ils peuvent être fixés au bon usage sans être moins libres. M. Jaquelot aurait plus de raison d’exalter les avantages et les prérogatives de la liberté et de la faire passer pour la plus insigne faveur que la créature pût recevoir, si elle n’eût servi qu’à rendre l’homme heureux. Mais Dieu ayant prévu que ce présent si magnifique serait l’instrument de la perdition des hommes, il n’a pu le leur faire par un principe de bonté. Le présent était trop dangereux, et il ne les aurait élevés si haut, que pour leur faire faire une plus grande chute. Il leur aurait fait plus de bien s’il avait révoqué un don qui leur a été si fatal.

M. Bayle fait une autre réponse à M. Jaquelot encore plus forte. Tous les théologiens conviennent, et M. Jaquelot avec eux, que l’opération de la grâce ne donne aucune atteinte au libre arbitre, et que Dieu, qui est le maître des cœurs, dirige infailliblement la liberté de l’homme comme il lui plaît, sans violer les droits de cette liberté. D’où il suit évidemment que Dieu en affermissant l’homme dans le bon choix, et en le dirigeant infailliblement au bien, ne préjudicie point à son franc arbitre et qu’en le préservant finalement du péché, il ne le prive point de cette liberté si précieuse dont il l’avait revêtu. S’il est nécessaire que les hommes puissent pécher, il n’est point nécessaire qu’ils pèchent effectivement; et Dieu peut les en empêcher sans donner atteinte à leur liberté; cependant Dieu, bien loin de disposer constamment l’homme au bien, le constitue d’une telle manière et lui prépare telles circonstances, qu’il a prévu qu’il succomberait, et l’a doué d’une faculté, dont il savait bien qu’il ferait un mauvais usage. Ainsi, en accordant à l’homme une liberté même illimitée, la difficulté renaît toujours, savoir, si la permission et la prévision du péché peuvent s’accommoder avec la bonté et avec la sainteté de Dieu. M. Bayle se sert de plusieurs autres raisonnements pour prouver que, quelque parti que l’on prenne, on ne peut pas faire servir le franc arbitre à résoudre les difficultés sur l’origine et sur les suites du mal moral, et il montre que M. Jaquelot a été contraint de se couvrir du même retranchement que les prédestinateurs. Il fait voir les affreuses conséquences qui suivent de cette réponse de M. Jaquelot, que, puisque la permission du péché était nécessaire à la manifestation de la gloire de Dieu, elle a été juste et conforme à toutes les perfections divines. Il examine l’hypothèse de M. Jaquelot sur le mal physique, et l’idée qu’il donné des peines éternelles de l’enfer.

Le troisième chef de la dispute entre M. Bayle et M. Jaquelot regarde les objections que le pyrrhonisme peut fonder sur quelques dogmes révélés. On trouve dans le Dictionnaire critique, à l’article Pyrrhon, le récit d’une dispute entre un abbé pyrrhonien et un abbé bon catholique romain. Le principe commun aux deux parties est que les mystères de l’Église romaine, la trinité, l’incarnation, la transsubstantiation, la chute d’Adam, le péché originel, sont des dogmes indubitablement vrais. De cette supposition reconnue pour véritable par les deux disputants, l’abbé pyrrhonien infère que l’évidence n’est pas le caractère certain de la vérité, puisqu’il y a diverses propositions évidentes qui sont fausses dès que l’on admet la vérité des mystères. M. Jaquelot prétend que M. Bayle a voulu prouver par là que la trinité et l’union hypostatique impliquent contradiction, et il dé fend ces deux mystères en exposant ce que les théologiens disent là-dessus. Mais M. Bayle lui fait voir qu’il a mal pris la pensée de l’abbé pyrrhonien. Le but de ses objections est seulement de montrer que ces dogmes sont combattus par des propositions évidentes, et qu’ils nous ôtent la certitude que nous fondions sur cette évidence. M. Jaquelot aurait dû prouver que cela est faux, et faire voir que cet exemple de la fausseté des propositions évidentes ne donne aucun lieu aux pyrrhoniens de se défier des propositions qui nous paraissent les plus claires. Mais, il prend le change, et se fait un fantôme pour le combattre : il prend pour une même chose, d’avouer que les mystères évangéliques doivent être crus, encore que notre raison ne puisse pas les comprendre, et de vouloir ruiner la religion en prétendant qu’elle est toujours opposée à la raison. M. Bayle s’étonne qu’un esprit si pénétrant n’ait point vu qu’il n’était nullement question d’expliquer les difficultés de nos mystères ; on les suppose véritables dans l’objection, et il fallait même qu’on les supposât véritables, puisque de là on voulait conclure que l’évidence n’est pas le caractère certain de la vérité. C’est uniquement cette conséquence, que M. Jaquelot aurait dû détruire.

Au reste, la dispute n’empêcha pas que M. Bayle ne rendit justice au mérite de M. Jaquelot. Il avoua qu’il avait un beau génie, beaucoup de pénétration, et un style vif et éblouissant ; qu’il avait joint l’étude de la philosophie moderne à celle de la théologie, et qu’il s’était signalé dans des ouvrages de raisonnement.

M. Bayle défendit aussi la réponse qu’il avait faite dans son Dictionnaire à l’origéniste de M. le Clerc. Celui-ci avait donné dans la réplique(13) de nouveaux éclaircissements pour faire voir que le système de l’origéniste levait les difficultés du manichéen, qui soutenait qu’il n’était pas possible d’accorder la permission et la suite du péché avec la bonté idéale ou souverainement parfaite de Dieu. Pour prouver cet accord, M. le Clerc remarqua :

I. Que Dieu, qui a tiré l’homme du néant, n’a pas été obligé de le créer si parfait qu’il ne lui fût pas possible de s’écarter de son devoir, et que c’est une grande marque de sa bonté, qu’il lui ait donné le moyen d’être heureux, en gardant les règles qu’il lui avait prescrites, sans être engagé par aucune nécessité de les violer.

II. Qu’on exagère le mal que la liberté a fait aux hommes, et qu’ils auraient évité si celui qui les a faits les avait créés d’une nature à ne pouvoir pas s’éloigner de leur devoir.

III. Que pour prévenir le mauvais usage que l’homme pourrait faire de sa liberté, et pour le conduire au bonheur, la bonté divine avait bien voulu lui faire proposer des récompenses éternelles, et des peines illimitées dans l’Évangile : il ne tient qu’à lui, d’éviter ces peines et d’obtenir les récompenses.

IV. Dieu savait bien ce qui arriverait, mais il n’a pas été obligé de prévenir par sa toute puissance le mal qu’il prévoyait devoir arriver par la faute de l’homme, parce que ce mal n’est que d’une très courte durée en lui-même, et dans toutes ses suites, et ne fait aucun désordre dans l’univers que Dieu ne puisse redressez en un moment, et qu’il ne redresse enfin pour toute l’éternité.

V. L’inconvénient de passer par le mal, avant que de ressentir, tous les effets de la bonté divine émane de la nature de l’homme, qui ne pouvait se trouver dans le degré d’imperfection où il est, sans être sujette à ce qui est arrivé.

VI. Dieu, qui a prévu, que l’homme tomberait, ne le damne pas, parce qu’il tombe, mais seulement parce que, pouvant se relever, il ne se relève pas, c’est-à-dire qu’il conserve librement ses mauvaises habitudes jusqu’à la fin de la vie.

VII. C’est là un degré de miséricorde qui est déjà très considérable, puisque personne n’est damné que par sa propre faute, et qu’on peut profiter de cette bonté de Dieu pour se relever de ses fautes et éviter les peines de l’autre vie.

VIII. Dieu adonné plusieurs autres marques de sa bonté aux hommes. Il les a doués de mille excellentes qualités; il les a environnés de mille biens sensibles, qu’ils goûtent avec beaucoup de plaisir, et qui leur font aimer la vie; il leur a donné le pouvoir de se rendre heureux, après la mort; il donne sans délai le bonheur éternel à ceux qui se sont repentis de leurs fautes, et se contente de faire passer les impénitents par des peines modérées, avant que de les mettre en possession de ce même bonheur.

IX. Dieu a considéré comme un rien les maux de l’homme, en comparaison du bonheur qu’il lui avait destiné. La durée des maux qu’il souffre ici bas et dans l’autre monde n’est rien si on la compare à l’éternité. Si le manichéen dit que, selon ce principe, un certain nombre de siècles, quelque grand qu’on le suppose, ne pouvant avoir aucune proportion avec la durée infinie des tourments de plusieurs millions d’années pourraient être aussi compatibles avec les idées de la bonté, et ne seraient pas moins un bien que ceux qui ne dureraient qu’un jour, l’origéniste répondra que, puisqu’il n’y a nulle proportion entre le fini et l’infini, quelque longs que soient les tourments d’une créature, puisqu’ils doivent finir, il n’y aura aussi nulle proportion entre la sévérité de Dieu et sa bonté. Il ajoutera, qu’il ne définit point la durée des peines; elles seront plus longues ou plus courtes, selon que la justice le demandera. La durée des supplices sera moins longue lorsqu’ils seront plus grands, et il y aura autant de variété dans les peines, qu’il y en a eu dans les péchés. Que les raisonnements que l’on fait contre des supplices de plusieurs siècles ne regardent point l’origéniste, parce qu’il ne croit pas qu’ils durent si longtemps, quoiqu’il ne puisse pas en déterminer précisément la durée.

X. Ce qu’on vient de dire se peut appliquer également au mal moral et au mal physique, ou aux vices et aux souffrances des hommes.

M. Bayle répondit(14) :
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I. Que le principe qu’on pose, savoir, qu’il n’est point contraire aux idées de la bonté, qu’une créature soit plus parfaite que l’autre, est très véritable, qu’ainsi les hommes n’ont aucun sujet de se plaindre de ce qu’ils manquent de la perfection qui consiste à ne pouvoir pas s’écarter de son devoir, mais que ce n’est point aussi le fondement des objections. On ne les fonde que sur ce que Dieu a permis qu’ils s’écartassent actuellement de leur devoir, et qu’ils sentissent actuellement les maux dont leur nature avait été créée susceptible. Voilà, dit-il, ce qui ne paraît pas conforme aux idées de la bonté, lors même qu’on fait attention à la remarque de l’origéniste, que si les hommes observaient les règles que Dieu leur a prescrites, et qu’aucune nécessité insurmontable ne les engage de violer, ils seraient heureux. Nous ne pouvons concevoir que la bonté d’un père soit telle qu’elle doit être, lorsqu’il attache le bonheur de ses enfants à une condition qu’il sait très bien qu’ils ne suivront pas, et qu’il leur permet de ne point remplir; quoiqu’il pût très aisément leur procurer les moyens sûrs et infaillible de la remplir.

II. L’objection n’est pas fondée sur ce que l’homme n’a pas été immuablement fixé au bien. La créature est essentiellement muable, et ainsi ce serait une absurdité de demander pourquoi elle n’a pas été immuable. On demande seulement pourquoi il lui a été permis de se tourner vers le mal. La conséquence de l’acte à la puissance est nécessaire, mais celle de la puissance à l’acte ne l’est point du tout. C’est pourquoi la dispute ne roule pas sur la possibilité du changement, mais sur le changement actuel du bien au mal. Or Dieu pouvait l’empêcher sans donner aucune atteinte au franc arbitre. On dira que Dieu n’était pas obligé de le prévenir, mais on change par là l’état de la question ; car, lorsque les orthodoxes s’engagent à satisfaire aux difficultés des manichéens, il ne s’agit pas toujours de Dieu considéré en tant que juste; il s’agit très souvent de Dieu considéré en tant que bon. Or, quoique Dieu en tant que juste ne soit obligé de donner aux créatures que ce qu’il leur a promis sur le pied de récompense, il est obligé n tant que bon de leur faire des présents utiles, c’est-à-dire qu’il est de l’essence de la bonté de faire de bons présents. Ce n’est point faire un beau présent, de donner une chose que l’on sait devoir être funeste à celui qui la recevra.

