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PARIS, DESOER, LIBRAIRE, RUE CHRISTINE, 1820, 16 volumes. | Table de Bayle | Index Voltaire | Études sur Voltaire | LA VIE DE M. BAYLE
Au commencement de l’année 1689, il parut une brochure
intitulée: Réponse d’un nouveau converti à la lettre
d’un réfugié; pour servir d’addition au, livre de dom Denys
de Sainte-Marthe, intitulé Réponse aux plaintes des protestants.
Suivant l’imprimé à Paris chez Étienne Noël;
à la place de Sorbonne. 1689(205).
Le
père de Sainte-Marthe, bénédictin de la congrégation
de Saint-Maur, avait publié à Paris en 1688 un livre intitulé:
Réponse
aux plaintes des protestants touchant la prétendue persécution
de France; où l’on expose le sentiment de Calvin, et de tous les
plus célèbres ministres, sur les peines dues aux hérétiques.
Il prétendait que les réformés se plaignaient injustement
des rigueurs exercées contre eux, puisqu’on aurait dû les
traiter beaucoup plus vigoureusement, si on avait suivi les lois des premiers
empereurs chrétiens, et les maximes des réformateurs qui
enseignent qu’on doit faire mourir les hérétiques. Il leur
reprochait aussi d’avoir pris les armes pour la défense de leur
religion, et il accusait les protestants en général d’être
portés à l’indépendance et ennemis du pouvoir monarchique.
La Réponse d’un nouveau converti, qui sert d’addition à
cet ouvrage est datée de Paris le 20 de décembre ; et la
Lettre d’un réfugié est datée d’Amsterdam le du même
mois. Le réfugié, qui s’était retiré en Hollande,
après une longue prison, rappelle au nouveau converti les disputes
qu’ils avaient eues, particulièrement sur le brûlement de
Servet, et sur la prise d’armes des réformés: Il dit, que
son ami le renvoyait toujours au livre du père de Sainte-Marthe;
et il ajoute qu’au lieu de s’engager dans la discussion de tous ces faits,
« il aima mieux employer son temps à l’oraison et à
la méditation des excellentes promesses que Dieu faisait aux réformés
dans l’Apocalypse; » mais que, depuis son arrivée en Hollande,
il avait eu occasion de consulter les plus habiles du parti qui lui avaient
donné ces quatre réponses au sujet de Servet :
Pour ce qui regarde la prise d’armes des sujets opprimés pour cause de religion, il dit que des gens très habiles, et très pieux l’ont assuré qu’elle était licite lorsque les sujets n’avaient pour but que de se procurer la liberté de suivre les lumières de leur conscience, prêts en toute autre chose à donner des marques de leur fidélité à leur souverain: qu’ainsi les réformés ne doivent pas avoir honte de ce que leurs pères avaient pu dire et faire à cet égard. Il lui envoie les deux dernières Lettres pastorales de M. Jurieu, et l’exhorte à rentrer dans l’église protestante. .
Le nouveau converti commence sa réponse par la critique d’une des pastorales, et ensuite il examine les quatre réponse, qu’on avait fournies au réfugié, touchant Servet; il les réduit à ces quatre question : .
Le nouveau converti prend la négative sur toutes ces questions; et, en réfutant la seconde, il réfute en même temps ce que M. Bayle dans sa Critique générale, et M. de Jurieu, dans son Apologie de la Réformation, avaient répondu à M. Maimbourg sur le sujet de Servet, et que M. Jurieu, dans ses Pastorales, et M. Roux, dans sa Séduction éludée, avaient répondu, sur le même sujet à l’évêque de Meaux. Jusques ici il garda beaucoup de modération; mais il attaqua violemment les protestants dans la suite de cet écrit intitulé : Réflexions sur les guerre civiles des protestants, et la présente invasion de l’Angleterre. Il dit que la révolution d’Angleterre ne l’a point surpris, parce qu’il sait de quoi est capable une religion accoutumée à porter les peuples à la révolte. Il ajoute que cet événement est une apologie de la conduite des princes qui ont purgé leur royaume d’une telle secte, et que la promptitude de ce changement, dont les protestants s’applaudissent, est un témoignage que la crainte d’être opprimés par les catholiques n’a point été le ressort de cette affaire; qu’on n’a détrôné le roi Jacques, que parce qu’il n’avait pas voulu épouser les passions des ennemis de la France, jaloux de sa prospérité; mais que toutes les ligues formées contre Louis XIV ne faisaient qu’augmenter sa gloire, et agrandir, partout l’idée de son pouvoir formidable ; il soutient que les princes catholiques ont donné de plus grands exemples de tolérance que les protestants. Il insulte à tout le corps des réfugiés sur les hautes espérances de quelques-uns, qu’il représente attendant, comme les juifs, un Messie, qui subjuguerait les rois papistes, et irait faire son entrée triomphante dans. Rome. Il trouve qu’il y a de la vanité aux Français réformés à regarder leur parti en France comme s’il était tout le parti protestant, et la ruine de leurs temples comme celle de toute la religion protestante. Il les accuse de se repaître de visions, de songes, et d’explications chimériques de l’Apocalypse, comme si l’édit de Nantes avait été le but et l’objet principal des oracles du Saint-Esprit, dans ce livre sacré. Enfin, il les accuse d’être animés de l’esprit de rébellion et de satire, et atteints d’une maladie invétérée et incurable, de se soulever d’un côté contre leurs légitimes souverains, et de l’autre de remplir toute la terre des plus infâmes calomnies qui se puissent imaginer. A la tête de ce petit livre, il y a un avis du libraire de Hollande, où l’on dit que l’auteur de cette réponse l’avait envoyée de Paris, in-4°, à celui de la lettre; qu’on ne doute point que M. Pélisson n’y ait eu beaucoup de part, encore, que le style en soit différent du sien, parce que c’est à un de ses intimes qu’a été écrite la lettre qui y a donné lieu. On ajoute qu’un très habile auteur travaillait incessamment à une réplique, où l’on verrait l’une des plus délicates questions de morale, et surtout pour ce temps-là, traitée avec tous les agréments et la fidélité possibles, et qu’on espérait de la distribuer dans peu de mois. M. Bayle parle de cet écrit dans une de ses lettres
à M. Roux.
M. Bayle parlait ainsi d’après l’avis du libraire: mais tout ce qu’on y disait n’était qu’un jeu. Cet écrit n’avait pas été imprimé à Paris(208), et on ne vit point paraître la réplique que le libraire promettait. Si on le regarde comme une suite du Commentaire philosophique, on croira sans doute que M. Bayle en est l’auteur. Il est naturel de supposer qu’ayant vu avec douleur que ce commentaire, destiné à combattre l’intolérance de l’église romaine, avait été représenté par les ministres comme un livre pernicieux, il ait, sous le personnage d’un nouveau converti, employé la voie de la récrimination pour les forcer à se déclarer pour la tolérance, ou à donner gain de cause aux controversistes catholiques. D’ailleurs, il est visible que l’auteur en veut particulièrement à M. Jurieu, le principal fauteur de l’intolérance: il se moque de ses explications de l’Apocalypse, et des espérances chimériques dont il repaissait les réfugiés. Il l’a aussi en vue dans cette espèce de digression, qu’on trouve à la fin, sous le titre de Réflexions sur les guerres civiles des protestants, etc., comme il serait facile de le faire voir. Cependant on regarda cet écrit en Hollande comme
venant de M. Pélisson(209). On se le persuadait
d’autant plus aisément, qu’on savait qu’il avait beaucoup travaillé
aux conversions, et publié quelques traités de controverse
sous le titre de Réflexions sur les différents de la religion.
M. Jurieu ne balança pas à lui attribuer cette Réponse(210)
;
et sur ce qu’on accusait les protestants de soutenir qu’il était
permis de se servir du glaive pour punir les hérétiques,
il dit qu’on verrait bientôt quelle serait leur conduite à
cet égard.
