DICTIONNAIRE HISTORIQUE ET CRITIQUE DE PIERRE BAYLE
PARIS, DESOER, LIBRAIRE, RUE CHRISTINE, 1820, 16 volumes.
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LA VIE DE M. BAYLE
Revue, corrigée, et considérablement augmentée
dans cette cinquième édition. 1740. (Chronologie)

1692.

Nous avons vu que M. Jurieu, pressé par M. Bayle de prouver l’accusation d’athéisme promit à son consistoire de le faire ; qu’ensuite il s’en désista, et offrit seulement de fournir des mémoires sur cette affaire que, sans attendre l’ordre du consistoire, il mit au jour sa Courte revue, ce qui obligea M. Bayle de publier une Déclaration, où il montra que M. Jurieu changeait l’état de la question, et il le somma en même temps de prouver ce point capital. M. Jurieu ne répondit point à ces sommations réitérées, et ne fit plus de démarches auprès du consistoire cette année-là. Mais il s’avisa de renouveler les procédures dès que le consistoire eut été changé au mois de janvier 1692.
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« D’abord, dit M. Bayle(1), il ne voulut point être reconnu pour partie ; mais peu après il convint lui-même qu’il devait soutenir cette qualité ; il récusa qui bon lui sembla ; et comme presque en même temps je m’adressai au consistoire pour demander justice des calomnies atroces publiées contre moi, il semblait qu’on allait voir une issue de cette affaire selon les formes ; mais l’accusateur laissa passer plusieurs semaines sans comparaître, alléguant de dimanche en dimanche(2) diverses excuses. Enfin il notifia à la compagnie qu’il serait prêt pour un tel jour ; j’en fus averti, et je ne manquai pas de comparaître ; mais, au lieu d’entrer en matière, l’accusateur demanda qu’on nous renvoyât au synode. Il appuya sa demande sur toutes les raisons qu’il put imaginer. Moi au contraire, je fis tout ce qui me fut possible pour obtenir que le consistoire retînt en première instance le jugement de la cause, et je proposai qu’on priât quelques ministres des églises wallonnes dut voisinage et quelques ministres de l’église flamande de Rotterdam de se joindre au consistoire, et qu’on priât même, messieurs les magistrats de députer quelques personnes de leur corps pour assister à la discussion de cette cause ; mais toutes mes demandes furent rejetées à la pluralité des voix ; ma partie obtint que l’affaire, fut renvoyée au synode. Il se trouva en personne au synode qui se tint peu de jours après à Ziriczée, et n’y dit pas un mot de notre procès ; il ne voulut pas même consentir qu’on communiquât les actes du consistoire au synode, quoi que le consistoire eût chargé ses députés de le faire. »
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Dans ce temps-là, M. Bayle, déguisé sous le nom de Carus Larebonius, publia un ouvrage latin contre le livre de M. Jurieu, intitulé Le vrai système de l’Église; et comme il n’y a point de titre à quoi l’oreille soit plus accoutumée qu’à celui du Janua Linguarum reserata, de Comenius(3), il l’intitula: Janua Coelorum reserata cunctis religionibus; a celebri admodum viro domino Petro Jurieu Roterodami verbi divini pastore et theologiae professore.

Porta patens est, nulli claudauur honesto.

Amstelodami excudebat Petrus Chayer. 1692. In-4°. Il y avait longtemps que cet ouvrage était composé; car il en parlait dans sa Cabale chimérique comme d’un écrit prêt à être mis sous la presse.
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« Je connais un homme, disait-il, qui a une dissertation latine prête à être donnée à l’imprimeur, sous le titre de Janua Coelorum reserata, où il montre que le Système de l’Église de cet auteur est l’éponge de la réformation ; qu’il en ruine toute la nécessité, et qu’il sauve tous les honnête gens dans toutes sortes de religions. »
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C’était attaquer M. Jurieu par l’endroit le plus sensible. Cet ouvrage passait pour le meilleur qu’il eût fait, et de tous ses écrits, M. Nicolle n’avait trouvé que celui-là qui fût digne de réponse(4). M. Bayle y fait voir que M. Jurieu, tout intolérant qu’il était, avait ouvert la porte des cieux, non seulement à toutes les sectes du christianisme, mais même aux juifs, aux mahométans et aux païens. Ce livre, écrit dans une langue entendue de tous les savants, mortifia extrêmement M. Jurieu. Il n’osa pas se hasarder d’y répondre mais ayant enfin publié un écrit pour la défense de sa doctrine, intitulé: Seconde apologie pour M. Jurieu, ou réponse à un libelle sans nom, présenté aux synodes de Leyden et de Naerden sous le titre de Lettre à messieurs les ministres et anciens qui composent le synode assemblé à Leyden, le 2 de mai 1691 ; il y mit à la fin une espèce d’avertissement où il affecta de mépriser cet ouvrage, et rapporta l’extrait de deux lettres écrites par des personnes qui en disaient beaucoup de mal ; mais qui avouaient en même temps qu’elles ne l’avaient point lu. Les auteurs de la Lettre adressée au synode de Leyde(5) réfutèrent cette Apologie de M. Jurieu, par un écrit intitulé : Examen de la doctrine de M. Jurieu, pour servir de réponse à un libelle intitulé : Seconde apologie de M. Jurieu. Ils ne laissèrent pas échapper ce mauvais artifice de M. Jurieu. »
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On ne peut guère voir, dirent-ils, de plus plaisante fanfaronnade que celle de M. Jurieu sur le livre intitulé, Janua Coelorurn reserata, où d’habiles gens prétendent que son Système de l’église est bouleversé sans retour. Il y répond par deux extraits de deux lettres feints ou véritables, dont l’un dit qu’il n’a point lu le livre, et l’autre qu’il en a lu cinq ou six sections, qui font dix ou douze pages. C’est se tirer bien cavalièrement d’affaire, et prendre les gens pour des dupes, que de croire que le public s’en tienne au jugement de cet anonyme qui est peut-être M. Jurieu lui-même. Comme un livre latin, est désormais inaccessible pour lui, et qu’il n’a garde de s’y accrocher, il s’est fait, du jugement de deux inconnus, un prétexte de mépriser un ouvrage qu’il est dans l’impuissance de réfuter. »
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M. Bayle avertit au commencement du Janua Coelorum reserata, que ce livre est écrit dans le style des scolastiques. Il s’y servit aussi de leur méthode dogmatique; ce qui, joint au mauvais style, dégoûta bien des gens de la lecture de cet ouvrage, et fut cause qu’on ne le rechercha pas avec le même empressement que ses autres écrits; car, du reste, on y trouve la même netteté et la même force de raisonnement.

L’auteur des Remarques générales parut de nouveau sur la scène par des Lettres sur les différents de M. Jurieu et de M. Bayle, où l’on découvre les contradictions de ce dernier, qui peuvent servir de nouvelles convictions. Ces lettres sont au nombre de cinq; elles sont datées de Copenhague, mais cela n’empêcha pas qu’on n’en reconnût bientôt l’auteur. Il y répétait sous une nouvelle forme ce qu’on avait écrit contre M. Bayle, et déguisait ou passait sous silence ce que M. Bayle avait répondu. Celui-ci publia à cette occasion un écrit intitulé: Nouvel avis au petit auteur des petits livrets, concernant ses lettres sur les différents de M. Jurieu et de M. Bayle. A Amsterdam, 1692.

Il y marque les raisons qui l’empêchent de répondre à cet auteur, et se contente de donner un échantillon des faux raisonnements, de la malignité et des déguisements frauduleux dont il était plein. Il y inséra la réponse que M. Sartre avait faite à sa lettre, et où il avouait que lorsqu’il avait dit qu’après le départ de M. Bayle de Puylaurens on sut qu’il s’était allé jeter au couvent des jésuites, à Toulouse, il avait seulement voulu dire que cela fut dit ainsi à Puylaurens, et cru même de tout le monde; qu’à l’égard des autres petites circonstances du temps qu’il y pourrait avoir eu depuis que M. Bayle avait été à Toulouse, jusqu’à ce qu’il le vit à Genève, et du lieu particulier où ils se parlèrent ensemble la première fois, que ce fut environ trois ans, ou moins.... Quand ce serait sa mémoire qui l’aurait trompé en cela, la chose était de très peu de conséquence pour l’un aussi bien que pour l’autre; et, que pour ce qui regardait la réponse qui lui aurait été écrite de Toulouse, puisque M. Bayle ne demeurait pas d’accord de l’avoir écrite, il n’avait garde de l’assurer, n’en ayant aucune certitude, c’est à dire, qu’il rétracta tout ce qu’il avait avancé, et dont M. Jurieu et ses suppôts avaient fait un sujet de triomphe.

M. Bayle joignit à cet écrit une Lettre de monsieur *** à l’auteur de l’Avis au petit auteur des petits livrets. L’auteur de cette lettre loue M. Bayle d’avoir, à sa prière, supprimé les réflexions qu’il était sur le point d’envoyer à l’imprimeur sur la violente incartade qu’on trouvait dans la Seconde apologie de M. Jurieu contre l’auteur du Janua Coelorum reserata. Il montre combien cet ouvrage était mortifiant pour M. Jurieu, et fait une apologie ironique de la colère de ce ministre. Il répond aussi au reproche qu’on avait fait à l’auteur sur sa latinité.
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« Je trouve très vraisemblable, dit-il(6), que M. Larebonius ne s’est jamais attendu à un tel reproche, tant parce qu’il a déclaré au commencement et à la fin de son livre qu’il a choisi tout exprès le style des scolastiques, que parce qu’il ne croyait pas que son adversaire fût en état de juger du style latin autrement qu’un aveugle des couleurs. Il y a autant d’injustice à trouver mauvais qu’on se serve du style des universités, dans un ouvrage de pur raisonnement, qu’à vouloir qu’on écrive en beau français la réfutation de quelques misérables factums; dans laquelle on n’a été occupé qu’à inventorier des mensonges et des contradictions. Depuis quand se pique-t-on de beau style dans les écritures de procès, dans les factums, dans les inventaires? A-t-on réfuté ceux du dénonciateur avec l’application qu’on apporte à la composition d’un ouvrage qu’on veut rendre digne par lui-même d’être lu? On savait que peu de gens prendraient la peine de lire ces sortes de réfutations: la lecture n’en était pas nécessaire aux gens, dépréoccupés, et les démonstrations d’Euclide ne feraient que blanchir sur les gens préoccupés. On a su cela, ainsi on n’a eu garde de perdre son temps après le style. »
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Cet ami dit ensuite que si M. Bayle eût voulu le croire, il aurait abandonné l’auteur des petits livrets à son mauvais génie, sans daigner lui faire un mot de réponse, et qu’il est bien fâché de voir qu’il continue à le réfuter. Vous aurez beau, dit-il, le convaincre d’avoir pitoyablement raisonné, d’avoir cité à faux, et répété les mêmes choses sans avoir eu égard à ce qu’on avait répondu : tout cela ne sera pas capable de l’empêcher d’écrire et de rallumer le feu à mesure qu’il s’apercevra que le temps commence à l’éteindre. Il fait voir ensuite que cet auteur avait avancé plusieurs choses que M. Bayle aurait dû relever, puisqu’il s’était mis sur le pied de lui répondre encore une fois.

M. Bayle mit à la tête de cet écrit un Avis au lecteur(7) ou il avoue que la plupart de ses amis lui conseillaient de ne pas répondre à l’auteur des Remarques sur la Cabale chimérique; que, s’il les avait crus, il n’aurait pas fait semblant de savoir que ces petits libelles fussent dans la nature des choses, et qu’ils avaient été fâchés qu’il en eût réfuté quelques morceaux; cependant, que, comme c’est une matière ou y a du pour et du contre, il n’avait pas suivi tout à fait leur avis, mais, qu’il avait pris un certain milieu, qui était de publier quelque chose, afin d’apprendre au public pourquoi il ne répondait point pied à pied aux écrits de ce faiseur de remarques.
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« Les principales raisons., dit-il, pourquoi on ne s’engage pas à ces sortes de réponses sont: 1° que cet auteur ne fait que répéter les mêmes choses sans répliquer aux réfutations que l’on y a opposés: 2° que le public n’est déjà que trop fatigué de tant de petites discussions; 3° que cet auteur falsifie si grossièrement les endroits qu’il tâche de réfuter, qu’on doit se promettre de l’équité des lecteurs désintéressés, qu’ils découvriront par eux-mêmes les fraudes du personnage; mais comme on aurait tort d’en vouloir être cru sur sa parole, il a fallu donner quelques preuves de ceci: c’est pourquoi on a eu soin, et dans le premier Avis au petit auteur, et dans le second, de démontrer par quelques échantillons de quoi il est capable en fait de citer à faux, et de tirer de mauvaises conséquences. De plus, il a fallu prier tous les lecteurs qui se voudront porter pour juges de confronter partout ailleurs les pièces des deux parties: voilà d’un côté ce qui a fait qu’on lui répond quelque chose, et de l’autre ce qui a fait qu’on ne répond pas à tout. »
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M. Bayle remarqua aussi que ce petit écrit aurait paru plus tôt si on n’avait pas su que M. Jurieu avait sous la presse un gros factum dont ses émissaires parlaient avec de grands éloges, selon leur coutume; et que, pour n’en pas faire à deux fois, il avait résolu de différer la publication de ce second avis jusqu’à ce qu’il eût vu, par la lecture de ce factum, s’il méritait d’être réfuté, auquel cas il en aurait joint la réfutation avec cet autre écrit; mais comme il venait d’apprendre que ce factum ne paraîtrait pas encore, il n’avait pas voulu différer plus longtemps la publication de ce nouvel avis; et qu’il promettait par avance, si la chose en valait la peine, de renverser bientôt toutes les nouvelles machines du délateur.

Ce factum parut quelque temps après sous le titre de Factum selon les formes, ou disposition des preuves contre l’auteur de l’Avis aux réfugiés, selon les règles du barreau, qui font voir que sur de telles preuves, dans les crimes capitaux, on condamne un criminel accusé. M. Jurieu y mit un avertissement où il dit qu’une maladie qui le retenait depuis huit mois dans une grande faiblesse l’avait empêché de continuer à écrire contre l’auteur de l’Avis aux réfugiés; mais que d’autres y avaient suppléé. Il ajoute que ce Factum était l’ouvrage d’un avocat de Paris, à quelques chapitres près qu’il y avait ajoutés. Cet écrit n’a rien de nouveau que la forme. On y répète les prétendues présomptions de M. Jurieu, cent fois réfutées: on les range sous différents chefs, et on les accompagne d’un commentaire tiré des libelles de M. Jurieu et de ses adhérents. M. Bayle méprisa sagement cet écrit; il ne voulut pas seulement le lire, comme il l’apprend à M. Minutoli.
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« M. Jurieu, dit-il(8), a publié tout de nouveau un gros Factum contre moi, que personne ne m’a conseillé de lire (et j’ai suivi ce conseil ), où il ne fait que répéter toutes ses anciennes chicaneries, sans faire semblant de savoir qu’on les a réfutées pleinement. Il a fait, à ce qu’on m’a dit, revenir sur les rangs la Cabale de Genève et du Projet de paix, sans avoir égard ni à ce qu’il vous a écrit, pour vous reconnaître innocent, ni à l’aveu que font ses plus outrés partisans, qu’il a eu tort de m’attaquer sur cela, et qu’il devait se contenter de l’autre accusation. »
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Les partisans de M. Jurieu souhaitaient qu’il ne se fût attaché qu’à l’accusation qui regardait l’Avis aux réfugiés; mais ils n’en jugeaient ainsi qu’après coup, et parce qu’ils voyaient que tout ce qu’il avait dit de la Cabale de Genève et du Projet de paix était évidemment faux et chimérique.

C’est là le dernier écrit qui parut sur ce sujet. Le silence judicieux de M. Bayle mit fin à cette contestation. Il avait ruiné toutes les prétendues présomptions de M. Jurieu, et les écrits de ses partisans n’étaient, comme on l’a déjà remarqué, que fades et ennuyeuses répétitions, raisonnements ridicules et fausses interprétations de ce qu’il avait dit.

Cependant on ne convenait point du véritable auteur de l’Avis aux réfugiés. Dès que cet ouvrage fut connu en France, on l’attribua à M Pélisson. M. Wellwood, célèbre médecin de Londres qui publiait toutes les semaines un écrit anonyme sous le titre d’Observateur, en parla sur ce pied-là dans sa feuille du 22 d’août 1690, six mois avant que M. Jurieu se fût avisé de l’attribuer à M. Bayle. Car ce ne fut qu’au: mois de janvier 1691 qu’il commença de dire qu’il croyait que M. Bayle en était l’auteur, et le livre qu’il publia là-dessus ne parut que sur la fin d’avril(9). « On vient de me mettre entre les mains, écrit M. Wellwood(10), un livre qui depuis quelque temps fait grand bruit dans le monde, intitulé Avis aux réfugiés, écrit par un savant de France dans la vue de noircir la conduite des protestants de l’Europe en, général, par rapport à la dernière révolution d’Angleterre, non seulement j’en connais l’auteur, mais je puis encore assurer, mon lecteur qu’il a été écrit en conséquence d’un ordre du roi Jacques et du roi de France, qui lui a été porté par l’archevêque de Paris. » L’Observateur de M. Wellwood ayant été traduit en français et imprimé en Hollande sous le titre d’Histoire du temps, M. Jurieu s’emporta violemment contre cet endroit(11). Il dit que c’était une pièce de commande, tout de même que la fausse édition, le faux privilège et l’Extrait de la lettre de Paris dans l’Histoire des ouvrages des savants.
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« On n’a pas été en peine, ajoutat-il, d’en deviner la source : c’est en Angleterre la même personne(12) qui là est la seule à nier que le sieur Bayle soit auteur du livre de l’Avis, et qui dit partout que le vrai auteur s’en découvrira à Paris. En même temps il fourre cela dans un journal en faveur de ses amis de deçà la mer et à leur prière. Il n’est pas même hors d’apparence que cela ait été fourré dans la seule version française; car il n’y a fausseté dont ces messieurs ne soient capables. »
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Et après avoir traité M. Wellwood d’une manière outrageante, il lui fait des excuses ridicules. Il les répéta dans l’avertissement du Factum selon les formes.
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« Je dois avertir le public, dit-il, que les duretés qui se trouvent dans les Dernières convictions contre l’auteur de l’Histoire du temps, doivent être anéanties. Alors je ne connaissais en façon du monde cet auteur. Depuis, j’ai su que c’est un très honnête et très habile homme. »

M. Wellwood publia, en 1692, une apologie de son Observateur, sous le titre d’Appendix, ou il justifia quelques endroits de cet ouvrage, et entre autres celui qui regardait l’Avis aux réfugiés.