III. Dieu savait que ses promesses et ses menaces n’empêcheraient pas les hommes de se perdre, et, que cent autres secours qu’il ne leur fournirait point les auraient conduits au bonheur sans préjudicier à leur libre arbitre. Comment accordera-t-on, avec une telle prévision les idées de la bonté ? N’est-il pas très évident qu’un véritable bienfaiteur choisit les voies les plus sûres, qu’il connaisse, et qu’il ne compte pour rien, celles dont il connaît l’inutilité ?

IV. Louera-t-on la bonté d’un prince qui laisserait régner les désordres dans ses états, parce qu’enfin il y saurait bien remédier ?? Comment ne voit-on pas qu’un tel prince réparerait alors non seulement les fautes de ses sujets, mais aussi les siennes propres, et que pour le moins pendant quelque temps il aurait cessé d’être bon, de sorte qu’on pourrait trouver en lui la vicissitude de la bonté et de la malice ?

V. Notre, nature a été sujette à pécher, cela est sûr, mais s’ensuit-il qu’il fallût nécessairement qu’elle péchât ? Point du tout. La bonté de Dieu a donc été parfaitement libre de ne pas permettre qu’Adam, sujet au péché, péchât actuellement; et c’est en vain qu’on voudrait insinuer qu’elle eût agi contre la nature des choses, si elle eût épargné aux hommes un inconvénient à quoi ils étaient sujets, c’est-à-dire dans lequel il était possible qu’ils tombassent. Mais n’était-il pas aussi possible qu’ils n’y tombassent point ?

VI. On ne veut pas moins une chose lorsqu’on en rend infaillible l’événement que lorsqu’on l’en rend nécessaire. Or les causes de la damnation des réprouvés, et leur damnation par conséquent, ont été rendues infaillibles dès là qu’ils ont été mis dans les conjonctures où Dieu avait prévu qu’ils pécheraient jusqu’à leur mort, et où il avait décrété de ne leur point donner de secours. Il les a donc faits pour le péché et pour les peines des enfers, et si cette objection est forte contre les prédestinateurs, elle le doit être contre l’origéniste.

VII. Que ce soit un degré de miséricorde très considérable, que de voir un homme abuser de son franc arbitre pendant cinquante ou soixante années, sans le secours d’aucune grâce, lorsqu’on sait que cet abus le damnera, c’est ce que les idées de la raison ne font point voir. Elles montrent avec la dernière évidence que la bonté va au secours non seulement de ceux qui n’ont pas assez de force pour se tirer d’un péril, mais aussi de ceux qui ayant toute l’adresse nécessaire ne s’en servent point.

VIII. Les douceurs de cette vie sont mêlées de tant de maux, qu’elles ne peuvent remplir le caractère de la bonté idéale. Quant à cette multitude innombrable d’impénitents qui après un rigoureux purgatoire passent au séjour des bienheureux, nous ne saurions voir dans leur sort les caractères de la bonté idéale. Voici une peinture de la conduite qu’Origène attribue à Dieu. Un prince destine à un gentilhomme la place de favori. Il le trouve sujet à de grands défauts, il a des moyens infaillibles de l’en corriger, et ne s’en sert point. Il se contente d’employer les promesses et les menaces qu’il sait ne devoir produire aucun bon effet. Le jeune homme se laisse entraîner à ses mauvaises inclinations malgré les menaces et les promesses du prince, il est chassé, il est châtié très rudement, mais enfin on le rappelle à la cour, et tout le reste de sa vie il jouit du poste de favori. Un tel prince pourrait-il passer pour un héros en bonté ? Si on aime quelqu’un, si on a de la bonté pour lui, on lui épargne autant qu’on peut le malheur de faire des fautes, et surtout lorsqu’elles doivent être suivies de châtiment; et il n’y a qu’un seul moyen de justifier les gens qui exposent leurs amis à quelque chagrin ou à quelque punition, c’est lorsqu’ils ne peuvent autrement les corriger de quelque vice. Nous ne sommes point ici dans ce cas-là, puisque nous supposons un roi qui a des moyens efficaces de corriger les défauts du gentilhomme, et qui, au lieu de s’en servir, recourt à des voies qu’il connaît fort inutiles.

IX. Les bornes, que l’on donne à la durée des peines de l’autre vie, les degrés, et les variétés qu’on suppose qu’il y aura, tout cela est très propre à prouver que les marques de la bonté de Dieu éclatent infiniment plus dans le sort des hommes que les marques de sa haine; et qu’ils ont sans comparaison plus de sujet de se louer de la bénéficence de leur Créateur que de se plaindre de sa sévérité. Mais enfin la bonté infinie, qui doit être pure et sans nul mélange de la qualité contraire, la bonté idéale, en un mot, ne paraît point dans l’origénisme; elle nous échappe lors même que nous y trouvons tous ces adoucissements. Un père qui aimerait médiocrement ses enfants voudrait-il que de grands établissements qu’il leur destinerait fussent précédés de la permission de faire des fautes, et du sentiment de ces fautes pendant quelques jours ? Le voudrait-il, s’il pouvait les rendre également heureux sans ce préliminaire ? Peu de gens voudraient acheter la faveur d’un prince à condition de souffrir la question trois fois la semaine pendant six mois. Il ne faut pas s’imaginer que les tourments, l’enfer soient peu de chose, sous prétexte qu’ils ne durent peut-être que cinquante ou soixante ans. Ce terme, il est vrai n’est rien en comparaison de l’éternité. Mais il est d’une longueur affreuse par rapport à la sensibilité humaine. Qui dirait à un goutteux : « Les douleurs horribles que vous souffrez ne dureront que cinquante jours de suite, après quoi vous serez sain pendant cinquante ans, » le mettrait au désespoir.

X. Ce que l’origéniste a répliqué ne peut pas s’appliquer également au mal moral et au mal physique. Nos idées ne trouvent point d’égalité entre ces deux sortes de maux; elles trouvent incomparablement plus condamnable un père qui n’empêche point ses fils, quand il le peut, de commettre un crime, qu’un père qui leur permet de manger ce qui nuit à leur santé.

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1706.

Quelques seigneurs anglais avaient fait tous leurs efforts pour tirer M. Bayle de sa solitude et le faire venir en Angleterre. Ils souhaitaient de l’avoir chez eux comme ami, afin de pouvoir profiter de ses moments de récréation. Je ne nommerai que le comte de Huntington, qui joignait à beaucoup de savoir toutes les qualités d’un honnête homme(15). Il lui offrit une rente viagère de deux cents livres sterling, avec toute la liberté et tous les agréments qu’il pouvait souhaiter. On voulut aussi l’attirer à la Haye. Le comte d’Albemarle souhaitait passionnément qu’il vînt demeurer avec lui(16). M. le baron de Walef alla à Rotterdam pour lui en faire la proposition, et il redoubla ses instances dans une lettre qu’il lui écrivit.
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« Si vos amis, dit-il(17), vous portent à refuser la proposition que j’ai eu l’honneur de vous faire, leur amitié ne peut être qu’intéressée, et rien ne peut les faire agir que le motif de vous posséder à Rotterdam. N’avez-vous pas assez honoré cette ville de votre présence, et la capitale de la Hollande n’est-elle pas en droit avec tous ses avantages de vous inviter à la préférer à un séjour destiné pour le commerce ? Je ne vous parlerai point de l’extrême considération qu’on y a pour vous, ni des hommages qu’on y rendra à votre mérite; vous y êtes peu sensible. Mais avec l’amitié d’un seigneur qui vous estime infiniment, vous trouverez des bibliothèques et des promenades propres à nourrir votre philosophie et à l’entretenir agréablement. Permettez moi, monsieur, de me servir de vos propres armes. Vous avez fait voir avec votre éloquence ordinaire combien un homme de lettre doit préférer le séjour de la première ville d’un état au séjour des villes subalternes(18). Ou renoncez à vos propres sentiments, ou accordez-nous la grâce que nous demandons. Je ne vous répète plus ce que milord d’Albemarle m’avait chargé de vous dire. Vous trouverez chez lui une vie plus douce que je n’ai pu vous la représenter. Autant que vous surpassez les autres hommes par votre profond savoir et par l’élévation de votre esprit, autant excellent par son âme généreuse et bienfaisante, par sa probité, et par cette égalité d’humeur qui fait un des plus doux charmes de la vie, et qui est si peu connue chez les grands... Conservez pour vos amis une santé que vous ménagez si peu par rapport à vous-même; et prévenez dans une retraite tranquille et assurée les incommodités attachées à une vieillesse aussi respectable que la vôtre. »
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Milord Albemarle lui écrivit aussi, et confirma tout ce que M. le baron de Walef lui avait marqué de sa part.
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« Je souhaiterais de tout mon coeur, dit-il(19), pouvoir trouver quelque expression pour vous engager à m’accorder la grâce que je vous demande. Je tâcherai de vivre avec vous d’une manière à ne vous point faire repentir du parti que vous prendrez, en vous laissant une liberté entière sans aucune contrainte, et autant que vous en pouvez avoir à présent. C’est sur quoi vous pouvez compter. »
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M. Bayle répondit à M. le baron de Walef qu’il se trouvait malheureux de ce que son état présent était tel, qu’il fallait de toute nécessité qu’il y persistât.
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« La Providence, ajouta-t-il(20), mêle de telle sorte le destin de certaines personnes, que, lorsqu’elles seraient disposées à jouir d’un bien, il ne se présente pas; et qu’il se présente lorsqu’elles ne peuvent plus en jouir. Voilà mon sort; je me compte pour un vieillard cassé; mon tempérament est si faible, que je ne puis éviter d’être malade ou bien incommodé, si je ne me tiens dans l’uniformité de vie qu’une longue habitude m’a rendue nécessaire. Je n’ai consulté aucun de mes amis, car en examinant moi-même les raisons que j’eus l’honneur de vous représenter, et que vous combattîtes avec tout l’esprit et avec toute l’éloquence imaginables, j’ai trouvé invinciblement qu’il ne me convient point du tout de déménager… La bonne fortune vient à moi trop tard. Si elle se fût présentée plus tôt, elle m’eût rendu le plus content de tous les hommes; j’aurais suivi avec la plus grande ardeur les raisons qui me font juger que le séjour de la capitale est avantageux aux gens de lettres. Plût à Dieu que vers l’année 1690, plus tôt ou un peu après, une condition aussi douce, aussi glorieuse que celle qu’il a plu à milord d’Albemarle de m’offrir, se fût présentée ! c’eût été le comble de mes souhaits, et le vrai moyen d’acquérir plusieurs connaissances, et plusieurs degrés d’esprit et de lumières qui me manquent, et que je n’aurai jamais. »
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M. Bayle écrivit en même temps à M. le comte d’Albemarle pour le remercier de l’honneur qu’il avait bien voulu lui faire; mais on n’a pu recouvrer cette lettre.

