DICTIONNAIRE HISTORIQUE ET CRITIQUE DE PIERRE BAYLE
PARIS, DESOER, LIBRAIRE, RUE CHRISTINE, 1820, 16 volumes.
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LA VIE DE M. BAYLE
Revue, corrigée, et considérablement augmentée
dans cette cinquième édition. 1740. (Chronologie)

1701.

Il parut en 1701 un ouvrage intitulé : Dissertation apologétique pour le bienheureux Robert d’Arbrisselles, fondateur de l’ordre de Fontevrault, sur ce qu’en a dit M. Bayle dans son Dictionnaire historique et critique(1). M. Bayle, parlant de Robert d’Arbrisselles(2), dit qu’on l’avait accusé de coucher avec quelques-unes de ses religieuses, afin qu’en irritant les passions, il fit triompher plus glorieusement la vertu. Il est certain que Geoffroi, abbé de Vendôme et cardinal, avertit le bienheureux Robert des bruits qui couraient là-dessus, et le railla sur le nouveau genre de martyre qu’il avait imaginé. Le père de la Mainferme, religieux de Fontevrault, a entrepris la défense du fondateur de son ordre; et M. Bayle avoue dans son Dictionnaire, qu’il trouve très fortes les raisons de l’apologiste, et qu’il n’a garde d’affirmer ce qu’on disait de Robert. Cet aveu donna occasion au père Souri, religieux de ce même ordre(3), d’examiner cette matière plus à fond, et de la mettre dans un nouveau jour. Sa Dissertation est écrite en forme de lettre adressée a M. Bayle. Il le loue d’avoir donné à entendre, qu’il ne croyait pas que ce qu’on disait du bienheureux Robert fût vrai, et donne en même temps de grands éloges à son Dictionnaire.
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« Il y a longtemps, dit-il(4), que la république des lettres vous est obligée ; mais le dernier service que vous venez de lui rendre par votre admirable Dictionnaire y met la dernière main. Ce n’est pas assez dire que vous nous avez donné un livre, vous nous avez donné une bibliothèque toute entière. La nouveauté du dessein, le discernement des faits historiques, l’exactitude de vos citations, cette attention, quoique retenue, qui règne dans tout ce prodigieux ouvrage à ne rien avancer de faux, à oser dire ce qui est vrai, selon les lois inviolables d’un véritable historien; tout cela me fait dire que ce serait dommage que vous eussiez succombé à la tentation de supprimer un si savant livre. Pour moi, petit particulier, je l’ai reçu avec une . reconnaissance que je ne puis vous exprimer, monsieur, et j’entre au moins parmi le peuple des lecteurs en celle que vous doit le public des grandes découvertes que vous venez de lui donner, et j’en profiterai.

« La différence de parti n’y fait rien, chacun saura bien démêler ce qui lui sera propre. Vous ne faites pas grand cas de nos saints; mais cette prévention ne vous empêche point de trouver mauvais qu’on leur impute des faussetés évidentes, et on ne peut assez vous savoir gré de votre droiture et de votre sincérité à cet égard. Cet amour de la vérité mérite que Dieu vous éclaire un jour sur toutes les vérités révélées.

« Je me sens la même équité pour vos réformateurs. Je n’ai jamais goûté ni les exagérations ni les impostures des faux zélés; encore moins les hardiesses de Bolsec, auteur plein de ressentiment; quelque tenté qu’on puisse être de croire ce qu’on a dit de scandaleux de votre patriarche, qui s’est déclaré avec tant d’éclat contre la plus ancienne des Églises. Ce n’est point par des impostures qu’on voit l’attaquer, et la vérité de ma religion, qu’il a voulu anéantir, n’avait pas besoin de ces secours. Je ne crois point, malgré l’hétérodoxie, tout ce que disent de vos docteurs les catholiques, que quand ils sont soutenus de preuves incontestables; et le catholicisme ne m’impose point non plus sur le mal que les protestants disent des nôtres, quand les raisons sautent aux yeux. Je ne vous dis point cela, monsieur, pour vous faire passer plus aisément ce que je prendrai la liberté de vous remontrer, ni pour me donner pour modèle sur la sincérité à un homme qui en peut servir aux autres. Quand je n’en userais pas ainsi, un exemple aussi mince que celui d’un homme obscur comme moi ne vous détournerait pas de votre chemin, et vous ne laisseriez pas d’être foudroyant contre les faiseurs de contes. Celui dont il s’agit ici, qu’on a fait du bienheureux Robert d’Arbrisselles, ne saurait manquer d’appartenir à votre Dictionnaire; car, s’il est véritable, votre Dictionnaire peut s’en saisir en tant qu’historique ; s’il est faux, il peut s’en saisir en tant que critique.

« Mais je suis très assuré que vous ne le croyez pas vrai, vous l’avouez vous-même, monsieur… Je n’ai garde, dites-vous, d’affirmer ce qu’on dit de lui, car je trouve très fortes les raisons de l’apologiste. Mais me permettrez-vous, monsieur, de vous dire que vous ne vous êtes peut-être pas assez récrié en cet endroit contre la fausseté, ni avec tant de vivacité que vous l’avez fait en d’autres qui n’étaient fondés, que sure des ouï-dire.

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C’est là la seule chose que le père Souri aurait désirée dans M. Bayle il est d’ailleurs très content de lui.
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« Encore une fois, dit-il, nous n’avons qu’à nous louer, à cet égard, de votre bon goût et de votre équité. Oserais-je cependant, ajoute-t-il, vous dire que le plaisant en cet article vous a fait un peu oublier vos propres maximes et vous a empêché d’en dire davantage que les deux lignes favorables que je viens de citer? Jamais conte n’a été plus digne de votre censure que celui-là. Vous songez bien à divertir vos lecteurs, et vous avez vos raisons; votre intention pourtant n’est pas de les divertir aux dépens de la vérité, et vous ne l’avez jamais perdue de vue à notre égard. »
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M. Bayle rendit compte de cet ouvrage dans une addition à l’article Fontevrault.
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« Cette apologie, dit-il, est si bien tournée et si solide, que tout homme raisonnable y devra acquiescer ; et, quoique j’aie suffisamment fait connaître que je n’ajoutais aucune foi aux bruits qui coururent touchant ce partage de lit, etc., je déclare ici qu’en tous les endroits où j’ai parlé de cela sans y apposer la répétition de mon sentiment, je souhaite qu’elle y soit sous-entendue. » M. Bayle rend au père Souri toute la justice qui lui était due. « L’honnêteté, dit-il, la politesse, l’esprit et l’érudition de l’auteur, y paraissent avec éclat, et je suis bien fâché de ne me trouver point digne des louanges qu’un si habite homme a bien voulu me donner par compliment. »
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1702.

La seconde édition du Dictionnaire critique fut achevée le 27 de décembre 1701, et parut au commencement de l’année 1702. Elle était augmentée de près de la moitié. Cette augmentation était contraire à l’intention de M. Bayle. Il n’avait dessein que de faire quelques additions aux articles déjà publiés : il ne se proposait pas d’y en mettre de nouveaux; il les réservait pour un alphabet à part sous te titre de Suite ou de Supplément du Dictionnaire critique(5) ; mais le libraire souhaita qu’ils parussent dans cette secondé édition, et M. Bayle fut forcé d’y consentir. Ce changement lui fit beaucoup de peine, comme il le témoigne dans l’avertissement. Il distingua les additions de telle manière qu’on pouvait les discerner d’un coup d’oeil. Il corrigea avec beaucoup de soin les fautes de la première édition dont il s’était aperçu lui-même, ou que ses amis lui avaient fait remarquer. Il donna des témoignages de sa reconnaissance à ceux qui lui avaient fourni des mémoires, et les nomma lorsqu’il crut pouvoir le faire sans les désobliger. Cependant il avoua que les additions qu’il avait faites ne lui avaient pas permis de rendre les articles de la première édition aussi corrects qu’il l’aurait souhaité.
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« Je ne veut pas dissimuler, dit-il, que la peine qu’elles m’ont causée ne m’a point permis de corriger les articles de la première édition avec toute la sévérité et avec toute la diligence que j’aurais voulu y apporter. Il est bien malaisé que, pendant que les imprimeurs travaillent sans discontinuation, l’auteur suffise à trois choses : à faire la révision de deux gros volumes in-folio, à les augmenter de plus d’un tiers, et à corriger les épreuves. »
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En parlant, des corrections qu’il avait faites dans la première édition, il n’oublie pas celles qu’il s’était engagé d’y faire.
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« Il y a, dit-il, une sorte de corrections que j’ai faites comme d’office, et en conséquence d’un engagement dont le public fut informé. Je m’y suis conduit avec tout le soin possible, et avec une très forte intention de satisfaire les mécontents. J’ai retranché pour cet effet tout ce que l’article de David pouvait contenir de désagréable. C’est la plus grande suppression qui ait été nécessaire ; les autres ne sont pas considérables, ni quant à leur nombre, ni quant à l’étendue. On a pu remédier à tout aux dépens de quelques mots ou de quelques lignes, et principalement par le moyen de quatre éclaircissements qui sont à là fin de cet ouvrage. »
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M. Bayle retrancha, en effet, tout ce que le consistoire de Rotterdam avait désapprouvé dans l’article de David ; mais, avant même que cette édition fût finie, plusieurs personnes ayant déclaré qu’elles ne l’achèteraient point si cet article ne s’y trouvait pas tel qu’il avait paru d’abord, le libraire fut obligé de le faire réimprimer à part(6), afin qu’on pût le joindre à cette nouvelle édition. Quelques amis de M Bayle lui conseillèrent d’y insérer le Projet qu’il avait publié en 1682 avec quelques essais de son Dictionnaire; il le plaça à la fin des dissertations du dernier volume(7).

