DICTIONNAIRE HISTORIQUE ET CRITIQUE DE PIERRE BAYLE
PARIS, DESOER, LIBRAIRE, RUE CHRISTINE, 1820, 16 volumes.
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LA VIE DE M. BAYLE
Revue, corrigée, et considérablement augmentée
dans cette cinquième édition. 1740. (Chronologie)

1689.

Au commencement de l’année 1689, il parut une brochure intitulée: Réponse d’un nouveau converti à la lettre d’un réfugié; pour servir d’addition au, livre de dom Denys de Sainte-Marthe, intitulé Réponse aux plaintes des protestants. Suivant l’imprimé à Paris chez Étienne Noël; à la place de Sorbonne. 1689(205). Le père de Sainte-Marthe, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, avait publié à Paris en 1688 un livre intitulé: Réponse aux plaintes des protestants touchant la prétendue persécution de France; où l’on expose le sentiment de Calvin, et de tous les plus célèbres ministres, sur les peines dues aux hérétiques. Il prétendait que les réformés se plaignaient injustement des rigueurs exercées contre eux, puisqu’on aurait dû les traiter beaucoup plus vigoureusement, si on avait suivi les lois des premiers empereurs chrétiens, et les maximes des réformateurs qui enseignent qu’on doit faire mourir les hérétiques. Il leur reprochait aussi d’avoir pris les armes pour la défense de leur religion, et il accusait les protestants en général d’être portés à l’indépendance et ennemis du pouvoir monarchique. La Réponse d’un nouveau converti, qui sert d’addition à cet ouvrage est datée de Paris le 20 de décembre ; et la Lettre d’un réfugié est datée d’Amsterdam le du même mois. Le réfugié, qui s’était retiré en Hollande, après une longue prison, rappelle au nouveau converti les disputes qu’ils avaient eues, particulièrement sur le brûlement de Servet, et sur la prise d’armes des réformés: Il dit, que son ami le renvoyait toujours au livre du père de Sainte-Marthe; et il ajoute qu’au lieu de s’engager dans la discussion de tous ces faits, « il aima mieux employer son temps à l’oraison et à la méditation des excellentes promesses que Dieu faisait aux réformés dans l’Apocalypse; » mais que, depuis son arrivée en Hollande, il avait eu occasion de consulter les plus habiles du parti qui lui avaient donné ces quatre réponses au sujet de Servet :
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« 1° qu’au pis aller, ce n’est tout au plus qu’une faute personnelle, le parti n’ayant point trempé à ce procès ;

« 2° que, s’il y a eu quelques docteurs qui aient écrit autrefois pour la justification de ces sortes de procédures, ils n’ont pas des disciples, et qu’il y a longtemps, qu’on est guéri parmi les reformés de ces sentiments violents ;

« 3° que la doctrine que quelques-uns peuvent avoir eue sur cette matière regardait un si petit nombre d’hérétiques, qu’elle ne doit pas servir de sujet de récrimination à des gens dont les cruautés sont si générales;

« 4° enfin que la pratique des réformés les justifie assez, puisque depuis Servet il ne se trouve pas que l’on ait puni des sociniens parmi eux, et que jamais on n’a étendu la théorie de Calvin sur les papistes. »

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Pour ce qui regarde la prise d’armes des sujets opprimés pour cause de religion, il dit que des gens très habiles, et très pieux l’ont assuré qu’elle était licite lorsque les sujets n’avaient pour but que de se procurer la liberté de suivre les lumières de leur conscience, prêts en toute autre chose à donner des marques de leur fidélité à leur souverain: qu’ainsi les réformés ne doivent pas avoir honte de ce que leurs pères avaient pu dire et faire à cet égard. Il lui envoie les deux dernières Lettres pastorales de M. Jurieu, et l’exhorte à rentrer dans l’église protestante.
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« Vous ne sauriez mieux prendre votre temps, dit-il, pour vous retirer du milieu de la Babylone spirituelle. Vous pourriez bien vous y perdre pour le temps aussi bien que pour l’éternité, et les grands succès dont Dieu a déjà favorisé la sainte et héroïque expédition du plus accompli prince qui soit aujourd’hui sur la terre, nous font voir que le temps est enfin venu où la vraie Église doit jouir d’une florissante prospérité. Vous m’entendez; vous savez que je ne veux pas seulement dire que tout va mal en Angleterre pour vous, mais aussi, que Dieu a frappé vos rois et le pape plus que tous les autres du plus grand étourdissement qui se soit vu, et le plus fécond en bévues. »
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Le nouveau converti commence sa réponse par la critique d’une des pastorales, et ensuite il examine les quatre réponse, qu’on avait fournies au réfugié, touchant Servet; il les réduit à ces quatre question :
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« 1° si le supplice de Servet vint de la mauvaise humeur de quelque particulier, ou s’il fut communément approuvé par les protestants:

« 2° si les protestants d’aujourd’hui ont d’autres pensées que ceux du siècle précédent sur le supplice des hérétiques;

« 3° si la doctrine des réformateurs sur la peine des hérétiques se peut justifier en disant qu’elle ne regardait qu’un petit nombre d’hérétiques en comparaison du grand nombre d’errants que les docteurs catholiques estimaient punissables;

« 4° si la pratique des calvinistes, à l’égard de la peine des hérétique, peut justifier les dogmes de leurs théologiens là-dessus. »

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Le nouveau converti prend la négative sur toutes ces questions; et, en réfutant la seconde, il réfute en même temps ce que M. Bayle dans sa Critique générale, et M. de Jurieu, dans son Apologie de la Réformation, avaient répondu à M. Maimbourg sur le sujet de Servet, et que M. Jurieu, dans ses Pastorales, et M. Roux, dans sa Séduction éludée, avaient répondu, sur le même sujet à l’évêque de Meaux. Jusques ici il garda beaucoup de modération; mais il attaqua violemment les protestants dans la suite de cet écrit intitulé : Réflexions sur les guerre civiles des protestants, et la présente invasion de l’Angleterre. Il dit que la révolution d’Angleterre ne l’a point surpris, parce qu’il sait de quoi est capable une religion accoutumée à porter les peuples à la révolte. Il ajoute que cet événement est une apologie de la conduite des princes qui ont purgé leur royaume d’une telle secte, et que la promptitude de ce changement, dont les protestants s’applaudissent, est un témoignage que la crainte d’être opprimés par les catholiques n’a point été le ressort de cette affaire; qu’on n’a détrôné le roi Jacques, que parce qu’il n’avait pas voulu épouser les passions des ennemis de la France, jaloux de sa prospérité; mais que toutes les ligues formées contre Louis XIV ne faisaient qu’augmenter sa gloire, et agrandir, partout l’idée de son pouvoir formidable ; il soutient que les princes catholiques ont donné de plus grands exemples de tolérance que les protestants. Il insulte à tout le corps des réfugiés sur les hautes espérances de quelques-uns, qu’il représente attendant, comme les juifs, un Messie, qui subjuguerait les rois papistes, et irait faire son entrée triomphante dans. Rome. Il trouve qu’il y a de la vanité aux Français réformés à regarder leur parti en France comme s’il était tout le parti protestant, et la ruine de leurs temples comme celle de toute la religion protestante. Il les accuse de se repaître de visions, de songes, et d’explications chimériques de l’Apocalypse, comme si l’édit de Nantes avait été le but et l’objet principal des oracles du Saint-Esprit, dans ce livre sacré. Enfin, il les accuse d’être animés de l’esprit de rébellion et de satire, et atteints d’une maladie invétérée et incurable, de se soulever d’un côté contre leurs légitimes souverains, et de l’autre de remplir toute la terre des plus infâmes calomnies qui se puissent imaginer. A la tête de ce petit livre, il y a un avis du libraire de Hollande, où l’on dit que l’auteur de cette réponse l’avait envoyée de Paris, in-4°, à celui de la lettre; qu’on ne doute point que M. Pélisson n’y ait eu beaucoup de part, encore, que le style en soit différent du sien, parce que c’est à un de ses intimes qu’a été écrite la lettre qui y a donné lieu. On ajoute qu’un très habile auteur travaillait incessamment à une réplique, où l’on verrait l’une des plus délicates questions de morale, et surtout pour ce temps-là, traitée avec tous les agréments et la fidélité possibles, et qu’on espérait de la distribuer dans peu de mois.

M. Bayle parle de cet écrit dans une de ses lettres à M. Roux.
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« On vient, dit-il(206), de nous critiquer à Paris, vous et moi, mais moins que M. Jurieu, dans une Réponse d’une nouveau converti, etc., laquelle réponse on prétend être d’un élève ou prosélyte de M. Pélisson. Si M. Pélisson y a quelque part, il faut qu’il ait cru le bruit très faux qui a pu arriver jusqu’à ses oreilles, que j’étais l’auteur d’une lettre volante qu’on a imprimée à Amsterdam, en réponse à ses Chimères de. M. Jurieu(207): car M. Pélisson, dans son dernier livre, avait parlé fort honnêtement de moi, au lieu que ce nouveau converti en parle durement. L’ouvrage dont je vous parle est court et assez mal écrit, mais outrageant pour le parti. On l’a réimprimé en ce pays. »
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M. Bayle parlait ainsi d’après l’avis du libraire: mais tout ce qu’on y disait n’était qu’un jeu. Cet écrit n’avait pas été imprimé à Paris(208), et on ne vit point paraître la réplique que le libraire promettait.

Si on le regarde comme une suite du Commentaire philosophique, on croira sans doute que M. Bayle en est l’auteur. Il est naturel de supposer qu’ayant vu avec douleur que ce commentaire, destiné à combattre l’intolérance de l’église romaine, avait été représenté par les ministres comme un livre pernicieux, il ait, sous le personnage d’un nouveau converti, employé la voie de la récrimination pour les forcer à se déclarer pour la tolérance, ou à donner gain de cause aux controversistes catholiques. D’ailleurs, il est visible que l’auteur en veut particulièrement à M. Jurieu, le principal fauteur de l’intolérance: il se moque de ses explications de l’Apocalypse, et des espérances chimériques dont il repaissait les réfugiés. Il l’a aussi en vue dans cette espèce de digression, qu’on trouve à la fin, sous le titre de Réflexions sur les guerres civiles des protestants, etc., comme il serait facile de le faire voir.

Cependant on regarda cet écrit en Hollande comme venant de M. Pélisson(209). On se le persuadait d’autant plus aisément, qu’on savait qu’il avait beaucoup travaillé aux conversions, et publié quelques traités de controverse sous le titre de Réflexions sur les différents de la religion. M. Jurieu ne balança pas à lui attribuer cette Réponse(210) ; et sur ce qu’on accusait les protestants de soutenir qu’il était permis de se servir du glaive pour punir les hérétiques, il dit qu’on verrait bientôt quelle serait leur conduite à cet égard.
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« La première partie de cet ouvrage, dit-il(211), est employée à prouver que, même selon nos principes, il est permis de persécuter les hérétiques, et de les poursuivre même jusqu’à la mort. A Dieu ne plaise qu’il nous arrive de passer jusqu’à ces excès, mais au moins nous prions cet auteur de s’en souvenir, si quelque jour nous sommes en état d’humilier et d’abaisser son parti. S’il est permis de tuer les hérétiques et les chrétiens idolâtres, il doit être permis à plus forte raison de les mortifier, sans violenter leur conscience, par tout ce qui les peut induire à reconnaître leur aveuglement. Le temps nous apprendra quel parti aura désormais plus besoin de la modération de l’autre. »
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Cette menace était fondée sur le système prophétique de M. Jurieu(212) (H). Il avait trouvé dans l’Apocalypse que la persécution des réformés en France cesserait en 1689, et que la réformation serait établie dans tout le royaume par l’autorité même du roi. On voyait déjà en France, disait-il, des prodiges et des miracles qui étaient les avant-coureurs de ces événements(213) (I). Si quelqu’un, doutait de ces prétendus miracles, il le mettait au rang des impies et des profanes(214) (K). C’est par là que M. de Bauval encourut son indignation(215), et que, M. Bayle ralluma son animosité et sa haine(216). Mais la suite fit voir qu’il s’était trompé, et il crut alors que la réformation ne pouvait être rétablie en France que par la force des armes(217) (L). C’était sa dernière ressource : il tourna toutes ses vues de ce côté-là. Dans ses écrits, il préparait les peuples à cette grande révolution(218) (M). Il s’attacha à prouver que l’autorité des souverains vient des peuples, et qu’il y a un pacte mutuel entre le peuple et le souverain(219). Il soutint qu’on pouvait défendre sa religion par les armes(220). Il fit aussi l’Apologie de la révolution d’Angleterre, et du roi Guillaume(221) que l’on attaquait violemment dans plusieurs: libelles publiés en France(222) (N). On vit encore paraître d’autres ouvrages sur ce sujet, composés par des réfugiés. Il se trouva même quelques personnes qui, abusant de la liberté que l’on a de faire imprimer en Hollande, publièrent des écrits romanesques et satiriques contre Louis XIV, contre le roi Jacques, et contre la reine son épouse ; mais ces libelles n’étaient goûtés que de la plus vile populace, et la plupart n’étaient pas écrits par des réfugiés.

1690.

