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PARIS, DESOER, LIBRAIRE, RUE CHRISTINE, 1820, 16 volumes. | Table de Bayle | Index Voltaire | Études sur Voltaire | LA VIE DE M. BAYLE Revue, corrigée, et considérablement augmentée dans cette cinquième édition. 1740. (Chronologie) Nous avons vu que M. Jurieu, pressé par M. Bayle de prouver l’accusation
d’athéisme promit à son consistoire de le faire ; qu’ensuite
il s’en désista, et offrit seulement de fournir des mémoires
sur cette affaire que, sans attendre l’ordre du consistoire, il mit au
jour sa Courte revue, ce qui obligea M. Bayle de publier une Déclaration,
où il montra que M. Jurieu changeait l’état de la question,
et il le somma en même temps de prouver ce point capital. M. Jurieu
ne répondit point à ces sommations réitérées,
et ne fit plus de démarches auprès du consistoire cette année-là.
Mais il s’avisa de renouveler les procédures dès que le consistoire
eut été changé au mois de janvier 1692.
Dans ce temps-là, M. Bayle, déguisé sous le nom de Carus Larebonius, publia un ouvrage latin contre le livre de M. Jurieu, intitulé Le vrai système de l’Église; et comme il n’y a point de titre à quoi l’oreille soit plus accoutumée qu’à celui du Janua Linguarum reserata, de Comenius(3), il l’intitula: Janua Coelorum reserata cunctis religionibus; a celebri admodum viro domino Petro Jurieu Roterodami verbi divini pastore et theologiae professore. Porta patens est, nulli claudauur honesto. Amstelodami excudebat Petrus Chayer. 1692. In-4°. Il y avait
longtemps que cet ouvrage était composé; car il en parlait
dans sa Cabale chimérique comme d’un écrit prêt
à être mis sous la presse.
C’était attaquer M. Jurieu par l’endroit le plus sensible. Cet ouvrage passait pour le meilleur qu’il eût fait, et de tous ses écrits, M. Nicolle n’avait trouvé que celui-là qui fût digne de réponse(4). M. Bayle y fait voir que M. Jurieu, tout intolérant qu’il était, avait ouvert la porte des cieux, non seulement à toutes les sectes du christianisme, mais même aux juifs, aux mahométans et aux païens. Ce livre, écrit dans une langue entendue de tous les savants, mortifia extrêmement M. Jurieu. Il n’osa pas se hasarder d’y répondre mais ayant enfin publié un écrit pour la défense de sa doctrine, intitulé: Seconde apologie pour M. Jurieu, ou réponse à un libelle sans nom, présenté aux synodes de Leyden et de Naerden sous le titre de Lettre à messieurs les ministres et anciens qui composent le synode assemblé à Leyden, le 2 de mai 1691 ; il y mit à la fin une espèce d’avertissement où il affecta de mépriser cet ouvrage, et rapporta l’extrait de deux lettres écrites par des personnes qui en disaient beaucoup de mal ; mais qui avouaient en même temps qu’elles ne l’avaient point lu. Les auteurs de la Lettre adressée au synode de Leyde(5) réfutèrent cette Apologie de M. Jurieu, par un écrit intitulé : Examen de la doctrine de M. Jurieu, pour servir de réponse à un libelle intitulé : Seconde apologie de M. Jurieu. Ils ne laissèrent pas échapper ce mauvais artifice de M. Jurieu. » .
M. Bayle avertit au commencement du Janua Coelorum reserata, que ce livre est écrit dans le style des scolastiques. Il s’y servit aussi de leur méthode dogmatique; ce qui, joint au mauvais style, dégoûta bien des gens de la lecture de cet ouvrage, et fut cause qu’on ne le rechercha pas avec le même empressement que ses autres écrits; car, du reste, on y trouve la même netteté et la même force de raisonnement. L’auteur des Remarques générales parut de nouveau sur la scène par des Lettres sur les différents de M. Jurieu et de M. Bayle, où l’on découvre les contradictions de ce dernier, qui peuvent servir de nouvelles convictions. Ces lettres sont au nombre de cinq; elles sont datées de Copenhague, mais cela n’empêcha pas qu’on n’en reconnût bientôt l’auteur. Il y répétait sous une nouvelle forme ce qu’on avait écrit contre M. Bayle, et déguisait ou passait sous silence ce que M. Bayle avait répondu. Celui-ci publia à cette occasion un écrit intitulé: Nouvel avis au petit auteur des petits livrets, concernant ses lettres sur les différents de M. Jurieu et de M. Bayle. A Amsterdam, 1692. Il y marque les raisons qui l’empêchent de répondre à cet auteur, et se contente de donner un échantillon des faux raisonnements, de la malignité et des déguisements frauduleux dont il était plein. Il y inséra la réponse que M. Sartre avait faite à sa lettre, et où il avouait que lorsqu’il avait dit qu’après le départ de M. Bayle de Puylaurens on sut qu’il s’était allé jeter au couvent des jésuites, à Toulouse, il avait seulement voulu dire que cela fut dit ainsi à Puylaurens, et cru même de tout le monde; qu’à l’égard des autres petites circonstances du temps qu’il y pourrait avoir eu depuis que M. Bayle avait été à Toulouse, jusqu’à ce qu’il le vit à Genève, et du lieu particulier où ils se parlèrent ensemble la première fois, que ce fut environ trois ans, ou moins.... Quand ce serait sa mémoire qui l’aurait trompé en cela, la chose était de très peu de conséquence pour l’un aussi bien que pour l’autre; et, que pour ce qui regardait la réponse qui lui aurait été écrite de Toulouse, puisque M. Bayle ne demeurait pas d’accord de l’avoir écrite, il n’avait garde de l’assurer, n’en ayant aucune certitude, c’est à dire, qu’il rétracta tout ce qu’il avait avancé, et dont M. Jurieu et ses suppôts avaient fait un sujet de triomphe. M. Bayle joignit à cet écrit une Lettre de monsieur
*** à l’auteur de l’Avis au petit auteur des petits livrets. L’auteur
de cette lettre loue M. Bayle d’avoir, à sa prière, supprimé
les réflexions qu’il était sur le point d’envoyer à
l’imprimeur sur la violente incartade qu’on trouvait dans la Seconde
apologie de M. Jurieu contre l’auteur du Janua Coelorum reserata.
Il montre combien cet ouvrage était mortifiant pour M. Jurieu, et
fait une apologie ironique de la colère de ce ministre. Il répond
aussi au reproche qu’on avait fait à l’auteur sur sa latinité.
Cet ami dit ensuite que si M. Bayle eût voulu le croire, il aurait abandonné l’auteur des petits livrets à son mauvais génie, sans daigner lui faire un mot de réponse, et qu’il est bien fâché de voir qu’il continue à le réfuter. Vous aurez beau, dit-il, le convaincre d’avoir pitoyablement raisonné, d’avoir cité à faux, et répété les mêmes choses sans avoir eu égard à ce qu’on avait répondu : tout cela ne sera pas capable de l’empêcher d’écrire et de rallumer le feu à mesure qu’il s’apercevra que le temps commence à l’éteindre. Il fait voir ensuite que cet auteur avait avancé plusieurs choses que M. Bayle aurait dû relever, puisqu’il s’était mis sur le pied de lui répondre encore une fois. M. Bayle mit à la tête de cet écrit un Avis au lecteur(7)
ou
il avoue que la plupart de ses amis lui conseillaient de ne pas répondre
à l’auteur des Remarques sur la Cabale chimérique;
que, s’il les avait crus, il n’aurait pas fait semblant de savoir que ces
petits libelles fussent dans la nature des choses, et qu’ils avaient été
fâchés qu’il en eût réfuté quelques morceaux;
cependant, que, comme c’est une matière ou y a du pour et du contre,
il n’avait pas suivi tout à fait leur avis, mais, qu’il avait pris
un certain milieu, qui était de publier quelque chose, afin d’apprendre
au public pourquoi il ne répondait point pied à pied aux
écrits de ce faiseur de remarques.
M. Bayle remarqua aussi que ce petit écrit aurait paru plus tôt si on n’avait pas su que M. Jurieu avait sous la presse un gros factum dont ses émissaires parlaient avec de grands éloges, selon leur coutume; et que, pour n’en pas faire à deux fois, il avait résolu de différer la publication de ce second avis jusqu’à ce qu’il eût vu, par la lecture de ce factum, s’il méritait d’être réfuté, auquel cas il en aurait joint la réfutation avec cet autre écrit; mais comme il venait d’apprendre que ce factum ne paraîtrait pas encore, il n’avait pas voulu différer plus longtemps la publication de ce nouvel avis; et qu’il promettait par avance, si la chose en valait la peine, de renverser bientôt toutes les nouvelles machines du délateur. Ce factum parut quelque temps après sous le titre de Factum selon
les formes, ou disposition des preuves contre l’auteur de l’Avis aux réfugiés,
selon les règles du barreau, qui font voir que sur de telles preuves,
dans les crimes capitaux, on condamne un criminel accusé. M. Jurieu
y mit un avertissement où il dit qu’une maladie qui le retenait
depuis huit mois dans une grande faiblesse l’avait empêché
de continuer à écrire contre l’auteur de l’Avis aux réfugiés;
mais que d’autres y avaient suppléé. Il ajoute que ce Factum
était l’ouvrage d’un avocat de Paris, à quelques chapitres
près qu’il y avait ajoutés. Cet écrit n’a rien de
nouveau que la forme. On y répète les prétendues présomptions
de M. Jurieu, cent fois réfutées: on les range sous différents
chefs, et on les accompagne d’un commentaire tiré des libelles de
M. Jurieu et de ses adhérents. M. Bayle méprisa sagement
cet écrit; il ne voulut pas seulement le lire, comme il l’apprend
à M. Minutoli.