Cette menace était fondée sur le système prophétique de M. Jurieu(212) (H). Il avait trouvé dans l’Apocalypse que la persécution des réformés en France cesserait en 1689, et que la réformation serait établie dans tout le royaume par l’autorité même du roi. On voyait déjà en France, disait-il, des prodiges et des miracles qui étaient les avant-coureurs de ces événements(213) (I). Si quelqu’un, doutait de ces prétendus miracles, il le mettait au rang des impies et des profanes(214) (K). C’est par là que M. de Bauval encourut son indignation(215), et que, M. Bayle ralluma son animosité et sa haine(216). Mais la suite fit voir qu’il s’était trompé, et il crut alors que la réformation ne pouvait être rétablie en France que par la force des armes(217) (L). C’était sa dernière ressource : il tourna toutes ses vues de ce côté-là. Dans ses écrits, il préparait les peuples à cette grande révolution(218) (M). Il s’attacha à prouver que l’autorité des souverains vient des peuples, et qu’il y a un pacte mutuel entre le peuple et le souverain(219). Il soutint qu’on pouvait défendre sa religion par les armes(220). Il fit aussi l’Apologie de la révolution d’Angleterre, et du roi Guillaume(221) que l’on attaquait violemment dans plusieurs: libelles publiés en France(222) (N). On vit encore paraître d’autres ouvrages sur ce sujet, composés par des réfugiés. Il se trouva même quelques personnes qui, abusant de la liberté que l’on a de faire imprimer en Hollande, publièrent des écrits romanesques et satiriques contre Louis XIV, contre le roi Jacques, et contre la reine son épouse ; mais ces libelles n’étaient goûtés que de la plus vile populace, et la plupart n’étaient pas écrits par des réfugiés. Au milieu de cette guerre d’auteurs politiques et satiriques,
on vit paraître sur la fin du mois d’avril 1690 un livre intitulé
: Avis important aux réfugiés sur leur prochain retour
en France, donné pour étrennes à l’un d’eux en 1690,
par’ M. C. L. A. A. P. D. P. A Amsterdam, chez Jacques le Censeur,
1690. Ce livre était écrit en forme de lettre à un
ami, datée de Paris, le 1er de janvier 1690. Dès l’entrée,
l’auteur raillait les réfugiés sur les espérances
qu’ils avaient conçues de voir des événements extraordinaires
en 1689.
Après cela, il félicitait son ami sur les dispositions favorables qu’on disait être dans d’esprit du roi de France pour le rétablissement des réformés, et l’assurait qu’en général tout ce qu’il avait de plus raisonnable dans les trois ordres du royaume approuverait qu’on leur laissât une honnête liberté. .
Sur le premier point qui regarde les écrits satiriques il se plaint amèrement de tant de libelles pleins d’injures, et de contes scandaleux dont le public était inondé et où les réfugiés paraissaient, dit-il, ne respirer que la vengeance. Il les impute à tout le corps des réfugiés, parce qu’il ne les avait pas désavoués publiquement. Il remonte même jusqu’à leurs ancêtres et les accuse d’avoir introduit la licence des libelles diffamatoires. Il soutient que cet acharnement satirique est toujours la marque infaillible de l’hérésie, et fait voir combien la médisance est opposée à l’esprit du christianisme. Il rappelle les réfugiés à la patience des premiers chrétiens, et il oppose à l’intempérance de leur plume la modération des catholiques d’Angleterre, réfugiés en France et des écrivains français. Il n’épargne pas l’empereur, ni même le pape, parce qu’il n’était pas ami de la France. Cependant, il se représente comme plein d’amour, de charité et de compassion pour les réfugiés: il proteste qu’il ne leur a parlé si fortement que pour les porter à s’amender et à faire un désaveu public de leurs satires. C’est ainsi qu’il adoucit l’amertume de ses reproches et de ses insultes. Il passe ensuite aux écrits séditieux, et comprend sous ce nom tous ceux où l’on soutenait « que les souverains et les sujets s’obligent réciproquement et par voie de contrat à l’observation de certaines choses, de telle manière que si les souverains viennent à manquer à ce qu’ils avaient promis, les sujets se trouvent par là dégagés de leur serment de fidélité et peuvent s’engager à de nouveaux maîtres, soit que tout le peuple désapprouve le manquement de parole de ces souverains, soit que la plus nombreuse et la plus considérable partie y consente. » Il prétend que c’est sur ce fondement que les réformés ont appuyé toutes leurs guerres civiles et qu’ils établissent leurs maximes séditieuses. Il combat vivement cette doctrine, se servant de la manière de disputer que l’on appelle inductio ad absurdum, et soutient avec beaucoup de chaleur le dogme de là souveraineté absolue des rois. Il ramasse tous les reproches que M. Arnaud dans son Apologie pour les catholiques et d’autres controversistes, avaient faits aux protestants, touchant les principes de Buchanan, de Junius Brutus et de Pareus, et exhorte les réfugiés à faire quelque chose qui montrât qu’ils n’étaient point infectés de ces hérésies politiques. Il met la mort de Charles Ier, roi d’Angleterre, sur le compte des presbytériens, et reproche à l’église anglicane d’avoir abandonné la saine doctrine de la soumission due aux souverains, qu’elle avait défendue avec tant de zèle, pour passer dans le dogme presbytérien de la justiciabilité des monarques. Enfin il représente les protestants, et particulièrement les réfugiés, comme des séditieux qui portent partout la rébellion et l’anarchie, et déclare que les princes ne sauraient compter sur leur fidélité. Tontes ces invectives sont suivies d’une espèce
de digression intitulée: Réflexions sur l’irruption des
Vaudois. Il avoue que les Vaudois ont été traités
injustement, mais il soutient qu’ils sont inexcusables d’être entrés
les armes à la main dans leur pays, et d’avoir fait la guerre à
leur prince, ce qui lui donne occasion de revenir au pouvoir absolu des
souverains. Après cela vient la conclusion.
Il reprend encore cette matière, et fait ensuite plusieurs réflexions sur la campagne de 1689, qui tendent à relever la grandeur de la France et la gloire de Louis XIV. De là il passe à la révolution de Siam dont on était fort content en Hollande, à cause de l’échec que la France y avait reçu. Il dit que les controverses des protestants étaient empirées depuis quatre ou cinq ans, surtout à l’égard de leurs guerres civiles; et il met en opposition la fidélité des catholiques français pour Henri IV, et celle des protestants anglais pour Jaques II. Il permet à son ami de publier cette lettre et d’y faire les changements qu’il jugerait à propos. Il finit par une prière très dévote et par des voeux pour la conversion de son ami au catholicisme; mais « si l’heure, ajoute-t-il, n’est pas encore venue pour cet heureux changement, fasse le ciel qu’au moins vous soyez revêtu des sentiments que tout honnête homme doit avoir pour sa patrie ! » Si on compare cet Avis aux réfugiés avec l’article: de la Réponse d’un nouveau converti à la lettre d’un réfugié, intitulé Réflexions sur les guerres civiles des protestants, on y trouvera une grande conformité, mêmes sentiments, mêmes reproches, mêmes insultes. L’un n’est, pour ainsi dire, que le prélude ou l’ébauche de l’autre. On a suivi les mêmes idées et travaillé sur le même plan, mais d’une manière assez différente pour faire douter que ces deux écrits viennent de la même main. Dans l’Avis, les matières sont plus étendues, plus ornées, plus attachantes ; le style est plus correct, plus vif, plus véhément. Ce livre est précédé d’une préface
dont l’auteur, réfugié à Londres, est aussi zélé
protestant que celui de la lettre paraît ardent catholique : il dit
que cet écrit le surprit extrêmement dès la lecture
des premières pages; que c’était l’ouvrage d’un de ses anciens
amis, avocat de titre, mais qui s’était moins occupé au barreau
qu’à la lecture des livres de controverse ; qu’il doit lui rendre
ce témoignage qu’il avait hautement désapprouvé les
dragonneries,
et qu’il ne comprenait pas pourquoi il l’avait choisi pour le rendre dépositaire
d’un tas d’indignités versées sur le papier avec la dernière
aigreur, tant contre tout le corps des protestants, que contre ceux, qui
avaient cherché, hors de France, leur cruelle marâtre et non
pas, à proprement parler, leur patrie, un asile pour y servir Dieu
selon la pureté de la foi.