Au milieu de cette guerre d’auteurs politiques et satiriques, on vit paraître sur la fin du mois d’avril 1690 un livre intitulé : Avis important aux réfugiés sur leur prochain retour en France, donné pour étrennes à l’un d’eux en 1690, par’ M. C. L. A. A. P. D. P. A Amsterdam, chez Jacques le Censeur, 1690. Ce livre était écrit en forme de lettre à un ami, datée de Paris, le 1er de janvier 1690. Dès l’entrée, l’auteur raillait les réfugiés sur les espérances qu’ils avaient conçues de voir des événements extraordinaires en 1689.
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« Voici, dit-il, l’année 1689 expirée, sans qu’il soit rien arrivé de fort mémorable. Vous vous promettiez monts et merveilles dans cette année-là ; qu’elle serait fatale à l’église romaine en général, plus fatale encore à la France : qu’on ne verrait que grandes crises d’affaires, que révolutions miraculeuses, et tout ce, en un mot, qui est le plus digne d’une année climatérique du monde. Vous avez vu au contraire toutes choses rouler si naturellement, si uniment et si fort tout d’une pièce, qu’il serait malaisé de, rencontrer dans l’histoire une guerre aussi générale que celle-ci, dont la première campagne, dans la plus grande animosité des parties, ait été aussi peu chargée d’événements que l’année 1689. Pour le moins est-il certain que l’affaire que vous, regardiez comme la plus immanquable, savoir votre rétablissement, n’est point encore arrivée. Je ne vous le dis pas, continuait-il, pour vous insulter, à Dieu ne plaise, vous savez mes sentiments: vous n’ignorez pas que j’ai désapprouvé la conduite qu’on a tenue envers vous, et que j’ai un regret extrême de ce que la France s’est privée de tant d’honnêtes gens, et de personnes de mérite qui ont été chercher un asile dans les pays étrangers. De sorte que, si je vois avec plaisir que l’année 1688 n’a point répondu à vos prédictions, ce n’est nullement à cause du préjudice que vous en recevez, mais à cause qu’on doit être bien aise, en faveur de la raison et du bon sens, que la superstition des nombres et la crédulité populaire soit démentie par des expériences palpables qui puissent autant l’affaiblir, qu’elle se serait fortifiée par les événements à quoi vous vous étiez attendus. »
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Après cela, il félicitait son ami sur les dispositions favorables qu’on disait être dans d’esprit du roi de France pour le rétablissement des réformés, et l’assurait qu’en général tout ce qu’il avait de plus raisonnable dans les trois ordres du royaume approuverait qu’on leur laissât une honnête liberté.
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« Mais permettez-moi, ajoutait-il, de vous avertir d’une chose, vous, monsieur, et tous vos confrères réfugiés en divers pays étrangers; c’est de faire une espèce de quarantaine avant que de mettre le pied en France, afin de vous purifier du mauvais air que vous avez humé dans les lieux de votre exil, et qui vous a infecté de deux maladies très dangereuses, et tout à fait odieuses; l’une est l’esprit de satire, l’autre un certain esprit républicain qui ne va pas à moins qu’à introduire l’anarchie dans le monde, le plus grand fléau de la société civile. Voilà deux points sur lesquels je prends la liberté de vous parler en ami. »
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Sur le premier point qui regarde les écrits satiriques il se plaint amèrement de tant de libelles pleins d’injures, et de contes scandaleux dont le public était inondé et où les réfugiés paraissaient, dit-il, ne respirer que la vengeance. Il les impute à tout le corps des réfugiés, parce qu’il ne les avait pas désavoués publiquement. Il remonte même jusqu’à leurs ancêtres et les accuse d’avoir introduit la licence des libelles diffamatoires. Il soutient que cet acharnement satirique est toujours la marque infaillible de l’hérésie, et fait voir combien la médisance est opposée à l’esprit du christianisme. Il rappelle les réfugiés à la patience des premiers chrétiens, et il oppose à l’intempérance de leur plume la modération des catholiques d’Angleterre, réfugiés en France et des écrivains français. Il n’épargne pas l’empereur, ni même le pape, parce qu’il n’était pas ami de la France. Cependant, il se représente comme plein d’amour, de charité et de compassion pour les réfugiés: il proteste qu’il ne leur a parlé si fortement que pour les porter à s’amender et à faire un désaveu public de leurs satires. C’est ainsi qu’il adoucit l’amertume de ses reproches et de ses insultes. Il passe ensuite aux écrits séditieux, et comprend sous ce nom tous ceux où l’on soutenait « que les souverains et les sujets s’obligent réciproquement et par voie de contrat à l’observation de certaines choses, de telle manière que si les souverains viennent à manquer à ce qu’ils avaient promis, les sujets se trouvent par là dégagés de leur serment de fidélité et peuvent s’engager à de nouveaux maîtres, soit que tout le peuple désapprouve le manquement de parole de ces souverains, soit que la plus nombreuse et la plus considérable partie y consente. » Il prétend que c’est sur ce fondement que les réformés ont appuyé toutes leurs guerres civiles et qu’ils établissent leurs maximes séditieuses. Il combat vivement cette doctrine, se servant de la manière de disputer que l’on appelle inductio ad absurdum, et soutient avec beaucoup de chaleur le dogme de là souveraineté absolue des rois. Il ramasse tous les reproches que M. Arnaud dans son Apologie pour les catholiques et d’autres controversistes, avaient faits aux protestants, touchant les principes de Buchanan, de Junius Brutus et de Pareus, et exhorte les réfugiés à faire quelque chose qui montrât qu’ils n’étaient point infectés de ces hérésies politiques. Il met la mort de Charles Ier, roi d’Angleterre, sur le compte des presbytériens, et reproche à l’église anglicane d’avoir abandonné la saine doctrine de la soumission due aux souverains, qu’elle avait défendue avec tant de zèle, pour passer dans le dogme presbytérien de la justiciabilité des monarques. Enfin il représente les protestants, et particulièrement les réfugiés, comme des séditieux qui portent partout la rébellion et l’anarchie, et déclare que les princes ne sauraient compter sur leur fidélité.

Tontes ces invectives sont suivies d’une espèce de digression intitulée: Réflexions sur l’irruption des Vaudois. Il avoue que les Vaudois ont été traités injustement, mais il soutient qu’ils sont inexcusables d’être entrés les armes à la main dans leur pays, et d’avoir fait la guerre à leur prince, ce qui lui donne occasion de revenir au pouvoir absolu des souverains. Après cela vient la conclusion.
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« Vous voyez présentement, dit-il, en quoi consiste la quarantaine que les catholiques les mieux intentionnés pour vous souhaitent que vous fassiez avant que de mettre le pied en ce royaume: c’est de protester publiquement, ou que vous n’avez jamais approuvé les libelles diffamatoires et séditieux que vos auteurs ont publiés par monceaux, ou que vous avez un véritable repentir de les voir approuvés, et un regret extrême de n’avoir pas connu le mal qu’il y avait là-dedans, ou de n’avoir pas eu la force de crier contre. »
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Il reprend encore cette matière, et fait ensuite plusieurs réflexions sur la campagne de 1689, qui tendent à relever la grandeur de la France et la gloire de Louis XIV. De là il passe à la révolution de Siam dont on était fort content en Hollande, à cause de l’échec que la France y avait reçu. Il dit que les controverses des protestants étaient empirées depuis quatre ou cinq ans, surtout à l’égard de leurs guerres civiles; et il met en opposition la fidélité des catholiques français pour Henri IV, et celle des protestants anglais pour Jaques II. Il permet à son ami de publier cette lettre et d’y faire les changements qu’il jugerait à propos. Il finit par une prière très dévote et par des voeux pour la conversion de son ami au catholicisme; mais « si l’heure, ajoute-t-il, n’est pas encore venue pour cet heureux changement, fasse le ciel qu’au moins vous soyez revêtu des sentiments que tout honnête homme doit avoir pour sa patrie ! »

Si on compare cet Avis aux réfugiés avec l’article: de la Réponse d’un nouveau converti à la lettre d’un réfugié, intitulé Réflexions sur les guerres civiles des protestants, on y trouvera une grande conformité, mêmes sentiments, mêmes reproches, mêmes insultes. L’un n’est, pour ainsi dire, que le prélude ou l’ébauche de l’autre. On a suivi les mêmes idées et travaillé sur le même plan, mais d’une manière assez différente pour faire douter que ces deux écrits viennent de la même main. Dans l’Avis, les matières sont plus étendues, plus ornées, plus attachantes ; le style est plus correct, plus vif, plus véhément.

Ce livre est précédé d’une préface dont l’auteur, réfugié à Londres, est aussi zélé protestant que celui de la lettre paraît ardent catholique : il dit que cet écrit le surprit extrêmement dès la lecture des premières pages; que c’était l’ouvrage d’un de ses anciens amis, avocat de titre, mais qui s’était moins occupé au barreau qu’à la lecture des livres de controverse ; qu’il doit lui rendre ce témoignage qu’il avait hautement désapprouvé les dragonneries, et qu’il ne comprenait pas pourquoi il l’avait choisi pour le rendre dépositaire d’un tas d’indignités versées sur le papier avec la dernière aigreur, tant contre tout le corps des protestants, que contre ceux, qui avaient cherché, hors de France, leur cruelle marâtre et non pas, à proprement parler, leur patrie, un asile pour y servir Dieu selon la pureté de la foi.
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« Le sujet, dit-il, de ces manières si dures, si outrées et si éloignées de l’équité et de la modération que j’ai toujours remarquées en lui, c’est premièrement que les réfugiés étant en lieu de pouvoir se plaindre en liberté des traitement barbares et véritablement dignes de la religion de l’Antéchrist, autant qu’indignes de toute sorte d’humanité, qu’ils ont soufferts en leur pays, ont publié leurs plaintes contre la France assez vivement. C’est, en second lieu, que les protestants de l’Angleterre et de l’Écosse, n’ont pas été assez simples, après tant d’expériences qu’on a de la mauvaise foi et de la cruauté de l’église romaine, de se laisser mener à la tuerie comme des brebis muettes, ayant mieux aimé, selon les lois et les privilèges de leur nation, secouer le joug, s’affranchir de l’esclavage, et recevoir le libérateur que Dieu leur ait suscité, comme il fit souvent à son peuple d’Israël au temps des juges. »
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Il ajoute qu’il a résolu de faire à cet ancien ami une réponse si vigoureuse, qu’il se repentirait de l’avoir si durement et si malignement provoqué, mais que l’on connaîtrait bien mieux la justice de son ressentiment, si on voyait cet écrit tel qu’il l’avait reçu, qu’il en avait retranché une infinité d’endroits d’un emportement inouï, et n’avait conservé que certaines choses qu’il se proposait de discuter et de réfuter exactement dans la réponse qu’il préparait. Il donne le plan de cette réponse, et ajoute qu’en attendant qu’elle parût, il avait jugé à propos de publier cet écrit, afin que ses frères sussent sur quel pied on les regarde et quelles réflexions empoisonnées, on fait contre eux, espérant que quelqu’un prendrait la plume pour faire heur apologie, en ne s’arrêtant qu’au gros de ces deux points, les écrits satiriques et les écrits séditieux, pendant qu’il épluchera les autres articles par le menu, et qu’il n’y laissera rien qu’il ne réfute amplement et fortement. Il invite l’auteur des Lettres sur les matières du temps à le faire, et dit qu’il y est d’autant plus intéressé, qu’on l’a mis au rang des auteurs qu’on traite de satiriques.
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« Il sera très aisé, ajoute-t-il, de justifier nos réfugiés, car, m’étant adressé par lettre à quelques amis de Hollande, on m’a assuré 1° que les écrits concernant des aventures amoureuses, où des personnes de la première qualité sont diffamées, ont été composés par des papistes, dès avant qu’il y eût des réfugiés ; 2° que les nouvellistes dont la France se peut plaindre le plus ne sont point des réfugiés, et qu’il y en a même qui ne sont point Français. »
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Il rend compte des changements qu’il a faits dans l’écrit de son ami, et finit par l’éloge du roi Guillaume, favori de Dieu.
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« On le peut à bon droit, dit-il, surnommer tel et lui appliquer ce que l’Écriture dit de David, que Dieu a trouvé, en lui un homme selon son coeur, qu’il l’a conduit par la main et l’a fait seoir sur le trône ; avec cette avantageuse différence qu’au lieu que David ne fut mis en possession du royaume de son beau-père réprouvé de Dieu, que quelque temps après sa mort, Dieu a anticipé cette faveur pour le roi Guillaume, lui ayant donné les couronnes de son beau-père de son vivant. »
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Il ajoute que les princes les plus animés contre la religion protestante, que la très auguste maison d’Autriche dont le zèle pour sa religion est assez connu, et tous les princes catholiques d’Allemagne, ont applaudi à cette bienheureuse révolution, et qu’elle était visiblement un ouvrage miraculeux de la providence, qui avait confondu et le conseil de France et celui de Jacques II: puisque, y ayant une infinité de moyens de traverser puissamment cette entreprise, ils avaient pris précisément la seule route qui la rendait immanquable.

L’Avis aux réfugiés fut imprimé secrètement à la Haye. On y fit d’abord plusieurs réponses. M. Tronchin du Breuil justifia les réfugiés dans ses Lettres sur les matières du temps(223). M. de Bauval fit voir dans son journal(224) combien les plaintes de cet auteur étaient injustes et déraisonnables; et M. Coulan, ministre réfugié à Londres(225), répondit plus au long dans un ouvrage intitulé: La Défense des réfugiés contre un livre intitulé Avis, etc.(226). Voici le jugement que M. Bayle fit de ces réponses, dans un ouvrage publié en 1691. Après avoir désigné l’Avis aux réfugiés, il ajoute(227) :
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« J’entends cette manière de sermon, où l’on nous a censurés d’un prétendu penchant pour les libelles et pour les guerres civiles, avec autant de véhémence que jamais ministre en ait témoigné dans un sermon de jour de jeûne, en décriant ses auditeurs comme coupables de transgression du Décalogue. Et puisque, l’occasion s’en présente, continue-t-il, il ne sera pas hors de propos de dire ici que les violents reproches de ce sermonneur ont produit un bon effet. Peut-être ne sont-ils pas cause que les méchants petits livres satiriques tombent un peu moins dru, parmi nous qu’auparavant; mais au moins est-il certain qu’ils ont obligé les plus excellentes plumes du parti à faire savoir au public que c est à tort qu’on veut rendre le corps des réfugiés responsable de ces mauvais livres : si bien que dans toute la postérité, nous aurons des actes contemporains pour nous purger des malignes imputations qu’on tâchera de verser sur notre cause. Qu’on ne dise, pas que ces excellentes plumes qui ont donné le désaveu l’ont fait anonymement: car ayant répondu pour le général, sans que personne se soit pourvu contre leur déclaration, c’est une marque que le corps y acquiesce. Joignez à cela que le nom de celui qui écrit tous les quinze jours sur les matières du temps d’une manière si fine et si judicieuse est désormais connu d’un chacun. Et pour celui qui publie l’inimitable Histoire des ouvrages des savants, y a-t-il quelqu’un qui ne le connaisse par son nom?... Quant à celui qui vient de donner la Défense des réfugiés contre l’Avis important, ce ne peut être qu’une personne très digne d’en être crue lorsqu’elle assure quelque chose comme de la part de ses confrères. Il satisfait pleinement aux reproches qui regardent l’esprit satirique, et il éclaircit son sentiment sur l’autre point avec une grande dextérité d’esprit. Tout bien considéré, on trouvera qu’encore qu’un désaveu qui aurait précédé les sanglants reproches de l’adversaire, et qui aurait été fait par des gens chargés d’une procuration synodale, aurait été et plus glorieux et plus authentique, il n’y a néanmoins que des chicaneurs outrés qui puissent revenir à la charge. »
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On a fait quelques autres réponses là cet ouvrage(228) (O).