Il n’y a point d’ouvrage qui ait plus besoin d’une bonne table des matières que le Dictionnaire de M. Bayle. Le sieur Leers avait eu soin d’avertir, à la tête du projet, qu’il n’oublierait pas cet article, et M. Huet en fit une fort exacte pour la première édition : mais le sieur Leers, prévoyant qu’on serait longtemps à l’imprimer, en supprima la moitié, ce qui la défigura de telle sorte, que M. Bayle crut en devoir informer le public dans un petit avertissement qu’il mit à la fin. L’autre moitié fut conservée, et donnée à l’auteur de la table de la seconde édition, qui en profita le mieux qu’il put. Mais cette nouvelle table, vu le grand nombre d’additions, était très défectueuse. M. Bayle indique ici un moyen de suppléer à ce défaut. Il remarque en même temps, que sachant par expérience les qualités que doit avoir une bonne table, il aurait bien pu en faire une, mais qu’il n’avait eu ni le temps ni la patience nécessaires à un travail si pénible, et si ennuyeux. Il ajoute qu’il n’avait pas même trouvé à propos que la personne dont on s’était servi s’engageât dans tous les détails que quelques lecteurs demandaient, et il en donne la raison.

Il parle ensuite de ceux qui pourraient se plaindre de ce que son Dictionnaire ne leur fournit pas en assez grande quantité les choses qui sont de leur goût. Il dit que c’est le sort inévitable des écrits qui contiennent un mélange de plusieurs choses, et où il règne une grande diversité. Il déclare que s’il a parlé d’une certaine famille plutôt que d’une autre qui n’était pas moins considérable, ou qui l’était encore plus, ils l’a fait sans aucune acception de personnes, et uniquement parce qu’il avait des mémoires pour les unes et non pas pour les autres. Enfin, il répond à ceux qui, avaient trouvé a redire qu’il eût donné si peu d’articles des fameux guerriers. Il dit que cela vient non seulement de ce qu’il avait évité de se rencontrer avec les autres dictionnaires mais surtout de ce qu’il n’était pas en état de faire ces articles tels qu’il les aurait voulus. Il en donne un exemple en montrant sur quel plan il travaillerait à l’article du maréchal de Luxembourg s’il avait les secours et les lumières nécessaires pour le remplir.

Il accompagna, cette édition de quatre éclaircissements, pour satisfaire aux engagements qu’il avait pris avec le consistoire de Rotterdam. Ils sont précédés d’unes observation générale, où il rapporte les raisons qu’il avait de croire qu’on ne se scandaliserait pas de la liberté de philosopher dont il s’était servi quelquefois. Dans le premier éclaircissement, il se justifie sur ce qu’on le blâmait d’avoir dit qu’il y avait eu des athées de spéculation et des épicuriens qui avaient surpassé en bonnes moeurs les idolâtres; et fait voir que la conduite de ces athées ne saurait porter aucun préjudice à la véritable religion, ni y donner aucune atteinte. Mais il promet de traiter plus amplement cette matière dans la suite de ses Pensée sur les Comètes. Le second éclaircissement regarde les objections des manichéens. Il le finit par ces six propositions qui contiennent le précis de sa doctrine:
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I. Que c’est le propre des mystères évangéliques d’être exposés à des objections que la lumière naturelle ne peut éclaircir;

II. Que les incrédules ne peuvent tirer légitimement aucun avantage de ce que les maximes de philosophie ne fournissent point la solution des difficultés qu’ils proposent contre les mystères de l’Évangile ;

III. Que les objections des manichéens sur l’origine du mal, et sur la prédestination, ne doivent pas être considérées n général en tant qu’elles combattent la prédestination, mais avec cet égard particulier que l’origine du mal, les décrets de Dieu sur cela, et le reste sont un des plus inconcevables mystères du Christianisme.

IV. Qu’il doit suffire à tout bon Chrétien, que la foi soit appuyée sur le témoignage de la parole de Dieu.

V. Que le système Manichéen considéré en lui-même est absurde, insoutenable, et contraire aux idées de l’ordre ; qu’il est sujet aux rétorsions, et qu’il ne saurait lever les difficultés.

VI. Qu’en tout cas, ajoute-t-il, on ne saurait se scandaliser de mes aveux, que l’on ne soit obligé de regarder comme scandaleuse la doctrine des théologiens les plus orthodoxes, puisque tout ce que j’ai dit est une suite naturelle et inévitable de leurs sentiments, et que je n’ai sait que rapporter d’une manière plus prolixe, ce qu’ils enseignent d’une façon moins étendue.

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Dans le troisième éclaircissement, il fait voir que les objections d’un abbé pyrrhonien contre quelques dogmes du christianisme, rapportées dans son Dictionnaire, ne sont rien contre la religion. Il pose d’abord comme une maxime certaine et incontestable, que le christianisme est d’un ordre surnaturel, et que son analyse est l’autorité suprême de Dieu, nous proposant des mystères, non pas afin que nous les comprenions, mais afin que nous les croyons avec toute l’humilité qui est due à l’Être infini, qui ne peut ni tromper ni être trompé. De là, ajoute-t-il, résulte nécessairement l’incompétence du tribunal de la philosophie pour le jugement des controverses des chrétiens, vu qu’elles ne doivent être portées qu’au tribunal de la révélation. Il fait le caractère des pyrrhoniens, et montre que de tous les philosophes qui ne doivent point être reçus à disputer sur les mystères du christianisme avant que d’avoir admis pour règle la révélation, il n’y en a point d’aussi indignes d’être écoutés que les sectateurs du pyrrhonisme. Dans le quatrième éclaircissement, il examine les plaintes qu’on avoir faites qu’il y avoir des obscénités dans son Dictionnaire. Il exprime cette accusation en ces termes :
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« Que l’auteur rapporte des faits historiques qui lui sont fournis par d’autres auteurs, qu’il a soin de bien citer, lesquels faits sont sales et malhonnêtes; qu’ajoutant un commentaire à ces narrations historiques pour les illustrer par des témoignages, et par des réflexions, et par des preuves etc., il allègue quelquefois les paroles de quelques écrivains qui ont parlé librement, les uns comme médecins, ou jurisconsultes, les autres comme cavaliers ou poètes: mais qu’il ne dit jamais rien qui contienne ni explicitement ni même implicitement l’approbation de l’impureté ; qu’au contraire il prend à tacite en plusieurs rencontres de l’exposer à l’horreur, et de rebuter la morale relâchée. »
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Il prouve ensuite par des raisons, par des autorités, et par des exemples que ces sortes d’obscénités ne sont pas du nombre de celles qu’on peut censurer avec raison.

M. Bayle fit une addition à l’article d’Origène à l’occasion du Parrhasiana de M. le Clerc.
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« On trouve dans cet ouvrage, dit-il, quelques réflexions sur la dispute des manichéens et des orthodoxes. Elles sont précédées d’une observation aussi équitable qu’on la pouvait espérer d’un très honnête homme; elles sont, dis-je, précédées d’un jugement tout à fait conforme à l’équité, à la vérité et à la raison touchant les vues dans lesquelles je me suis donné la liberté de rapporter les objections des manichéens, et d’avouer que la lumière naturelle ne fournit pas aux chrétiens de quoi les résoudre, soit qu’on suive le système de saint Augustin, soit qu’on suive celui de Molina et des remontrants, soit qu’on recoure à celui des sociniens, Théodore Parrhase soutient le contraire, et prétend qu’un origéniste peut fermer la bouche aux manichéens… Si un homme de cette sorte, continue-t-il, peut réduire un manichéen au silence, que ne feraient pas ceux qui raisonneraient infiniment mieux que les disciples d’Origène ? Nous examinerons ce qu’il suppose que pourrait dire un origéniste après avoir lu toutes les objections des manichéens. »
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M. Bayle réduit la réponse de l’origéniste à ces trois propositions :

1° Dieu nous a fait libres pour donner lieu à la vertu et au vice, au blâme et à la louange, à la récompense et aux peines ;

2° Il ne damne personne simplement pour avoir péché, mais pour ne s’être pas repenti.

3° Les maux physiques et moraux du genre humain sont d’une durée si courte, en comparaison de l’éternité, qu’ils ne peuvent pas empêcher que Dieu ne passe pour bienfaisant et pour ami de la vertu. C’est dans cette dernière proposition, dit M. Bayle, que se trouve toute la force de l’origéniste, et voici pourquoi : c’est qu’il suppose que les tourments de l’enfer ne dureront pas toujours, et que Dieu, après avoir jugé que les créatures libres ont assez souffert, les rendra ensuite éternellement heureuses. Le bonheur éternel qui leur sera conféré remplit, selon l’origéniste, l’idée d’une miséricorde infinie, quand même il aurait été précédé de plusieurs siècles de souffrance; car plusieurs siècles ne sont rien en comparaison d’une durée infinie, et il y a infiniment moins de proportion entre le temps que cette terre doit durer et l’éternité, qu’il n’y a entre une minute et cent millions d’années. Ainsi nous ne pouvons nous étonner raisonnablement que Dieu regarde les maux que nous souffrons comme presque rien, lui qui seul a une idée complète de l’éternité, et qui regarde le commencement et la fin de nos souffrances comme infiniment plus proches que le commencement et la fin d’une minute. Il faut raisonner de même des vices et des actions vicieuses, qui, à l’égard de Dieu, ne durent .pas longtemps, qui dans le fond ne changent rien dans l’univers. Si un horloger faisait une pendule qui, étant montée une fois, allât bien pendant une année entière, excepté deux ou trois secondes, qui ne seraient pas égales lorsqu’elle commencerait à marcher, pourrait-on dire que cet ouvrier ne se piquerait pas d’habileté ni d’exactitude dans ses ouvrages ? De même, si Dieu redresse un jour pour toute l’éternité les désordres que le mauvais usage de la liberté aura causés parmi les hommes, pourra-t-on s’étonner qu’il ne les, ait pas fait cesser pendant le moment que nous aurons été sur cette terre ?