M. le Clerc s’était flatté que M. Bayle avouerait que son origéniste levait toutes les difficultés du manichéen; mais, voyant qu’il persistait à soutenir le contraire, il en conclut que M. Bayle plaidait sa propre cause, et il intitula sa réponse, Défense de la bonté et de la sainteté divine, contre les objections de M. Bayle.
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« Lors, dit-il(21), que je lus dans la première édition du Dictionnaire critique de M. Bayle les objections qu’il fait contre la bonté et la sainteté de Dieu, et auxquelles il soutient qu’aucun théologien chrétien ne peut répondre, je crus que c’était une manière de jeu d’esprit de l’auteur, qui s’était diverti à donner de l’exercice aux théologiens… J’ai été dans cette opinion jusqu’à ce que j’ai vu les deux derniers volumes de ses Réponses à un provincial, ou il soutient sérieusement le parti des manichéens contre la bonté divine. Mais s’il se croit obligé, par honneur, de soutenir une thèse opposée à tout le christianisme qu’il défie, ce me semble, d’une manière très odieuse et très insultante, il trouvera bon, s’il lui plaît, que nous soutenions aussi le parti que non seulement l’honneur, mais encore l’amour de la vérité et la conscience nous obligent de défendre. Je m’étais flatté qu’il reviendrait peut-être de lui-même, à reconnaître la bonté et la sainteté de Dieu dans sa conduite; après les moyens qu’on lui avait donnés de se tirer de ce mauvais pas, sans intéresser sa réputation, en sortant satisfait de la dispute et en remerciant ceux qui auraient levé ses difficultés, comme l’on a accoutumé de faire dans les auditoires de théologie et de philosophie. Mais comme il fait tout le contraire, et qu’il prétend qu’on ne lui a pas répondu solidement, il faut que nous fassions voir que nous n’avons guère peur de ses raisonnements, et que nous en montrions le ridicule sans biaiser davantage. »
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M. le Clerc fait d’abord une récapitulation de cette dispute, et, quittant ensuite le personnage d’un origéniste, il répond aux difficultés de M. Bayle en son propre nom. Il déclare qu’il n’a d’autre confession de foi que le Nouveau Testament, et que c’est le seul livre qu’il se croit obligé de défendre. Mais comme la plus forte objection des manichéens est fondée sur l’éternité des peines, qui paraît si clairement révélée dans l’Évangile, après avoir rejeté le sentiment d’Origène, il expose le sien propre :
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« Pour moi, dit-il, je répondrais que la nature des peines de l’autre vie ne nous est pas bien connue, que nous ne savons pas s’il n’y aura point d’abord divers supplices très sensibles, et diversifiés néanmoins selon la grandeur des péchés, et si Dieu, faisant en suite cesser ces supplices violents, ne se contentera pas d’abandonner ceux qui auront abusé obstinément de ses grâces aux remords de leur conscience, qui leur reprochera leurs fautes et qui les inquiétera encore par la perte qu’ils auront faite du bonheur, dont ils sauront que d’autres jouissent. Ce pourrait être là le ver qui ne meurt point, et le feu qui ne s’éteint point. Il me semble qu’il n’y a rien là que de très juste. Les pécheurs ont pu éviter ces peines en se repentant, et ils ne l’ont pas fait. Ils sont dignes de quelque supplice à cause de cela. »
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M. le Clerc ne détermine rien sur la durée ni sur les circonstances de ces supplices; il dit néanmoins qu’il y a apparence que la condition des personnes condamnées sera supportable. Mais il ne prétend pas donner toutes ces conjectures comme une doctrine évangélique et assurée; il veut seulement faire voir qu’on peut trouver un sens très raisonnable dans les paroles de Jésus-Christ touchant les peines de l’autre vie. Il ajoute que d’autres conjectureront peut-être plus heureusement que lui; cependant il est persuadé que la conduite qu’il attribue à Dieu, n’a rien qui soit incompatible avec sa bonté infinie; mais que s’il y a quelque chose dans ce qu’il a dit, qui soit indigne de la bonté et de la justice de Dieu, il est très assuré que Dieu ne le fera point. C’est là, continue-t-il, ce que j’appelais raisonner infiniment mieux qu’Origène parce qu’Origène assure ce qu’il ne sait point comme s’il le savait, lors qu’il dit que les peines des damnés ne seront point éternelles. Il regarde pourtant l’opinion d’Origène comme tolérable et infiniment meilleure, dit-il, que le parti que prend M. Bayle, en s’en éloignant, d’accuser Dieu de n’être ni bon ni saint.

Il s’attache ensuite à faire voir, que la raison ne saurait tromper si on en fait un bon usage ; qu’elle nous sert à prouver la vérité de la religion chrétienne et à entendre le sens de l’écriture sainte : qu’il y a dans là théologie aussi bien que dans la philosophie plusieurs choses que la raison ne peut comprendre, mais ces choses-là ne sont jamais opposées à la raison et il ne faut pas les rejeter parce qu’on ne les comprend point; qu’ainsi il ne faut jamais opposer les lumières de la révélation à celles de la raison, ni supposer qu’elles peuvent se contredire, à moins qu’on ne rejette l’une ou l’autre, et qu’on ne se précipite pas dans le pyrrhonisme, puisque la vérité ne peut être contraire à elle même : d’où il conclut que M. Bayle qui soutient qu’il faut renoncer aux notions communes de la bonté et de la sainteté, ne saurait, s’il raisonne conséquemment, croire que Dieu soit bon et saint, et qu’il ne sacrifie point la raison à la foi, mais ruine la raison par elle-même, et enveloppe la révélation dans le même sort, pendant qu’il tâche de se couvrir en faisant semblant d’humilier sa raison, pour parler comme le commun des théologiens, dont il se moque.

M. Bayle opposa à MM. le Clerc, un écrit intitulé, Réponse, pour M. Bayle au sujet du IIIe et du XIIIe article(22) du IXe tome de la Bibliothèque choisie(23).
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« On avait bien cru, dit-il(24), que M. Clerc se fâcherait de la déroute de son origéniste, et de ses natures plastiques, mais non pas qu’il en concevrait une colère qui l’empêcherait de faire attention aux désordres du parti qu’il choisirait. On n’a donc point vu sans surprise la manière de se venger qui lui a paru préférable à toutes les autres; mais, au lieu de s’irriter contre lui, l’on a eu une véritable compassion de sa conduite. L’on n’a pu voir là sans pitié qu’un homme qui jouit de beaucoup de gloire dans la république des lettres ait été si sensible à un échec de peu d’importance. Il devait s’en consoler à la vue des autres exploits qui lui ont mieux réussi, ou, pour le moins, ne se pas livrer à un chagrin, qui le poussât à déclamer d’une façon tout à fait indigne d’un homme d’honneur et de jugement. Il s’est ingéré à fouiller dans le cœur de M. Bayle, il lui a imputé des desseins horribles, il a répété cent fois ces accusations, toujours d’une manière vague, toujours sans aucun vestige de preuve, toujours sans avoir regard aux déclarations, nettes et précises qui se trouvent en mille endroits des écrits de M. Bayle. »
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II remarque que la république des lettres ne serait qu’un pays de brigandage, s’il était permis d’y attaquer ses adversaires sous prétexte qu’ils cacheraient un mauvais dessein au fond de leur coeur, et il ajoute que cette conduite ne convient point à M. le Clerc, qui a si bien peint ceux qui, pour rendre leurs adversaires odieux, se couvrent du prétexte des intérêts de la religion.
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« Lui convient-il après cela, dit-il(25), de déclamer comme il a fait contre M. Bayle précisément lorsqu’il a vu que par la voie légitime de la dispute il ne pouvait plus soutenir le choc ? Lui convient-il de se donner pour un homme rongé du zèle de la maison de Dieu ? Ce zèle, qui a été si tardif, serait à naître, si M. Bayle avait renoncé à sa remarque sur M. Cudworth, et s’il n’avait point réfuté les raisons de l’origéniste. Il oppose à M. le Clerc les plaintes qu’il avait faites contre ceux qui avaient accusé Grotius de favoriser le socinianisme, en donnant à quelques passages de l’Écriture un autre sens que le commun des controversistes orthodoxes, et qui en avaient conclu que son intention était de saper, les fondements du christianisme. « Personne, dit-il, ne s’est élevé avec plus de force contre de telles accusations que M. le Clerc. N’a-t-il donc bonne grâce de dire aujourd’hui que M. Bayle fait l’apologie des athées, et qu’il a pour but de ruiner la religion ? Cette prétendue apologie est-elle autre chose que la réjection d’une fausse preuve ? »
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Il ajoute que M. le Clerc lui-même a été obligé de se défendre plusieurs fois de l’accusation de socinianisme, dont il demeure chargé.

M. Bayle donne après cela le précis de sa doctrine sur le sujet dont il s’agit, et la réduit à ces trois propositions :
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« I. La lumière naturelle et la révélation nous apprennent clairement qu’il n’y a qu’un principe de toutes choses, et que ce principe est infiniment parfait.

« II. La manière d’accorder le mal moral et le mal physique de l’homme avec tous les attributs de ce seul principe de toutes choses infiniment parfait surpasse les lumières philosophiques, de sorte que les objections des manichéens laissent des difficultés que la raison humaine ne peut résoudre.

« III. Nonobstant cela il faut croire fermement ce que la lumière naturelle et la révélation nous apprennent de l’unité et de l’infinie perfection de Dieu, comme nous croyons par la foi et par notre soumission à l’autorité divine le mystère de la trinité, celui de l’incarnation, etc. »

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M. Bayle ajoute qu’il sera très assurément réputé orthodoxe sur la première et sur la troisième proposition; et que si on l’attaque sur la seconde, on attaquera Luther et Calvin, et tout le corps des églises protestantes, et même presque tout le christianisme. Il est persuadé que jamais personne ne prouvera que ces trois propositions ne sont pas ce qu’il enseigne constamment dans ses ouvrages, ou que s’il les a établies dans quelques endroits, il a établi les trois propositions contraires dans quelques autres.

Il fait ensuite quelques considérations générales sur ce qu’il y a de dogmatique dans l’écrit de M. le Clerc, ne voulant pas entrer dans des détails de critique qui le mèneraient trop loin.
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« On supprimera donc, dit-il, beaucoup de remarques qui montreraient où M. le Clerc prend les choses à contresens, où il déguise l’état de la question, où il se plaint mal à propos qu’on n’a pas bien entendu ses pensées, où il trouve des contradictions chimériques, où il se donne la liberté de distinguer en deux espèces ce qui n’en fait qu’une, où il retranche ce qui ne l’accommode pas, où il ajoute ce qui l’accommode, etc. » M. le Clerc imputait à M. Bayle d’accuser Dieu de n’être ni bon ni saint. « Quelle horrible calomnie, s’écrie M. Bayle, quelle imposture malicieuse ou pour le moins quel manque de discernement ! Mais à qui persuadera-t-on que M. le Clerc, habile homme autant qu’il l’est, a bronché ici par stupidité, et pour n’avoir su distinguer deux choses visiblement différentes ? l’une est de dire que Dieu est infiniment bon et saint, quoique notre raison ne connaisse pas la manière dont sa bonté et sa sainteté s’accordent avec la misère et avec le péché de l’homme; M. Bayle ne dit que cela; l’autre est d’accuser Dieu de n’être ni bon ni saint : M. Bayle n’a jamais fait une telle chose. »
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M. Bayle ne s’arrête point sur l’origénisme : il prétend que M. le Clerc n’a rien dit de nouveau sur ce sujet, et qu’il n’a point répliqué aux raisons de son adversaire; qu’ainsi elles subsistent dans toute leur force, et qu’il suffit de prier le lecteur de comparer les pièces de part et d’autre pour s’en convaincre. Il ne s’arrête guère davantage sur ce que M. le Clerc avait dit touchant l’excellence et l’usage de la raison. Il remarque seulement que le résultat de la dispute manichéenne que l’on a décrite a été toujours qu’il fallait en inférer la nécessité de captiver son entendement sous l’autorité de Dieu ; et que c’est un principe commun à tous les chrétiens qui admettent le mystère de la trinité et quelques autres.
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« M. le Clerc, ajoute-t-il, propose beaucoup de difficultés là-dessus, comme si le plus affreux pyrrhonisme était inévitable, au cas que les vérités révélées ne fussent pas conformes aux notions communes. On n’a rien à dire contre cela, et ce n’est qu’il y a longtemps que les unitaires font ces objections, et que les catholiques romains, les luthériens, et les réformés les réfutent. »
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Il défie M. le Clerc d’oser dire qu’il n’abandonne pas les notions communes, lorsqu’il reconnaît en Dieu trois personnes réellement distinctes, coessentielles, et consubstantielles; let par conséquent c’est à lui de répondre aux difficultés qu’il propose contre le principe ordinaire des théologiens, à la confirmation duquel M. Bayle fait servir toute la dispute en question.