M. Bayle lui-même avait dessein d’y répondre; mais à peine eut-il travaillé deux ou trois jours, qu’il fut arrêté par des difficultés qui l’obligèrent à consulter un des ministres nommés pour l’examen des livres. La lettre qu’il lui écrivit, est si curieuse et, si importante pour faire connaître les véritables sentiments de M. Bayle, que, quoiqu’elle ait déjà paru dans la Bibliothèque raisonnée(229), je n’ai pas cru pouvoir me dispenser de l’insérer ici.

Je la donne d’après l’original qu’on m’a fait la grâce de m’envoyer(230).

1691.

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« A Rotterdam, le 29 janvier 1691, chez mademoiselle Wits, sur le Scheepsmakers-have.

« Monsieur,

« Puisque votre église est une de celles qui doivent examiner les livres, je prends la liberté de vous consulter sur un écrit que l’on me conseille de publier; c’est une réponse à l’Avis aux réfugiés.

« Dès que ce libelle eut paru, il y eut des gens de mérite qui me firent la grâce de me dire, qu’en le lisant ils m’avaient cru propre à y répondre, et qu’ils me venaient voir exprès pour me prier de me charger de ce petit soin. Cela m’obligea, contre la coutume où je suis de ne lire presque rien de tout ce qui court sur les affaires du temps, à lire ce prétendu Avis important, et j’entrai d’abord dans la pensée qu’on m’avait proposée, c’est-à-dire dans le dessein d’y répondre.

« Mais, en examinant la chose de près, j’y trouvai certains embarras à cause que je ne crus point que ce fût la peine de répondre si l’on ne faisait approuver, par notre synode, ou par les églises qui le représentent à cet égard, la réponse que je ferais et que je prétendais faire rouler sur un désaveu authentique tant des libelles satiriques qui pourraient s’imprimer ici, que de la doctrine qui met la souveraineté des états dans les peuples. Je ne prétendais pas soutenir que personne parmi les réfugiés n’enseignât cette doctrine, mais que ce n’était que le sentiment de quelques particuliers, et qu’en général les ministres étaient dans les lieux de leur dispersion, comme ils étaient en France lorsque tant d’habiles écrivains s’élevèrent contre l’attentat des parlementaires d’Angleterre qui soumirent à leur juridiction, jusqu’à la peine de mort, la personne de Charles Ier.

« On sait comment M. Bochart de Caen, M. Amirault, M. de Saumaise, etc., soutinrent que nous n’étions pas du sentiment des presbytériens de delà la mer sur le fait de la souveraineté. Plusieurs habiles ministres m’assurent tous les jours, qu’eux et plusieurs de leurs amis sont là-dessus comme M. Daillé et M. de l’Angle, etc., ont représenté les protestants de France, et que je puis mettre en fait cela, et qu’il n’y a que le désaveu du dogme de la souveraineté des peules qui nous puisse justifier du décri où nos adversaires nous mettent pour nous fermer à jamais l’entrée du royaume de France, comme à des républicains, qui mettent les rênes du gouvernement non seulement entre les mains des notables, mais de la canaille même, si les notables ne font pas leur devoir. Je leur ai avoué qu’en effet un tel désaveu est la seule réponse qu’il faut faire à l’Avis aux réfugiés, mais que de la donner en l’air, et sans commission ou approbation synodale c’était peine perdue. On m’a assuré que j’aurais une telle approbation. Or voici, monsieur, les embarras que j’entrevois.

« I. Un laïque comme moi et un philosophe de profession ne me semble pas un sujet bien choisi pour être le dénonciateur public des véritables sentiments des réfugiés. Un ministre ferait cela avec plus de bienséance et de poids.

« II. Le respect que j’ai toujours eu pour M. Jurieu, et les liaisons intimes qui sont entre nous de temps désormais immémorial, m’ont paru un obstacle capital; car, puisqu’il s’est déclaré hautement pour le sentiment contraire, c’est chercher à le brusquer et à le choquer de gaieté de coeur que de se charger d’une commission, telle que celle qu’on me proposait.

« III. Il y a bien plus, c’est non seulement ces considérations personnelles doivent m’éloigner de ce travail par rapport à moi et à M. Jurieu, mais aussi à cause de nos frères de France, qui se nourrissent tous les jours avec fruit et succès des Lettres pastorales de M. Jurieu, lesquelles par conséquent nous devons laisser saines et sauves de toute atteinte de nos censures synodales, ce qu’on ne ferait pas si le synode approuvait ma réponse à l’Avis aux réfugiés: car cette approbation serait une condamnation formelle de quatre ou cinq Lettres pastorales de M. Jurieu, de quoi les convertisseurs de France ne manqueraient pas de se prévaloir en disant à nos frères qu’ils ne doivent faire aucun cas des écrits de ce ministre, dont les sentiments sont si outrés et si violents, diraient-ils, que les synodes n’ont pu s’empêcher de le flétrir, et de lui ôter quasi toute lettre de créance. Il me paraît, monsieur, que c’est un terrible inconvénient, et que nous devons ne pas fournir des armes à nos adversaires contre ceux qui travaillent à soutenir le roseau cassé de nos églises de France, et à y conserver le lumignon fumant. »

« IV. Enfin je considère que, pour donner le désaveu au dogme de la souveraineté des peuples, il faut se renfermer, en répondant à l’Avis, au sentiment particulier des réfugiés, sans se mêler de ce que les protestant de la confession de Genève croient en Hollande et en Angleterre. Or, n’est-ce pas le moyen de nous rendre odieux, que de ne rien dire pour la justification des dernières révolutions d’Angleterre, lorsqu’on répond à un libelle qui les a reprochées si aigrement ? N’est-ce pas même indirectement condamner la conduite de la Hollande et de l’Angleterre, que de désavouer synodalement la doctrine de. M. Jurieu, de Junius Brutus, de Buchanan, etc., etc.? et quel mal ne pourrait pas venir de là sur le corps des réfugiés ?

« Pour toutes ces considérations, je n’eus pas plus tôt travaillé à la réponse dès le mois d’avril dernier, deux ou trois fours, que je la laissai tout à fait, donnant pour raison que, d’autres y travaillant, je, voulais voir comment ils s’en tireraient. On l’a vu, monsieur, on a publié depuis peu la Défense des réfugiés, qui n’est qu’une justification la plus étudiée, et l’apologie la plus travaillée du dogme de la souveraineté des peuples, je dis des peuples en tant que distincts des rois, des sénats, des états-généraux, et autres corps représentatifs. Il est évident que quand nous aurions cent arguments pour prouver que ce dogme est vrai, nous n’avancerions point nos affaires, et que sur l’étiquette du sac, je veux dire sur le simple aveu que nous le croyons très vrai, on nous regarderait en France comme inhabiles à y rentrer jamais. Cette Défense donc ne sert de rien à notre cause, puisqu’elle ne nie pas que l’accusation des adversaires ne soit fondée en fait, et qu’elle soutient seulement que ce fait est juste et bon. J’ai donc vu alors renouveler les instances pour reprendre mon travail, et on m’a assurée que j’obtiendrais toutes les approbations que la chose demande. Je n’ai pas néanmoins voulu m’engager fort avant sans vous avoir consulté, monsieur, et sans vous supplier très humblement de m’honorer de vos bons conseils sur les griefs que je vous ai articulés en toute confiance. Faites-moi savoir, je vous prie, franchement (et soyez assuré que j’userai de toute la discrétion que vous voudrez exiger) ce que vous croyez pour le mieux, et s’il ne serait pas plus à propos de laisser tomber un libelle qui est désormais inconnu, et en tout cas si on approuverait synodalement la réponse qui désavouerait les dogmes à nous imputés par les papistes. Excusez, s’il vous plaît, mes ratures. Je suis avec toute sorte de respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

« Bayle. »

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M. de Bauval donna dans son journal du mois de mai 1690, l’extrait d’une lettre de l’auteur de l’Avis aux réfugiés(231).
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 « Je vous avouerai dit cet auteur, que j’ai été surpris de voir mon ouvrage public. Je ne l’avais point confié à mon ami dans ce dessein-là. Surtout il y a certains endroits que je ne puis approuver. Ce sont ceux où il est parlé de la manière dont on vous a traités en France. Vous jugez bien que, quand je penserais ce qu’il me fait dire, je n’aurais pas eu l’imprudence au milieu de Paris de débiter de pareilles choses. Je vous l’enverrai peut-être bientôt réimprimé avec les changements nécessaires. »
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Et dans le mois de février 1691, il publia l’extrait d’une lettre de Paris, qui portait que cet ouvrage était sous la presse.

« On réimprime actuellement ici, disait l’auteur de cette lettre(232), l’Avis aux réfugiés avec privilège du roi. L’auteur qui s’était tenu clos et couvert, à cause de diverses choses qui ne pouvaient qu’irriter M. l’archevêque de Paris et le père de la Chaise, a trouvé moyen de faire sa paix, en ajoutant ou diminuant ce qui pouvait leur déplaire. En effet, il s’imprimait avec privilège du roi, daté le 20 d’octobre, et on en vit les deux premières feuilles en Hollande le mois de mars suivant(233). On retrancha la préface de la première édition, et on y substitua cet avis au lecteur.
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« Cet écrit ayant été envoyé par l’auteur aux pays étrangers, à un de ses amis, il a été imprimé avec divers changements contraires à son intention. C’est ce qui l’oblige à le faire réimprimer en France en sa forme véritable et naturelle. Il proteste sincèrement qu’il n’a eu aucun dessein que de faire son devoir, en faisant connaître à ceux à qui il prend intérêt certaines vérités importantes sur lesquelles on ne fait pas assez de réflexion, et qu’il a si peu regardé la faveur et les espérances de la cour, qu’il a même évité d’en être connu, se cachant pour cette bonne action avec autant de soin qu’on se cache pour les mauvaises. »
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Mais cette édition fut interrompue par la mort du libraire. On la reprit quelques mois après, et elle fut achevée d’imprimer, le 9 de décembre 1692, avec un nouveau privilège du 19 de septembre dont voici l’exposé :
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PRIVILÈGE

« Notre amée Marie-Madeleine Guellerin, veuve de Gabriel Martin, vivant imprimeur et libraire dans notre bonne ville de Paris, nous a fait remontrer que par nos lettres du 20 octobre 1690, signées le Petit, et scellées, nous avons permis à l’auteur du livre intitulé, Avis important aux réfugiés sur leur prochain retour en France de faire imprimer, vendre et distribuer ledit ouvrage par tout notre royaume, pendant le temps et espace de dix années, lequel auteur a cédé son droit audit feu Gabriel Martin, mari de l’exposante: mais ayant affecté de demeurer inconnu au public, il fit difficulté de laisser enregistrer ledit privilège expédié en son nom, sur les registres de la communauté des libraires de notre ville de Paris; ce qui, avec la maladie et la mort de feu Gabriel Martin, interrompit l’impression dudit ouvrage déjà commencé, et le retarderait encore, s’il ne nous plaisait, en conséquence du traité fait avec ledit auteur, et de son consentement, faire mettre ledit privilège au nom de l’exposante. A ces causes, désirant favorablement traiter ladite exposante, nous lui avons permis et accordé, permettons et accordons par ces présentes de continuer ou faire continuer l’impression dudit livre, etc. »