M Bayle remarqua qu’un manichéen pouvait répondre :

1° Qu’il ne convient point à la bonté idéale ou souverainement parfaite de faire un présent dont on prévoit les mauvais effets, sans qu’on les arrête, quoiqu’on le puisse; son attribut essentiel et distinctif est de disposer son sujet à faire des biens qui, par les voies les plus courtes et les plus certaines dont il se puisse servir, rendent heureuse la condition de celui qui les reçoit. Cette bonté idéale exclut essentiellement et nécessairement tout ce qui peut convenir à un être malicieux, et il est certain qu’un tel être se porterait aisément à répandre des faveurs dont il saurait que l’usage deviendrait funeste à ceux à qui il les communiquerait. Or, en consultant cette idée de bonté, on ne trouve point que Dieu, principe souverainement bon, ait pu renvoyer la félicité de la créature après plusieurs siècles de misère, ni lui donner un franc arbitre, dont il était très certain qu’elle ferait un usage qui la perdrait. Mais si la bonté infinie du Créateur lui permettait de donner aux créatures une liberté dont elles pourraient faire un mauvais usage aussitôt qu’un bon usage, il faudrait, pour le moins, dire qu’elle l’engagerait à veiller de telle sortes sur leurs démarches, qu’elle ne les laisserait pas actuellement pécher. Pour ce qui est de la raison alléguée par l’origéniste, qu’il fallait accorder la liberté à la créature, afin de donner lieu à la vertu et au vice, au blâme et à la louange, à la récompense et aux peines, on pourrait répondre que, bien loin qu’une semblable raison, ait dû obliger un être infiniment saint et infiniment libéral à donner le franc arbitre aux créatures, elle devait au contraire l’en détourner. Le vice et le blâme ne doivent point avoir lieu dans les ouvrages d’une cause infiniment sainte; tout y doit être louable, la vertu seule y doit paraître, le vice en doit être banni. Et, comme tout doit être heureux dans l’empire d’uni souverain être infiniment bon et infiniment puissant, les peines n’y doivent point avoir lieu. La vertu, la louange, les bienfaits peuvent fort bien exister sans que le vice, le blâme et les peines aient aucune existence que celle qu’on nomme idéale ou objective. L’origéniste reconnaît que cela arrivera lorsque toutes les créatures jouiront d’une félicité éternelle, qui succédera à quelques secondes de souffrance. S’il répond que ces bienfaits ne seraient pas une récompense au cas que les créatures n’eussent point été douées de liberté, on répliquera qu’il n’y a nulle proportion entre une félicité éternelle et le bon usage que l’homme fait de son franc arbitre; qu’ainsi le bonheur éternel que Dieu fait sentir à un homme de bien ne peut point être considéré proprement parlant, comme une récompense ; c’est une faveur, c’est un don gratuit. On ne peut donc pas prétendre, selon l’exactitude des termes, que le franc arbitre a dû être conféré aux hommes afin qu’ils pussent mériter le bonheur du paradis, et l’obtenir à titre de récompense.

2° L’impénitence n’étant autre chose qu’un mauvais usage de la liberté, tout revient à un, soit que l’on dise que Dieu ne damne les hommes qu’à cause qu’ils ne se repentent pas, soit que l’on dise qu’il les damne simplement à cause qu’ils ont péché. Il est vrai que, généralement parlant, c’est une marque de miséricorde que de vouloir remettre la peine à ceux qui auront regret de leur faute ; mais, quand on promet de pardonner, sous la condition du repentir, à des gens de l’impénitence desquels on est très assuré, on ne promet rien, proprement parlant, et l’on est tout aussi résolu à les châtier que si on ne leur offrait aucune grâce; si on voulait, tout de bon, les exempter de la peine, on les empêcherait d’être impénitents; chose très facile à celui qui est le maître des coeurs.

3° L’origéniste, n’oserait déterminer la durée des tourment qui précédent l’éternité bienheureuse, car non seulement on l’ignore, mais aussi on craindrait ou de la faire trop courte, et d’être accusé de lâcher la bride au pécheur, ou de la faire trop longue, et de ne point donner une juste idée de la miséricorde de Dieu. On n’oserait la faire, par exemple, ni de cent ans, ni d’un million d’années. On ne se fie donc guère à la nullité de proportion entre la durée d’un million de siècles et une durée infinie; et on ne voit pas que ce soit résoudre la difficulté que de dire qu’il y a infiniment moins de proportion entre la durée de la terre et l’éternité, qu’il n’y en a entre une minute et cent millions d’années. Ce qui se peut assurer de ces cent millions d’années se peut aussi assurer d’autant des millions de siècles qu’il y a de gouttes d’eau dans l’océan, puisqu’il n’y a nulle proportion entre le fini et l’infini. Cependant on ne saurait concevoir que le supplice d’une créature, continué pendant cent millions de siècles, soit compatible avec la souveraine bonté du Créateur. Ce nombre d’années, qui n’est rien en comparaison de l’éternité, paraît néanmoins une durée très longue, quand il est considéré en lui-même, et par rapport à la personne souffrante. Or, que l’on diminue ce nombre tant que l’on voudra, on n’y trouvera autre chose qu’une diminution de rigueur, et on ne parviendra à la suprême bonté de Dieu qu’en supprimant, jusqu’à la dernière minute les supplices des enfers. Nous louons la justesse d’un horloger, lorsque sa pendule ne se détraque que de deux ou trois secondes sur une année; mais la justesse d’un ouvrier souverainement parfait exclut absolument toutes exceptions sa bonté ; sa sainteté, sa sagesse, etc., sont absolument simples et sans nul mélange des qualités contraires, sans le plus petit mélange qui se puisse concevoir ou qui puisse être dans la nature des choses.

M. Bayle observe que :
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« Si Origène pouvait répondre aux objections des manichéens, il ne s’ensuivrait pas que l’on pourrait les résoudre, à plus forte raison, par des principes beaucoup meilleurs et plus orthodoxes que les siens; car tout l’avantage qu’il peut trouver dans cette dispute procède des faussetés qui lui sont particulières, donnant d’un côté beaucoup d’étendue, aux forces du franc arbitre, et substituant, de l’autre, à l’éternité malheureuse, qu’il supprime, une félicité éternelle. »
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En faisant succéder une éternelle béatitude aux tourments que souffriront les damnés pendant quelques siècles, on lève la plus accablante de toutes les difficultés des manichéens, car leur plus fort argument est fondé sur l’hypothèse que tous les hommes, à la réserve de quelques-uns, seront damnés éternellement; et c’est là le sentiment de toutes les sociétés chrétiennes, si l’on en excepte les sociniens.

On imprima à Paris, en 1701, un volume intitulé : Naudaeana et Patiniana, où singularités remarquables, prises des conversations de mess. Naudé et Patin. Dans ces sortes d’ouvrages, on se sert du nom de quelque auteur célèbre pour débiter plusieurs particularités historiques et littéraires qui se rapportent au temps qu’il a vécu, et qu’on prend même quelquefois de ses écrits. Ces recueils ne seraient pas méprisables, si on pouvait compter sur les faits qui y sont rapportés; mais on y avance ordinairement une infinité de choses fausses, incertaines ou destituées de plusieurs circonstances essentielles. Pour les rendre utiles, il faudrait les accompagner d’un commentaire qui leur servît de correctif et de supplément. C’est ce que fit M.***(8), à l’égard du Naudaeana. Il y fit des corrections et des additions, dont il rendit compte dans une courte préface.
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« Tout le monde sait, dit-il, avec quelle avidité les ana sont à présent reçus ; mais il n’est personne aussi qui ignore que le peu d’exactitude qui s’y trouve diminue beaucoup le plaisir que pourraient faire naître au lecteur la variété des matières et la liberté des sentiments qui sont ordinairement inséparables de ces sortes de livres. C’est donc pour inspirer en quelque façon la pensée de les rendre dorénavant plus utiles, que j’ai entrepris d’ajouter une espèce de commentaire au prétendu Naudaeana. L’unique but que je m’y propose est de fixer les époques de tous les faits dont il est parlé, d’y ajouter quelquefois des circonstances absolument nécessaires, enfin de ne rien laisser avancer à l’auteur qui ne soit soutenu du témoignage de quelqu’autre digne de foi.-
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M.*** nous apprend qu’il avait formé le dessein de faire aussi des corrections et des additions au Patiniana(9), mais que quelques raisons l’avaient obligé de se restreindre au Naudaeana. Le père de Vitry envoya à M. Bayle des additions au Naudaeana, et M. Bayle les fit imprimer à Amsterdam avec le Naudaeana et le Patiniana, sous le titre de seconde édition, revue, corrigée et augmentée d’additions au Naudaeana qui ne sont point dans l’édition de Paris(10). Cette "seconde édition parut au mois d’avril 1702, quoique le libraire, pour lui donner plus longtemps un air de nouveauté, l’ait datée de 1703. M. Bayle y ajouta un avertissement sous le nom du libraire, où il dit que cette édition était incomparablement meilleure que celle de Paris ; qu’on y avait corrigé un très grand nombre de fautes qui défiguraient si fort les noms propres, qu’ils en étaient. Méconnaissables ; qu’on avait mis ensemble les endroits qui appartenaient à la même personne, et qui se trouvaient dispersés çà et là dans l’édition de Paris, et qu’enfin, ce qui était beaucoup plus considérable, on donnait des suppléments très curieux, et fort nécessaires, dont le manuscrit était venu de France(11).

1703.