M. Bayle fait un parallèle de son sentiment avec celui de M. le Clerc, afin, dit-il, que tout le monde puisse connaître si M. le Clerc a eu raison d’intituler son Écrit, Défense de la Bonté et de la Sainteté Divine, contre les objections de M. Bayle. Il suppose que M. le Clerc et lui disputent avec un disciple de Zoroastre sur l’unité du principe de toutes choses. M. Bayle, dit-il, commencera l’attaque, et forcera l’ennemi dans tous ses retranchements. Mais ce n’est pas là la difficulté : il s’agit de résister au zoroastrien, lorsqu’il attaquera à son tour, et qu’il s’attachera à faire voir que le péché et ses suites ne s’accordent point avec l’idée d’un seul Être infiniment bon et infiniment saint. M. Bayle l’arrêtera tout d’un coup, en lui déclarant qu’il n’admet point pour la règle de la bonté et de la sainteté de Dieu, les idées que nous avons de la bonté et de la sainteté en général, et en lui opposant son système conforme aux principes des théologiens les plus orthodoxes, il défendra heureusement cette thèse:
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« Dieu est infiniment bon et saint, quoique nos lumières soient trop petites pour concilier sa bonté et sa sainteté avec les misères et avec les crimes du genre humain en cette vie, et avec les crimes et les tourments éternels du plus grand nombre des hommes dans la vie à venir. »
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Mais M. le Clerc qui accordera à son adversaire que les notions communes, c’est-à-dire, les idées que nous avons de la bonté et de la sainteté en général, nous doivent servir de règle pour juger de la bonté et de la sainteté de Dieu, sera obligé de s’éloigner du sentiment des autres chrétiens, en niant d’abord avec Origène l’éternité des peines de l’enfer ; et, ne trouvant pas même ce poste soutenable, il sera forcé de se jeter dans des conjectures, et de réduire la bonté et la sainteté de Dieu à un problème dont on n’apprendra la solution que dans l’autre monde. Sur quoi M. Bayle observe que M. le Clerc s’était précisément avis dans le cas sur lequel il fondait son accusation. Car, selon lui, le grand crime de M. Bayle est de croire qu’aucun système chrétien n’est capable de résoudre les objections manichéennes contre la bonté et la sainteté de Dieu: or M. le Clerc est persuadé de la même chose, puisque sur l’éternité des peines il abandonne tous les systèmes des chrétiens, et même celui d’Origène, et qu’il se retranche seulement dans des peut-être, et des probabilités. D’où il s’ensuit que selon M. le Clerc il n’y a aucun système chrétien qui puisse résoudre les objections du manichéisme contre la bonté et la sainteté de Dieu.
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« C’est néanmoins, ajoute-t-il, le seul fondement de l’accusation qu’il a intentée à M. Bayle : il s’est donc percé lui-même du coup qu’il lui a porté. Il a mal tiré de ce fondement de l’accusation plusieurs conséquences, qui sont les calomnies qu’il a débitées contre M. Bayle. Il a dit que ceux qui soutiennent qu’on ne peut répondre aux objections du manichéisme, attaquent la bonté et la sainteté de Dieu, et l’accusent de n’être ni bon ni saint, et ne sont point recevables à dire qu’ils le croient bon et saint; car n’ayant aucune raison de croire qu’il le soit, ils tombent manifestement en contradiction, etc. Ces conséquences et toutes les autres que je n’articule, pas retombent également sur l’accusateur et sur l’accusé. Cela ne peut plus souffrir de doute. »
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Pour terminer cette dispute, M. Bayle offre à M. le Clerc de subir le jugement des facultés de théologie de Leyde, d’Utrecht, de Franeker, de Groningue, etc. Il lui propose de faire dresser une requête qu’on présentera à ces facultés, et où l’on marquera la peine qu’il voudra que l’on inflige à celui qui perdra sa cause. M. Bayle signera cette requête conjointement avec lui. M. Clerc y joindra les propositions qu’il aura extraites des Livres de M. Bayle, et les communiquera à sa partie, qui, au cas qu’elles se trouvent en autant de mots dans ses ouvrages, et sans aucune mutilation essentielle, les souscrira. Les facultés de théologie connaîtront par cette requête et par ces extraits ce que on demande d’elles, c’est qu’il leur plaise de prononcer sur cette question : Les propositions extraites des livres de M. Bayle sont elles de bonnes preuves des accusations que M. le Clerc lui a intentées ? M. le Clerc le prétend, et M. Bayle le nie, et soutient de plus qu’elles n’ont rien d’opposé aux confessions des églises réformées de France et du Pays-Bas. Mais comme M. le Clerc, ajoute-t-il, déclare qu’avant que d’avoir examiné le second et le troisième volume de la Réponse au Provincial, il considérait comme un jeu d’esprit les objections de M. Bayle, et qu’elles n’empêchaient point qu’il ne le crût orthodoxe, Bayle croit que pour abréger la peine des professeurs, il suffira que les facultés de théologie prennent la peine d’examiner ces deux tomes là. On pourra même, continue-t-il, leur épargner la principale partie de cette peine, si M. le Clerc marque les pages de toutes les propositions qu’il aura extraites, et si M. Bayle marque les pages que son délateur aura omises et dont la connaissance sera nécessaire aux juges pour s’instruire mieux de l’état de la question.

Les ennemis de M. Bayle ne se contentèrent pas de le représenter comme un homme qui travaillait à détruire la religion, ils tâchèrent de le faire passer pour criminel d’état. C’était assez bien imiter M Jurieu. Cependant, comme les sentiments de M. Bayle étaient trop bien connus en Hollande pour qu’une pareille accusation pût faire quelque effet sur des personnes raisonnables, ses ennemis crurent qu’ils devaient travailler à le détruire en Angleterre, où ils espéraient de trouver plus de facilité. On n’oublia rien pour prévenir le comte de Shaftesbury. Mais on se trompa dans les efforts qu’on fit auprès de ce seigneur : il connaissait trop bien M. Bayle, avec qui il avait eu de grandes liaisons pendant le séjour qu’il avait fait à Rotterdam. Il pénétra les motifs de cette accusation, et s’en divertit avec ses amis. On écrivit aussi au comte de Sunderland on l’assura que M. Bayle avait eu des conférences avec le marquis d’Allègre, prisonnier de guerre, lorsqu’il passa en Hollande pour aller en Angleterre. On ajouta que M. Bayle semait partout des principes favorables à la monarchie et au pouvoir absolu; qu’il élevait perpétuellement la grandeur de la France et rabaissait le pouvoir des alliés, les grandes actions de leurs généraux, etc. Milord Sunderland, ardent et impétueux, qui avait autant d’aversion pour les maximes qu’on attribuait à M. Bayle qu’il avait de passion pour l’abaissement de la France et pour la gloire du général anglais(26), ne parlait de M. Bayle qu’avec des transports d’indignation et de colère. Je tâchai de le ramener, mais inutilement; sa prévention était trop forte. J’avoue que j’en fus alarmé. Je craignais qu’il ne portât la cour à se plaindre aux États de Hollande qui, vu les circonstances du temps, ne pouvaient rien refuser à l’Angleterre, et que sur de si puissantes représentations on ne donnât ordre à M. Bayle, simple particulier, de sortir des Sept Provinces. C’était apparemment le but de ses ennemis. J’eus recours à milord Shaftesbury, et lui fis connaître le danger où se trouvait M. Bayle. Ce seigneur promit de parler à milord Sunderland; mais en même temps il me dit qu’il serait à souhaiter que, pour fermer la bouche à ses ennemis, M. Bayle prît, occasion dans quelqu’un de ses ouvrages de parler du succès des armes des alliés, qui était principalement dû à la sagesse, et à l’activité du conseil d’Angleterre et à l’habileté du général anglais. Il ajouta que cela pouvait se faire sans affectation et sans s’éloigner de la qualité d’historien, et me fit connaître que je lui ferais plaisir de l’insinuer à M. Bayle comme de mon chef.

Je crus devoir rendre compte à M. Bayle de ce qui se passait, et de la conversation que j’avais eue avec milord Shaftesbury. Il me répondit(27) que M. Silvestre lui avait déjà appris la mauvaise humeur de milord Sunderland, fondée sur ce qu’il avait eu des conférences avec le marquis d’Allègre; mais que c’était la plus grande fausseté du monde. A l’égard de l’autre chef d’accusation, qui était le principal sujet de l’animosité de milord Sunderland.
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M. Bayle dit « qu’il défiait ses plus violents ennemis de trouver dans ses ouvrages la moindre ombre d’affectation de parler à l’avantage du roi de France et de ses ministres et généraux, ni au désavantage des alliés ; car il ne faut pas, ajouta-t-il, mettre en ligne de compte les Pensées sur les comètes, livre, comme j’en ai averti au devant de la troisième édition, qui fut fait dans la vue de le faire imprimer à Paris, etc. On sait que l’abbé Renaudot se fonda, entre autres choses, pour empêcher que mon Dictionnaire n’entrât en France, sur ce qu’il contenait des choses contre l’état. »
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M. Bayle rejeta bien loin le parti qu’on lui avait conseillé de prendre pour détruire les calomnies de ses ennemis. Incapable de flatter par des vues intéressées, ou même de louer hors de saison, il envisagea de ce côté-là ce qui lui était proposé, et déclara qu’il ne lui convenait point de faire cette démarche.
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« Au reste, dit-il, le plan que vous me marquez comme une chose qui désarmerait mes ennemis, est un conseil de bon ami ; je vous en remercie de tout on coeur, mais il est impraticable pour moi. Il ne me conviendrait, pas à mon âge de cinquante-neuf ans, qui est, quant à la faiblesse de tempérament que la nature m’a donnée, une vieillesse plus infirme qu’à l’égard des autres hommes de soixante-dix ou de soixante-quinze ans, qui d’ailleurs lutte depuis plus de six mois contre une maladie de poitrine, mal héréditaire dont ma mère et sa mère sont mortes, et qui par conséquent ne me permet pas de me proposer un long séjour en ce monde ; il ne me conviendrait pas, dis-je, d’écrire en courtisan et en flatteur des personnes en place. Mes ennemis voudraient bien que cette inégalité de conduite me pût être reprochée. »
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M. Bayle écrivit aussi à milord Shaftesbury(28) pour le remercier des nouvelles marques de bienveillance qu’il lui donnait : il lui protesta qu’il n’était point vrai qu’il eût eu des conférences avec le marquis d’Allègre; qu’il n’avait même su que par les gazettes que ce marquis avait été en Hollande, et qu’il était passé en Angleterre. Il ajouta que milord Shaftesbury savait mieux que personne quels étaient ses principes sur le gouvernement, puisqu’il avait eu l’honneur de lui en parler plus d’une fois ; et il le pria de détromper milord Sunderland. Milord Shaftesbury y réussit. Il lui représenta que M. Bayle, enfermé dans son cabinet et uniquement occupé de ses livres et de ses écrits, ne se mêlait en aucune manière des affaires d’état, que ce n’était ni son génie ni son talent; et que toutes ces accusations n’étaient qu’un effet de l’animosité de quelques auteurs qui avaient eu des disputes avec lui et qui s’efforçaient de le rendre odieux. Milord Sunderland reconnut enfin qu’on lui avait imposé, et rendit justice à M. Bayle. Milord Shaftesbury l’en informa d’abord, et M. Bayle lui témoigna(29) combien il était sensible à ses généreuses attentions, et la joie qu’il avait d’apprendre que les impressions calomnieuses dont ses ennemis avaient prévenu milord Sunderland étaient heureusement dissipées par ses soins.

Dans ce temps-là, M. Bayle reçut un petit livre imprimé à Paris sous ce titre: Remarques critiques sur la nouvelle édition du Dictionnaire historique de Moréri, donnée en 1704. L’auteur(30) avait tiré presque toutes ses remarques du Dictionnaire de M. Bayle, se les était appropriées, et ne laissait pas de le critiquer quelque fois. M. Bayle jugea que cet écrit méritait d’être connu en Hollande, et pour le rendre plus utile il voulut bien le faire réimprimer(31), avec des notes qui éclaircissaient plusieurs faits où l’auteur s’était trompé, ou qu’il ne rapportait pas avec assez d’exactitude. Il indiqua même les fautes qu’il avait faites contre l’usage de la langue française, et ses expressions ambiguës ou équivoques. Enfin, il y ajouta une longue préface pour servir d’instruction aux nouveaux éditeurs du Moréri. Le rapport qu’a ce petit ouvrage avec le Dictionnaire de M. Bayle engagea un de mes amis(32) à me le demander pour le joindre à la quatrième édition de ce Dictionnaire. Je le lui envoyai, accompagné de quelques observations, où j’ai marqué les endroits que l’auteur a tirés du Dictionnaire r critique et où j’ai distingué les fautes qu’il a reprises dans le Moréri et qu’on a ôtées des dernières éditions, d’avec celles qui restent à corriger dans l’édition de 1725(33).