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On ne parlait plus en Hollande de l’Avis aux réfugiés; cet écrit était tombé dans l’oubli(234), lorsque M. Jurieu s’avisa tout d’un coup, au mois de janvier de l’année 1691(235), de faire dire à M. Basnage qu’il regardait M. Bayle comme l’auteur de ce libelle, et qu’il fallait qu’il sortît des sept provinces. M. Basnage tâcha de lui faire prendre d’autres sentiments, mais il ne fut point écouté. M. Bayle dit alors à M. Basnage qu’il avait eu dessein de répondre à cet écrit, et que, pour convaincre M. Jurieu de son erreur, il allait reprendre son travail. Il pria en même temps M. Basnage d’assurer M. Jurieu qu’il était prêt de s’éclaircir avec lui sur ce sujet et d’aller satisfaire à tous ses doutes(236). Tout cela n’apaisa point M. Jurieu. La haine qu’il avait conçue depuis longtemps contre M, Bayle s’était changée en fureur. Il crut avoir trouvé une occasion propre à le diffamer. S’il avait été le maître, il lui aurait fait perdre la vie. « Puisqu’il n’était pas en mon pouvoir, dit-il(237),de faire tomber sur lui toute la peine qu’il méritait, au moins ai-je voulu l’exposer à l’infamie publique. » C’est dans cet esprit que M. Jurieu travailla à un Examen de l’Avis aux réfugiés, où d’abord il s’attacha à en découvrir l’auteur. Après avoir loué la forme du livre, il entreprit de faire voir que l’auteur du livre et celui de la préface n’étaient qu’une seule et même personne; que cet auteur était protestant et en Hollande, et que la préface faite, pour le cacher l’avait découvert. Enfin,, il le caractérisa d’une manière qu’on voyait facilement qu’il voulait désigner M. Bayle, quoiqu’il ne se hasardât pas de le nommer. Mais, quand il fallut rendre raison de ce qui pouvait avoir porté, M. Bayle à écrire cet ouvrage, il, se trouva extrêmement embarrassé.
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« Quel doit être, dit-il(238), le but de cet auteur ? Vit-on jamais un dessein plus bizarre? Quelle vue a-t-il eue? D’abord j’ai cru que c’était un de nos sceptiques qui n’avait d’autre but que de se jouer de la vérité, et défendre le pour et le contre; de faire un livre contre nous, et de le détruire ensuite par un autre ouvrage pour nous, à dessein de faire voir que la vérité aussi bien dans les faits que dans le droit est dans le puits de Démocrite: qu’on peut douter de tout, assurer, défendre et combattre tout. Et je suis encore dans la pensée qu’il est un peu entré de cela dans ses vues. Je crois qu’il aurait tenu sa promesse, si ou n’avait pas tant fait de bruit. Nous aurions eu une méchante réfutation, car il y aurait parlé contre son coeur et contre ses maximes, au lieu qu’ici il parle selon ses pensées. »
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Après cela, M. Jurieu entreprend de découvrir le véritable but de l’auteur. Il dit que cet auteur,
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« souverainement entêté de la puissance indépendante et sans bornes des souverains, voyant avec chagrin que de puis quelques années on avait écrit avec assez de liberté contre son idole le roi de France, et étant surtout indigné contre la révolution d’Angleterre et le détrônement du roi Jacques, la patience lui avait enfin échappé, et qu’il n’avait pu s’empêcher de faire une apologie pour le roi de France et pour le roi Jacques(239), et que c’était là ce qui l’avait obligé de se cacher sous le voile d’un papisme outré, et d’une haine violente contre la religion protestante(240). »
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Il avoue que ce voile « l’aurait arrêté et tenu en suspens sans la préface(241). » Cependant il ne croyait pas que cet auteur fût aussi animé contre la religion protestante qu’il semblait l’être.
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« On lui fait la justice, dit-il, de croire qu’il n’est pas si malin, contre la religion protestante qu’il le veut paraître, et que son emportement contre nous fait une partie de la comédie, afin de pouvoir défendre derrière ce rideau épais, et le roi de France et le roi Jacques, et la puissance arbitraire(242). »
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Il ne croyait pas même qu’aucun motif d’intérêt l’eût engagé à écrire en faveur de ces princes.
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« Il faut lui rendre ce témoignage, dit-il, que l’intérêt ne le saurait avoir de part dans ces apparences de zèle. Car il n’avait aucun dessein de se faire un mérite de son ouvrage auprès des puissances, puisqu’il a. pris toutes sortes de sûretés pour n’être pas connu(243). »
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Mais il ne rendait cette justice à l’auteur que pour le rendre plus ressemblant à M. Bayle. Il faisait la même chose en parlant de l’Avis. D’abord il disait de cet ouvrage tout ce qu’il pensait de M. Bayle qui était son objet. Il trouvait que le style en était coulant, facile, égayé; que les figures en étaient naturelles; les métaphores heureuses, les ornements bien choisis et bien placés, qu’il attachait par un charme secret, qu’il était plein d’une littérature agréable, et que l’érudition était fort, bien dispensée(244). Tout cela convenait à M Bayle dans l’opinion publique. Ensuite il disait que cet auteur frappait coup sur coup pour atterrer ses adversaires, et renfermait avec beaucoup d’art, en peu d’espace, tout ce qui s’était jamais dit de plus terrassant contre les réformés; que son livre était le plus pernicieux ouvrage qui eût été fait contre eux depuis la réformation, faisant voir la réformation du côté le plus hideux(245), parce que cela était encore nécessaire pour son but, qui était de rendre Bayle odieux. Mais quand il réfutait le livre, et que, venant à s’échauffer, il oubliait son premier dessein, ce n’était plus qu’un ouvrage si extravagant pour le fonds qu’il ne fallait ni système, ni principe, ni raison, pour en composer un semblable; ouvrage qui était tout superficie, et rien dedans; c’était une petite figure de cire polie et bien peignée, bien assortie de blanc et de vermeil, mais il n’y avait dedans ni chair, ni os, ni nerfs : on n’y trouvait que deux difficultés assez maigres que l’auteur avait engraissées de la fertilité de son imagination et du trésor de ses recueils(246); deux misérables difficultés, tout le reste étant dorure, broderie, invectives, historiettes, reproches et bagatelles, des réflexions hors d’oeuvre et qui ne faisaient pas des preuves(247); ouvrage où il n’y avait point de système(248); c’était un petit recueil du polyanthea et pure pédanterie(249); ouvrage enfin si peu sagement et solidement écrit, que c’était prendre les hommes pour des bêtes qui se laissent mener par le nez et par les oreilles(250). Ses jugements n’avaient d’autre règle que sa passion. Il représentait l’Avis comme un ouvrage formidable, pour pouvoir donner avec plus de vraisemblance à M. Bayle; et il attribuait, à M. Bayle le dessein d’avoir voulu faire l’apologie du roi de France et du roi Jacques, parce que, dans la situation présente des affaires rien n’était plus capable d’aigrir les esprits contre lui.

Il y avait alors à Genève un marchand nommé Goudet, peu affairé, mais grand faiseur de projets. Il se mit en tête d’ajuster les différends des princes, et de devenir le pacificateur de l’Europe. Il composa un ouvrage intitulé : Huit entretiens où Irène et Ariste fournissent des idées pour terminer la présente guerre par une paix générale. Ces entretiens contenaient un projet de paix ou le sieur Goudet assignait aux princes et aux états de l’Europe les territoires qu’ils devaient posséder. La France, par exemple, devait garder la Franche-comté, la Flandre conquise, et le Luxembourg; mais il fallait qu’elle rendît tout ce qu’elle avait pris en Catalogne depuis la paix des Pyrénées, et en Allemagne depuis la paix de Nimègue, excepté Strasbourg. Elle devait aussi démolir Mont-Royal, le fort Louis, Huningue et Fribourg: en récompense on lui donnait la ville de Mons et tout le Hainault, et quelques terres qui se trouvaient à sa bienséance. On lui donnait encore la Lorraine, et le duc de Lorraine devait avoir la Servie et la Bulgarie, et Belgrade pour capitale de ses nouveaux états; mais il changea ensuite cet article et lui donna le Brabant et le reste des Pays-Bas appartenant à l’Espagne. La France devait remettre aux Suisses la ville de Fribourg et la forteresse d’Huningue démolies, et l’empereur devait leur céder les quatre villes forestières, le Brisgau et le Sundgau. On cédait encore à la France la principauté d’Orange, le comtat d’Avignon et le Venaissin ; et, en échange, on donnait au prince d’Orange le bailliage de Gex, et au pape un tribu annuel de cinquante mille écus que le duc de Savoie lui paierait en considération de quoi ce duc aurait Casal et Pignerol. On accorderait aux réformés de France un édit perpétuel qui leur assurerait le même liberté de conscience que les catholiques ont en Hollande; mais on ne leur permettrait pas de dogmatiser contre la religion romaine. Les Hollandais auraient tout le commerce des Indes, et la France démolirait quelques places des Pays-Bas qui pouvaient leur donner de l’ombrage. Il voulait que le roi Guillaume fût reconnu roi d’Angleterre, et, que le roi Jacques fût fait roi de Jérusalem et de toute la Palestine. Les princes chrétiens devaient s’unir pour abolir l’empire ottoman L’électeur de Bavière devait être empereur de Constantinople et le comte de Tékély devait avoir Belgrade et les provinces de Servie, Bulgarie, Bosnie, Rascie, Moldavie et Valachie.

Ces deux dernières devaient être tributaires de la Pologne. On donnait aux Français l’Égypte, une partie de la Syrie, et l’île de Rhodes « et les avantages que l’on en recueillerait, disait le sieur Goudet(251), c’est qu’aux dépens de l’infidèle on donnerait de l’occupation en des pays éloignés à cette humeur inquiète et remuante des Français, qui ont peine à demeurer dans le repos et d’en laisser jouir les autres, ce qui n’est pas d’une petite conséquence pour l’intérêt général. » Pour rendre la paix perpétuelle, les princes de l’Europe devaient donner tous les ans aux Suisses six cent mille écus pour l’entretien de quarante mille hommes qui seraient toujours prêts à fondre sur celui qui voudrait la rompre; et ces troupe, en cas de besoin, seraient jointes par trente mille hommes que l’empereur et les princes de l’empire entretiendraient sur pied.

Le sieur Goudet, admirant la sublimité de son génie dans le projet de paix qu’il avait formé, le communiquait à tous ceux qu’il pouvait engager à le lire. Il en entretint le résident de France, qui s’en moqua(252): mais cela ne le rebuta point. Sachant les liaisons que M. Minutoli, dont il était allié, avait avec M. Bayle, il le pria d’envoyer ce projet de paix, pour savoir « son jugement, aussi bien que celui de plusieurs autres personnes illustres, dans les pays étrangers. M. Minutoli envoya, au mois de septembre 1690 les six premiers entretiens à M. Bayle, sans lui en nommer l’auteur, et lui marqua en même temps que « si l’on ne faisait pas état de bien sauver dans ce projet les intérêts du protestantisme et de ses chers frères les réfugiés, il n’aurait pas seulement daigné jeter les yeux dessus ; mais que celui qui avait la chose en main L’avait assuré que la suite lui ôterait tous les scrupules qu’il pourrait avoir là-dessus. »

L’article des réfugiés avait été réservé pour le septième entretien, qui ne fut point envoyé à M. Bayle. M. Minutoli le pria de communiquer les six premiers à M. le baron de Groeben, gouverneur du prince Louis, frère de l’électeur de Brandebourg, à M. Burnet, évêque de Salisbury, à M. Hulft, résident des états à Bruxelles, à M. Frémond d’Ablancourt, et à M. de Bauval; enfin, il le pria de le faire lire par le plus grand nombre d’habiles gens et de personnes d’état qu’il serait possible, et de faire savoir ce qu’ils en penseraient. M. Bayle en fit faire des copies, et les envoya aux personnes que M. Minutoli avait nommées. On n’en jugea pas fort avantageusement. « Non seulement on ne trouvait pas l’ouvrage bien écrit, mais on y trouvait des visions, des idées de république platonique et de cette république chrétienne dont M. de Sulli nous a conservé le plan. » M. Bayle ne le lut pas, car, outre l’aversion extrême, qu’il avait pour la lecture d’un manuscrit, ses autres occupations, et le peu de cas qu’en firent à qui il l’avait donné à lire, l’en détournèrent entièrement. Il fit savoir à M. Minutoli le jugement qu’on en portait, et ajouta que l’auteur pouvait compter comme une chose certaine que tout plan de paix générale qui ne dépouillerait pas la France de tout ce qu’elle avait conquis depuis longtemps, et qui ne l’affaiblirait pas jusqu’au point de ne pouvoir plus être suspecte à ses voisins, serait rejeté. Dans le temps, qu’on faisait des copies de cet écrit, M. Bayle étant entré dans la boutique du sieur Acher, libraire de Rotterdam, ce libraire
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« le pria de jeter les yeux sur un manuscrit qu’on lui avait mis en main, et de lui dire ce n qu’il en croyait, et si ce ne serait pas un ouvrage de débit. M. Bayle n’eut pas plus tôt vu la première page, qu’il connut et dit tout haut, en présence de plusieurs réfugiés qui étaient dans cette boutique, que c’était un écrit qu’il avait donné à copier, et il en parut fâché, parce qu’il craignit que le copiste ne se fût mis dans la tête de donner à imprimer cet ouvrage; car il n’avait reçu commission de Genève que de le faire voir en manuscrit, et de savoir ce que les connaisseurs en pensaient, afin que l’auteur rajustât les choses, selon les différentes vues qui lui seraient suggérées... Mais le sieur Acher le rassura en lui disant que celui dont il tenait cette copie ne s’en dessaisirait qu’en la rendant à M. Bayle; et, comme il le crut maître de l’ouvrage, il le pria de lui en procurer l’édition. M Bayle lui répondit qu’il n’avait aucun ordre de faire imprimer cette pièce, et que si on en venait là, et que la chose fût laissée à sa disposition, il le préfèrerait à tout autre. Il en parut fort reconnaissant. »

« Quelque temps après, M. Minutoli écrivit à M. Bayle que l’auteur se disposait à publier à Lausanne les six premiers entretiens, pendant qu’il achèverait les deux autres. M. Bayle le dit au sieur Acher, qui ne trouva pas à propos de changer de dessein, vu qu’il n’y avait pas d’apparence qu’une édition de ce pays-là empêchât qu’une édition de Hollande ne se vendît bien, étant plus belle et plus à portée de se répandre partout que celle de Suisse. Il proposa donc, uniquement pour lui faire plaisir, qu’on leur envoyât les feuilles de l’édition de Lausanne à mesure qu’elles seraient tirées, ayant à Rotterdam un libraire qui les réimprimerait. On agréa la proposition et d’ordinaire en ordinaire, M. Minutoli fit espérer à M. Bayle qu’on lui enverrait les feuilles avec les corrections de l’auteur. Il lui marqua que l’ouvrage serait considérablement augmenté, et que la forme en serait presque toute changée en mieux; que l’auteur insistait particulièrement sur le point de la garantie, et qu’il avait mis l’article des réfugiés en un état qui avait plu à plusieurs d’entre eux. Comme les feuilles ne venaient point, M. Minutoli priait M. Bayle de tenir le libraire en haleine...

