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PARIS, DESOER, LIBRAIRE, RUE CHRISTINE, 1820, 16 volumes. | Table de Bayle | Index Voltaire | Études sur Voltaire | LA VIE DE M. BAYLE
M. Bayle naquit au Carla, bourg du comté de Foix, entre Pamiers et Rieux, le 18 de novembre 1647. Il reçut au baptême le nom de Pierre. Son père, d’une bonne famille originaire de Montauban, s’appelait Jean. Il était ministre du Carla, et avait épousé Jeanne de Bruguière, dont la mère était de la maison de Ducasse; de sorte que messieurs Bayle appartenaient à deux maisons du pays de Foix distinguées par leur noblesse, Ducasse et Chalabre, dont Bruguière est une branche. M. Bayle eut deux frères: un aîné nommé Jacob, qui fut collègue de son père; et un cadet nommé Joseph, et surnommé du Peyrat, d’un bien qui appartenait à sa famille. M. Bayle fit remarquer en lui, dès son enfance, un esprit vif et subtil, une conception aisée et facile, une mémoire très heureuse; mais il avait de plus, ce qui est nécessaire pour faire valoir de si grands avantages, le désir ardent de savoir et d’apprendre. Il interrogeait ses parents avec un air empressé et attentif, ne se rendait point aux réponses qu’on lui faisait qu’il n’en conçût clairement tout le sens, et ne perdait rien des petites instructions qu’il recevait dans cette école domestique. Son père cultiva avec beaucoup de soin de si heureuses dispositions. Après lui avoir appris la langue latine, il lui fit commencer l’étude de la grecque à l’âge de douze ans et demi(71); et le fortifia pendant quelques années dans la connaissance de ces deux Langues, par la lecture des meilleurs auteurs. Mais enfin les fonctions de son ministère lui emportant beaucoup de temps, et ses soins ne répondant pas aux progrès que son fils était capable de faire, il prit le parti de l’envoyer à l’académie de Puylaurens. M. Bayle y arriva au trois de février de l’an 1666(72). Il était dans sa dix-neuvième année; mais ni les passions qui règnent ordinairement à cet âge, ni l’éloignement de la maison paternelle, n’affaiblirent point la forte passion qu’il avait pour les lettres. Il mettait à profit les heures mêmes de récréation; et tandis que les autres écoliers s’occupaient de ces amusements qui sont si chers à la jeunesse il se retirait, dans sa chambre, pour se livrer aux plaisirs qui naissent de l’application à l’étude. Au mois de septembre suivant(73), il profita des vacances pour aller voir sa famille: mais ce temps, destiné à la dissipation, devint pour lui un temps de travail; il s’attacha si fort à l’étude qu’il en tomba malade. A peine fut-il guéri, que, se livrant de nouveau à sa passion dominante, il retomba, et eut ainsi plusieurs rechutes qui le retinrent au Carla plus de dix-huit mois. On l’envoya à Saverdun(74) chez M. Bayze, qui avait épousé Paule de Bruguière sa tante. Le but de ce voyage était de le faire changer d’air, et de le sevrer de l’étude: malheureusement il trouva des livres. M. Rival, ministre de Saverdun, en avait un très grand nombre; et ce fut pour le jeune Bayle une tentation qui pensa lui coûter la vie. Des lectures presque continuelles le jetèrent dans une fièvre dangereuse, dont il eut peine à se guérir. Il fut longtemps à se remettre. Dès qu’il se trouva en état de sortir, on le fit transporter à une maison de campagne de M. Bayze, située sur les bords de l’Ariège, qui rend ce lieu très agréable. Le souvenir des doux moments qu’il avait passés auprès de cette rivière l’a porté à lui consacrer un article dans son Dictionnaire(75). Lorsqu’il fut tout à fait rétabli il retourna au Carla(76) et bientôt après à Puylaurens(77), pour y continuer ses études. Il les reprit avec une nouvelle ardeur, mêlant toujours à ses exercices académiques la lecture de tous les livres qui lui tombaient entre les mains, sans en excepter les livres de controverse. Mais Plutarque, et Montaigne étaient ses auteurs favoris. Le long séjour qu’il avait fait chez son père avant que d’aller à l’académie, et les fréquentes maladies qu’il eut ensuite, avaient si fort retardé ses études qu’il ne commença sa logique qu’à vingt et un ans. Ainsi ce n’est pas sans raison qu’il s’est plaint dans un de ses ouvrages, qu’il avait commencé tard à étudier(78). Il redoubla son application pour tâcher de regagner le temps perdu; et les progrès qu’il faisait a Puylaurens, n’étant pas à son gré assez rapides, il résolut de quitter cette académie pour aller à Toulouse, qui est une des plus célèbres universités de France. Il y arriva au mois de février 1669(79). Il se logea dans une maison particulière, et allait entendre les leçons de philosophie qui se faisaient dans le Collège des jésuites: il n’y avait rien là d’extraordinaire. Les réformés envoyaient souvent leurs enfants étudier chez les jésuites, quoique cela eût été défendu par les synodes. Cependant le séjour de Toulouse eut des conséquences affligeantes pour la famille de M. Bayle: il changea de religion. La lecture qu’il avait faite à Puylaurens de quelques livres de controverse l’avait déjà ébranlé; ses doutes augmentèrent à Toulouse par les disputes qu’il eut avec un prêtre qui logeait en même maison que lui. Il se crut dans l’erreur parce qu’il ne pouvait répondre aux raisonnements qu’on lui faisait, et un mois après son arrivée à Toulouse, il embrassa la religion romaine(80). Il fut immatriculé, et dès le lendemain il reprit l’étude de la logique. La, nouvelle de son changement pénétra, de douleur toute sa famille, et particulièrement son père de qui il était tendrement aimé. M. Bertier, évêque de Rieux, jugeant bien qu’après cette démarche le jeune Bayle ne devait pas s’attendre à recevoir aucun secours de ses parents, se chargea généreusement de son entretien. M. Bayle en marque sa reconnaissance dans une lettre qu’il écrivit, en 1693 à M. Pinson, avocat au parlement de Paris.(81) On se fit beaucoup d’honneur, à Toulouse, de l’acquisition d’un jeune homme qui donnait de si grandes espérances, et dont le mérite était relevé par la qualité de fils de ministre. Lorsque son tour vint de soutenir des thèses publiques, on voulut que la solennité s’en fît avec éclat. Les personnes les plus distinguées du clergé, du parlement et de la ville, s’y trouvèrent: l’université n’avait jamais vu un auditoire si auguste et si nombreux. Les thèses étaient ornées du portrait de la Vierge(82), à qui elles étaient dédiées; et ce portrait était accompagné de plusieurs figures emblématiques qui désignaient la conversion du répondant. La clarté, la pénétration et la modestie avec lesquelles il répondit lui attirèrent un applaudissement universel. M. Ros de Bruguière, un de ses oncles maternels, marié à une demoiselle catholique, s’étant trouvé à Toulouse lorsque M. Bayle soutint ses thèses, en porta un exemplaire au Carla, et madame Ros de Bruguière en para sa chambre. Le père de M. Bayle, étant venu voir M. Ros de Bruguière, on lui apprit la manière dont son fils s’était distingué dans cette dispute publique, les honneurs qu’on lui avait faits, et les applaudissements qu’il y avait reçus. Ce bon homme écoutait cela avec plaisir, et semblait avoir oublié, dans ce moment, le chagrin que son fis lui avait donné par son changement de religion. Mais madame Ros de Bruguière lui ayant montré les thèses, dès qu’il vit la figure de la Vierge avec ces paroles Virgini Dei parae, il fut saisi d’une si grande indignation, qu’il fit effort pour s’en approcher, mais on l’en empêcha, de peur qu’il ne les mît en pièces dans le transport de sa douleur. Il sortit précipitamment, versa un torrent de larmes et protesta qu’il ne rentrerait point dans cette maison tant qu’un objet si cruel pourrait se présenter à sa vue. Cependant les catholiques, non contents d’avoir gagné
le jeune Bayle, formèrent le dessein de gagner encore toute sa famille.
On crut qu’il fallait commencer par l’aîné. M. l’évêque
de Rieux chargea M. Bayle de lui écrire; ajoutant que, s’il pouvait
l’engager seulement de venir à Toulouse, sa conversion était
sûre. M. Bayle, qui croyait sincèrement avoir pris le bon
parti et qui aimait son frère, lui écrivit la lettre suivante(83):
Cette lettre ne fit pas beaucoup d’impression sur M. Bayle l’aîné, par rapport à la religion. Il regarda du même oeil et les belles espérances qu’on lui donnait, et les lieux communs de controverse qu’on lui opposait. Mais il fut très sensible à certaines expressions qui lui faisaient craindre que son frère n’eût pris avec la religion romaine l’esprit d’aigreur qu’elle inspire à ses dévots. Son père, plus indulgent, les attribua à quelque convertisseur qui avait dicté la lettre. Il dit qu’il ne reconnaissait point là son fils, et qu’il espérait de le voir bientôt rentrer dans le bon chemin. On avait envoyé à Toulouse M. Naudis de Bruguière, son cousin-germain, jeune homme qui avait beaucoup d’esprit et de pénétration. Il logeait dans la même maison où M. Bayle demeurait. Ils disputaient souvent de religion; et après avoir poussé vivement les objections qu’on peut faire de part et d’autre, ils les examinaient de sang froid. M. Naudis savait bien sa religion: l’étroite amitié qu’il y avait entre eux bannissait l’aigreur de la dispute, la rendait plus libre, et l’examen plus impartial. Ces disputes familières, que le simple hasard semblait faire naître, embarrassaient souvent M. Bayle et lui rendaient suspects certains dogmes de l’Église romaine; de sorte qu’il s’accusait quelquefois intérieurement de les avoir embrassés sans les avoir assez connus. Car il regardait l’examen en fait de religion comme un devoir indispensable; comme le seul moyen de s’assurer de la vérité, et par conséquent le seul de connaître la volonté de Dieu, et de se mettre en état de la suivre. Il se confirmait d’autant plus dans ces sentiments, que, quelque soumission que l’Église romaine exigeât, c’était pourtant par la voie de l’examen qu’on avait voulu opérer sa conversion. Dans ces temps-là, M. Pradals de Larbon vint à Toulouse. C’était un de ces hommes dont l’esprit, l’enjouement et les manières gagnent d’abord l’affection de ceux qui les voient. Aussi était-il recherché avec empressement des personnes les plus distinguées de la province. M. Bayle le père l’avait prié de voir son fils toutes les fois qu’il irait à Toulouse: il espérait que M. de Pradals s’attirerait bientôt la confiance du jeune Bayle; et, en effet, il y réussit si bien, que M. Bayle lui avoua un jour qu’il croyait avoir été un peu trop vite dans le nouveau parti qu’il avait pris, et qu’il trouvait à présent plusieurs choses dans la religion romaine qui lui paraissaient contraires à la raison et à l’Écriture. M. de Pradals, charmé de cet aveu, en informa d’abord la famille de M. Bayle, et ce fut pour elle un sujet de joie inexprimable. On résolut de lui envoyer son frère aîné, et on pria M. de Pradals de leur ménager une entrevue. M. Bayle l’aîné étant allé à Toulouse avec M. de Pradals, celui-ci invita le jeune Bayle à dîner, ainsi qu’il avait accoutumé de faire. Après qu’il se fut entretenu quelque temps avec lui, et que Les domestiques se furent retirés, M. Bayle l’aîné, qui était dans un cabinet, en sortit et se présenta devant son frère. Tout ce que la joie, et la douleur, et la surprise, ont de plus fort, saisit le jeune Bayle et ne lui permit pas de parler. Il se jeta aux genoux de son frère et les arrosait de ses larmes. M. Bayle l’aîné ne put retenir les siennes, et, l’ayant relevé; il lui parla d’une manière si touchante que le jeune Bayle ne songea qu’à lui découvrir le fond de son coeur, en lui marquant l’impatience qu’il avait de quitter Toulouse et de renoncer aux erreurs qui l’avaient séduit. Cependant, comme son évasion devait sans doute irriter M. l’évêque de Rieux et les pères jésuites, on crut qu’il fallait garder certains ménagements qui firent différer de quelques jours le départ de M. Bayle. Ce fut au mois d’août de l’année 1670 qu’il exécuta son dessein. Il sortit secrètement de Toulouse(88), où il avait demeuré dix-huit mois, et se retira auprès de Mazères dans le Lauraguais, à une maison de campagne de M. du Vivié, à six lieues de Toulouse et à trois de Carla. Son frère aîné s’y rendit le lendemain avec quelques ministres du voisinage; et le jour suivant(89) il fit son abjuration entre les mains de M. Rival, ministre de Saverdun, et en présence de son frère aîné, de M. Guillemat, ministre de Mazères, et de M. Rival, ministre de Calmont, et neveu du ministre de Saverdun. Le même jour on le fit partir pour Genève.