M. Bayle donna en ce même temps un quatrième tome de sa Réponse aux Questions d’un provincial(34). Il dit dans sa préface datée du 25 de novembre 1706, que ce quatrième tome aurait pu paraître beaucoup plus tôt, si les presses du libraire n’eussent été occupées à de grands ouvrages commencés depuis longtemps, et qu’il importait de finir. Les cinq premières feuilles avaient été imprimées avant le commencement du mois d’avril. La principale et la plus ample partie de ce volume regarde la critique que M. Bernard avait faite du second tome de la Continuation des Pensées diverses, et roule sur le parallèle de l’athéisme et du paganisme, et sur la question si le christianisme est propre à maintenir les sociétés. M. Bayle se flatte que les lecteurs y trouveront un mélange de raisonnements, d’autorités et d’histoires qui ne leur permettra pas de s’ennuyer. « Ils ne doivent pas craindre, dit-il, sous prétexte que c’est ici une réponse à M. Bernard, de rencontrer des choses peu intéressantes. Tout y est aussi dogmatique et aussi dégagé de différents personnels que si on n’avait eu en vue ni M. Bernard, ni aucun autre particulier. »

M. Bernard avait aussi fait des extraits critiques du premier et du second tome de la Réponse au provincial(35) ; M. Bayle dit qu’il aurait bien souhaité de mettre dans ce quatrième volume la réfutation qu’il avait faite de ces extraits. « Cette réfutation, ajoute-t-il, est achevée depuis longtemps, et roule sur des matières qui ne sont pas moins curieuses qu’importantes. Elle est telle en un mot qu’un auteur peut avoir de l’impatience de la voir publique. Cependant il a fallu trouver bon qu’elle fût renvoyée au tome qui suivra celui-ci. » Ce cinquième tome ne parut qu’après la mort de M. Bayle, et il n’eut pas le temps de le revoir, de le corriger, et de le grossir autant qu’il l’aurait pu. Cependant il y traite diverses questions importantes, et y examine plusieurs faits historiques avec une exactitude qu’il poussait jusqu’au scrupule.

M. le Clerc ne laissa pas sans relique la dernière réponse de M. Bayle. Il renouvela ses accusations avec beaucoup de véhémence(36) : il soutint que M. Bayle n’avait pas répondu à ses principales difficultés, et que ce qu’il lui opposait de nouveau était vain et frivole. M. Bayle lui avait offert de prendre les académies de Hollande pour juges de leur différent ; M. le Clerc répondit qu’il y avait une voie bien plus sûre et plus honorable pour M. Bayle, c’est, dit-il de solliciter lui-même une approbation de son Dictionnaire, de ses Pensées sur les comètes, et de ses Réponses aux Questions d’un provincial, par laquelle ces académies déclarent qu’elles n’y ont rien trouvé contre leurs sentiments, et particulièrement dans les articles et les chapitres concernant les manichéens et la prédestination. S’ils lui accordent cette approbation, ajoute-t-il, je dirai que j’ai eu tort de nier qu’il fût de leur sentiment.

M. Bayle répliqua dans un ouvrage intitulé : Entretiens de Maxime et de Thémiste, ou Réponse à ce que M. le Clerc a écrit dans son dixième tome de la Bibliothèque choisie contre M. Bayle(37). Maxime et Thémiste examinent et critiquent tour à tour l’écrit de M. le Clerc. Ils s’attachent à justifier les principes de M. Bayle et à faire voir que M. le Clerc en a tiré de fausses conséquences. Ils se plaignent de ce qu’il a souvent déguisé l’état de la question, et passé sous silence ce qu’on lui avait opposé de plus fort et de plus convaincant. On voit par là que cette dispute avait dégénéré en reproches d’auteur à auteur, et qu’elle était devenue en quelque manière personnelle. Ces reproches étaient accompagnés de plusieurs termes durs et outrageants. Un bel esprit d’Angleterre(38) disait qu’il ne devait pas y avoir plus d’aigreur dans un ouvrage de controverse que dans un billet doux. Cette maxime ne regarde pas moins les philosophes que les controversistes; ou, pour mieux dire, tous les savants devraient être philosophes à cet égard. Mais lorsqu’un auteur voit qu’on attaque sa personne, son honneur et sa réputation, il lui est bien difficile de se retenir. Il se croit obligé de repousser ces outrages, et il lance à son tour des traits perçants contre son ennemi.

Les attaques qu’on livrait de tous côtés à M. Bayle redonnèrent du courage à M. Jurieu. Il crut que l’occasion était favorable et qu’il en devait profiter. Il publia un petit livre intitulé Le Philosophe de Rotterdam accusé, atteint et convaincu(39). Il y fait revenir ses anciennes accusations contre M. Bayle, quoi qu’on les eût réfutées d’une manière à le réduire au silence. Il donne de grands éloges à MM. Jaquelot et Bernard, qu’il avait persécutés comme suspects d’hérésie ; il en donne même à M. le Clerc, qu’il haïssait mortellement. Mais ces messieurs avaient écrit contre M. Bayle; il les appelait en témoignage, et il ne voulait pas décrier ses témoins. Cependant il ne put s’empêcher de mêler quelque amertume à ses douceurs : il rappela malignement leurs anciennes disgrâces et leurs sentiments hétérodoxes. Mais il se servit d’un détour : il rapporta sous le nom de M. Bayle et de ses amis les raisons qu’on pouvait alléguer pour récuser ces trois témoins, au nombre desquels il se rangea lui-même.
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« Il est admirable, dit-il(40), et ses amis avec lui, dans les reproches qu’ils font contre ces témoins : le théologien de Rotterdam est un entêté, idolâtre de ses productions, qui aime souverainement les superlatifs, et qui n’a pas été content du peu de louanges qu’on a données à ses ouvrages. M. Jaquelot, a été piqué de ce qu’il avait appris que M. Bayle avait parlé du livre de l’existence de Dieu avec assez peu d’estime. De plus, c’est un homme plus que suspect, et qui ne s’est pas tiré avec honneur des affaires qu’il a eues ; un autre a été repris par les synodes ; le troisième est un pélagien et un socinien, convaincu d’hérésie et d’impiété. »
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M. Jurieu s’efforce de trouver quelque différence entre ses principes et ceux de M. Bayle. On jugera s’il y réussit par l’exposé qu’il donne de son propre système, et qu’il réduit à ces trois points.
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I. Que Dieu ne peut avoir eu dans ses actions, dans ses décrets et dans sa providence, d’autre fin que sa propre gloire, d’où il s’ensuit que toutes les dispositions de la divine Providence sont justes, sages et raisonnables, quelque dures qu’elles paraissent au sens de la chair et opposées aux intérêts des créatures.

II. Qu’il n’y a dans l’homme ni dans les choses humaines rien de semblable à ce qui est en Dieu : les noms d’être, de substance, de substance qui pense, de volonté, d’intelligence, de liberté, de droit, de justice et tous autres semblables, sont tous noms équivoques, qui ne signifient pas en Dieu ce qu’ils signifient dans l’homme; qu’ainsi c’est en vain que l’on comparé et la conduite et les droits de Dieu à l’égard de l’homme, à ceux des hommes avec les autres hommes, et tous les arguments qu’on en tire sont des sophismes, n’ayant pas d’autre appui que des comparaisons entre des choses qui ne sont nullement comparables, c’est Dieu et la créature, et les droits de Dieu et ceux de l’homme.

III. Mais ce qui va décider de tout, c’est le souverain droit de Dieu sur les créatures; cette puissance sans bornes doit imposer silence à l’homme sur tout ce qui le chagrine ou qui incommode sa raison dans la conduite de la providence, et par conséquent cela réduit en poudre toutes les profanes et impies difficultés que l’auteur du Dictionnaire prête aux manichéens et aux pauliciens, et qu’il étale avec tant de pompe.

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M. Jurieu fait voir que saint Paul a prévu et rapporté ces difficultés dans son Épître aux Romains(41), et qu’il y répond en montrant que le souverain droit de Dieu sur les créatures doit imposer silence à la raison. M. Jurieu remarque que saint Paul conclut la dispute par cette belle et grande exclamation : O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! que ses jugements sont impénétrables et ses voies incompréhensibles ! car qui a desseins de Dieu, ou qui est entré dans le secret de ses conseils ?
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« Il est plus clair que le jour, ajoute M. Jurieu(42), que dans ces paroles l’apôtre veut réprimer la témérité de ces mauvais savants, qui veulent que nous levions toutes les difficultés par la voie de la raison humaine et par leurs axiomes philosophiques, et que nous avouions que la raison humaine est incompatible avec la révélation divine, comme si ce qui est au-dessus de la raison était toujours contraire à la raison. »
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On voit que M. Jurieu avait ici en vue M. Bayle; mais il n’oublia pas M. le Clerc ni M. Jaquelot.
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« Il faut avouer aussi, ajoute-t-il, que cette pieuse exclamation de saint Paul fait voir l’égarement de ces théologiens qui veulent trouver dans des maximes pélagiennes le moyen d’accorder la raison et la révélation. Certainement s’il est vrai, comme ces messieurs le prétendent, qu’il n’y ait qu’à faire l’homme maître absolu de son libre arbitre et de ses actions, pour sortir de ce labyrinthe, cette exclamation : O profondeur, etc., que ses jugements sont impénétrables, etc., paraît peu juste et peu nécessaire, car le chemin est tout uni quand on dit : Dieu a abandonné l’homme parce qu’il a fait un mauvais usage de son libre arbitre.
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Il ne fait ici que répéter ce qu’il venait d’exprimer d’une manière plus forte et plus étendue.
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« Je voudrais bien savoir, dit-il, pourquoi un nombre de théologiens si considérable se fait une frayeur d’entrer dans cette voie (du souverain droit de Dieu sur les créatures), et aiment mieux nous faire les éloges de la créature libre et de l’excellence de la liberté. Cela est bon, mais cela ne sert à rien dans l’occasion présente, et d’ailleurs cela conduit au pélagianisme. En fermant une porte, comme on croit, à l’impiété des manichéens et des pyrrhoniens, on en ouvre une autre ou bien on en laisse une autre ouverte; car on ne saurait s’empêcher d’avouer que Dieu est l’auteur de ce franc arbitre qu’il a donné à l’homme, et qu’il en est le maître pour arrêter le cours de ses désordres quand bon lui semble. Ainsi par cette voie on ne fermera jamais la bouche aux profanes. »
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Voilà précisément ce que disait M. Bayle; cependant il ne voulut tirer aucun avantage de cet écrit ; il ne le jugea pas digne de son attention. Il avait déjà assez montré la conformité de sa doctrine avec celle de M. Jurieu.