« Durant les délais des feuilles, le sieur Acher s’avisait de temps en temps de dire à M. Bayle qu’il n’imprimerait point ce projet sans savoir s’il pourrait déplaire. M. Bayle lui répondit toujours qu’il ferait bien de le donner à lire à qui bon lui semblerait; et comme il dit à M. Bayle qu’il s’en rapporterait aussi à lui, M. Bayle lui répliqua qu’il ne le fît pas qu’il ne l’avait point lu, et qu’il ne le lirait point pendant qu’il serait manuscrit. Il lui marqua même fort naïvement ce qu’en pensaient MM. d’Ablancourt, de Bauval, et quelques autres qui l’avaient lu: ce qui n’avait garde de le rebuter; car les prophéties de M. Jurieu (qu’il avait imprimées) lui avaient fait connaître par expérience que les livres les plus remplis de chimères étaient les meilleurs de tous pour l’imprimeur... Enfin lorsque M. Bayle ne savait plus que penser du retardement des feuilles, il apprit pendant le siège de Mons(253) qu’il y avait à la Haye des exemplaires de la première édition. Cela lui fit conseiller au libraire de renoncer au Projet de paix, d’autant plus que le siège de cette place, de quelque côté qu’il tournât, changerait l’état des choses, et il trouva qu’il avait déjà pris cette bonne résolution. »

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L’écrit de M. Jurieu contre l’Avis aux réfugiés et contre M. Bayle était actuellement sous la presse lorsque les six premiers Entretiens du Projet de paix, imprimés à Lausanne lui tombèrent entre les mains. Cet ouvrage lui était inconnu.
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« M. Minutoli n’avait jamais parlé nommément de M. Jurieu dans ses lettres à M. Bayle, parmi ceux à qui il fallait montrer le manuscrit. Il crut sans doute que cela était inutile, ayant ouï parler de leurs grandes liaisons, et qu’en priant seulement son ami de le communiquer aux habiles gens, c’était de quoi être certain que M. Jurieu le verrait des premiers. M. Bayle n’aurait pas manqué de le lui montrer d’abord, encore que son ami ne lui en eût pas donné nommément la commission, mais il craignit que M. Jurieu ne prît pour une insulte de voir que M. Bayle lui présentât à lire un projet de paix où l’on s’éloignait si étrangement de son système; car M. Bayle comprit bien par la première lettre de Minutoli que, selon le projet, la religion des protestants ne devait pas être en France la religion dominante. Comme il n’avait jamais goûté ce système, et que peut-être il en avait parlé trop librement devant ses espions, il avait déjà encouru la haine secrète de M. Jurieu, de sorte que sur une matière aussi chatouilleuse, que la gloire d’avoir bien ou mal prédit de grands événements, il craignait avec raison que la moindre chose ne le piquât, et ne fût prise, venant d’une telle main, pour une insulte. »
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M. Jurieu fut en effet extrêmement irrité contre ce projet de paix: mais il ne se posséda plus lorsque le sieur Acher lui apprit que cet écrit avait été envoyé depuis longtemps à M. Bayle, et qu’il lui raconta ce qui s était passé entre M. Bayle et lui, au sujet du manuscrit. Toujours plein de visions, et devenu furieux contre M. Bayle, il bâtit un système mille fois plus chimérique que le chimérique projet de paix. Il mit à la tête de son Examen de l’Avis aux réfugiés, un Avis important au public, où il déclara que
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« tout ce qu’il avait dit du dessein de l’auteur de l’Avis aux réfugiés n’était que les efforts d’un esprit qui ne voyait encore goutte dans un lieu ténébreux. Il est vrai, ajouta-t-il, qu’il y avait de l’éblouissement, et l’on a peine à comprendre à présent comment dès l’abord on n’a pas au moins deviné tout le mystère(254)... Ceux qui sont suspects, et qui le doivent être, n’ont pas trouvé un meilleur moyen de justifier leurs amis que ce mot de cui bono ? Et j’avoue que ce noeud me donnait à moi-même un scrupule qui ne me laissait à la vérité nullement douter de la source du livre, mais qui me jetait dans l’embarras, quand enfin Dieu, qui veut que les mystères d’iniquité se découvrent, a permis qu’une autre découverte imprévue nous ait donné lieu de pénétrer plus avant... On saura donc que ce n’est pas ici l’ouvrage d’un particulier qui ait dessein de défendre l’autorité des rois. Ceux qui se sont, imaginé cela, continue-t-il, se sont trompés. C’est ici l’ouvrage d’une cabale qui s’étend du midi au nord, et qui a son centre dans Paris et à la cour de France. »
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Il ajoutait qu’il y avait à Genève un parti français qui se couvait sous les ombres du résident de France, que dans ce parti il y avait des gens de toute condition et de tout caractère, et cette cabale communiquait avec une autre toute semblable, qui était en Hollande. Que ces deux partis français de Genève et de Hollande communiquaient ensemble, qu’ils avaient un même but, qui était de tirer la France d’affaire par une paix aussi avantageuse quelle le pourrait souhaiter, que leur dessein était de désunir les alliés et d’inspirer aux peuples contre leurs souverains un esprit de révolte qui forçât les alliés à recevoir la paix aux conditions qu’on leur voudrait donner ; et enfin, que ces deux partis ne faisaient rien que de concert avec la cour de France, et par son ordre. Que conformément aux vues et aux instructions de cette cour, M. Bayle, qui était le chef de la cabale du nord avait écrit l’Avis aux réfugiés, et le sieur Goudet, agent de la cabale du sud, avait composé ses Entretiens sur la paix, minutés par le résident, et corrigés à Versailles, lesquels M. Bayle s’était chargé de faire imprimer à Rotterdam, pour les répandre plus aisément dans toute l’Europe, et particulièrement en Hollande et en Angleterre(255). Après cela, il traitait M. Bayle d’impie, de profane, d’homme sans honneur et sans religion, de traître, de fourbe et ennemi de l’état, digne d’être détesté et puni corporellement.

Cependant il avouait que l’accusation touchant l’Avis aux réfugiés n’était fondée que sur de simples présomption.
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« Peut-être, dit-il, que quelques-uns de ceux qui veulent paraître désintéressés diront que c’est pousser trop cruellement les gens, que c’est les exposer à la haine publique sans les avoir pleinement convaincus. Mais quand à s’agit de travailler à la sûreté publique, faut-il des convictions; et sur des présomptions fortes, ne découvre-t-on pas les malintentionnés, afin qu’on s’en donne de garde ? »
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Ce qu’il y a de singulier, c’est que pendant qu’il accusait ainsi Bayle de s’être proposé dans cet écrit la ruine des protestants, il lui échappait des aveux qui détruisaient cette action.
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« L’auteur, disait-il, a cru que dans la suite cela ne leur ferait pas plus de mal que cent autres libelles qui ont été faits contre eux ; que celui-ci s’oublierait comme me les autres; et que pour le présent cela ferait du bien à la France, et, par accident, aux protestants mêmes, parce que cela contribuerait à séparer la ligue et à faire faire la paix. »
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Et à l’égard du Projet de paix, après l’avoir représenté comme un écrit concerté avec la cour de France, et capable de désunir les alliés, il dit que cet ouvrage est plein de visions, et qu’il faudrait être visionnaire pour s’amuser à les réfuter. Mais ces réflexions, qui auraient pu ouvrir les yeux à une personne désintéressée, ne firent aucune impression sur M. Jurieu; il ne cherchait pas à disculper M. Bayle, mais à le trouver coupable. Il s’en prit aussi à M. de Bauval. Il l’accusa d’avoir supposé la lettre qu’il avait insérée dans son journal, où l’on disait que l’Avis aux réfugiés se réimprimait à Paris. Mais, comme les premières feuilles de cette nouvelle édition avaient été vues en Hollande, il prétendit que c’était un artifice dont on s’était avisé pour se mettre à l’abri des soupçons; et que le privilège du roi, qui se trouvait dans la première feuille, était faux.

Son écrit contre l’Avis aux réfugiés parut(256) sous ce titre : Examen d’un libelle contre la religion, contre l’état, et contre la révolution d’Angleterre, intitulé : Avis important aux réfugiés sur leur prochain retour en France(257). Cet écrit, comme on l’a déjà dit, était précédé de l’Avis important au public.

M. Bayle n’eut pas plus tôt lu cet Avis au public, qu’il « alla dire à M. le grand bailli de Rotterdam que si son accusateur voulait entrer en prison avec lui, et subir la peine qui lui serait due, si lui M. Bayle n’était pas coupable, il était tout prêt à y entrer(258). Il avertit aussi deux des principaux magistrats de Rotterdam, et deux ou trois autres personnes de la Haye également illustres par leur mérite et par leurs emplois, des accusations qui lui étaient intentées par M. Jurieu; les assura que ces accusations étaient fausses, et qu’il ne demandait à l’état que la justice de n’être pas condamné sans être entendu(259). Peut-être aurait-il bien fait de s’en tenir là. M. Jurieu n’aurait jamais osé comparaître contre lui devant les magistrats. Il n’avait aucune preuve juridique à alléguer; on se serait moqué de ses présomptions, et il aurait été déclaré calomniateur. Mais comme il avait dénoncé publiquement M. Bayle comme chef d’une cabale qui conspirait contre l’état, M. Bayle crut qu’il devait se justifier par la même voie. Il intitula sa réponse(260), la Cabale chimérique, ou réfutation de l’histoire fabuleuse qu’on vient de publier malicieusement touchant un certain Projet de paix, dans l’Examen d’un libelle, etc., intitulée Avis important aux réfugiés sur leur prochain retour en France. A Rotterdam, chez Reinier Leers, 1691, in-12.

M. Bayle y raconta d’abord ce qu’il avait fait au sujet d’un Projet de paix, et dit ce que nous avons déjà rapporté. Il marqua toutes les faussetés que M. Jurieu avait avancées dans sa narration, et tous les égarements où il s’était jeté. A l’égard de l’Avis aux réfugiés, qui faisait le second chef de l’accusation, il avait d’abord résolu de traiter ce sujet dans un ouvrage à part ; mais ayant considéré que cet ouvrage pourrait grossir sous sa plume, et ne paraître pas sitôt, il jugea à propos de donner en attendant un prélude de réponse. Il convint avec M. Jurieu que l’Avis aux réfugiés était l’ouvrage d’un protestant; mais il s’engagea à faire voir, par tout ce que la probabilité a de plus fort, qu’il fallait que ce livre eût été composé en France. Ainsi, il réfuta toutes les suppositions que M. Jurieu avait faites pour montrer, qu’il avait été écrit en Hollande, et que si l’auteur était à Paris il se montrerait. Il fit voir la différence qu’il y avait entre la manière d’écrire de cet auteur et la sienne. Il réfuta les caractères par lesquels M. Jurieu avait prétendu désigner l’auteur de l’Avis, pour en conclure que c’était M. Bayle. Il fit voir le ridicule de ses remarques et de ses chicanes sur la nouvelle édition de cet ouvrage qu’on faisait à Paris. Il montra que les présomptions de M. Jurieu ne l’autorisaient point à le dénoncer publiquement comme traître, impie criminel de lèse-majesté divine et humaine, et prouva, que pour le gendre coupable il avait employé la fourberie, la mauvaise foi et la plus noire malice. Il fit voir que les caractères que M. Jurieu donnait à l’auteur de l’Avis formaient des présomptions que M. Bayle n’en était pas l’auteur, incomparablement plus fortes que tout ce qu’il avait allégué pour prouver qu’il l’était. Enfin, il récapitula les accusations de M. Jurieu, et les réduisit à dix-huit articles, dont le dernier était(261) que M. Bayle ne faisait pas quasi mystère de son athéisme; qu’il n’édifiait le public par aucune action de religion; qu’il était sans religion et sans amour pour Dieu, de sorte que sa première divinité s’appelait Louis XIV.
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« Voilà, ajoutait M. Bayle, dix-huit articles dont on est bien sûr que mon adversaire ne se tirera jamais. Le dernier seul l’occuperait toute sa vie, sans qu’il y pût jamais trouver que matière de confusion. Je l’attends là avec beaucoup d’impatience. C’est un point si capital, qu’il y faut vaincre ou crever. Il faut qu’il le prouve, ou par mes écrits, ou par des témoins dignes de foi, ou en avérant, par des signes non équivoques, que Dieu lui a tellement conféré le don de prophétie, qu’il voit dans le coeur des gens tout ce qui s’y passe.... La passion l’a tellement aveuglé, qu’il n’a pu s’apercevoir que si sa cause eût été bonne, il l’aurait gâtée lui-même ; car quand il réussirait sur tous les autres articles, s échouant sur le dernier, pourrait-il justement éviter la corde ? L’athéisme n’est-il pas puni partout du dernier supplice ? et un accusateur ne doit-il pas subir la même peine, lorsqu’il se trouve convaincu de faux témoignage, que l’accusé aurait subie s’il eût été convaincu ?.... Je le répète encore, un accusateur qui s’embarrasse si étourdiment et si follement, excite plutôt la compassion que la colère... Qui ne rirait de voir un ministre engagé à prouver qu’un homme qui, de notoriété publique, communie quatre fois l’an, et assiste assez souvent aux prières publiques, et à la meilleure partie du sermon, ne fait aucune action de religion ? Je lui montrerai que ma prétendue impiété ne consiste qu’en ce que je n’ai pas voulu applaudir à ses faux miracles, à ses faux prophètes, a ses prétendues révélations; et je ne me ferai jamais une honte d’avoir contribué à soutenir mes confrères les réfugiés sur le bord du fanatisme, et à l’avoir empêché indirectement de pousser plus loin ses chimères(262). »
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A ces dix-huit articles il en ajouta encore sept, et déclara que
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« tout ce que M. Jurieu pourrait écrire avant que d’avoir prouvé ces vingt cinq articles ne serait que peine perdue ; que ce serait en vain pour son honneur qu’il en aurait justifié quelques-uns; car, succombant aux autres, il serait toujours convaincu d’être calomniateur en matière où il y va de l’honneur et de la vie; et par conséquent son ministère serait si flétri, qu’il ne serait plus que l’opprobre des protestants, s’ils ne le déposaient(263). »
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Comme ce n’était point ici une de ces disputes qui s’élèvent entre les gens de lettres sur quelque point d’érudition ou de science, mais qu’il s’agissait de l’honneur et même de la vie, si le crime d’état eût été prouvé, M. Bayle ne crut pas devoir ménager son délateur; il le démasqua si bien, que l’orgueil et la fierté de M. Jurieu ne furent pas à l’épreuve d’un si rude coup. Il eut recours au magistrat, et présenta à messieurs les bourgmestres de Rotterdam une requête où il s’était peint d’après nature. La voici:
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« Le sieur Jurieu, qui a l’honneur de défendre la cause de Dieu depuis tant d’années, et parlant de travaux, demande justice à vos seigneuries d’un libelle horrible composé par le sieur Bayle, où ledit Bayle le traite comme un fripon, un scélérat, un fourbe, un calomniateur, un méchant homme; et où il traite les princes qui ont secoué le joug du papisme de scélérats et d’assassinateurs, et dit plusieurs autres choses infamantes contre la réformation. Le sieur Jurieu implore la protection de son innocence, que ledit livre soit défendu, brûlé et déchiré; l’auteur puni ainsi qu’il appartient pour des injures si atroces; et qu’il soit permis au dit sieur Jurieu de se défendre en public, promettant pourtant de le faire avec la modestie et la modération chrétienne, et que défenses soient faites au sieur Bayle de plus composer d’autres livres contre le sieur Jurieu. »

« C’est là, disait M. Bayle(264), un des plus violents écrits, et en même temps quelque chose d’aussi burlesque qu’il y en ait jamais eu au monde. De mander qu’il soit permis à un accusateur en crime de lèse-majesté divine et humaine au premier chef d’écrire contre l’accusé, et qu’il soit défendu à celui-ci d’écrire contre son accusateur, n’est-ce pas avoir perdu le sens ? Un cavalier qui demanderait permission à son prince de se battre en duel avec son ennemi, qu’on attacherait à un arbre pieds et poings liés serait moins ridicule. Mais, la hardiesse qu’il a d’accuser M. Bayle devant ces messieurs d’avoir traité dans la Cabale chimérique les princes qui ont secoué le joug du papisme de scélérats et assassinateurs, et d’avoir dit plusieurs autres choses infamantes contre la réformation, est une calomnie si furieuse que, quand il n’aurait d’autre disgrâce dans ce procès que la conviction d’avoir avancé une telle fausseté dans une semblable requête, il aurait raison de se repentir de sa belle dénonciation. »

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Les bourgmestres de Rotterdam prirent un parti conforme à leur équité et à leur sagesse.
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« Ils exhortèrent tant M. Bayle, que M. Jurieu à s’accorder le plutôt que faire se pourrait, et leur défendirent de rien écrire l’un contre l’autre qui n’eût été examiné par M. Bayer, pensionnaire de la ville. Ils défendirent aussi la continuation des petits libelles anonymes qui avaient été publiés à Rotterdam contre la Cabale chimérique(265). »
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Nous parlerons bientôt de ces libelles.