(90) M. Bayle y arriva le 3 de septembre, et y reprit le cours de ses études. Il avait appris chez les jésuites la philosophie péripatéticienne; et, comme il la possédait bien, il la défendait avec beaucoup de chaleur(91). Cependant il crut devoir examiner la philosophie de Descartes, qu’on professait à Genève; et il ne fut pas longtemps sans préférer les principes raisonnés de la nouvelle philosophie aux vaines subtilités des sectateurs d’Aristote. M. Bayle avait trop de talents pour n’être pas bientôt distingué à Genève. La manière avantageuse dont on parlait de lui fit que M. de Normandie, syndic de la république, le pria de se charger de l’éducation de ses enfants, à quoi il consentit(92). M. Basnage, qui étudiait alors à Genève logeait chez M. de Normandie, et ce fut là que M. Bayle fit connaissance avec lui et, que se forma entre eux cette étroite liaison qui a duré jusqu’à la mort. M. Bayle contracta aussi avec. M. Minutoli une amitié qui fut toujours cultivée par une correspondance que ni le temps ni l’éloignement des lieux ne fit jamais négliger. Il eut encore des liaisons particulières avec messieurs Pictet et Leger, qui ont été professeurs en théologie dans l’Académie de Genève, et s’acquit l’estime et la bienveillance de plusieurs personnes distinguées dans l’état et dans l’église, tels qu’étaient M. Fabry, syndic; MM. Turrretin, Mestrezat, Burlamachi, Sartoris, etc. Quelque temps après, la place d’un des premiers régents du collège venant à vaquer, on jeta les yeux sur lui pour la remplir. Dans le dessein de s’en rendre, capable, il se mit à relire les anciens auteurs grecs et latins mais, après y avoir bien réfléchi, il ne put se résoudre à régenter dans une classe, et négligea cette sorte d’établissement. Il n’y avait pas deux ans que M. Bayle était à Genève, lorsque M. le comte de Dhona, seigneur de Copet, baronnie dans le pays de Vaud à deux lieues de Genève, pria M. Basnage de lui chercher un gouverneur pour ses fils. M. Basnage lui nomma M. Bayle comme une personne extrêmement propre à les bien former. Il en parla en même temps à M. Bayle; qui eut d’abord quelque répugnance à prendre le parti qu’on lui proposait. Il ne pouvait se résoudre à perdre les agréments qu’il trouvait à Genève, pour s’enterrer à la campagne. Cependant il y alla(93), et donna ses soins à l’éducation des jeunes comtes Alexandre, qui a été gouverneur et ensuite ministre d’état du roi de Prusse; Jean-Frédéric, surnommé Ferrassière, depuis lieutenant général dans les troupes de Hollande, gouverneur de Mons, et qui perdit la vie à l’affaire de Denain(94); et Christophle qui assista de la part du roi de Prusse, comme électeur de Brandebourg, au couronnement de l’empereur Charles VI, et qui s’est distingué dans plusieurs autres emplois civils et militaires. Il demeura deux ans auprès de ces seigneurs; et pendant ce temps-là il cherchait à égayer sa solitude par le commerce de lettres qu’il entretenait avec M. Minutoli, et avec M. Constant qui dans la suite a rempli les premières charges de l’Académie de Lausanne. Les lettres qu’il leur écrivait roulaient sur tout ce qui lui venait dans l’esprit, philosophie, littérature, nouvelles politiques qu’il aimait passionnément(95): il avouait lui-même qu’il écrivait sans s’attacher à une suite régulière de Pensées(96). Ce commerce ne fut cependant pas capable d’adoucir l’ennui qui le saisit à Copet, et il prit la résolution de quitter ce lieu. Il en informa M. Basnage, qui était retourné en France, en lui demandant ses bons offices. M. Basnage lui apprit qu’un de ses parents, qui étudiait à Genève, avait ordre de revenir à Rouen; il pria M. Bayle de l’accompagner, et le flatta qu’il lui procurerait quelque avantage dans cette ville(97). M. Bayle reçut cette nouvelle avec beaucoup de plaisir; mais l’embarras était de trouver un prétexte pour quitter M. le comte de Dhona. M. Bayle eut recours à celui-ci qui devait naturellement empêcher le comte de s’opposer à la perte qu’il allait faire: il dit que son père, qui était dangereusement malade, lui ordonnait de partir en toute diligence pour se rendre auprès de lui(98). Il quitta donc Copet le 29 du mois de mai de l’année 1674, après avoir donné à ses élèves une personne propre à les conduire(99). Il ne s’arrêta à Genève qu’autant de temps qu’il fallait pour y voir ses amis, et arriva à Rouen, avec le parent de M. Basnage, le 15 du mois de juin. Il entra d’abord chez un marchand pour travailler à l’instruction de son fils. C’était le poste que M. Basnage avait procuré à M. Bayle. Ce marchand avait une terre auprès de Rouen, où M. Bayle fut obligé d’aller passer cinq ou six mois avec son disciple. L’ennui qui l’avait chassé de Copet vint le retrouver dans cette campagne. Il eut recours aux mêmes remèdes pour le dissiper: il écrivait des lettres à ses parents et à ses amis, et même il composait quelques petits ouvrages. Quand M. Minutoli le pressa de les lui envoyer, il le pria de l’en dispenser. « Il me suffit, lui écrivit-il(100), que vous n’ignoriez pas que je me suis entretenu avec vous durant ma solitude de Normandie cela vous marquant assez que vous êtes toujours présent à mon souvenir, je vous épargnerai la peine de lire un chaos de pensées indigestes que mon chagrin me faisait rédiger par écrit. » Étant revenu à Rouen au commencement de l’hiver, le seul avantage qu’il y trouva fut de s’entretenir souvent avec M. Basnage le père, M. Bigot, M. de Larroque, et quelques autres personnes distinguées par leur savoir et par leur mérite. Il n’y passa que cet hiver. Ayant reconnu que son élève n’avait aucune disposition à l’étude, il en avertit ses parents, et le quitta. Toute sa passion était pour Paris. Les arts et les sciences qui y fleurissaient, le grand nombre d’excellentes bibliothèques, les conférences qui se tenaient toutes les semaines, sur toutes sortes de sujets chez de savants particuliers, où l’on se faisait un plaisir de recevoir ceux qui souhaitaient y assister, étaient de si puissants attraits pour M. Bayle, qu’il ne put y résister. Il pria ses amis de lui faciliter les moyens de pouvoir demeurer dans cette grande ville. On proposa de le mettre auprès d’un gentilhomme de province qui y était attendu, et M. Bayle partit de Rouen le 1er de mars 1675 pour s’y rendre. Il n’y trouva pas le jeune homme qu’on lui destinait(101); mais, à la recommandation de M. le marquis de Ruvigny, il fut choisi pour être précepteur de messieurs de Béringhen, frères de M. de Béringhen, conseiller au parlement de Paris, et de madame la duchesse de la Force. Il entra chez eux le 3 avril un mois après son arrivée à Paris. Lorsqu’il était encore en Normandie, sa mère lui avait fait connaître quelle souhait passionnément d’avoir son portrait. Il ne put pas lui refuser cette satisfaction, et se fit peindre à Rouen par Ferdinand, peintre célèbre, qu’un président à mortier axait appelé, dans cette ville. Quand il fut à Paris, il envoya sa mère
ce portrait, et l’accompagna d’une lettre si tendre, si respectueuse, et
qui marque si bien la situation de son esprit, que je ne saurais me dispenser
de l’insérer dans ces mémoires. La voici(102):
M. Basnage était alors à Sedan, où il achevait sa théologie. M. Bayle lui faisait part de ce qu’il y avait de nouveau dans la littérature, et M. Basnage lisait ses lettres à M. Jurieu, ministre et professeur en théologie dans l’académie de Sedan. Comme M. Jurieu reviendra plus d’une fois, dans ces mémoires, je commencerai ici à donner son caractère. Il avait l’esprit pénétrant, l’imagination féconde; il écrivait bien et facilement, quoi qu’il s’éloignât des sentiments des réformés en plusieurs choses, il ne laissait pas de s’ériger en zélé défenseur de l’orthodoxie(103). Présomptueux, il voulait dominer partout, et son orgueil lui faisait souffrir impatiemment tous ceux dont il regardait le mérite comme capable d’égaler ou d’obscurcir celui qu’il croyait avoir. L’attachement qu’il avait pour ses amis était réglé sur la déférence qu’ils avaient pour lui. Manquer aux égards qu’il exigeait, c’était assez pour s’attirer son indignation, et pour s’en faire un implacable ennemi. Cet esprit impérieux et turbulent lui faisait porter la discorde partout ou il allait, et le rendait odieux à tout le monde. C’est par là qu’il avait été obligé de quitter les églises de Mer et de Vitry, et qu’il s’était attiré plusieurs mortifications à Sedan, où il ne laissait pas d’avoir un parti considérable. Dans ce temps-là, M Basnage ayant appris que l’académie
de Sedan se proposait de donner un successeur à M. Pithois, un des
professeurs en philosophie, âgé de quatre-vingts ans, il en
avertit M. Bayle et l’exhorta à profiter de cette occasion pour
se procurer un établissement solide et honorable. M. Bayle lui fit
cette réponse le jour même qu’il entra chez M. de Béringhen:
La situation désagréable de M. Bayle redoubla le zèle de M. Basnage, et le porta à agir plus vivement en sa faveur. Il pria M. Jurieu de s’intéresser pour lui, et M. Jurieu promit de le servir de tout son pouvoir. Il s’y trouvait d’autant plus disposé qu’il craignait que M. Brazi, qui était d’autre professeur en philosophie et qu’il haïssait, n’eût assez de crédit pour faire choisir son fils à la place de M. Pithois. Ainsi ce n’était pas tant par considération pour M. Bayle que « (105)pour flatter sa passion favorite, qui était l’envie de dominer. Son parti n’était pas aussi fort qu’il le souhaitait dans l’académie, et si le parti opposé avait réussi dans le dessein de donner la chaire de philosophie au concurrent de M. Bayle, M. Jurieu ne prévoyait pour lui que chagrins et qu’amertumes, de sorte que qui que ce soit qui lui fût tombé entre les mains, il aurait remué ciel et terre pour l’établir sur l’exclusion de ce concurrent qu’il redoutait. » M. Basnage s’étant assuré de M. Jurieu,
représenta à M. Bayle combien le parti qu’on lui proposait
était préférable à l’état où
il se trouvait, et le pressa de ne se pas refuser aux désirs de.
ses amis. Mais il continua à s’excuser sur son insuffisance et promit
cependant de repasser sa philosophie, et de voir quels progrès il
pourrait faire en cinq ou six mois d’étude.
Cette lettre surprit extrêmement M. Jurieu. Il regarda les excuses de M. Bayle comme une défaite, et avoua qu’il n’y comprenait rien. La vérité est que M. Bayle avait une raison secrète qui l’éloignait de Sedan. Il craignait que son changement de religion, dont M. Basnage avait seul le secret dans ce pays-là ne vînt a être connu, et qu’on ne prît occasion de l’arrêt contre les relaps(107) pour lui faire des affaires, et pour maltraiter les réformés de Sedan. M. Jurieu soupçonnant donc qu’il y avait quelque autre raison que celle que prétextait M. Bayle, voulut savoir ce qui pouvait le retenir. M. Basnage ne put se dispenser de s’en ouvrir à lui; et M. Jurieu ne crut pas que cela dût l’empêcher de venir, puisqu’étant seuls dépositaires de ce secret, il ne courait aucun risque. Ainsi M. Basnage rassura M. Bayle; et lui ayant écrit quelque temps après que l’élection du nouveau professeur approchait, et qu’il n’y avait point de temps à perdre, il partit de Paris le 22 d’août pour se rendre à Sedan. Aussitôt qu’il y fut arrivé(108), M. Basnage lui procura la connaissance de quelques amis qu’il avait dans le parti opposé à M. Jurieu, et particulièrement de M. du Rondel, professeur en éloquence. Ils promirent de lui rendre justice. M. Bayle sentit bientôt le besoin qu’il avait de ce secours. Il avait trois concurrents; et on fit tout ce qu’on put pour l’éloigner, parce qu’il était étranger, et que ses concurrents étaient enfants de la ville. Mais enfin on en vint à la dispute. Les compétiteurs convinrent de faire leurs thèses sans livres, sans préparation, entre deux soleils. On leur donna pour sujet le temps. Ils s’enfermèrent le 28 de septembre pour les composer; et M. Bayle soutint publiquement les siennes le 23 et le 24 d’octobre l’après-dînée. Il disputa avec tant de force et de précision, que, malgré le crédit et les brigues de ses concurrents, le sénat académique lui adjugea la victoire. On trouve ces particularités dans les lettres qu’il écrivit à MM. Constant et Minutoli(109). Il fut reçu professeur le 2 de novembre; il en prêta serment le 4, et le 11 il fit l’ouverture de ses leçons publiques. Peu de temps après il apprit que l’Académie
de Genève avait choisi M. Minutoli pour professeur en histoire et
en belles-lettres: ce fut M. Minutoli lui-même qui l’en informa,
sans oublier le détail de l’examen qu’il avait subi, et des oppositions
qu’il avait trouvées. M. Bayle le félicita de son nouvel
emploi, et le remercia de toutes ces particularités.
Quelque opposition que M. Bayle eût essuyée à Sedan, son mérite força bientôt tout le gronde à l’estimer et à l’aimer. M. le comte de Guiscard, gouverneur de Sedan, l’invitait souvent à venir s’entretenir avec lui. M. du Rondel, qui a été ensuite professeur aux belles-lettres à Mastricht, lui donna toute son amitié, et la lui a continuée jusqu’à la mort. M. Jurieu même fût si touché des belles qualités de M. Bayle, si charmé de sa douceur, de sa modestie et de sa droiture, qu’il eut pour lui un épanchement de coeur dont il ne se croyait peut-être pas capable. Il en a fait un aveu public en 1691, dans le temps qu’il avait honteusement rompu avec lui, et qu’il travaillait à le perdre. .
La composition de son cours de philosophie l’occupa pendant deux ans: c’était un surcroît de travail qui remplissait les intervalles de ses fonctions académiques, et ne lui laissait pas le temps d’écrire à ses amis. .