M. Jaquelot n’avait pas commencé sa dispute avec M. Bayle pour la finir sitôt, il revint à la charge; mais au lieu de s’en tenir aux trois points qui faisaient l’essentiel de cette controverse, il se jeta sur d’autres matières qui y entraient incidemment ou qui n’y avaient même aucun rapport. Il ne laissait pas de tendre à son but, qui était de représenter M. Bayle comme une personne qui attaquait la religion. Il intitula sa réplique : Examen de la théologie de M. Bayle, répandue dans son Dictionnaire critique, dans ses Pensées sur les comètes, et dans ses Réponses à un Provincial, où l’on défend la conformité de la foi avec la raison, contre sa réponse. Voici le jugement que M. Bayle fit de cet ouvrage, en écrivant à un de ses amis(43) :
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« Je vous dirai en confidence que l’ouvrage de M. Jaquelot est plein de malignité, de mauvaise foi et de faibles raisonnements. Il abandonne, aussi bien que moi, les notions communes de la bonté et de la sainteté ; et par conséquent il est percé de tous les coups que M. le Clerc me porte. Je n’oublierai pas de faire cette remarque, qui embarrassera le délateur ; car il est ami de M. Jaquelot, qui a fait passer par ses mains son manuscrit. »
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M. Bayle répondit à M. Jaquelot sous la forme d’entretiens, comme il avait fait à M. le Clerc : Entretiens de Maxime et de Thémiste, ou Réponse à l’Examen de la théologie de M. Bayle, par M. Jaquelot. M. Bayle remarque d’abord que dans la réplique de M. Jaquelot qui contient 472 pages, les 304 premières pouvaient être négligées, parce qu’elles ne regardaient point le fond de cette controverse. La dispute avait été réduite à ces trois points : 1° à la liberté d’indifférence; 2° à l’origine du mal ; 3° aux objections que le pyrrhonisme peut fonder sur quelques dogmes révélés. A l’égard du premier point, M. Bayle remarque qu’il n’est pas nécessaire de s’y arrêter.
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« M. Jaquelot, dit-il, aurait dû l’abandonner entièrement dans sa réplique, puisque M. Bayle lui avait donné la carte blanche, c’est qu’il lui avait permis de se montrer tout à fait pélagien, et puisqu’il l’avait combattu quant à l’origine du mal, sans supposer que le principe de la liberté d’indifférence. M. Jaquelot, ajoute-t-il, n’a pas laissé de remanier, comme une affaire capitale, la question, si l’homme possède cette liberté. La démangeaison de dogmatiser à l’arminienne l’a engagé à cela; il a fait paraître la même impatience que les nouveaux prosélytes qui publient incessamment les motifs de leur conversion. »
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M. Bayle reproche ensuite cinq fautes à M. Jaquelot. La première, c’est d’avoir attaqué la doctrine de M. Bayle sans faire semblant de savoir qu’elle est la même que celle des réformés, et puis d’avoir fait semblant de croire qu’elle en est très différente. La seconde, c’est de croire que la même doctrine est innocente ou condamnable selon la diversité des intentions de ceux qui l’enseignent. M. Bayle avait fait voir que M. Jurieu avait enseigné, avant lui, qu’aucun système ne peut résoudre les objections qu’on peut faire touchant la chute d’Adam et ses suites, et qu’il avait exposé les mêmes difficultés que M. Bayle. On avait demandé à M. Jaquelot, pourquoi il n’avait pas combattu plus tôt cette doctrine, qui selon lui tend à faire Dieu auteur du péché, et à détruire la religion. M. Jaquelot répond ici(44), qu’il n’a point écrit contre M. Jurieu parce qu’il le croit de bonne foi dans son système, sans donner aucune atteinte directe aux fondements de la religion; mais qu’il a voulu réfuter M. Bayle seul, parce qu’il le croit mal persuadé du système établi par le synode de Dordrecht, et mal intentionné pour les principes de la religion. M. Bayle trouve cette distinction fort singulière. Personne, dit-il, ne s’était encore avisé de séparer de telles choses. On avait toujours cru que si deux auteurs enseignaient la même doctrine, il n’était pas possible de réfuter celle de l’un sans réfuter celle de l’autre. Il rappela à M. Jaquelot la déclaration qu’il avait faite dans la préface de son premier livre, qu’il n’avait aucun dessein d’attaquer la personne ni le coeur de M. Bayle, ni de pénétrer dans son intention ; déclaration qu’il avait répétée dans le corps de l’ouvrage en ces termes : Je ne veux point pénétrer les vues secrètes de cet auteur ; gardons-nous des jugements téméraires(45). Mais dans son second livre il ne cesse d’affirmer que M. Bayle a de très mauvaises intentions. On lui demande d’où lui sont venues ces nouvelles lumières; et on attribue ce changement de conduite à une passion irritée du mauvais succès de l’attaque. On ajoute, que M. Jaquelot, lors même qu’il écrivait sa réplique, ayant prévu que la chaleur de la dispute et le besoin des prétextes le contraindraient à répéter mille fois ses jugements téméraires, en avait donné un désaveu dans les formes et une espèce de rétractation : Je souhaite seulement, dit-il(46), qu’on se souvienne que je ne prétends parler ni de la personne de M. Bayle, ni de son coeur.... Le titre de ce chapitre, dit-il quelques pages après, montre assez que je ne veux parler ni de l’intention ni du coeur de M. Bayle.

La troisième faute qu’on reproche à M. Jaquelot, c’est de soutenir encore dans sa réplique, que M. Bayle ôte à l’homme toute sorte de liberté. On lui avait déjà répondu que M. Bayle n’avait rien affirmé ou nié sur cette matière, et que cette discussion était inutile, puisque M. Bayle consentait de disputer avec lui comme avec un pélagien. On l’avait toujours combattu en supposant la liberté d’indifférence, et en faisant voir que cette liberté n’affaiblissait point les objections manichéennes. Ainsi M. Bayle n’avait aucun intérêt à la réfuter, quoiqu’il eût pu le faire sans détruire toute sorte de liberté puisque les contre-remontrants qui rejettent la liberté d’indifférence, ne laissent pas de soutenir que l’homme agit librement en ce qu’il agit volontairement et avec délibération. M. Bayle n’a jamais entrepris d’ôter à l’homme cette espèce de liberté. On montre ensuite ce qui a pu faire illusion à M Jaquelot, et le détourner du véritable état de la question sur cet article.

La quatrième faute de M. Jaquelot, c’est qu’il attaque M. Bayle sur la concorde de la foi et de la raison, et dit au fond la même chose que lui. On avait cru, en lisant le titre de son premier livre : Conformité de la foi avec la raison, etc., qu’il avait entrepris de prouver cette conformité selon le plan qui se trouve dans la Réponse au provincial, et qui revient à ceci(47) :
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« Il faut montrer non seulement qu’on a des maximes philosophiques qui sont favorables à notre foi, mais aussi que les maximes particulières qui nous sont objectées comme non conformes à notre catéchisme, y sont effectivement conformes d’une manière que l’on conçoit distinctement… Cet accord demande non seulement que votre thèse soit conforme à plusieurs maximes philosophiques, mais aussi qu’elle ne soit pas victorieusement combattue par quelques autres maximes de la raison. Or, elle en sera combattue victorieusement si vous ne pouvez vous défendre que par des distinctions inintelligibles, ou qu’en vous excusant sur la profondeur impénétrable du sujet. »
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Il était facile à M. Jaquelot, ajoute-t-on, de s’apercevoir avant que de lire ce plan, que c’est là ce qu’on demande, lorsqu’on souhaite la conformité de la foi avec la raison. Mais il s’en faut bien qu’il ait travaillé sur cette idée.

« Quand je parle, de la conformité de la foi avec la raison, dit-il dans son dernier livre(48), je veux dire qu’il ne faut point renoncer à la raison pour admettre la religion, car quoi qu’il y ait des mystères dans la religion que la raison ne saurait comprendre, il ne s’ensuit pas que ces mystères soient contraires à la raison : de même qu’il ne s’ensuit pas que la divisibilité des corps à l’infini ni le mouvement soient contraires à la raison, encore qu’elle ne puisse répondre aux difficultés qui combattent ces propositions. On remarque que si M. Jaquelot ne prétend autre chose, il a attaqué très mal à propos M. Bayle, puisque M. Bayle n’a jamais dit qu’il faut renoncer à la raison pour admettre la religion, et qu’au contraire il a répété mille fois que l’on ne saurait agir plus conformément à la raison qu’en préférant l’autorité de l’Écriture aux maximes philosophiques qui s’opposent à nos mystères. Ainsi l’on montre que c’est en vain que M. Jaquelot veut mettre de la différence entre sa doctrine et celle de M. Bayle; et que par l’état de la question donné par M. Bayle, il paraît que M. Jaquelot et lui n’ont point de dispute réelle.

La cinquième faute qu’on trouve dans M. Jaquelot, c’est d’avoir entrepris un accommodement dont personne n’avait besoin. Il déclare que son but a été de faire voir qu’il ne faut point renoncer à la raison pour admettre la religion. Or tout le monde savait que ceux qui admettent la trinité, et les autres mystères ; de l’Évangile se croient très raisonnables et que bien loin de renoncer à la raison, ils se fondent sur les axiomes philosophiques qui ont le plus haut degré d’évidence et de certitude. Ils se fondent sur ce que Dieu ne peut tromper ni être trompé, et que par conséquent il doit être toujours cru sur sa parole ; et ils emploient la raison pour discerner le vrai sens de l’Écriture. On savait aussi que ce n’était pas un juste sujet de rejeter une doctrine, que de voir qu’elle est exposée à de très grandes difficultés, et que la prééminence de la nature divine ne nous permet pas de la soumettre aux mêmes devoirs qui lient les hommes les uns aux autres. Toutes ces vérités sont très connues, et ce n’est pas ce qu’on attend de ceux qui promettent de faire voir la conformité de la foi avec la raison. On s’attend qu’ils montreront que nos systèmes théologiques sont unis à la raison par es maximes mêmes qu’elle fournit à l’ennemi et qui sont le fondement des objections, et que la solution qu’ils donneront découvrira le lien qui joint ensemble ces maximes philosophiques et ces hypothèses théologiques. Mais c’est ce que M. Jaquelot n’a point fait. Il a été si effrayé du plan d’accommodement qu’on lui marquait entre sept propositions théologiques et dix-neuf propositions philosophiques, qu’il n’a osé s’en approcher. Il n’a pu prendre d’autre parti que de dire que ces dix-neuf propositions sont des maximes fausses, dont on ne doit faire aucun usage dans la question dont il s’agit(49). M. Bayle avait avoué qu’il fallait renoncer aux notions communes de la bonté et de la sainteté, quand il est question de juger de la providence de Dieu à l’égard du mal. Cet aveu avait fait de la peine à plusieurs personnes. C’est là-dessus, que M. le Clerc s’était fondé pour accuser M. Bayle de détruire la religion. Mais puisque M. Jaquelot récuse aussi les notions communes, et qu’il affirme que les damnés souffriront éternellement, il se doit croire enveloppé dans l’accusation de M. le Clerc, comme complice des prétendues impiétés de M. Bayle. On tire de là une nouvelle preuve qu’il n’y a rien de plus trompeur que le titre du premier ouvrage de M. Jaquelot : Conformité de la foi avec la raison, ou défense de la religion contre les difficultés répandues dans le Dictionnaire de M. Bayle. Pour rectifier ce titre, il faudrait y faire ce changement : Conformité imparfaite de la foi avec quelques-unes des maximes de la raison, ou dispute contre M. Bayle, à qui l’on avoue que les maximes philosophiques qu’il a crues irréconciliables avec nos systèmes de théologie, le sont effectivement.

On examine après cela les cinq principes que M. Jaquelot substitue aux notions communes qu’il a rejetées, et on fait voir qu’ils ne sont pas capables de satisfaire la raison. On observe que M. Jaquelot, ne pouvant pas répondre aux difficultés que M. Bayle avait faites, contre son premier livre, n’avait eu d’autre ressource que d’inventer un nouveau système qui pût lui servir à échapper aux objections qu’il ne lui était pas possible d’éluder, s’il eût persisté dans ses premiers dogmes. On fait voir que par ce nouveau système, M. Jaquelot rétracte tout ce qu’il avait dit dans son premier ouvrage pour justifier, par les intérêts de la gloire de Dieu, la permission du péché. On fait l’examen de ce système, et on montre qu’il est inutile pour résoudre les difficultés dont il s’agit. On soutient qu’il s’ensuit visiblement du système de M. Jaquelot, que Dieu a voulu le péché, et en a été la cause proprement dite. On prouve que ce ministre a vainement prétendu que le franc arbitre levait toutes les difficultés sur l’origine du mal. On réfute sa doctrine sur la permission du mal, et ce qu’il a répondu au sujet du mal physique, et du pyrrhonisme; et on répond à plusieurs remarques qu’il avait faites sur le troisième tome de la Réponse au provincial. Enfin on marque les raisons que l’on a eues de ne point examiner les trois s cent trois premières pages de la réplique de M Jaquelot, et pourquoi l’on se contente d’un petit nombre d’observations qui regardent principalement le recueil des difficultés qu’il a tirées du Dictionnaire critique et accompagnées de ses réflexions.