« Ce livre, dit-il(13), avait à peine été reçu en France, et on ne l’avait pas encore vu en Angleterre, lorsqu’une personne de qualité et de mérite en France, qui a été depuis envoyée aux galères pour cause de religion, me l’annonça, ajoutant qu’il avait été écrit de concert avec la cour de France, et que tout le monde à Paris en regardait M. Pélisson comme l’auteur. J’écrivis là-dessus à mon ami de s’informer plus particulièrement de cette affaire, et il me répondit que, conformément à ma prière, il avait employé un de ses amis qui connaissait intimement M. Pélisson, de s’informer de lui touchant la vérité de ce bruit commun; et que M. Pélisson avait bien voulu laisser croire à la personne qui lui parlait qu’il en était l’auteur, quoiqu’il ne voulût pas lui-même l’avouer positivement, ajoutant qu’il n’était pas à propos pour le service du roi qu’il reconnût ce livre publiquement pour sien, quand même il en serait l’auteur. En un mot, cette illustre personne me dit que non seulement c’était son sentiment, mais encore le sentiment universellement reçu à Paris, que M. Pélisson était l’auteur de l’Avis aux réfugiés, ce qu’il confirma par un grand nombre d’arguments probables qu’il n’est pas nécessaire de rapporter ici. Le livre même paraissant à Londres peu de temps après, je pris occasion de rapporter ce que mon ami m’en avait dit; et en même temps j’assurai sur son témoignage que je croyais en connaître l’auteur, voulant dire M. Pélisson, avec qui j’avais fait quelque connaissance à Paris il y a neuf ans. »

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M. de la Bastide(14) croyait aussi que M. Pélisson était l’auteur de l’Avis aux réfugiés. Il le disait ouvertement, et par là il s’attira la haine de M Jurieu(15). Le suffrage de M. de la Bastide était d’un grand poids:, il avait vécu dans une étroite amitié avec M. Pélisson pendant plus de vingt-cinq ans: il avait été avec lui commis de M. Fouquet, et lorsque M. Pélisson fut mis à la Bastille, il entretenait avec lui un commerce régulier de lettres sur des matières de controverse : car, dès ce temps là, M. Pélisson penchait vers le catholicisme. Une si grande liaison lui avait fait connaître le tour d’esprit et les expressions favorites de M. Pélisson. M. de la Bastide avait beaucoup lu ses ouvrages de controverse; il en avait même réfuté quelques uns. Lorsque l’Avis aux réfugiés parut, il trouva une si grande conformité entre cet écrit et les livres de M. Pélisson, qu’il ne balança pas à l’en croire l’auteur. Cependant, il ne jugea pas à propos d’écrire sur ce sujet durant la vie de M. Pélisson: mais après sa mort il composa une dissertation(16) pour prouver cette conformité.
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« Je me suis proposé, dit-il, de mettre ici sur le papier diverses observations générales et particulières qui, toutes ensemble, font connaître évidemment que c’est en effet l’auteur des Réflexions sur les différends de la religion qui l’est aussi de l’Avis aux réfugiés, et que ce dernier écrit n’est proprement qu’une suite et comme une appendice des autres. »
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Dans ses observations générales, il, remarque que M. Pélisson avait une grande connaissance des belles-lettres, de l’histoire ecclésiastique et de la profane; qu’il avait étudié l’Écriture sainte, les Pères, les controversistes ; qu’il était très versé dans le droit romain, dont il aimait à employer les autorités sur toutes sortes de matières, ayant fréquenté le barreau pendant quelques années; qu’étant chargé d’écrire l’histoire du roi, il recueillait tout ce qu’on publiait, et faisait des mémoires et des observations sur tout ce qui se passait par rapport aux affaires d’état et de religion; enfin que dans ses traités de controverse on trouve des apostrophes ou des exhortations fréquentes aux protestants, des élévations et des prières à Dieu, et des éloges du roi de France: caractères qui, pris ensemble conviennent à l’auteur de l’Avis, et ne paraissent convenir qu’à lui seul. Mais, pour rendre cette conformité plus sensible, il rapporte dans ses observations particulières un très grand nombre d’endroits de l’Avis, et les met en parallèle avec des endroits tout semblables des Réflexions, etc., particulièrement avec le troisième volume de ces Réflexions, publié en 1689 sous le titre de Chimères de M. Jurieu. Il fait voir, par exemple, que, vers la fin de cet ouvrage, M. Pélisson insultait aux réfugiés au sujet des prophéties de M. Jurieu qui les assuraient de leur rétablissement en France, en l’année 1689 ; et que c’est précisément par là que l’Avis commence. Dans les Réflexions, M. Pélisson dit que M. Jurieu répand son fiel et son venin sur nos temps, contre tout ce que la vérité peut avoir aujourd’hui ou de protecteurs ou de défenseurs les plus illustres, sans respect ni de rang ni de mérite: dans l’Avis, il n’y a rien, dit l’auteur, de si auguste ni de si éminent que vous ayez cru digne de votre respect; les têtes couronnées, que toutes sortes de raisons devaient garantir de l’insulte de vos libelles diffamatoires ont été l’objet de la plus énorme et de la plus furieuse calomnie dans plusieurs de vos livres. Dans l’un et dans l’autre, on cite souvent les lois romaines; on fait valoir l’autorité du grand nombre: on se moque des prophéties de Drabitius, et des petits prophètes du Dauphiné: on raisonne sur la situation des affaires de l’Europe: on s’attache à relever la gloire de Louis XIV, etc. A l’égard de la préface, on juge bien que M. de la Bastide ne l’attribue pas à l’auteur du livre. Il ne lui paraît pas naturel qu’un auteur veuille non seulement se réfuter lui-même, mais satiriser son propre ouvrage, et en faire un portrait affreux.

M. de la Bastide finit sa dissertation en répondant à une difficulté qui s’offrait naturellement.
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« Que si l’on demande a aujourd’hui, dit-il, pourquoi l’auteur ne se serait-il point déclaré sur ce dernier écrit, comme sur les autres, pour ne pas perdre, au moins parmi ceux de sa communion, le mérite de l’esprit, de l’érudition et du zèle qu’il semble y étaler ? Outre les raisons secrètes qu’on ne pénètre pas toujours, il paraît assez que son dessein n’était pas de se cacher entièrement, ou pour toujours, mais seulement de se tenir quelque temps derrière son tableau, pour voir ce que le public en dirait: car on trouve vers la fin, qu’il a dit à celui à qui il l’adresse, qu’il peut le faire imprimer, et qu’il lui recommande seulement de ménager son nom; comme s’il eût voulu dire qu’il n’était pas à propos de le nommer ouvertement, mais qu’on pouvait bien le laisser entendre. Étant né protestant, proche parent et allié de plusieurs d’entre les réfugiés, il était naturel qu’il eût quelque répugnance à paraître hautement l’auteur d’un écrit qui les rendait odieux et suspects aux puissances, et qui semblait fermer la porte à leur rétablissement. Mais sa principale raison était apparemment qu’ayant laissé couler en divers endroits de cet écrit des sentiments assez libres, et des expressions assez fortes contre la manière dont on avait persécuté ceux de notre communion, soit qu’il l’eût fait sans réfléchir assez sur les conséquences, soit pour s’insinuer ainsi dans l’esprit des protestants, l’archevêque de Paris et les jésuites lui en firent une affaire, comme le bruit en fut public. Il arriva, en effet, qu’une édition de l’Avis ayant été commencée à Paris par le sieur Martin, imprimeur ou libraire ordinaire de M. Pélisson, elle fut arrêtée et interrompue, quoiqu’elle eût été entreprise par son ordre; et depuis on a vu aussi que quelque temps avant sa mort il en fit faire lui-même une nouvelle édition sous ses yeux, mais que ce ne fut qu’après avoir ôté ou changé les endroits qui avaient choqué ceux de sa communion, et y avoir mis aussi une courte préface de sa façon en la place de celle qu’on y voyait auparavant. »
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Il est pourtant vrai que peu de temps après que l’Avis eut paru, M. Pélisson écrivit en Hollande pour s’informer qui en était auteur, et qu’il tâcha de l’engager à se découvrir par l’espérance d’une récompense considérable(17). Cela supposerait que cet auteur était inconnu à M. Pélisson, et par conséquent que ce n’était pas lui qui avait écrit l’Avis. Mais M. de la Bastide aurait pu répondre que M, Pélisson ne faisait cela que pour se mieux cacher; et que d’ailleurs cette supposition est détruite par le privilège de l’édition de Paris, où l’on expose que l’auteur de l’Avis avait obtenu un privilège le 20 d’octobre 1690, mais qu’ayant affecté de demeurer inconnu au public, il avait fait difficulté de laisser enregistrer ledit privilège, expédié en son nom, sur les registres de la communauté des libraires de Paris, qui fait voir que le nom de cet auteur était connu à la chancellerie, et qu’ainsi il n’était pas nécessaire d’écrire en Hollande pour s’en informer.

M. Bayle nous apprend dans une de ses lettres écrite au mois d’octobre 1690, que la voix publique donnait alors l’Avis aux réfugiés à M. de Larroque(18). M. de Larroque sortit de France au mois de février 1686, et passa en Hollande(19). L’année suivante il publia des Remarques critiques contre le premier tome de l’Histoire de l’hérésie, par Varillas, qui furent estimées. J’ai déjà parlé de sa réponse à M. Brueys. Après, avoir fait quel que séjour en Angleterre, en Danemark et en Allemagne, il, repassa en Hollande, et de là il retourna en France vers le mois de juin 1690(20), c’est-à-dire, un mois ou six semaines après que l’Avis aux réfugiés eut paru, et embrassa la religion romaine. Lorsque je commençai de travailler à la Vie de M. Bayle, je priai M. Basnage de me fournir quelques éclaircissements. Voici ce qu’il me répondit au sujet de l’Avis aux réfugiés(21) :
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« Puisque vous voulez que je vous parle avec une pleine confiance sur ce qui regarde M. Bayle, je ne crois point qu’on doive remuer l’affaire de l’Avis aux réfugiés. Ce n’est pas que je le soupçonne d’en être l’auteur. Je n’ai point encore abandonné ma première conjecture : c’est que le manuscrit lui en avait été confié. Il le fit imprimer, il y ajouta une préface et quelques traits de sa main. M. Hartsoeker m a confirmé dans ma conjecture, parce qu’il m’a assuré que M. de Larroque, étant prisonnier à Paris, citait souvent cet ouvrage comme une production qui lui appartenait. Mais comme c’est un sujet odieux, il vaut mieux le laisser tomber que de faire criailler de nouveau ses ennemis. » Il dit aussi dans un mémoire plus étendu, qu’il m’envoya quelque temps après: « J’ai toujours cru(22) et je crois encore que M. Bayle était l’auteur de la préface, et que le manuscrit lui en avait été confié par M. de Larroque, qui changea de religion peu de temps après, et qui a toujours réclamé cet ouvrage comme sien. C’est là, si je ne me trompe, tout le mystère qui a rendu les défenses de M. Bayle si faibles; il n’osait dire ce qu’il pensait du livre et de l’auteur qui a toujours été son ami. »
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M. Basnage remarque que M. de Larroque toujours réclamé cet ouvrage comme sien; et en effet, on a toujours ouï dire à M. de Larroque, lorsqu’il s’agissait de certaines choses : J’ai dit, ou j’ai prouvé cela dans mon Avis aux réfugiés; et ses amis ont souvent dit comme une anecdote littéraire, qu’il était l’auteur de ce livre. C’est un fait attesté par des personnes très dignes de foi.

Depuis la première édition de ces mémoires, M. l’abbé d’Olivet a publié une lettre adressée à M. le président Bouhier, où il confirme ce qu’on vient de lire par le récit de plusieurs particularités qu’il tient de M. de Larroque lui-même.
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« Oui, monsieur, dit-il à son illustre ami(23), il est certain que l’Avis aux réfugiés, qui parut en 1690, et qui servit longtemps de prétexte à l’horrible guerre de Jurieu contre Bayle, est de feu M. de Larroque, intime ami de notre cher abbé Fraguier, chez qui je le voyais presque tous les soirs. Je lui ai cent fois entendu conter que, ne pouvant approuver la conduite des réfugiés, qui ne cessaient alors d’invectiver contre le roi et contre la France, avec une aigreur capable de nuire à leur retour, il composa cet ouvrage dans le dessein de leur ouvrir les yeux, et avant que d’être tout à fait déterminé à se faire catholique; qu’ayant été appelé à la cour d’Hanovre, où il fut retenu neuf mois, pendant ce temps-là M. Bayle, dépositaire de son manuscrit, le fit imprimer de son aveu, mais avec parole de ne point nommer l’auteur; qu’à son retour d’Hanovre il vint ici faire son abjuration; que, peu de jours après, s’entretenant avec le père Verjus, jésuite célèbre, il apprit de lui que M. l’archevêque de Paris et le père de la Chaise étaient indignés de l’Avis aux réfugiés, dont l’auteur, si ce n’était pas un protestant déguisé, leur paraissait un fort mauvais catholique, puisqu’il traitait de persécuteurs, ou peu s’en faut les ministres du roi.

« Pour sentir combien ce discours dut faire d’impression sur M. de Larroque, il faudrait l’avoir connu. Jamais homme ne fut en même temps et plus fier et plus timide. Risquer un éclaircissement avec ces deux puissances, cela exigeait des démarches que sa fierté ne lui conseillait pas; et c’était aussi s’exposer à des suites que sa timidité lui faisait appréhender. Il prit donc le parti de se tenir clos et couvert, en réitérant à M. Bayle l’ordre de lui garder le secret. »

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Voilà deux sentiments fort opposés, et qui ont néanmoins chacun leurs partisans. Cependant il y en a encore un troisième qui semble avoir prévalu: plusieurs personnes attribuent cet ouvrage à M. Bayle, quoique par des raisons différentes. Les uns se fondent sur le témoignage de M. Jurieu: mais quel fond peut-on faire sur son témoignage? D’ailleurs, il avait tellement lié la prétendue Cabale de Genève avec l’affaire de l’Avis aux réfugiés, qu’il ne lui était plus permis de les séparer. La fausseté d’une de ces accusations bien avérée détruisait nécessairement l’autre.

Cependant lorsqu’il fut convaincu que cette Cabale n’était qu’une chimère, il ne laissa pas de persister à soutenir l’accusation touchant l’Avis aux réfugiés. Mais, trouvant ensuite que cette séparation ne lui était pas favorable, il n’eut pas honte de reprendre l’accusation de la Cabale.

D’autres attribuent cet écrit à M. Bayle, parce qu’ils croient y reconnaître son style. Mais c’est justement ce qui aurait, dû faire juger qu’il n’en était pas l’auteur; car, outre que les preuves tirées de la conformité du style sont incertaines, c’est que le style de cet écrit paraît fort différent de celui des autres ouvrages de M. Bayle : il est plus pur, plus coulant, plus régulier. M de Larrey, qui avait bien examiné l’Avis aux réfugiés, et qui était très porté à le donner à M Bayle, n’a pas osé prononcer. Pour moi, dit-il(24), je ne me sens ni assez persuadé, pour entreprendre de persuader les autres, ni assez hardi pour décider sur un fait problématique.

Enfin, on donne cet écrit à M. Bayle sur le témoignage du sieur Moetjens qui l’a imprimé. On assure que ce libraire a dit à plusieurs personnes que M. Bayle en était l’auteur. Pour moi, ayant appris que M. Louis, qui en a corrigé les épreuves, confirmait le rapport du sieur Moetjens, je l’ai prié de me donner là-dessus quelques éclaircissements. Il n’a pas trouvé à propos, de me répondre; mais il a dit de bouche à une personne(25) qui ne se distingue pas moins par son mérite que par ses ouvrages, et qui avait eu la bonté de lui rendre ma lettre, « qu’il connaissait l’écriture de M. Bayle avant que de corriger cet ouvrage, et que depuis ce temps-là il a eu diverses occasions de la connaître parfaitement : que tout le manuscrit d’un bout à l’autre était écrit de la main de M. Bayle, et qu’il en conservait un morceau qu’il avait coupé d’une des feuilles avant que de la rendre au sieur Moetjens. » Voilà ce que j’ai pu, apprendre de plus positif sur ce sujet. Quand même on ne douterait point après cela que M. Bayle ne fût l’auteur de cet ouvrage, on ne saurait néanmoins, sans injustice, l’accuser de tous les desseins pernicieux, de toutes les vues criminelles que M. Jurieu lui attribuait. Les circonstances où M. Jurieu fit revivre cet écrit aggravèrent ses accusations. La persécution avait forcé les réfugiés d’abandonner tous leurs biens, de renoncer à toutes les douceurs de leur patrie, pour se retirer dans les pays étrangers: leur plaie saignait encore. Dans cet état on souffre impatiemment la censure, et on s’irrite contre la raillerie. On prend tout en mauvaise part ; on n’entre point dans l’intention de celui qui parle, et on se fait des applications mal fondées. Cependant c’est cette même intention qui doit être la règle de nos jugements. C’est par là qu’on distingue une raillerie innocente d’un reproche amer, une réprimande salutaire d’une violente invective. Or il n’est pas possible de concevoir que M. Bayle ait voulu flétrir tout le corps des réfugiés, qu’il ait pris à tâche de les rendre odieux aux princes, et de mettre un obstacle invincible à leur retour. Il aurait démenti son caractère, sa conduite, et tous ses autres ouvrages où il a si bien défendu les réformés, et a été si sensible à leurs maux. D’ailleurs, les plus fortes censures de l’Avis ne regardaient, qu’une très petite partie des réfugiés, une poignée de réfugiés retirés en Hollande. Il n’y ait qu’eux qui écrivissent. Les réfugiés de Suisse, d’Allemagne et d’Angleterre, n’avaient rien fait imprimer(26): M. Bayle ne l’ignorait pas; il ne pouvait donc les avoir en vue, non plus que ceux de Hollande qui n’avaient point écrit, et qui, blâmaient même la conduite de quelques-uns de leurs confrères.
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Ainsi, quand M. Bayle serait l’auteur de l’Avis aux réfugiés, on ne pourrait dire autre chose touchant les motifs qui l’auraient porté à écrire cet ouvrage, sinon qu’il était chagrin de voir qu’on repaissait de chimères et de visions apocalyptiques l’esprit d’un grand nombre de réfugiés, ce qui les rendait la risée de toute l’Europe; qu’ayant une aversion extrême pour l’esprit de satire et de méfiance, il était indigné de voir que des réfugiés écrivissent des libelles contre des personnes respectables, et même contre des têtes couronnées ; qu’on s’était vengé cruellement sur son frère de la Critique de M. Maimbourg, et qu’à plus forte raison il y avait lieu de craindre qu’on ne se vengeât de ces écrits satiriques sur les réformés, qui restaient en France ; qu’il savait que dans ce royaume les rois se regardent comme absolus, et qu’il n’y est pas permis de dire le contraire ; qu’ainsi il avait voulu faire entendre que les écrits des réfugiés qui attaquaient cette. souveraineté ne servaient qu’à les rendre odieux et à empêcher leur retour; qu’ayant été élevé dans les sentiments de l’indépendance et de la souveraineté des rois, sentiments qui étaient enseignés dans, les églises réformées, il ne fallait pas être surpris qu’il eût combattu si vivement l’opinion contraire ; qu’étant mal instruit des affaires d’Angleterre, il n’avait pas cru que la religion anglicane courût aucun risque, et qu’il avait regardé la révolution comme un effet de la politique et non de la nécessité; qu’il avait pris le masque d’un catholique romain pour donner plus d’autorité à ses remontrances, pour les rendre plus vives, plus piquantes et plus capables de faire impression ; que puisque l’auteur de l’Avis, selon M. Jurieu lui-même, s’était proposé de mettre les réfugiés en état de rentrer en France, ce qui n’était point l’esprit des papistes français(27), il fallait, ainsi que le remarquait M. Bayle(28), qu’il eût plus à coeur les intérêts des protestants que ceux des papistes ; et qu’ainsi ce qu’il disait en papiste outré n’était pas son véritable sentiment, mais le discours d’un homme qui vouait soutenir le personnage sous lequel il s’était déguisé ; que cet auteur, comme disait encore M. Bayle, n’avait fait que ramasser les vieilles et les nouvelles objections des catholiques les plus passionnés et les plus malins, les réflexions des flatteurs sur les événements de la première campagne, le poison que l’on répandait sur tout le corps des réfugiés pour la faute de quelques auteurs, etc., le tout afin de fournir matière à un désaveu utile, et à une réponse qui confondît la malice des persécuteurs des ré formés, et la vanité des flatteurs, et qui tirât les réfugiés du ridicule, où les mettaient leurs prophéties ; chose qui fut autrefois très funeste aux protestants fugitifs des états de l’empereur(29). On pourrait ajouter que M. Jurieu, qui infatuait les réfugiés de ses prophéties, et qui avait publié plusieurs écrits que l’auteur de l’Avis traitait de libelles; que M. Jurieu, dis-je, qui était le principal objet de cet auteur, s’était acquis une espèce de domination sur les réfugiés(30) (Q.), de sorte qu’il n’était pas possible d’obtenir un désaveu des écrits dont on se plaignait, qu’en y intéressant tout le corps. Ce moyen même ne réussit point : les synodes qui auraient dû faire ce désaveu gardèrent le silence, personne n’osant parler de crainte de s’attirer une violente persécution de la part de M. Jurieu. On pourrait encore dire qu’en général les reproches que M. Bayle mettait dans la bouche d’un catholique avaient été réfutés mille fois, et que M. Bayle lui-même y avait répondu avec succès dans ses Lettres contre Maimbourg; enfin que M. Bayle avait dessein de réfuter l’Avis(31), et qu’on aurait dû l’engager à y travailler au lieu de l’en détourner par des accusations outrageantes.