Mais encore longtemps après les vacances étaient le seul temps où il pût prendre quelque relâche. La révision de son cours, les additions qu’il y faisait, et ses leçons publiques et particulières, ne lui laissaient aucun loisir. C’est ainsi qu’il en parle à M. Minutoli dans une autre lettre(114). M. Ancillon, ministre de Metz, lui avait fait présent d’un livre de M. Poiret, imprimé à Amsterdam en 1677, sous le titre de Cogitationes rationales de Deo, anima et malo, et l’avait prié de faire des remarques sur cet ouvrage. M., Bayle lui envoya en 1679 un écrit latin contenant les difficultés qui l’avaient arrêté en le lisant d’un bout à l’autre. Il l’accompagna d’une lettre de remerciement, où il s’excusait de ce que ses occupations ne lui avaient pas permis de satisfaire plus tôt à sa demande, ni de donner à ses objections toute la force et la régularité qu’il aurait souhaité. M. Ancillon communiqua cet écrit à M. Poiret, et celui-ci y fit une réponse qu’il envoya à M. Ancillon, avec une lettre où il le remerciait de lui avoir suscité un adversaire qui faisait paraître tant de pénétration et de politesse. M. Poiret inséra les objections de M. Bayle avec sa réponse dans la nouvelle édition de son livre, imprimé a Amsterdam en 1685, et y joignit les deux lettres dont je viens de parler(115). Ce petit ouvrage fait voir que M. Bayle avait approfondi les matières les plus sublimes de la philosophie. M. Poiret se tira assez mal de quelques-unes de ses difficultés(116). M. Bayle profita des vacances de l’automne pour aller faire un tour à Paris, d’où il passa à Rouen pour voir M. Basnage. L’affaire de M. de Luxembourg faisait alors beaucoup de bruit. Il avait été déféré à la chambre, des poisons comme coupable d’impiétés, de maléfices et d’empoisonnements, et il s’était constitué prisonnier: mais il fut déclaré innocent, et les procédures furent supprimées. M. Bayle, qui en avait appris plusieurs particularités étant à Paris, se divertit à composer une harangue où ce maréchal plaidait sa cause devant ses juges, et se justifiait d’avoir fait un pacte avec le diable, 1°. pour jouir de toutes les femmes qu’il voudrait; 2°. pour être toujours heureux à la guerre; 3°. pour gagner tous ses procès; 4°. pour avoir toujours les bonnes grâces du
roi. Ces quatre points faisaient la division de la harangue, qui contenait
une satire très vive contre le maréchal, et contre plusieurs
autres personnes. M. Bayle fit ensuite sous le nom d’un autre, la critique
de cette harangue qui est encore plus satirique que la satire même.
Il envoya ces deux pièces à M. Minutoli et le pria de lui
en dire son sentiment; et pour l’engager à en parler avec plus de
liberté, il lui en cacha l’auteur.
Dans ce temps-là, le père de Valois, Jésuite de Caen, déguisé sous le nom de Louis de la Ville, publia à Paris un livre intitulé : Sentiments de M. Descartes touchant l’essence et les propriétés du corps, opposés à la doctrine de l’Église et conformes aux erreurs de Calvin sur le sujet de l’eucharistie. L’auteur ne se contentait pas d’opposer aux cartésiens l’autorité, du concile de Trente, il les combattait aussi par le raisonnement, et s’efforçait de détruire les raisons dont Chercelier et Rohault, et le père Mallebranche s’étaient servis pour prouver que l’étendue est l’essence de la matière. M. Bayle lut cet ouvrage, qu’il trouva fort bien écrit. Il jugea qu’on y prouvait invinciblement ce qu’ont voulait prouver, c’est-à-dire que les principes de M. Descartes étaient contraires à la foi de l’église romaine, et; conformes à la doctrine de Calvin : ce qui dans le fond, dit M. Bayle, dans une lettre à. M. Minutoli, n’était pas difficile à prouver(118). Comme il voulait faire soutenir des thèses raisonnées à ses écoliers, il fit sur le même sujet une dissertation où, en défendant le principe de M. Descartes, il rétablit dans toute leur force les raisons des philosophes que le père Valois avait attaquées, et ruina toutes les exceptions et toutes les subtilités de ce père. Il s’attacha surtout à montrer que la pénétrabilité de la matière est impossible. Il parut au mois de décembre de l’année 1680, une des plus grandes comètes qu’on ait vues. Le peuple, c’est-à-dire presque tout le monde, en était saisi de frayeur et d’étonnement. On n’était pas encore revenu de cet ancien préjugé que les comètes sont les présages de quelque événement funeste. M. Bayle, comme il nous l’apprend lui-même(119), se trouvait incessamment exposé aux questions de plusieurs personnes alarmées de ce prétendu mauvais présage. Il les rassurait autant qu’il lui était possible, mais il gagnait peu par les raisonnements philosophiques; on lui répondait toujours que Dieu montre ces grands phénomènes, afin de donner le temps aux pécheurs de prévenir par leur pénitence les maux qui leur pendent sur la tête. Il crut donc qu’il serait très inutile de raisonner davantage, à moins qu’il n’employât un argument, qui fît voir que les attributs de Dieu ne permettent pas qu’il destine les comètes à un tel effet. Il médita là-dessus, et il s’avisa bientôt de cette raison théologique, que si les comètes étaient un présage de malheurs, Dieu aurait fait des miracles pour confirmer l’idolâtrie dans le monde. Il ne se souvenait point de l’avoir lue dans aucun livre, ni d’en avoir jamais ouï parler : ainsi il y découvrait une idée de nouveauté qui lui inspira la pensée d’écrire une lettre sur ce sujet, qui pût être insérée dans le Mercure galant. Il commença à y travailler le 11 janvier de l’année 1681, et fit tout ce qu’il put pour ne point passer les bornes d’une telle lettre; mais l’abondance de la matière ne lui permit pas d’être assez court, et il fut obligé de regarder sa lettre comme un ouvrage qu’il faudrait imprimer à part. Il n’affecta pas alors la brièveté; il s’étendit à son aise sur chaque chose; mais néanmoins il ne perdit pas de vue M de Visé, auteur du Mercure galant. Il prit la résolution de lui envoyer sa lettre et de le prier de la donner à son imprimeur, et d’obtenir ou là permission de M. de la Reynie, lieutenant-général de police, si elle suffisait; ou le privilège du roi, s’il en fallait venir là. Il la lui envoya le 27 de mai. M. de Visé garda quelque temps son manuscrit sans savoir le nom de l’auteur; et, quand on fut lui en demander des nouvelles, il répondit qu’il savait d’une personne à qui il l’avait donné à lire, que M. de la Reynie ne prendrait jamais sur soi les suites de cette affaire, et qu’il fallait recourir à l’approbation des docteurs avant que de pouvoir solliciter un privilège du roi, détail pénible, long et ennuyeux, où il n’avait pas le loisir de s’engager. On retira le manuscrit, et M. Bayle ne songea plus à faire imprimer à Paris sa lettre sur les comètes. Cependant, comme il l’avait composée dans cette vue, il avait pris le style d’un catholique romain, et imité le langage et les éloges de M. de Visé sur les affaires d’état. Cette conduite était absolument nécessaire à quiconque se voulait faire imprimer à Paris, et il crut que l’imitation du Mercure galant en certaines choses ferait qu’il serait plus facile d’obtenir ou la permission de M. de Reynie, ou le privilège du roi. C’est aussi ce qui l’obligea de feindre que sa lettre avait été écrite à un docteur de Sorbonne. Les réformés de France se trouvaient alors dans une triste situation. Il y avait longtemps qu’on travaillait à leur ruine. On les dépouillait peu à peu de leurs privilèges, et il ne se passait point d’année qu’on ne fît quelque infraction à l’édit de Nantes. Enfin on résolut de supprimer leurs académies. Il y avait lieu de croire que celle de Sedan serait épargnée. La principauté de Sedan avait été un état souverain jusques en l’année 1642. Le duc de Bouillon la céda à Louis XIII, qui promit de laisser les choses dans l’état où il les trouvait. Louis XIV ratifia le traité où il fut accordé de nouveau que la religion protestante y serait maintenue avec tous les droits et privilèges dont elle se trouvait en possession. Mais tous ces avantages ne purent sauver l’académie. Louis XIV ordonna même qu’elle fût cassée la première. L arrêt fut rendu le 9 juillet 1681, et signifié le 14 du même mois. Dans ce temps-là il y avait à Sedan un jeune homme de Rotterdam nommé M. Van. Zoelen, parent de M. Van Zoelen qui a été ensuite bourgmestre dans la même ville. Ce jeune homme(120) avait logé à Sedan avec M. Bayle et s’était fortifié dans ses études par de fréquentes conversations avec lui. Il avait conçu pour ce professeur, une amitié fort étroite; de sorte que le jour même que l’arrêt qui supprima l’académie fut venu, il prit la résolution de l’envoyer à M. Paets son parent, l’un des conseillers de la ville de Rotterdam, très savant et qui favorisa les gens de lettres. On lui fit connaître, en lui envoyant cet arrêt, que M. Bayle était sans emploi; on dit beaucoup de bien de lui, et on reçut une réponse qui témoignait une grande inclination à lui rendre service. M Bayle écrivit là-dessus à M. Paets pour le remercier des sentiments favorables qu’il avait pour lui, et pour lui demander la continuation de sa bienveillance. M. Paets joignait à beaucoup d’esprit et de pénétration un grand amour pour les sciences, et particulièrement pour la philosophie. Son mérite lui avait acquis une grande autorité; il en aurait eu davantage sans les divisions qui régnaient dans la république. On le regardait connue le chef du parti opposé à la maison d’Orange(121), et de là vient qu’il trouva quelque difficulté à rentrer dans la magistrature après son ambassade extraordinaire en Espagne(122). Cependant il triompha de la jalousie, et la déférence que les magistrats de Rotterdam avaient pour ses conseils réglait toutes leurs délibérations. M. Bayle songea en même temps à procurer à M. Jurieu un établissement à Rotterdam, et engagea M. Van Zoelen à lui rendre ses bons offices auprès de M. Paets. M. Van Zoelen partit de Sedan pour aller en personne solliciter à Rotterdam, et il parla si fortement à M. Paets qu’il voulut bien s’employer pour M. Jurieu(123). M. Bayle resta six ou sept semaines à Sedan, après la suppression de l’académie, en attendant des réponses de Hollande. Mais enfin, ennuyé de n’en pas recevoir, il quitta Sedan le 2 de septembre, et arriva à Paris le 7 du même mois, sans savoir encore s’il irait à Rotterdam ou en Angleterre, ou s’il s’arrêterait en France(124). Avant qu’il partit M. le comte de Guiscard fit tous ses efforts pour le porter à embrasser la religion romaine. Il lui proposa de grands avantages, mais qui ne furent pas capables de le tenter(125). Enfin, il était prêt à aller à Rouen, et à passer de là en Angleterre, lorsqu’il reçut la réponse de M. Paets, qui marquait que la ville de Rotterdam lui donnait une pension, avec le droit d’enseigner la philosophie. M. Paets ajoutait que l’affaire de M. Jurieu était en bon train. Ainsi il quitta Paris le 8 d’octobre, et le 30 il arriva à Rotterdam, où il fut reçu très gracieusement par la famille de M. Van Zoelen et par M. Paets(126). M. Jurieu suivit de près M. Bayle; mais à peine fut-il à Rotterdam qu’il lui échappa des brusqueries qui indignèrent fort contre lui M. Paets, et qu’on ne lui pardonna qu’en considération de M. Bayle(127). La ville de Rotterdam érigea en leur faveur une École Illustre. M. Jurieu fut nommé professeur en théologie; M. Bayle, professeur en philosophie et, en histoire, avec cinq cents florins de pension annuelle. Il prononça le 5 de décembre la harangue d’entrée, qui fut généralement applaudie; et le 8 il fit sa première leçon de philosophie à un fort grand nombre d’étudiants. Peu de temps après il donna sa Lettre sur les comètes à M. Leers, libraire de Rotterdam, homme d’esprit et de mérite, afin qu’il la fît imprimer. Et, comme il prit toute sorte de précautions pour n’en être pas reconnu l’auteur, il ne changea rien dans le style de catholique romain, ni dans le langage et les éloges imités du Mercure galant. Il crut que rien ne serait plus propre qu’un tel langage à faire juger que cette Lettre n’était point l’écrit d’un homme sorti de France pour la religion. Pendant le cours de l’impression, il inséra plusieurs choses qui n’étaient pas dans le manuscrit qu’il avait envoyé à l’auteur du Mercure galant(128). Cet ouvrage fut achevé d’imprimer le 11 de mars 1682, et il parut sous ce titre : Lettre à M. L. A. D. C., docteur de Sorbonne, où il est prouvé, par plusieurs raisons tirées de la philosophie et de la théologie, que les comètes ne sont point le présage d’aucun malheur; avec plusieurs réflexions morales et politiques, et plusieurs observations historiques, et la réfutation de quelques erreurs populaires. A Cologne, chez Pierre Marteau, 1682. Pour mieux se cacher, M. Bayle y ajouta une préface
ou avis au lecteur, sous le nom d’une personne qui publiait cette Lettre
sans en connaître l’auteur. Dans cette préface, l’éditeur,
après avoir marqué plusieurs raisons qui l’avaient porté
à faire imprimer cet ouvrage, allègue encore celle-ci :