Ce que M. Jurieu avait dit sur la. prétendue cabale de Genève lui attira l’indignation et le mépris de toute cette ville. Voici ce qu’un des syndics écrivit là, dessus à un de ses amis en Hollande(266) :
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« Je vous dirai, monsieur, que l’on a été scandalisé en ce pays de la manière d’écrire de M. Jurieu, et qu’il s’est perdu de réputation parmi tout ce qu’il y a d’honnêtes gens et de bon sens. On ne peut concevoir ce qui l’a obligé d’écrire comme il a fait contre cette ville. Ce qu’il en a dit est absolument faux et inventé à plaisir. Tout ce qu’il y a de vrai est qu’un nommé Goudet, marchand, s’est voulu mêler d’écrire certains projets de paix, etc. »
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Voici encore l’extrait d’une lettre écrite par un particulier(267) :
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« Il n’est pas possible, dit-il, que l’on ne regarde avec indignation un homme qui, toujours plein d’un noir venin, mord sans discernement tout ce qui se rencontre à son passage et amis et ennemis, jusques aux états même. Que lui a fait le magistrat de Genève, pour tâcher comme il fait de le brouiller avec son peuple et de le mettre mal auprès de tous les protestants et des confédérés? Mais tout ce que je puis vous dire sur cela, monsieur, c’est qu’on a regardé ici ses calomnies avec, un profond mépris. »
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M. Minutoli écrivit à M. Jurieu une lettre très forte sur le même sujet :
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« Je ne sais, dit-il(268), si nos conseils et tant de personnes importantes, si indignement traitées sur un point qui intéresse aussi avant leur conscience et leur honneur, ne chercheront point à vous donner toutes les plus mortifiantes preuves de leur juste ressentiment; mais je sais très bien qu’il faudrait que j’eusse oublié toutes les règles de la justice, si je ne me mettais pas aux champs en faveur de M. Bayle, qui, par l’aventure que je vous dirai, tient uniquement de moi pour ce fait, ce dont il vous plaît de lui faire un si grand crime. »
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Il faisait ensuite un détail de tout ce qui s’était passé entre M. Bayle et lui, au sujet du Projet de paix, détail qui était parfaitement conforme au narré que M. Bayle en avait donné dans sa Cabale chimérique, et que j’ai rapporté ci-dessus. Il reprochait à M. Jurieu de ce que, sur des conjectures frivoles, il l’avait placé aussi bien que M. Bayle dans sa prétendue cabale.
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« En conscience, voudriez-vous bien, lui disait-il, que sur quelques présomptions semblables, quand on les aurait contre vous, quelqu’un s’avisât, sans autre examen, de vous dénoncer incessamment par un écrit public, et vous et vos amis, pour des gens sans honneur, sans foi et sans religion ? »
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Il l’exhortait à reconnaître son erreur, et à ne pas l’obliger de rendre cette lettre publique pour la justification de M. Bayle.

M. Jurieu reçut aussi des lettres de quelques amis qu’il avait à Genève, qui l’avertissaient de ne faire aucun fonds sur la cabale de Genève, et de ne pas traiter de chose sérieuse le projet de paix(269); mais cela ne l’empêcha pas de publier, à l’insu et malgré la défense du magistrat, un écrit intitulé: Nouvelles convictions contre l’auteur de l’Avis aux réfugiés, avec la nullité de ses justifications; par un ami de M. Jurieu. Première partie. Il écrivit sous le nom d’un ami, afin de se soustraire à la défense du magistrat par ce déguisement. Il soutint dans cet écrit tout ce qu’il avait dit touchant la cabale de Genève et le projet de paix. Cette première partie fut bientôt suivie d’une seconde, sous le titre de Dernière conviction contre le sieur Bayle, professeur en philosophie à Rotterdam, au sujet de l’Avis aux réfugiés, pour servir de factum sur la plainte portée aux puissances de l’état(270). Dans ce dernier écrit, il ne parla plus de cette dangereuse cabale qui s’étendait du midi au nord, qui avait son centre à la cour de France, et dont le dessein était de faire soulever la Hollande et l’Angleterre, de confondre tous les projets des alliés, et de procurer ainsi à la France la monarchie universelle, et par conséquent la ruine de la religion protestante. Il voyait qu’il s’était rendu par là aussi méprisable que ridicule. Ainsi il changea la question et n’accusa plus M. Bayle que d’avoir voulu faire imprimer un projet de paix à l’insu de l’état, contraire à ses intentions et à ses intérêts(271). A l’égard de l’Avis aux réfugiés, il ne fit que répéter et amplifier ce qu’il avait déjà dit contre M. Bayle; et, au lieu de se justifier des faussetés et des calomnies que M. Bayle avait réduites à vingt-cinq articles, il se répandit en injures et en invectives: il osa même nier que le magistrat lui eût défendu d’écrire aussi bien qu’à M. Bayle.
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« Certes, dit-il, il faudrait avoir bien mauvaise opinion des puissances qui gouvernent et la ville et l’état, pour croire qu’elles fussent capables de mettre de l’égalité entre un homme accusé d’être traître à l’état, et celui qui, par zèle pour l’état, porte ses plaintes contre lui. Il n’y aurait aucune justice à ôter à un homme aussi violemment attaqué que l’a été M. Jurieu, le droit de se défendre. Il a intérêt, pour l’édification de l’Église, de justifier son nom partout où ses ouvrages l’ont porté(272). »
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Cependant, comme on avait défendu également à l’un et à l’autre de rien publier qui n’eût été examiné par M. Bayer(273), ce magistrat lisant cet endroit du factum fut extrêmement surpris de la hardiesse de M. Jurieu à soutenir le contraire(274).

Avant la publication de la Dernière conviction de M. Jurieu, on vit paraître divers libelles anonymes contre la Cabale chimérique, où l’on répétait ses accusations et où l’on renchérissait même sur lui par de nouvelles calomnies. Tels étaient: la Lettre écrite à M. B., prof. en phil. et en hist. à Rotterdam, sur la Cabale chimérique. C’était une violente déclamation d’un ministre, créature de M. Jurieu. Remarques générales sur la Cabale chimérique de M. Bayle, avec une Ière et une 2e Suite de ces Remarques. On les attribua d’abord à M. Bazin de Limeville, réfugié a Rotterdam(275), mais il protesta qu’il n’y avait aucune part(276) ; et on apprit ensuite qu’elles étaient de M. Robethon(277). M. Bayle fit imprimer sous le nom d’un ami un écrit de douze pages intitulé Lettres sur les petits Livres publiés contre la Cabale chimérique, où il informait le public des raisons qui l’empêchaient de répondre à ces libelles. Il dit que la défense du magistrat lui avait fait supprimer la réponse qu’il avait promise dans sa Cabale chimérique; et que tout le monde était persuadé que M. Jurieu avait faussé la promesse qu’il avait donnée au bourgmestre, en publiant ses prétendues Nouvelles convictions. Il ajoutait qu’il se proposait de répondre a ce dernier libelle de M. Jurieu, mais qu’il ne jugeait pas à propos d’employer son temps à réfuter tant d’autres écrits qui ne faisaient que répéter les mêmes choses, que gloser sur quelque passage de la Cabale chimérique mal entendu et mutilé, et que débiter des faussetés avec autant de témérité que de malignité. Il en donne quelques exemples tirés des deux écrits dont je viens de parler. Le ministre,, auteur de la lettre à M. Bayle, voulut répliquer. Il publia un écrit de vingt-une pages, intitulé Courte réfutation de la Lettre écrite en faveur du sieur B. pour la défense de sa Cabale chimérique. Il crut que M. de Bauval était l’auteur de la Lettre sur les petits livres. Je rapporterai ici une de ses accusations, la réponse de M. Bayle, et la réplique de l’accusateur; cela suffira pour donner une idée de ces deux écrits, et du caractère de leur auteur. Le ministre, après avoir accusé M. Bayle d’avarice, ajoute(278) :
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« Quand je parle de votre avarice, je ne prends pas ce terme à la rigueur. On dit que vous n’aimez pas l’argent à dessein de thésauriser: je le veux croire puisqu’on le dit: vous l’aimez pourtant pour l’usage qu’il vous plaît d’en faire, de quoi je ne me mêle point.... Mais, monsieur, croyez-vous qu’on ne sache pas dans le monde la véritable raison pour laquelle vous avez discontinué vos Nouvelles de la république des lettres ? On n’ignore pas que l’incommodité qui vous survint en fournit le prétexte; mais on sait aussi que vous prétendiez en tirer une plus grande récompense que celle que vous en tiriez d’abord, et que le libraire n’ayant pas voulu vous accorder l’augmentation que vous demandiez, votre traité fut rompu, et que vous discontinuâtes votre ouvrage pour cela; c’est-à-dire que l’appétit vous était accru à mesure que votre réputation se fortifiait. »
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Qui pourrait s’imaginer qu’on voulût rapporter un fait avec autant de confiance, sans avoir pris toutes les mesures nécessaires pour s’en assurer ? Cependant écoutons M. Bayle:
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« Je ne sais, dit-il(279), comment qualifier la fausseté d’un certain déclamateur qui vient de publier, comme une chose certaine, que M. Bayle ne discontinua les Nouvelles de la république des lettres, que parce que son libraire ne lui voulut pas donner tout l’argent qu’il lui demandait. Le libraire est plein de vie; il s’appelle Henry Desbordes: il demeure à Amsterdam, dans le Kalverstraat: on peut s’éclaircir de ce qui en est avec la plus grande facilité du monde ; et voici un homme qui, sans prendre la peine de s’en informer, ce qui, n’eût retardé que d’un jour ou deux la publication de sa merveilleuse Lettre, ose s’embarrasser dans un infâme mensonge publiquement, sur quoi on le peut couvrir de confusion, s’il est capable de quelque honte, par l’exhibition de la signature du sieur Desbordes. »
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Mais cet auteur n’était pas capable de rougir. Il répondit froidement(280) :
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« On n a pas cru être oblige de consulter Henry Desbordes sur le fait qu’on a avancé touchant l’interruption des Nouvelles de la république des lettres : on en a parlé comme on a fait, sur le témoignage d’un imprimeur qui travaillait en ce temps-là pour ledit Desbordes, parce qu’il n’a eu aucun intérêt à déguiser les choses. Ainsi on a cru qu’il les disait comme elles sont. On s’en rapporte à ce qui en est, parce que la chose est fort peu importante en elle-même et qu’elle ne fait ni grand bien ni grand mal à l’affaire principale. »
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Voilà quelle était la méthode de ces faiseurs de libelles; ils publiaient sur des ouï-dire tout ce qu’ils pouvaient, recueillir de plus infamant contre M. Bayle, et lorsqu’on les avait convaincus de calomnie, ils disaient qu’ils s’en rapportaient à ce qui en était; et, en cela, ils ne faisaient qu’imiter M. Jurieu, qui remplissait, ses factums d’imaginations fausses et chimériques. C’est ainsi qu’il répéta plusieurs fois que M. Bayle avait demeuré trois ans chez les jésuites de Toulouse, quoiqu’il n’eût jamais demeuré chez eux, et que son séjour à Toulouse n’eût été que de dix-huit mois, comme nous l’avons déjà vu. Il avait des espions partout qui lui écrivaient ou lui rapportaient ce qu’on disait, et qui d’ordinaire le rapportaient infidèlement. On juge bien que ces espions étaient la lie des réfugiés ; il y en avait même de si décriés que quelques-uns de ses partisans en furent honteux. Un de ses amis ne put s’empêcher de lui écrire qu’il se déshonorait par ses liaisons avec un certain ministre réfugié de Londres. M. Jurieu lui répondit: C’est un fripon, il est vrai, mais il est orthodoxe; ce qui fit qu’on’ appelait ordinairement ce ministre le fripon orthodoxe.

Il parut encore un écrit de douze pages contre la Lettre de M. Bayle, intitulé : Lettre à Monsieur ***, au sujet d’un libelle, qui a pour titre: Lettre sur les petits livres publiés contre la Cabale chimérique. L’auteur attribue cette Lettre à M. de Bauval avec plus d’assurance que n’avait fait celui de la Lettre à M. Bayle. Du reste, le même esprit se remarquait dans l’un et dans l’autre. Avant que ces trois écrits parussent, M, de Bauval en publia un de huit pages, intitulé : Copie d’une Lettre écrite à M. S.... touchant l’auteur des Remarques générales sur la Cabale chimérique. Après avoir raillé finement l’auteur des Remarques générales, qu’il croyait être M. de Limeville, il rapportait la requête de M. Jurieu et en découvrait tout le ridicule. Il fit aussi quelques réflexions sur l’injuste inégalité que M. Jurieu prétendait qu’on devait mettre entre lui et M. Bayle.