Les partisans de M. Jurieu souhaitaient qu’il ne se fût attaché qu’à l’accusation qui regardait l’Avis aux réfugiés; mais ils n’en jugeaient ainsi qu’après coup, et parce qu’ils voyaient que tout ce qu’il avait dit de la Cabale de Genève et du Projet de paix était évidemment faux et chimérique. C’est là le dernier écrit qui parut sur ce sujet. Le silence judicieux de M. Bayle mit fin à cette contestation. Il avait ruiné toutes les prétendues présomptions de M. Jurieu, et les écrits de ses partisans n’étaient, comme on l’a déjà remarqué, que fades et ennuyeuses répétitions, raisonnements ridicules et fausses interprétations de ce qu’il avait dit. Cependant on ne convenait point du véritable auteur de l’Avis
aux réfugiés. Dès que cet ouvrage fut connu en
France, on l’attribua à M Pélisson. M. Wellwood, célèbre
médecin de Londres qui publiait toutes les semaines un écrit
anonyme sous le titre d’Observateur, en parla sur ce pied-là
dans sa feuille du 22 d’août 1690, six mois avant que M. Jurieu se
fût avisé de l’attribuer à M. Bayle. Car ce ne fut
qu’au: mois de janvier 1691 qu’il commença de dire qu’il croyait
que M. Bayle en était l’auteur, et le livre qu’il publia là-dessus
ne parut que sur la fin d’avril(9). « On vient
de me mettre entre les mains, écrit M. Wellwood(10),
un
livre qui depuis quelque temps fait grand bruit dans le monde, intitulé
Avis
aux réfugiés, écrit par un savant de France dans
la vue de noircir la conduite des protestants de l’Europe en, général,
par rapport à la dernière révolution d’Angleterre,
non seulement j’en connais l’auteur, mais je puis encore assurer, mon lecteur
qu’il a été écrit en conséquence d’un ordre
du roi Jacques et du roi de France, qui lui a été porté
par l’archevêque de Paris. » L’Observateur de M. Wellwood
ayant été traduit en français et imprimé en
Hollande sous le titre d’Histoire du temps, M. Jurieu s’emporta
violemment contre cet endroit(11). Il dit que c’était
une pièce de commande, tout de même que la fausse édition,
le faux privilège et l’Extrait de la lettre de Paris dans l’Histoire
des ouvrages des savants.
Et après avoir traité M. Wellwood d’une manière outrageante, il lui fait des excuses ridicules. Il les répéta dans l’avertissement du Factum selon les formes. .
M. de la Bastide(14) croyait aussi que M. Pélisson était l’auteur de l’Avis aux réfugiés. Il le disait ouvertement, et par là il s’attira la haine de M Jurieu(15). Le suffrage de M. de la Bastide était d’un grand poids:, il avait vécu dans une étroite amitié avec M. Pélisson pendant plus de vingt-cinq ans: il avait été avec lui commis de M. Fouquet, et lorsque M. Pélisson fut mis à la Bastille, il entretenait avec lui un commerce régulier de lettres sur des matières de controverse : car, dès ce temps là, M. Pélisson penchait vers le catholicisme. Une si grande liaison lui avait fait connaître le tour d’esprit et les expressions favorites de M. Pélisson. M. de la Bastide avait beaucoup lu ses ouvrages de controverse; il en avait même réfuté quelques uns. Lorsque l’Avis aux réfugiés parut, il trouva une si grande conformité entre cet écrit et les livres de M. Pélisson, qu’il ne balança pas à l’en croire l’auteur. Cependant, il ne jugea pas à propos d’écrire sur ce sujet durant la vie de M. Pélisson: mais après sa mort il composa une dissertation(16) pour prouver cette conformité. .
Dans ses observations générales, il, remarque que M. Pélisson avait une grande connaissance des belles-lettres, de l’histoire ecclésiastique et de la profane; qu’il avait étudié l’Écriture sainte, les Pères, les controversistes ; qu’il était très versé dans le droit romain, dont il aimait à employer les autorités sur toutes sortes de matières, ayant fréquenté le barreau pendant quelques années; qu’étant chargé d’écrire l’histoire du roi, il recueillait tout ce qu’on publiait, et faisait des mémoires et des observations sur tout ce qui se passait par rapport aux affaires d’état et de religion; enfin que dans ses traités de controverse on trouve des apostrophes ou des exhortations fréquentes aux protestants, des élévations et des prières à Dieu, et des éloges du roi de France: caractères qui, pris ensemble conviennent à l’auteur de l’Avis, et ne paraissent convenir qu’à lui seul. Mais, pour rendre cette conformité plus sensible, il rapporte dans ses observations particulières un très grand nombre d’endroits de l’Avis, et les met en parallèle avec des endroits tout semblables des Réflexions, etc., particulièrement avec le troisième volume de ces Réflexions, publié en 1689 sous le titre de Chimères de M. Jurieu. Il fait voir, par exemple, que, vers la fin de cet ouvrage, M. Pélisson insultait aux réfugiés au sujet des prophéties de M. Jurieu qui les assuraient de leur rétablissement en France, en l’année 1689 ; et que c’est précisément par là que l’Avis commence. Dans les Réflexions, M. Pélisson dit que M. Jurieu répand son fiel et son venin sur nos temps, contre tout ce que la vérité peut avoir aujourd’hui ou de protecteurs ou de défenseurs les plus illustres, sans respect ni de rang ni de mérite: dans l’Avis, il n’y a rien, dit l’auteur, de si auguste ni de si éminent que vous ayez cru digne de votre respect; les têtes couronnées, que toutes sortes de raisons devaient garantir de l’insulte de vos libelles diffamatoires ont été l’objet de la plus énorme et de la plus furieuse calomnie dans plusieurs de vos livres. Dans l’un et dans l’autre, on cite souvent les lois romaines; on fait valoir l’autorité du grand nombre: on se moque des prophéties de Drabitius, et des petits prophètes du Dauphiné: on raisonne sur la situation des affaires de l’Europe: on s’attache à relever la gloire de Louis XIV, etc. A l’égard de la préface, on juge bien que M. de la Bastide ne l’attribue pas à l’auteur du livre. Il ne lui paraît pas naturel qu’un auteur veuille non seulement se réfuter lui-même, mais satiriser son propre ouvrage, et en faire un portrait affreux. M. de la Bastide finit sa dissertation en répondant à
une difficulté qui s’offrait naturellement.
Il est pourtant vrai que peu de temps après que l’Avis eut paru, M. Pélisson écrivit en Hollande pour s’informer qui en était auteur, et qu’il tâcha de l’engager à se découvrir par l’espérance d’une récompense considérable(17). Cela supposerait que cet auteur était inconnu à M. Pélisson, et par conséquent que ce n’était pas lui qui avait écrit l’Avis. Mais M. de la Bastide aurait pu répondre que M, Pélisson ne faisait cela que pour se mieux cacher; et que d’ailleurs cette supposition est détruite par le privilège de l’édition de Paris, où l’on expose que l’auteur de l’Avis avait obtenu un privilège le 20 d’octobre 1690, mais qu’ayant affecté de demeurer inconnu au public, il avait fait difficulté de laisser enregistrer ledit privilège, expédié en son nom, sur les registres de la communauté des libraires de Paris, qui fait voir que le nom de cet auteur était connu à la chancellerie, et qu’ainsi il n’était pas nécessaire d’écrire en Hollande pour s’en informer. M. Bayle nous apprend dans une de ses lettres écrite au mois
d’octobre 1690, que la voix publique donnait alors l’Avis aux réfugiés
à M. de Larroque(18). M. de Larroque sortit
de France au mois de février 1686, et passa en Hollande(19).
L’année
suivante il publia des Remarques critiques contre le premier tome de
l’Histoire de l’hérésie, par Varillas, qui furent estimées.
J’ai déjà parlé de sa réponse à M. Brueys.
Après, avoir fait quel que séjour en Angleterre, en Danemark
et en Allemagne, il, repassa en Hollande, et de là il retourna en
France vers le mois de juin 1690(20),
c’est-à-dire,
un mois ou six semaines après que l’Avis aux réfugiés
eut paru, et embrassa la religion romaine. Lorsque je commençai
de travailler à la Vie de M. Bayle, je priai M. Basnage de me fournir
quelques éclaircissements. Voici ce qu’il me répondit au
sujet de l’Avis aux réfugiés(21)
:
M. Basnage remarque que M. de Larroque toujours réclamé cet ouvrage comme sien; et en effet, on a toujours ouï dire à M. de Larroque, lorsqu’il s’agissait de certaines choses : J’ai dit, ou j’ai prouvé cela dans mon Avis aux réfugiés; et ses amis ont souvent dit comme une anecdote littéraire, qu’il était l’auteur de ce livre. C’est un fait attesté par des personnes très dignes de foi. Depuis la première édition de ces mémoires, M.
l’abbé d’Olivet a publié une lettre adressée à
M. le président Bouhier, où il confirme ce qu’on vient de
lire par le récit de plusieurs particularités qu’il tient
de M. de Larroque lui-même.