Mais, malgré tous ces déguisements, on sut bientôt que M. Bayle était l’acteur de la Lettre sur les comètes. Le sieur Leers avait montré le manuscrit à M. Paets, et lui avait dit de qui il le tenait, et M. Paets n’en fit point de mystère à ses amis(129): il crut même rendre un bon service à l’auteur en le découvrant(130); M. Jurieu le sut aussi par cette voie, ou immédiatement ou médiatement; et en ayant parlé à M. Bayle, avec un petit reproche sur ce que d’autres savaient le secret pendant qu’il ne le savait pas, M. Bayle lui déclara comment tout s’était passé, et s’éclaircit avec lui touchant quelques points du livre(131). M. Jurieu parlait de cette Lettre avec éloge(132); mais, dans le fond, il souffrait impatiemment l’honneur qu’en recevait M. Bayle, jaloux comme il était de la gloire de ses amis. Madame Paets mourut dans ce temps-là. Elle donna une preuve de l’estime qu’elle avait pour M. Bayle en lui léguant deux mille florins pour acheter des livres. M. Bayle conserva toujours le souvenir de cette générosité, comme nous le verrons dans la suite. M. Maimbourg venait de publier son Histoire du calvinisme. Cet ouvrage avait pour objet des matières très importantes: il s’agissait de prononcer sur l’esprit et sur la conduite des réformés de France, depuis qu’ils, s’étaient séparés de l’église romaine. M. Maimbourg avait employé tous les artifices de sa plume pour leur attirer le mépris et la haine des catholiques. M. Bayle, indigné de la mauvaise foi et du dessein pernicieux de cet auteur résolut de réfuter son Histoire. Il profita des vacances de Pâques pour y travailler, et écrivit sa réponse en forme de lettres Mais il ne jugea pas à propos de suivre son adversaire pied à pied. Il crut que pour détromper le public, et montrer le peu d’estime que méritait M. Maimbourg, il suffisait, même en supposant comme véritables les faits qu’il rapportait, de donner des considérations générales sur son Histoire, qui découvrissent sa malignité, son emportement, et les maximes cruelles et sanguinaires, qu’il tâchait d’inspirer à ses lecteurs. M. Bayle s’égaya sur diverses particularités de la vie et des disputes de cet écrivain, et en fit un portrait très ressemblant mais peu avantageux. « (133)Ce n’était point une critique amère et chagrine, c’était un badinage ingénieux, et cependant plein de sens et de raison, plus propre à embarrasser ou à déconcerter son adversaire que des arguments graves et sérieux. » Il commença à y travailler le 1er de mai et l’acheva le 15 du même mois; de sorte que cet ouvrage, quoique assez gros(134), fut fait dans l’espace de quinze jours, comme il le dit lui-même dans la dernière lettre. Il prit toutes les précautions possibles pour se cacher. Dans l’avertissement, il faisait dire au libraire que ce recueil de lettres lui étant tombé entre les mains, il avait cru le devoir publier incessamment; et qu’on l’avait chargé de faire savoir au lecteur que ces lettres avaient été effectivement écrites à un gentilhomme de campagne du pays du Maine, et envoyées conformément à leurs dates. Il ne voulut pas même le faire imprimer à Rotterdam, mais étant allé voir Amsterdam, il y porta son manuscrit, et le donna à Abraham Wolfgang, libraire, le 30 du mois de mai. Ce livre parut au commencement de juillet sous ce titre: Critique générale de l’Histoire du calvinisme de M. Maimbourg. A Villefranche, chez Pier. Le Blanc, 1682. M. Bayle en reçut des exemplaires le 11 du même mois. Cet ouvrage eut l’approbation non seulement des réformés, qui y étaient si bien défendus contre les attaques de M. Maimbourg, mais même des catholiques judicieux et modérés. Il en passa plusieurs exemplaires en France, qui furent recherchés avec empressement. Le Prince de Condé, prince bien capable de juger du mérite d’un ouvrage, ne pouvait se lasser de le lire. Il est vrai qu’il n’aimait pas M. Maimbourg. Cet historien, pour plaire à la cour qui lui faisait pension, avait affecté de ne parler de son Altesse en faisant les éloges de ses ancêtres. M. Bayle ne manqua pas de le relever là-dessus(135), et M. le prince lui en sut bon gré. Cette critique chagrina cruellement M. Maimbourg, l’estime qu’on en faisait le mettait au désespoir. Il sollicita plusieurs fois M. de la Reynie de la condamner; mais ce magistrat, qui l’avait lue avec plaisir, et qui n’était pas fâché qu’on eût mortifié M. Maimbourg, le renvoyait toujours. Enfin il s’adressa au roi, et en obtint un ordre à M. de la Reynie de faire brûler en Grève la Critique générale de l’Histoire du calvinisme de M. Maimbourg, et de défendre à tous imprimeurs et libraires d’imprimer, vendre ou débiter ce livre, à peine de la vie. M. de la Reynie obéit, et mit dans sa sentence tout ce que M. Maimbourg voulut; on y découvre aisément le style d’un auteur et d’un auteur irrité(136): mais pour se venger de M. Maimbourg, il fit imprimer plus de trois mille exemplaires de cette sentence, et les fit afficher par tout Paris; ce qui excita tellement la curiosité du public, que chacun voulait avoir la Critique de M. Maimbourg. Cet ouvrage fut enlevé en Hollande, presque aussitôt qu’il parut; et dès le mois d’août, M. Bayle prépara une nouvelle édition. Il l’augmenta de la moitié, et y mit une préface où il continuait à dépayser les lecteurs et à leur donner le change. Cette édition fut achevée d’imprimer vers la fin de novembre: il en reçut des exemplaires le 29 du même mois. On chercha longtemps en France, parmi les meilleures plumes
du parti protestant, l’auteur de la Critique de M. Maimbourg, et à
la fin on se fixa sur M. Claude, qui soutenait glorieusement la cause des
réformés. Les amis mêmes de M. Bayle, qui savaient
qu’il était l’auteur de la Lettre sur les comètes,
ne pensaient point à lui attribuer cette critiques à cause
de la différence du style: Ainsi ce fut un pur hasard qui le découvrit,
comme il nous l’a appris lui-même en faisant voir qu’il n’y a rien
de plus incertain que les conjectures tirées de la différence
ou de la conformité du style, pour connaître l’auteur d’un
livre.
M. Jurieu fit aussi une réponse à M. Maimbourg, mais plus ample et plus détaillée. Elle parut en 1683, sous ce titre : l’Histoire du calvinisme et celle du papisme mises en parallèle, ou Apologie pour les réformateurs, pour la réformation, et pour les informés; divisée en quatre parties; contre un libelle intitulé, l’Histoire du calvinisme par M. Maimbourg(138). Ce livre était bien écrit; l’auteur y réfutait M. Maimbourg avec beaucoup de force; mais on n’y trouvait pas ce tour aisé et naturel, ces réflexions vives et piquantes, cette manière de relever sans aigreur les défauts de son adversaire et de traiter les matières de controverse sans emportement; ce qui faisait le caractère de la Critique générale. On sentit bientôt cette différence. Les catholiques mêmes, malgré les préjugés de la religion, ne pouvaient s’empêcher de faire l’éloge du livre de MM. Bayle, dans le temps qu’ils affectaient de mépriser celui de M. Jurieu. .
Le jugement si différent qu’on faisait de ces deux ouvrages déplut infiniment à M. Jurieu. Il regarda M. Bayle comme son concurrent, et ne put lui pardonner d’avoir enlevé tous les suffrages. Cet incident jeta dans son coeur des semences de haine et de jalousie. Parmi les gens de lettres avec qui M. Bayle avait eu des liaisons à Sedan, on doit compter M. Fetizon, jeune ministre, natif de, cette ville. Il avait quitté Sedan pour aller exercer son ministère en Champagne dans la Maison de M. de Briquemau(140). Il écrivit à M. Bayle qu’il avait composé, en forme d’entretiens, l’Apologie des réformés par rapport aux guerres civiles de France. M. Bayle souhaita de voir cet ouvrage, et M. Fetizon le lui envoya et le dédia à Philarète, c’est-à-dire à M. Bayle lui-même. M. Bayle trouva cet ouvrage digne de voir le jour, et le fit imprimer(141). Il parut au commencement de l’année 1683, sous ce titre: Apologie pour les réformés; où l’on voit la juste idée des guerres civiles de France, et les vrais fondements de l’édit de Nantes. Entretiens curieux entre un protestant et un catholique. Patrice, le catholique romain, allègue tout ce qu’on a dit de plus fort et de plus odieux contre les réformés, au sujet des guerres civiles, et n’oublie pas les accusations qu’on leur a faites, d’être animés d’un esprit de faction et de révolte, et d’avoir des sentiments contraires à l’indépendance des rois. Eusèbe, le protestant, les justifie de s’être armés pour défendre leur religion, leurs vies, et les droits de la maison de Bourbon, et fait voir par le témoignage même de Louis XIII qu’ils ont toujours été fidèles à leurs princes légitime, et que bien loin que leurs sentiments soient opposés à l’autorité souveraine des rois, ils tendent à l’établir et à la confirmer, au lieu que les catholiques romains, rendent cette autorité dépendante du peuple ou du pape. Sur la fin de l’année 1682, on sollicitait fortement M. Bayle à se marier. Le parti qu’on lui proposait était avantageux. « C’était une demoiselle jeune, jolie, de très bon sens, douce, sage, maîtresse de ses volontés, et qui avait au moins quinze mille écus(142). » Mademoiselle Dumoulin, petite-fille du fameux Pierre Dumoulin, soeur de mademoiselle Jurieu, et ensuite femme de M. Basnage, avait entamé cette affaire, et l’avait mise en si bon train qu’il ne restait plus de difficulté que du côté de M. Bayle. Il avait toujours paru fort éloigné du mariage: les soins et les embarras d’une famille ne lui semblaient pas convenir à un homme de lettres, à un philosophe qui fait consister tout son bonheur dans l’étude et dans la méditation. D’ailleurs, content du nécessaire, les richesses lui paraissaient plutôt un embarras qu’un bien. Mademoiselle Dumoulin n’oublia rien pour le faire revenir de ces sentiments, et pour l’engager à profiter des avantages qui, s’offraient comme d’eux-mêmes; mais elle ne put y réussir. L’année suivante, M. Bayle donna une nouvelle édition de sa Lettre sur les comètes plus ample et plus exacte que la première. Elle fut achevée d’imprimer le 2 de septembre 1683, et il en reçut cent vingt exemplaires du libraire pour envoyer à ses amis. Il supprima le titre de la première édition, et y substitua celui-ci: Pensées diverses, écrites à un docteur de Sorbonne, à l’occasion de la comète qui parut au mois de décembre 1680. Rotterdam, chez Reinier Leers. 1683. Il retrancha aussi la longue préface de l’édition précédente, et y mit un petit avertissement, sous le non du libraire, pour marquer en quoi cette seconde édition était préférable à la première. Dans ce temps-là quelques amis de M. Bayle lui envoyèrent des écrits de controverse qu’ils avaient composés, et le prièrent de les faire imprimer, s’il le jugeait à-propos. Le premier qu’il reçut était la Réfutation d’un mémoire dressé par l’assemblée du clergé de France en 1682, où l’on proposait et approuvait dix-sept différentes manières de disputer contre les réformes. Cette réfutation était de M. Basnage, alors ministre à Rouen. Elle était accompagnée d’une lettre à M. Bayle, sous le nom, d’un ami de l’auteur, et qui contenait plusieurs particularités curieuses sur cette assemblée du clergé(143). Cet ouvrage parut sous ce titre : Examen des méthodes proposées par MM. de l’assemblée du Clergé de France en l’année 1682(144). M. Basnage avait souhaité que le manuscrit fût communiqué à M. Jurieu; et M. Jurieu fit imprimer son approbation à la tête du livre. Le autres écrits qu’on envoya à M. Bayle étaient des réponses à un livre de M. Brueys, avocat à Montpellier. M. Brueys s’était distingué parmi les réformés par une réfutation du livre de M. Bossuet, évêque de Condom et ensuite de Meaux, intitulé: Exposition de la doctrine de l’église catholique. Mais il changea ensuite de religion, et se conformant à la méthode ordinaire des nouveaux convertis, il écrivit contre le parti qu’il avait quitté. Son livre parut en 1683, sous ce titre: Examen des raisons qui ont donné lieu à la séparation des protestants, fait sans prévention sur le concile de Trente, sur la confession de foi des églises protestantes et sur l’Écriture Sainte. Il était écrit d’une manière douce, insinuante, et avait un air de désintéressement qui pouvait d’abord imposer, et surprendre les esprits faibles et superficiels: on crut qu’il fallait y répondre. M. Jurieu, qui avait opposé au livre de M. de Meaux un écrit intitulé, Préservatif contre le changement de religion en publia une suite contre le livre de M. Brueys. M. de Larroque, fils du ministre de Rouen, et reçu ministre dans un des derniers synodes, se mit aussi sur les rangs. Il fit une réponse à M. Brueys, et l’envoya à M. Bayle, qui la donna d’abord à l’imprimeur. Elle a pour titre: le Prosélyte abusé, ou fausses vues de M. Brueys dans l’examen de la séparation des protestants(145). Un y trouve une épître dédicatoire à Monsieur ***, professeur en philosophie et en histoire, à Rotterdam, où M, de Larroque rend compte de la composition, du but et du plan de cet ouvrage. M. Bayle ne voulut pas que son nom parût à la tête de l’épître dédicatoire, quoiqu’il fût facile à ceux qui connaissaient la Hollande, ou qui avaient quelque commerce avec les gens de lettres, de voir qu’elle lui était adressée. Il a parlé fort avantageusement du livre de M. de Larroque. « C’est, dit-il(146), le coup d’essai d’un jeune auteur plein d’esprit, qui fait voir à son adversaire, en le suivant pas à pas, qu’il a fait de lourdes fautes. La raillerie vient quelquefois sur les rangs, un peu forte, mais délicate. L’érudition y tient fort bien sa partie. » M. Lenfant, qui étudiait alors la théologie à Genève, écrivit aussi contre M. Brueys. Mais ayant appris que d’habiles gens travaillaient sur le même sujet, il aurait supprimé sa réponse, si M. Bayle et M. Jurieu ne l’eussent pas exhorté à l’achever et à la donner au public(147). Après, avoir fait quelque séjour à Genève, il alla à Heidelberg, d’où il envoya son manuscrit à M. Bayle, le priant d’y faire les changements qu’il jugerait à propos. M. Lenfant ne voulut, point descendre dans le détail de la dispute : il se contenta de raisonner sur des principes généraux. Son livre parut au commencement de l’année 1684, sous le titre de : Considérations générales sur le livre de M. Brueys, intitulé Examen des raisons qui ont donné lieu à la séparation des protestants, et par occasion sur ceux du même et caractère(148). On y ajouta un avertissement, où, après avoir montré combien le livre de M. Brueys était capable de faire illusion, et la nécessité qu’il y avait d’y répondre, on attribuait sa conversion à des motifs purement mondains, on l’attaquait même sur ses moeurs. Cet avertissement était suivi d’une longue Lettre de l’auteur à un de ses amis, en lui envoyant son manuscrit, c’est-à-dire, à M Bayle. M. Lenfant y donnait le caractère du livre de M. Brueys, et en marquait plusieurs endroits faibles. Cette réponse est écrite avec beaucoup d’esprit, de jugement et de modération, qualités qui règnent dans tous les ouvrages de M. Lenfant. M. Bayle s’était toujours plu à ramasser
ces sortes de pièces qu’on appelle fugitives, parce qu’elles disparaissent;
presque aussitôt qu’elles ont paru. Le seul moyen de les conserver,
c’est d’en assembler assez pour faire un volume. C est ce que M. Bayle
fit à l’égard de quelques écrits qui regardaient la
philosophie de Descartes. Il les publia sous ce titre : Recueil de quelques
pièces curieuses concernant la philosophie de M. Descartes.A Amsterdam,
chez Henry Desbordes, 1684. Il y mit, une préface où
il faisait l’histoire de ces pièces et déplorait la servitude
où les écrivains se trouvaient en France.