Voilà, ce me semble, le jugement qu’une personne équitable et désintéressée pourrait faire de cet écrit, et du but de l’auteur, si c’est M. Bayle. Cependant, M. Bayle a toujours protesté à ceux qui étaient le plus avant dans sa confidence que le livre n’était point de lui, ainsi il faut l’effacer du catalogue de ses ouvrages; du moins cela suffit pour ne le point alléguer en preuve contre lui; et puisqu’il l’a constamment nié, l’équité ne permet pas qu’on le cite en témoignage pour noircir sa mémoire. Ce sont là les propres paroles de M. de Bauval(32).

Les accusations qu’on intenta à M. Bayle avaient interrompu ses travaux littéraires. L’étude demande une parfaite tranquillité. M. de Bauval avait annoncé, dans le mois de novembre de l’année 1690, un ouvrage intitulé : Projet d’un Dictionnaire critique, où l’on verra la correction d’une infinité de fautes répandues soit dans les Dictionnaires, soit dans d’autres livres. « C’est, ajoutait M. de Bauval, le titre d’un livre qu’un habile homme a dessein d’entreprendre. Comme il veut avoir l’avis et les lumières des savants sur son dessein, il va faire imprimer une préface, dans laquelle il expliquera particulièrement son Projet. » Cet auteur, c’était M. Bayle. Il se proposait de publier ce Projet peu de mois après ; et on en commença l’impression au mois de décembre suivant. Les articles des trois premières lettres étaient presque tous dressés, et pendant qu’on les aurait imprimés, M. Bayle devait préparer les autres avec la préface. Mais les violentes attaques de M Jurieu l’obligèrent d’interrompre ce travail dès que la première feuille eût été tirée, de sorte qu’il abandonna ce projet peu de temps après l’avoir formé. Il se passa plus d’un an avant qu’il le reprît ; et lorsque enfin le sieur Leers le pressa d’y travailler, il fallut qu’il se jetât sur les premières matières que le hasard lui présenta avant que d’avoir pu rassembler les livres dont il avait besoin(33).

Cet ouvrage parut au mois de mai 1692(34), sous ce titre: Projet et Fragments d’un Dictionnaire critique. Rotterdam, chez Reinier Leers. 1692. In-8°. Dans une longue préface adressée à M. du Rondel, professeur aux belles-lettres à Mastricht, M. Bayle donna une idée de ce projet. Il dit qu’il avait dessein de composer un Dictionnaire qui contiendrait toutes les faussetés ou erreurs de fait qui se trouvaient dans les autres dictionnaires, et un supplément à leurs omissions sur chaque article. Il promettait même de ne se pas renfermer dans ces espaces, quelque vastes qu’ils fussent ; mais de faire aussi des courses sur toutes sortes d’auteurs quand l’occasion s’en présenterait. Avec cela, il faisait voir l’utilité d une telle compilation.
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« Ne serait-il pas à souhaiter, dit-il, qu’il y eût au monde un Dictionnaire critique auquel on pût avoir recours pour être assuré si ce qu’on trouve dans les autres dictionnaires et dans toute sorte d’autres livres est véritable ? Ce serait la pierre de touche des autres livres, et vous connaissez un homme un peu précieux dans son langage qui ne manquerait pas d’appeler l’ouvrage en question la chambre des assurances de la république des lettres... Vous voyez bien que si, par exemple, j’étais venu à bout de recueillir sous le mot Sénèque tout ce qui s’est dit de faux de cet illustre philosophe, on n’aurait qu’à consulter cet article pour savoir ce que l’on devrait croire de ce qu’on lirait concernant Sénèque dans quelque livre que ce fût, car si c’était une fausseté, elle serait marquée dans le recueil, et dès qu’on ne verrait pas dans ce recueil un fait sur le pied de fausseté, on le pourrait tenir pour véritable. Cela suffit pour montrer que si ce dessein était bien exécuté, il en résulterait un ouvrage très utile et très commode à toutes sortes de lecteurs. »
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M. Bayle ajoute qu’il sentait bien ce qu’il faudrait faire pour exécuter parfaitement cette entreprise, mais qu’il sentait encore mieux qu’il n’était point capable de l’exécuter: qu’ainsi il se bornait à ne produire qu’une ébauche qui ne contiendrait qu’un volume in-folio, laissant aux personnes qui avaient la capacité requise le soin de la continuation en cas qu’on jugeât que ce projet, rectifié partout où il serait nécessaire, méritât d’occuper la plume des habiles gens ; mais que comme il avait prévu que cette ébauche aurait assez d’étendue pour l’engager à un très pénible travail, et que d’ailleurs il se défiait beaucoup de la manière dont il exécuterait son projet, il avait pris la résolution de hasarder quelques fragments de cet ouvrage, afin de pressentir le goût du public, et par là se déterminer ou à poursuivre son dessein ou à l’abandonner. Ces Fragments contenaient les articles d’Achille, d’Antoine Arnauld, de Jeanne d’Aragon, de L. Cornelius Balbus, de l’auteur déguisé sous le nom d’Étienne Junius Brutus, des Cassius en général, et en particulier de Spurius Cassius Viscellinus, de L. Cassius Longinus, de C. Cassius Longinus, de T. Cassius Severus, qui lui donne occasion de faire une Digression concernant les libelles diffamatoires. Il y mit aussi les articles de L. Cassius Hemina, de Catius, de Comenius, d’Érasme, de la maréchale de Guébriant, de l’Hippomanes, du Jour, de madame des Loges, des trois soeurs Anne, Marguerite et Jeanne Seymour, de Marie Touchet, et de Zeuxis. Tous ces articles étaient personnels, excepté ceux de l’Hippomanes et du Jour, que M. Bayle appelait réels, parce qu’ils n’appartiennent ni à des personne ni à des lieux, ni par conséquent aux dictionnaires historiques et géographiques(35).

1693.

Le plan de ce nouveau Dictionnaire ne fut pas goûté, quoiqu’un pareil ouvrage eût pu être très utile. M. Bayle l’abandonna ; mais en même temps il forma le dessein d’un autre Dictionnaire, auquel il travailla avec tant de diligence, que l’impression en fut commencée au mois de septembre de l’année 1683. Cependant il avait été souvent détourné de ce travail par les embarras que lui causait M. Jurieu. Il en fit le récit à M. Constant le 29 de juin, pour s’excuser de ne lui avoir pas écrit plus tôt.
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« J’ai été dans de grands embarras, dit il(36), depuis trois ou quatre ans à cause des machinations de mon accusateur, qui, ayant intéressé le consistoire flamand dans sa querelle contre moi, a obtenu que cette compagnie ferait examiner mon livre des Comètes, et irait dénoncer aux bourgmestres que ce livre est plein de propositions dangereuses et impies, en sorte qu’il n’est nullement de leur devoir de donner pension à un professeur qui a de tels sentiments. Voilà le nouveau biais dont il se sert, débouté par la nullité et la témérité de ses autres accusations. Il a fallu que j’aie fait des visites, afin d’éclaircir les gens sur les prétendues hérésies de ce livre ; et ici on ne fait pas en quinze jours ce que l’on ferait ailleurs dans une après dînée. »
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C’est aux sollicitations de ces ministres flamands que M. Bayle attribua la disgrâce qui lui arriva, peu de temps après. Voici de quelle manière il en parle à M. Minutoli le 5 de novembre.
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« Nos magistrats, dit-il(37), m’ont ôté ma charge de professeur, avec la pension de cinq cents florins qui y était annexée; ils ont même révoqué la permission qu’on m’avait donnée d’enseigner en particulier. Ils résolurent cela, à la pluralité des voix, le 30 d’octobre passé, et lundi dernier(38), messieurs les bourgmestres m’en donnèrent connaissance dans leur chambre. Tout ce qu’il y a ici de plus raisonnable crie contre cette injustice; et une partie de nos conseillers, les plus anciens dans leur charge et les plus habiles, s’opposèrent de toute leur force à cette résolution ; mais ils furent inférieurs en nombre. Si l’on n’avait pas cassé, l’année passée, sept ou huit bourgmestres ou conseillers de cette ville, pour mettre à leur place d’autres gens, cela ne me serait pas arrivé. Ce qui me console est de voir le mécontentement de la ville là-dessus, et les irrégularités de ce procédé, et l’injustice du fondement. Ce fondement est mon livre des Pensées diverses sur les comètes, que les ministres flamands ont fait accroire, aux bourgmestres, contenir des choses dangereuses et antichrétiennes ; c’est ce que 1e m’étais offert de réfuter, et je maintiens, et je prouverai clair comme le jour, que mon livre des Comètes n’avance rien qui soit contraire à notre confession de foi ni à l’Écriture. Quoi qu’il en soit, on a condamné ma doctrine sans m’entendre, sans me demander si je convenais de la fidélité des extraits et du sens qu’on donnait à mes paroles; et les magistrats ne m’ont pas donné lieu de réfuter mes accusateurs. Il n’a été rien dit ni de l’Avis aux réfugiés, ni du Projet de paix, que je voulais donner à imprimer. Cela eût été plus odieux. »

Dans une autre lettre il lui dit(39) : « Vous avez peut-être ouï dire en vos quartiers que j’ai perdu ma charge à cause de l’Avis aux réfugiés, car les émissaires du personnage, mortifiés au dernier point du mépris qu’ont fait nos supérieurs et de sa prétendue dénonciation de la Cabale de Genève, et de ses factums redoublés à l’occasion de sa calomnie par rapport audit Avis, ont écrit d’ici partout que c’était l’accusation touchant ce livre qui avait produit cet effet. Absurdité manifeste ; car on ne se serait pas contenté de m’ôter la permission d’enseigner si on s’était fondé sur une accusation de libelle contre l’état. On ne s’est fondé, vous en pourriez juger, que sur la plainte, qu’avait faite le consistoire flamand contre mes Comètes; et la plupart des opinants demeurèrent d’accord qu’ils n’avaient point lu ce livre, et une partie s’opposa à la révocation de ma pension. C’est donc uniquement pour mon traité des Comètes. Le consistoire flamand, composé presque tout de gens qui n’entendent ni le français, ni autre chose qu’un peu de lieux communs de théologie ; mal intentionné d’ailleurs contre moi depuis mon arrivée en ce pays, parce que le patron que j’y avais, et qui a été le fondateur de l’École illustre (c’était feu M. Paets, grand républicain), leur était fort odieux ; le consistoire, dis-je, n’a fait autre chose que consulter la version qu’on lui avait montrée en flamand des extraits de mon livre, faits par mon accusateur avec la plus grande mauvaise foi du monde. »

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M. Bayle écrivit la même chose, mais d’une manière plus circonstanciée, à M. de Naudis son cousin, le 28 décembre. Comme cette lettre n’a point été imprimée, on sera sans doute bien aise de la trouver ici.
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« Vous saurez que le 30 d’octobre dernier la pension de cinq cents francs et la permission que j’avais de faire des leçons publiques et particulières me furent ôtées par le Conseil de cette ville, qui est composé de vingt-quatre personnes qu’on nomme en flamand Vroedschap. Les bourgmestres, qui sont quatre en nombre et tirés de ces vingt-quatre, me firent savoir cette résolution, sans me dire pourquoi ils m’ôtaient ce qu’ils m’avaient accordé l’an 1681. J’ai su que plusieurs membres du Conseil s’opposèrent vigoureusement à cette injustice, mais la pluralité de voix l’emporta. Distinguons la cause de ceci d’avec le prétexte.

Le prétexte dont ils colorent leur conduite quand on leur en parle en particulier, et qui fut même allégué par quelques-uns en opinant le jour qu’on m’ôta ma charge, est que le livre que je publiai ici en 1682, sur les comètes, contient des propositions pernicieuses, et telles qu’il n’est pas d’un magistrat chrétien de souffrir que les jeunes gens en soient imbus. Pour mieux faire valoir ce prétexte, les auteurs de ce complot ont obtenu, par une longue suite d’intrigues, que quelques ministres flamands opiniâtres, grands ennemis des étrangers et de la nouvelle philosophie, et violents et séditieux, examinassent le livre des Comètes, et jugeassent qu’il contenait une mauvaise doctrine. Tout cela s’est fait avec un grand mystère, et sans m’avertir de rien, et sans avoir égard aux déclarations publiques que j’ai faites, et que j’ai cent fois renouvelées aux bourgmestres, aux ministres, etc., en conversation, que j’étais prêt de montrer que mes Comètes ne contiennent rien qui soit contraire, ou a la droite raison, ou à la confession de foi des églises réformées. Une infinité d’honnêtes gens sont ici dans l’indignation d’une conduite si violente, et qui ne se pratique point dans l’église romaine, car on y écoute un auteur accusé d’hétérodoxie, et on l’admet à donner des éclaircissements, ou à rétracter ses erreurs. Cela, mon cher cousin, doit diminuer vos regrets de n’être point sorti de France. Vous serez cent fois meilleur réformé si vous ne voyez notre religion qu’où elle est persécutée : vous seriez scandalisé si vous la voyiez où elle domine. Venons à la cause de ma disgrâce.

« Vous devez savoir que le gouvernement républicain a cela de propre, que chaque ville ou chaque bourg est composé de deux ou de plusieurs factions. En Hollande il y a partout deux partis : l’un est très faible en crédit, mais composé de gens de bien et d’honneur; l’autre domine fièrement et abuse presque toujours de sa fortune. J’avais, en venant ici, mes patrons, mes bienfaiteurs, ceux qui m’accueillaient civilement dans le parti faible, qui n’était pas alors si faible : j’ai toujours cultivé leur amitié, et ne me suis point accommodé aux maximes des courtisans. Je n’ai point cherché à m’insinuer dans l’esprit de ceux de l’autre parti qui s’élevaient de jour en jour ; cela m’est paru d’une âme lâche et vénale. Ainsi une bourrasque étant survenue dans cette ville, il y a plus d’un an, qui renversa une partie de nos magistrats, à la place desquels on en substitua d’autres de ce parti tout puissant, la balance n’a pu être égale ; et pour montrer ce qu’on pouvait faire contre ceux qui ne rampent pas devant ces nouveaux venus, et persistent dans leurs. liaisons avec leurs anciens amis, on m’a cassé aux gages. Et comme le prétexte était de prétendues doctrines dangereuses à la jeunesse, il a fallu qu’on ait joint la défense d’enseigner en particulier à celle d’enseigner en public. Par là on a bouché les deux sources de ma subsistance. Je n’ai jamais eu un sou de mon patrimoine, jamais eu l’humeur d’amasser du bien, jamais été en état de faire des épargnes. Je me fondais sur ma pension que je croyais, devoir durer autant que ma vie : mais je vois à cette heure qu’il n’y a rien de ferme en ce monde. Vous pouvez juger que j’avais de grandes raisons de m’inquiéter pour l’avenir, dans un pays où il fait cher vivre. Mais, par la grâce de Dieu, je n’ai encore senti nulle inquiétude, mais une parfaite résignation aux ordres d’en haut.

« Vous seriez surpris si je finissais sans vous parler du ministre français qui a écrit contre moi tant de libelles et tant de calomnies. Je vous dirai que toutes ces calomnies sont tombées par terre, et qu’il n’y a eu que le livre des Comètes, imprimé il y a près de douze ans, qui ait été mis en jeu. Ce sont d’ailleurs quelques ministres hollandais qui ont fait les poursuites contre moi, clandestinement. Ces ministres m’en voulaient de longue main, parce qu’ils haïssent les amis et les patrons que j’ai eus d’abord en cette ville ; et, qu’entêtés d’Aristote qu’ils n’entendent pas, ils ne peuvent, ouïr parler de Descartes sans frémir de colère. »

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M. Bayle ignorait la véritable cause de sa disgrâce. Ses juges ne trouvèrent pas à propos de l’en informer. Il ne soupçonna jamais qu’elle pût venir de certaines circonstances relatives à la situation des affaires publiques; cependant c’est ce qui y donna lieu. La France, victorieuse de tous côtés, commençait à se lasser de la guerre. Les efforts, qu’elle avait faits pour se rendre supérieure à ses ennemis l’avaient épuisée d’hommes et d’argent. La paix lui aurait été avantageuse, et elle fit toutes les démarches possibles pour l’obtenir. Elle l’avait fait proposer en 1692 à l’empereur, au roi d’Espagne, et au duc de Savoie par le pape et par quelques princes neutres ; mais on n’avait point écouté ses propositions. Se voyant rebutée de ce côté-là, elle voulut sonder les Provinces-Unies, et se servit de M. Amelot, son ambassadeur en Suisse, pour faire connaître ses intentions à quelques personnes qui étaient en crédit. Elle promettait aux états une forte barrière pour couvrir leur pays, une pleine et entière liberté pour le commerce, et tous les autres avantages qu’ils pourraient désirer. M. Halewyn, bourgmestre de Dort, séduit par de si grandes promesses, entra dans une espèce de négociation avec M. Amelot à l’insu de l’état. Le roi Guillaume en fut informé, et on arrêta M. Halewyn avec son frère qu’on regardait comme son complice. M. Bayle en parle dans une de ses lettres à M. Minutoli.
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« On n’a su au vrai, dit-il(40), ce que c’était que l’affaire de ces messieurs, que par la sentence des juges ; car pendant l’instruction du procès, le secret a été grand. On a trouvé que M. Halewyn, conseiller, n’a été mêlé en rien ; mais son frère, bourgmestre de Dort, a été trouvé coupable d’avoir eu commerce avec M. Amelot, ambassadeur de France en Suisse, pour négocier la paix en ce pays-ci. Il a avoué cela et prétendu que c’était le devoir de tout bon patriote de travailler à la cessation d’une guerre si ruineuse; qu’il n’était point le seul qui eût écouté les propositions de la France; et qu’il avait fait part de tout ce qu’il en savait à celui à qui d’autres avaient fait ces propositions. Quoi qu’il en soit, il a été condamné à une prison perpétuelle, et à la confiscation de ses biens. On n’a pas imprimé dans la sentence toutes les réponses et justifications qui avaient été insérées dans la minute de la sentence; et l’on est communément persuadé qu’il ne prétendait pas trahir ce pays, et qu’il était aussi affectionné au bien de la république que ceux qui ne veulent point la paix ; la différence des uns aux autres ne consistant qu’en ce que les uns croient que la continuation de la guerre est avantageuse, et les autres qu’elle est désavantageuse. Mais, malheureusement pour lui, le commerce avec l’ennemi, et la hardiesse de se mêler, sans une commission spéciale de son souverain, de traiter la paix, est un crime d’état; ce qui fait dire, aux désintéressés que la peine à laquelle le coupable a été condamné est trop douce. Vous ne sauriez croire, ajoute M. Bayle, les espérances que notre prophète avait conçues de la détention de ces messieurs. Il espérait qu’on découvrirait toute la prétendue cabale de Genève que vous, que M. Goudet et les syndics qu’il a eus en vue, que MM. Basnage et moi, serions trouvés enveloppés dans les dépositions ; et il se glorifiait déjà d’avoir été le premier qui avait éventé la mine du malheureux complot, disait-il, du projet de paix qui se tramait en Suisse. Mais toutes ses .espérances ont été chimériques, selon sa coutume, et il a paru que nous ne songions à rien moins qu’à M. Amelot et à MM. Halewyn. »
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Tout innocent qu’était M. Bayle, il ne laissa pas de se ressentir de ces négociations clandestines: elles furent cause de sa disgrâce. Les mouvements que M. Jurieu s’était donnés auges des magistrats avaient été mutiles. Il est vrai qu’il avait porté les ministres flamands à agir en sa faveur contre M. Bayle, mais leurs sollicitations n’eurent aucun effet. La régence de Rotterdam avait été changée : en 1692 par ordre du roi Guillaume qui déposa sept magistrats, protecteurs de M. Bayle. Cependant ceux qui leur succédèrent n’avaient d’abord aucune mauvaise intention contre lui. Ils déclarèrent qu’ils voulaient rendre justice et promirent d’entendre ses raisons en cas de besoin. Mais les secrètes menées de la France firent ressouvenir le roi Guillaume du projet de paix dont M. Jurieu avait fait tant de bruit : et comme on avait procuré la paix de Nimègue par de semblables écrits semés à Amsterdam et ailleurs il crut qu’on voulait se servir des mêmes voies à Rotterdam. Ce grand prince, qui n’avait pas le temps d’examiner ce projet ridicule, s’alarma sur l’idée de la paix, et s’imagina qu’il y avait, comme le disait M. Jurieu, une cabale pour la faire conclure, dont M. Bayle était le chef connu.