Voilà deux sentiments fort opposés, et qui ont néanmoins chacun leurs partisans. Cependant il y en a encore un troisième qui semble avoir prévalu: plusieurs personnes attribuent cet ouvrage à M. Bayle, quoique par des raisons différentes. Les uns se fondent sur le témoignage de M. Jurieu: mais quel fond peut-on faire sur son témoignage? D’ailleurs, il avait tellement lié la prétendue Cabale de Genève avec l’affaire de l’Avis aux réfugiés, qu’il ne lui était plus permis de les séparer. La fausseté d’une de ces accusations bien avérée détruisait nécessairement l’autre. Cependant lorsqu’il fut convaincu que cette Cabale n’était qu’une chimère, il ne laissa pas de persister à soutenir l’accusation touchant l’Avis aux réfugiés. Mais, trouvant ensuite que cette séparation ne lui était pas favorable, il n’eut pas honte de reprendre l’accusation de la Cabale. D’autres attribuent cet écrit à M. Bayle, parce qu’ils croient y reconnaître son style. Mais c’est justement ce qui aurait, dû faire juger qu’il n’en était pas l’auteur; car, outre que les preuves tirées de la conformité du style sont incertaines, c’est que le style de cet écrit paraît fort différent de celui des autres ouvrages de M. Bayle : il est plus pur, plus coulant, plus régulier. M de Larrey, qui avait bien examiné l’Avis aux réfugiés, et qui était très porté à le donner à M Bayle, n’a pas osé prononcer. Pour moi, dit-il(24), je ne me sens ni assez persuadé, pour entreprendre de persuader les autres, ni assez hardi pour décider sur un fait problématique. Enfin, on donne cet écrit à M. Bayle sur le témoignage
du sieur Moetjens qui l’a imprimé. On assure que ce libraire a dit
à plusieurs personnes que M. Bayle en était l’auteur. Pour
moi, ayant appris que M. Louis, qui en a corrigé les épreuves,
confirmait le rapport du sieur Moetjens, je l’ai prié de me donner
là-dessus quelques éclaircissements. Il n’a pas trouvé
à propos, de me répondre; mais il a dit de bouche à
une personne(25) qui ne se distingue pas moins par
son mérite que par ses ouvrages, et qui avait eu la bonté
de lui rendre ma lettre, « qu’il connaissait l’écriture de
M. Bayle avant que de corriger cet ouvrage, et que depuis ce temps-là
il a eu diverses occasions de la connaître parfaitement : que tout
le manuscrit d’un bout à l’autre était écrit de la
main de M. Bayle, et qu’il en conservait un morceau qu’il avait coupé
d’une des feuilles avant que de la rendre au sieur Moetjens. » Voilà
ce que j’ai pu, apprendre de plus positif sur ce sujet. Quand même
on ne douterait point après cela que M. Bayle ne fût l’auteur
de cet ouvrage, on ne saurait néanmoins, sans injustice, l’accuser
de tous les desseins pernicieux, de toutes les vues criminelles que M.
Jurieu lui attribuait. Les circonstances où M. Jurieu fit revivre
cet écrit aggravèrent ses accusations. La persécution
avait forcé les réfugiés d’abandonner tous leurs biens,
de renoncer à toutes les douceurs de leur patrie, pour se retirer
dans les pays étrangers: leur plaie saignait encore. Dans cet état
on souffre impatiemment la censure, et on s’irrite contre la raillerie.
On prend tout en mauvaise part ; on n’entre point dans l’intention de celui
qui parle, et on se fait des applications mal fondées. Cependant
c’est cette même intention qui doit être la règle de
nos jugements. C’est par là qu’on distingue une raillerie innocente
d’un reproche amer, une réprimande salutaire d’une violente invective.
Or il n’est pas possible de concevoir que M. Bayle ait voulu flétrir
tout le corps des réfugiés, qu’il ait pris à tâche
de les rendre odieux aux princes, et de mettre un obstacle invincible à
leur retour. Il aurait démenti son caractère, sa conduite,
et tous ses autres ouvrages où il a si bien défendu les réformés,
et a été si sensible à leurs maux. D’ailleurs, les
plus fortes censures de l’Avis ne regardaient, qu’une très
petite partie des réfugiés, une poignée de réfugiés
retirés en Hollande. Il n’y ait qu’eux qui écrivissent. Les
réfugiés de Suisse, d’Allemagne et d’Angleterre, n’avaient
rien fait imprimer(26): M. Bayle ne l’ignorait pas;
il ne pouvait donc les avoir en vue, non plus que ceux de Hollande qui
n’avaient point écrit, et qui, blâmaient même la conduite
de quelques-uns de leurs confrères.
Voilà, ce me semble, le jugement qu’une personne équitable et désintéressée pourrait faire de cet écrit, et du but de l’auteur, si c’est M. Bayle. Cependant, M. Bayle a toujours protesté à ceux qui étaient le plus avant dans sa confidence que le livre n’était point de lui, ainsi il faut l’effacer du catalogue de ses ouvrages; du moins cela suffit pour ne le point alléguer en preuve contre lui; et puisqu’il l’a constamment nié, l’équité ne permet pas qu’on le cite en témoignage pour noircir sa mémoire. Ce sont là les propres paroles de M. de Bauval(32). Les accusations qu’on intenta à M. Bayle avaient interrompu ses travaux littéraires. L’étude demande une parfaite tranquillité. M. de Bauval avait annoncé, dans le mois de novembre de l’année 1690, un ouvrage intitulé : Projet d’un Dictionnaire critique, où l’on verra la correction d’une infinité de fautes répandues soit dans les Dictionnaires, soit dans d’autres livres. « C’est, ajoutait M. de Bauval, le titre d’un livre qu’un habile homme a dessein d’entreprendre. Comme il veut avoir l’avis et les lumières des savants sur son dessein, il va faire imprimer une préface, dans laquelle il expliquera particulièrement son Projet. » Cet auteur, c’était M. Bayle. Il se proposait de publier ce Projet peu de mois après ; et on en commença l’impression au mois de décembre suivant. Les articles des trois premières lettres étaient presque tous dressés, et pendant qu’on les aurait imprimés, M. Bayle devait préparer les autres avec la préface. Mais les violentes attaques de M Jurieu l’obligèrent d’interrompre ce travail dès que la première feuille eût été tirée, de sorte qu’il abandonna ce projet peu de temps après l’avoir formé. Il se passa plus d’un an avant qu’il le reprît ; et lorsque enfin le sieur Leers le pressa d’y travailler, il fallut qu’il se jetât sur les premières matières que le hasard lui présenta avant que d’avoir pu rassembler les livres dont il avait besoin(33). Cet ouvrage parut au mois de mai 1692(34),
sous
ce titre: Projet et Fragments d’un Dictionnaire critique. Rotterdam,
chez Reinier Leers. 1692. In-8°. Dans une longue préface
adressée à M. du Rondel, professeur aux belles-lettres à
Mastricht, M. Bayle donna une idée de ce projet. Il dit qu’il avait
dessein de composer un Dictionnaire qui contiendrait toutes les faussetés
ou erreurs de fait qui se trouvaient dans les autres dictionnaires, et
un supplément à leurs omissions sur chaque article. Il promettait
même de ne se pas renfermer dans ces espaces, quelque vastes qu’ils
fussent ; mais de faire aussi des courses sur toutes sortes d’auteurs quand
l’occasion s’en présenterait. Avec cela, il faisait voir l’utilité
d une telle compilation.
M. Bayle ajoute qu’il sentait bien ce qu’il faudrait faire pour exécuter parfaitement cette entreprise, mais qu’il sentait encore mieux qu’il n’était point capable de l’exécuter: qu’ainsi il se bornait à ne produire qu’une ébauche qui ne contiendrait qu’un volume in-folio, laissant aux personnes qui avaient la capacité requise le soin de la continuation en cas qu’on jugeât que ce projet, rectifié partout où il serait nécessaire, méritât d’occuper la plume des habiles gens ; mais que comme il avait prévu que cette ébauche aurait assez d’étendue pour l’engager à un très pénible travail, et que d’ailleurs il se défiait beaucoup de la manière dont il exécuterait son projet, il avait pris la résolution de hasarder quelques fragments de cet ouvrage, afin de pressentir le goût du public, et par là se déterminer ou à poursuivre son dessein ou à l’abandonner. Ces Fragments contenaient les articles d’Achille, d’Antoine Arnauld, de Jeanne d’Aragon, de L. Cornelius Balbus, de l’auteur déguisé sous le nom d’Étienne Junius Brutus, des Cassius en général, et en particulier de Spurius Cassius Viscellinus, de L. Cassius Longinus, de C. Cassius Longinus, de T. Cassius Severus, qui lui donne occasion de faire une Digression concernant les libelles diffamatoires. Il y mit aussi les articles de L. Cassius Hemina, de Catius, de Comenius, d’Érasme, de la maréchale de Guébriant, de l’Hippomanes, du Jour, de madame des Loges, des trois soeurs Anne, Marguerite et Jeanne Seymour, de Marie Touchet, et de Zeuxis. Tous ces articles étaient personnels, excepté ceux de l’Hippomanes et du Jour, que M. Bayle appelait réels, parce qu’ils n’appartiennent ni à des personne ni à des lieux, ni par conséquent aux dictionnaires historiques et géographiques(35). Le plan de ce nouveau Dictionnaire ne fut pas goûté, quoiqu’un
pareil ouvrage eût pu être très utile. M. Bayle l’abandonna
; mais en même temps il forma le dessein d’un autre Dictionnaire,
auquel il travailla avec tant de diligence, que l’impression en fut commencée
au mois de septembre de l’année 1683. Cependant il avait été
souvent détourné de ce travail par les embarras que lui causait
M. Jurieu. Il en fit le récit à M. Constant le 29 de juin,
pour s’excuser de ne lui avoir pas écrit plus tôt.