Ce recueil contient: 1°. Une espèce de concordat passé entre les jésuites et les pères de l’oratoire par lequel ceux-ci s’engagent à ne point enseigner la philosophie de Descartes ni la doctrine de Jansénius; 2°. Des remarques sur ce concordat; 3°. Un éclaircissement sur le livre de M. de la Ville, ou plutôt du père de Valois. Cet écrit est de M. Bernier, si connu par ses voyages et par son Abrégé de la philosophie de Gassendi. Le père de Valois l’avait mis au rang des nouveaux philosophes qui détruisent le dogme de la transsubstantiation en soutenant que l’essence de la matière consiste dans l’étendue. Son livre fit beaucoup de bruit en France, et alarma tous les cartésiens. M. Régis, qui tenait des conférences à Paris, fut obligé de les rompre. M. Bernier craignit pour lui-même, et composa cet éclaircissement, où il tâche de concilier les principes de sa philosophie avec les décisions de l’église. Ce recueil contient encore: 4°. Une réponse du père Mallebranche au père de Valois, qui avait fait paraître beaucoup d’animosité contre lui, et s’était particulièrement attaché à rendre sa foi suspecte; cette réponse est suivie d’un mémoire pour expliquer la possibilité de la transsubstantiation: 5°. Les thèses raisonnées que M. Bayle fit soutenir à ses écoliers en 1680 : Dissertatio in qua vindicantur a peripateticarum exceptionibus rationes quibus aliqui cartesiani prabarunt essentiam corporis sitam esse in exiensione; M. Bayle joignit à cette dissertation quelques thèses de philosophie, où il soutient, entre autres choses, que l lieu, le mouvement et le temps n’ont point été encore définis que d’une manière inexplicable; 6°. Une pièce qui avait été imprimée à Paris, sous le titre de Méditations sur la Métaphysique par Guillaume Wander, M. l’abbé de Lanion en est l’auteur (149). On y trouve le précis de la métaphysique cartésienne, et tout ce qu’il y a de meilleur dans les Méditations de Descartes. Il semble même que tout y soit mieux digéré que dans celles de Descartes, et qu’on soit allé plus avant que lui. C’est le jugement qu’en porte M. Bayle. L’éclaircissement de M. Bernier fut réfuté dans un livre imprimé à Paris en 1682, sous ce titre : la philosophie de M. Descartes contraire à la foi de l’église catholique avec la réfutation d’un imprimé faite depuis peu pour sa défense. Cet imprime, c’est l’écrit de M Bernier. L’auteur de ce livre dit qu’ayant vu celui de M. de la Ville il trouva qu’on y avait fort bien attaqué le système des cartésiens au sujet de l’essence du corps, mais qu’on n’avait pas réfuté leur sentiment sur les accidents ou les qualités de la matière; de sorte qu’il avait cru devoir traiter ce point, et y joindre une nouvelle discussion du premier, pour faire un ouvrage complet. Ainsi il divisa son livre en deux parties. Dans la premières il fit voir que « si l’essence du corps consiste dans l’étendue actuelle, le corps de Jésus-Christ ne saurait être réellement et de fait dans l’eucharistie, puisqu’une chose ne saurait exister sans son essence; mais qu’il y est seulement en figure, c’est-à-dire en pure imagination et pensée, ou en appréhension imaginaire, qui le fait croire présent où il n’est pas; » et dans la seconde il prouve « qu’en établissant, comme fait Descartes, qu’il n’y a rien dans la substance, que la substance même, et que les qualités et les accidents, que l’on y conçoit, ne sont que de simples apparences qui abusent nos sens et leur font accroire, qu’il y a quelque chose de réel en la substance, qui n’y est pas effectivement, mais qui est seulement en notre pensée, on détruit la doctrine de l’église, qui enseigne que dans l’eucharistie la substance du pain et du vin étant détruite et toute changée au corps et au sang de Jésus-Christ, les accidents qui étaient en elle restent encore, ce qui suppose nécessairement que ces accidents sont réellement distincts de la substance et peuvent subsister sans elle. » Ce livre n’est guère connu. M. Bayle n’en dit rien, peut-être parce qu’il ne le connaissait pas, et je n’en parle ici, que par le rapport, qu’il a au recueil que M. Bayle avait fait imprimer. La manière de faire savoir au public, par une espèce de journal, ce qui se passe dans la république des lettres est une des plus belles entreprises du dernier siècle. La gloire en est due à M. de Sallo, conseiller ecclésiastique au parlement de Paris, qui fit paraître le Journal des Savants l’an 1665. On reçut partout cet ouvrage avec applaudissement; on l’imita en Italie et en Allemagne. M. Bayle était surpris de voir qu’en Hollande, où il y avait tant d’habiles gens, tant de libraires, et une si grande liberté d’imprimer, on ne se fût pas encore avisé de donner un journal de littérature. Il avait été tenté plusieurs fois de le faire; mais considérant qu’un ouvrage de ce genre demandait beaucoup de temps et d’application, il s’en était abstenu. Cependant on vit paraître vers la fin du mois de février 1684 un journal imprimé à Amsterdam chez le sieur Henry Desbordes, sous le titre de Mercure savant du mois de janv. 1684. C’était une entreprise du sieur de Blegny, chirurgien de Paris, homme fertile en projets. En voici quelques exemples. Voyant qu’on tenait des conférences, sur la philosophie et sur d’autres sciences, il se mit aussi sur le pied d’en tenir, et érigea chez lui une académie des nouvelles découvertes. Il donnait des leçons particulières aux garçons chirurgiens sous le nom de Cours de chirurgie, et aux garçons apothicaires sous le nom de Cours de pharmacie: il s’avisa même de faire un Cours de perruque pour les garçons perruquiers. Ou y était reçu moyennant une certaine somme d’argent. Il se mêlait aussi de médecine, et vint jusqu’à prendre les qualités de « conseiller, médecin, artiste ordinaire du Roi et de Monsieur, et préposé par ordre de sa majesté à la recherche et vérification des nouvelles découvertes de médecine. » En 1679 il entreprit une espèce de journal intitulé : Nouvelles découvertes dans toutes les parties de la médecine. Il le publiait tous les mois; mais la manière outrageante dont il traitait plusieurs personnes de mérite donna lieu à un arrêt du conseil qui fit cesser ce journal en 1682. Le sieur Blegny, n’osant plus faire imprimer de journal en France, jeta les yeux sur la Hollande, et s’associa avec M. Gautier, médecin de Niort, qui demeurait à Amsterdam. Il lui envoyait des mémoires. Du reste, ce nouveau journal ne contenait point d’extraits de livres, mais plusieurs petites pièces qui roulaient presque toutes sur la médecine. On y trouvait aussi des chansons avec la musique, des poésies, et des nouvelles politiques. La médisance y régnait encore plus que dans le journal de médecine. Un ouvrage si mal conçu et si mal exécuté piqua M. Bayle, et lui fit reprendre la pensée qu’il avait eue de donner un journal. M. Jurieu l’y exhorta fortement. Il était bien aise d’avoir une plume assurée qui fit le panégyrique des livres qu’il publierait(150). M. Bayle se rendit a ses sollicitations, et commença de travailler à son journal le 21 de mars 1684. Le 4 d’avril il convint avec sieur Desbordes pour l’impression, et se détermina à le donner tous les mois sous le titre de Nouvelles de la République des Lettres, à commencer par le mois de mars. Il ne parut du Mercure savant que les mois de janvier et février; sur quoi quelques personnes s’imaginèrent que M. Bayle en était l’auteur, ce qui l’obligea de le désavouer formellement(151). Les Nouvelles de la République des Lettres pour le mois de mars ne parurent que le 27 du mois de mai, et celles pour le mois d’avril le 2 de juin: mais il travailla avec tant de diligence que celles de juillet furent publiées au commencement d’août, et ainsi des autres, les nouvelles de chaque mois paraissant les premiers jours du mois suivant. Dans la préface, il rendit compte du plan qu’il s’était fait, et qui ne différait pas beaucoup de celui des autres journalistes. Il divisa chaque journal en deux parties: la première contenait des extraits détaillés, et la seconde un catalogue de livres nouveaux accompagné de quelques remarques. Cela lui donnait lieu de parler d’un plus grand nombre de livres, et de faire connaître plusieurs ouvrages, dont il ne croyait pas devoir donner l’extrait. Il ornait des extraits de mille traits curieux et intéressants sur l’histoire des auteurs, sur leurs ouvrages, sur leurs disputes, et de plusieurs réflexions fines et délicates. Il ne travaillait pas uniquement pour les savants : il avait aussi en vue de plaire et de se rendre utile aux gens du monde(152). En un mot « tout était vif et animé dans ses extraits; il avait l’art d’égayer toutes ses matières et de renfermer en peu de mots l’idée d’un livre, sans fatiguer le lecteur par un mauvais choix, ou par de froides et ennuyeuses réflexions. Il était sage et retenu dans ses jugements, ne voulant ni choquer les auteurs, ni se commettre en prostituant les louanges(153). » On trouva d’abord qu’il louait trop, et cela l’obligea à être plus économe de ses louanges(154). Il recevait avec plaisir les avis qu’on lui donnait, et en savait profiter. Cet ouvrage fut reçu avec un applaudissement universel. M. Bayle s’était flatté qu’il ne serait pas défendu en France: cependant il le fut; mais cette défense n’empêcha pas qu’il n’y en passât tous les mois un grand nombre d’exemplaires. Tout le monde s’empressait à le lire. Les états de la province de Frise, qui connaissaient M. Bayle par sa Lettre sur les comètes(155), le nommèrent, le 29 de mars, pour être professeur en philosophie dans l’académie de Franeker, avec neuf cents florins d’appointements(156). Leur résolution lui fut communiquée par une lettre du 21 d’avril qu’il reçut le 9 de mai. Il y répondit le lendemain, et demanda quelque temps pour délibérer: mais le 9 de juin, il écrivit une lettre de remerciement, et refusa des appointements qui étaient presque le double de ceux qu’il recevait. Pendant que M. Bayle délibérait sur la vocation
de Franeker, il apprit(157) la mort de son frère
Joseph. C’était un jeune homme très estimable. Après
avoir commencé ses études de théologie à Puylaurens
il alla à Genève en 1682 pour les achever, et y demeura plus
d’un an. Il partit ensuite pour Paris, où on le demandait(158)
pour
être gouverneur de M. Dusson, fils de M. le marquis de Bonnac(159).
Il
y mourut le 9 de mai 1684, regretté de tous ceux qui le connaissaient(160).
Il
joignait à beaucoup d’esprit et de pénétration, un
grand fonds de piété et de modeste. Il était savant,
laborieux, et capable d’augmenter le nombre des hommes illustres. M. Bayle
l’aimait tendrement, et il en était tendrement aimé: il ressentit
très vivement cette perte.
Il parut dans ce temps-là une troisième édition de la Critique générale du calvinisme. La seconde édition avait été réimprimée à Genève mais cela n’empêcha pas que ce livre ne vint bientôt à manquer. Dans l’avertissement de cette troisième édition, M. Bayle dit qu’étant très assuré que c’était pour la dernière fois qu’il ferait réimprimer cet ouvrage, il aurait bien voulu l’approcher de la perfection autant qu’il eût été possible, en y faisant les additions et les changements nécessaires; mais qu’il n’avait osé le faire de peur de trop chagriner ceux qui l’avaient, déjà acheté deux fois, et qu’on entendait souvent se plaindre des nouvelles éditions revues, corrigées et augmentées, parce qu’elles donnent du dégoût pour les précédentes, et du regret d’y avoir mis son argent. C’est pourquoi il avait fait en sorte que cette troisième édition ne fût pas fort différente de la précédente; et il avertit tous ceux qui, avaient la seconde qu’ils pouvaient s’en tenir là, et que celle-ci ne devait point les tenter. Ce n’est pas, ajoute-t-il, qu’elle ne soit moins mauvaise que les deux autres, c’est que l’avantage n’est pas assez grand pour mériter qu’on y songe. Mais il ne faut pas prendre ces expressions au pied de la lettre : cette troisième édition contient des additions et des corrections importantes. Il fit aussi quelque changement dans la disposition des lettres, mais il s’attacha particulièrement à corriger le style, pour le retranchement des expressions ambiguës ou des rimes. Il remarque à cette occasion la difficulté qu’il y a d’écrire en français de telle sorte qu’on évita les vers, les consonances, et des phrases où un même mot peut avoir différents rapports et faire des sens différents. Au commencement de l’année 1685, il publia une
suite de cet ouvrage sous ce titre: Nouvelles lettres de l’auteur de, la
critique générale de l’histoire du calvinisme de M. Maimbourg.
Première partie, où en justifiant quelques endroits qui ont
semblé contenir des contradictions de faux raisonnements et autres
méprises semblables, on traite par occasion de plusieurs choses
curieuses, qui ont du rapport à ces matières. A Ville-Franche,
chez Pierre le Blanc, 1685. Ces Nouvelles lettres sont précédées
d’une longue préface, ou avis au lecteur, où M. Bayle assure
qu’après avoir eu beaucoup de peine à consentir que l’on
en commençât l’impression il avait été souvent
tenté de l’interrompre, considérant combien il est rare de
n’échouer pas lorsque, après avoir fait un livre qui a eu
quelque sorte de succès, on se hasarde de lui donner une suite.