La seconde, édition du Dictionnaire critique avait fatigué M. Bayle. Pour se délasser il composa un ouvrage intitulé, Réponse aux Questions d’un Provincial(12). Dans la préface, il avertit qu’en composant cette Réponse il s’était proposé de faire un livre qui tînt le milieu entre ceux qui servent aux, heures d’étude, et ceux qui servent aux heures de récréation. Dans cette vue il se contente de couler légèrement sur certaines choses qui auraient pu être approfondies : il passe promptement d’une matière à une autre, afin d’introduire la variété; et, lorsqu’il a fallu donner quelque suite à certains sujets, il le fait de telle sorte, que chaque chapitre les représente par des côtés différents. Il remarque qu’il aurait pu employer certaines pensées, ou certains faits qui ont une liaison essentielle avec les choses qu’il a dites; mais qu’il s’en était abstenu, pour ne pas répéter des choses très connues. Il ne doute point que certains lecteurs ne jugent qu’il y a un peu trop de citations : mais il fait voir que cette plainte est injuste. C’est aller contre la nature des choses, dit-il, que dans un ouvrage destiné à prouver et à éclaircir des faits, l’auteur ne se doit servir que de ses propres pensées, ou, pour le moins, il doit citer rarement. M. Bayle ajoute « que ce n’est point ici dans le goût qui règne depuis quelques années, et dont peut-être le public se lasse déjà. Ce n’est point un recueil de pensées détachées, ou de maximes, ou de caractères, ou de bons mots, ou de bons contes. Qu’est-ce donc ? Il serait, répond-il, peut-être bien difficile de le définir, et l’on en laisse le soin à chaque lecteur ; on dira seulement que cet ouvrage ressemble un peu aux écrits qui parurent en si grand nombre, dans le XVIe siècle, sous le titre de Diverses Leçons, ou sous un titre, qui revenait à cela. »

Cet ouvrage contient un mélange agréable et instructif de plusieurs discussions historiques, critiques, et littéraires. On y trouve aussi quelques remarques philosophiques, et quelques observations politiques. Aussitôt que ce livre parut en Hollande, un de mes amis me l’annonça comme une production de M. Bayle. Je demandai à M. Bayle s’il était vrai qu’il eu fût l’auteur, et voici ce qu’il me répondit(13) :
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« Je ne suis point surpris qu’on vous, ait écrit que je suis l’auteur d’un livre nouveau, intitulé Réponse aux Questions d’un Provincial. Tout le monde veut ici que je l’aie fait; et, si j’avais de l’ambition, je m’opposerais à ce bruit, car cet ouvrage n’est pas fort propre à donner de la réputation à un homme. C’est un amas de petites observations qui ne peuvent plaire qu’à ceux, qui ne, négligent pas les curiosités littéraires, et qui, à l’exemple du public, ne les traitent pas de bagatelles. »
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Quelque temps après, je le priai de me dire si cet ouvrage, n’aurait pas une suite, et lui marquai le jugement que quelques personnes en faisaient.
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« Je ne répète point, me répondit-il(14), ce que je pense vous avoir témoigné assez clairement, que j’abandonne tous les intérêts de la Réponse aux Questions d’un Provincial. Il est pourtant vrai que je sais que le libraire ne se propose point d’en donner d’autres parties : je veux dire qu’il n’y a sur ce sujet ni plan ni dessein arrêté, et il n’a rien sous la presse d’approchant. On ne peut nier, ajouta-t-il, que ceux qui disent que l’ouvrage n’intéresse pas assez le public n’aient raison ; mais ils doivent considérer qu’un auteur ne peut guère intéresser le public, à moins qu’il ne discute des questions qui concernent l’honneur et la gloire de tout un peuple, ou de tout un corps de religion, à moins qu’il ne traite de quelque dogme important dans la morale ou dans la politique. Tous les autres sujets dont les gens de lettres remplissent leurs livres sont inutiles au public, et il ne les faut considérer que comme viandes creuses en elles-mêmes, mais qui contentent néanmoins la curiosité de plusieurs lecteurs, selon la diversité des goûts. Qu’y a-t-il de moins intéressant pour le public, que la Bibliothèque choisie du sieur Dolomies, ouvrage qui a été néanmoins regardé comme très bon en son espèce, et duquel les curieux de particularités littéraires sont presque enchantés ? Je vous pourrais nommer plusieurs autres livres qui se font lire, sans contenir rien qui intéresse le public. »
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1704.

M. Teissier fit imprimer à Berlin, en 1704, de Nouvelles Additions aux Éloges des Hommes savants tirés de l’Histoire de M. de Thou, tome III. M. Bayle avait critiqué dans son Dictionnaire plusieurs passages des deux premiers tomes : M. Teissier convint dans celui-ci que quelques-unes des remarques de M. Bayle étaient bien fondées, et entreprit de défendre les autres endroits qui avaient été censurés. Mais il fit paraître en même temps beaucoup d’estime et de respect pour M. Bayle.
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« Je lui ai beaucoup d’obligation, dit-il(15), de ce qu’il a bien voulu prendre la peine de lire cet ouvrage, et de m’indiquer les endroits où je me suis mépris. Les autres auteurs qu’il a critiqués devraient, aussi bien que moi, lui en témoigner leur gratitude, et reconnaître qu’il a rendu un grand service à la République des lettres en découvrant leurs bévues. » M. Teissier semblait même se défier de la justesse de ses réponses. « Je ne sais, dit-il, si j’aurai, bien soutenu ma cause, car j’ai affaire à un redoutable adversaire, je veux dire, à un critique d’une vaste érudition, d’un jugement exquis et d’une exactitude extrême, et qui s’est signalé par plusieurs victoires, qu’il a remportées sur les plus grands héros de la république des lettres. »
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M. Bayle répondit à M. Teissier par un mémoire inséré dans l’Histoire des Ouvrages des Savants(16). Il dit que deux raisons l’avaient porté à se hâter de publier ce mémoire: l’une, pour témoigner à M. Teissier combien il était sensible à sa politesse, et le cas qu’il faisait de son ouvrage ; et l’autre, pour prévenir les conséquences qu’on eût pu retirer des réponses de M. Teissier. « Ce serait, dit-il, un très fâcheux préjugé contre tout mon Dictionnaire, si, entre les observations critiques qui se rapportent aux Additions de M. Teissier, il y en avait un aussi grand nombre de mal fondées qu’il le prétend. J’ai donc cru qu’il était de mon devoir de faire quelques discussions, afin de mettre tous les lecteurs en bon état juger de la dispute. » Il fait voir ensuite que Teissier lui impute des choses qu’il n a point dites ; qu’il le rend responsable de ce qu’ont avancé les auteurs qu’il cite ; qu’il s’est quelquefois exprimé d’une manière peu exacte, et qu’il a donné lieu de mal prendre sa pensée. Et que si pour appuyer son sentiment il a allégué des auteurs qui disent en effet ce qu’il rapporte, M. Bayle en a cité d’autres, pour établir le sien, qui ont plus de poids et d’autorité. Il conclut son mémoire en excusant les fautes qui ont pu échapper à M. Teissier.
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« Voilà, dit-il, ce que j’ai à dire pour la défense de mes remarques. Je laisse aux lecteurs à décider si elles ont été justes ; mais je déclare en même temps que, s’ils décidaient en ma faveur, ils ne laisseraient pas d’être obligés de convenir que M. Teissier est très excusable, puisqu’il a suivi des auteurs qui doivent sembler bien instruits des choses. Personne, ajoute-t-il, n’a été plus persuadé que moi que mes petites observations, ne feraient aucun préjudice à son ouvrage, et personne n’est plus intéressé que moi à bannir de la république des lettres cette fausse et pernicieuse maxime, qu’afin qu’un livre soit estimable il doit être sans défaut. L’affaire ne va pas mal pour certains ouvrages, et surtout pour les dictionnaires, lorsqu’il n’y a dans chaque page, l’une portant l’autre, que sept ou huit choses à corriger. »
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M. Bayle se servit aussi du journal de M. de Bauval pour repousser les attaques d’un anonyme(17) qui avait publié à Paris un livre intitulé, la Distinction et la nature du bien et du mal; traité où l’on combat l’erreur des manichéens, les sentiments de Montaigne et de Charron, et ceux de monsieur Bayle, etc.(18). On avait parlé fort avantageusement de cet ouvrage dans quelques écrits imprimés à Paris, et on disait même que M. Bayle ne pouvait pas se dispenser d’y répondre. M. Bayle le fit venir, et, après l’avoir examiné, il trouva qu’il n’avait pas besoin d’y répondre par rapport à ceux qui savaient ce qu’il avait dit des manichéens ; et qu’un petit mémoire suffisait, par rapport à ceux qui ne le savaient pas. Il ne s’agissait que de faire voir que l’anonyme n’avait rien compris dans l’état de la question, ou qu’il avait fait semblant de n’y rien comprendre. Dans ce mémoire(19), M. Bayle remarqua que tout ce que cet auteur avait dit de son chef, ou qu’il avait tiré de saint Augustin, n’aboutissait qu’à montrer, « 1°. Que le système des deux principes est faux, absurde, et visiblement contraire aux idées de l’Être souverainement parfait; 2° que ce système est surtout absurde, ridicule, et abominable dans les détails où les manichéens descendirent. » Mais il ne s’agissait pas de ces deux propositions : M. Bayle les avait expressément avouées, et par conséquent il était inutile de s’attacher à les lui prouver. Il avait seulement soutenu que l’hypothèse des deux principes, quelque fausse et quelque impie qu’elle soit, attaque l’autre hypothèse par des objections que la lumière naturelle ne peut résoudre. C’était là la seule chose que l’anonyme devait combattre, et c’était précisément ce qu’il avait négligé de faire. Il s’était contenté d’agir offensivement contre les principes des manichéens, au lieu de se tenir sur la défensive, et de repousser les attaques que les manichéens peuvent faire contre les chrétiens les plus orthodoxes. Il s’agissait, non pas de porter des coups, mais de parer ceux que l’on portait. Ainsi M. Bayle fait voir que cet auteur n’ayant pas touché aux objections des manichéens, il ne se trouvait point intéressé dans la dispute, et que c’était assez qu’il déclarât publiquement pourquoi il ne lui répondait pas.