C’est aux sollicitations de ces ministres flamands que M. Bayle attribua la disgrâce qui lui arriva, peu de temps après. Voici de quelle manière il en parle à M. Minutoli le 5 de novembre. .
M. Bayle écrivit la même chose, mais d’une manière plus circonstanciée, à M. de Naudis son cousin, le 28 décembre. Comme cette lettre n’a point été imprimée, on sera sans doute bien aise de la trouver ici. .
M. Bayle ignorait la véritable cause de sa disgrâce. Ses juges ne trouvèrent pas à propos de l’en informer. Il ne soupçonna jamais qu’elle pût venir de certaines circonstances relatives à la situation des affaires publiques; cependant c’est ce qui y donna lieu. La France, victorieuse de tous côtés, commençait à se lasser de la guerre. Les efforts, qu’elle avait faits pour se rendre supérieure à ses ennemis l’avaient épuisée d’hommes et d’argent. La paix lui aurait été avantageuse, et elle fit toutes les démarches possibles pour l’obtenir. Elle l’avait fait proposer en 1692 à l’empereur, au roi d’Espagne, et au duc de Savoie par le pape et par quelques princes neutres ; mais on n’avait point écouté ses propositions. Se voyant rebutée de ce côté-là, elle voulut sonder les Provinces-Unies, et se servit de M. Amelot, son ambassadeur en Suisse, pour faire connaître ses intentions à quelques personnes qui étaient en crédit. Elle promettait aux états une forte barrière pour couvrir leur pays, une pleine et entière liberté pour le commerce, et tous les autres avantages qu’ils pourraient désirer. M. Halewyn, bourgmestre de Dort, séduit par de si grandes promesses, entra dans une espèce de négociation avec M. Amelot à l’insu de l’état. Le roi Guillaume en fut informé, et on arrêta M. Halewyn avec son frère qu’on regardait comme son complice. M. Bayle en parle dans une de ses lettres à M. Minutoli. .
Tout innocent qu’était M. Bayle, il ne laissa pas de se ressentir de ces négociations clandestines: elles furent cause de sa disgrâce. Les mouvements que M. Jurieu s’était donnés auges des magistrats avaient été mutiles. Il est vrai qu’il avait porté les ministres flamands à agir en sa faveur contre M. Bayle, mais leurs sollicitations n’eurent aucun effet. La régence de Rotterdam avait été changée : en 1692 par ordre du roi Guillaume qui déposa sept magistrats, protecteurs de M. Bayle. Cependant ceux qui leur succédèrent n’avaient d’abord aucune mauvaise intention contre lui. Ils déclarèrent qu’ils voulaient rendre justice et promirent d’entendre ses raisons en cas de besoin. Mais les secrètes menées de la France firent ressouvenir le roi Guillaume du projet de paix dont M. Jurieu avait fait tant de bruit : et comme on avait procuré la paix de Nimègue par de semblables écrits semés à Amsterdam et ailleurs il crut qu’on voulait se servir des mêmes voies à Rotterdam. Ce grand prince, qui n’avait pas le temps d’examiner ce projet ridicule, s’alarma sur l’idée de la paix, et s’imagina qu’il y avait, comme le disait M. Jurieu, une cabale pour la faire conclure, dont M. Bayle était le chef connu. Il ordonna aux magistrats de Rotterdam de lui ôter sa charge de professeur et sa pension, et cet ordre fut exécuté, sans qu’on l’eût appelé ni entendu, malgré les promesses qu’on lui avait faites du contraire. Il est très certain que l’Avis aux réfugiés n’y entra pour rien. Le roi Guillaume ,ne poussait pas l’attention pour les réfugiés jusques à s’embarrasser des plaintes qu’ils pouvaient faire contre ce livre. Mais le Projet de paix l’inquiétait; il en craignait les suites(41). Les magistrats de Rotterdam, quoique mieux au fait de ce projet chimérique, obéirent aux ordres du prince, dont ils étaient les créatures : cependant il semble qu’ils eurent honte de leur conduite, puisqu’ils en cachèrent la cause à M. Bayle. Il paraît même que ceux qui étaient du secret donnèrent le change à ceux qui n’en étaient, pas, et leur firent accroire qu’il s’agissait du livre sur les Comètes. M. de Bauval rend ce témoignage à M. Bayle(42), « qu’il reçut sa disgrâce avec une fermeté philosophique, et même avec trop d’indifférence ; surtout sans chagrin par rapport à sa fortune. Il ne se souciait nullement d’amasser du bien, parce qu’en effet il n’en avait pas besoin. Sa tempérance et sa sobriété suppléaient à tout, de sorte qu’avec peu, il ne manquait de rien. Il n’était pourtant pas dans l’indigence; bien loin de là. Aussi ne se donna-t-il aucun mouvement pour se procurer un autre emploi. Il se trouva plus libre et plus à lui-même, étant déchargé de l’ennuyeuse occupation d’enseigner et de faire des leçons. » M. Bayle s’explique ainsi lui-même, dans une de ses lettres à M. Minutoli, qui lui avait témoigné la part qu’il prenait à sa disgrâce : Je l’ai reçue, dit-il(43), comme doit faire un philosophe chrétien, et je continue, Dieu merci, à posséder mon âme dans une grande tranquillité. La douceur et le repos dans les études où je me suis engagé et où je me plais seront cause que je me tiendrai dans cette ville, si on m’y laisse, pour le moins jusqu’à ce que mon Dictionnaire soit achevé d’imprimer, car ma présence est tout à fait nécessaire où il s’imprime. Du reste, n’étant ni amateur du bien, ni des honneurs, je me soucierai peu d’avoir des vocations ; et je n’en accepterais pas quand bien même on m’en adresserait. Je n’aime point assez les conflits, les cabales, les entre-mangeries professorales, qui règnent dans toutes nos académies. Canam mihi et musis. » En effet, il fut si charmé de cette situation tranquille et indépendante, qu’il refusa des offres très avantageuses, et ne voulut pas même se prévaloir de la liberté que la régence voulait lui accorder d’instruire les enfants des conseillers qui le souhaitaient passionnément. M. Basnage le sollicita plusieurs fois de leur donner cette satisfaction, mais ses sollicitations furent inutiles. M. le comte de Guiscard, qui avait voulu l’avoir pour ami à Sedan, le pria de se charger de l’éducation de son fils(44). Il lui offrit mille écus d’appointements, et l’assura qu’il avait pris des mesures à la cour pour le faire jouir d’une pleine liberté de conscience mais M. Bayle s’excusa sur la nécessité où il se trouvait d’achever son Dictionnaire, que l’on, imprimait actuellement. La conduite de M. Jurieu faisait assez voir qu’il se croyait en droit
de haïr ses ennemis et de les persécuter. Mais il disait que
ses
ennemis étaient les ennemis de Dieu; et il déclarait
solennellement qu’il faisait profession de fouler aux pieds toutes les
considérations humaines, et de n’avoir aucun égard aux liaisons
et aux amitiés du monde lorsqu’il y allait de la gloire de Dieu.
Il se revêtait ainsi du caractère de défenseur de la
cause de Dieu, pour pouvoir traiter indignement tous ceux qui avaient eu
le malheur de lui déplaire : et quoique rien ne soit plus opposé
aux maximes de l’Évangile que la haine du prochain, il n’eut pas
honte de la prêcher dans deux sermons : l’un, sur ces paroles de
David, n’aurais-je point en haine ceux qui te haïssent? je les hais
d’une parfaite haine(45) ; et l’autre, sur celles
de Jésus-Christ, aimez vos ennemis et bénissez ceux qui
vous maudissent(46). Tout le monde fut surpris
de voir enseigner dans la chaire une morale si scandaleuse. M. Bayle la
dénonça dans une feuille volante, intitulée : Nouvelle
hérésie dans la morale, touchant la haine du prochain, prêchée
par M. Jurieu dans l’église wallonne de Rotterdam, les dimanches
24 de janvier et 21 de février 1694, dénoncée
à toutes les églises réformées, et nommément
aux églises, françaises recueillies dans les différents
endroits de leur exil(47).
Il y exposa d’abord la
doctrine que M. Jurieu avait prêchée sur l’amour du prochain.