« Ces suites, continue-t-il, font dire presque toujours que l’auteur
ne s’est pas soutenu, qu’il en devait demeurer où il était,
qu’il devait mieux connaître ses forces, et s’il a eu grand tort
de s’exposer à ne pas répondre à l’opinion qu’on avait
conçu de lui. » Il montre que ces jugements sont quelquefois
raisonnables, mais que, le plus souvent, ils sont très injustes,
et que si la suite d’un livre n’est pas aussi estimée que ce qui
l’a précédé, ce n’est as tant de la faute de l’auteur
que par celle des lecteurs. Mais comme la disgrâce n’en est pas moindre,
il conclut que si on en excepte un petit nombre d’auteurs privilégiés
tous les autres ont sujet de craindre la comparaison que l’on fait entre
leurs ouvrages, si le premier a eu le bonheur de plaire. Il ajoute que
jamais personne n’eut tant de sujet que lui de redouter cette comparaison,
et il marque plusieurs circonstances qui avaient heureusement concouru
à faire valoir la Critique générale de l’Histoire
du calvinisme, et qui ne subsistaient plus pour favoriser ces Nouvelles
lettres; mais qu’enfin il avait souffert qu’on les publiât, bien
résolu de regarder avec une parfaite indifférence tous les
jugements qu’on en pourrait faire. Il avertit néanmoins le lecteur
qu’on trouvera dans le second tome quelques endroits qui n’ont pas toute
la gravité qu’on attendra peut-être de ce livre, et qu’on
pourra même croire qu’il y en a quelques-uns qui penchent trop vers
la bagatelle. Ainsi il déclare qu’il n’a point prétendu écrire
en docteur, ni pour les personnes savantes, mais pour une infinité
de gens qui aiment à lire, et qui n’ayant pas beaucoup d’études,
ne cherchent, à proprement parler, qu’un honnête amusement
qui les instruise et qui ne les fatigue pas. Ceux, dit-il, qui voudront
juger de ce livre, doivent se souvenir que tel a été le but
de l’auteur. Nous n’avons que la première partie de cet ouvrage:
M. Bayle se proposait d’en donner encore deux parties; il avait même
commencé d’y travailler, mais il ne les a pas achevées.
M. Bayle en envoya un exemplaire à M. Lenfant, et l’assura qu’il pouvait lui en marquer les défauts sans craindre de le chagriner : .
Cette suite n’eut pas le même succès que la Critique générale. Tout ce que M. Bayle avait dit dans la préface pour faire sentir la différence qu’il y avait entre ces deux ouvrages, et pour donner une juste idée de celui-ci, fut inutile. On n’y fit aucune attention. On ne voulut même pas entendre ce qu’il avait dit dans là IXe lettre touchant les droits de la conscience errante et les erreurs de bonne foi, quoiqu’il eût pris toutes les précautions possibles pour bien expliquer. Il s’en plaignit six mois après dans les Nouvelles de République des Lettres, à l’occasion de quelques plaintes du père Mallebranche sur la négligence des lecteurs. .
M. Bayle commença la seconde année de ses Nouvelles de la République des Lettres, c’est-à-dire le mois de mars 1685 par une addition dans le titre, qui les tira du nombre des livre anonymes: il y ajouta ces paroles: par le sieur B…, professeur en philosophie et en histoire à Rotterdam. Il y joignit un avertissement où il dit qu’il avait cru devoir faire connaître distinctement au public le lieu ou les Nouvelles étaient composées, afin qu’on vît que messieurs de Rotterdam honoraient les Muses de leur protection, et que cet ouvrage venait de la plume d’un des professeurs qu’ils avaient établis dans leur nouvelle École illustre; et il déclare que s’il ne le leur dédie pas selon les formes accoutumées, il ne laisse pas de le leur consacrer tout entier. Il s’exprima encore plus fortement dans un des articles de ce mois de mars, en donnant l’extrait d’un livre où l’on remarquait que la ville de Rotterdam avait toujours favorisé les belles-lettres. .
Le 8 de mai 1685, M. Bayle apprit que son père était mort le samedi 30 du mois de mars précédent. C’était une nouvelle bien affligeante; mais sa douleur redoubla lorsqu’il fut informé que son frère aîné était détenu prisonnier pour cause de religion. M. l’évêque de Rieux ignora ce qu’était devenu M. Bayle jusqu’à ce que la Critique générale de l’Histoire du calvinisme fît du bruit en France, et qu’on sût qu’il en était l’auteur. Cet ouvrage renouvela le chagrin qu’on avait eu de son évasion lorsqu’il était à Toulouse, et de son retour à la religion réformée. On avait cherché plusieurs fois à s’en venger sur son frère; mais la conduite sage et prudente de ce ministre l’avait toujours dérobé aux poursuites de ses ennemis. Enfin on s’adressa à M. de Louvois, homme violent et vindicatif, qui faisait alors exercer des cruautés inouïes contre les réformés de plusieurs provinces. M. de Louvois, qui s’était offensé de quelques traits de la Critique générale sur la conduite qu’on tenait à l’égard des réformés, ordonna que M. Bayle, ministre du Carla, fût arrêté. On envoya chez lui une troupe d’archers qui l’arrachèrent de son cabinet, et le conduisirent dans les prisons de Pamiers, le 11 de juin. De là il fut transféré, le 10 de juillet, à Bordeaux au Château Trompette, et mis dans un cachot puant et infect. On voulait qu’il abandonnât sa religion; mais ni les promesses, ni les menaces, ni les outrages, ne furent pas capables de l’ébranler. Il fit paraître une constance et une fermeté qui étonna ses persécuteurs; il louait Dieu de l’avoir appelé à souffrir pour la vérité. La délicatesse de son tempérament ne fut pas à l’épreuve d’un traitement si inhumain; il mourut le 20 de novembre, après cinq mois de prison. C’est ainsi qu’il(165) « couronna la piété qu’il avait témoignée toute sa vie par une très belle mort, qui fût admirée de ceux mêmes qui avaient fait tout ce qu’ils avaient pu pour le faire mourir papiste, et des attaques desquels il triompha glorieusement. » Il était bien versé dans l’histoire sacrée et profane, et dans la connaissance des auteurs anciens et modernes. Le zèle qu’il avait pour sa religion était accompagné de douceur et de sagesse. Quoiqu’il ressentît vivement tous les maux qu’on faisait aux réformés, il conserva toujours une fidélité inviolable pour la personne du roi, et une parfaite soumission à ses ordres, persuadé qu’un chrétien ne doit opposer à son souverain que les supplications et les larmes(166). M. Paets était alors en Angleterre de la part des
Provinces-Unies; et comme on y agitait beaucoup la question de la tolérance,
il écrivit le 12 de septembre une lettre latine à M. Bayle
sur cette matière, que M. Bayle fit imprimer à Rotterdam
sous ce titre; H. F. P. ad B***(167),
de
nuperis Angliae motibus epistola; in qua de diversorum a publica religione
circa divine sentientium disseritur tolerantia. Dans cette lettre,
M. Paets admirait d’abord la révolution qui s’était faite
dans l’esprit et dans les sentiments des Anglais à l’égard
de Jacques II. Il louait ce prince de n’avoir point dissimulé sa
religion en montant sur le trône; et il espérait qu’il tiendrait
fidèlement à ses sujets protestants la parole, qu’il leur
avait donnée, de les laisser jouir tranquillement de la religion
qu’ils professaient. Le reste de la lettre était employé
à réfuter ceux qui enseignent que les rois ne doivent souffrir
qu’une religion dans leurs états, et que les peuples ne doivent
souffrir un prince que de leur religion. Il faisait voir que rien n’était
plus opposé au génie de l’ancien christianisme que l’esprit
de persécution; et après avoir examiné les raisons
des politiques et des théologiens pour défendre l’intolérance,
il combattait l’autorité infaillible que s’arroge l’église
romaine. Dans une apostille, il éclaircissait et confirmait certaines
choses qu’il avait dites, et montrait qu’il serait facile de ne faire qu’une
société de toutes les sectes protestantes. Bayle, jugeant
que cette lettre était très propre à inspirer des
sentiments de douceur et de modération voulut bien la traduire en
français. Sa traduction parut au mois d’octobre, intitulée,
Lettre
de monsieur H. V. P., à monsieur B ***, sur les derniers troubles
d’Angleterre : où il est parlé de la tolérance de
ceux qui ne suivent point la religion dominante(168).
Elle
fut aussi traduite en flamand. M. Bayle en donna un extrait dans ses Nouvelles
du mois d’octobre 1685, et, M. Paets étant mort après l’impression
de cet article, il y ajouta en peu des mots, dans une nouvelle édition,
l’éloge de ce grand homme.
M Bayle se trouva alors engagé dans une dispute avec M. Arnauld, au sujet du père Mallebranche. Ce docteur, dans ses Réflexions philosophiques et théologiques, sur le nouveau système de la nature et de la grâce du père Mallebranche, avait vivement combattu le sentiment de ce père, que tout plaisir est un bien, et rend actuellement heureux celui qui le goûte. M. Bayle, faisant l’extrait de cet ouvrage de M. Arnauld, se déclara pour le père Mallebranche. .
M. Arnauld qui prenait aisément feu, publia un écrit intitulé: Avis à l’auteur des Nouvelles de la république des Lettres, où il se plaignait de cette réflexion de M. Bayle, et soutenait que non seulement il avait bien pris, mais aussi bien réfuté le sens du père Mallebranche. M. Bayle donna le précis de cet écrit dans les Nouvelles de décembre, et promit de profiter des vacances pour l’examiner avec soin. En effet, il y travailla, et sa réponse fut achevée d’imprimer le 25 de février, intitulée, Réponse de l’auteur des Nouvelles de la république dés lettres à l’Avis qui lui a été donné sur ce qu’il a dit en faveur du père Mallebranche touchant le plaisir des sens, etc.(171). M Arnauld ne se rendit pas. Il fit une réplique sous le titre de : Dissertation sur le prétendu bonheur du plaisir des sens, pour servir de réplique à la Réponse qu’a faite M. Bayle pour justifier ce qu’il a dit dans ses Nouvelles de la république des lettres du mois de septembre(172) 1685 en faveur du père Mallebranche contre M. Arnauld(173). M. Bayle aurait répondu à cette réplique s’il n’avait pas été malade quand elle parut, et il jugea qu’il serait trop tard de la réfuter lorsque sa santé lui permit d’écrire. Il eut ensuite dessein d’y répondre(174); cependant il n’en a dit qu’un mot dans un de ses ouvrages(175). M. Bayle, ayant remarqué dans ses Nouvelles de septembre 1685(176), qu’il s’était glissé plusieurs fautes dans le Traité des auteurs anonymes, publié par M. Deckher, avocat de la chambre impériale de Spire, M. d’Almeloveen, qui se proposait de donner une nouvelle édition de cet ouvrage, le pria de le lire et de lui en marquer les fautes. Un savant, nommé M. Vindingius avait déjà écrit une lettre à M. Deckher, qui avait été imprimée dans la seconde édition de ce livre, où il rectifiait quelques méprises de cet auteur, et lui fournissait quelques suppléments; mais cette lettre n’était pas non plus exempte de fautes. Bayle corrigea l’un et l’autre, et ajouta la découverte de plusieurs auteurs anonymes, dans la réponse qu’il fit à M. d’Almeloveen. Il la finit en disant qu’il aurait pu fournir des remarques plus amples et plus curieuses, s’il avait eu le temps de consulter ses mémoires et ses amis, et s’il n’eût pas craint de déplaire aux auteurs qui avaient voulu se cacher. Cette lettre fut écrite les 6 et 7 de mars 1686; et M. d’Almeloveen la joignit à la nouvelle édition du livre de M Deckher, imprimé à Amsterdam sous ce titre : Johannis Deckherri doctoris et ïmperialis camerae judicii Spirensis advocati et procuratoris, de scriptis adespotis, pseudepigraphis et suposititiis, Conjecturae: cum additionibus varirum. Editio tertia altera parte ductior. M. Bayle en parla dans ses Nouvelles d’avril 1686(177), et marqua quelques fautes d’impressions qui se trouvaient dans sa lettre. La cruelle persécution qu’on faisait aux réformés en France avait sensiblement touché M. Bayle; mais il fut pénétré de douleur, lorsqu’il apprit qu’au mois d’octobre 1685 on avait révoqué l’édit de Nantes, qui était le gage et la sûreté de leurs droits et de leurs libertés, et qu’on avait envoyé chez les protestants les dragons, qui y logeaient à discrétion et commettaient toute sorte de désordres et de violences pour les forcer à embrasser la religion romaine. Les uns se soumirent extérieurement, les autres se réfugièrent dans les pays étrangers pour y servir Dieu, selon les lumières de leur conscience. Cependant les convertisseurs ne laissaient pas de nier hardiment qu’on leur eût fait aucune violence, à peine s’en trouva-t-il deux on trois qui avouèrent le logement des gens de guerre, que les protestants appelaient la croisade dragonne, les conversions à la dragonne, ou simplement la dragonnade. M. Bayle fit là-dessus plusieurs réflexions dans ses Nouvelles de la république des lettres avec beaucoup de sagesse et de retenue. Mais enfin, la vue de tant d’injustices, de cruautés et de supercheries, poussa à bout sa patience: lassé d’une infinité d’écrits où l’on ne parlait que de la gloire immortelle que Louis-le-Grand s’était acquise en détruisant l’hérésie et rendant la France toute catholique(178), il publia au mois de mars de l’année 1686 un petit livre intitulé: Ce que c’est que la France toute catholique sous le règne de Louis-le-Grand. Mais afin n qu’on ne pût pas même soupçonner qu’il en fût l’auteur, il supposa dans le titre que ce livre avait été imprimé à Saint-Omer, et y mit un avertissement ou le libraire disait que le manuscrit lui avait été donné par un missionnaire nouvellement revenu d’Angleterre, qui lui avait conseillé de l’imprimer, persuadé que ce serait une preuve de l’emportement des hérétiques. Ce petit ouvrage est composé de trois lettres.