Il ordonna aux magistrats de Rotterdam de lui ôter sa charge de professeur et sa pension, et cet ordre fut exécuté, sans qu’on l’eût appelé ni entendu, malgré les promesses qu’on lui avait faites du contraire. Il est très certain que l’Avis aux réfugiés n’y entra pour rien. Le roi Guillaume ,ne poussait pas l’attention pour les réfugiés jusques à s’embarrasser des plaintes qu’ils pouvaient faire contre ce livre. Mais le Projet de paix l’inquiétait; il en craignait les suites(41). Les magistrats de Rotterdam, quoique mieux au fait de ce projet chimérique, obéirent aux ordres du prince, dont ils étaient les créatures : cependant il semble qu’ils eurent honte de leur conduite, puisqu’ils en cachèrent la cause à M. Bayle. Il paraît même que ceux qui étaient du secret donnèrent le change à ceux qui n’en étaient, pas, et leur firent accroire qu’il s’agissait du livre sur les Comètes.

M. de Bauval rend ce témoignage à M. Bayle(42), « qu’il reçut sa disgrâce avec une fermeté philosophique, et même avec trop d’indifférence ; surtout sans chagrin par rapport à sa fortune. Il ne se souciait nullement d’amasser du bien, parce qu’en effet il n’en avait pas besoin. Sa tempérance et sa sobriété suppléaient à tout, de sorte qu’avec peu, il ne manquait de rien. Il n’était pourtant pas dans l’indigence; bien loin de là. Aussi ne se donna-t-il aucun mouvement pour se procurer un autre emploi. Il se trouva plus libre et plus à lui-même, étant déchargé de l’ennuyeuse occupation d’enseigner et de faire des leçons. » M. Bayle s’explique ainsi lui-même, dans une de ses lettres à M. Minutoli, qui lui avait témoigné la part qu’il prenait à sa disgrâce : Je l’ai reçue, dit-il(43), comme doit faire un philosophe chrétien, et je continue, Dieu merci, à posséder mon âme dans une grande tranquillité. La douceur et le repos dans les études où je me suis engagé et où je me plais seront cause que je me tiendrai dans cette ville, si on m’y laisse, pour le moins jusqu’à ce que mon Dictionnaire soit achevé d’imprimer, car ma présence est tout à fait nécessaire où il s’imprime. Du reste, n’étant ni amateur du bien, ni des honneurs, je me soucierai peu d’avoir des vocations ; et je n’en accepterais pas quand bien même on m’en adresserait. Je n’aime point assez les conflits, les cabales, les entre-mangeries professorales, qui règnent dans toutes nos académies. Canam mihi et musis. » En effet, il fut si charmé de cette situation tranquille et indépendante, qu’il refusa des offres très avantageuses, et ne voulut pas même se prévaloir de la liberté que la régence voulait lui accorder d’instruire les enfants des conseillers qui le souhaitaient passionnément. M. Basnage le sollicita plusieurs fois de leur donner cette satisfaction, mais ses sollicitations furent inutiles. M. le comte de Guiscard, qui avait voulu l’avoir pour ami à Sedan, le pria de se charger de l’éducation de son fils(44). Il lui offrit mille écus d’appointements, et l’assura qu’il avait pris des mesures à la cour pour le faire jouir d’une pleine liberté de conscience mais M. Bayle s’excusa sur la nécessité où il se trouvait d’achever son Dictionnaire, que l’on, imprimait actuellement.

1694.

La conduite de M. Jurieu faisait assez voir qu’il se croyait en droit de haïr ses ennemis et de les persécuter. Mais il disait que ses ennemis étaient les ennemis de Dieu; et il déclarait solennellement qu’il faisait profession de fouler aux pieds toutes les considérations humaines, et de n’avoir aucun égard aux liaisons et aux amitiés du monde lorsqu’il y allait de la gloire de Dieu. Il se revêtait ainsi du caractère de défenseur de la cause de Dieu, pour pouvoir traiter indignement tous ceux qui avaient eu le malheur de lui déplaire : et quoique rien ne soit plus opposé aux maximes de l’Évangile que la haine du prochain, il n’eut pas honte de la prêcher dans deux sermons : l’un, sur ces paroles de David, n’aurais-je point en haine ceux qui te haïssent? je les hais d’une parfaite haine(45) ; et l’autre, sur celles de Jésus-Christ, aimez vos ennemis et bénissez ceux qui vous maudissent(46). Tout le monde fut surpris de voir enseigner dans la chaire une morale si scandaleuse. M. Bayle la dénonça dans une feuille volante, intitulée : Nouvelle hérésie dans la morale, touchant la haine du prochain, prêchée par M. Jurieu dans l’église wallonne de Rotterdam, les dimanches 24 de janvier et 21 de février 1694, dénoncée à toutes les églises réformées, et nommément aux églises, françaises recueillies dans les différents endroits de leur exil(47). Il y exposa d’abord la doctrine que M. Jurieu avait prêchée sur l’amour du prochain.
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« On ne vous dira point en détail, dit-il(48), toutes les maximes et toutes les propositions pernicieuses que l’on a extraites de ces deux derniers sermons, on se contentera de vous dénoncer en général que sa doctrine revient à ceci : 1° que les sentiments de haine, d’indignation et de colère sont permis, bons et louables contre les ennemis de Dieu ; c’est-à-dire, comme il l’a expliqué lui-même, contre les sociniens, et les autres hérétiques de Hollande; contre les superstitieux, les idolâtres, etc. ; 2° que l’on doit témoigner ces sentiments de haine et d’indignation en rompant toute société avec ces gens-là, en ne les saluant point, en ne mangeant point avec eux, etc.; 3° que ce n’est point seulement les hérésies et les mauvaises qualités de ces gens-là qu’il faut haïr, mais qu’il faut haïr leur personne et la détester. Une des objections qu’il s’est faites, et qu’il a rejeté avec des airs les plus dédaigneux, est celle qui porte qu’il faut faire la guerre à l’erreur, et au vice, et avoir néanmoins de la charité pour la personne du pécheur. » M. Bayle marqua ensuite les fausses interprétations que ce ministre avait données à l’Écriture pour l’amener à son sens, les conséquences pernicieuses que cette doctrine pouvait avoir, et la nécessité où se trouvaient les conducteurs des églises wallonnes de flétrir cette mauvaise morale, qui ne tendait qu’à jeter la Hollande dans la confusion, et y faire cesser le commerce car que serait-ce, dit-il(49), si les réformés ne voulaient ni saluer ceux qui sont d’une autre religion, ni manger, ni négocier avec eux? que serait-ce s’il leur était permis et louable de haïr la personne de tous les papistes, de tous les arminiens, mennonites, etc., et s’ils n’étaient obligés par l’Évangile, qu’à leur souhaiter les biens spirituels, sans être obligés de leur procurer aucun bien temporel, de les tirer d’un fossé si on les y voyait plongés, de leur donner l’aumône si on les voyait dans l’indigence ? Ce pays pourrait-il prospérer selon de telles maximes? Ne sont-elles donc pas séditieuses et tendantes à bouleverser le gouvernement, non moins qu’hérétiques ? Celui qui les prêche ignore-t-il que c’est censurer avec une hardiesse étonnante le souverain et les lois du gouvernement sous lequel nous vivons ? »
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M. Bayle se pressa trop de publier cette dénonciation ; il en fut blâmé. M. Jurieu faisait actuellement imprimer ces deux sermons, et ils étaient prêts à paraître. Si on en eût attendu la publication, ils auraient fourni des preuves visibles de sa pernicieuse morale : aussi dès qu’il vit la dénonciation il les supprima et publia une feuille volante sous le titre de Réflexions sur un libelle en feuille volante, intitulé Nouvelle hérésie dans la morale, touchant la haine du prochain, prêchée par M. Jurieu, et dénoncée à toutes les églises réformées, etc.,(50) où il nia qu’il eût prêché la doctrine qu’on avait dénoncée. M. de Bauval prit de là occasion de mettre la morale de M. Jurieu dans tout son jour, et de faire voir que la conduite de ce ministre était conforme à sa morale. Cet écrit est intitulé: Considérations sur deux sermons de M. Jurieu, touchant l’amour du prochain, où l’on traite incidemment cette question curieuse s’il faut haïr M. Jurieu. M. de Bauval montra fort bien que M. Jurieu, en supprimant ses sermons, donnait une preuve qu’il avait prêché ce dont on lui faisait un crime.
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« Si la morale des sermons de M. Jurieu, dit-il(51), n’a rien de scandaleux, il est assez surprenant qu’il en ait suspendu l’impression. Il pouvait s’en tenir aux négations de son libelle sans s’engager plus avant, mais l’on sait qu’ils ont été sous la presse. Les feuilles ont été montrées, et tout d’un coup il a changé de résolution : la raison qu’il apporte de cette interruption et de ce retardement fortifie le soupçon au lieu de l’affaiblir. On est, dit-il, très bien averti que ces messieurs sont en embuscade et qu’ils ont préparé leurs batteries pour trouver des hérésies dans ces sermons et l’on ne juge pas à propos de leur donner pour le présent le plaisir de l’escrime, on attendra un peu que leur feu soit passé. Mais, si Jurieu n’appréhende rien du côté de l’orthodoxie, bien loin de supprimer ses sermons sur les menaces de ces messieurs, il fallait se moquer de leurs préparatifs et rendre toutes leurs batteries inutiles. Ces messieurs qu’il désigne ne sont point des aventuriers pour s’aller escrimer contre des fantômes; et après tout, le public, qui est le juge commun, aurait vengé M. Jurieu si on l’avait chicané mal à propos. S’ils avaient scandalisé le monde, tant pis pour eux, ce serait à leurs périls et risques. Pour M. Jurieu, si sa morale est droite, l’impression de ses sermons aurait imposé à ces messieurs la nécessité de se taire et aurait achevé d’étouffer les murmures qu’ils ont élevés là-dessus. Mais, il faut l’avouer, cette suspension si subite d’un dessein commencé est si peu ordinaire à M. Jurieu, qu’il laisse comprendre par là qu’il n’a interrompu le cours de l’impression que pour ne point exposer sa doctrine à la censure inévitable du public. C’est du moins un violent préjugé que la dénonciation l’ait arrêté tout court, et que ce qui devrait être une nouvelle raison de hâter la publication de ses sermons l’a forcé à la renvoyer à un avenir incertain. Cette prudence d’attendre que le feu de ces messieurs soit un peu passé, apparemment n’est autre chose qu’un raffinement pour laisser effacer la mémoire encore trop fraîche et trop récente de ses sermons, et pour leur donner ensuite plus impunément une forme toute différente à la faveur de l’oubli. Si M. Jurieu a enseigné, comme il nous en assure, que nous devons pardonner à nos ennemis, que nous ne devons chercher aucune vengeance, qu’il faut souffrir patiemment les injures, c’est là l’Évangile incontestablement : il ne hasard rien; cependant son incertitude fait entrevoir qu’il est embarrassé et qu’il médite quelque fraude pour se sauver; car il promet ou des sermons, ou un traité. On dirait qu’il ne sait de quel côté se tourner. On n’a point tant d’inquiétude quand on n’a prêché que la morale de l’Évangile : on a fait du bruit pour ses sermons ; c’est donc ses sermons qui doivent paraître, ou rien. Un traité sur la matière décidera point la question. De plus, si M. Jurieu n’a débité que les maximes qu’on vient de marquer, d’où sont venues les rumeurs et l’émotion de son auditoire. D’où vient que les ministres réformés de Rotterdam ont désapprouvé sa morale d’une commune voix? on le défie de s’en rapporter à leur témoignage. D’où vient que quelques-uns de ses auditeurs, choqués et révoltés contre lui, ont renoncé a l’entendre à l’avenir ? Tant qu’il a marché dans la route ordinaire, il n’a point vu ces sortes de soulèvements : bien davantage, d’où naissent les difficultés des commissaires de son consistoire pour l’approbation qu’il a de mandée ? Comment n’ont-ils pu encore trouver assez de biais et d’adoucissements pour ne rien risquer ? C’est une présomption bien grande que sa morale les épouvante ; autrement ils auraient accordé l’approbation sans balancer. »
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Le jugement de M. Saurin est conforme à celui de M. de Bauval. Ce théologien déclare que « ce qu’on peut dire de plus favorable de ces deux sermons c’est que toutes les bonnes âmes qui les entendirent en furent scandalisées et pénétrées de douleur, et que les amis de M. Jurieu en furent mortifiés(52). » Il dit que M. de Bauval avait fort bien remarqué que c’était une mauvaise défaite de prétendre, comme faisait M. Jurieu, qu’il ne voulait pas publier ses sermons, parce que ses dénonciateurs étaient en embuscade et qu’ils avaient préparé leurs batteries pour y trouver des hérésies à quelque prix que ce fût. Il trouve ce prétexte ridicule. « J’admire, dit-il, la bravoure de M. Jurieu, qui refuse fièrement de se battre, parce qu’il voit l’ennemi prêt à lui prêter le collet ; si on ne savait pas d’où il est, on lui donnerait une autre patrie que la sienne. A parler sérieusement, M. Jurieu ne pouvait rien dire de plus pauvre ni de plus capable de faire triompher ses dénonciateurs. Ou il craignait que ces messieurs trouvassent effectivement des hérésies dans ses sermons, ou il ne le craignait pas : s’il le craignait, il se sentait donc coupable ; s’il ne le craignait pas, il devait publier ses sermons incessamment, et convaincre ses accusateurs de calomnie à la face de toute la terre. » M. Saurin fortifie ce raisonnement de plusieurs autres réflexions ; et il parle ensuite de, l’écrit de M. de Bauval. « On a fait, dit-il, des Considérations sur les deux sermons de M Jurieu, dans lesquelles on réfute ses réflexions, et l’on prouve qu’il a véritablement prêché la haine du prochain et qu’il ne saurait s’en dédire. M. Jurieu, ajoute-t-il, a répliqué à cet ouvrage par un autre qui porte pour titre : Apologie pour les synodes, et pour plusieurs honnêtes gens déchirés dans la dernière satire du sieur de Bauval, intitulée Considérations sur deux sermons, etc. Il semble, continue M. Saurin, qu’en faisant l’apologie des autres, et la sienne même sur certains articles, M. Jurieu ne devait pas oublier de faire celle de sa doctrine sur la haine du prochain. C’est là ce qu’on devait voir principalement dans ce dernier écrit, et c’est ce que les personnes sensées et qui ont de la jalousie pour la gloire de Dieu, pour la pureté de notre morale, et pour la réputation de M Jurieu, souhaitaient et espéraient d’y voir; mais leur espérance a été trompée. M. Jurieu se répand sur plusieurs autres matières et ne dit pas un mot de celle-là. »

On trouvera peut-être que je me suis trop étendu sur ce sujet, mais comme il est difficile de s’imaginer que la fureur puisse porter un ministre du saint Évangile jusqu’à lui faire prêcher la haine du prochain, j’ai voulu faire voir par de bonnes autorités que M. Jurieu avait en effet prêché cette détestable doctrine, et que M. Bayle avait été bien fondé a la dénoncer(53).