M. Bayle se pressa trop de publier cette dénonciation ; il en fut blâmé. M. Jurieu faisait actuellement imprimer ces deux sermons, et ils étaient prêts à paraître. Si on en eût attendu la publication, ils auraient fourni des preuves visibles de sa pernicieuse morale : aussi dès qu’il vit la dénonciation il les supprima et publia une feuille volante sous le titre de Réflexions sur un libelle en feuille volante, intitulé Nouvelle hérésie dans la morale, touchant la haine du prochain, prêchée par M. Jurieu, et dénoncée à toutes les églises réformées, etc.,(50) où il nia qu’il eût prêché la doctrine qu’on avait dénoncée. M. de Bauval prit de là occasion de mettre la morale de M. Jurieu dans tout son jour, et de faire voir que la conduite de ce ministre était conforme à sa morale. Cet écrit est intitulé: Considérations sur deux sermons de M. Jurieu, touchant l’amour du prochain, où l’on traite incidemment cette question curieuse s’il faut haïr M. Jurieu. M. de Bauval montra fort bien que M. Jurieu, en supprimant ses sermons, donnait une preuve qu’il avait prêché ce dont on lui faisait un crime. .
Le jugement de M. Saurin est conforme à celui de M. de Bauval. Ce théologien déclare que « ce qu’on peut dire de plus favorable de ces deux sermons c’est que toutes les bonnes âmes qui les entendirent en furent scandalisées et pénétrées de douleur, et que les amis de M. Jurieu en furent mortifiés(52). » Il dit que M. de Bauval avait fort bien remarqué que c’était une mauvaise défaite de prétendre, comme faisait M. Jurieu, qu’il ne voulait pas publier ses sermons, parce que ses dénonciateurs étaient en embuscade et qu’ils avaient préparé leurs batteries pour y trouver des hérésies à quelque prix que ce fût. Il trouve ce prétexte ridicule. « J’admire, dit-il, la bravoure de M. Jurieu, qui refuse fièrement de se battre, parce qu’il voit l’ennemi prêt à lui prêter le collet ; si on ne savait pas d’où il est, on lui donnerait une autre patrie que la sienne. A parler sérieusement, M. Jurieu ne pouvait rien dire de plus pauvre ni de plus capable de faire triompher ses dénonciateurs. Ou il craignait que ces messieurs trouvassent effectivement des hérésies dans ses sermons, ou il ne le craignait pas : s’il le craignait, il se sentait donc coupable ; s’il ne le craignait pas, il devait publier ses sermons incessamment, et convaincre ses accusateurs de calomnie à la face de toute la terre. » M. Saurin fortifie ce raisonnement de plusieurs autres réflexions ; et il parle ensuite de, l’écrit de M. de Bauval. « On a fait, dit-il, des Considérations sur les deux sermons de M Jurieu, dans lesquelles on réfute ses réflexions, et l’on prouve qu’il a véritablement prêché la haine du prochain et qu’il ne saurait s’en dédire. M. Jurieu, ajoute-t-il, a répliqué à cet ouvrage par un autre qui porte pour titre : Apologie pour les synodes, et pour plusieurs honnêtes gens déchirés dans la dernière satire du sieur de Bauval, intitulée Considérations sur deux sermons, etc. Il semble, continue M. Saurin, qu’en faisant l’apologie des autres, et la sienne même sur certains articles, M. Jurieu ne devait pas oublier de faire celle de sa doctrine sur la haine du prochain. C’est là ce qu’on devait voir principalement dans ce dernier écrit, et c’est ce que les personnes sensées et qui ont de la jalousie pour la gloire de Dieu, pour la pureté de notre morale, et pour la réputation de M Jurieu, souhaitaient et espéraient d’y voir; mais leur espérance a été trompée. M. Jurieu se répand sur plusieurs autres matières et ne dit pas un mot de celle-là. » On trouvera peut-être que je me suis trop étendu sur ce sujet, mais comme il est difficile de s’imaginer que la fureur puisse porter un ministre du saint Évangile jusqu’à lui faire prêcher la haine du prochain, j’ai voulu faire voir par de bonnes autorités que M. Jurieu avait en effet prêché cette détestable doctrine, et que M. Bayle avait été bien fondé a la dénoncer(53). M. Bayle publia presque en même temps un ouvrage intitulé
: Additions aux Pensées diverses sur les comètes ou réponse
à un libelle intitulé : Courte revue des maximes de morale
et des principes de religion de l’auteur des Pensées diverses sur
les comètes, etc., pour servir d’instruction aux Juges ecclésiastiques
qui en voudront connaître. A Rotterdam, chez Reinier Leers, 1694,
in-12. Il y marque es raisons qui l’avaient porté à ne pas
réfuter plus tôt ce libelle. M. Jurieu n’avait point répondu
aux sommations et aux défis de M. Bayle, touchant l’accusation d’athéisme,
quoiqu’il l’eût portée devant le consistoire; il s’en était
même désisté. Il avait ensuite publié la
Courte revue, où il dénonçait quelques propositions
des Pensées sur les comètes et des Nouvelles lettres contre
Maimbourg, comme dangereuses, hérétiques, etc. Il s’était
adressé au consistoire pour faire condamner ces propositions; et
lorsqu’on était prêt à examiner cette affaire, il avait
demandé qu’elle fût renvoyée au synode ; cependant
il avait laissé passer quatre synodes pans en parler. Ce libelle
ne contenait aucune objection contre le livre sur les comètes qui
ne pût être réfutée par ce livre même;
et M. Bayle avait dessein de donner une nouvelle édition de cet
ouvrage, avec des additions qui devaient contenir de nouvelles preuves,
de nouveaux éclaircissements et de nouvelles solutions à
toutes les difficultés qu’on pouvant faire sur ce qu’il avait avancé.
C’est là qu’il se proposait de réfuter la Courte revue.
Mais, ayant appris, au mois de février de l’année 1694, que
M. Jurieu avait fait nommer des commissaires dans son consistoire pour
prononcer sur les extraits qu’il avait produits dans ce libelle, un changement
si soudain et si peu attendu lui fit craindre quelque mauvais dessein,
et l’obligea de publier cette réponse.
Il fit voir que M. Jurieu avait donné une fausse idée de ce qui avait été dit dans les Pensées sur les comètes, et qu’il en avait tiré des conséquences fausses et absurdes. Par exemple, ce ministre assure que dans ce livre M. Bayle prétend que « Dieu ne fait jamais de prodiges et de choses extraordinaires pour être des présages de l’avenir, comme tremblements de terre, météores extraordinaires, signes qui se voient au ciel et en la terre, apparitions, voix, naissances de monstres, débordements, et qu’il soutient que toutes ces choses se font par des voies naturelles et nécessaires, et que Dieu n’a aucunement dessein de présager par ces sortes de choses ses jugements à venir sur les hommes, ni même de manifester sa divinité. » Mais ce n’est point là le sentiment de M. Bayle. Il établit que Dieu ne produit jamais par des voies miraculeuses les comètes, les tremblements de terre, les inondations, les monstres, etc., dans la vue de menacer les infidèles des maux que sa justice leur prépare; car il ne saurait se persuader que cette conduite, qui ne nous paraît propre qu’à fomenter la superstition abominable des idolâtres, soit conforme à l’idée que nous avons de la bonté, de la sagesse et de la sincérité de Dieu. Il ne prétend pas nier que Dieu ne fasse jamais en aucun pays du monde ce qu’on appelle prodiges ou présages; il prétend seulement que les choses qui paraissent également et indifféremment parmi les nations infidèles et parmi les enfants de Dieu, ne sont point des productions miraculeuses destinées à menacer le genre humain. Sa doctrine tend à donner de Dieu une idée qui nous représente vivement sa sagesse, sa bonté, sa véracité: elle nie certains présages, mais c’est à cause qu’ils feraient tort à ces divines perfections. M. Bayle entra dans le détail des extraits de M. Jurieu, et découvrit sa mauvaise foi et son peu de discernement et de pénétration. Il réfuta ses objections sur le parallèle de l’idolâtrie païenne et de l’athéisme, sur les moeurs des athées, etc., et justifia ce qu’il avait dit dans ses Nouvelles Lettres contre Maimbourg touchant les droits de la conscience errante. Il exposa ensuite le véritable état de la question entre lui et son adversaire, et marqua de quelle manière se doivent conduire les juges ecclésiastiques qui connaîtraient de ce différent. Il ajouta une requête à toutes les universités chrétiennes, pour les prier de décider sur l’exposé qu’il leur faisait de ses sentiments. Enfin il dénonça douze propositions extraites de la Courte revue, comme étant fausses, téméraires et impies. Cet ouvrage rompit toutes les mesures de M. Jurieu, et le réduisit
au silence. C’était beaucoup, mais M. Bayle avait mis ses preuves
dans une si grande évidence, qu’il n’était pas possible d’y
répliquer. Cependant ce n’était que l’ouvrage de quelques
jours.
M. de Bruguière, capitaine, et cousin de M. Bayle, ayant fait connaître le désir qu’il avait de voir une réconciliation entre lui et M. Jurieu, M. Bayle lui fit remarquer que la chose était impossible. .
M. Bayle continuait de donner tous ses soins à l’impression de
son Dictionnaire. Le premier volume fut, achevé d’imprimer
au mois d’août de l’année 1695(57).
Le
public, prévenu en faveur de M. Bayle, attendait ce livre avec impatience;
mais M. Bayle, peu prévenu en sa faveur, craignait au contraire
pour la réussite de cet ouvrage.