L’anonyme prétendait qu’on pouvait facilement détruire le système des deux principes, en posant avec saint Augustin que le mal n’est point un être, mais une simple privation ; et M. Bayle avoue que cette doctrine étant une fois prouvée, elle réfutait solidement les manichéens en tant qu’ils disaient que le mal est une substance : mais qu’un manichéen aurait pu se tirer aisément d’affaire, en montrant que ce n’était qu’une dispute de mots, et un malentendu entre saint Augustin et ses adversaires. Enfin, il avertit l’anonyme, que, s’il juge à propos de traiter régulièrement cette dispute, il n’a qu’à recommencer, puisqu’il n’est pas plus avancé que lorsqu’il écrivit le premier mot de son livre: mais que, s’il n’a point d’autres choses à alléguer que celles qu’il trouvera dans saint Augustin, il fera mieux de ne point écrire.
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« Elles pourraient, ajoute-t-il, mettre sans doute dans un beau jour les absurdités de la secte manichéenne ; mais il n’est point question de cela, il ne s’agit que de se défendre, et nullement d’attaquer; il ne suffirait pas même de confondre par des objections les impiétés des manichéens, il faudrait entrer dans une dispute où l’on pût vaincre ceux qui ne donneraient pas la même prise que les adversaires que saint Augustin a réfutés. Il faudrait se figurer, que l’on combat coutre des sceptiques, qui rebutés par les embarras des deux principes, rejettent cette hypothèse sans vouloir embrasser l’autre, jusqu’à ce qu’on l’ait dégagée des difficultés qui l’accompagnent. En un mot, il faudrait montrer par la lumière naturelle, qu’il y a une très étroite liaison entre les crimes et les misères du genre humain, et les idées d’une cause infiniment sainte, infiniment puissante, infiniment libre. »
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L’anonyme ne voulut pas s’engager dans une discussion si épineuse: il prit le parti du silence.

M., Bayle s’acquitta enfin de la promesse qu’il avait faite tant de fois, de publier une défense de ses Pensées sur les comètes. Il commença à y travailler au mois de novembre 1703, et résolut de ne point quitter cet ouvrage qu’il l’eût achevé(20). L’impression en fut commencée au mois suivant(21), et le livre parut au mois d’août de d’année 1704, sous le titre de Continuation des Pensées diverses, écrites à un docteur de Sorbonne à l’occasion de la comète qui parut au mois de décembre 1680; ou réponse à plusieurs difficultés que M.*** a proposées à l’auteur(22). Dans l’avertissement, M. Bayle dit
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« que, quoiqu’il eût promis cet ouvrage diverses fois depuis six ans, il ne s’était pas pressé de le donner, pour plusieurs raisons qu’il allègue, qu’ainsi, lorsqu’il prit tout d’un coup la résolution d’y travailler, il se trouva sans préparatifs et obligé d’en ressusciter les idées, ou de les rappeler de fort loin, de sorte que les matériaux avaient été rassemblés et mis en oeuvre en même temps. Il n’y a eu dans les Pensées diverses, ajoute-t-il, qu’une seule chose qui m’ait déterminé au dessein d’une apologie : c’est le parallèle de l’athéisme et du paganisme. Mais, me voyant engagé par là à prendre la plume pour ma justification, je crus que je devais aussi satisfaire, à plusieurs difficultés qui m’avaient été proposées concernant d’autres endroits de l’ouvrage, et je me persuadai qu’il ne fallait se régler dans l’arrangement des réponses que sur celui des objections que l’on n’avait disposées que selon l’ordre de mes chapitres. J’ai suivi cette vue jusques à la fin du premier tome ; mais il a fallu l’abandonner dans le second, pour éviter l’engagement à faire un livre beaucoup plus gros que je ne m’étais proposé. Je n’ai donc mis dans le second tome que ce qui appartenait au parallèle du paganisme et de l’athéisme, et néanmoins je n’ai pu expédier toute cette affaire. Il me reste encore à discuter quelques objections sur ce sujet là, que j’ai réservées pour un troisième volume(23). »
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M. Bayle fait ensuite une remarque qui lui paraît essentielle.
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« Je supplie le lecteur, dit-il, de se bien mettre dans l’esprit que cette longue dispute, où j’ai soutenu que le paganisme était pour le moins aussi mauvais que l’athéisme, est une chose tout à fait indifférente à la vraie religion. Les intérêts du christianisme sont tellement séparés de ceux de l’idolâtrie païenne, qu’il n’a rien à perdre ni à gagner, soit qu’elle passe pour moins mauvaise ou pour plus mauvaise que l’irréligion. Cette dispute est donc du genre de ces problèmes où l’on peut prendre indifféremment tel parti qu’on veut, sans qu’il y aille de l’orthodoxie. Il a toujours été libre de soutenir ou que l’arianisme est pire que le sabellianisme, ou qu’il ne l’est pas ; que l’hérésie nestorienne est plus ou moins pernicieuse que l’eutychienne, et ainsi de plusieurs autres questions, où ceux qui se trompent ne peuvent être accusés de donner atteinte à la foi, pourvu que d’ailleurs ils n’adhèrent aux décisions des anciens conciles, etc. »
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Il prévient après cela quelques objections, et fait quelques remarques qui tendent à éclaircir cette matière. Nous avons vu qu’il avait promis de répondre fort au long dans cet ouvrage à l’écrit de M. Jurieu, intitulé Courte revue : il nous apprend ici pourquoi il ne l’a pas fait.
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« Au reste, dit-il, quand je publiai, eu 1694, une addition à mes Pensées diverses, pour réfuter en peu de mots un imprimé qui avait pour titre Courte revue, etc., j’en promis une ample réfutation, néanmoins je n’y ai eu aucun égard dans cet ouvrage, car j’ai trouvé que ma réponse préliminaire était plus que suffisante. »
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Les principales objections discutées dans le premier tome de cette Continuation des Pensées sur les Comètes regardent ces six questions :

1° Si le consentement de tous les peuples à reconnaître une divinité est une preuve certaine et démonstrative qu’il y a un dieu.

2° S’il y a quelque certitude dans l’astrologie.

3° Si la religion païenne enseignait la pratique de la vertu ou des bonnes moeurs.

4° Si toutes choses out été faites pour l’homme.

5° Si les historiens doivent rapporter des choses incroyables et superstitieuses.

6° Si on a exagéré le polythéisme des païens.

Le second tome est destine à faire voir qu’on avait eu raison de dire dans les Pensées sur les Comètes, que l’athéisme n’est pas un plus grand mal que l’idolâtrie. M. Bayle indique les écrivains qu’il avait déjà allégués dans cet ouvrage, et il, en cite plusieurs autres, parmi lesquels il y a des pères de l’Église, et des docteurs catholiques et protestants, qui ont dit qu’il y avait des choses aussi mauvaises ou plus mauvaises que l’athéisme, ou qui ont même déclaré que l’idolâtrie était pire que l’athéisme, et qui cependant n’ont point été exposés à la censure des tribunaux ecclésiastiques. Il conclut de là qu’il a été en droit de soutenir cette même opinion; et que si un grand nombre d’écrivains ont assuré le contraire, cela ne prouve autre chose, si ce n’est que la question dont il s’agit est un problème abandonné à la discrétion de tout le monde, et sur lequel il est permis, sans préjudice de l’orthodoxie, de se ranger à la négative ou à l’affirmative.

Il y examine a aussi cette question, « si une société toute composée de vrais chrétiens et entourée d’autres peuples ou infidèles ou chrétiens à la mondaine, tels que sont aujourd’hui et depuis longtemps toutes les nations où le christianisme domine, serait propre à se maintenir, et se déclare pour la négative. Il nous apprend à cette occasion l’idée qu’un savant se faisait du christianisme :
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« J’ai connu, dit-il(24), un homme docte qui s’imaginait que Jésus-Christ n’a point proposé sa religion comme une chose qui pût convenir à toute sorte de personnes, mais seulement à. un petit nombre de sages. Il se fondait sur ce qu’un peuple tout entier, qui pratiquerait exactement toutes les lois du christianisme, serait incapable de se garantir de l’invasion de ses voisins. Or, il n’a pu être de l’intention de Dieu qu’une société toute entière manquât des moyens humains de se conserver dans l’indépendance des autres peuples. Cet homme donc voulait me persuader que, comme la philosophie des stoïques impraticable par tout une société, n’était destinée qu’à des âmes de distinction, l’Évangile n’était aussi destiné qu’à des ascètes, qu’à des personnes d’élite, capables de se détacher de la terre, et de s’aller consacrer en cas de besoin à la solitude dans les déserts les plus affreux. En un mot, disait-il, nous ne devons considérer l’Évangile que comme un modèle de la plus grande perfection proposé à ceux à qui la nature soutenue de la grâce donnerait du goût pour la plus fine spiritualité C’est ainsi que saint Benoît, saint Dominique, saint François d’Assise, et les autres fondateurs d’ordre, ont fait des règles et des observances, non pour tout le monde, mais pour tous les chrétiens intérieurs et spirituels, dont le nombre est fort petit. Je répondis à ce savant, ajoute M. Bayle, que son erreur était visible, puisqu’il est manifeste par la lecture des évangélistes et des apôtres que la loi de Jésus-Christ est proposée à toutes sortes de gens de quelque sexe et de quelque condition qu’ils soient, non pas comme un parti qu’il soit libre de choisir, mais comme le moyen unique d’éviter la damnation éternelle. »
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Cet ouvrage engagea M. Bayle dans quelques disputes. Il avait critiqué, en passant, le système de MM. Cudworth et Grew sur les natures plastiques et vitales. Ces messieurs supposent que ce sont des substances immatérielles, qui ont la faculté de former les plantes et les animaux sans savoir ce qu’elles font. M. Bayle remarqua(25) que ces messieurs affaiblissaient par là, sans y penser et contre leur intention, la preuve la plus sensible que nous ayons de l’existence de Dieu prise de la structure admirable de l’univers, et donnaient lieu aux stratoniciens de l’éluder par la rétorsion. Car, si Dieu a pu donner à une nature plastique la faculté de produire l’organisation des animaux sans avoir l’idée de ce qu’elle fait, on en conclura que la formation de ce qu’il y a de régulier dans l’univers n’est pas incompatible avec le défaut de connaissance, et qu’ainsi le monde peut être l’effet d’une cause aveugle.