La première édition de la Cabale chimérique ayant été bientôt distribuée, M. Bayle en fit une seconde corrigée et fort augmentée. Il mit au revers du titre un petit avertissement où il priait le lecteur de ne pas juger de cet ouvrage par les premiers chapitres, dans lesquels on a dû être sec, et où l’on n’avait pas pu éviter les minuties; mais qu’on trouverait que la suite était un peu plus vive et moins ennuyeuse, si on se donnait la peine de lire tout. Cette édition ne parut pas aussitôt qu’elle eut été achevée d’imprimer. M. Bayle en arrêta assez longtemps la vente, à cause que les bourgmestres de Rotterdam avaient défendu à tous les libraires de cette ville de débiter ce qui s’imprimerait sur cette affaire(281). Mais lorsqu’il vit que M. Jurieu publiait ses factums, il se crut en droit de donner aussi la seconde édition de sa Cabale chimérique. Cependant il ne voulut pas marquer dans le titre qu’elle eût été imprimée à Rotterdam, ni que ce fût une seconde édition corrigée et augmentée. Comme ce titre est un peu différent du premier, je le rapporterai ici : La Cabale chimérique, ou Réfutation de l’Histoire fabuleuse et des calomnies que M. J. vient de publier malicieusement, touchant un certain projet de paix et touchant le libelle intitulé: Avis important aux réfugiés sur leur prochain retour en France, dans son Examen de ce libelle. A Cologne, chez Pierre Marteau, 1691, in-12.

Dans cette édition, M. Bayle poussa très vivement M. Jurieu sur l’accusation d’athéisme: il insista sur cet article par tout ce qui en pouvait marquer l’importance ; il somma son accusateur de le prouver ; il employa les 33 141

défis, les insultes, en un mot ce qu’il y a au monde de plus capable d’imposer à la partie adverse la nécessité de fournir ses preuves. M. Jurieu, se voyant ainsi pressé, s’adressa à son consistoire et promit de justifier son accusation ; mais il s’en désista peu de jours après et s’offrit seulement de servir de commissaire à la compagnie si elle voulait le charger de quelques mémoires, ce qui la surprit extrêmement. Il avait harangué dans le consistoire plus d’une fois contre M. Bayle avec le dernier emportement, jusques à déclarer qu’il ne voulait pas plus de réconciliation avec lui qu’avec le diable. Il s’efforça inutilement de faire casser les actes du consistoire qui portaient, entre autres choses, qu’il s’était désisté des accusations qu’il avait intentées contre M. Bayle, touchant la religion, et qu’il ne pourrait porter en première instance qu’au consistoire les plaintes qu’il pourrait avoir à faire contre lui. Cependant il publia un écrit intitulé : Courte revue des maximes de morale et de principes de religion de l’auteur des Pensées diverses sur les comètes, et de la Critique générale sur l’Histoire du calvinisme de Maimbourg, pour servir de factum aux juges ecclésiastique s’ils en veulent connaître. Il y rapporta quelques endroits de ces deux ouvrages, et tâcha de faire voir qu’ils portaient à l’irréligion. Le même jour que cet écrit tomba entre les mains de M. Bayle, il en publia un, sous ce titre : Déclaration de M. Bayle, professeur en philosophie et en histoire à Rotterdam, touchant un petit écrit qui vient de paraître sous le titre de Courte revue des maximes de morale, etc. M. Bayle fit voir que M. Jurieu changeait l’état de la question : il le somma de nouveau de prouver l’accusation d’athéisme, et s’engagea de se justifier de toute hétérodoxie dès que ce premier et principal point serait vidé. Il ajouta quelques propositions extraites des livres de M. Jurieu, pour servir d’addition à celles dont on avait demandé la condamnation au synode tenu à Leyde au commencement de mai 1691.
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« La Courte revue, ayant été distribuée au consistoire, fit prendre la résolution d’examiner un procès aussi important que celui-là ; mais d’ailleurs on ne fonda ni sur les discours, ni sur les écrits de l’accusateur, aucun préjugé contre la doctrine de M. Bayle. On se mit en devoir de juger selon les formes. M. Bayle se déclara toujours prêt à montrer son innocence, et il ne tint pas à lui qu’on ne jugeât(282). » : mais on ne fit aucune procédure.
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Quelques amis de M. Bayle prirent son parti jusques à écrire en sa faveur. M. de Bauval publia une Lettre sur les différents de M. Jurieu et de M. Bayle, où il démontra qu’à regarder les choses du côté de l’honnête homme, et des devoirs de la société civile, M. Jurieu ne pouvait sauver l’indignité de son procédé envers M. Bayle. Il se défendit ensuite, contre les attaques de M. Jurieu. Nous avons vu que ce théologien l’avait accusé d’avoir supposé dans son journal l’extrait d’une lettre où l’on disait que l’Avis aux réfugiés se réimprimait à Paris. Il revint à la charge dans ses Convictions et lui imputa de nouveaux crimes. Il l’accusa d’avoir publié l’Avis aux réfugiés, et d’être un homme sans religion: il soutint que cet extrait de lettre était faux.
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« On a certitude, dit-il(283), qu’il est faux. Et, là-dessus, on défie ces messieurs de mettre la lettre d’où cet extrait a été tiré, entre les mains de quatre personnes d’honneur qu’on nommera de part et d’autre, et qui examineront d’où elle vient, quand elle a été écrite, et ce qui est dit devant et après. On les défie de cela, dit-il, et, s’ils ne le font, ce sera une preuve que la lettre est ou supposée, ou écrite par un correspondant qui entre dans l’affaire, ou pleine de choses qui découvriraient leur mystère. C’est un défi auquel on sait très bien, qu’ils ne déféreront pas; ils n’oseraient. »
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M. de Bauval le prit au mot. Il le fit sommer par un notaire de nommer deux arbitres, et promit d’en nommer deux autres devant lesquels il représenterait cette lettre ; mais M. Jurieu recula et ne voulut jamais qu’on en vint à l’examen qu’il avait proposé. M. Bayle parle de cet écrit de M. de Bauval dans une de ses lettres à M. Minutoli.
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« De tous mes amis, dit-il(284), il n’y a que M. de Bauval, frère de M. Basnage, qui ait mis la main à la plume pour moi. M. Jurieu le hait pour le moins autant qu’il me hait, et le mêle dans tous ses libelles avec une malhonnêteté tout à fait brutale, et enfin, il le fait auteur avec moi de l’Avis aux réfugiés. M. de Bauval a donc fait une Lettre de deux feuilles et demie sur notre différend, qui le pique finement et adroitement. »
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M. Huet publia aussi un écrit en faveur de M. Bayle, intitulé : Lettre d’un des amis de M. Bayle aux amis de M. Jurieu. Il y relevait plusieurs passages des Nouvelles convictions et des Remarques générales. Ce petit ouvrage est écrit fort sensément et avec beaucoup de modération.

M. Jurieu n’excita pas moins de plaintes par ses sentiments hétérodoxes que par son esprit violent et persécuteur. Quelques églises demandèrent aux synodes qu’on examinât ses livres: on dressa une liste des hérésies et des profanations qui s’y trouvaient(285) (P), et on l’envoya au synode qui se tenait à Leyde, sous le titre de Lettre à messieurs les ministres et anciens qui composent le synode assemblé à Leyde, le 2 de mai 1691. Cette dénonciation, jointe aux disputes qu’il avait eues dans les synodes avec plusieurs ministres, l’obligea à publier un écrit intitulé: Apologie du sieur Jurieu, pasteur et professeur en théologie, adressée aux pasteurs et conducteurs des églises wallonnes des Pays-Bas; mais, au lieu d’y justifier sa doctrine, il étala avec beaucoup de faste et d’ostentation les grands services qu’il prétendait avoir rendus à l’Église ; et, après avoir fait son propre panégyrique, il se répandit en injures et en invectives contre les ministres complaignants, et s’y déchaîna de nouveau contre M. Bayle. C’est là qu’il avoue que puisqu’il n’était pas en son pouvoir de faire tomber sur lui toute la peine qu’il méritait, au moins avait-il voulu l’exposer à l’infamie publique(286): et il se plaignait douloureusement de la clémence de l’État. L’écrit de M. de Bauval l’avait piqué jusqu’au vif ; il s’emporta violemment contre lui: et, quoiqu’il eût refusé de s’en tenir aux termes du défi qu’il lui avait fait, il ne laissa pas de soutenir qu’il l’avait convaincu d’être complice de l’Avis aux réfugiés, et qu’il était le principal acteur de la comédie de l’édition de Paris. M. de Bauval publia une Réponse à l’Apologie de M. Jurieu, où il réfuta ses calomnies, et fit voir, qu’il se vantait ridiculement d’avoir été le soutien de l’Église et le champion de l’orthodoxie. Il l’interpella encore publiquement de convenir d’arbitres pour décider de leur démêlé à toute rigueur ; mais il l’interpella inutilement. Dans la suite, M. de Bauval, voyant qu’il ne voulait ni lui faire réparation, ni en venir à un éclaircissement, donna au consistoire de Rotterdam une déclaration par laquelle il protestait qu’il regardait M. Jurieu comme un calomniateur et un malhonnête homme(287).

M. Bayle publia une réponse aux derniers écrits de M. Jurieu, sous ce titre: La Chimère de la cabale de Rotterdam, démontrée par les prétendues convictions que le sieur Jurieu a publiées contre M. Bayle. A Amsterdam, chez Henry Desbordes, dans le Kalverstraat. 1691. Cette réponse, écrite sous le nom d’un ami de M. Bayle, contient trois parties.

I. La Chimère de la cabale de Rotterdam, démontrée par les Nouvelles convictions qu’un ami de M. J. a publiées, ou Lettre d’un ami de M. Bayle à Monsieur ***. C’est la réfutation du factum publié par M. Jurieu, pour soutenir la Cabale du Projet de paix. Elle finit par la lettre que M. Minutoli avait écrite sur ce sujet à M. Jurieu.

II. Remarques sur le Factum de M. Jurieu contre M. Bayle, au sujet de l’Avis aux réfugiés. On ne s’y attache point à réfuter en détail ce que M. Jurieu avait avancé dans sa Dernière conviction ; mais on lui marque une longue liste de choses à prouver, sans quoi ce factum ne pouvait avoir aucune force.

III. Une longue préface, où l’on montre la manière de bien juger de quel côté est la victoire dans ce procès. On y faisait connaître le détail de la dénonciation de M. Jurieu et des suites qu’elle avait eues. Cette dénonciation se réduisait à ces trois chefs: la Cabale de Genève, l’Avis aux réfugiés, et le Commerce avec la cour de France. M. Bayle y joignit des Réflexions sur l’Apologie du sieur Jurieu, où il découvrit plusieurs faussetés que M. Jurieu avait avancées, et entre autres celle-ci, que M. Bayle lui était redevable de son établissement à Rotterdam. M. Bayle fit voir que c’était tout le contraire. Dans l’Avis au lecteur, il marquait qu’il y avait longtemps temps que ce livre était composé, hormis les dernières feuilles de la préface, et qu’il aurait paru peu de jours après les prétendues Convictions de M. Jurieu si les imprimeurs avaient été aussi diligents que l’auteur. Il indiquait ensuite le contenu de chaque partie, et faisait quelques réflexions, sur le honteux procédé de M. Jurieu dans toute cette affaire. Au reste, M. Bayle gardait plus de mesure avec M. Jurieu dans cet ouvrage qu’il n’avait fait dans sa Cabale chimérique, comme il le remarque lui-même.

M. Bayle publia presque en même temps des Entretiens, sur le grand scandale causé par un livre intitulé la Cabale chimérique. A Cologne, chez Pierre Marteau, 1691. Cet ouvrage contient cinq entretiens. Philodème et Agathon, les deux interlocuteurs, regardent M. Jurieu comme un grand serviteur de Dieu, qui a usé ses forces au service de l’Église, et trouvent fort mauvais que M. Bayle l’ait traité si durement. Ils se rendent compte des conversations qu’ils ont eues avec des cabalistes, rapportent les raisons que ces cabalistes alléguaient en faveur de M. Bayle et la manière dont ils les avaient réfutées. C’est une ironie continuelle sous laquelle on fait le portrait de M. Jurieu, et on justifie M. Bayle sur plusieurs choses.