Il ajoute qu’il a résolu de faire à cet ancien ami une réponse si vigoureuse, qu’il se repentirait de l’avoir si durement et si malignement provoqué, mais que l’on connaîtrait bien mieux la justice de son ressentiment, si on voyait cet écrit tel qu’il l’avait reçu, qu’il en avait retranché une infinité d’endroits d’un emportement inouï, et n’avait conservé que certaines choses qu’il se proposait de discuter et de réfuter exactement dans la réponse qu’il préparait. Il donne le plan de cette réponse, et ajoute qu’en attendant qu’elle parût, il avait jugé à propos de publier cet écrit, afin que ses frères sussent sur quel pied on les regarde et quelles réflexions empoisonnées, on fait contre eux, espérant que quelqu’un prendrait la plume pour faire heur apologie, en ne s’arrêtant qu’au gros de ces deux points, les écrits satiriques et les écrits séditieux, pendant qu’il épluchera les autres articles par le menu, et qu’il n’y laissera rien qu’il ne réfute amplement et fortement. Il invite l’auteur des Lettres sur les matières du temps à le faire, et dit qu’il y est d’autant plus intéressé, qu’on l’a mis au rang des auteurs qu’on traite de satiriques. .
Il rend compte des changements qu’il a faits dans l’écrit de son ami, et finit par l’éloge du roi Guillaume, favori de Dieu. .
Il ajoute que les princes les plus animés contre la religion protestante, que la très auguste maison d’Autriche dont le zèle pour sa religion est assez connu, et tous les princes catholiques d’Allemagne, ont applaudi à cette bienheureuse révolution, et qu’elle était visiblement un ouvrage miraculeux de la providence, qui avait confondu et le conseil de France et celui de Jacques II: puisque, y ayant une infinité de moyens de traverser puissamment cette entreprise, ils avaient pris précisément la seule route qui la rendait immanquable. L’Avis aux réfugiés fut imprimé
secrètement à la Haye. On y fit d’abord plusieurs réponses.
M. Tronchin du Breuil justifia les réfugiés dans ses Lettres
sur les matières du temps(223). M. de
Bauval fit voir dans son journal(224) combien les
plaintes de cet auteur étaient injustes et déraisonnables;
et M. Coulan, ministre réfugié à Londres(225),
répondit
plus au long dans un ouvrage intitulé: La Défense des
réfugiés contre un livre intitulé Avis, etc.(226).
Voici
le jugement que M. Bayle fit de ces réponses, dans un ouvrage publié
en 1691. Après avoir désigné l’Avis aux réfugiés,
il
ajoute(227)
:
On a fait quelques autres réponses là cet ouvrage(228) (O). M. Bayle lui-même avait dessein d’y répondre; mais à peine eut-il travaillé deux ou trois jours, qu’il fut arrêté par des difficultés qui l’obligèrent à consulter un des ministres nommés pour l’examen des livres. La lettre qu’il lui écrivit, est si curieuse et, si importante pour faire connaître les véritables sentiments de M. Bayle, que, quoiqu’elle ait déjà paru dans la Bibliothèque raisonnée(229), je n’ai pas cru pouvoir me dispenser de l’insérer ici. Je la donne d’après l’original qu’on m’a fait la grâce de m’envoyer(230).
M. de Bauval donna dans son journal du mois de mai 1690, l’extrait d’une lettre de l’auteur de l’Avis aux réfugiés(231). .
Et dans le mois de février 1691, il publia l’extrait d’une lettre de Paris, qui portait que cet ouvrage était sous la presse. « On réimprime actuellement ici, disait l’auteur
de cette lettre(232), l’Avis aux réfugiés
avec privilège du roi. L’auteur qui s’était tenu clos et
couvert, à cause de diverses choses qui ne pouvaient qu’irriter
M. l’archevêque de Paris et le père de la Chaise, a trouvé
moyen de faire sa paix, en ajoutant ou diminuant ce qui pouvait leur déplaire.
En effet, il s’imprimait avec privilège du roi, daté le 20
d’octobre, et on en vit les deux premières feuilles en Hollande
le mois de mars suivant(233).
On
retrancha la préface de la première édition, et on
y substitua cet avis au lecteur.
Mais cette édition fut interrompue par la mort du libraire. On la reprit quelques mois après, et elle fut achevée d’imprimer, le 9 de décembre 1692, avec un nouveau privilège du 19 de septembre dont voici l’exposé : . On ne parlait plus en Hollande de l’Avis aux réfugiés; cet écrit était tombé dans l’oubli(234), lorsque M. Jurieu s’avisa tout d’un coup, au mois de janvier de l’année 1691(235), de faire dire à M. Basnage qu’il regardait M. Bayle comme l’auteur de ce libelle, et qu’il fallait qu’il sortît des sept provinces. M. Basnage tâcha de lui faire prendre d’autres sentiments, mais il ne fut point écouté. M. Bayle dit alors à M. Basnage qu’il avait eu dessein de répondre à cet écrit, et que, pour convaincre M. Jurieu de son erreur, il allait reprendre son travail. Il pria en même temps M. Basnage d’assurer M. Jurieu qu’il était prêt de s’éclaircir avec lui sur ce sujet et d’aller satisfaire à tous ses doutes(236). Tout cela n’apaisa point M. Jurieu. La haine qu’il avait conçue depuis longtemps contre M, Bayle s’était changée en fureur. Il crut avoir trouvé une occasion propre à le diffamer. S’il avait été le maître, il lui aurait fait perdre la vie. « Puisqu’il n’était pas en mon pouvoir, dit-il(237),de faire tomber sur lui toute la peine qu’il méritait, au moins ai-je voulu l’exposer à l’infamie publique. » C’est dans cet esprit que M. Jurieu travailla à un Examen de l’Avis aux réfugiés, où d’abord il s’attacha à en découvrir l’auteur. Après avoir loué la forme du livre, il entreprit de faire voir que l’auteur du livre et celui de la préface n’étaient qu’une seule et même personne; que cet auteur était protestant et en Hollande, et que la préface faite, pour le cacher l’avait découvert. Enfin,, il le caractérisa d’une manière qu’on voyait facilement qu’il voulait désigner M. Bayle, quoiqu’il ne se hasardât pas de le nommer. Mais, quand il fallut rendre raison de ce qui pouvait avoir porté, M. Bayle à écrire cet ouvrage, il, se trouva extrêmement embarrassé. .
Après cela, M. Jurieu entreprend de découvrir le véritable but de l’auteur. Il dit que cet auteur, .
Il avoue que ce voile « l’aurait arrêté et tenu en suspens sans la préface(241). » Cependant il ne croyait pas que cet auteur fût aussi animé contre la religion protestante qu’il semblait l’être. .
Il ne croyait pas même qu’aucun motif d’intérêt l’eût engagé à écrire en faveur de ces princes. .