Cependant les libraires des pays étrangers, se réglant
sur le goût du public en demandèrent un si grand nombre d’exemplaires,
que ce qu’on avait imprimé du premier volume ne suffisait pas; de
sorte que le sieur Leers fut obligé d’en faire tirer mille de plus
du second, et de réimprimer un pareil nombre du premier: sur quoi
quelques personnes s’imaginèrent qu’on avait fait une seconde édition
de l’ouvrage entier(59). M. Bayle n’eut aucune part
à cette réimpression, et il se plaignit qu’il s’y était
glissé beaucoup de fautes(60). Il n’en put
pas revoir les épreuves: l’impression du second volume l’occupait
si fort, qu’il n’avait pas même le temps d’écrire à
ses amis.
On avait en Angleterre une idée si avantageuse du Dictionnaire de M. Bayle, qu’un seigneur, qui ne se distinguait pas moins par son esprit que par son rang et par ses emplois(62), souhaita que cet ouvrage lui fût dédié. Il chargea M. Basnage d’assurer M. Bayle, qu’il lui en témoignerait sa reconnaissance par un présent de deux cents guinées. Les amis de M. Bayle, et particulièrement, M. Basnage, le sollicitèrent longtemps de satisfaire au désir de ce seigneur ; mais ils le sollicitèrent en vain. Il dit qu’il s’était si souvent moqué des dédicaces, qu’il ne voulait pas s’exposer à en faire. Ce n’était cependant qu’un prétexte pour colorer son refus. Le véritable fondement de la longue et opiniâtre résistance qu’il eut dans cette occasion, c’est qu’il ne voulait flatter ni louer personne qui eût quelque rang à la cour d’un roi dont il avait sujet de se plaindre, et ce seigneur était alors dans le ministère(63). Le second volume fut achevé d’imprimer le 24 d’octobre, et l’ouvrage
parut sous ce titre : Dictionnaire historique, et critique ; par monsieur
Bayle. A Rotterdam, chez Reinier Leers., 1697. Dans la préface,
M. Bayle avertit d’abord que cet ouvrage n’est point celui qu’il avait
promis par le Projet publié en 1692. Son premier dessein
était, comme nous l’avons vu, de ne rapporter que les erreurs, des
dictionnaires et des autres livres, petites ou grandes; mais, ayant appris
qu’un simple recueil de fautes dégoûterait les lecteurs, et
qu’on voulait de l’historique, il fut obligé d’abandonner cette
entreprise.
Il ajoute que ce changement avait rendu inutiles la plupart des matériaux qu’il avait préparés, et que c’était là une des raisons qui avaient retardé la publication de l’ouvrage. Une autre raison, c’est qu’il s’était fait une loi d’éviter avec soin toutes matières, qu’on pouvait trouver dans les dictionnaires qui avaient déjà paru ou qu’il prévoyait que l’on trouverait dans ceux que d’habiles gens promettaient. Il en usa de même à l’égard de la Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques de M. Du Pin, et des Additions de M. Teissier aux Éloges des Hommes savants tirés de l’Histoire de M. de Thou. Il. n’avait pas voulu exposer les lecteurs à la nécessité d’acheter deux fois la même chose; mais en même temps il s’étant privé de tous les matériaux les plus faciles à rassembler et à mettre en œuvre. On peut ajouter à ces raisons le changement qu’il fit dans le choix des articles. D’abord il se proposait de donner des articles réels aussi bien que des articles personnels; mais on lui fit connaître que ceux-là, n’étant point historiques, ne seraient pas goûtés ; ce qui le priva encore d’un grand nombre de matériaux. Cependant pour ne pas laisser perdre les articles de l’Hippomanes et du Jour, qui avaient paru dans le Projet, il les mit à là fin de tout l’ouvrage, sous le titre de Dissertations. Il attribua aussi le retardement de cet ouvrage à la faiblesse de sa santé, à l’exactitude qu’il avait observée dans les citations, à la disette où il se trouvait des livres nécessaires, et aux difficultés du style, qui demande beaucoup d’attention pour éviter les équivoques, les vers et les vicieux rapports. Il alléguait toutes ces considérations pour répondre
à ceux qui auraient pu trouver étrange qu’il eût mis
plus de quatre années à la composition de ces deux volumes;
mais comme d’autres personnes pouvaient au contraire s’étonner qu’il
eût pu faire dans cet espace de temps deux si gros volumes in-folio,
et
croire qu’il s’était trop hâté, il remarque qu’un travail
non interrompu peut aller fort loin en peu de temps, et qu’il n’avait point
été dissipé par ces récréations qui
sont fort ordinaires aux gens de lettres.
Après cela, il explique pourquoi il a cité de longs passages d’auteurs grecs, et latins; et pourquoi, au lieu de traduire lui-même, il a souvent employé la version d’Amyot ou de Vigenère. Il ajoute, que les personnes graves et rigides blâmeront apparemment les citations de Brantôme ou de Montaigne, qui contiennent des actions et des réflexions trop galantes ; mais que des gens de mérite, qui prenaient à coeur les intérêts du libraire, avaient jugé que, pour faire rechercher universellement cet ouvrage, il fallait que ceux mêmes qui n’entendaient pas le latin, et qui ne s’embarrassaient point des discussions de théologie et de philosophie, y trouvassent de quoi s’occuper agréablement; qu’on lui avait dit, que, s’il avait trop de répugnance à suivre cet avis, il devait au moins souffrir qu’on fournît de tels mémoires au libraire, et même quelquefois des réflexions dogmatiques, qui excitassent l’attention ; et qu’il avait consenti que le libraire y insérât tous les mémoires qu’on lui enverrait : qu’à l’égard des réflexions philosophiques qu’on avait quelquefois poussées, il ne croyait pas qu’il fût nécessaire d’en faire excuse ; car, comme elles ne tendaient qu’à convaincre l’homme, que le meilleur usage qu’il puisse faire de sa raison est de captiver son entendement sous l’obéissance de la foi, elles ne pouvaient que mériter un remerciement de la part des théologiens. Il fait ensuite quelques remarques sur la liberté qu’il avait
prise de relever les fautes de plusieurs écrivains célèbres,
ou de marquer leurs défauts. Il déclare qu’il ne prétend
rien diminuer de l’estime qu’ils se sont justement acquise; et, d’ailleurs,
que le plupart du temps, il ne fait que rapporter ce que d’autres en disent,
et n’est que le copiste des auteurs déjà imprimés.
Il marque après cela de quelle manière il s’est conduit à l’égard du Dictionnaire de Moréri. Il dit qu’il a passé sous silence beaucoup de sujets; parce qu’ils se trouvent avec assez d’étendue dans cet ouvrage; que, quand il a donné les mêmes articles qui se voient dans le Moréri, il y a été déterminé, ou parce que cet auteur en disait peu de chose, ou parce qu’ayant la vie de quelque personne illustre, il se trouvait en état d’en faire un narré complet, ou parce que, de plusieurs choses détachées et assez curieuses, il pouvait former un supplément raisonnable; qu’il renvoie le lecteur à ce Dictionnaire à l’égard des faits tant soit peu considérables ; que, lorsqu’il a donné le même article que Moréri, il a mis à part dans une remarque les erreurs qu’il a trouvées dans cet auteur mais qu’il n’a point touché à celles qui se rencontrent dans les articles qui ne leur sont pas communs, quoiqu’elles ne soient pas moins considérables ni moins fréquentes dans ces articles que dans les autres; d’où il conclut que son Dictionnaire n’est point destiné à diminuer le débit de l’autre, et qu’au contraire il l’augmenterait, et qu’il en rendrait la lecture plus agréable. C’est ici le premier et le seul ouvrage où M. Bayle ait mis son
nom. Ce n’était point son dessein; il avait dit en toutes rencontres,
pendant le cours de l’impression, qu’il ne s’y nommerait point ; et il
avoue, à la fin de sa préface, que ses amis s’étaient
efforcés en vain de le faire changer de sentiment; mais qu’enfin
il avait été obligé de consentir que son nom y parût.