M. Bayle publia presque en même temps un ouvrage intitulé : Additions aux Pensées diverses sur les comètes ou réponse à un libelle intitulé : Courte revue des maximes de morale et des principes de religion de l’auteur des Pensées diverses sur les comètes, etc., pour servir d’instruction aux Juges ecclésiastiques qui en voudront connaître. A Rotterdam, chez Reinier Leers, 1694, in-12. Il y marque es raisons qui l’avaient porté à ne pas réfuter plus tôt ce libelle. M. Jurieu n’avait point répondu aux sommations et aux défis de M. Bayle, touchant l’accusation d’athéisme, quoiqu’il l’eût portée devant le consistoire; il s’en était même désisté. Il avait ensuite publié la Courte revue, où il dénonçait quelques propositions des Pensées sur les comètes et des Nouvelles lettres contre Maimbourg, comme dangereuses, hérétiques, etc. Il s’était adressé au consistoire pour faire condamner ces propositions; et lorsqu’on était prêt à examiner cette affaire, il avait demandé qu’elle fût renvoyée au synode ; cependant il avait laissé passer quatre synodes pans en parler. Ce libelle ne contenait aucune objection contre le livre sur les comètes qui ne pût être réfutée par ce livre même; et M. Bayle avait dessein de donner une nouvelle édition de cet ouvrage, avec des additions qui devaient contenir de nouvelles preuves, de nouveaux éclaircissements et de nouvelles solutions à toutes les difficultés qu’on pouvant faire sur ce qu’il avait avancé. C’est là qu’il se proposait de réfuter la Courte revue. Mais, ayant appris, au mois de février de l’année 1694, que M. Jurieu avait fait nommer des commissaires dans son consistoire pour prononcer sur les extraits qu’il avait produits dans ce libelle, un changement si soudain et si peu attendu lui fit craindre quelque mauvais dessein, et l’obligea de publier cette réponse.
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« M. Jurieu, dit-il(54), veut jouer dans son consistoire un personnage qu’il n’a pu jouer jusqu’ici à mon égard. Il ne veut plus être ma partie, il veut être mon juge et faire en sorte qu’on ne parle plus d’accusation d’athéisme, mais qu’on examine seulement s’il y a dans mes ouvrages quelques propositions erronées, dangereuses et punissables canoniquement. Toutes les apparences sont qu’il veut que on juge sans m’entendre, et sur la seule autorité de ses extraits et des conséquences qu’il y a jointes. C’est donc à ce coup que la dispute va paraître devant les tribunaux ecclésiastiques, et cela sur un nouveau pied. Or, comme il pourrait bien arriver que le tout se passerait sans que j’en eusse nulle connaissance, il est absolument nécessaire que je recoure à la voie d’un factum public qui puisse servir d’instruction aux juges qui en voudront, et ôter à ceux qui n’en voudraient pas, tout lieu de prétendre cause d’ignorance. Je me bornerai à de courtes observations, tant parce que je suis bien aise que la longue apologie de mes Comètes, qui paraîtra dans la troisième édition, puisse avoir la grâce de la nouveauté, que parce que je ne veux point laisser à ceux qui fuient la lumière dans ce procès le prétexte dont on a coutume de se servir en pareil cas, c’est-à-dire que la longueur d’un factum a ôté le courage d’en entreprendre la lecture. »
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Il fit voir que M. Jurieu avait donné une fausse idée de ce qui avait été dit dans les Pensées sur les comètes, et qu’il en avait tiré des conséquences fausses et absurdes. Par exemple, ce ministre assure que dans ce livre M. Bayle prétend que « Dieu ne fait jamais de prodiges et de choses extraordinaires pour être des présages de l’avenir, comme tremblements de terre, météores extraordinaires, signes qui se voient au ciel et en la terre, apparitions, voix, naissances de monstres, débordements, et qu’il soutient que toutes ces choses se font par des voies naturelles et nécessaires, et que Dieu n’a aucunement dessein de présager par ces sortes de choses ses jugements à venir sur les hommes, ni même de manifester sa divinité. » Mais ce n’est point là le sentiment de M. Bayle. Il établit que Dieu ne produit jamais par des voies miraculeuses les comètes, les tremblements de terre, les inondations, les monstres, etc., dans la vue de menacer les infidèles des maux que sa justice leur prépare; car il ne saurait se persuader que cette conduite, qui ne nous paraît propre qu’à fomenter la superstition abominable des idolâtres, soit conforme à l’idée que nous avons de la bonté, de la sagesse et de la sincérité de Dieu. Il ne prétend pas nier que Dieu ne fasse jamais en aucun pays du monde ce qu’on appelle prodiges ou présages; il prétend seulement que les choses qui paraissent également et indifféremment parmi les nations infidèles et parmi les enfants de Dieu, ne sont point des productions miraculeuses destinées à menacer le genre humain. Sa doctrine tend à donner de Dieu une idée qui nous représente vivement sa sagesse, sa bonté, sa véracité: elle nie certains présages, mais c’est à cause qu’ils feraient tort à ces divines perfections.

M. Bayle entra dans le détail des extraits de M. Jurieu, et découvrit sa mauvaise foi et son peu de discernement et de pénétration. Il réfuta ses objections sur le parallèle de l’idolâtrie païenne et de l’athéisme, sur les moeurs des athées, etc., et justifia ce qu’il avait dit dans ses Nouvelles Lettres contre Maimbourg touchant les droits de la conscience errante. Il exposa ensuite le véritable état de la question entre lui et son adversaire, et marqua de quelle manière se doivent conduire les juges ecclésiastiques qui connaîtraient de ce différent. Il ajouta une requête à toutes les universités chrétiennes, pour les prier de décider sur l’exposé qu’il leur faisait de ses sentiments. Enfin il dénonça douze propositions extraites de la Courte revue, comme étant fausses, téméraires et impies.

Cet ouvrage rompit toutes les mesures de M. Jurieu, et le réduisit au silence. C’était beaucoup, mais M. Bayle avait mis ses preuves dans une si grande évidence, qu’il n’était pas possible d’y répliquer. Cependant ce n’était que l’ouvrage de quelques jours.
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« Je l’ai fait, dit-il(55), avec tant de facilité, que les trois ou quatre jours que j’ai donnés à cela auraient été un temps trop long si j’avais voulu faire une plus ample réponse; mais la résolution d’être court a été cause que j’ai eu besoin de plus de temps. J’ai tellement ruiné ce libelle, qu’il n’y reste pierre sur pierre. On verra que ma partie n’entend point sa religion, qu’il combat les maximes qu’il a soutenues dans d’autres livres, et qu’il nie les choses les plus évidentes. Le pis est que ses extraits sont si visiblement infidèles, qu’il n’y a nulle apparence qu’il ait été dans l’erreur de bonne foi. »
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M. de Bruguière, capitaine, et cousin de M. Bayle, ayant fait connaître le désir qu’il avait de voir une réconciliation entre lui et M. Jurieu, M. Bayle lui fit remarquer que la chose était impossible.
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« La nature de la querelle que j’ai ici, dit-il(56), ne permet point de réconciliation : il ne peut y avoir que ce qu’on appelle dans votre métier cessation de tous actes d’hostilité; car il s’agit de savoir si j’ai été d’une cabale qui machinait la ruine de la religion et de l’état, ou non. Il m en a accusé publiquement, et je lui ai montré que cette cabale était une chimère la plus ridicule dont on ait jamais parlé. Il m’a accusé d’avoir fait un livre intitulé : Avis aux réfugiés, où on condamne les libelles diffamatoires qui s’impriment dans ce pays-ci contre le roi de France et le détrônement du roi Jacques; et je lui ai fait voir que les preuves qu’il allègue contre moi son impertinentes. S’il se réconciliait avec moi, il faudrait qu’il se reconnût lui-même un infâme calomniateur; et si je me réconciliais avec lui, il faudrait que je me reconnusse coupable. Voilà ce qui rend la réconciliation impossible. Pour moi je ne me soucie point de réconciliation. Il me suffit que nos souverains n’aient fait nul cas de ses accusations; car pendant qu’il n’y aura point de procédure contre moi, il résulte qu’on se moque de ses prétendues preuves. Car quant à la charge qu’on m’a ôtée, c’est un autre fondement. C’est pour un livre de philosophie que j’avais fait neuf ans avant que mon accusateur m’attaquât. Ainsi, au pis aller, ma faute consisterait, dans des erreurs de philosophie que les magistrats ne voudraient pas que l’on enseigne à leur jeunesse. Si on m’a ôté une charge pour un tel sujet, jugez ce que l’on aurait fait contre moi pour des crimes d’état, si l’on m’en avait accusé avec fondement. C’est donc une preuve de la calomnie de mon accusateur, que de voir que l’on ne m’a rien dit ni rien fait pour les dites accusations. Communiquez ceci, je vous prie, au cher frère. C’est le point capital et décisif de mon innocence. »
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1695.

M. Bayle continuait de donner tous ses soins à l’impression de son Dictionnaire. Le premier volume fut, achevé d’imprimer au mois d’août de l’année 1695(57). Le public, prévenu en faveur de M. Bayle, attendait ce livre avec impatience; mais M. Bayle, peu prévenu en sa faveur, craignait au contraire pour la réussite de cet ouvrage.
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« Si le public, disait-il à M. le Duchat(58), a conçu quelque espérance, ou quelque bonne opinion de mon Dictionnaire (de quoi j’ai lieu de douter, ne sachant pas sur quoi elle pourrait être fondée), je n’ai qu’à me préparer à bien des murmures ; on se trouvera frustré et vilainement abusé, car je vous avoue ingénument que cet ouvrage n’est qu’une compilation informe de passages cousus les uns à la queue des autres, et que rien ne saurait être plus mal proportionné au goût délicat de ce siècle : mais il n’y a remède, jacta est alea. »
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1696.

Cependant les libraires des pays étrangers, se réglant sur le goût du public en demandèrent un si grand nombre d’exemplaires, que ce qu’on avait imprimé du premier volume ne suffisait pas; de sorte que le sieur Leers fut obligé d’en faire tirer mille de plus du second, et de réimprimer un pareil nombre du premier: sur quoi quelques personnes s’imaginèrent qu’on avait fait une seconde édition de l’ouvrage entier(59). M. Bayle n’eut aucune part à cette réimpression, et il se plaignit qu’il s’y était glissé beaucoup de fautes(60). Il n’en put pas revoir les épreuves: l’impression du second volume l’occupait si fort, qu’il n’avait pas même le temps d’écrire à ses amis.
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« Vous excuseriez mon silence, écrivait-il à M. Constant(61), si vous saviez l’accablement de travail où je me trouve, pour l’impression de mon Dictionnaire historique et critique. Le libraire veut l’achever, à quelque prix que ce soit, cette année; de sorte qu’il faut que je lui fournisse incessamment nouvelle copie, et que je corrige chaque jour des épreuves, où il y a cent fautes à raccommoder, parce que mon original, plein de ratures et de renvois, ne permet ni aux imprimeurs ni au correcteur d’imprimerie de se tirer d’un tel labyrinthe; et ce qui me retarde beaucoup, c’est que, n’ayant pas sous ma main tous les livres qu’il faut que je consulte, je suis obligé d’attendre jusqu’à ce que je les aie fait chercher, quand quelque personne de cette ville les a. » Il se plaignait aussi que le fréquent retour de ses douleurs de tête lui faisait perdre beaucoup de temps. « Je suis bien aise, dit-il, que vos migraines vous aient quitté. Elles m’auraient fait le même plaisir si j’avais pu vivre sans étudier, mais le travail opiniâtre les entretient, et les fait revenir très souvent. Je perds par là plusieurs jours de chaque mois, ce qui m’oblige ensuite à m’appliquer davantage pour regagner le temps perdu. »
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On avait en Angleterre une idée si avantageuse du Dictionnaire de M. Bayle, qu’un seigneur, qui ne se distinguait pas moins par son esprit que par son rang et par ses emplois(62), souhaita que cet ouvrage lui fût dédié. Il chargea M. Basnage d’assurer M. Bayle, qu’il lui en témoignerait sa reconnaissance par un présent de deux cents guinées. Les amis de M. Bayle, et particulièrement, M. Basnage, le sollicitèrent longtemps de satisfaire au désir de ce seigneur ; mais ils le sollicitèrent en vain. Il dit qu’il s’était si souvent moqué des dédicaces, qu’il ne voulait pas s’exposer à en faire. Ce n’était cependant qu’un prétexte pour colorer son refus. Le véritable fondement de la longue et opiniâtre résistance qu’il eut dans cette occasion, c’est qu’il ne voulait flatter ni louer personne qui eût quelque rang à la cour d’un roi dont il avait sujet de se plaindre, et ce seigneur était alors dans le ministère(63).

1697.

Le second volume fut achevé d’imprimer le 24 d’octobre, et l’ouvrage parut sous ce titre : Dictionnaire historique, et critique ; par monsieur Bayle. A Rotterdam, chez Reinier Leers., 1697. Dans la préface, M. Bayle avertit d’abord que cet ouvrage n’est point celui qu’il avait promis par le Projet publié en 1692. Son premier dessein était, comme nous l’avons vu, de ne rapporter que les erreurs, des dictionnaires et des autres livres, petites ou grandes; mais, ayant appris qu’un simple recueil de fautes dégoûterait les lecteurs, et qu’on voulait de l’historique, il fut obligé d’abandonner cette entreprise.
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« Voici de quelle manière, dit-il, j’ai changé mon plan, pour tâcher d’attraper mieux le goût du public. J’ai divisé ma composition en deux parties; l’une est purement historique, un narré succinct des faits; l’autre est un grand commentaire, un mélange de preuves et de discussion, où je fais entrer la censure de plusieurs fautes, et quelquefois même une tirade de réflexions philosophiques; en un mot, assez de variété pour pouvoir croire que, par un endroit ou par un autre, chaque espèce de lecteurs trouvera ce qui l’accommode. »
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Il ajoute que ce changement avait rendu inutiles la plupart des matériaux qu’il avait préparés, et que c’était là une des raisons qui avaient retardé la publication de l’ouvrage. Une autre raison, c’est qu’il s’était fait une loi d’éviter avec soin toutes matières, qu’on pouvait trouver dans les dictionnaires qui avaient déjà paru ou qu’il prévoyait que l’on trouverait dans ceux que d’habiles gens promettaient. Il en usa de même à l’égard de la Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques de M. Du Pin, et des Additions de M. Teissier aux Éloges des Hommes savants tirés de l’Histoire de M. de Thou. Il. n’avait pas voulu exposer les lecteurs à la nécessité d’acheter deux fois la même chose; mais en même temps il s’étant privé de tous les matériaux les plus faciles à rassembler et à mettre en œuvre. On peut ajouter à ces raisons le changement qu’il fit dans le choix des articles. D’abord il se proposait de donner des articles réels aussi bien que des articles personnels; mais on lui fit connaître que ceux-là, n’étant point historiques, ne seraient pas goûtés ; ce qui le priva encore d’un grand nombre de matériaux. Cependant pour ne pas laisser perdre les articles de l’Hippomanes et du Jour, qui avaient paru dans le Projet, il les mit à là fin de tout l’ouvrage, sous le titre de Dissertations. Il attribua aussi le retardement de cet ouvrage à la faiblesse de sa santé, à l’exactitude qu’il avait observée dans les citations, à la disette où il se trouvait des livres nécessaires, et aux difficultés du style, qui demande beaucoup d’attention pour éviter les équivoques, les vers et les vicieux rapports.

Il alléguait toutes ces considérations pour répondre à ceux qui auraient pu trouver étrange qu’il eût mis plus de quatre années à la composition de ces deux volumes; mais comme d’autres personnes pouvaient au contraire s’étonner qu’il eût pu faire dans cet espace de temps deux si gros volumes in-folio, et croire qu’il s’était trop hâté, il remarque qu’un travail non interrompu peut aller fort loin en peu de temps, et qu’il n’avait point été dissipé par ces récréations qui sont fort ordinaires aux gens de lettres.
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« Je me souviens aussi bien qu’eux, dit-il du distique de Caton :

Interpone tuis interdum gaudia curis, etc.,

Mais je m’en, sers très peu. Divertissements, parties de plaisir, jeux, collations, voyages à la campagne, visites, et telles autres recréations, nécessaires à quantité de gens d’étude, à ce qu’ils disent, ne sont pas mon fait : je n’y perds point de temps. Je n’en perds point aux soins domestiques, ni à briguer quoi que ce soit, ni à des sollicitations, ni à telles autres affaires. J’ai été heureusement délivré de plusieurs occupations qui ne m’étaient guère agréables, et j’ai eu le plus grand et le plus charmant loisir qu’un homme de lettres puisse souhaiter. Avec cela, un auteur va loin en peu d’années, son ouvrage peut croître notablement de jour en jour, sans qu’on s’y comporte négligemment. »

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Après cela, il explique pourquoi il a cité de longs passages d’auteurs grecs, et latins; et pourquoi, au lieu de traduire lui-même, il a souvent employé la version d’Amyot ou de Vigenère. Il ajoute, que les personnes graves et rigides blâmeront apparemment les citations de Brantôme ou de Montaigne, qui contiennent des actions et des réflexions trop galantes ; mais que des gens de mérite, qui prenaient à coeur les intérêts du libraire, avaient jugé que, pour faire rechercher universellement cet ouvrage, il fallait que ceux mêmes qui n’entendaient pas le latin, et qui ne s’embarrassaient point des discussions de théologie et de philosophie, y trouvassent de quoi s’occuper agréablement; qu’on lui avait dit, que, s’il avait trop de répugnance à suivre cet avis, il devait au moins souffrir qu’on fournît de tels mémoires au libraire, et même quelquefois des réflexions dogmatiques, qui excitassent l’attention ; et qu’il avait consenti que le libraire y insérât tous les mémoires qu’on lui enverrait : qu’à l’égard des réflexions philosophiques qu’on avait quelquefois poussées, il ne croyait pas qu’il fût nécessaire d’en faire excuse ; car, comme elles ne tendaient qu’à convaincre l’homme, que le meilleur usage qu’il puisse faire de sa raison est de captiver son entendement sous l’obéissance de la foi, elles ne pouvaient que mériter un remerciement de la part des théologiens.

Il fait ensuite quelques remarques sur la liberté qu’il avait prise de relever les fautes de plusieurs écrivains célèbres, ou de marquer leurs défauts. Il déclare qu’il ne prétend rien diminuer de l’estime qu’ils se sont justement acquise; et, d’ailleurs, que le plupart du temps, il ne fait que rapporter ce que d’autres en disent, et n’est que le copiste des auteurs déjà imprimés.
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« Des deux lois inviolables de l’histoire, dit-il, j’ai observé religieusement celle qui ordonne de ne rien dire de faux; mais pour l’autre, qui ordonne d’oser dire tout ce qui est vrai, je ne me saurais vanter de l’avoir toujours suivie ; je la crois quelquefois contraire non seulement à la prudence, mais aussi à la raison. » Cependant il était très éloigné de croire que cet ouvrage fût exempt de fautes. « Je ne doute point, dit-il, qu’outre mes péchés d’omission qui y sont infinis, il ne m’en soit échappé un grand nombre de commission. Je m’estimerai très redevable à ceux qui auront la bonté de me redresser; et, si je ne m’étais point attendu aux bons avis des lecteurs intelligents et équitables, j’aurais gardé plusieurs années cet ouvrage dans mon cabinet, selon le conseil des anciens, afin de le corriger et le rendre un peu moins indigne des yeux du public ; mais, considérant qu’il me restait des matériaux pour deux autres gros volumes, je me suis hâté de me produire. J’ai compris sans peine que je serais secouru plus utilement et plus à propos, quand on saurait ce qui me manque, et en quoi je manque. J’espère qu’avec ces secours la suite de cet ouvrage sera meilleure qu’elle n’eût été. J’y vais travailler incessamment tandis que l’âge me le permet. Je ne vois rien à quoi je puisse mieux employer ni plus agréablement le loisir dont je jouis, loisir qui me paraît préférable à toutes choses, et qui a toujours paru infiniment souhaitable à ceux qui ont aimé comme il faut l’étude des sciences. »
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Il marque après cela de quelle manière il s’est conduit à l’égard du Dictionnaire de Moréri. Il dit qu’il a passé sous silence beaucoup de sujets; parce qu’ils se trouvent avec assez d’étendue dans cet ouvrage; que, quand il a donné les mêmes articles qui se voient dans le Moréri, il y a été déterminé, ou parce que cet auteur en disait peu de chose, ou parce qu’ayant la vie de quelque personne illustre, il se trouvait en état d’en faire un narré complet, ou parce que, de plusieurs choses détachées et assez curieuses, il pouvait former un supplément raisonnable; qu’il renvoie le lecteur à ce Dictionnaire à l’égard des faits tant soit peu considérables ; que, lorsqu’il a donné le même article que Moréri, il a mis à part dans une remarque les erreurs qu’il a trouvées dans cet auteur mais qu’il n’a point touché à celles qui se rencontrent dans les articles qui ne leur sont pas communs, quoiqu’elles ne soient pas moins considérables ni moins fréquentes dans ces articles que dans les autres; d’où il conclut que son Dictionnaire n’est point destiné à diminuer le débit de l’autre, et qu’au contraire il l’augmenterait, et qu’il en rendrait la lecture plus agréable.