Mais il ne rendait cette justice à l’auteur que pour le rendre plus ressemblant à M. Bayle. Il faisait la même chose en parlant de l’Avis. D’abord il disait de cet ouvrage tout ce qu’il pensait de M. Bayle qui était son objet. Il trouvait que le style en était coulant, facile, égayé; que les figures en étaient naturelles; les métaphores heureuses, les ornements bien choisis et bien placés, qu’il attachait par un charme secret, qu’il était plein d’une littérature agréable, et que l’érudition était fort, bien dispensée(244). Tout cela convenait à M Bayle dans l’opinion publique. Ensuite il disait que cet auteur frappait coup sur coup pour atterrer ses adversaires, et renfermait avec beaucoup d’art, en peu d’espace, tout ce qui s’était jamais dit de plus terrassant contre les réformés; que son livre était le plus pernicieux ouvrage qui eût été fait contre eux depuis la réformation, faisant voir la réformation du côté le plus hideux(245), parce que cela était encore nécessaire pour son but, qui était de rendre Bayle odieux. Mais quand il réfutait le livre, et que, venant à s’échauffer, il oubliait son premier dessein, ce n’était plus qu’un ouvrage si extravagant pour le fonds qu’il ne fallait ni système, ni principe, ni raison, pour en composer un semblable; ouvrage qui était tout superficie, et rien dedans; c’était une petite figure de cire polie et bien peignée, bien assortie de blanc et de vermeil, mais il n’y avait dedans ni chair, ni os, ni nerfs : on n’y trouvait que deux difficultés assez maigres que l’auteur avait engraissées de la fertilité de son imagination et du trésor de ses recueils(246); deux misérables difficultés, tout le reste étant dorure, broderie, invectives, historiettes, reproches et bagatelles, des réflexions hors d’oeuvre et qui ne faisaient pas des preuves(247); ouvrage où il n’y avait point de système(248); c’était un petit recueil du polyanthea et pure pédanterie(249); ouvrage enfin si peu sagement et solidement écrit, que c’était prendre les hommes pour des bêtes qui se laissent mener par le nez et par les oreilles(250). Ses jugements n’avaient d’autre règle que sa passion. Il représentait l’Avis comme un ouvrage formidable, pour pouvoir donner avec plus de vraisemblance à M. Bayle; et il attribuait, à M. Bayle le dessein d’avoir voulu faire l’apologie du roi de France et du roi Jacques, parce que, dans la situation présente des affaires rien n’était plus capable d’aigrir les esprits contre lui. Il y avait alors à Genève un marchand nommé Goudet, peu affairé, mais grand faiseur de projets. Il se mit en tête d’ajuster les différends des princes, et de devenir le pacificateur de l’Europe. Il composa un ouvrage intitulé : Huit entretiens où Irène et Ariste fournissent des idées pour terminer la présente guerre par une paix générale. Ces entretiens contenaient un projet de paix ou le sieur Goudet assignait aux princes et aux états de l’Europe les territoires qu’ils devaient posséder. La France, par exemple, devait garder la Franche-comté, la Flandre conquise, et le Luxembourg; mais il fallait qu’elle rendît tout ce qu’elle avait pris en Catalogne depuis la paix des Pyrénées, et en Allemagne depuis la paix de Nimègue, excepté Strasbourg. Elle devait aussi démolir Mont-Royal, le fort Louis, Huningue et Fribourg: en récompense on lui donnait la ville de Mons et tout le Hainault, et quelques terres qui se trouvaient à sa bienséance. On lui donnait encore la Lorraine, et le duc de Lorraine devait avoir la Servie et la Bulgarie, et Belgrade pour capitale de ses nouveaux états; mais il changea ensuite cet article et lui donna le Brabant et le reste des Pays-Bas appartenant à l’Espagne. La France devait remettre aux Suisses la ville de Fribourg et la forteresse d’Huningue démolies, et l’empereur devait leur céder les quatre villes forestières, le Brisgau et le Sundgau. On cédait encore à la France la principauté d’Orange, le comtat d’Avignon et le Venaissin ; et, en échange, on donnait au prince d’Orange le bailliage de Gex, et au pape un tribu annuel de cinquante mille écus que le duc de Savoie lui paierait en considération de quoi ce duc aurait Casal et Pignerol. On accorderait aux réformés de France un édit perpétuel qui leur assurerait le même liberté de conscience que les catholiques ont en Hollande; mais on ne leur permettrait pas de dogmatiser contre la religion romaine. Les Hollandais auraient tout le commerce des Indes, et la France démolirait quelques places des Pays-Bas qui pouvaient leur donner de l’ombrage. Il voulait que le roi Guillaume fût reconnu roi d’Angleterre, et, que le roi Jacques fût fait roi de Jérusalem et de toute la Palestine. Les princes chrétiens devaient s’unir pour abolir l’empire ottoman L’électeur de Bavière devait être empereur de Constantinople et le comte de Tékély devait avoir Belgrade et les provinces de Servie, Bulgarie, Bosnie, Rascie, Moldavie et Valachie. Ces deux dernières devaient être tributaires de la Pologne. On donnait aux Français l’Égypte, une partie de la Syrie, et l’île de Rhodes « et les avantages que l’on en recueillerait, disait le sieur Goudet(251), c’est qu’aux dépens de l’infidèle on donnerait de l’occupation en des pays éloignés à cette humeur inquiète et remuante des Français, qui ont peine à demeurer dans le repos et d’en laisser jouir les autres, ce qui n’est pas d’une petite conséquence pour l’intérêt général. » Pour rendre la paix perpétuelle, les princes de l’Europe devaient donner tous les ans aux Suisses six cent mille écus pour l’entretien de quarante mille hommes qui seraient toujours prêts à fondre sur celui qui voudrait la rompre; et ces troupe, en cas de besoin, seraient jointes par trente mille hommes que l’empereur et les princes de l’empire entretiendraient sur pied. Le sieur Goudet, admirant la sublimité de son génie dans le projet de paix qu’il avait formé, le communiquait à tous ceux qu’il pouvait engager à le lire. Il en entretint le résident de France, qui s’en moqua(252): mais cela ne le rebuta point. Sachant les liaisons que M. Minutoli, dont il était allié, avait avec M. Bayle, il le pria d’envoyer ce projet de paix, pour savoir « son jugement, aussi bien que celui de plusieurs autres personnes illustres, dans les pays étrangers. M. Minutoli envoya, au mois de septembre 1690 les six premiers entretiens à M. Bayle, sans lui en nommer l’auteur, et lui marqua en même temps que « si l’on ne faisait pas état de bien sauver dans ce projet les intérêts du protestantisme et de ses chers frères les réfugiés, il n’aurait pas seulement daigné jeter les yeux dessus ; mais que celui qui avait la chose en main L’avait assuré que la suite lui ôterait tous les scrupules qu’il pourrait avoir là-dessus. » L’article des réfugiés avait été
réservé pour le septième entretien, qui ne fut point
envoyé à M. Bayle. M. Minutoli le pria de communiquer les
six premiers à M. le baron de Groeben, gouverneur du prince Louis,
frère de l’électeur de Brandebourg, à M. Burnet, évêque
de Salisbury, à M. Hulft, résident des états à
Bruxelles, à M. Frémond d’Ablancourt, et à M. de Bauval;
enfin, il le pria de le faire lire par le plus grand nombre d’habiles gens
et de personnes d’état qu’il serait possible, et de faire savoir
ce qu’ils en penseraient. M. Bayle en fit faire des copies, et les envoya
aux personnes que M. Minutoli avait nommées. On n’en jugea pas fort
avantageusement. « Non seulement on ne trouvait pas l’ouvrage bien
écrit, mais on y trouvait des visions, des idées de république
platonique et de cette république chrétienne dont M. de Sulli
nous a conservé le plan. » M. Bayle ne le lut pas, car, outre
l’aversion extrême, qu’il avait pour la lecture d’un manuscrit, ses
autres occupations, et le peu de cas qu’en firent à qui il l’avait
donné à lire, l’en détournèrent entièrement.
Il fit savoir à M. Minutoli le jugement qu’on en portait, et ajouta
que l’auteur pouvait compter comme une chose certaine que tout plan de
paix générale qui ne dépouillerait pas la France de
tout ce qu’elle avait conquis depuis longtemps, et qui ne l’affaiblirait
pas jusqu’au point de ne pouvoir plus être suspecte à ses
voisins, serait rejeté. Dans le temps, qu’on faisait des copies
de cet écrit, M. Bayle étant entré dans la boutique
du sieur Acher, libraire de Rotterdam, ce libraire
L’écrit de M. Jurieu contre l’Avis aux réfugiés et contre M. Bayle était actuellement sous la presse lorsque les six premiers Entretiens du Projet de paix, imprimés à Lausanne lui tombèrent entre les mains. Cet ouvrage lui était inconnu. .