Voici le sujet de ce différent. Le sieur Leers ayant prié les États de Hollande de lui accorder un privilège, les libraires qui avaient imprimé le Moréri s’y opposèrent prétendant que le Dictionnaire de M. Bayle était un ouvrage semblable à celui de Moréri ; que cette concurrence était défendue par le privilège que les États leur avaient donné, et qu’elle leur causerait une grande perte. Et, comme ils savaient que M. Bayle ne voulait point se nommer, ils se prévalaient de cet incident pour représenter son Dictionnaire. comme un livre sans aveu. Les États ne laissèrent pas d’accorder, un privilège au sieur Leers, mais à condition que M. Bayle se nommerait dans le titre(64). En effet, l’ouvrage de M. Baye n’a presque rien de commun avec celui de Moréri. C’est un Dictionnaire d’une espèce nouvelle et singulière. Il y règne une variété infinie. Dans le texte ou le corps des articles, il fait avec beaucoup d’exactitude et de précision l’histoire des personnes dont il parle; mais il se dédommage dans les remarques qui sont au-dessous du texte, et qui lui servent de commentaire. Il donne le caractère de ces personnes, démêle les circonstances de leur vie et les motifs de leur conduite, il examine le jugement qu’on en à fait ou qu’on en peut faire. Il traite des matières très importantes de religion, de morale et de philosophie. Il semble même que le texte ait quelquefois été fait pour les remarques. Les actions ou les sentiments d’une personne obscure et presque inconnue lui donnent occasion d’instruire ou d’amuser agréablement le lecteur. Ainsi plusieurs articles, qui semblent ne rien promettre, sont souvent accompagnés des choses les plus curieuses. Il fait partout la fonction d’un historien exact, fidèle, désintéressé, et d’un critique modéré, pénétrant et judicieux. En parlant des philosophes, il s’attache à découvrir leurs opinions et à faire sentir le fort et le faible. Persuadé que les disputes de religion, qui ont causé des maux infinis dans le monde, ne viennent que de la trop grande confiance que les théologiens de chaque parti ont en leurs lumières, il prend à tâche de les humilier et de les rendre plus retenus et plus modérés, en montrant qu’une secte aussi ridicule que celle des manichéens leur peut faire des objections sur l’origine du mal et la permission du péché, qu’il n’est pas possible de résoudre. Il va même plus loin : il établit en général que la raison humaine est plus capable de réfuter et de détruire, que de prouver et de bâtir; qu’il n’y a point de matière théologique ou philosophique sur quoi elle ne forme de très grandes difficultés, de manière que, si on voulait la suivre avec un esprit de dispute aussi loin qu’elle peut aller, on se trouverait souvent réduit à de fâcheux embarras; qu’il y a des doctrines certainement véritables qu’elle combat par des objections insolubles ; qu’il faut alors n’avoir point d’égard à ces objections, mais reconnaître les bornes étroites de l’esprit humain, et l’obliger elle même à se captiver sous l’obéissance de la foi, et qu’en cela la raison ne se dément point, puisqu’elle agit conformément à des principes très raisonnables. Il donne en même temps plusieurs exemples des difficultés que la raison trouve dans la discussion des sujets des plus importants, et le plus souvent il le fait en simple rapporteur. Il tâchait d’inspirer la même retenue à l’égard des matières historique. Il faisait voir que plusieurs faits, qu’on n’avait jamais révoqués en doute, étaient très incertains, ou même évidemment faux ; d’où il était facile de conclure qu’il ne faut pas croire légèrement les historiens, mais plutôt s’en défier et suspendre son jugement jusqu’à ce qu’un examen rigoureux nous ait assurés de la vérité de leurs récits. Le public fut agréablement surpris de trouver que cet ouvrage surpassait l’idée avantageuse qu’on s’en était faite. Les libraires de Paris, voyant qu’on le demandait avec beaucoup d’empressement, formèrent le dessein de le réimprimer, et demandèrent un privilège à M. Boucherat, chancelier de France. M. Boucherat chargea M. l’abbé Renaudot, auteur de la Gazette, de l’examiner pour voir s’il n’y avait rien contre l’état, ou contre la religion catholique. Cet abbé, au lieu de s’attacher à ces deux points ; dressa un mémoire critique où il dit que cet ouvrage était plein de digressions ; qu’on n’y trouvait aucun système de religion, que M. Bayle n’y citait les pères que pour les tourner en ridicule ; qu’il établissait partout le pélagianisme et le pyrrhonisme ; qu’il avait placé en différents endroits tout ce qui s’était dit ou écrit de plus mauvais depuis cinquante ans contre la religion catholique ; qu’il y faisait partout des éloges des ministres calvinistes pleins de faussetés ; et qu’il trouvait aussi partout de quoi rendre le règne de Louis XIV odieux à l’occasion de la révocation des édits et des plaintes des réfugiés, qu’il y régnait partout une affectation visible de ramasser tout ce qu’il y avait d’odieux et d’infamant sur la personne de nos derniers rois ; et qu’il avait recueilli de propos délibéré plusieurs histoires fabuleuses pour rendre suspecte la conversion de Henri IV ; que dans l’article de François Ier, ils avait une digression très injurieuse contre le roi d’Angleterre, pour donner lieu à établir la possibilité de la supposition du prince de Galles ; qu’il y régnait partout une obscénité insupportable, que M. Bayle n’avait aucune lecture que des livres modernes de religion, et des hérétiques; qu’il n’avait pas la moindre connaissance de l’histoire; que son antiquité et sa littérature roulaient sur des extraits de ce qu’il avait pris dans des traductions françaises, qu’il mesurait ridiculement le moderne avec l’ancien, et comparait abbé de Saint-Réal, avec Cornelius Nepos, lorsqu’il s’agit du mérite de Pomponius. « On peut juger, dit-il, de la capacité d’un homme qui, dans l’extrait de la Vie de Pomponius Atticus, traduit librarii par libraires. » Cet exemple, que l’abbé Renaudot rapportait de l’ignorance de M. Bayle, est une preuve bien marquée de la précipitation du censeur; car M. Bayle avait averti à la marge, qu’il faut entendre par ce mot les copistes et les relieurs, selon la manière d’accommoder les livres en ce temps-là. On voit pars là quel fond il y avait à faire sur le jugement
de cet abbé. Il avait parcouru sans attention le Dictionnaire de
M. Bayle, et n’y avait rien vu qu’au travers des préjugés,
qu’il avait conçus contre cet ouvrage. Il était d’ailleurs
naturellement décisif téméraire, violent et emporté
contre les protestants. Il se piquait d’une vaste littérature et
d’une profonde connaissance de l’antiquité; mais ceux qui ont examiné
ses ouvrages ne conviennent pas que son savoir fût égal à
l’opinion qu’il voulait qu’on en eût. On a découvert mille
bévues dans son écrit sur l’Origine de la sphère,
et montré qu’il n’avait pas entendu les auteurs qu’il copiait(65).
Cependant
on refusa sur son rapport le privilège que les libraires de Paris
demandaient pour réimprimer le Dictionnaire de M. Bayle, et on en
défendit même l’entrée en France. C’est ce que M. Bayle
souhaitait(66).
M. Bayle critiqua M. Jurieu en plusieurs endroits de son Dictionnaire. Il ne faisait en cela qu’exécuter son plan, qui demandait qu’il relevât les erreurs de fait, ou les faux raisonnements des auteurs dont il avait occasion de parler. .
Les partisans de M. Jurieu s’étant trouvés les plus forts dans le consistoire de Rotterdam, il s’en prévalut pour y faire examiner le Dictionnaire de M. Bayle. Cependant il publia plusieurs extraits des lettres anonymes écrites de Paris, de Londres, de Genève, etc., de quelques villes de Hollande, dans la vue de décrier cet ouvrage. En effet, les auteurs de ces lettres en disaient beau coup de mal; mais la plupart ne l’avaient point lu, et n’en parlaient que par ouï-dire. M. Jurieu joignit le Mémoire de l’abbé Renaudot, et les extraits que M. Bayle avait faits des livres de ce ministre dans les Nouvelles de la République des Lettres, « afin, disait-il, d’opposer les louanges magnifiques que M Bayle lui avait données et à ses ouvrages, aux critiques du Dictionnaire. » Il accompagna le tout de plusieurs réflexions, où il renouvelait ses anciennes calomnies, et faisait de nouveaux efforts pour diffamer M. Bayle, et faire mépriser son Dictionnaire. Cependant il avouait qu’il n’en avait pas seulement lu le titre(69). Il intitula cette compilation: Jugement du Public, et particulièrement de M. Renaudot, sur le Dictionnaire critique du sieur Bayle(70). M. Bayle publia là-dessus un écrit intitulé : Réflexions
sur un imprimé qui a pour titre Jugement du Public, etc. Il
dit qu’en publiant cet écrit son principal but était d’avertir
le public qu’il travaillait à une défense qui, auprès
de tous les lecteurs non préoccupés, serait une démonstration
de l’injustice des censeurs ; mais que, cette apologie ne méritant
pas la destinée des feuilles volantes qui la plupart du temps ne
passent pas la première semaine, qui les a vues paraître,
il la gardait pour être mise au commencement ou à la fin d’un
in-folio.
Par la même raison, ajoute-t-il, on renvoie là presque tout
ce que l’on pourrait dire de considérable contre l’écrit
qui vient de paraître, et, on se réduit à un petit
nombre d’observations faites à la hâte. Il remarque d’abord
que le titre de l’écrit de M. Jurieu était trompeur.
Il observe que M. Jurieu n’a nommé de tous ses témoins que celui qui était le plus récusable. .
Il ajoute qu’à l’égard des gaietés un peu trop forte qu’on trouve dans son Dictionnaire, il ne doutait point qu’on ne se fût satisfait quand on aurait vu l’apologie qu’il préparait sur ce point-là, et il promettait de retoucher l’article de David de telle manière qu’il ne pourrait plus servir de prétexte aux déclamations de ses censeurs. .
Il marque ensuite plusieurs faussetés que les auteurs des Extraits avaient débitées au sujet de son Dictionnaire. Il réfute les calomnies et les insinuations malignes de M. Jurieu, et fait voir qu’il se vantait ridiculement de l’avoir réduit à vivre de la pension d’un libraire : il dit qu’il l’avait critiqué sans affectation et l’avait traité sur le même pied que les autres écrivains dont il avait relevé les fautes; qu’il lui avait rendu justice lorsqu’on l’avait censuré mal à propos et que ce n’était pas sa faute s’il n’avait pas eu plus souvent occasion de le justifier; que ce qu’il avait blâmé dans quelques-uns de ses ouvrages n’était pas la même chose que ce qu’il y louait autre fois; qu’il le louait alors de bonne foi, et qu’il l’avait ensuite critiqué avec raison, étant mieux instruit. A l’égard de M. Renaudot, M. Bayle se contenta de marquer deux
ou trois faussetés de fait qui étaient dans son Mémoire,
se réservant à l’examiner à fond lorsque cet abbé
s’en serait déclaré l’auteur.
