DICTIONNAIRE HISTORIQUE ET CRITIQUE DE PIERRE BAYLE
PARIS, DESOER, LIBRAIRE, RUE CHRISTINE, 1820, 16 volumes.
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LA VIE DE M. BAYLE
Revue, corrigée, et considérablement augmentée
dans cette cinquième édition. 1740.(70)

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1647.. 1660.. 1666.. 1668.. 1669.. 1670.. 1672.. 1674.. 1675.. 1678.. 1679.. 1680.. 1681.. 1682.. 1683.. 1684.. 1685.. 1686.. 1687.. 1688.. 1689.. 1690.. 1691.. 1692.. 1693.. 1694.. 1695.. 1696.. 1697.. 1698.. 1699.. 1700.. 1701.. 1702.. 1703.. 1704.. 1705.. 1706.. 
Mort de M. Bayle
Manuscrits de M.Bayle
Calendarium Carlananum. (en français)
1647.

M. Bayle naquit au Carla, bourg du comté de Foix, entre Pamiers et Rieux, le 18 de novembre 1647. Il reçut au baptême le nom de Pierre. Son père, d’une bonne famille originaire de Montauban, s’appelait Jean. Il était ministre du Carla, et avait épousé Jeanne de Bruguière, dont la mère était de la maison de Ducasse; de sorte que messieurs Bayle appartenaient à deux maisons du pays de Foix distinguées par leur noblesse, Ducasse et Chalabre, dont Bruguière est une branche. M. Bayle eut deux frères: un aîné nommé Jacob, qui fut collègue de son père; et un cadet nommé Joseph, et surnommé du Peyrat, d’un bien qui appartenait à sa famille.

M. Bayle fit remarquer en lui, dès son enfance, un esprit vif et subtil, une conception aisée et facile, une mémoire très heureuse; mais il avait de plus, ce qui est nécessaire pour faire valoir de si grands avantages, le désir ardent de savoir et d’apprendre. Il interrogeait ses parents avec un air empressé et attentif, ne se rendait point aux réponses qu’on lui faisait qu’il n’en conçût clairement tout le sens, et ne perdait rien des petites instructions qu’il recevait dans cette école domestique. Son père cultiva avec beaucoup de soin de si heureuses dispositions.

1660.

Après lui avoir appris la langue latine, il lui fit commencer l’étude de la grecque à l’âge de douze ans et demi(71); et le fortifia pendant quelques années dans la connaissance de ces deux Langues, par la lecture des meilleurs auteurs. Mais enfin les fonctions de son ministère lui emportant beaucoup de temps, et ses soins ne répondant pas aux progrès que son fils était capable de faire, il prit le parti de l’envoyer à l’académie de Puylaurens.

1666.

M. Bayle y arriva au trois de février de l’an 1666(72). Il était dans sa dix-neuvième année; mais ni les passions qui règnent ordinairement à cet âge, ni l’éloignement de la maison paternelle, n’affaiblirent point la forte passion qu’il avait pour les lettres. Il mettait à profit les heures mêmes de récréation; et tandis que les autres écoliers s’occupaient de ces amusements qui sont si chers à la jeunesse il se retirait, dans sa chambre, pour se livrer aux plaisirs qui naissent de l’application à l’étude.

Au mois de septembre suivant(73), il profita des vacances pour aller voir sa famille: mais ce temps, destiné à la dissipation, devint pour lui un temps de travail; il s’attacha si fort à l’étude qu’il en tomba malade. A peine fut-il guéri, que, se livrant de nouveau à sa passion dominante, il retomba, et eut ainsi plusieurs rechutes qui le retinrent au Carla plus de dix-huit mois.

1668.