Du reste, on se plaint dans cet ouvrage que M. Jaquelot n’a pas répondu à un grand nombre de difficultés embarrassantes ; qu’il est plein de supercheries et

Déguisements ; qu’il foule aux pieds la bonne foi, afin de suivre les mouvements d’une haine personnelle ; qu’il ne cherche qu’à chicaner et qu’à faire perdre de vue les difficultés ; qu’il mutile les passages de son adversaire, et affecte de parler avec mépris de son livre. On remarque qu’il s’étourdit quelquefois jusques à combatte ses propres principes, qu’il s’abandonne trop à sa présomption ; qu’il est trop orgueilleux pour convenir qu’il se soit jamais trompé, etc. Ce style n’était pas naturel à M. Bayle ; il disputait sans sortir jamais des bornes de la modération. Il dissimulait au contraire, ou excusait les défauts de ses adversaires, et assaisonnait sa critique de mille traits polis et obligeants. Mais il fut aigri et piqué, parce qu’il vit qu’on attaquait sa personne encore plus que sa doctrine, et qu’on n’oubliait rien pour livrer à l’indignation publique. Ce procédé parut très déraisonnable aux personnes désintéressées. M. de Bauval s’en plaignit :
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« Si M. Bayle, dit-il(50), a eu des intentions secrètes et des desseins dangereux contre la religion, c’est le procès personnel de M. Bayle, et ce n’est pas la cause du public. Ceux qui ne cherchent que la vérité se mettront peu en peine de discuter si l’on est bien fondé dans les accusations qu’on intente à M. Bayle. Ils se réduiront à la question générale ; or, il est singulier que ses antagonistes ne s’attaquent qu’à lui là-dessus, puisqu’il est constant que presque tous les catholiques romains, et la plus grande partie des protestants soutiennent hautement la même chose(51) (R). Pourquoi s’acharner sur lui seul, et le prendre à partie ? Pourquoi ne compter pour rien la foule des théologiens qui sont de son côté ? C’est là un des points principaux de la dispute entre lui et ses adversaires, et sur quoi pourtant ils ont très peu insisté. Il semble que c’est à quoi ils devraient principalement s’attacher ; autrement on pourrait les soupçonner de songer moins à défendre la vérité qu’à se venger de M. Bayle. »
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MORT DE M. BAYLE.

Il y avait plus de si mois que M. Bayle était incommodé d’une ardeur de poitrine qui l’affaiblissait sensiblement. Comme c’était un mal de famille, il le jugea mortel, et ses amis ne purent le faire consentir à prendre des remèdes. Il voyait approcher la mort sans la désirer ni la craindre. Il travaillait sans relâche, et avec la même tranquillité d’esprit que si la mort n’eût pas dû interrompre son travail. Dans la lettre de remerciements qu’il écrivit à milord Shaftesbury, il lui rendit compte de ses occupations et de sa maladie.
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« J’aurais cru, dit-il(52), qu’une querelle avec des théologiens me chagrinerait mais j’éprouve par expérience qu’elle me sert d’amusement, dans la solitude à quoi je me suis réduit. Car, comme mon mal est une affection de poitrine, rien ne m’incommode tant que de parler; et c’est pourquoi je ne reçois ni ne fais aucune visite, mais je m’amuse à réfuter M. le Clerc et M. Jaquelot, que je trouve perpétuellement coupables de mauvaise foi. »
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Sa réponse à M. le Clerc était déjà imprimée, aussi bien que la meilleure partie de sa réplique à M. Jaquelot : il avait répondu à ce qu’il y avait d’essentiel dans le dernier livre que celui-ci avait publié, et il ne lui restait à faire que quelques remarques qu’il avait réservées pour la fin, lorsque la mort l’arrêta. Voici ce que M. Leers m’écrivit à ce sujet(53) :
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« M. Bayle est mort fort tranquillement, et sans qu’il y eût personne auprès de lui. La veille de sa mort, après avoir travaillé toute la journée, il donna de la copie à M. Jaquelot à mon correcteur, lui disant qu’il se trouvait très mal. Le lendemain à neuf heures du matin, son hôtesse entra dans sa chambre. Il lui demanda, mais en mourant, si son feu était fait, et mourut un moment après, sans que ni M. Basnage, ni moi, ni aucun de ses amis aient été présents. »
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Il mourut le 28 de décembre de l’année 1706, âgé de cinquante-neuf ans, un mois et dix jours. Il avait fait un testament en faveur de mademoiselle Bayle sa nièce, fille de son frère aîné ; mais cette demoiselle étant morte à Toulouse, au mois d’octobre de la même année 1706, il en fit un autre où il nomma pour son héritier M. de Bruguière, qui était son cousin du côté de sa mère. Il lui laissa en argent dix mille florins, et tous ses manuscrits, à la réserve des articles qu’il avait composés pour le supplément de son Dictionnaire, lesquels il légua à M. Leers. Il donna tous ses livres de théologie et d’histoire ecclésiastique à M. Basnage, son exécuteur testamentaire; et les autres à M. Paets, trésorier de l’amirauté de Rotterdam, comme une marque de sa reconnaissance pour les bienfaits qu’il avait reçus de cette illustre famille. Il donna aussi à mademoiselle Paets une médaille d’or, dont M. le comte de Dhona lui avait fait présent(54). On choisit l’église française de Rotterdam pour le lieu de sa sépulture : il avait laissé cent florins aux pauvres de cette église.

Il fut universellement regretté. Le Journal des savants se joignit à la voix publique, en disant que l’année ne pouvait guère finir par une perte plus sensible pour la république des lettres(55). Il était en relation avec un grand nombre de personnes distinguées.

Il avait pour amis en France, M. le duc de Noailles, M. le comte de Guiscard, M. le marquis de Bonrepaux, M. le marquis de Bonac, M. le marquis de Bougi, M. et Mme de la Sablière, M., Dufrêne, conseiller au parlement de Metz, M. Broudeau d’Oiseville, conseiller au même parlement, et depuis lieutenant général à Tours; M. Thomassin de Mazaugues, conseiller au parlement d’Aix; M. l’abbé Bignon, le père Malebranche, les deux pères Lamy, M. Ménage, M. Daillé le fils, M. l’abbé Nicaise, M. l’abbé Dubos, le père de Vitry, le père Saguens, MM. Claude, père et fils., M. Bayle, médecin et professeur à Toulouse; M. Rainssant et M. Oudinet, gardes du cabinet des médailles du roi, M. Charles Perrault, M. de Benserade, M. de Longepierre, M. de la Monnoie, M. Marais, avocat au parlement de Paris ; M. de Fontenelle, M. Lancelot, M. Simon de Valbebert, M. Naudis de Bruguière, M. Dufai, M. Janiçon, avocat au conseil à Paris ; M. de Larroque, etc.

En Angleterre : le duc de Buckingham, le comte de Shaftesbury, le comte de Huntington, M. Burnet, évêque de Salisbury; M. Justel, MM. de la Rivière qui avaient été ministres à Toulouse ; M. Dubourdieu, qui avait été ministre à Montpellier ; M. Cappel, professeur à Saumur ; M. Abbadie, M. le Vassor, M. de la Touche, M. Silvestre, M Baissière, M. de Saint-Évremond ; M. Bayze, M. Pujolas, M Coste, etc.

En Allemagne : MM, les comtes de Dhona le, comte de Reckheim, Leibnitz, Thomasius, Buddeus, Kocholt, Ancillon, Lenfant, la Croze, Leduchat, de Larrey, etc.

En Italie : M. Magliabecchi, bibliothécaire du grand duc de Toscane.

En Suisse : M. Constant, professeur à Lausanne; M. Spon, etc.

A Genève : Mme de Windsor, MM. Minutoli, Burlamachi, Chouet, Léger, Pictet, MM. Turettin, etc.

En Hollande : M. le comte de Frisen, M. le comte d’Albemarle, M. Leleu de Wilhem, M. le marquis de Bougi, M. Paets, M. de Wit, M. Graevius, M. d’Almeloveen, M. Lemoine, professeur à Leyde, M. Frémont d’Ablancourt, MM. Basnage, M. Huet, M. du Rondel, professeur à Mastricht ; M. Drelincourt, professeur à Leyde; M. Régis, médecin à Amsterdam ; M. Rou, etc.

En Flandre Mme la comtesse de Tilly, M. le baron Leroi, M. le baron de Walef, etc.

MANUSCRITS DE M. BAYLE.

Il avait beaucoup travaillé dans sa jeunesse à faire des extraits des livres qu’il lisait et à faire des observations sur ces livres. Il avait aussi composé ou ébauché quelques ouvrages. Ses recueils lui furent d’un grand secours lorsqu’il travailla pour le public. Il n’en fit alors presque plus : sa mémoire lui suffisait pour lui indiquer les sources dont il avait besoin. Voici la liste des principaux manuscrits qu’on a trouvés parmi ses papiers :

Dissertationis super Virgilii et Homeri poematis nuper à quodam Gallo compositaee Refutatio : inchoata 9 decembris 1671. C’est contre le père Rapin.

Amico suo charissimo cc plurimum colendo Jacobo Abbadie Epistola super quaestione, an Deus possit sapientiori perfectiorive modo se gerere quam de facto se gessit ?

Baelius Fetizoni, vel Responsio Baelii ad observationes Fetizonis super epistola pradicta.

Collectanea quaedam ad chronologiam, geographiam, et historiam pertinentia.

Lectiones historicae. Ces leçons composent un corps d’histoire, à commencer depuis la création du monde jusqu’aux empereurs romains. Les fautes de chronologie des auteurs y sont marquées, et les points les plus difficiles de l’Histoire y sont éclaircis.

Lectiones philosophicae. Ces leçons de philosophie sont mêlées de plusieurs traits d’érudition. Spinosa y est vivement réfuté.

Cursus philosophicus. Ce cours de philosophie est divisé en quatre parties : la logique, la morale, la physique, et la métaphysique. M. Bayle l’avait composé pour l’usage de ses écoliers, et il l’expliquait dans ses leçons publiques. Il y rapporte les sentiments des plus célèbres philosophes anciens et modernes, et en fait sentir le fort et le faible(56).

Abrégé des vies des hommes illustres de Plutarque, sur la traduction d’Amyot; avec des recueils ou extraits de l’Histoire romaine qui servent à lier les vies des illustres Romains de sorte que, remplissant par les autres historiens les vides qui se trouvent dans Plutarque, M. Bayle a fait un corps complet d’histoire romaine.

Indice historique : C’est un recueil de tout ce que M. Bayle lisait de curieux et de remarquable, touchant l’histoire. Il est commencé dès l’an 1672. Les matières y sont distinguées par chapitres, et, rangées par ordre alphabétique. Par exemple, sous la lettre A il traite de l’Antiquité que les Égyptiens et d’autres peuples se vantent d’avoir ; on y trouve aussi des remarques sur l’empire d’Allemagne. Sous la lettre B, il décrit quelques Batailles mémorables; et les honneurs rendus aux Bêtes. Sous la lettre C, il décrit les Cérémonies singulières qui s’observaient en différentes rencontres et particulièrement celles qui regardent les Clefs des villes. Il rapporte de quelle manière de grands hommes ont rendu compte des affaires dont ils étaient chargés, etc. Il y a aussi dans ce volume quelques recueils séparés qui roulent, sur la chronologie et sur l’histoire.

Jugements, ou journal de littérature. Ce recueil contient des réflexions critiques sur les livres qu’il avait lus, et celles qu’on lui avait communiquées par lettres ou de vive voix.

Lettres sur la querelle Girac et de Costar, et quelques autres lettres sur divers sujets.

Harangue de M. de Luxembourg à ses juges : et une lettre au sujet de cette harangue.

Lettre sur le pyrrhonisme historique.

Lettre historique et critique sur le colloque de Poissy.

Ces trois lettres devaient servir de suite aux Nouvelles lettres sur l’Histoire du Calvinisme de M. Maimbourg.