C’est ici le premier et le seul ouvrage où M. Bayle ait mis son nom. Ce n’était point son dessein; il avait dit en toutes rencontres, pendant le cours de l’impression, qu’il ne s’y nommerait point ; et il avoue, à la fin de sa préface, que ses amis s’étaient efforcés en vain de le faire changer de sentiment; mais qu’enfin il avait été obligé de consentir que son nom y parût.
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« Ce n’est point par inconstance mais pour obéir à l’autorité souveraine, que je fais ce que j’ai dit si souvent que je ne voulais point faire. On a trouvé à propos, pour apaiser le différent de quelques libraires, que je me nommasse. Sans cela le sieur Reinier Leers n’eût pu obtenir le privilège dont il avait, à ce qu’il a cru, un besoin indispensable. J’obéis donc aveuglément. »
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Voici le sujet de ce différent. Le sieur Leers ayant prié les États de Hollande de lui accorder un privilège, les libraires qui avaient imprimé le Moréri s’y opposèrent prétendant que le Dictionnaire de M. Bayle était un ouvrage semblable à celui de Moréri ; que cette concurrence était défendue par le privilège que les États leur avaient donné, et qu’elle leur causerait une grande perte. Et, comme ils savaient que M. Bayle ne voulait point se nommer, ils se prévalaient de cet incident pour représenter son Dictionnaire. comme un livre sans aveu. Les États ne laissèrent pas d’accorder, un privilège au sieur Leers, mais à condition que M. Bayle se nommerait dans le titre(64).

En effet, l’ouvrage de M. Baye n’a presque rien de commun avec celui de Moréri. C’est un Dictionnaire d’une espèce nouvelle et singulière. Il y règne une variété infinie. Dans le texte ou le corps des articles, il fait avec beaucoup d’exactitude et de précision l’histoire des personnes dont il parle; mais il se dédommage dans les remarques qui sont au-dessous du texte, et qui lui servent de commentaire. Il donne le caractère de ces personnes, démêle les circonstances de leur vie et les motifs de leur conduite, il examine le jugement qu’on en à fait ou qu’on en peut faire. Il traite des matières très importantes de religion, de morale et de philosophie. Il semble même que le texte ait quelquefois été fait pour les remarques. Les actions ou les sentiments d’une personne obscure et presque inconnue lui donnent occasion d’instruire ou d’amuser agréablement le lecteur. Ainsi plusieurs articles, qui semblent ne rien promettre, sont souvent accompagnés des choses les plus curieuses. Il fait partout la fonction d’un historien exact, fidèle, désintéressé, et d’un critique modéré, pénétrant et judicieux. En parlant des philosophes, il s’attache à découvrir leurs opinions et à faire sentir le fort et le faible.

Persuadé que les disputes de religion, qui ont causé des maux infinis dans le monde, ne viennent que de la trop grande confiance que les théologiens de chaque parti ont en leurs lumières, il prend à tâche de les humilier et de les rendre plus retenus et plus modérés, en montrant qu’une secte aussi ridicule que celle des manichéens leur peut faire des objections sur l’origine du mal et la permission du péché, qu’il n’est pas possible de résoudre. Il va même plus loin : il établit en général que la raison humaine est plus capable de réfuter et de détruire, que de prouver et de bâtir; qu’il n’y a point de matière théologique ou philosophique sur quoi elle ne forme de très grandes difficultés, de manière que, si on voulait la suivre avec un esprit de dispute aussi loin qu’elle peut aller, on se trouverait souvent réduit à de fâcheux embarras; qu’il y a des doctrines certainement véritables qu’elle combat par des objections insolubles ; qu’il faut alors n’avoir point d’égard à ces objections, mais reconnaître les bornes étroites de l’esprit humain, et l’obliger elle même à se captiver sous l’obéissance de la foi, et qu’en cela la raison ne se dément point, puisqu’elle agit conformément à des principes très raisonnables. Il donne en même temps plusieurs exemples des difficultés que la raison trouve dans la discussion des sujets des plus importants, et le plus souvent il le fait en simple rapporteur. Il tâchait d’inspirer la même retenue à l’égard des matières historique. Il faisait voir que plusieurs faits, qu’on n’avait jamais révoqués en doute, étaient très incertains, ou même évidemment faux ; d’où il était facile de conclure qu’il ne faut pas croire légèrement les historiens, mais plutôt s’en défier et suspendre son jugement jusqu’à ce qu’un examen rigoureux nous ait assurés de la vérité de leurs récits.

Le public fut agréablement surpris de trouver que cet ouvrage surpassait l’idée avantageuse qu’on s’en était faite. Les libraires de Paris, voyant qu’on le demandait avec beaucoup d’empressement, formèrent le dessein de le réimprimer, et demandèrent un privilège à M. Boucherat, chancelier de France. M. Boucherat chargea M. l’abbé Renaudot, auteur de la Gazette, de l’examiner pour voir s’il n’y avait rien contre l’état, ou contre la religion catholique. Cet abbé, au lieu de s’attacher à ces deux points ; dressa un mémoire critique où il dit que cet ouvrage était plein de digressions ; qu’on n’y trouvait aucun système de religion, que M. Bayle n’y citait les pères que pour les tourner en ridicule ; qu’il établissait partout le pélagianisme et le pyrrhonisme ; qu’il avait placé en différents endroits tout ce qui s’était dit ou écrit de plus mauvais depuis cinquante ans contre la religion catholique ; qu’il y faisait partout des éloges des ministres calvinistes pleins de faussetés ; et qu’il trouvait aussi partout de quoi rendre le règne de Louis XIV odieux à l’occasion de la révocation des édits et des plaintes des réfugiés, qu’il y régnait partout une affectation visible de ramasser tout ce qu’il y avait d’odieux et d’infamant sur la personne de nos derniers rois ; et qu’il avait recueilli de propos délibéré plusieurs histoires fabuleuses pour rendre suspecte la conversion de Henri IV ; que dans l’article de François Ier, ils avait une digression très injurieuse contre le roi d’Angleterre, pour donner lieu à établir la possibilité de la supposition du prince de Galles ; qu’il y régnait partout une obscénité insupportable, que M. Bayle n’avait aucune lecture que des livres modernes de religion, et des hérétiques; qu’il n’avait pas la moindre connaissance de l’histoire; que son antiquité et sa littérature roulaient sur des extraits de ce qu’il avait pris dans des traductions françaises, qu’il mesurait ridiculement le moderne avec l’ancien, et comparait abbé de Saint-Réal, avec Cornelius Nepos, lorsqu’il s’agit du mérite de Pomponius. « On peut juger, dit-il, de la capacité d’un homme qui, dans l’extrait de la Vie de Pomponius Atticus, traduit librarii par libraires. » Cet exemple, que l’abbé Renaudot rapportait de l’ignorance de M. Bayle, est une preuve bien marquée de la précipitation du censeur; car M. Bayle avait averti à la marge, qu’il faut entendre par ce mot les copistes et les relieurs, selon la manière d’accommoder les livres en ce temps-là.

On voit pars là quel fond il y avait à faire sur le jugement de cet abbé. Il avait parcouru sans attention le Dictionnaire de M. Bayle, et n’y avait rien vu qu’au travers des préjugés, qu’il avait conçus contre cet ouvrage. Il était d’ailleurs naturellement décisif téméraire, violent et emporté contre les protestants. Il se piquait d’une vaste littérature et d’une profonde connaissance de l’antiquité; mais ceux qui ont examiné ses ouvrages ne conviennent pas que son savoir fût égal à l’opinion qu’il voulait qu’on en eût. On a découvert mille bévues dans son écrit sur l’Origine de la sphère, et montré qu’il n’avait pas entendu les auteurs qu’il copiait(65). Cependant on refusa sur son rapport le privilège que les libraires de Paris demandaient pour réimprimer le Dictionnaire de M. Bayle, et on en défendit même l’entrée en France. C’est ce que M. Bayle souhaitait(66).
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« Je vous, dirai. confidemment, écrit-il à un de ses amis(67), que j’ai une joie très vive de ce que l’on n’a point permis en France l’entrée de mon Dictionnaire. Ce n’est pas par la raison que la défense excitera davantage la curiosité, car nitimur in vetitum. J’ai deux autres raisons, l’une, que si l’on en eût permis l’entrée, les libraires de Lyon l’eussent contrefait et y eussent laissé glisser, mille fautes d’impression. Leur édition eût empêché le débit de celle de. M. Leers et eût multiplié les exemplaires d’une première édition, toujours défectueuse, quand un gros ouvrage a été fait précipitamment, et avec aussi peu de secours de bibliothèques que j’en ai eu. La défense me fait espérer que l’édition unique de M. Leers se débitera, et qu’il en faudra faire une seconde à la correction de laquelle j’emploierai toutes les forces que j’aurai; très petites, je l’avoue, mais enfin je les appliquerai mieux, et j’attends de vos lumières et de vos bons avis de quoi être bien dirigé dans la correction. L’autre raison, encore plus importante, est que, si mon Dictionnaire eût eu l’entrée libre en France, mes ennemis de ce pays-ci, gens factieux et adroits à empoisonner les choses, eussent inféré de là que mon livre ne disait rien en faveur des protestants, ni contre la France : marque, dirait-on, de l’attachement criminel dont on soupçonne l’auteur à la cause de l’ennemi commun du repos de l’Europe. Il m’est donc avantageux que mon Dictionnaire ait été défendu ; néanmoins, quoique je souhaitasse qu’il le fût, je n’ai rien dit qui pût plaire à nos visionnaires. Quand il a été question des affaires de l’Europe, j’ai évité de toucher à rien, et pour et contre; et l’on se plaint même en Angleterre qu’indirectement je condamne la dernière révolution, et que je me déclare trop contre le droit des peuples, en faveur de l’autorité despotique des monarques. »
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M. Bayle critiqua M. Jurieu en plusieurs endroits de son Dictionnaire. Il ne faisait en cela qu’exécuter son plan, qui demandait qu’il relevât les erreurs de fait, ou les faux raisonnements des auteurs dont il avait occasion de parler.
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« J’ai quelquefois, dit-il(68), critiqué mon ennemi avec quelque force. Il en est outré, et cherche tous les moyens imaginables de se venger. Il a eu d’abord des émissaires qui ont déclamé contre l’ouvrage, disant qu’il contient des impiétés, et, après ces criailleries, il a engagé son consistoire à examiner l’ouvrage. J’ai mes réponses toutes prêtes et je ne crains rien pourvu qu’on veuille, je ne dis pas suivre exactement les règles de l’équité, mais s’abstenir seulement de les violer sans pudeur et sans mesure. »
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Les partisans de M. Jurieu s’étant trouvés les plus forts dans le consistoire de Rotterdam, il s’en prévalut pour y faire examiner le Dictionnaire de M. Bayle. Cependant il publia plusieurs extraits des lettres anonymes écrites de Paris, de Londres, de Genève, etc., de quelques villes de Hollande, dans la vue de décrier cet ouvrage. En effet, les auteurs de ces lettres en disaient beau coup de mal; mais la plupart ne l’avaient point lu, et n’en parlaient que par ouï-dire. M. Jurieu joignit le Mémoire de l’abbé Renaudot, et les extraits que M. Bayle avait faits des livres de ce ministre dans les Nouvelles de la République des Lettres, « afin, disait-il, d’opposer les louanges magnifiques que M Bayle lui avait données et à ses ouvrages, aux critiques du Dictionnaire. » Il accompagna le tout de plusieurs réflexions, où il renouvelait ses anciennes calomnies, et faisait de nouveaux efforts pour diffamer M. Bayle, et faire mépriser son Dictionnaire. Cependant il avouait qu’il n’en avait pas seulement lu le titre(69). Il intitula cette compilation: Jugement du Public, et particulièrement de M. Renaudot, sur le Dictionnaire critique du sieur Bayle(70).

M. Bayle publia là-dessus un écrit intitulé : Réflexions sur un imprimé qui a pour titre Jugement du Public, etc. Il dit qu’en publiant cet écrit son principal but était d’avertir le public qu’il travaillait à une défense qui, auprès de tous les lecteurs non préoccupés, serait une démonstration de l’injustice des censeurs ; mais que, cette apologie ne méritant pas la destinée des feuilles volantes qui la plupart du temps ne passent pas la première semaine, qui les a vues paraître, il la gardait pour être mise au commencement ou à la fin d’un in-folio. Par la même raison, ajoute-t-il, on renvoie là presque tout ce que l’on pourrait dire de considérable contre l’écrit qui vient de paraître, et, on se réduit à un petit nombre d’observations faites à la hâte. Il remarque d’abord que le titre de l’écrit de M. Jurieu était trompeur.
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« Ce libelle-là, dit-il(71), est fort mal intitulé : il ne doit avoir pour titre que Jugement de l’abbé Renaudot, commenté par celui qui le publie; car tous les autres juges sont moins que fantômes ; ce sont des êtres invisibles ; on ne sait s’ils sont blancs ou noirs. C’est pourquoi leur témoignage et un zéro sont la même chose… Quelle manière de procéder est-ce que cela : faire consister le jugement du public en de telles pièces ! J’en pourrais produire de bien plus fortes à mon avantage si la modestie le permettait. Outre cela, que de lettres ne pourrais-je pas publier, où mon adversaire est représenté et comme un mauvais auteur, et comme un malhonnête homme ! mais Dieu me garde d’imiter l’usage qu’il fait de ce que les gens s’entre écrivent, en confidence. C’est une conduite que les païens mêmes ont détestée. »
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Il observe que M. Jurieu n’a nommé de tous ses témoins que celui qui était le plus récusable.
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« L’auteur de ce prétendu Jugement du public, dit-il, n’a guère été sage dans la distinction qu’il a faite. Il supprime le nom de tous ses témoins, excepté celui qu’il devait cacher principalement, nom odieux et méprisé dans tous les pays qui font la guerre à la France. Je ne me veux point prévaloir de la préoccupation publique ; je veux bien ne le pas considérer du côté de sa gazette, qui le décrie partout comme un homme habitué à donner un tour malin au mensonge. Je veux le représenter par son beau côté.

M. l’abbé Renaudot passe pour très docte et pour être d’un goût si délicat, qu’il ne trouve rien qui lui plaise. Il ne faut donc rien conclure de son mépris : c est une preuve équivoque. On m’a dit de plus qu’il est fort dévot. Il ne faut donc pas s’étonner qu’il trouve trop libre ce qui dans le fond n’excède point les libertés qu’un honnête homme se peut donner, à l’exemple d’une infinité de grands auteurs. »

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Il ajoute qu’à l’égard des gaietés un peu trop forte qu’on trouve dans son Dictionnaire, il ne doutait point qu’on ne se fût satisfait quand on aurait vu l’apologie qu’il préparait sur ce point-là, et il promettait de retoucher l’article de David de telle manière qu’il ne pourrait plus servir de prétexte aux déclamations de ses censeurs.
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« J’ai déclaré en toute occasion ; dit-il, et je le déclare ici publiquement, que s’il y a des dogmes hétérodoxes dans mon ouvrage, je les déteste tout le premier, et que je les chasserai de la seconde édition. On n’a qu’à me les faire connaître. »
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Il marque ensuite plusieurs faussetés que les auteurs des Extraits avaient débitées au sujet de son Dictionnaire. Il réfute les calomnies et les insinuations malignes de M. Jurieu, et fait voir qu’il se vantait ridiculement de l’avoir réduit à vivre de la pension d’un libraire : il dit qu’il l’avait critiqué sans affectation et l’avait traité sur le même pied que les autres écrivains dont il avait relevé les fautes; qu’il lui avait rendu justice lorsqu’on l’avait censuré mal à propos et que ce n’était pas sa faute s’il n’avait pas eu plus souvent occasion de le justifier; que ce qu’il avait blâmé dans quelques-uns de ses ouvrages n’était pas la même chose que ce qu’il y louait autre fois; qu’il le louait alors de bonne foi, et qu’il l’avait ensuite critiqué avec raison, étant mieux instruit.

A l’égard de M. Renaudot, M. Bayle se contenta de marquer deux ou trois faussetés de fait qui étaient dans son Mémoire, se réservant à l’examiner à fond lorsque cet abbé s’en serait déclaré l’auteur.
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« Si je réfute jamais le Jugement de M. l’abbé Renaudot, dit il, ce ne sera qu’après avoir su qu’il le reconnaît pour sien, tel qu’on vient de l’imprimer, car il est si rempli de bévues, de faussetés et d’impertinences, que je m’imagine qu’il n’est point conforme à l’original : on y a cousu peut-être de fausses pièces à diverses reprises en le copiant. Il avait prévenu une infinité de personnes; mais d’habiles gens, ayant lu mon Dictionnaire, firent cesser bientôt cette prévention. M. l’abbé ne l’ignore point, car il a dit dans une lettre, que je dois être content de l’approbation de tant de gens. Aussi, le suis-je. On s’étonna qu’il eût mis dans son rapport tant de choses inutiles. Il n’était question que de savoir si mon ouvrage choquait l’Église romaine, ou la France. On ne lui avait point demandé si j’ai lu les bons auteurs ou si je mets en balance les anciens avec 1e modernes. Si plusieurs lecteurs l’ont contredit sur le chapitre de mon ignorance, je les en désavoue. Il n’en a pas dit assez, j’en sais bien d’autres circonstances, et s’il veut faire mon portrait de ce côté là, je lui fournirai bien des mémoires. »
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Cette dispute n’eut point de suites, M. De Wit s’intéressa pour l’abbé Renaudot, et fit promettre à M. Bayle de ne point écrire contre lui. M. Bayle tint religieusement sa promesse ; il poussa même la délicatesse si loin, qu’il ne voyait qu’avec peine que je voulais insérer dans les Œuvres de M. de Saint-Évremond la réponse que ce célèbre écrivain avait faite au Jugement de cet abbé.
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« Pour ce qui regarde, m’écrivit-il(72), l’apologie dont M. de Saint-Évremond a bien voulu m’honorer, comme votre amitié pour moi s’est déjà déclarée publiquement, je ne sais si M. l’abbé Renaudot ne me croirait pas coupable d’une infraction indirecte de la trêve que M. De Wit avait conclue entre nous, s’il paraissait dans un ouvrage que vous auriez fait réimprimer quelque chose qui concernât la querelle d’Allemand que cet abbé me fit. Vous savez qu’en publiant des Réflexions sur le Jugement de cet abbé, je promis de l’examiner et de le réfuter plus amplement. Il est sensible plus qu’homme du monde et, quoiqu’il soit savant, il craint les démêlés littéraires. Il veut bien jouir de la liberté de critiquer de vive voix, mais sans avoir la nécessité d’en venir aux discussions de plume. Feu M. De Wit, son grand ami m’exhorta très fortement à la paix, et me témoigna être fâché des Réflexions que j’avais publiées. M. Leers, qui a beaucoup d’obligations à cet abbé, qui lui rend en toutes rencontres de bons offices, en reçut une lettre qui marquait qu’il n’entrerait qu’à regret dans des démêlés de cette nature. En un mot, par déférence pour M. de Wit, et par complaisance pour M. Leers, et considérant tout ce que l’abbé alléguait pour ses excuses, je consentis, haïssant naturellement les guerres littéraires de personne à personne, que M. De Wit nous fît convenir de mettre en oubli le passé, et qu’il ne fût plus parlé de ce différent. J’ai observé ma parole avec la dernière, exactitude ; car il n’y a pas un seul mot dans la seconde édition de mon Dictionnaire qui porte la moindre marque du souvenir du Jugement de l’abbé. Je laisse, monsieur, à votre discrétion à décider si en insérant la Réponse de M. de Saint-Évremond on ne donnerait pas lieu à l’abbé de dire que ce que je ne faisais pas par moi-même, je le faisais par un ami, en renouvelant la mémoire du procès. »
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M, de Saint-Évremond avait lu le Dictionnaire de M. Bayle avec beau coup de plaisir; il se divertit à faire cette Réponse, qui contient une raillerie fine et délicate(73).