La seconde, qui fait, le corps du livre, est écrite à un
chanoine par un réfugié de Londres qui avait été
son ami. C’est une censure très forte et très amère
de la conduite qu’on avait tenue à l’égard des réformés.
On y accuse tous les catholiques français sans exception d’avoir
eu part à la persécution: on fait un portrait affreux de
l’église romaine; la mauvaise foi et la violence, dit-on, en sont
le véritable caractère: on reproche aux convertisseurs leurs
artifices ridicules, et leurs chicaneries basses et grossières;
on se plaint de l’injustice des arrêts et particulièrement
de celui qui permettait aux enfants de sept ans de faire choix de la religion
catholique; on montre la fausseté des raisons alléguées
dans l’édit qui révoque celui de Nantes; on fait une vive
peinture de la dragonnade; on représente les serments des catholiques,
en tant que catholiques, comme une pure momerie; on se moque de leur prétendu
zèle; on attribue au clergé catholique la ruine de la religion
chrétienne; on compare la conduite des convertisseurs à celle
des païens qui persécutaient les chrétiens; on accuse
les catholiques d’avoir rendu le christianisme odieux aux autres religions,
et on soutient que les lois de l’humanité, et cette charité
générale, que nous devons à tous les hommes, obligeaient
un honnête homme à faire savoir à l’empereur de la
Chine ce qui venait de se passer en France, et à l’avertir que les
missionnaires, qui ne demandaient d’abord que d’être soufferts, n’avaient
pour but que de se rendre les maîtres, et qu’il ne pouvait pas compter
sur la fidélité de leurs prosélytes. Enfin, on dit
que les prêtres et les moines portent la discorde, la sédition
et la cruauté partout où ils vont. Voilà une idée
générale de cette lettre. On verra sans doute avec
plaisir le jugement qu’en fit M. Bayle dans son journal.
C’est ainsi qu’en parlait M Bayle, feignant de n’en connaître point l’auteur. Le chanoine, piqué de cette lettre, l’envoie à un réfugié de Londres, ami de l’auteur, et le prie de lui eu dire son sentiment. Il l’assure qu’il rendra grâces à Dieu d’avoir béni les voies douces et charitables dont on s’était servi contre une religion rebelle à Dieu et à l’église, et qu’il tâchera, par ses prières, d’obtenir la grâce des sa conversion. Enfin, il l’exhorte à lire les lettres de saint Augustin, qui font voir, dit-il, l’injustice des plaintes des réformés, et justifient sans réplique les voies dont on s’était servi pour les ramener. Cette lettre est la première des trois. Dans la troisième le réfugié répond au chanoine avec beaucoup de douceur et de modération. Il condamne les saillies et les expressions hyperboliques de son ami : il avoue qu’il y avait en France une infinité d’honnêtes gens, et même des prêtres et des moines, qui avaient généreusement compati aux misères des réformés, et leur avaient rendu de bons offices, et que son ami avait tort de dire qu’il ne s’était pas trouvé en France un seul honnête homme; mais à l’égard des convertisseurs, il les abandonnait à tous les traits de la plume de son confrère, et à toute l’étendue de ses invectives, aussi bien que ces écrivains catholiques qui niaient qu’on eût employé la violence contre les réformés. Il lui fait là-dessus quelques questions assez vives et dit qu’ayant représenté à son ami le grand nombre d’honnêtes gens qu’ils avaient trouvés parmi les catholiques de France, il lui avait soutenu que tous ces honnêtes gens avaient agi en cela non pas comme catholiques simplement, mais comme français; et qu’il faut faire plus de fonds sur un homme, en tant qu’instruit des règles de la civilité et de l’honnêteté française, qu’en tant qu’instruit par son curé dans le catéchisme de sa religion. Il ajoute qu’il s’était moqué de cette distinction mais, que son ami lui avait montré un cahier traduit de l’anglais, où cette pensée se trouvait. .
Le livre, qu’on annonce ici est intitulé: Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ : Contrains les d’entrer, où l’on prouve par plusieurs raisons démonstratives, qu’il n’y a rien de plus abominable que de faire des conversions par la, contrainte, et où l’on réfute tous les sophismes des convertisseurs à contrainte, et l’apologie que saint Augustin a faite des persécutions. Traduit de l’anglais du sieur Jean Fox de Bruggs par M. J. F. A Cantorbéry, chez Thomas Litwel, 1686. M. Bayle rapporta ce titre dans ses Nouvelles du mois d’août 1686(181), et ajouta: .
Mais cela, n’était qu’une feinte. Le livre s’imprimait à Amsterdam chez Wolfgang, qui avait imprimé la France toute catholique. L’impression en fut achevée au mois d’octobre, et M. Bayle en parla dans ses Nouvelles du mois de novembre(182). Cet ouvrage est divisé en trois parties. Dans la première, M. Bayle réfute le sens littéral de ces paroles, Contrains-les d’entrer; et comme ce n’est point ici un commentaire théologique ou critique, mais un commentaire philosophique, c’est-à-dire, un ouvrage de pur raisonnement il pose d’abord pour principe, que la lumière naturelle, ou les principes généraux de nos connaissances, sont la règle motrice et originale de toute interprétation de l’Écriture, en matière de mœurs principalement, ou ce qui revient à la même chose, que tout dogme particulier, soit qu’on l’avance comme contenu dans l’Écriture, soit qu’on le propose autrement, est faux lorsqu’il est réfuté par les notions claires et distinctes de la lumière naturelle, principalement à l’égard de la morale; et il montre que tous les théologiens, sans en excepter même les catholiques romains, conviennent de cette maxime. Après avoir établi et prouvé ce principe, il fait voir que le sens littéral de ces paroles est faux, 1° parce qu’il, est contraire aux idées les plus pures et les plus distinctes de la raison; 2°. parce qu’il est contraire à l’esprit de l’Évangile; 3°. Parce qu’il contient le renversement général de la morale divine et humaine, qu’il confond le vice avec la vertu, et que par là il ouvre la porte à toutes les confusions imaginables, et tend à la ruine universelle des sociétés; 4°. parce qu’il fournit aux infidèles un sujet légitime de défendre l’entrée de leurs états aux prédicateurs de l’Évangile, et de les chasser de tous les lieux où ils les trouvent; 5°. parce qu’il renferme un commandement universel dont l’exécution ne peut qu’être compliquée de plusieurs crimes; 6°. parce qu’il ôte à la religion chrétienne une forte preuve contre les fausses religions, et particulièrement coutre le mahométisme qui s’est établi par la persécution; 7°. Parce qu’il a été inconnu aux pères de l’église des trois premiers siècles; 8°. Parce qu’il rend vaines et ridicules les plaintes
des premiers chrétiens contre les persécutions païennes;
Dans la seconde partie, M. Bayle répond
aux objections qu’on lui pouvait faire, et qu’il réduit à
celles-ci :
Il réfute cette excuse, et examine ce qu’on appelle opiniâtreté. .
M. Bayle fait voir la fausseté de cette pensée, et quels sont les effets ordinaires des persécutions. .
Il montre l’absurdité de cette excuse, et que, supposé le sens littéral, le dernier supplice est plus raisonnable que les chicaneries, les emprisonnements, les exils et logements de dragons dont on s’était servi en France. .
M. Bayle fait voir que certaines choses ont été, permises ou même commandées sous l’ancienne loi pour des raisons qui étaient particulières à la république judaïque, et qui n’ont point lieu sous l’Évangile. .
M. Bayle blâme la conduite des anciens empereurs chrétiens qui ont persécuté et n’excuse l’intolérance des princes protestants que lorsqu’elle est un acte de politique nécessaire au bien de l’état. Sur ce pied-là, il soutient qu’il est permis de faire des lois contre le papisme, en vertu de ce qu’il enseigne la persécution, et qu’il l’a toujours exercée lorsqu’il en a eu le pouvoir. .
La 6e objection est .
Il montre après cela en quel sens les princes doivent être les nourriciers de l’église. .
M. Bayle avoue que la conséquence est vraie, mais il nie qu’elle soit absurde. Il fait voir qu’il n’y aurait aucun inconvénient à tolérer non seulement les juifs, mais même, si cela était nécessaire, les mahométans et les païens, et à plus forte raison les sociniens. Il examine les restrictions des demi-tolérants; et, après avoir fait quelques remarques sur ce qu’on appelle blasphème, il conclut qu’on n’était pas en droit de punir Servet comme blasphémateur. .
M. Bayle répond que la conséquence est juste, et, que si on admet le sens littéral, les hérétiques auront le même droit de persécuter les orthodoxes, que les orthodoxes prétendent avoir de persécuter les hérétiques. Pour le prouver, il pose pour principe qu’on est toujours obligé de suivre les mouvements de sa conscience; qu’on pêche toujours si on ne les suit pas, quoiqu’on puisse pécher quelquefois en les suivant. Ce principe est fondé sur cette maxime, que tout ce qui est fait contre le dictamen de la conscience est un péché; d’où il s’ensuit, que tout homme qui fait une action que sa conscience lui dicte être mauvaise, ou qui ne fait pas celle que sa conscience lui dicte qu’il faudrait faire, offense Dieu, et pèche nécessairement; de sorte que si Dieu avait ordonné par une loi positive que tout homme qui connaît la vérité doit employer 1e fer et le feu pour la défendre, tous ceux à qui cette loi serait révélée se trouveraient dans une nécessité indispensable d’y obéir. Or, comme un hérétique est persuadé que ses sentiments sont véritables il est donc obligé de faire pour ses erreurs ce que Dieu aurait commandé de faire pour la vérité, et par conséquent les hérétiques seraient autorisés à persécuter les orthodoxes qu’ils regardent comme des errants, s’il était vrai que Dieu eût commandé de persécuter l’erreur. Il fortifie cette preuve en distinguant la vérité absolue d’avec la vérité putative ou apparente. Il dit que, comme nous n’avons point de marque assurée pour discerner si ce qui nous paraît être la vérité l’est absolument, lorsqu’il se rencontre que l’erreur est ornée des livrées de la vérité, nous lui devons le même respect qu’à la vérité; et que, vu la faiblesse de l’homme et l’état où il se trouve, la sagesse infinie de Dieu, n’a pas permis qu’il exigeât de nous à toute rigueur que nous connussions la vérité absolue, mais qu’il nous a imposé une charge proportionnée à nos forces, qui est de chercher la vérité, et de nous arrêter à ce qui nous paraît l’être après l’avoir sincèrement cherchée; d’aimer cette vérité apparente et de nous régler sur ses préceptes, quelque difficiles qu’ils soient. Dans la préface intitulée: Discours préliminaire
qui contient plusieurs remarques distinctes de celles du commentaire,
l’auteur dit qu’il a composé cet ouvrage à la sollicitation
d’un réfugié, auteur de la France toute catholique; et,
que l’ayant fait pour être traduit en français, et à
l’occasion des persécutions qui avaient été faites
en France aux protestants, il n’avait cité aucun livre anglais,
mais s’était borné à ceux qui étaient très
connus aux convertisseurs français. Il y attaque de nouveau l’esprit
de persécution, et réfute quelques controversistes catholiques
avec beaucoup de force et de véhémence.
Ce discours est précédé d’un avis au lecteur, où le libraire promet de donner incessamment la troisième partie, qui contenait la réfutation des raisons de saint Augustin pour justifier les persécutions. Les Nouvelles de la République des Lettres acquirent à M. Bayle l’estime non seulement des particuliers, mais même de plusieurs corps illustres. L’académie française, à qui il avait envoyé son journal, lui, en témoigna sa reconnaissance par une lettre où on l’assurait que toutes les voix s’étaient réunies à reconnaître son mérite, et l’utilité de son présent(185). La société royale d’Angleterre lui écrivit une lettre où elle dit(186), qu’ayant remarqué le soin particulier qu’il avait de ramasser tout ce qui se passait de curieux parmi les gens de lettres et les beaux talents, qu’il faisait éclater dans ces Nouvelles, elle souhaitait d’entretenir avec lui une correspondance fixe et certaine, dont il se pourrait tirer des avantages communs. Il ajoutait que pour première marque de l’estime qu’elle avait pour lui, elle lui envoyait l’Histoire naturelle des poissons par M. Willougby, revue et augmentée par M. Ray. Il reçut aussi des lettres très obligeantes de la société de Dublin(187). C’était une compagnie de personnes savantes et curieuses, qui s’était formée pour contribuer au progrès des sciences et des arts; mais elle ne subsista que quelques années. D’un autre côté, son journal l’engagea dans quelques disputes, et lui attira quelques plaintes auxquelles il satisfit en s’expliquant ou en corrigeant de bonne grâce les fautes qu’il avait faites d’après des mémoires peu exacts qu’on lui avait communiqués. Mais on lui fit des reproches auxquels il fut très sensible, tant par la manière dont ils furent faits, que parce qu’il s’agissait d’une tête couronnée. C’est un des événements les plus mémorables de la vie de M. Bayle, et qui mérite bien que je rapporte ici toutes les pièces qui le regardent. Dans les Nouvelles, du mois d’avril 1686, il parla
d’un imprimé qui courait sous le nom de la reine Christine de Suède.
C’était une réponse au chevalier de Terlon, où cette
princesse condamnait la persécution de France.
On pria M. Bayle de placer cette lettre dans son journal, et il l’inséra dans celui du mois de mai(188). La voici(189) : .
Dans ce même mois(190) il dit : Nous avons été assurés de bonne part que la reine Christine a écrit la lettre que nous avons insérée ci-dessus. Et dans celui de juin(191) il dit encore : on nous confirme de jour en jour ce que nous avons touché dans le dernier mois, que Christine est le véritable auteur de la lettre qu’on lui attribue contre les persécutions de France. C’est un reste de protestantisme. Peu de temps après, M. Bayle reçut la lettre
suivante:
M. Bayle se justifia dans un article des Nouvelles du mois d’août(193) intitulé : Réflexions de l’auteur de ces Nouvelles sur une lettre qui lui a été écrite touchant ce qu’il a dit de la reine de Suède. Voici sa réponse : .
L’inconnu ne fut pas entièrement satisfait de la réponse de M. Bayle; il lui écrivit encore cette lettre. .