M. Jurieu fut en effet extrêmement irrité contre ce projet de paix: mais il ne se posséda plus lorsque le sieur Acher lui apprit que cet écrit avait été envoyé depuis longtemps à M. Bayle, et qu’il lui raconta ce qui s était passé entre M. Bayle et lui, au sujet du manuscrit. Toujours plein de visions, et devenu furieux contre M. Bayle, il bâtit un système mille fois plus chimérique que le chimérique projet de paix. Il mit à la tête de son Examen de l’Avis aux réfugiés, un Avis important au public, où il déclara que .
Il ajoutait qu’il y avait à Genève un parti français qui se couvait sous les ombres du résident de France, que dans ce parti il y avait des gens de toute condition et de tout caractère, et cette cabale communiquait avec une autre toute semblable, qui était en Hollande. Que ces deux partis français de Genève et de Hollande communiquaient ensemble, qu’ils avaient un même but, qui était de tirer la France d’affaire par une paix aussi avantageuse quelle le pourrait souhaiter, que leur dessein était de désunir les alliés et d’inspirer aux peuples contre leurs souverains un esprit de révolte qui forçât les alliés à recevoir la paix aux conditions qu’on leur voudrait donner ; et enfin, que ces deux partis ne faisaient rien que de concert avec la cour de France, et par son ordre. Que conformément aux vues et aux instructions de cette cour, M. Bayle, qui était le chef de la cabale du nord avait écrit l’Avis aux réfugiés, et le sieur Goudet, agent de la cabale du sud, avait composé ses Entretiens sur la paix, minutés par le résident, et corrigés à Versailles, lesquels M. Bayle s’était chargé de faire imprimer à Rotterdam, pour les répandre plus aisément dans toute l’Europe, et particulièrement en Hollande et en Angleterre(255). Après cela, il traitait M. Bayle d’impie, de profane, d’homme sans honneur et sans religion, de traître, de fourbe et ennemi de l’état, digne d’être détesté et puni corporellement. Cependant il avouait que l’accusation touchant l’Avis
aux réfugiés n’était fondée que sur de
simples présomption.
Ce qu’il y a de singulier, c’est que pendant qu’il accusait ainsi Bayle de s’être proposé dans cet écrit la ruine des protestants, il lui échappait des aveux qui détruisaient cette action. .
Et à l’égard du Projet de paix, après l’avoir représenté comme un écrit concerté avec la cour de France, et capable de désunir les alliés, il dit que cet ouvrage est plein de visions, et qu’il faudrait être visionnaire pour s’amuser à les réfuter. Mais ces réflexions, qui auraient pu ouvrir les yeux à une personne désintéressée, ne firent aucune impression sur M. Jurieu; il ne cherchait pas à disculper M. Bayle, mais à le trouver coupable. Il s’en prit aussi à M. de Bauval. Il l’accusa d’avoir supposé la lettre qu’il avait insérée dans son journal, où l’on disait que l’Avis aux réfugiés se réimprimait à Paris. Mais, comme les premières feuilles de cette nouvelle édition avaient été vues en Hollande, il prétendit que c’était un artifice dont on s’était avisé pour se mettre à l’abri des soupçons; et que le privilège du roi, qui se trouvait dans la première feuille, était faux. Son écrit contre l’Avis aux réfugiés parut(256) sous ce titre : Examen d’un libelle contre la religion, contre l’état, et contre la révolution d’Angleterre, intitulé : Avis important aux réfugiés sur leur prochain retour en France(257). Cet écrit, comme on l’a déjà dit, était précédé de l’Avis important au public. M. Bayle n’eut pas plus tôt lu cet Avis au public, qu’il « alla dire à M. le grand bailli de Rotterdam que si son accusateur voulait entrer en prison avec lui, et subir la peine qui lui serait due, si lui M. Bayle n’était pas coupable, il était tout prêt à y entrer(258). Il avertit aussi deux des principaux magistrats de Rotterdam, et deux ou trois autres personnes de la Haye également illustres par leur mérite et par leurs emplois, des accusations qui lui étaient intentées par M. Jurieu; les assura que ces accusations étaient fausses, et qu’il ne demandait à l’état que la justice de n’être pas condamné sans être entendu(259). Peut-être aurait-il bien fait de s’en tenir là. M. Jurieu n’aurait jamais osé comparaître contre lui devant les magistrats. Il n’avait aucune preuve juridique à alléguer; on se serait moqué de ses présomptions, et il aurait été déclaré calomniateur. Mais comme il avait dénoncé publiquement M. Bayle comme chef d’une cabale qui conspirait contre l’état, M. Bayle crut qu’il devait se justifier par la même voie. Il intitula sa réponse(260), la Cabale chimérique, ou réfutation de l’histoire fabuleuse qu’on vient de publier malicieusement touchant un certain Projet de paix, dans l’Examen d’un libelle, etc., intitulée Avis important aux réfugiés sur leur prochain retour en France. A Rotterdam, chez Reinier Leers, 1691, in-12. M. Bayle y raconta d’abord ce qu’il avait fait au sujet
d’un Projet de paix, et dit ce que nous avons déjà
rapporté. Il marqua toutes les faussetés que M. Jurieu avait
avancées dans sa narration, et tous les égarements où
il s’était jeté. A l’égard de l’Avis aux réfugiés,
qui faisait le second chef de l’accusation, il avait d’abord résolu
de traiter ce sujet dans un ouvrage à part ; mais ayant considéré
que cet ouvrage pourrait grossir sous sa plume, et ne paraître pas
sitôt, il jugea à propos de donner en attendant un prélude
de réponse. Il convint avec M. Jurieu que l’Avis aux réfugiés
était l’ouvrage d’un protestant; mais il s’engagea à faire
voir, par tout ce que la probabilité a de plus fort, qu’il fallait
que ce livre eût été composé en France. Ainsi,
il réfuta toutes les suppositions que M. Jurieu avait faites pour
montrer, qu’il avait été écrit en Hollande, et que
si l’auteur était à Paris il se montrerait. Il fit voir la
différence qu’il y avait entre la manière d’écrire
de cet auteur et la sienne. Il réfuta les caractères par
lesquels M. Jurieu avait prétendu désigner l’auteur de l’Avis,
pour en conclure que c’était M. Bayle. Il fit voir le ridicule de
ses remarques et de ses chicanes sur la nouvelle édition de cet
ouvrage qu’on faisait à Paris. Il montra que les présomptions
de M. Jurieu ne l’autorisaient point à le dénoncer publiquement
comme traître, impie criminel de lèse-majesté divine
et humaine, et prouva, que pour le gendre coupable il avait employé
la fourberie, la mauvaise foi et la plus noire malice. Il fit voir que
les caractères que M. Jurieu donnait à l’auteur de l’Avis
formaient des présomptions que M. Bayle n’en était pas l’auteur,
incomparablement plus fortes que tout ce qu’il avait allégué
pour prouver qu’il l’était. Enfin, il récapitula les accusations
de M. Jurieu, et les réduisit à dix-huit articles, dont le
dernier était(261) que M. Bayle
ne faisait pas quasi mystère de son athéisme; qu’il n’édifiait
le public par aucune action de religion; qu’il était sans religion
et sans amour pour Dieu, de sorte que sa première divinité
s’appelait Louis XIV.
A ces dix-huit articles il en ajouta encore sept, et déclara que .
Comme ce n’était point ici une de ces disputes qui s’élèvent entre les gens de lettres sur quelque point d’érudition ou de science, mais qu’il s’agissait de l’honneur et même de la vie, si le crime d’état eût été prouvé, M. Bayle ne crut pas devoir ménager son délateur; il le démasqua si bien, que l’orgueil et la fierté de M. Jurieu ne furent pas à l’épreuve d’un si rude coup. Il eut recours au magistrat, et présenta à messieurs les bourgmestres de Rotterdam une requête où il s’était peint d’après nature. La voici: .