1698.

La première impression du Dictionnaire de M. Bayle étant presque toute vendue, on songea à en donner une seconde édition. Elle fut commencée le 26 de mai 1698.

M. Jurieu avait publié son prétendu Jugement du Public pour porter les compagnies ecclésiastiques à condamner le Dictionnaire de M. Bayle. Il fit présenter ce libelle au synode, qui se tenait alors à Delft; mais le synode n’y fit aucune attention. Le consistoire même de Rotterdam garda beaucoup de modération. M. Bayle fut ouï, on lui communiqua les remarques qu’on avait faites sur son Dictionnaire ; on déclara qu’on était content de ses réponses, et on l’exhorta d’instruire le public de tout ce qui s’était passé dans cette affaire. C’est ce qu’il fit dans une feuille volante intitulée: Lettre de l’auteur du Dictionnaire historique et critique à M. le D. E. M. S.(74) au sujet des procédures du consistoire de l’Église wallonne de Rotterdam contre son ouvrage. La voici :
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« J’apprends, monsieur, par votre dernière lettre, qu’il a couru divers bruits fort opposés les uns aux autres, touchant ce qui s’est passé au consistoire de l’Église wallonne de Rotterdam, lorsque l’affaire que j’y avais au su jet du Dictionnaire historique et critique y a été terminée. Vous ne pouvez recueillir de tant de discours si différents, sinon que j’ai promis de réformer cet ouvrage dans une seconde édition; mais, cela ne vous contentant point, vous me demandez une instruction un peu plus précise là dessus. Je m’en vais vous satisfaire.

« Vous saurez donc, monsieur, que le consistoire ayant jugé qu’il devait prendre connaissance de mon livre, vu les plaintes que plusieurs particuliers répandaient de toutes parts, nomma des commissaires pour l’examiner. Ces commissaires lurent l’ouvrage, firent des extraits et des remarques, et leur rapport ayant été communiqué à la compagnie, et tous les autres préliminaires réglés, de sorte qu’il ne restait plus rien, que de m’entendre, afin de procéder au jugement, je fus averti de me trouver au consistoire, et j’y comparus au jour marqué. L’état de la question m’ayant été proposé en général, et le premier chef des extraits et des remarques en particulier, on me demanda ce que j’avais à répondre Je répondis que n’ayant point su par où l’affaire serait entamée, je n’avais préparé qu’un discours fort général. Il se réduisait a ces deux points : l’un, que j’avais une infinité dé choses à dire pour ma justification sur chaque sujet de plainte; l’autre, que pour épargner à la compagnie une longue suite de discussions fatigantes, et pour contribuer efficacement à la paix et à l’édification, j’aimais mieux changer dans une seconde édition les choses qui donnaient lieu aux murmures, que d insister sur les moyens de montrer qu’on criait à tort; que j’avais déjà fait savoir au public(75) les dispositions avec lesquelles je travaillais à corriger mon ouvrage, selon les avis que l’on voudrait bien me communiquer; qu’en particulier je déclarais à la compagnie que je profiterais, avec toute sorte de docilité et de respect, des lumières dont elle voudrait me faire part; en un mot que si j’avais avancé des opinions hérétiques ou erronées (ce que je ne croyais pas), je les désavouais et les rétractais, comme je l’avais déjà déclaré dans un écrit imprimé depuis trois ou quatre mois(76).

« Cette réponse ayant été trouvée trop générale, il fut dit qu’on me communiquerait les remarques que la compagnie avait faites sur mon Dictionnaire. Elles me furent communiquées quelques jours après par les commissaires qu’elle nomma ; elles se réduisaient, entre autres à ces cinq chefs.

« I. Les citations, expressions, réflexions répandues dans l’ouvrage, capables de blesser les chastes oreilles.
« II. L’article de David.
« III. L’article des manichéens.
« IV. Celui des pyrrhoniens.
« V. Les louanges données à des gens qui ont nié ou l’existence ou la providence de Dieu.

« Je répondis deux choses comme la première fois : l’une, que je croyais avoir beaucoup de raisons à alléguer pour ma justification sur tous ces chefs ; l’autre, que nonobstant cela, j’étais prêt à ôter du livre les pierres d’achoppement que l’on y trouvait; j’ajoutai que, connaissant à cette heure, par les remarques de la compagnie, où étaient les griefs, je voyais plus clairement les manières de rectifier les choses, et qu’il me paraissait très facile de remédier à tout, soit par des retranchements ou des, changements d’expression, soit par des additions et des éclaircissements. Qu’en particulier je voulais refondre de telle sorte l’article de David, qu’il n’y resterait plus rien qui pût offenser les âmes pieuses, qu’à l’égard du dogme affreux des deux principes, c’est à dire du manichéisme, j’avais suffisamment déclaré combien il me paraissait absurde, monstrueux, contraire non seulement à la religion, et à la piété, mais aussi aux idées les plus distinctes de la raison et de la bonne philosophie; que je m’étendrais davantage sur cela dans la seconde édition, et que, si en qualité d’historien j’avais cru être obligé de rapporter exactement. toute la force des objections des manichéens, j’avais cru, d’autre côté, que cela était sans conséquence, ou qu’il me semblait que je ne faisais qu’étendre ce que nos théologiens les plus orthodoxes disent tous les jours en peu de mots, c’est que l’accord de la sainteté et de la bonté de Dieu avec le péché et la misère de l’homme est un mystère incompréhensible que nous devons adorer humblement, persuadés que puisqu’il est révélé il existe, et obligés d’imposer silence aux difficultés de notre faible raison. Que j’avais assez déclaré sur d’autres matières, et nommément quant à l’existence de l’étendue et du mouvement, que ne pouvoir pas répondre à des objections n’est point pour moi une raison de rejeter une doctrine; que je méditerais de nouveau sur celles des manichéens, et que si je trouvais des réponses, ou si messieurs les ministres du consistoire m’en voulaient fournir, je leur donnerais la meilleure forme qu’il me serait possible. Je répondis la même chose quant à l’article de Pyrrhon; et, pour ce qui est des louanges données aux bonnes moeurs de quelques athées, je promis un éclaircissement qui fera voir comment ces faits-là que j’ai trouvés dans les livres, et que les lois de l’histoire m’ont engagé de rapporter, ne doivent point scandaliser, et ne font en effet aucun tort à la vraie religion.

« Les commissaires ayant rendu compte de cette conférence à la compagnie, il fut question d’avoir par écrit ce que j’avais déclaré de vive voix. Je présentai donc un mémoire où, ayant touché d’abord les deux points généraux de mes réponses verbales, je protestai que je n’avais jamais eu l’intention d’avancer comme mon sentiment aucune proposition qui fût contraire à la confession de foi de l’Église réformée, où Dieu m’avait fait la grâce de naître et dont je faisais profession ; que s’il se trouvait de semblables propositions dans mon ouvrage (ce que je ne croyais pas), il fallait qu’elles s’y fussent glissées à mon insu, et que je les désavouais et les rétractais ; que si j’avais pris à certains égards des libertés de philosopher qui ne sont pas ordinaires, c’était parce que j’avais cru qu’on les excuserait aisément par la considération de la nature de l’ouvrage où je soutenais tout à la fois la personne d’historien et celle de commentateur, sans faire le dogmatique; que le soin que j’avais pris de faire servir les réflexions philosophiques à la confirmation d’un dogme qui est capital dans notre Église et que nous opposons perpétuellement aux sociniens, savoir qu’il faut captiver son entendement à l’autorité de Dieu, et croire ce que Dieu nous révèle dans sa parole, quoique les lumières de la philosophie n’y soient pas toujours conformes; que ce soin, dis-je, m’avait fait espérer que tous mes lecteurs protestants seraient plutôt édifiés qu’offensés de mes commentaires ; que j’étais bien fâché que l’événement n’eût pas répondu à mon espérance; et que si j’avais prévu l’effet de la liberté que je prenais, je m’en serais abstenu soigneusement ; que pour remédier au passé, je rectifierais ces endroits dans une seconde édition, et que j’aurais de grands égards pour les remarques que la compagnie m’avait fait communiquer. J’ajoutai a cela les déclarations particulières que j’avais faites verbalement à messieurs les commissaires, touchant l’article de David, celui des Manichéens, etc.

« Sur ce mémoire, la compagnie dressa un acte avec les réflexions et les modifications qu’elle jugea à propos, et ce fut là, monsieur, la conclusion pacifique de cette affaire. Elle témoigna souhaiter que, sans attendre la seconde édition qui pourrait traîner en longueur, je fisse imprimer quelque chose qui fît savoir au public les sentiments que j’avais exposés dans mon mémoire. J’y acquiesçai sans répugnance, et je m’acquitte aujourd’hui de cette promesse ; il n’a pas tenu à moi que je ne m’en sois plus tôt acquitté. Je suis, monsieur, votre., etc. »(77)

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M. Jurieu, chagrin de ce que le consistoire ne s’était pas prêté à sa passion fit tous ses efforts pour l’engage à reprendre cette affaire. Le consistoire avait été changé au commencement de 1698. Il se flattait d’y trouver plus de docilité. On nomma en effet des commissaires, mais ils ne jugèrent pas à propos de rien changer dans ce qui avait été déjà arrêté : leur examen se réduisit à quelques remarques sur la feuille volante que M. Bayle avait publiée. Le consistoire approuva leur rapport et déclara que cet écrit avait paru plus tard qu’on ne l’espérait(78); que M. Bayle ne l’avait point envoyé à la compagnie ; que le nombre des exemplaires qu’on en avait imprimé était trop petit ; que M. Bayle ne s’était pas assez étendu sur ce que la compagnie avait exigé de lui, et n’avait pas fait connaître qu’il s’y était soumis sans réserve ; qu’ainsi elle aurait été en droit de lui demander davantage, mais qu’elle se contenterait de lui représenter ces choses verbalement, et de l’exhorter à corriger la seconde édition de son Dictionnaire sur les remarques qu’elle lui avait communiquées et de profiter des avis qu’elle lui avait donnés ; qu’on en dresserait un mémoire ou l’on pourrait ajouter de nouvelles remarques, et que, comme M. Jurieu, avait été fort maltraité par M. Bayle dans cet ouvrage, on exhorterait M. Bayle à se conduire à l’avenir avec plus de modération, tant dans la seconde édition que dans les autres livres qu’il publierait, « la compagnie n’ayant pu voir qu’avec douleur qu’on eût eu si peu de ménagement pour un pasteur dont le ministère et les travaux avaient été et étaient encore en singulière édification à l’Église. » On nomma des commissaires pour dresser ce mémoire, et on les chargea de le communiquer à M. Bayle. On y fit entrer ce qui regardait M. Jurieu. On y ajouta aussi quelques remarques, et entre autres choses on y exhorta M. Bayle « à prendre garde de ne pas réfuter légèrement ce que nos théologiens ont dit de certains papes vicieux, puisque, s’il pouvait alléguer quelques conjectures, pour la défense de ces papes sur certains faits, on pouvait lui opposer de fortes raisons pour leur condamnation, et qu’il était injuste de prendre sans nécessité le parti de séducteurs qui ont fait tant de mal à l’Église, et de vouloir faire passer nos auteurs pour des accusateurs téméraires. » Cette affaire n’alla pas plus loin, et M. Jurieu put porter le consistoire à se prêter davantage aux désirs de vengeance dont ce ministre était animé. (79)

1699.

M. Bayle publia en 1699 une troisième édition de ses Pensées diverses sur les comètes. Il supprima l’avertissement de la seconde et en mit un autre, où il explique d’abord pourquoi le style de cet ouvrage est celui d’un catholique romain, soit qu’il s’agisse de religion, soit qu’il s’agisse d’affaires d’état. Il marque ensuite ce qui lui avait donné occasion d’écrire ce livre, le dessein qu’il avait de le faire imprimer à Paris, et les autres particularités que j’ai rapportées. Il remarque encore qu’il avait promis, que cette édition serait augmentée d’un grand nombre de nouvelles preuves et de nouvelles réponses aux difficultés; cependant, qu’elle était tout à fait conforme à la seconde, sans addition ni diminution. La raison qui l’avait engagé à n’y rien ajouter, c’est, dit-il, que l’ouvrage n’étant déjà que trop semblable aux rivières, qui ne font que serpenter, il n’eût pu y joindre de nouvelles digressions sans en rendre la lecture très ennuyeuse : cette considération l’avait obligé de réserver ses Additions pour un nouveau volume, qui serait imprimé à part dès qu’il serait plus avancé dans la composition du Dictionnaire critique, à quoi il continuait de travailler.
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« Si je renvoie, ajoute-t-il, la partie à ce temps-là, c’est qu’ayant examiné tout de nouveau les difficultés qu’on se peut former sur le parallèle que j’ai établi entre le paganisme et l’athéisme, il m’a semblé qu’on les peut résoudre toutes par les principes que j’ai posés, et par l’application des réponses que j’ai déjà employées. Il n’y a donc rien qui presse. »
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Cette nouvelle édition s’était faite pendant qu’il travaillait à la révision et à la réimpression de son Dictionnaire. Lorsqu’elle fut achevée il n’eut plus rien qui le détournât d’un travail qui augmentait tous les jours, et qui ne lui donnait pas un moment de relâche.
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« Je ne serais pas excusable, écrivait-il à M. Marais(80), d’avoir tardé si longtemps à vous écrire, si je n’étais extraordinairement occupé, tant à la révision de mon Dictionnaire, dont on fait une seconde édition, qu’à la correction des épreuves. A peine puis-je suffire à ces deux occupations, et c’est un bonheur pour moi que la troisième édition de mes Pennées sur les Comètes soit achevée, pour me laisser un peu de loisir. J’en ai relu toutes les feuilles avant qu’on les imprimât et, quoique je n’y aie fait aucune addition, mais seulement quelque petit changement au style, cela n’a pas laissé de me faire perdre assez de moments. »
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Cette édition est divisée en deux volumes. On joignit au second tome une seconde édition de l’Addition aux Pensées diverses sur les Comètes, qui avait paru et 1694.

Dans ce temps-là, M le Clerc, déguisé sous le nom de Théodore Parrhase, donna un ouvrage intitulé : Parrhasiana, ou Pensées diverses sur des matières de critique, d’histoire, de morale et de politique, dans lequel il avait un article qui concernait M. Bayle. Celui-ci avait établi, dans son Dictionnaire, que les manichéens pouvaient faire aux théologiens chrétiens des difficultés au sujet du mal moral et du mal physique, qu’il n’était pas possible de résoudre par les lumières de la raison. M. le Clerc soutint, au contraire, que le système d’Origène abandonné de tous les chrétiens, suffisait pour lever ces difficultés, et réfuta le manichéen de M. Bayle, sous le personnage d’un origéniste, ajoutant que « si un homme de cette sorte peut réduire un manichéen au silence, que ne feraient pas ceux qui raisonnent infiniment mieux que les disciples d’Origène(81) ? » Du reste il déclara qu’en répondant aux objections manichéennes, il ne prétendait faire aucun tort à M. Bayle, qu’il ne soupçonnait nullement de les favoriser.
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« Je suis persuadé, dit-il, qu’il n’a pris la liberté philosophique de dire, en bien des rencontres, le pour et le contre, sans rien dissimuler, que pour donner de l’exercice à ceux qui entendent les matières qu’il traite, et non pour favoriser ceux dont il explique les raisons. On doit prendre les difficultés qu’il propose pour des objections qu’il est permis de faire, dans un auditoire de théologie et de philosophie, où, plus on pousse une difficulté, plus elle fait d’honneur à ceux qui la peuvent résoudre. C’est une justice qu’il a droit de demander à ses lecteurs et qu’on ne lui peut refuser. Pour moi, continue-t-il, je la lui accorde très volontiers; mais je crois pouvoir demander à mon tour qu’il me soit permis de répondre à ses objections, sans que l’on fasse aucune application odieuse à la personne, des réponses qui ne regardent que les difficultés. »
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1700.

L’année suivante, la princesse Sophie, électrice douairière d’Hanovre, et l’électrice de Brandebourg sa fille, depuis reine de Prusse, eurent la curiosité de voir la Flandre et la Hollande. Ces princesses, moins illustres par l’élévation de leur rang que par leur savoir et leurs lumières, étaient l’admiration de toute l’Europe. Elles honoraient, les savants d’une bienveillance particulière, aimaient à s’entretenir avec eux, et leur faisaient souvent des questions très embarrassantes. M. Bayle leur était parfaitement connu par ses ouvrages : le désir de voir la Hollande s’était augmenté par le plaisir d’y connaître personnellement un philosophe si célèbre. Après avoir parcouru la Flandre, elles étaient à peine arrivées à Rotterdam(82), qu’elles envoyèrent prier M. Bayle de les venir voir. Mais il était fort tard, et M. Bayle était au lit, accablé d’une violente migraine : il leur fit témoigner le regret qu’il avait de n’être pas en état de leur aller rendre ses respects. Ces princesses partirent le lendemain pour la Haye sans avoir vu M. Bayle, que son indisposition retenait chez lui, mais M. le comte de Dhona ayant fait connaître à M. Basnage, qui était allé à la Haye, le désir que leurs altesses avaient de voir M. Bayle, M. Basnage l’en informa. Il vint, et fut reçu des deux princesses avec beaucoup de distinction. La princesse Sophie s’entretint longtemps avec lui en particulier ; elle lui fit plusieurs questions, et ils se jetèrent sur de grandes matières. Pendant ce temps-là, M. Basnage entretint l’électrice de Brandebourg qui lui parla avec beaucoup d’estime de M. Bayle et de ses ouvrages, qu’elle portait toujours avec elle. Ils demeurèrent avec M. le comte de Dhona, par ordre de leurs altesses. Ces princesses voulurent les mener à Delft ; mais M. Bayle apporta quelque retardement au départ, et on se sépara a la Haye(83).

Suite de la Vie de Bayle

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
NOTES

Note_1Additions aux Pensées diverses sur les comètes, etc., p. 18, 19.

Note_2 Ce sont les jours ordinaires que les consistoires s’assemblent.

Note_3 Voyez dans le Dictionnaire, l’article Coménius, t. V.

Note_4 Voyez l’article Coménius, t. V, remarque (M).

Note_5M. Basnage de Flottemanville, M. de Bauval; etc.

Note_6Nouvel avis, etc., p. 65 Voyez aussi l’article Comenius, tome V.

Note_7 Cet avis est daté du 2 de juin 1692.

Note_8 Lettre du 28 d’août 1692.

Note_9Cabale chimérique, pag. 217, de la 2e édition.

Note_10Mercurius reformatus, or The New Observator, vol. 3, num. 7.

Note_11Dernière conviction, etc., p. 34.

Note_12 M. de la Bastide.