Les mortifications que M. Jurieu avait reçues au dernier synode(288) : la nécessité où il se trouvait de préparer des apologies pour le synode prochain, contre les plaintes qu’on faisait de toutes parts au sujet de sa doctrine, et le chagrin de voir que, malgré toutes ses oppositions, M. Basnage, son beau-frère, avait été reçu ministre ordinaire de l’église de Rotterdam; tout cela le désola si fort qu’il tomba malade de ses vapeurs au mois de septembre 1691(289). Il se trouva hors d’état d’écrire, et trois ou quatre mois se passèrent sans qu’on vît rien paraître sur sa dispute avec M. Bayle. Mais enfin son champion, auteur des Remarques générales, s’avisa à publier un écrit contre la Chimère de la cabale, intitulé, Le Philosophe dégradé, pour servir de troisième suite aux Remarques, générales sur la Cabale chimérique de M.. Bayle. Les amis de M. Bayle lui conseillaient de mépriser cet écrit: cependant il crut qu’il était nécessaire de le réfuter. Voici les raisons qu’il en allègue à M. Sylvestre.
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« Si vous aviez lu, dit-il(290), le libelle auquel vous ne me conseillez pas de répondre, je suis sûr que vous approuveriez que j’aie fait sentir à l’auteur ses iniquités insupportables, et ce que j’en fais c’est principalement pour couper en herbe à une infinité de semblables petits libelles qu’il se prépare de nous donner, et où il ne prendrait garde à aucune falsification, si on ne le menaçait de les lui bien mettre en compte. Enfin je croirais désobliger M. Sartre si je n’opposais que le silence à son témoignage. »
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Pour éclaircir ce fait, je remarquerai que M. Jurieu publia dans sa Courte revue une lettre écrite de Londres, où l’on assurait qu’une personne qui avait étudié avec M. Bayle à Puylaurens, (c’est à dire, M . Sartre, ministre, réfugié à Londres) avait dit que M. Bayle se débaucha à un tel point qu’il se fit papiste et alla même demeurer à Toulouse environ trois ans chez les jésuites; que cette personne lui ayant écrit sur son changement de religion, en reçût une réponse aigre d’un véritable papiste animé déjà par les jésuites; qu’elle le vit ensuite à Genève après sa sortie de Toulouse, et que M. Bayle, se souvenant de sa lettre et de la réponse lui fit des excuses, et le pria de ne pas parler de cette affaire. M. Bayle s’inscrivit en faux contre toutes ces circonstances dans sa Chimère démontrée, excepté son changement de religion. Il nia qu’il eût jamais demeuré chez les jésuites; il sommait l’auteur de la lettre de déclarer le nom de la personne qui prétendait que M. Bayle lui avait fait une réponse aigre, et ensuite des excuses à Genève ; sur quoi l’émissaire de M. Jurieu, auteur de la lettre engagea M. Sartre à en écrire une à M. Bayle où il avouait qu’il avait dit que M. Bayle, « étant à Puylaurens, s’en était absenté ; qu’on avait su quelques jours après qu’il s’était jeté dans le couvent des jésuites de Toulouse ; qu’il lui avait écrit sur ce sujet une lettre telle qu’un jeune homme pouvait la faire dans cette occasion ; et qu’il en avait reçu une lettre fort piquante ; et qu’il avait ajouté à cela qu’environ trois ans après il avait vu M. Bayle à Genève, et, que M. Bayle lui fit connaître qu’il l’obligerait de ne parler pas de ce qui lui était arrivé à Toulouse, parce que, cela pourrait lui faire tort dans le dessein qu’il avait de faire quelque séjour à Genève(291). » L’auteur du Philosophe dégradé publia un extrait de cette lettre ; mais il supprima l’endroit où M. Sartre déclarait « qu’il n’osait assurer, ni que M. Bayle eût reçu la lettre de lui, ni qu’il y eût répondu, et que plusieurs personnes qui virent la lettre reçue par lui M. Sartre, crurent que M. Bayle n’en était pas l’auteur(292). » Cependant l’auteur de ce libelle produisit cette lettre comme une preuve de ce qu’on avait avancé, contre M. Bayle, et pour le convaincre de mauvaise foi. C’est là proprement ce qui obligea M. Bayle de répondre à cet écrit. Sa réponse(293) a pour titre: Avis au petit auteur des petits livrets, sur son Philosophe dégradé, 1692. Il y donna plusieurs exemples de la mauvaise foi et de l’étourderie de cet auteur, et de ses vaines redites. Il releva aussi quelques faussetés qu’il prétendait fonder sur la lettre de M. Sartre. Il lui apprit qu’il avait écrit à ce ministre, et qu’il attendait sa réponse ; et que M. Sartre l’avait déjà fait assurer par un ami commun qu’il éclairait la chose d’une manière dont M. Bayle serait content.

Suite de la Vie de Bayle.


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
NOTES

Note_205 C’est un grand in-12 de 60 pages, menu caractère.

Note_206 Lettre du 24 de février 1689, p. 301.

Note_207 C’est un écrit de 8 pages in-4°, intitulé, Réponse à l’auteur des chimères de M. Jurieu.

Note_208 Il fut imprimé à Amsterdam, chez Wolfgang.

Note_209 M. Pélisson le désavoua dans, l’Histoire des ouvrages des savants, février 1690, p. 276.

Note_210 Dans une de ses lettres pastorales, qui contient quelques réflexions sur les libelles qui venaient de France, à l’occasion des affaires du temps, après avoir parlé des écrits qu’on publiait en France contre les protestants, il ajoute* :
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« Nous voyons paraître depuis peu un libelle sous le titre de Réponse d’un nouveau converti à la lettre d’un réfugié, pour servir d’addition au livre de dom Denis de Sainte-Marthe. Ces messieurs ont beau se cacher sous des noms déguisés, on les connaît toujours. Nous n’avons pas de nouveau converti qui puisse écrire de cet air et de cette force sur la matière. Il faut être pénétré d’un esprit de persécution et plein d’un vieux levain pour écrire ainsi. Ne vous y trompez donc pas, ce n’est point un nouveau converti**, c’est un vieil écolier des jésuites, et qui a très bien profité de leurs leçons. »
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M. Huet, ministre réfugié, qui était alors à Dort, et qui passa ensuite à la Haye, fit une réponse à cet écrit, qui fut très estimée. Elle parut sous le titre de Lettre écrite de Suisse en Hollande, pour suppléer au défaut de la réponse que l’on avait promise de donner, à un certain ouvrage que M. Pélisson a publié sous le nom d un nouveau converti, etc. Mais comme il y établissait la tolérance politique, et qu’en défendant ce que M. Bayle avait dit au sujet du supplice de Servet, il abandonnait M. Jurieu, celui-ci en fut si piqué qu’il le dénonça au synode de Leyde***, composé de ses créatures, et le fit suspendre du ministère. Il se déchaîna ensuite contre lui dans ses libelles, et particulièrement dans son Tableau du Socinianisme, où il s’efforçait d’établir l’intolérance****. Cependant ce n’était pas à M. Huet qu’il en voulait. M. Bayle était son véritable objet. En faisant condamner le sentiment de M. Huet sur la tolérance, il cherchait à rendre odieux M. Bayle, qu’il regardait comme l’auteur du Commentaire philosophique. Il n’osait pas s’attaquer à lui, et il exhalait son courroux contre M. Huet, et l’immolait à sa fureur. Il a lui-même découvert ce secrets en racontant ses prouesses contre les hétérodoxes, avec toute la malignité dont il était capable.
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« On vit peu de temps après, dit-il*****, paraître le Commentaire philosophique. Et ce fut le travail de ce livre qui pensa lui renverser la tête. Je compris que le mal était sans remède; mais je ne pus pas me résoudre à rompre avec lui entièrement, je me contentai de renoncer à ce qu’on appelle les ouvertures du coeur, et les confidences d’amitié. Je le croyais encore honnête païen******; en poursuivant la condamnation de son abominable doctrine sur les droits de la conscience errante de nos synodes, un reste de considération pour mon ancienne amitié me fit épargner son nom : surtout parce qu’il se trouvait un autre nom pour qui j’avais moins d’égards, et sous lequel je pouvais faire mes poursuites. »
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* Lettre pastorale du 1 d’avril 1689, p. 117, de l’édit. in-4°.
** M. Pélisson avait embrassé la religion romaine en 1670.
*** Au mois de mai 1691.
**** Voyez les lettres à M. Lenfant, du 25 de mai, et à M. Constant, du 16-26 de juillet 1690, avec les remarques, p. 321, 312,.325, 326.
***** Apologie du sieur Jurieu, p. 24, col. 2.
****** Voyez la Chimère démontrée, préf., pag. clxxvii.

Note_211Lettre pastorale du 1er avril 1687, p. 197, col. 2.

Note_212 (H) Il avait publié en 1686 un livre, intitulé l’Accomplissement des prophéties, ou la délivrance prochaine de l’église. Ouvrage dans lequel il est prouvé que le papisme est l’empire anti-chrétien; que cet empire n’est pas éloigné de sa ruine; que cette ruine doit commencer dans peu de temps ; que la persécution présente ne peut durer plus de trois ans et demi; après quoi commencera la destruction de l’antéchrist, laquelle se continuera dans le reste de ce siècle, et s’achèvera dans le commencement du siècle prochain ; et enfin le règne de Jésus-Christ viendra sur la terre. Il y prédisait que la persécution des réformés en France ne pouvait durer plus de trois ans et demi; que la réformation serait établie par autorité royale, et que la France renoncerait au papisme, et le royaume se convertirait. Il ajoutait que la providence destinait à ce royaume une grande élévation, qu’il arriverait au comble de gloire, en bâtissant sa grandeur sur les ruines de l’empire papal; et que la totale réformation de la France se ferait sans effusion de sang*. M. Jurieu parlait avec tant de confiance, et d’un ton si décisif, qu’il fut cru d’une infinité de reformés, tant en France que dans les pays étrangers. On croit facilement ce que l’on souhaite, et une situation triste et affligeante augmente la crédulité. Il y eut, plusieurs réfugiés qui retournèrent en France pour y attendre l’accomplissement de ces magnifiques promesses. On a prétendu** que tout cela n’était qu’un artifice pour engager les réformés à faire un soulèvement en France: mais M. Jurieu s’imaginait réellement et de bonne foi d’avoir pénétré tous les profonds Mystères de l’Apocalypse***. Il regardait avec admiration les prophéties de Drabitius, de Kotterus et de Christine Poniatovia, et les égalait presque aux écrits des anciens prophètes.

* Voyez M. de Bauval, Réponse à l’Avis de M. Jurieu, p. 25.
** Brueys, Histoire du fanatisme de notre temps, etc. Voyez dans le Dictionnaire critique, l’article Kotterus, tome VIII, remarques (H) et (I) .
*** Accomplissement des prophéties, dans l’Avis à tous les chrétiens.

Note_213 (I) Il mettait au rang des miracles ce qu’on écrivait alors de France, que dans le Béarn et dans les Cévennes on avait ouï des anges chanter des psaumes dans l’air*; qu’on voyait à Cret, en Dauphiné, une bergère qui avait des extases pendant lesquelles elle disait des choses excellentes et divines, et annonçait une délivrance prochaine**; que dans le Dauphiné plusieurs centaines d’enfants avaient de semblables extases.
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« L’esprit de Dieu, disait-il***, est tombé sur les enfants de cette Province, de la même façon qu’il était tombé sur la bergère du voisinage de Cret. Quand cette jeune fille fut arrêtée, elle déclara en présence des juges que la peine qu’ils se donnaient était inutile, qu’on la pouvait faire mourir, mais que Dieu susciterait d’autres enfants qui parleraient mieux qu’elle. Cela est arrivé d’une manière si admirable que les plus aveugles sont obligés d’y voir le doigt de Dieu. Il y a peut-être aujourd’hui dans un seul canton du Dauphiné, sans compter ceux des autres provinces, deux ou trois cents enfants qui tombent en extase, qui s’endorment et durant leur sommeil annoncent les choses merveilleuses de Dieu, prient d’une manière excellente, exhortent, menacent, promettent, chantent les psaumes de David, et prédisent même les choses futures : et quand ils sont réveillés ils retournent à leur première simplicité. Il y a plus, c’est que dans le Vivarais l’esprit de Dieu a saisi tout un peuple, veillant et dormant, avec des signes et miracles tels que, depuis le commencement du Monde, il ne s’est rien vu de semblable ni d’approchant. La relation vous en instruira****.
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* Lettre pastorale du 1er décembre 1686, p. 49 et suiv.
** Lettre du 1er d’octobre 1688, p. 20 et suiv.
*** Lettre du 15 de mars 1689, p. 107, 108.
**** Cette relation est un écrit de 14 pages in-4, intitulé Lettre de Genève, contenant une relation exacte des petits prophètes du Dauphiné.

Note_214 (K.) Dans la pastorale que je viens de citer il les traite de blasphémateurs qui s’opposaient à l’esprit de Dieu.
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« Donnez-vous garde, dit-il*, de ce malheureux esprit du monde qui s’oppose à l’esprit de Dieu, et qui va dans cette occasion quelquefois jusqu’au blasphème. La témérité de ceux qui ont tourné en ridicule et le miracle de la bergère et celui des voix célestes qui ont été entendues par tant de témoins fidèles recevra la juste confusion qu’elle mérite. Je souhaite qu’elle soit une confusion salutaire, et que Dieu ne leur impute pas ce péché, leur fasse la grâce de voir de leurs yeux les choses qui sont présagées par ces signes avant-coureurs… Bienheureux sont les sages qui n’imitent point ces téméraires décidants… On ne craint point le triomphe de ceux qui, voyant approcher le temps marqué pour la délivrance, insultent à ceux qui l’espèrent. Dieu est maître des temps et des événements : ils arrivent quand il le juge à propos. Nous pouvons nous tromper dans nos supputations; mais il ne se trompe pas dans les siennes. »
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C’est ainsi qu’il parlait au mois de mars de l’année 1689, voyant que rien n’était arrivé de ce qu’il avait prédit.

* Lettre du 15 de mars 1689, p. 108.

Note_215 Bauval, Réponse à l’Avis de M. Jurieu, p. 33 et suiv., 39, 40.

Note_216 Bauval, Lettre sur les différents de M. Jurieu et de M. Bayle, p. 2.

Note_217 (L.). Ses trois ans et demi qui commençaient à la révocation de l’édit de Nantes, en octobre 1685, expiraient au mois d’avril 1689, cependant on ne voyait aucun changement en France par rapport à la religion. Cela donnait lieu de traiter ses prédictions de chimériques, et d’insulter à la crédulité de ceux qui y avaient ajouté foi. Il se trouva donc obligé d’abandonner ce qu’il avait avancé sur la manière dont la réformation s’établirait en France. Selon ses premières vues, cette réformation devait se faire sans violence, sans effusion de sang, par autorité royale, mais la révolution d’Angleterre, et la confédération de tant de princes contre la France, lui firent croire qu’elle y triompherait par voie de conquête*; et il avoua « qu’il croyait fermement que Dieu avait fait naître le roi Guillaume pour être l’exécuteur de ses grands desseins, pour abaisser et humilier les persécuteurs de France »**. Il voulut mettre lui-même la main à l’oeuvre. Il imagina, après y avoir rêvé plusieurs nuits de suite, une manière de pontons pour faire débarquer, en dépit des milices qui seraient sur les côtes de France, autant de soldats qu’on voudrait, sans beaucoup de difficulté***.

* Chimère démontrée, p. lvj, lvij.
** Lettre pastorale du 1er juillet 1689, p. 173, col. 2.