Les bourgmestres de Rotterdam prirent un parti conforme à leur équité et à leur sagesse. .
Nous parlerons bientôt de ces libelles. Ce que M. Jurieu avait dit sur la. prétendue cabale
de Genève lui attira l’indignation et le mépris de toute
cette ville. Voici ce qu’un des syndics écrivit là, dessus
à un de ses amis en Hollande(266) :
Voici encore l’extrait d’une lettre écrite par un particulier(267) : .
M. Minutoli écrivit à M. Jurieu une lettre très forte sur le même sujet : .
Il faisait ensuite un détail de tout ce qui s’était passé entre M. Bayle et lui, au sujet du Projet de paix, détail qui était parfaitement conforme au narré que M. Bayle en avait donné dans sa Cabale chimérique, et que j’ai rapporté ci-dessus. Il reprochait à M. Jurieu de ce que, sur des conjectures frivoles, il l’avait placé aussi bien que M. Bayle dans sa prétendue cabale. .
Il l’exhortait à reconnaître son erreur, et à ne pas l’obliger de rendre cette lettre publique pour la justification de M. Bayle. M. Jurieu reçut aussi des lettres de quelques amis
qu’il avait à Genève, qui l’avertissaient de ne faire aucun
fonds sur la cabale de Genève, et de ne pas traiter de chose sérieuse
le projet de paix(269); mais cela ne l’empêcha
pas de publier, à l’insu et malgré la défense du magistrat,
un écrit intitulé: Nouvelles convictions contre l’auteur
de l’Avis aux réfugiés, avec la nullité de ses justifications;
par un ami de M. Jurieu. Première partie. Il écrivit
sous le nom d’un ami, afin de se soustraire à la défense
du magistrat par ce déguisement. Il soutint dans cet écrit
tout ce qu’il avait dit touchant la cabale de Genève et le projet
de paix. Cette première partie fut bientôt suivie d’une seconde,
sous le titre de Dernière conviction contre le sieur Bayle, professeur
en philosophie à Rotterdam, au sujet de l’Avis aux réfugiés,
pour servir de factum sur la plainte portée aux puissances de l’état(270).
Dans
ce dernier écrit, il ne parla plus de cette dangereuse cabale qui
s’étendait du midi au nord, qui avait son centre à la cour
de France, et dont le dessein était de faire soulever la Hollande
et l’Angleterre, de confondre tous les projets des alliés, et de
procurer ainsi à la France la monarchie universelle, et par conséquent
la ruine de la religion protestante. Il voyait qu’il s’était rendu
par là aussi méprisable que ridicule. Ainsi il changea la
question et n’accusa plus M. Bayle que d’avoir voulu faire imprimer un
projet de paix à l’insu de l’état, contraire à ses
intentions et à ses intérêts(271).
A
l’égard de l’Avis aux réfugiés, il ne fit que
répéter et amplifier ce qu’il avait déjà dit
contre M. Bayle; et, au lieu de se justifier des faussetés et des
calomnies que M. Bayle avait réduites à vingt-cinq articles,
il se répandit en injures et en invectives: il osa même nier
que le magistrat lui eût défendu d’écrire aussi bien
qu’à M. Bayle.
Cependant, comme on avait défendu également à l’un et à l’autre de rien publier qui n’eût été examiné par M. Bayer(273), ce magistrat lisant cet endroit du factum fut extrêmement surpris de la hardiesse de M. Jurieu à soutenir le contraire(274). Avant la publication de la Dernière conviction
de M. Jurieu, on vit paraître divers libelles anonymes contre la
Cabale
chimérique, où l’on répétait ses accusations
et où l’on renchérissait même sur lui par de nouvelles
calomnies. Tels étaient: la Lettre écrite à M.
B., prof. en phil. et en hist. à Rotterdam, sur la Cabale chimérique.
C’était une violente déclamation d’un ministre, créature
de M. Jurieu. Remarques générales sur la Cabale chimérique
de M. Bayle, avec une Ière et une 2e Suite de ces Remarques.
On
les attribua d’abord à M. Bazin de Limeville, réfugié
a Rotterdam(275),
mais il protesta qu’il n’y avait
aucune part(276)
; et on apprit ensuite qu’elles
étaient de M. Robethon(277).
M. Bayle fit
imprimer sous le nom d’un ami un écrit de douze pages intitulé
Lettres
sur les petits Livres publiés contre la Cabale chimérique,
où
il informait le public des raisons qui l’empêchaient de répondre
à ces libelles. Il dit que la défense du magistrat lui avait
fait supprimer la réponse qu’il avait promise dans sa Cabale
chimérique; et que tout le monde était persuadé
que M. Jurieu avait faussé la promesse qu’il avait donnée
au bourgmestre, en publiant ses prétendues
Nouvelles convictions.
Il ajoutait qu’il se proposait de répondre a ce dernier libelle
de M. Jurieu, mais qu’il ne jugeait pas à propos d’employer son
temps à réfuter tant d’autres écrits qui ne faisaient
que répéter les mêmes choses, que gloser sur quelque
passage de la Cabale chimérique mal entendu et mutilé,
et que débiter des faussetés avec autant de témérité
que de malignité. Il en donne quelques exemples tirés des
deux écrits dont je viens de parler. Le ministre,, auteur de la
lettre à M. Bayle, voulut répliquer. Il publia un écrit
de vingt-une pages, intitulé Courte réfutation de la Lettre
écrite en faveur du sieur B. pour la défense de sa Cabale
chimérique. Il crut que M. de Bauval était l’auteur de
la Lettre sur les petits livres. Je rapporterai ici une de ses accusations,
la réponse de M. Bayle, et la réplique de l’accusateur; cela
suffira pour donner une idée de ces deux écrits, et du caractère
de leur auteur. Le ministre, après avoir accusé M. Bayle
d’avarice, ajoute(278)
:
Qui pourrait s’imaginer qu’on voulût rapporter un fait avec autant de confiance, sans avoir pris toutes les mesures nécessaires pour s’en assurer ? Cependant écoutons M. Bayle: .
Mais cet auteur n’était pas capable de rougir. Il répondit froidement(280) : .