M. le Clerc, qui avait adopté cette hypothèse, se crut obligé de la défendre(26). Il trouva mauvais que M. Bayle eût dit qu’elle donnait lieu d’éluder la rétorsion un des raisonnements qui embarrassent le plus les athées. Il se plaignit de ce que cette remarque faisait naître des idées désavantageuses de la religion et de la capacité de messieurs Cudworth et Grew, et qu’il s’y trouvait lui-même intéressé. Il dit que, si M. Bayle avait bien compris leur sentiment, il se serait aperçu qu’ils ne donnent aucune prise aux athées, parce que les natures, plastiques et vitales qu’ils admettent ne sont que des instruments dans la main de Dieu, qu’elles n’ont aucune force que celle que Dieu leur a donnée, que Dieu règle leurs actions, que ce sont des causes instrumentales produites et employées par la principale, et qu’on ne peut pas dire qu’un bâtiment a été fait sans art, parce que non seulement les marteaux, les règles, les équerres, les compas, les haches, les scies, mais encore les bras des hommes, qui se sont servis de ces outils, sont des choses destituées d’intelligence. Il suffit que l’esprit de l’architecte ait conduit tout cela et l’ait employé pour parvenir à ses fins. Il est donc visible, ajoutait-il, que les athées, qui nient l’existence de la cause intelligente qui a conduit et réglé la formation de toutes choses, ne peuvent pas rétorquer l’argument que nos deux philosophes leur ont opposé.

M. Bayle répondit(27), qu’il était très éloigné d’avoir voulu donner aucune atteinte à l’orthodoxie ou à la capacité de ces messieurs, et qu’il s’était même expliqué là-dessus. Il ajouta que le défaut qu’il avait trouvé dans leur hypothèse ne leur était pas particulier ; que presque tous les philosophes anciens et modernes se trouvaient dans le même cas. Il fit voir que si ces messieurs avaient regardé, leurs natures plastiques comme de simples instrument en la main de Dieu, ils seraient tombés dans tous les inconvénients de l’hypothèse cartésienne, qu’ils voulaient éviter ; qu’ainsi il fallait supposer qu’ils sont cru quelles étaient des principes actifs qui n’ont pas besoin d’être poussés et dirigés sans interruption, mais qu’il suffit que Dieu les place où il faut et qu’il veille sur leurs démarches pour les redresser, s’il est nécessaire. Or, cela posé, il soutint que la rétorsion avait lieu ; car, en alléguant comme une preuve de l’existence de Dieu l’ordre et la symétrie du monde, on suppose que pour produire un ouvrage régulier il en faut avoir, l’idée cependant, selon M. Cudworth, les natures plastiques qui produisent les plantes et les animaux, n’ont point d’idée de ce qu’elles font. Si on répond qu’elles ont été créées par un être qui sait tout, et dont elles ne font qu’exécuter les idées, le stratonicien répliquera que si elles les exécutent en qualité de causes efficientes, c’est une chose aussi incompréhensible que celle qu’on lui objecte, vu qu’il est aussi malaisé d’exécuter un plan qu’on ne connaît pas et qu’un autre connaît, que de suivre un plan qui n’est connu de personne. Puisque vous convenez, dira le stratonicien, que Dieu a pu donner aux créatures une faculté de produire d’excellents ouvrages, séparée de toute connaissance, vous devez aussi avouer qu’il n’y a point de liaison nécessaire entre la faculté de produire d’excellents ouvrages, et l’idée de leur essence, et de la manière de les produire. Et, par conséquent vous avez tort de prétendre que ces deux choses ne peuvent pas être séparées dans la nature, et que la nature peut avoir d’elle même, ce qu’ont, selon vous, les êtres plastiques par un don de Dieu. Pour abréger cette dispute, M. Bayle la réduisit à cette question de fait: Ces messieurs ont-ils enseigné que les natures plastiques et vitales ne sont que des instruments passifs dans la main de dieu ? M. le Clerc, dit-il, semble l’affirmer par l’exemple d’un architecte qui fait un bâtiment très régulier, quoique les outils dont il s’est servi soient destitués d’intelligence. Il est visible, ajouta M. Bayle, qu’à l’égard de l’architecte tous ses outils, et ses bras même, sont des instruments passifs qui ne se meuvent qu’autant qu’on les pousse. Si les natures plastiques et vitales sont dans le même cas, j’avoue qu’il n’y a nulle rétorsion à craindre ; mais d’ailleurs Dieu sera seul la cause prochaine et immédiate de toutes les générations ; ce qui fera admettre le dogme cartésien que l’on voulait rejeter.

M. le Clerc répliqua(28) que M Cudworth ne regardait pas les matières plastiques comme des instruments passifs; qu’elles sont sous la direction de Dieu, qui les conduit, quoique nous n’en sachions pas la manière; que si elles agissent régulièrement, c’est sous les ordres néanmoins de Dieu, qui intervient comme il lui plaît et quand il lui plaît ; que la seule différence, qu’il y a entre leur action et la faculté des bêtes, qui font diverses choses régulièrement, lorsque les hommes les conduisent quoiqu’elles ne sachent pas ce qu’elles font, est que nous ne savons pas comment Dieu intervient, et que nous voyons comment les hommes agissent. Mais, quoi qu’il en soit, ajouta-t-il, les athées ne peuvent pas rétorquer contre M. Cudworth son argument parce que c’est Dieu qui est l’auteur de l’ordre avec lequel agit la nature plastique; et que, selon l’idée des athées, la matière se meut d’elle-même, sans aucune cause qui la règle ni qui lui ait donné le pouvoir de se mouvoir régulièrement. Si l’on disait qu’elle l’a d’elle-même, ce ne serait pas rétorquer l’argument, ce serait faire une supposition, qu’il serait facile de renverser.

M. Bayle dupliqua(29) et rappela d’abord l’état de la question. Il dit que la rétorsion était fondée sur ce que, si on suppose qu’il y a des êtres qui ont la faculté d’organiser les animaux sans savoir ce qu’ils font, on ne saurait réfuter ceux qui prétendent que le monde a pu être produit sans l’opération d’une cause intelligente. Il serait inutile de leur répondre que ces êtres ont reçu d’une cause intelligente cette faculté; car, en faisant cette réponse, on ne laisserait pas de reconnaître la compatibilité de pouvoir organiser la matière avec le défaut de connaissance, et par conséquent on se réfuterait soi-même. M. Bayle examina ensuite la réplique de M. le Clerc : il avoua qu’une créature destituée de connaissance pouvait faire, sous la direction de Dieu, certaines choses aussi régulièrement qu’une cause intelligente ; mais qu’alors cette créature ne serait qu’un instrument passif en la main de Dieu. Ainsi, les natures plastiques de M. Cudworth ne peuvent pas être la cause efficiente de l’organisation, mais tout au plus l’instrument. Elles ne sont pas plus capables de discernement au premier moment de la conception, que dans tous les autres moments qui suivent jusques à ce que l’organisation soit achevée; il faut donc que Dieu les applique et les dirige sans interruption depuis le commencement jusqu’à la fin, d’où il suit nécessairement qu’elles ne sont qu’un instrument passif entre ses mains, et qu’ainsi M. Cudworth ne peut éviter la rétorsion qu’en supposant ce que supposent les cartésiens. L’exemple des bêtes, ajouta-t-il, confirme la difficulté ; car, si nous faisons la revue de tous les services que nous en tirons, il se trouvera qu’en tout ce où leurs connaissances ne leur servent point de guide, il faut les pousser ou les diriger tout comme si elles étaient de pures machines.

M. le Clerc avait dit que madame Masham, fille de M. Cudworth, lui avait écrit une lettre où elle se plaignait avec raison du procédé de M. Bayle à l’égard de son père, et qu’on lui avait laissé la liberté de l’imprimer, mais qu’il avait cru ne le devoir pas faire, parce qu’il pourrait arriver que M. Bayle changerait de sentiment quand il aurait mieux compris le système de M. Cudworth. On avait prévenu madame Masham contre M. Bayle; mais il en appela à ce qu’il avait d’abord répondu à M. le Clerc, et ajouta, que si cette dame qui avait beaucoup de lumières, voulait bien l’examiner, elle trouverait qu’on l’avait mal informée. En effet, lorsqu’elle eut vu les éclaircissements de M. Bayle, elle pria M. le Clerc de supprimer la lettre qu’elle lui avait écrite(30).