Cette dispute n’eut point de suites, M. De Wit s’intéressa pour l’abbé Renaudot, et fit promettre à M. Bayle de ne point écrire contre lui. M. Bayle tint religieusement sa promesse ; il poussa même la délicatesse si loin, qu’il ne voyait qu’avec peine que je voulais insérer dans les Œuvres de M. de Saint-Évremond la réponse que ce célèbre écrivain avait faite au Jugement de cet abbé. .
M, de Saint-Évremond avait lu le Dictionnaire de M. Bayle avec beau coup de plaisir; il se divertit à faire cette Réponse, qui contient une raillerie fine et délicate(73). La première impression du Dictionnaire de M. Bayle étant presque toute vendue, on songea à en donner une seconde édition. Elle fut commencée le 26 de mai 1698. M. Jurieu avait publié son prétendu Jugement du Public
pour porter les compagnies ecclésiastiques à condamner le
Dictionnaire de M. Bayle. Il fit présenter ce libelle au synode,
qui se tenait alors à Delft; mais le synode n’y fit aucune attention.
Le consistoire même de Rotterdam garda beaucoup de modération.
M. Bayle fut ouï, on lui communiqua les remarques qu’on avait faites
sur son Dictionnaire ; on déclara qu’on était content de
ses réponses, et on l’exhorta d’instruire le public de tout ce qui
s’était passé dans cette affaire. C’est ce qu’il fit dans
une feuille volante intitulée: Lettre de l’auteur du Dictionnaire
historique et critique à M. le D. E. M. S.(74)
au
sujet des procédures du consistoire de l’Église wallonne
de Rotterdam contre son ouvrage. La voici :
M. Jurieu, chagrin de ce que le consistoire ne s’était pas prêté à sa passion fit tous ses efforts pour l’engage à reprendre cette affaire. Le consistoire avait été changé au commencement de 1698. Il se flattait d’y trouver plus de docilité. On nomma en effet des commissaires, mais ils ne jugèrent pas à propos de rien changer dans ce qui avait été déjà arrêté : leur examen se réduisit à quelques remarques sur la feuille volante que M. Bayle avait publiée. Le consistoire approuva leur rapport et déclara que cet écrit avait paru plus tard qu’on ne l’espérait(78); que M. Bayle ne l’avait point envoyé à la compagnie ; que le nombre des exemplaires qu’on en avait imprimé était trop petit ; que M. Bayle ne s’était pas assez étendu sur ce que la compagnie avait exigé de lui, et n’avait pas fait connaître qu’il s’y était soumis sans réserve ; qu’ainsi elle aurait été en droit de lui demander davantage, mais qu’elle se contenterait de lui représenter ces choses verbalement, et de l’exhorter à corriger la seconde édition de son Dictionnaire sur les remarques qu’elle lui avait communiquées et de profiter des avis qu’elle lui avait donnés ; qu’on en dresserait un mémoire ou l’on pourrait ajouter de nouvelles remarques, et que, comme M. Jurieu, avait été fort maltraité par M. Bayle dans cet ouvrage, on exhorterait M. Bayle à se conduire à l’avenir avec plus de modération, tant dans la seconde édition que dans les autres livres qu’il publierait, « la compagnie n’ayant pu voir qu’avec douleur qu’on eût eu si peu de ménagement pour un pasteur dont le ministère et les travaux avaient été et étaient encore en singulière édification à l’Église. » On nomma des commissaires pour dresser ce mémoire, et on les chargea de le communiquer à M. Bayle. On y fit entrer ce qui regardait M. Jurieu. On y ajouta aussi quelques remarques, et entre autres choses on y exhorta M. Bayle « à prendre garde de ne pas réfuter légèrement ce que nos théologiens ont dit de certains papes vicieux, puisque, s’il pouvait alléguer quelques conjectures, pour la défense de ces papes sur certains faits, on pouvait lui opposer de fortes raisons pour leur condamnation, et qu’il était injuste de prendre sans nécessité le parti de séducteurs qui ont fait tant de mal à l’Église, et de vouloir faire passer nos auteurs pour des accusateurs téméraires. » Cette affaire n’alla pas plus loin, et M. Jurieu put porter le consistoire à se prêter davantage aux désirs de vengeance dont ce ministre était animé. (79) M. Bayle publia en 1699 une troisième édition de ses Pensées
diverses sur les comètes. Il supprima l’avertissement de la seconde
et en mit un autre, où il explique d’abord pourquoi le style de
cet ouvrage est celui d’un catholique romain, soit qu’il s’agisse de religion,
soit qu’il s’agisse d’affaires d’état. Il marque ensuite ce qui
lui avait donné occasion d’écrire ce livre, le dessein qu’il
avait de le faire imprimer à Paris, et les autres particularités
que j’ai rapportées. Il remarque encore qu’il avait promis, que
cette édition serait augmentée d’un grand nombre de nouvelles
preuves et de nouvelles réponses aux difficultés; cependant,
qu’elle était tout à fait conforme à la seconde, sans
addition ni diminution. La raison qui l’avait engagé à n’y
rien ajouter, c’est, dit-il, que l’ouvrage n’étant déjà
que trop semblable aux rivières, qui ne font que serpenter, il n’eût
pu y joindre de nouvelles digressions sans en rendre la lecture très
ennuyeuse : cette considération l’avait obligé de réserver
ses Additions pour un nouveau volume, qui serait imprimé à
part dès qu’il serait plus avancé dans la composition du
Dictionnaire critique, à quoi il continuait de travailler.
Cette nouvelle édition s’était faite pendant qu’il travaillait à la révision et à la réimpression de son Dictionnaire. Lorsqu’elle fut achevée il n’eut plus rien qui le détournât d’un travail qui augmentait tous les jours, et qui ne lui donnait pas un moment de relâche. .
Cette édition est divisée en deux volumes. On joignit au second tome une seconde édition de l’Addition aux Pensées diverses sur les Comètes, qui avait paru et 1694. Dans ce temps-là, M le Clerc, déguisé sous le nom
de Théodore Parrhase, donna un ouvrage intitulé :
Parrhasiana,
ou Pensées diverses sur des matières de critique, d’histoire,
de morale et de politique, dans lequel il avait un article qui concernait
M. Bayle. Celui-ci avait établi, dans son Dictionnaire, que les
manichéens pouvaient faire aux théologiens chrétiens
des difficultés au sujet du mal moral et du mal physique, qu’il
n’était pas possible de résoudre par les lumières
de la raison. M. le Clerc soutint, au contraire, que le système
d’Origène abandonné de tous les chrétiens, suffisait
pour lever ces difficultés, et réfuta le manichéen
de M. Bayle, sous le personnage d’un origéniste, ajoutant que «
si un homme de cette sorte peut réduire un manichéen au silence,
que ne feraient pas ceux qui raisonnent infiniment mieux que les disciples
d’Origène(81) ? » Du reste il déclara
qu’en répondant aux objections manichéennes, il ne prétendait
faire aucun tort à M. Bayle, qu’il ne soupçonnait nullement
de les favoriser.
L’année suivante, la princesse Sophie, électrice douairière d’Hanovre, et l’électrice de Brandebourg sa fille, depuis reine de Prusse, eurent la curiosité de voir la Flandre et la Hollande. Ces princesses, moins illustres par l’élévation de leur rang que par leur savoir et leurs lumières, étaient l’admiration de toute l’Europe. Elles honoraient, les savants d’une bienveillance particulière, aimaient à s’entretenir avec eux, et leur faisaient souvent des questions très embarrassantes. M. Bayle leur était parfaitement connu par ses ouvrages : le désir de voir la Hollande s’était augmenté par le plaisir d’y connaître personnellement un philosophe si célèbre. Après avoir parcouru la Flandre, elles étaient à peine arrivées à Rotterdam(82), qu’elles envoyèrent prier M. Bayle de les venir voir. Mais il était fort tard, et M. Bayle était au lit, accablé d’une violente migraine : il leur fit témoigner le regret qu’il avait de n’être pas en état de leur aller rendre ses respects. Ces princesses partirent le lendemain pour la Haye sans avoir vu M. Bayle, que son indisposition retenait chez lui, mais M. le comte de Dhona ayant fait connaître à M. Basnage, qui était allé à la Haye, le désir que leurs altesses avaient de voir M. Bayle, M. Basnage l’en informa. Il vint, et fut reçu des deux princesses avec beaucoup de distinction. La princesse Sophie s’entretint longtemps avec lui en particulier ; elle lui fit plusieurs questions, et ils se jetèrent sur de grandes matières. Pendant ce temps-là, M. Basnage entretint l’électrice de Brandebourg qui lui parla avec beaucoup d’estime de M. Bayle et de ses ouvrages, qu’elle portait toujours avec elle. Ils demeurèrent avec M. le comte de Dhona, par ordre de leurs altesses. Ces princesses voulurent les mener à Delft ; mais M. Bayle apporta quelque retardement au départ, et on se sépara a la Haye(83). |