Voilà quelle était la méthode de ces faiseurs de libelles; ils publiaient sur des ouï-dire tout ce qu’ils pouvaient, recueillir de plus infamant contre M. Bayle, et lorsqu’on les avait convaincus de calomnie, ils disaient qu’ils s’en rapportaient à ce qui en était; et, en cela, ils ne faisaient qu’imiter M. Jurieu, qui remplissait, ses factums d’imaginations fausses et chimériques. C’est ainsi qu’il répéta plusieurs fois que M. Bayle avait demeuré trois ans chez les jésuites de Toulouse, quoiqu’il n’eût jamais demeuré chez eux, et que son séjour à Toulouse n’eût été que de dix-huit mois, comme nous l’avons déjà vu. Il avait des espions partout qui lui écrivaient ou lui rapportaient ce qu’on disait, et qui d’ordinaire le rapportaient infidèlement. On juge bien que ces espions étaient la lie des réfugiés ; il y en avait même de si décriés que quelques-uns de ses partisans en furent honteux. Un de ses amis ne put s’empêcher de lui écrire qu’il se déshonorait par ses liaisons avec un certain ministre réfugié de Londres. M. Jurieu lui répondit: C’est un fripon, il est vrai, mais il est orthodoxe; ce qui fit qu’on’ appelait ordinairement ce ministre le fripon orthodoxe. Il parut encore un écrit de douze pages contre la Lettre de M. Bayle, intitulé : Lettre à Monsieur ***, au sujet d’un libelle, qui a pour titre: Lettre sur les petits livres publiés contre la Cabale chimérique. L’auteur attribue cette Lettre à M. de Bauval avec plus d’assurance que n’avait fait celui de la Lettre à M. Bayle. Du reste, le même esprit se remarquait dans l’un et dans l’autre. Avant que ces trois écrits parussent, M, de Bauval en publia un de huit pages, intitulé : Copie d’une Lettre écrite à M. S.... touchant l’auteur des Remarques générales sur la Cabale chimérique. Après avoir raillé finement l’auteur des Remarques générales, qu’il croyait être M. de Limeville, il rapportait la requête de M. Jurieu et en découvrait tout le ridicule. Il fit aussi quelques réflexions sur l’injuste inégalité que M. Jurieu prétendait qu’on devait mettre entre lui et M. Bayle. La première édition de la Cabale chimérique ayant été bientôt distribuée, M. Bayle en fit une seconde corrigée et fort augmentée. Il mit au revers du titre un petit avertissement où il priait le lecteur de ne pas juger de cet ouvrage par les premiers chapitres, dans lesquels on a dû être sec, et où l’on n’avait pas pu éviter les minuties; mais qu’on trouverait que la suite était un peu plus vive et moins ennuyeuse, si on se donnait la peine de lire tout. Cette édition ne parut pas aussitôt qu’elle eut été achevée d’imprimer. M. Bayle en arrêta assez longtemps la vente, à cause que les bourgmestres de Rotterdam avaient défendu à tous les libraires de cette ville de débiter ce qui s’imprimerait sur cette affaire(281). Mais lorsqu’il vit que M. Jurieu publiait ses factums, il se crut en droit de donner aussi la seconde édition de sa Cabale chimérique. Cependant il ne voulut pas marquer dans le titre qu’elle eût été imprimée à Rotterdam, ni que ce fût une seconde édition corrigée et augmentée. Comme ce titre est un peu différent du premier, je le rapporterai ici : La Cabale chimérique, ou Réfutation de l’Histoire fabuleuse et des calomnies que M. J. vient de publier malicieusement, touchant un certain projet de paix et touchant le libelle intitulé: Avis important aux réfugiés sur leur prochain retour en France, dans son Examen de ce libelle. A Cologne, chez Pierre Marteau, 1691, in-12. Dans cette édition, M. Bayle poussa très vivement M. Jurieu sur l’accusation d’athéisme: il insista sur cet article par tout ce qui en pouvait marquer l’importance ; il somma son accusateur de le prouver ; il employa les 33 141 défis, les insultes, en un mot ce qu’il y a au
monde de plus capable d’imposer à la partie adverse la nécessité
de fournir ses preuves. M. Jurieu, se voyant ainsi pressé, s’adressa
à son consistoire et promit de justifier son accusation ; mais il
s’en désista peu de jours après et s’offrit seulement de
servir de commissaire à la compagnie si elle voulait le charger
de quelques mémoires, ce qui la surprit extrêmement. Il avait
harangué dans le consistoire plus d’une fois contre M. Bayle avec
le dernier emportement, jusques à déclarer qu’il ne voulait
pas plus de réconciliation avec lui qu’avec le diable. Il s’efforça
inutilement de faire casser les actes du consistoire qui portaient, entre
autres choses, qu’il s’était désisté des accusations
qu’il avait intentées contre M. Bayle, touchant la religion, et
qu’il ne pourrait porter en première instance qu’au consistoire
les plaintes qu’il pourrait avoir à faire contre lui. Cependant
il publia un écrit intitulé : Courte revue des maximes
de morale et de principes de religion de l’auteur des Pensées diverses
sur les comètes, et de la Critique générale sur l’Histoire
du calvinisme de Maimbourg, pour servir de factum aux juges ecclésiastique
s’ils en veulent connaître. Il y rapporta quelques endroits de
ces deux ouvrages, et tâcha de faire voir qu’ils portaient à
l’irréligion. Le même jour que cet écrit tomba entre
les mains de M. Bayle, il en publia un, sous ce titre : Déclaration
de M. Bayle, professeur en philosophie et en histoire à Rotterdam,
touchant un petit écrit qui vient de paraître sous le titre
de Courte revue des maximes de morale, etc. M. Bayle fit voir que M.
Jurieu changeait l’état de la question : il le somma de nouveau
de prouver l’accusation d’athéisme, et s’engagea de se justifier
de toute hétérodoxie dès que ce premier et principal
point serait vidé. Il ajouta quelques propositions extraites des
livres de M. Jurieu, pour servir d’addition à celles dont on avait
demandé la condamnation au synode tenu à Leyde au commencement
de mai 1691.
Quelques amis de M. Bayle prirent son parti jusques à écrire en sa faveur. M. de Bauval publia une Lettre sur les différents de M. Jurieu et de M. Bayle, où il démontra qu’à regarder les choses du côté de l’honnête homme, et des devoirs de la société civile, M. Jurieu ne pouvait sauver l’indignité de son procédé envers M. Bayle. Il se défendit ensuite, contre les attaques de M. Jurieu. Nous avons vu que ce théologien l’avait accusé d’avoir supposé dans son journal l’extrait d’une lettre où l’on disait que l’Avis aux réfugiés se réimprimait à Paris. Il revint à la charge dans ses Convictions et lui imputa de nouveaux crimes. Il l’accusa d’avoir publié l’Avis aux réfugiés, et d’être un homme sans religion: il soutint que cet extrait de lettre était faux. .
M. de Bauval le prit au mot. Il le fit sommer par un notaire de nommer deux arbitres, et promit d’en nommer deux autres devant lesquels il représenterait cette lettre ; mais M. Jurieu recula et ne voulut jamais qu’on en vint à l’examen qu’il avait proposé. M. Bayle parle de cet écrit de M. de Bauval dans une de ses lettres à M. Minutoli. .