Note_13An appendix to Mercurius reformatus, etc., p. 13.

Note_14 Voyez son éloge dans l’Histoire des ouvrages des savants, décembre 1704, art. XIV, p. 548.

Note_15 Voyez la Revue de l’Histoire de M. Bayle, etc., dans le recueil imprimé à Amsterdam en 1716, sous le titre d’Histoire de M. Bayle et de ses ouvrages, etc., p. 182 et suiv.

Note_16 Cette dissertation été publiée dans le recueil intitulée Histoire de M. Bayle, etc., p. 297 et suiv. M. de la Bastide m’en donna une copie qui est plus exacte que celle qu’on a imprimée.

Note_17Examen de l’Avis aux réfugiés, p. 24.

Note_18 Lettre à M. Constant, du 24 d’octobre 1690, p 339.

Note_19 Lettre à M. Rou du 17 de février 1686, p. 251.

Note_20 Lettre à M. Constant, ubi supr., p. 339, 340.

Note_21 Lettre du 19 d’août 1707.

Note_22 Mémoire manuscrit de M. Basnage.

Note_23Lettre de M. l’abbé d’Olivet au président Bouhier, p. 1 et 2 de la 2e édition, imprimée à Paris, 1730, in-12.

Note_24 Dans la préface de sa Réponse à l’Avis aux réfugies.

Note_25 M. de la Chapelle, pasteur de l’église wallonne de la Haye.

Note_26 « Il faudra, dit M. Jurieu, justifier les réfugiés qui sont à Londres, et répandus dans toute l’Angleterre, qui sont à Berlin, en Brandebourg, en Hesse, en Suisse, dans toute l’Allemagne et à Genève; car je n’entends point parler que dans tous ces lieux il paraisse de ces livrets qu’on appelle des libelles. La province de Hollande est le seul théâtre où l’on voit paraître tous ces écrits. » Examen de l’Avis aux réfugiés, p. 67, 68.

Note_27Examen de l’Avis, p. 13.

Note_28Chimères démontrée, préf., p. cix, cx.

Note_29 Voyez l’article Coménius, t. V, rem. (K).

Note_30 (Q.) Voici quelques-uns de ses exploits. Il s’érigea en inquisiteur de la foi, et attaqua plusieurs ministres français, dont la plupart étaient réfugiés en Hollande. Il les accusa de socinianisme, et les dénonça aux synodes. Tout leur crime était d’avoir des sentiments de modération; mais la tolérance était, selon lui, la plus grande de toutes les hérésies. C’est par là qu’il persécuta cruellement M. Huet*(a). Il dénonça comme hérétiques, ou fauteurs d’hérétiques, M. de la Conseillère, ministre de Hambourg, M. Jaquelot, M. Papin, etc. M. Papin était neveu de M. Pajon, et avait les mêmes sentiments que lui sur les matières de la grâce*(b). Il les défendit contre M. Jurieu, dans un ouvrage qui a pour titre Essais de théologie, etc. M. Jurieu résolut de le perdre. Il prit pour prétexte un petit livre de M. Lapin, intitulé La foi réduite à ses véritables principes, et renfermée dans ses justes bornes. Cet ouvrage tendait au même but que celui de M. Dhuisseau*(c), c’est-à-dire, à réunir les chrétiens en les ramenant aux principes fondamentaux de la religion, et à leur inspirer un esprit de tolérance sur les matières controversées. Il fut publié sans la participation de M. Papin. Le manuscrit s’en trouva dans le cabinet d’un homme distingué par son rang et son mérite*(d), il fut mis entre les mains de M. Bayle, qui ajouta deux pages au commencement, et le fit imprimer en 1687, sous le titre qu’on vient de voir*(e). M. Jurieu fit condamner ce livre, par le synode, et persécuta si violemment M. Papin, qu’il le força de retourner en France, et de se jeter entre les bras de M. l’évêque de Meaux. M. Bayle en parle dans une de ses lettres à M. Minutoli.
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« Vous savez, dit-il*(f), que Papin s’est révolté, ce qu’il n’aurait pas fait si la réfutation qu’il a faite d’un livre de notre faux prophète ne l’eût exposé à la persécution violente de ce fanatique, qui, ne pouvant disconvenir des contradictions et des sophismes dont Papin l’avait convaincu, se vengea en écrivant partout, qu’on se gardât bien de donner de l’emploi au sieur Papin; que c’était un dangereux hérétique, etc. Papin eut beau chercher du pain en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, il y trouva partout la porte fermée par les menées de son ennemi. Ainsi la faim le fit retourner en France, où il a remis à M. l’évêque de Meaux les lettres que M. Burnet lui avait écrites en approbation d’un livret intitulé, La foi réduite à ses véritables bornes*(g). »
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Lorsque M. Jurieu se trouvait dans l’impossibilité d’accuser d’hérésie ceux à qui il voulait du mal, il tâchait de les rendre suspects au gouvernement, et les représentait comme des malintentionnés. Il soupçonna M. le Gendre, ministre à Rotterdam, d’être auteur d’un écrit sur les petits prophètes du Dauphiné, et, sur ce soupçon, il l’accusa devant son consistoire d’entretenir des correspondances en France, et d’avoir une haine secrète contre l’état; mais M. le Gendre lui en demanda réparation, et déclara qu’il le tenait pour un calomniateur et un malhonnête homme. Cette déclaration fut mise par écrit, signée et livrée au consistoire. M. Jurieu recula autant qu’il put; mais M. le Gendre le pressa sans quartier, et il fut forcé à acquiescer honteusement. Son accusation fut lacérée en sa présence, et de son consentement*(h). Sa haine s’étendait jusque sur les parents et sur les amis de ceux qu’il haïssait, quoiqu’ils n’eussent jamais rien eu à démêler avec lui. Il les dénonçait aux ministres d’état comme des traîtres, et des espions de la France. Sans respect pour la confiance qui fait le lien de la société civile, il publiait dans ses libelles tout ce qu’on lui rapportait ou qu’on lui écrivait; et lorsqu’il avait pris en aversion ceux qui avaient été ses amis il employait contre eux ce qu’ils lui avaient dit en confidence.

Voici encore quelques traits du portrait de M. Jurieu : c’est M. de Bauval qui le peint.
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« M. Jurieu, dit-il, a jeté en tous lieux le trouble et la division. Sa main a toujours été contre tous, et celle de tous contre lui. La discorde entra avec lui dans l’académie de Sedan. Il la partagea en brigues et en cabales. Ceux qui présagèrent ce que l’on devait attendre de lui, par sa première démarche lorsqu’il fut installé dans la chaire de Rotterdam n’ont point mal auguré. Il prêcha sur ces paroles : Oh ! que les pieds de ceux qui annoncent la paix sont beaux ! et en descendant de chaire il intenta procès à son collègue pour le pas ; il eut pourtant la confusion de succomber dans cette querelle de préférence et de vanité. Depuis quelques années M. Jurieu a mis tout en combustion, parmi nous; son esprit vain et ambitieux a porté partout le flambeau de la guerre. Il a divisé la nation française, que les communs malheurs de leur fuite devraient avoir réunie; il tâche de cantonner, pour ainsi dire, son parti. Les haines qu’il sème, et qu’il nourrit avec tant de soin sont autant de barrières pour les tenir séquestrés. Il s’est érigé en inquisiteur général pour acquérir de la gloire aux dépens de la réputation de ses frères. Il se comporte en évêque universel. Il a armé les églises les unes contre les autres; et par les querelles dont il a été l’auteur il a ravalé et abaissé la gravité et la dignité des assemblées ecclésiastiques. D’un côté, l’on a vu les membres du synode d’Amsterdam et de Leyden se plaindre devant le publie que ces deux compagnies, engagées par Jurieu, avaient commis des iniquités, et, qui pis est, des faussetés que l’on n’a pu excuser jusqu’à présent ; et de l’autre, M. Jurieu, mal satisfait du synode de Ziriczée, adressa un imprimé plaintif à MM. les états, où il accuse cette assemblée de violence, d’oppression, de toutes sortes d’excès, et d’avoir entrepris de violer toutes les lois fondamentales de la liberté de l’église et de l’état. Rien n’avilit davantage les compagnies, que ces accusations réciproques, qui les décrient et les déshonorent. M. Jurieu est la cause originaire de tous ces désordres; il accuse, il frappe à droite et à gauche. Il déclare que les conseils de ses amis, qui lui remontrent qu’il devrait laisser le monde en repos, sont des conseils de la chair et du sang*(i). Il ne prend plus la plume que pour faire des libelles diffamatoires, et il n’a pas plus tôt mis les armes bas, qu’il les reprend à la première occasion. Il est toujours l’agresseur et le poursuivant; il emploie le fer et le feu pour exterminer, tout ce qui ne reconnaît point, son empire despotique; il appelle à son aide la fraude et la calomnie, et sous les étendards de la religion il irait volontiers extirper, à la façon de l’interdit, tout ce qui refuse de plier les genou devant lui. Assurément M. Jurieu a fait à un bon nombre de fugitifs un nouveau genre de persécution, peut-être plus sensible que celle qui les a chassés de leur patrie. Il leur a ravi le repos qu’ils étaient venus chercher dans l’exil, et pour comble de leur malheur et de leurs misères, ils ont trouvé dans leur propre nation un injuste oppresseur, qui, sous d’autres noms, leur fait éprouver les iniquités du zèle furieux contre lequel ils cherchaient un asile. »
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*(a) Voyez ci-dessus remarque (G).
*(b) Voyez ci-dessus remarque (C).
*(c) Voyez ci-dessus remarque (C).
*(d) Lettre de M. Papin à M. Jurieu, insérée dans la Lettre pastorale aux fidèles de Paris, d’Orléans et de Blois, etc., p.6.
*(e) Préface du livre de M. Papin, intitulé Les deux voies opposées en matière de religion, etc., p. xj, xij, de l’édition de Liège, 1713.
*(f) Lettre du 11 de novembre 1692, pages 474, 475.
*(g) L’évêque de Meaux a inséré deux de ces lettres dans son VIe avertissement aux protestants, intitulé: l’Antiquité éclaircie sur l’immutabilité, et sur l’égalité des trois personnes, l’état présent de la religion protestante contre le tableau de M. Jurieu; Paris, 1691; in-4°, p. 823.
*(h) Bauval, Considérations sur deux sermons de M. Jurieu, etc., p. 30, 31 et 37.
*(i) Apologie du sieur Jurieu, p 95, col. 2.

Note_31 Voyez la Chimère démontrée, p. 307 et la Réponse à l’Apologie de M. Jurieu, par M. de Bauval, p. 8.

Note_32Éloge de M. Bayle.

Note_33 Voyez l’avis du libraire, imprimé au revers du titre du Projet et fragments, etc.

Note_34 L’avis du libraire est daté du 5 de mai.

Note_35 Au commencement de l’article Hippomanes, voyez la note, t. XV.

Note_36 Lettre du 29 de juin 1693, p. 510.

Note_37 Lettre du 5 de novembre 1693, page 537, 538.

Note_38 Le 2 de novembre.

Note_39 Lettre à M. Minutoli, du 8 de mars 1693.

Note_40 Lettre du 14 de septembre 1693, page 521, 522.

Note_41 Tiré d’un Mémoire de M. Basnage.

Note_42Éloge de M. Bayle.

Note_43 Lettre du 8 de mars 1694, page 541.

Note_44 Voyez l’article Guiscard, t. VII, rem. (C).

Note_45 Psaume cxxxix, vs. 21, 22.

Note_46 Évangile selon saint Matthieu, ch. V, v. 44.

Note_47 C’est une feuille volante de trois pages et demie in-4°, en deux colonnes, menu caractère. Elle est datée du 2 de mars 1694.

Note_48Nouvelle hérésie dans la morale, etc. p. 2, col., 1.

Note_49Nouvelle hérésie dans la morale, etc. p.4.

Note_50 C’est un écrit d’environ 8 pages in-8°, menu caractère.

Note_51Considérations sur deux sermons de M. Jurieu, etc.

Note_52Examen de la théologie de M. Jurieu, etc., t. II, p. 812.

Note_53 Dans les éditions posthumes du Dictionnaire critique, il y a une longue digression sur cette dénonciation, à la fin de l’article Zuérius Boxhornius, tome XV.

Note_54Additions aux Pensées diverses sur les comètes, etc., p. 25, 26. Nouvel avis au petit auteur des petits livrets, à la préface, et aux pages 46 et suivantes.

Note_55Addition aux Pensées diverses, dans l’avertissement.

Note_56 Lettre à M. de Bruguière, capitaine, du 29 novembre 1694.

Note_57 Voyez la lettre à M. Constant, du 22 d’août 1696, p. 570.

Note_58 Lettre du 9 de janvier 1696, p. 576.

Note_59 Voyez les lettres à M. Constant, du 4 juillet 1697, p., 654q ; et à M. Coste du 14 juillet 1697, p., 660, 661.

Note_60 Lettre à M. le D. E. M. S., du 7 de juillet 1698, p. 712 et suivantes.

Note_61 Lettre du 31 de mai 1696 P. 588, 589.

Note_62 Le duc de Shrewsbury, secrétaire d’état.

Note_63 Mémoire MS. de M. Basnage.

Note_64 Cette condition est exprimée dans le Privilège.

Note_65 Voyez les remarques de M. des Vignoles, sur cet écrit de l’abbé Renaudot : Bibliothèque germanique, t. V, art. XI, p. 153 et suivantes.

Note_66 Voyez la lettre à M. Janiçon, du 11 de février 1697, p. 625, 626.

Note_67 Lettre de M. ***, du 13 de mai 1697, p. 642, 643.

Note_68 Lettre à M. Constant, du 4 de juillet 1697, p. 654.

Note_69Je vous avoue que je n’ai pas lu le livre, ni même le titre. Jugement du Public, etc., p. 28.

Note_70 In-4°, p. 47.

Note_71Réflexions sur un imprimé qui a pour titre Jugement du Public, etc., p. I. [Voyez ces Réflexions, tome XV.]

Note_72 Lettre du 7 de mars 1702, p. 867 et suiv.

Note_73 Cette petite pièce fut insérée dans 1e première édition des Oeuvres de M. de Saint-Évremond, imprimée à Londres en 1706, 2 volumes in-4°, et elle se trouve dans toutes les éditions suivantes.

Note_74 Il m’a été impossible d’expliquer ces initiales, elles sont restées en blanc dans les éditions séparées des Lettres, ainsi que dans les Oeuvres diverses. (Beuchot).

Note_75 Dans les Réflexions sur un imprimé qui a pour titre, Jugement du Public, etc., § 3.

Note_76Réflexions sur un imprimé qui a pour titre, Jugement du Public,

Note_77 Cette lettre est datée du 6 juillet 1698, et, dans l’édition des Lettres, contient le post-scriptum que voici :
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« Puisqu’il me reste de la place, je vous éclaircirai une chose qui vous a fait quelque peine, et qui a donné lieu à une contestation dont vous m’avez écrit amplement les circonstances. Vous m’avez fait savoir, monsieur, qu’un gentilhomme, fort prévenu en ma faveur, se trouva bien interdit lorsqu’on lui montra, en bonne compagnie, ce qu’il soutenait ne pouvoir être dans mon Dictionnaire. Quelqu’un avait dit, en sa présence, qu’il ne comprenait pas bien pourquoi j’avançais comme une chose certaine, qu’Adam mourut au lieu où Jérusalem fut bâtie depuis, et qu’on l’enterra sur une montagne voisine qui a été appelée Golgotha. Il fit plusieurs réflexions sur ce passage, et il conclut que rien n’est plus difficile aux auteurs que d’être uniformes. Ceux, disait-il, qui se mettent le plus en possession de n’affirmer rien qu’ils ne puissent prouver démonstrativement s’oublient quelquefois, et assurent d’un ton décisif les choses les plus douteuses. Le gentilhomme prit feu, et s’offrit de parier tout ce qu’on voudrait, qu’il ne m’était pas échappé une telle faute. La dispute s’échauffant, on fit apporter mon Dictionnaire, et l’on montra à toute la compagnie la page 96 du premier volume, col. 2, vers la fin. On le fit témoin oculaire de ce qu’il niait, et il fut extrêmement surpris; et soutint néanmoins qu’il se souvenait de n’avoir pas vu cela dans l’exemplaire dont il s’était servi. On se moqua de cette exception, on le somma de faire venir cet exemplaire, et la chose ne lui étant pas possible, il se vit ranger au nombre des parieurs attrapés.

« Vous voulez, monsieur, que je vous rende raison de cette affaire: un auteur plus sensible que moi vous rappellerait d’abord le

Infandum regina jubes renovare dolorem

mais j’irai tout droit au fait. Vous saurez donc qu’il y a un certain nombre d’exemplaires du premier volume, et d’une partie du second, qui ont été réimprimés sans que j’aie vu les épreuves. Il fallut faire cette seconde impression afin d’égaler les exemplaires ; car on avait fait tirer un plus grand nombre depuis la lettre P jusqu’à la fin que l’on n’avait fait auparavant. La réimpression se fit avec une promptitude incroyable; je ne pus y avoir l’oeil, et les correcteurs n’eurent pas le temps de bien faire leur devoir. De là est venu que plusieurs oublis des imprimeurs n’ont pas été réparés. Le passage cité ci-dessus en est un exemple; car voici ce que j’avais dit, et ce qui se trouve dans la plupart des exemplaires : Qu’il nous suffise de savoir que les pères ont cru fort communément que le premier homme mourut au lieu de Jérusalem, etc, [C’est ce qu’on lit dans cette édition au tome I.]

« Vous voyez donc que le gentilhomme n’a pas eu tort, et que les remarques de l’autre sont très mal fondées.

« Il y a de semblables fautes des imprimeurs qui ont introduit des obscénités et de faux raisonnements dans mon ouvrage, que l’on croira pouvoir m’imputer avec raison, et dont je suis néanmoins très innocent. En voici un exemple : Dans les exemplaires dont j’ai revu les épreuves, il y a à la page 335 du Ier vol., col. 2, ligne 9: Le règne de Tullus Hostilius est enfermé entre la première année de la 27e olympiade et la première année de la 35e. [Voyez dans cette édition tome II.] Mais dans les autres exemplaires on ne trouve que ceci : Le règne de Tullus Hostilius est enfermé entre la première année de la 35e. Monstrueux discours! Je ne dis rien des chiffres et des noms propres que ces gens là, le fléau né des auteurs, ont brouillés et défigurés. Je me pourvois ici contre eux et contre l’avantage que mes critiques en voudraient tirer. »

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Bayle, dans la note (4) de l’Avertissement de la seconde édition ci-dessus donne une indication plan générale pour reconnaître les exemplaires de la réimpression ; mais cette indication cependant ne peut être juste qu’autant que l’assembleur ou le brocheur aura eu l’attention de ne pas mêler les feuilles des deux tirages.

Note_78 Le consistoire avait travaillé à cette affaire depuis le 3 de novembre 1697, jusqu’au 7 de janvier 1698. L’écrit de M. Bayle ne parut que six mois après; il est daté du 6 de juillet 1698.

Note_79 On trouvera â la suite de ces mémoires les Actes du consistoire de Rotterdam concernant le Dictionnaire de M. Bayle.

Note_80 Lettre du 7 de septembre 1699, page 763, 764.

Note_81Parrhasiana, tome I, page 304.

Note_82 Le 26 octobre 1700.

Note_83 Mémoire MS. de M. Basnage.