M. le Clerc continua de soutenir que M. Cudworth ne donnait point lieu à la rétorsion. Il dit(31) que la conception d’un dessein, comme celui de former les animaux, est incompatible avec le défaut de connaissance dans la première cause; mais qu’il ne l’est point dans les causes secondes, qui agissent sous la direction de cette première cause ; qu’il n’est pas nécessaire que Dieu les dirige et les pousse continuellement comme on fait les instrument passifs; et
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« qu’il l’avait prouvé par l’usage que les hommes font des bêtes, dont ils ne remuent nullement les organes, qui agissent néanmoins d’une manière régulière pour produire un certain effet qu’ils ne connaissent pas. On ne les pousse point, comme le dit M. Bayle, de même que si elles étaient de pures machines, puisque ce sont elles qui remuent leurs membres. Par exemple, peut-on dire qu’un chien, qui placé dans une espèce de tambour le fait tourner en marchant et par là fait tourner une broche et ce qui y est attaché, soit employé simplement comme un tournebroche ? On fait aller un tournebroche par le seul poids, mais on ne fait pas remuer les jambes d’un chien ; c’est lui-même qui les remue; et si l’on mettait en sa place quelque machine que ce fût, elle ne ferait jamais le même effet. J’avoue, ajouta-t-il, que je ne puis pas dire comment Dieu applique à la matière et dirige des natures formatrices immatérielles, sans être l’auteur de toutes leurs actions; mais on ne peut pas rejeter cette pensée comme absurde, après les preuves directes que l’on a rapportées; autrement il faudrait rejeter tout ce dont on n’a pas des idées complètes et exactes, ce qui ferait tomber dans un ridicule pyrrhonisme. »
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Sur ce que M. Bayle avait dit qu’il préférait le système des causes occasionnelles aux autres, parce qu’il lui semblait le plus propre à établir l’existence de Dieu, M. le Clerc déclara qu’il ne voulait s’engager dans aucune dispute là-dessus. « J’ai cru seulement, dit-il, qu’après avoir proposé le sentiment de M. Cudworth comme probable je devais faire voir que M. Bayle avait tort de dire qu’il donnait lieu aux athées de détruire, par une rétorsion, le meilleur argument qu’ont peut produire contre eux, et qui est tiré de l’ordre de l’univers ; après l’avoir fait, il ne me reste plus rien à dire là-dessus. Je ne veux pas entrer dans des choses personnelles, ni pénétrer dans des desseins que l’on ne peut découvrir qu’en chagrinant ceux que l’on en pourrait soupçonner. »

M. Bayle récapitula cette dispute et l’examina plus à fond(32). Il remarqua que l’hypothèse de M. Cudworth, savoir que Dieu a l’idée de l’organisation des animaux, n’ôte pas ce qu’il y a d’incompréhensible et d’impossible dans la supposition qu’il fait que la véritable cause efficiente et immédiate de l’organisation ne connaît quoi que ce soit, et que les stratoniciens peuvent se servir de la seconde hypothèse pour contester l’autre; qu’ils lui montreront que ces deux choses paraissent également impossibles ; l’une que les inventeurs d’une machine ne connaissent rien, l’autre qu’ils la fassent exécuter par des gens qui n’en ont aucune idée. M. Bayle ajouta que l’exemple d’un chien qui fait tourner la broche était hors du cas qu’il avait posé ; car il n’avait pas dit que nous sonnes obligés de pousser et de diriger les bêtes dans les services que nous en tirons, mais seulement qu’en tout ce où leurs connaissances ne leur servent point de guide il faut que nous les poussions ou que nous les dirigions tout comme si elles étaient de pures machines.
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« Un chien, mis dans une espèce de tambour, n’ignore pas qu’il doit marcher et qu’il sera battu s’il se repose : n’est-il pas menacé ou même frappé toutes les fois qu’il interrompt son action? Il ne manque donc pas de certaines connaissances qui lui servent de guide; il voit les objets qui l’entourent, il craint, et il agit par cette crainte ou par quelque autre passion sur sa faculté locomotive; et, dans la situation où il est, il ne peut se remuer sans que le tambour tourne sur son centre et fasse tourner la broche. Il n’est donc pas nécessaire de le pousser ou de lui faire remuer les jambes, il suffit d’exciter en lui un sentiment ou une passion qui les fasse remuer. Observons, continua M. Bayle, que le mouvement qu’il se donne est continuellement sous la direction d’une autre cause. Ce n’est pas un mouvement qui le fasse aller de lieu en lieu. Le chien demeure toujours dans la même place, quoiqu’il ne cesse de se remuer. D’où vient cela ? C’est que son mouvement est déterminé sans aucune interruption par la disposition du tambour à être tout tel qu’il est. Voilà donc un exemple qui prouve qu’en tout ce où la connaissance des bêtes ne leur sert point de guide, il faut ou les pousser ou les diriger, si nous voulons les faire servir à quelque chose. Tous les muletiers, ou les cochers confirmeront ceci. Un cocher se peut tenir en repos quand ses chevaux savent le chemin, ou se contenter de prendre garde s’ils s’éloignent de leur devoir; mais, dès qu’ils ignorent qu’il faut changer de route, il est obligé d’agir pour leur donner la direction nécessaire. »
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M. Bayle ajouta qu’à l’égard des preuves directes que l’on avait rapportées de l’existence des natures plastiques, il ne les croyait point assez bonnes pour qu’il fallût ou embrasser ce sentiment ou être pyrrhonien ; mais qu’il ne voulait point entrer dans cette recherche.

La fin de la dernière réplique de M. le Clerc donna lieu à M. Bayle de dire que M. le Clerc
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« n’avait pas assez réfléchi sur une chose qui est très facile à connaître ; c’est que le même zèle qui engage un homme à soutenir qu’une certaine raison a beaucoup de solidité pour l’existence de Dieu peut engager un autre homme à soutenir qu’elle est faible et dangereuse. Ces deux hommes peuvent tendre au même but, ils ne diffèrent que dans la manière de juger de la qualité d’un argument. Ils doivent donc, l’un et l’autre, dit M. Bayle, s’abstenir de toute expression soupçonneuse; s’en abstenir, dis-je, non pas en disant qu’ils s’en veulent abstenir, car cela ne laisse pas de porter coup, mais par un parfait silence. L’équité se doit présenter d’abord à leur esprit, et les empêcher de rien dire qui puisse plaire à la malignité des lecteurs. Les plus ardents défenseurs de l’orthodoxie se sont toujours conservés dans la possession d’examiner les arguments de l’existence divine et de tout autre article de foi, et de rejeter ceux qui leur paraissaient faibles. »
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Il fit voir que dans l’Église romaine on reconnaît la différence qu’il y a entre contester un dogme et contester quelques raisons alléguées pour le prouver, et que cette liberté est encore plus grande chez les protestants.
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« Quoi qu’il en soit, continua-t-il(33), vous comprendrez facilement que la dispute sur les natures plastiques de M. Cudworth n’intéresse point la religion. C’est une hypothèse, inventée depuis peu, et suivie de peu de gens. Qu’elle fournisse un prétexte de chicane ou non aux athées, peu importe ; cela ne nuit point à tant d’autres arguments victorieux que ce savant Anglais emploie et développe merveilleusement contre l’athéisme. Le système des péripatéticiens a été pendant plusieurs siècles dans le même cas que celui de ces natures plastiques, et y est encore. Ainsi la dispute dont je vous parle n’est que l’affaire de deux particuliers, qu’une pure question de logique et de physique. If ne s’agit que de voir si M. Bayle a raison de dire qu’une certaine rétorsion est faisable ou si M. le Clerc a raison de soutenir le contraire, et n’a pas donné occasion à ses lecteurs de découvrir les embarras et les défauts de ses natures plastiques. »
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M. le Clerc prit la chose bien autrement.
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« Lorsque M. Bayle, dit-il(34), accusa M. Cudworth de donner lieu aux athées de rétorquer quelques-uns des raisonnements qu’on fait contre eux, je crus d’abord que c’était faute de bien entendre la pensée de M. Cudworth ; car en effet il ne l’entendait pas, mais comme j’ai vu qu’il ne voulait recevoir aucun éclaircissement là-dessus, après lui en avoir donné par trois fois, je n’ai plus douté qu’il n’eût dit cela à dessein d’excuser les athées, comme il le fait dans ses ouvrages des Pensées sur les comètes et de leur Continuation... Fâché, comme il semble, de voir M., Cudworth triompher des athées d’une manière très glorieuse et très avantageuse pour le christianisme, ce qu’il n’a pas osé nier, il a fallu, à quelque prix que ce fût, qu’il ternît la manière de philosopher de ce grand homme, en l’accusant de fournir des armes à ceux qui nient qu’il y ait un Dieu. » M. le Clerc dit ensuite que toute la difficulté est réduite présentement à cette seule proposition : S’il peut y avoir une nature immatérielle et agissante par elle-même, qui forme en petit, par la faculté qu’elle en a reçue de Dieu, des machines telles que sont les corps des plantes et des animaux, sans néanmoins en avoir d’idée. »
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Il soutint que cela se pouvait, en supposant toujours que celui qui a fait cette nature a en lui-même des idées très claires de ce qu’elle fait; sans quoi il serait impossible qu’une nature aveugle agît avec ordre. Mais qu’il ne s’ensuit pas que cette nature soit un pur instrument passif entre les mains de Dieu; parce que, selon la supposition, c’est une nature agissante par elle-même. Il allégua l’exemple des bêtes, que les hommes emploient, comme des instruments actifs, à tirer des chariots chargés et à tourner des meules, dans un certain ordre, sans qu’elles sachent ni ce qu’elles font, ni pourquoi elles le font, ni si elles observent quelque ordre ou non. Il donna aussi une liste des principales actions des oiseaux, et dit que quelque admirables que soient ces actions, elles sont faites sans connaissance, puisqu’autrement il en faudrait conclure que ces animaux ont beaucoup plus d’esprit et raisonnent infiniment mieux que l’homme; ce qui serait une très grande absurdité. Il avoua qu’il n’avait point d’idée claire des substances plastiques, qu’il ne connaissait pas comment Dieu les applique à la matière, ni comment il les dirige, sans être néanmoins l’auteur de leurs actions; mais qu’il avait une idée très claire d’un instrument actif qui est l’auteur de ses propres actions sans savoir néanmoins ce qu’il fait parce qu’il voyait que les bêtes étaient, à divers égards, des instruments de cette nature, et que c’était là de quoi, il s’agissait. Il ajouta qu’il ne fallait pas, comme faisait M. Bayle détacher du sentiment de M. Cudworth une seule proposition, comme s’il n’avait avancé que cela seul, et la faire prendre aux athées pour la rétorquer ; que. M. Cudworth n’a pas soutenu, en général, que ce qui n’a point d’idée de l’ordre peut agir avec ordre, mais qu’un être tout puissant qui a l’idée de l’ordre peut en faire d’autres qui ne l’aient pas et qui néanmoins l’observent, parce qu’il leur peut donner certaine activité qu’ils ne peuvent exercer, que de la manière qu’il veut, et qu’il les applique à la matière sur laquelle ils agissent d’eux-mêmes, quoique nous ne sachions pas comment. Après avoir ainsi expliqué le sentiment de M Cudworth, il dit « qu’il ne veut pas s’arrêter à réfuter en détail les comparaisons de M. Bayle, qui ne sont point justes, qui font disparaître le vrai état de la question, et qui ne roulent que sur des idées confuses, qu’il brouille à dessein pour favoriser les athées. Je ne m’arrêterai pas non plus à relever de menus raisonnements pour montrer qu’il ne m’a pas bien entendu, qu’il n’a pas bien pris garde dans quelle vue je parlais. Ce serait ennuyer le lecteur, et l’on ne pourrait éviter des redites fâcheuses, et des discussions fatigantes de bagatelles. »