M. Huet publia aussi un écrit en faveur de M. Bayle, intitulé : Lettre d’un des amis de M. Bayle aux amis de M. Jurieu. Il y relevait plusieurs passages des Nouvelles convictions et des Remarques générales. Ce petit ouvrage est écrit fort sensément et avec beaucoup de modération. M. Jurieu n’excita pas moins de plaintes par ses sentiments hétérodoxes que par son esprit violent et persécuteur. Quelques églises demandèrent aux synodes qu’on examinât ses livres: on dressa une liste des hérésies et des profanations qui s’y trouvaient(285) (P), et on l’envoya au synode qui se tenait à Leyde, sous le titre de Lettre à messieurs les ministres et anciens qui composent le synode assemblé à Leyde, le 2 de mai 1691. Cette dénonciation, jointe aux disputes qu’il avait eues dans les synodes avec plusieurs ministres, l’obligea à publier un écrit intitulé: Apologie du sieur Jurieu, pasteur et professeur en théologie, adressée aux pasteurs et conducteurs des églises wallonnes des Pays-Bas; mais, au lieu d’y justifier sa doctrine, il étala avec beaucoup de faste et d’ostentation les grands services qu’il prétendait avoir rendus à l’Église ; et, après avoir fait son propre panégyrique, il se répandit en injures et en invectives contre les ministres complaignants, et s’y déchaîna de nouveau contre M. Bayle. C’est là qu’il avoue que puisqu’il n’était pas en son pouvoir de faire tomber sur lui toute la peine qu’il méritait, au moins avait-il voulu l’exposer à l’infamie publique(286): et il se plaignait douloureusement de la clémence de l’État. L’écrit de M. de Bauval l’avait piqué jusqu’au vif ; il s’emporta violemment contre lui: et, quoiqu’il eût refusé de s’en tenir aux termes du défi qu’il lui avait fait, il ne laissa pas de soutenir qu’il l’avait convaincu d’être complice de l’Avis aux réfugiés, et qu’il était le principal acteur de la comédie de l’édition de Paris. M. de Bauval publia une Réponse à l’Apologie de M. Jurieu, où il réfuta ses calomnies, et fit voir, qu’il se vantait ridiculement d’avoir été le soutien de l’Église et le champion de l’orthodoxie. Il l’interpella encore publiquement de convenir d’arbitres pour décider de leur démêlé à toute rigueur ; mais il l’interpella inutilement. Dans la suite, M. de Bauval, voyant qu’il ne voulait ni lui faire réparation, ni en venir à un éclaircissement, donna au consistoire de Rotterdam une déclaration par laquelle il protestait qu’il regardait M. Jurieu comme un calomniateur et un malhonnête homme(287). M. Bayle publia une réponse aux derniers écrits de M. Jurieu, sous ce titre: La Chimère de la cabale de Rotterdam, démontrée par les prétendues convictions que le sieur Jurieu a publiées contre M. Bayle. A Amsterdam, chez Henry Desbordes, dans le Kalverstraat. 1691. Cette réponse, écrite sous le nom d’un ami de M. Bayle, contient trois parties. I. La Chimère de la cabale de Rotterdam, démontrée par les Nouvelles convictions qu’un ami de M. J. a publiées, ou Lettre d’un ami de M. Bayle à Monsieur ***. C’est la réfutation du factum publié par M. Jurieu, pour soutenir la Cabale du Projet de paix. Elle finit par la lettre que M. Minutoli avait écrite sur ce sujet à M. Jurieu. II. Remarques sur le Factum de M. Jurieu contre M. Bayle, au sujet de l’Avis aux réfugiés. On ne s’y attache point à réfuter en détail ce que M. Jurieu avait avancé dans sa Dernière conviction ; mais on lui marque une longue liste de choses à prouver, sans quoi ce factum ne pouvait avoir aucune force. III. Une longue préface, où l’on montre la manière de bien juger de quel côté est la victoire dans ce procès. On y faisait connaître le détail de la dénonciation de M. Jurieu et des suites qu’elle avait eues. Cette dénonciation se réduisait à ces trois chefs: la Cabale de Genève, l’Avis aux réfugiés, et le Commerce avec la cour de France. M. Bayle y joignit des Réflexions sur l’Apologie du sieur Jurieu, où il découvrit plusieurs faussetés que M. Jurieu avait avancées, et entre autres celle-ci, que M. Bayle lui était redevable de son établissement à Rotterdam. M. Bayle fit voir que c’était tout le contraire. Dans l’Avis au lecteur, il marquait qu’il y avait longtemps temps que ce livre était composé, hormis les dernières feuilles de la préface, et qu’il aurait paru peu de jours après les prétendues Convictions de M. Jurieu si les imprimeurs avaient été aussi diligents que l’auteur. Il indiquait ensuite le contenu de chaque partie, et faisait quelques réflexions, sur le honteux procédé de M. Jurieu dans toute cette affaire. Au reste, M. Bayle gardait plus de mesure avec M. Jurieu dans cet ouvrage qu’il n’avait fait dans sa Cabale chimérique, comme il le remarque lui-même. M. Bayle publia presque en même temps des Entretiens, sur le grand scandale causé par un livre intitulé la Cabale chimérique. A Cologne, chez Pierre Marteau, 1691. Cet ouvrage contient cinq entretiens. Philodème et Agathon, les deux interlocuteurs, regardent M. Jurieu comme un grand serviteur de Dieu, qui a usé ses forces au service de l’Église, et trouvent fort mauvais que M. Bayle l’ait traité si durement. Ils se rendent compte des conversations qu’ils ont eues avec des cabalistes, rapportent les raisons que ces cabalistes alléguaient en faveur de M. Bayle et la manière dont ils les avaient réfutées. C’est une ironie continuelle sous laquelle on fait le portrait de M. Jurieu, et on justifie M. Bayle sur plusieurs choses. Les mortifications que M. Jurieu avait reçues au
dernier synode(288) : la nécessité
où il se trouvait de préparer des apologies pour le synode
prochain, contre les plaintes qu’on faisait de toutes parts au sujet de
sa doctrine, et le chagrin de voir que, malgré toutes ses oppositions,
M. Basnage, son beau-frère, avait été reçu
ministre ordinaire de l’église de Rotterdam; tout cela le désola
si fort qu’il tomba malade de ses vapeurs au mois de septembre 1691(289).
Il
se trouva hors d’état d’écrire, et trois ou quatre mois se
passèrent sans qu’on vît rien paraître sur sa dispute
avec M. Bayle. Mais enfin son champion, auteur des Remarques générales,
s’avisa à publier un écrit contre
la Chimère de
la cabale, intitulé, Le Philosophe dégradé,
pour servir de troisième suite aux Remarques, générales
sur la Cabale chimérique de M.. Bayle. Les amis de M. Bayle
lui conseillaient de mépriser cet écrit: cependant il crut
qu’il était nécessaire de le réfuter. Voici les raisons
qu’il en allègue à M. Sylvestre.
Pour éclaircir ce fait, je remarquerai que M. Jurieu publia dans sa Courte revue une lettre écrite de Londres, où l’on assurait qu’une personne qui avait étudié avec M. Bayle à Puylaurens, (c’est à dire, M . Sartre, ministre, réfugié à Londres) avait dit que M. Bayle se débaucha à un tel point qu’il se fit papiste et alla même demeurer à Toulouse environ trois ans chez les jésuites; que cette personne lui ayant écrit sur son changement de religion, en reçût une réponse aigre d’un véritable papiste animé déjà par les jésuites; qu’elle le vit ensuite à Genève après sa sortie de Toulouse, et que M. Bayle, se souvenant de sa lettre et de la réponse lui fit des excuses, et le pria de ne pas parler de cette affaire. M. Bayle s’inscrivit en faux contre toutes ces circonstances dans sa Chimère démontrée, excepté son changement de religion. Il nia qu’il eût jamais demeuré chez les jésuites; il sommait l’auteur de la lettre de déclarer le nom de la personne qui prétendait que M. Bayle lui avait fait une réponse aigre, et ensuite des excuses à Genève ; sur quoi l’émissaire de M. Jurieu, auteur de la lettre engagea M. Sartre à en écrire une à M. Bayle où il avouait qu’il avait dit que M. Bayle, « étant à Puylaurens, s’en était absenté ; qu’on avait su quelques jours après qu’il s’était jeté dans le couvent des jésuites de Toulouse ; qu’il lui avait écrit sur ce sujet une lettre telle qu’un jeune homme pouvait la faire dans cette occasion ; et qu’il en avait reçu une lettre fort piquante ; et qu’il avait ajouté à cela qu’environ trois ans après il avait vu M. Bayle à Genève, et, que M. Bayle lui fit connaître qu’il l’obligerait de ne parler pas de ce qui lui était arrivé à Toulouse, parce que, cela pourrait lui faire tort dans le dessein qu’il avait de faire quelque séjour à Genève(291). » L’auteur du Philosophe dégradé publia un extrait de cette lettre ; mais il supprima l’endroit où M. Sartre déclarait « qu’il n’osait assurer, ni que M. Bayle eût reçu la lettre de lui, ni qu’il y eût répondu, et que plusieurs personnes qui virent la lettre reçue par lui M. Sartre, crurent que M. Bayle n’en était pas l’auteur(292). » Cependant l’auteur de ce libelle produisit cette lettre comme une preuve de ce qu’on avait avancé, contre M. Bayle, et pour le convaincre de mauvaise foi. C’est là proprement ce qui obligea M. Bayle de répondre à cet écrit. Sa réponse(293) a pour titre: Avis au petit auteur des petits livrets, sur son Philosophe dégradé, 1692. Il y donna plusieurs exemples de la mauvaise foi et de l’étourderie de cet auteur, et de ses vaines redites. Il releva aussi quelques faussetés qu’il prétendait fonder sur la lettre de M. Sartre. Il lui apprit qu’il avait écrit à ce ministre, et qu’il attendait sa réponse ; et que M. Sartre l’avait déjà fait assurer par un ami commun qu’il éclairait la chose d’une manière dont M. Bayle serait content. |