Discours historique sur la vie de Gustave-Adolphe, roi de Suède. Nous n’en en avons que les deux premiers chapitres, mais ils sont fort longs. Ils ont été composés après l’an 1683, car il y est parlé du dernier siège de Vienne par les Turcs. Le premier chapitre contient ce que Gustave a fait jusqu’à la trêve conclue avec la Pologne l’an 1629, quelque temps avant qu’il entrât en Allemagne pour faire la guerre à l’empereur Ferdinand II. Le second traite de l’origine de la maison d’Autriche, et des différentes situations où elle s’est trouvée. On y donne le caractère des derniers empereurs, et on fait voir que

Ferdinand s’attira toutes les disgrâces, et ruina le pouvoir de la maison d’Autriche pour s’être livré aux conseils des Espagnols, et pour avoir cruellement persécute les protestants. Ce chapitre contient ce qui s’est passé en Allemagne et en Bohême, jusqu’en l’année 1620. C’est dommage que M. Bayle n’ait pas fini cet ouvrage, mais tout imparfait qu’il est, et quoique le style en soit un peu négligé, on ne laisse pas de sentir qu’il vient de main de maître. On y trouve partout des réflexions fines et judicieuses, et des traits vifs et hardis, tant sur les choses, que sur les personnes. Il peut servir de modèle aux historiens(57).

Les nouveaux articles que M. Bayle avait dressés pour le Supplément de son Dictionnaire, et qu’il légua au sieur Leers, ne sont pas en fort grand nombre. Il disait lui-même que ce supplément n’était point avancé, et qu’il se sentait du dégoût pour cette espèce de travail, depuis qu’il s’était occupé pendant quelques années à des matières de raisonnement(58). Il avait promis que ces nouveaux articles ne seraient point incorporés dans la nouvelle édition de son Dictionnaire, et qu’ils seraient imprimés et vendus à part, pour ne pas obliger le public à acheter deux fois la même chose(59) : mais le sieur Leers, ayant quitté

La librairie, son fonds tomba entre les mains de deux libraires, qui, sans égard aux intentions de M. Bayle, les firent insérer dans leur édition du Dictionnaire, imprimée en 1720. Et ce qui est encore plus essentiel, on défigura cette édition par des innovations qu’on y fit : la témérité fut même poussée si loin, qu’on changea quelquefois le style de M. Bayle, et qu’on lui supposa des périodes entières. On avait tronqué et mutilé de même la nouvelle édition du Commentaire philosophique, imprimée à Rotterdam, par les mêmes libraires en 1713; mais on s’est conformé à l’édition originale de M. Bayle dans le recueil de ses Oeuvres diverses. Ce recueil, publié à la Haye, porte les dates de 1727-1731 ; il contient, en 4 volume, in-folio, tous les ouvrages qu’il a publiés (excepté son Dictionnaire), et quelques écrits posthumes(60).

On n’avait pas mieux traité les Lettres de M. Bayle, que j’avais envoyées à ces libraires, et qu’ils imprimèrent en 1714. On s’ingéra d’y faire plusieurs changements, et d’y retrancher plusieurs choses. On y joignit des notes, pleines de bévues grossières en fait de littérature, insinuations basses et malignes, et de traits calomnieux contre des personnes distinguées, sans épargner M. Bayle. J’ai rétabli ces lettres sur les originaux, dans l’édition qui en a été faite à Amsterdam, en 1729, et je les ai accompagnées de tous les éclaircissements qui m’ont paru nécessaires(61). Les Oeuvres diverses(62), ont été réimprimées en France(63), et on a joint à cette édition un grand nombre des lettres que Bayle avait écrites à sa famille, c’est-à-dire à son père, à ses frères et à quelques-uns de ses parents. Ces lettres familières représentent M. Bayle dans son naturel : on y voit un fidèle portrait, de son coeur et de son esprit. Rien n’est plus tendre ni plus judicieux que les conseils qu’il donne à son frère cadet, tant par rapport à la manière dont il doit régler ses études, que sur la conduite qu’il doit tenir dans le monde, etc. Du reste cette édition est très incorrecte, il y a un grand nombre de fautes dans les dates et dans les noms propres, et, ce qui est encore plus essentiel, on a supprimé ou tronqué tout ce qui ressentait le protestantisme. Dans la réimpression de ces lettres, faites à la Haye en 1739, en deux tomes in-12, on a copié tous les défauts de l’édition de Trévoux(64).

M. Bayle avait une imagination vive, brillante et féconde ; un grand fonds de discernement et de pénétration ; un style naturel et hardi mais peu châtié. Sa conversation était vive, enjouée, et d’autant plus agréable, qu’elle était toujours utile. Sa mémoire, heureuse et fidèle, lui rendait à propos tout cet qu’il lui avait confié. Il disputait sans chaleur, et sans prendre un ton dogmatique : et on voit dans ses écrits qu’il était si éloigné d’offenser, qu’il a au contraire trop penché du côté des louanges. Fidèle et constant dans son amitié, personne ne fut jamais plus officieux ni plus désintéressé que lui. Loin d’être avide de présents, il n’acceptait qu’avec peine ceux qu’il ne pouvait honnêtement refuser(65) (S). Plein d’amour pour la vérité, il était très sensible aux secours qu’on lui fournissait pour la découvrir, et faisait usage de ces secours avec une extrême reconnaissance. Il haïssait toute sorte de supercherie et de mauvais détours

Véritablement philosophe dans ses moeurs, sans, faste, sans ambition, il ne se préférait à personne. Il était sobre jusqu’à la frugalité. Indifférent pour tout autre plaisir, que pour ceux de l’esprit, il semblait ne connaître les passions que pour en discourir, et non pour en sentir les effets. Modeste jusqu’au scrupule, il aurait toujours caché son nom, s’il lui eût été possible de le faire : il n’a pas tenu à lui que le public ne vît jamais son portrait(66) (T). Jaloux jusqu’à l’excès, et peut-être jusqu’à la faiblesse, de la gloire de sa nation, il souffrait impatiemment qu’elle fût attaquée, et méprisait dans le fond du coeur ceux qui n’en jugeaient pas comme lui.

La fécondité de son imagination, et la vaste étendue de ses lumières, le jetaient souvent dans des digressions, qu’il avait cependant l’art de ramener comme utiles, et même comme nécessaires aux conséquences qu’il voulait tirer. Sa pénétration lui faisait tout d’un coup apercevoir les différentes faces des sujets les plus abstraits : il en découvrait tous les principes et en développait toutes les conséquences. Les difficultés qu’il y trouvait le rendaient très réservé dans ses jugements, et ne lui laissaient souvent que des raisons de douter. Cette retenue l’a fait accuser de pyrrhonisme. Mais si c’est être pyrrhonien que de douter des choses douteuses, tous les hommes ne devraient-ils pas être pyrrhoniens ?

On s’est plaint qu’il avait été un peu trop libre dans son Dictionnaire, et qu’il s’était émancipé sur le chapitre des femmes. Cependant ce ne sont guère que des citations d’auteurs très connus, et dont on a estimé le mérite. M. Bayle, moins sensible à ces sortes de traits que ne le sont apparemment ceux qui les condamnent, n’était point choqué du style de ces écrivains. Il regardait leurs expressions, peu mesurées et peu polies, comme des expressions de la bonne nature, ou, si l’on veut, comme des libertés innocentes, et de simples jeux d’esprit, parce qu’elles n’excitaient aucun dérèglement dans son cœur. Ses mœurs ont toujours été si pures et si réglées, que ses ennemis les plus violents ne lui ont jamais rien reproché là-dessus. En cela, comme en toute autre chose, il ne s’est point effarouché des apparences du vice, parce qu’il aimait solidement la vertu.

On ne doit tirer aucune conséquence contre la religion de M. Bayle de ce qu’il a rapporté dans son Dictionnaire les difficultés qu’on peut faire sur quelques dogmes importants. Les lois de la dispute demandaient qu’il alléguât fidèlement le pour et le contre. Mais il est visible qu’il n’a pas voulu détruire ces dogmes, puisque les raisons qu’il rapporte en leur faveur sont plus fortes que celles qu’il leur oppose. M. Jaquelot l’avoue lui-même dans sa Réponse aux Entretiens de Maxime et de Thémiste, qui n’est qu’un tissu d’invectives contre M. Bayle.
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« Les libertins, dit-il, qui liront les ouvrages de ce philosophe avec assez d’esprit pour comprendre ce qu’ils lisent, pourront aisément reconnaître qu’il a avancé des raisons sur l’existence de Dieu et sur la nature spirituelle de l’âme, incomparablement plus fortes, que celles qu’il a prêtées aux païens et à d’autres pour combattre ces importantes vérités. » Il répète la même chose dans la préface : « M. Bayle raisonne avec beaucoup plus de force et plus d’évidence, lorsqu’il s’agit d’établir l’existence de Dieu, que quand il propose les difficultés qu’il a prêtées à Simonide contre cette vérité… On doit faire le même jugement de la spiritualité de l’âme, si on lit avec application ce qu’il en a dit pour et contre, et recevoir, par conséquent, l’existence de Dieu, et la spiritualité de l’âme, les deux sources de la religion, comme des principes très conformes à la raison.
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Mais ceux, mêmes qui n’approuvent point les sentiments de M. Bayle admirent la beauté et la fertilité de son génie, et l’étendue de son savoir ; et ceux qui ne lui rendent pas cette justice, et qui affectent ou font semblant de le mépriser pour s’élever en l’abaissant, décrient moins M. Bayle que leur propre discernement, et font paraître plus de présomption que de lumières. Il est ordinaire de trouver des hommes qui joignent beaucoup de savoir à peu de génie, beaucoup d’esprit à peu d’érudition, beaucoup de solidité et peu d’agrément, mais il est rare d’en trouver qui aient réuni aussi parfaitement toutes ces qualités que M. Bayle. C’est ce qui a fait dire à M. de Saint-Évremond(67) :
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Qu’on admire le grand savoir,
L’érudition infinie
Où l’on ne voit sens ni génie,
Je ne saurais le concevoir ;
Mais je trouve Bayle admirable,
Qui, profond autant qu’agréable,
Me met en état de choisir
L’instruction ou le plaisir.
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Le 13 de décembre 1729.
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PIÈCES JUSTIFICATIVES.

JOURNAL HISTORIQUE ET CHRONOLOGIQUE DE LA VIE DE M. BAYLE.

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CALENDARIUM CARLANANUM
(traduit du latin)

1647, le 18 de novembre : Époque de ma naissance.

1660, le 29 de juin: Je commentai à, apprendre le grec.

1661, le dimanche 25 de décembre: Je fus reçu à la sainte Cène.

1666, le vendredi 12 de février: Je sortis de la maison paternelle pour aller à Puylaurens,

où j’entrai dans la première classe le 5 de mai , et eus pour régent Clepoin de Verdun.

1666. Voyage de trois jours à Castres.

1666, 9 de septembre: Retour au Carla.

1668, le 29 de mai: Voyage à Saverdun, où je séjournai jusqu’au 28 de sept. suivant.

1668 , le lundi 5 de novembre: Départ du Carla pour aller à Puylaurens, où je demeurai jusqu’au mardi 19 de février 1669. Étude de la logique.

1669, le 19 de février: Arrivée à Toulouse.

1668, le mardi 19 de mars: Changement de religion. Le lendemain je repris l’étude de la Logique.

1670, le mardi 19 août: Je sortis de Toulouse pour aller à la maison de campagne de M. Du Vivié près de Mazères.

1670, le 21 d’août: Je retournai à la religion réformée, et fis en secret mon abjuration de la religion romaine entre les mains de M. Rival, ministre de Saverdun, et en présence de mon frère, ministre du Carla, de M. Guillemat, ministre de Mazères, et de M. Rival, ministre de Calmont.

1670, le 21 d’août: Je partis pour Genève, où j’arrivai le mardi 5 de septembre.

1670, le 21 de novembre: J’entrai chez M. de Normandie.

1672 , le 23 de mai: J’allai à Copet chez M. le comte de Dhona.

1674, le mardi 29 de ma