M. Bayle regarda sa dernière réponse comme la fin de cette dispute, et se contenta de faire quelques réflexions sur la réplique de M. le Clerc :
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« On peut désormais, dit-il(35), tenir pour finie la dispute concernant les êtres plastiques de M. Cudworth. Ce n’est pas que M. le Clerc ne s’en fasse encore une grande affaire, mais il ne fait que paraphraser ce qu’il avait déjà dit et il laisse en leur entier toutes nos répliques. On n’a donc pas besoin de les soutenir d’aucune nouvelle remarque; il suffit de supplier les lecteurs de les comparer avec son dernier écrit. » Il observa que M. Leibnitz avait reconnu, pour bonne la rétorsion des stratoniciens. « Mais ne parlons plus de rétorsion, ajouta-t-il, M. le Clerc y remédie suffisamment par la nécessité qu’il suppose qu’il y a que Dieu intervienne dans le travail de ces natures plastiques. On lui a prouvé qu’une direction interrompue ne suffirait pas ; d’où il s’ensuit que Dieu les dirige sans intermission, ce qui fait qu’elles ne peuvent passer que pour une cause instrumentale. Or en ce cas-là il ne reste plus de sujet de disputer; car M. Bayle a toujours posé cette alternative, ou que la rétorsion des stratoniciens avait lieu, ou que les natures plastiques n’étaient pas une véritable cause efficiente de l’organisation du foetus. La conséquence que l’on doit tirer de la réponse de M. le Clerc est qu’elles ne sont qu’un instrument en la main de Dieu, soit qu’il les dirige immédiatement, soit qu’il les place comme un ressort dans une machine dont la forme soit la cause permanente de la direction de toutes les pièces, soit qu’il se serve de quelque autre détermination équivalente à celle-là. Et qu’on ne me dise pas qu’elles sont douées d’activité, car cela n’empêche point qu’elles ne soient un pur instrument. »
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Il dit qu’il avait démontré que M. le Clerc ne pouvait pas se prévaloir de la comparaison des bêtes ; et que de supposer, comme il faisait, que les oiseaux exécutent plusieurs choses avec une régularité merveilleuse, quoiqu’ils ne soient dirigés ni par leurs propres connaissances, ni par les lois du mécanisme, c’était ramener les facultés occultes des scholastiques.
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« Ce serait, ajouta-t-il, une espèce d’inhumanité que de pousser davantage M. le Clerc ; il avoue lui-même ses embarras, ce qui est un signe qu’ils le réduisent à l’extrémité. Le voilà donc assez puni, et principalement si l’on considère que, s’étant infatué de ses natures plastiques au point qu’il l’a fait, il s’est immolé à la moquerie de tous les philosophes modernes. Ils ne peuvent comprendre qu’un homme qui avait paru de bon goût en d’autres choses aime mieux donner dans le plus absurde galimatias que de se défaire de son entêtement. »
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Il dit qu’il était persuadé que si M. Cudworth avait prévu les conséquences de son système il l’aurait réformé et que, s’il avait été au monde lorsque la première réponse de M. le Clerc parut, il aurait été bien surpris qu’on s’intéressât à sa gloire avec si peu de nécessité; que l’observation de M. Bayle concernait autant Thomas d’Aquin, Scot, et tels autres génies supérieurs, que M. Cudworth et que M. Grew ; que ce dernier ne s’en était pas mis en peine, quoi que M. le Clerc l’y ait excité en quelque façon.
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« M. Cudworth, dit-il, n’aurait pas eu moins d’indifférence pour une objection à quoi il n’avait pas plus de part que presque tout le genre humain, et eût soupçonné sans doute qu’il ne servait que de prétexte pour les premières semences d’une querelle. Il y a quelque anguille sous roche, se fut-il imaginé; quelque vieux levain, quelque abcès qui s’était formé depuis longtemps et qui, veut crever enfin. »
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M. Bayle dit encore que, connaissant la sensibilité de M. le Clerc, il avait gardé de grands ménagements avec lui, et s’était abstenu de lui reprocher qu’il avait mal entendu le dogme de M. Cudworth; que M le Clerc, pour couvrir l’impuissance ou il se trouvait de réfuter ses raisons, les avait traitées de bagatelles ; enfin, que la victoire remportée sur lui au sujet des natures plastiques l’avait démonté; qu’il ne se possédait point quand il retouchait cette matière, et qu’il s’abandonnait à la calomnie : « semblable à ces curés de village qui crieraient à l’hérétique brûlable, si quelqu’un de leurs paroissiens, reconnaissant dans le fond la vérité d’une doctrine, ne convenait pas de la force des raisons qu’ils lui en auraient données. »

Voilà à quoi se réduisit la dispute que M. Bayle eut avec M. le Clerc au sujet des natures plastiques de M. Cudworth.

Suite de la Vie de Bayle

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
NOTES

Note_1 Anvers ( Amsterdam),. Chez Henri Desbordes, in-12.

Note_2 A l’article Fontevraud, tom. VI.

Note_3 Son nom était Soris, et non Souri.

Note_4Dissertation apologétique.

Note_5 Voyez les lettres à M. de la Monnoie, du 19 d’août 1697, et à M. Marais du 2 d’octobre 1698.

Note_6Voyez la lettre à M. Pecher, du 10 d’août 1705, p. 1041.

Note_7 Voyez la lettre à M. Des Maizeaux, du 1er de novembre 1701.

Note_8 Lancelot.

Note_9 L’édition de Paris du Naudaeana et Patiniana contient l’approbation que voici:
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« J’ai leu un manuscrit intitulé, Mixta colloquia et varii sermones eruditorum virorum Guidonis Patini et Gabrietis Naudaei, ai paraphé les feuillets au nombre de 87 ; et en retranchant quelques endroits que j’ai marqué, ni (sic) ait (sic) rien trouvé qui en puisse empêcher l’impression, si monseigneur le chancelier a agréable d’en accorder le privilège. Fait le 26 juillet 1699.

Signé Cousin. »

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Je possède une, copie manuscrite du Patiniana dans laquelle se trouvent par ci par là des phrases et même des articles qui doivent faire partie de ceux dont le président Cousin exigea la suppression.

Note_10 Chez François van der Plaats, 1703.

Note_11 Voyez la lettre à M. Marais du 6 de mars 1702.

Note_12 A Rotterdam chez Reinier Leers, 1704.

Note_13 Lettre du 9 novembre 1703, et lettre à M. Marais, du 4 d’août 1704.

Note_14 Lettre du 8 février 1704.

Note_15Nouvelles Additions, etc.

Note_16 Mai 1704, p. 200 et suivantes.

Note_17 Cet anonyme était un chartreux de Paris, nommé dom Alexis Gaudin. Il était neveu de l’abbé Gaudin, chanoine de Notre-Dame.

Note_18 Imprimé à Paris en 1704.

Note_19Histoire des ouvrages des savants, août 1704, p. 369 et suivantes

Note_20 Lettre à M. Des Maizeaux, du 9 de novembre 1703, p, 936.

Note_21 Voyez la lettre à M. Minutoli, du 16 de décembre 1703, p. 940.

Note_22 À Rotterdam, chez Reinier Leers, 1705, 2 vol. in-12.

Note_23 M. Bayle n’a pas donné ce troisième volume.

Note_24Continuation des Pensées diverses, etc. tome II, p. 602, 603.

Note_25Continuation des Pensées diverses, tome I ; p. 90, 91.

Note_26Bibliothèque choisie, tome V, art. IV, p. 283 et suivantes.

Note_27Histoire des Ouvrages des savants, août 1704, art. VII, p. 380 et suivantes.

Note_28Bibliothèque choisie, tome VI, art. VII, p. 422 et suivantes.

Note_29Histoire des Ouvrages des savants, décembre 1704, art. XII, p. 540 et suivantes.

Note_30 Voyez les lettres à M. Coste du 30 d’avril et du 3 de juillet 1705, p. 1017 et suivantes.

Note_31Bibliothèque choisie, tome VII, art. VII, p. 281 et suivantes.

Note_32Réponse aux Questions d’un provincial, tome III, ch. clxxix.

Note_33Réponse aux Questions d’un provincial, tome III, ch. clxxxii.

Note_34Bibliothèque choisie, tome IX, art. X, p. 361 et 362.

Note_35Réponse pour M. Bayle à M. le Clerc, au sujet du 3e et du 4e article du IXe tome de la Bibliothèque choisie, p. 31.