M. Bayle profita des ouverture qu’on lui donnait, et il écrivit à la reine Christine le 14 de novembre la lettre qui suit: .
La reine lui fit cette réponse le 14 décembre 1686. .
Il ne restait à M. Bayle, que d’instruire le
public de son erreur et de son repentir, pour mériter que cette
princesse fût entièrement satisfaite: c’est ce qu’il fit
à la tête de ses Nouvelles du mois de janvier 1687.
C’est ainsi que M. Bayle sortit avec honneur de cette affaire, et qu’il sut non seulement apaiser une reine irritée, mais encore s’attirer des marques de sa bienveillance. Elle eut bientôt le déplaisir d’apprendre qu’il n’était point en état de satisfaire à la pénitence qu’elle avait bien voulu lui imposer. Il succomba sous le poids d’un travail trop opiniâtre. Outre ses leçons publiques et particulières, il était occupé de son journal, occupation qui seule demanderait le travail de plusieurs hommes. La composition du Commentaire philosophique acheva d’épuiser ses forces. Le 16 de février 1687, il fut attaqué d’une fièvre qui ne lui permit pas d’achever les Nouvelles de ce mois-là. Cependant, comme il espérait que cette indisposition n’aurait point de suites, il publia au revers du titre: « qu’un mal d’œil, et une assez petite fièvre qui l’avait quitté plusieurs fois et qui était revenue aussitôt qu’il avait voulu recommencer son travail, l’obligeaient enfin à publier incomplètes les Nouvelles de, ce mois, et à avertir aussi le public que celles de mars paraîtraient bientôt. » Mais sa fièvre, accompagnée de maux de tête, augmenta de telle sorte, qu’il fut obligé de renoncer tout à fait à ce travail. Il engagea M. de Bauval à continuer cet ouvrage, et M. de Bauval commença cette continuation, qui s’imprimait à Rotterdam chez le sieur Leers, par le mois de septembre 1687, sous le titre d’Histoire des ouvrages des savants. .
Cependant le sieur Desbordes, qui avait imprimé les Nouvelles de la république des lettres, les fit continuer par M. de Larroque et par quelques autres personnes, jusqu’au mois d’août de la même année; et M. Barin, ministre français, y travailla seul depuis le mois de septembre jusqu’au mois d’avril 1689. Nous avons vu le soin que M. Bayle avait pris pour n’être pas cru l’auteur du Commentaire, philosophique. Il tâchait de dépayser même ses amis. « Ces messieurs de Londres, disait-il à M. Lenfant(196), ont une étrange démangeaison d’imprimer. On leur attribue un Commentaire philosophique sur les paroles de saint Luc, Contrains-les d’entrer, qui, en faisant semblant de combattre les persécutions papistiques, va à établir la tolérance des sociniens. » Il feignait que ce Commentaire venait de Londres, parce que quelques ministres réfugiés, qui y étaient alors, passaient pour être grands tolérants, et s’étaient même rendus suspects de socinianisme. On ne laissa pas de le soupçonner d’en être l’auteur. Pour arrêter ce soupçon, il fit publier au revers du titre des Nouvelles du mois d’avril 1687(197), que « quelques personnes mal intentionnées pour l’auteur de là Critique générale du sieur Maimbourg, ayant affecté de lui attribuer le Commentaire philosophique sur Contrains-les d’entrer, il s’était cru obligé de se plaindre de ce mauvais office, et de déclarer qu’il regarderait comme des persécuteurs à son égard, ceux qui continueraient à débiter une conjecture aussi opposée que celle-là à toutes les règles de la critique. Il vaudrait autant, ajoutait-il, attribuer à Balzac les lettres de Voiture, et à Blondel celles de Baudius. » Le Commentaire philosophique ne plut point à M. Jurieu. Comment aurait-il pu goûter un ouvrage où la douceur, la modération, où pour tout dire en un mot, la tolérance, était si fortement établie? Il entreprit de le réfuter, et intitula sa réponse, Des droits des deux souverains en matière de religion, la conscience et le prince; pour détruire le dogme de l’indifférence des religions et de la tolérance universelle, contre un livre intitulé Commentaire philosophique sur ces paroles de la parabole, Contrains-les d’entrer. Il débute(198) en se représentant comme un nouvel écrivain que l’autorité d’un ami et son propre chagrin contre ce livre allaient ériger en auteur malgré la nature et malgré lui. Il dit ensuite à son ami ce qu’il pense de ce livre; c’est qu’il est original et non pas copie, qu’il est né français et non pas anglais. Il ajoute qu’il n’est pas d’un seul auteur. « Cela paraît, dit-il, un ouvrage de cabale, et une conspiration contre la vérité. Il n’est rien de plus inégal que le style. Dans la première partie il est clair et assez fort et il y a des endroits dans la seconde où l’on trouve des embarras et des obscurités qui ne paraissent point du génie qui parlait auparavant. Le prétendu traducteur affecte de se servir quelquefois de vieux mots français et qui ne sont plus du bel usage; mais je trouve la fraude un peu grossière, car d’ailleurs il paraît savoir assez de français pour écrire plus correctement. » Mais, dans l’avis au lecteur il dit sans détour que les auteurs de ce Commentaire philosophique sont des théologiens français et par conséquent réfugiés. Lorsque M. Jurieu voulut ensuite faire un crime à M. Bayle d’avoir composé cet ouvrage, M. Bayle le rappela toujours à la déclaration qu’il fait ici, que c’est l’ouvrage de quelques théologiens français. Voici comment il tâche d’adoucir ce faux jugement dans un écrit satirique publié en 1691, contre plusieurs théologiens français, et particulièrement contre M. Bayle, « L’année suivante de notre dispersion, dit-il(199), parut un méchant livre intitulé le Commentaire philosophique, où cette pernicieuse doctrine de l’indifférence des religions et des dogmes dans la religion chrétienne est établie avec une témérité et une hardiesse qui va jusqu’à l’insolence. Je puis dire que ce livre me navra et me frappa jusqu’au vif. On devinait assez, par la neuvième lettre du 3e tome de la Critique générale où en était la source. Mais le style et plusieurs autres circonstances faisaient comprendre que c’était un ouvrages de cabale, et qui paraissait publié de concert, par plusieurs personnes. » M. Bayle avait fini la troisième partie du commentaire philosophique, et l’avait donnée à l’imprimeur avant de tomber malade. L’impression en fut achevée avant la fin de février; mais il n’en reçut des exemplaires que le 20 de juin. Elle est intitulée : Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ, Contrains-les d’entrer, troisième partie, contenant la réfutation de l’apologie que saint Augustin a faite des convertisseurs à contrainte. A Cantorbéry, chez Thomas Litwel, 1687. On y réfute deux lettres de saint Augustin : l’une écrite à un évêque donatiste nommé Vincent, qui avait témoigné à ce père combien il était surpris de son inconstance, en ce qu’ayant cru autrefois qu’il ne fallait point employer l’autorité des puissances séculières contre les hérétiques, mais seulement la parole de Dieu et les raisons, il soutenait alors tout le contraire, et l’autre, adressée à Boniface, qui exerçait la charge de tribun dans l’Afrique, où saint Augustin prétend qu’on peut employer le bras séculier pour détruire les hérétiques. L’archevêque de Paris avait fait imprimer ces deux lettres, en 1685, précédées d’une longue préface intitulée: Conformité de la conduite de l’église de France pour ramener les protestants, avec celle de l’église d’Afrique pour ramener les donatistes à l’église catholique. C’est aussi le titre de tout le livre. M. Bayle avait réfuté quelques endroits de cette préface dans son discours préliminaire. Il ne se borna pas ici aux deux lettres dont je viens de parler; il répondit aussi à ce que saint Augustin avait dit sur cette matière, dans quelques autres lettres. Dès qu’il eut vu la réponse de M. Jurieu,
il écrivit une lettre à son libraire, datée de Londres,
le 20/30 de mai 1687. « Si vous avez, lui dit-il, encore du temps
pour cela (et il n’importe que vous ayez déjà vendu quelques
exemplaires), je vous prie, monsieur, de publier ce qui suit à la
tête de la 3e partie. » Il dit ensuite qu’il vient de lire
le traité Des droits des deux souverains, etc., contre un livre
intitulé Commentaire philosophique, etc., et qu’il l’a trouvé
une fausse et très faible attaque de ce commentaire.
L’indisposition de M. Bayle continuant toujours, il forma le dessein de changer d’air, et d’aller prendre les eaux d’Aix-la-Chapelle. Il partit de Rotterdam le 8 d’août et alla à Clèves, où il arriva le 13 du même mois. Le lendemain il alla loger chez M. Ferrand, ministre du château de Clèves, et y demeura jusqu’au 15 de septembre qu’il passa à Bois-le-Duc, et de là à Aix-la-Chapelle accompagné de M. Piélat ministre de Rotterdam, et M. de Farjon, ministre de Vaals. Il revint à Rotterdam le 18 d’octobre; mais il fut obligé de se reposer encore quelques mois, comme il le marque à M. Constant, dans une lettre du 22 de mars 1688. « Il y a plus de 13 mois, dit-il(200), que je tombai malade. Depuis ce temps-là, je n’ai fait que traîner et languir, et je commence seulement à ce retour de printemps à pouvoir reprendre un peu d’exercice littéraire. A mon retour d’Aix-la-Chapelle, où j’avais été boire les eaux, je trouvai ici M. votre fils... mais malheureusement pour moi j’étais quasi hors d’état encore, de parler beaucoup, sans exciter ma petite fièvre lente; ce qui a été ma continuelle persécution durant ma maladie, pour peu que je me mêlasse de conversation, j’empirais mon mal. » Il s’explique plus particulièrement dans sa lettre à M. Lenfant du 20 de juillet. .
Tous les gens de lettres avaient été affligés de la maladie de M. Bayle: ils furent ravis d’apprendre son rétablissement. M. du Tot de Ferrare, conseiller au parlement de Rouen, homme de beaucoup de mérite, et très versé dans le style lapidaire(202), en témoigna sa joie par une belle inscription: In
M. Bayle avait songé à quitter Rotterdam. La mort de M. Paets et l’humeur violente de M. Jurieu l’en avaient dégoûté. Il pria le célèbre M. Abbadie, qui, était alors à Berlin, de lui procurer un établissement dans cette ville. Il savait que l’électeur de Brandebourg protégeait généreusement les Français réfugiés: d’ailleurs il avait plusieurs amis à Berlin. M. Abbadie s’adressa à madame la maréchale de Schomberg, qui, connaissant le mérite de M. Bayle répondit qu’elle était charmée du dessein qu’il avait de venir à Berlin, et promit d’engager M. de Schomberg à en parler à l’électeur. Mais ce grand prince tomba malade dans ce temps-là, et sa mort(203) empêcha les effets de la bonne volonté de madame de Schomberg. M. Bayle fit publier au revers du titre des Nouvelles
de la république des lettres du mois d’octobre 1687, et avertissement
sous le nom du libraire: « Nous avons reçu une lettre datée
de Londres, par laquelle on nous donne avis que Jean Fox de Bruggs est
le véritable nom par anagramme de l’auteur du Commentaire philosophique,
et qu’il nous donnera bientôt occasion de parler de la réponse
qu’il fait imprimer au traité Des droits des deux souverains.
» C’était pour préparer le public à voir bientôt
une suite du Commentaire philosophique. Elle parut, en effet, sous ce titre:
Supplément
du Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ,
Contrains les d’entrer, où entre autres choses l’on achève
de ruiner la seule échappatoire qui restait aux adversaires, en
démontrant le droit égal des hérétiques pour
persécuter à celui des orthodoxes. On parle aussi de la nature
et origine des erreurs. A Hambourg, pour Thomas Litwel, 1683. Dans
une longue préface, l’auteur dit qu’il y avait un livre intitulé
Le
vrai système de l’Église, etc.(204),
où
l’on combattait son sentiment sur la tolérance et les droits de
la conscience, et que le livre Des droits des deux souverains n’était
pas le coup d’essai d’un jeune auteur, mais l’ouvrage d’un homme qui s’était
fait souvent imprimer: il avait résolu de leur répondre,
et de diviser son livre en trois parties : la 1ère pour quelques
suppléments qui lui paraissaient fort propres à réduire
tout à fait au silence les contraignants; la 2° pour répondre
à trois chapitres du Vrai système de l’Église
où l’on soutenait un sentiment différent du sien, et à
toutes les objections de l’auteur Des droits des deux souverains, et
tout ce qu’il avait dit directement pour son opinion. Il ajoute qu’il avait
pressé avec tant d’ardeur l’exécution de ce projet, qu’il
en était venu à bout avant la fin de décembre l 687,
et qu’on avait envoyé le manuscrit à l’imprimeur: mais que
s’étant ensuite aperçu que cet ouvrage serait trop gros,
il avait cru devoir supprimer les deux dernières parties: qu’ainsi
« il avait fait savoir au libraire d’arrêter l’impression,
et qu’il s’était rencontré heureusement qu’on n’en était
pas encore venu jusqu’à ce qu’il avait dit sur l’état d’Angleterre,
sur les lois pénales, la suppression du test, etc., choses qui n’étaient
pas de saison, vu le train où les affaires semblaient tendre. »
Il allègue plusieurs raisons de cette prolixité et entre
autres celle-ci:
Le reste de la préface est employé à faire voir par un passage du Vrai système de l’Église que son sentiment est le même que celui de cet auteur, et par conséquent qu’il est orthodoxe: qu’ainsi c’est à cet auteur à se répondre à lui même et à répondre à l’auteur Des droits des deus souverains. C’est ainsi que M. Bayle mettait Jurieu, auteur de ces deux livres, en contradiction avec lui-même. Il ajoute ensuite quelques réflexions qui tendent à confirmer ce qu’il a dit dans ce Supplément. Le sieur Leers imprimait alors le Dictionnaire de M. Furetière, mais l’auteur étant mort pendant que cet ouvrage était sous presse, ce libraire pria M. Bayle d’y faire une Préface. C’est un excellent morceau.
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