On l’envoya à Saverdun(74) chez M. Bayze, qui avait épousé Paule de Bruguière sa tante. Le but de ce voyage était de le faire changer d’air, et de le sevrer de l’étude: malheureusement il trouva des livres. M. Rival, ministre de Saverdun, en avait un très grand nombre; et ce fut pour le jeune Bayle une tentation qui pensa lui coûter la vie. Des lectures presque continuelles le jetèrent dans une fièvre dangereuse, dont il eut peine à se guérir. Il fut longtemps à se remettre. Dès qu’il se trouva en état de sortir, on le fit transporter à une maison de campagne de M. Bayze, située sur les bords de l’Ariège, qui rend ce lieu très agréable. Le souvenir des doux moments qu’il avait passés auprès de cette rivière l’a porté à lui consacrer un article dans son Dictionnaire(75).

Lorsqu’il fut tout à fait rétabli il retourna au Carla(76) et bientôt après à Puylaurens(77), pour y continuer ses études. Il les reprit avec une nouvelle ardeur, mêlant toujours à ses exercices académiques la lecture de tous les livres qui lui tombaient entre les mains, sans en excepter les livres de controverse. Mais Plutarque, et Montaigne étaient ses auteurs favoris. Le long séjour qu’il avait fait chez son père avant que d’aller à l’académie, et les fréquentes maladies qu’il eut ensuite, avaient si fort retardé ses études qu’il ne commença sa logique qu’à vingt et un ans. Ainsi ce n’est pas sans raison qu’il s’est plaint dans un de ses ouvrages, qu’il avait commencé tard à étudier(78).

1669.

Il redoubla son application pour tâcher de regagner le temps perdu; et les progrès qu’il faisait a Puylaurens, n’étant pas à son gré assez rapides, il résolut de quitter cette académie pour aller à Toulouse, qui est une des plus célèbres universités de France. Il y arriva au mois de février 1669(79). Il se logea dans une maison particulière, et allait entendre les leçons de philosophie qui se faisaient dans le Collège des jésuites: il n’y avait rien là d’extraordinaire. Les réformés envoyaient souvent leurs enfants étudier chez les jésuites, quoique cela eût été défendu par les synodes. Cependant le séjour de Toulouse eut des conséquences affligeantes pour la famille de M. Bayle: il changea de religion. La lecture qu’il avait faite à Puylaurens de quelques livres de controverse l’avait déjà ébranlé; ses doutes augmentèrent à Toulouse par les disputes qu’il eut avec un prêtre qui logeait en même maison que lui. Il se crut dans l’erreur parce qu’il ne pouvait répondre aux raisonnements qu’on lui faisait, et un mois après son arrivée à Toulouse, il embrassa la religion romaine(80). Il fut immatriculé, et dès le lendemain il reprit l’étude de la logique.

La, nouvelle de son changement pénétra, de douleur toute sa famille, et particulièrement son père de qui il était tendrement aimé. M. Bertier, évêque de Rieux, jugeant bien qu’après cette démarche le jeune Bayle ne devait pas s’attendre à recevoir aucun secours de ses parents, se chargea généreusement de son entretien. M. Bayle en marque sa reconnaissance dans une lettre qu’il écrivit, en 1693 à M. Pinson, avocat au parlement de Paris.(81)

On se fit beaucoup d’honneur, à Toulouse, de l’acquisition d’un jeune homme qui donnait de si grandes espérances, et dont le mérite était relevé par la qualité de fils de ministre.

1670.

Lorsque son tour vint de soutenir des thèses publiques, on voulut que la solennité s’en fît avec éclat. Les personnes les plus distinguées du clergé, du parlement et de la ville, s’y trouvèrent: l’université n’avait jamais vu un auditoire si auguste et si nombreux. Les thèses étaient ornées du portrait de la Vierge(82), à qui elles étaient dédiées; et ce portrait était accompagné de plusieurs figures emblématiques qui désignaient la conversion du répondant. La clarté, la pénétration et la modestie avec lesquelles il répondit lui attirèrent un applaudissement universel.

M. Ros de Bruguière, un de ses oncles maternels, marié à une demoiselle catholique, s’étant trouvé à Toulouse lorsque M. Bayle soutint ses thèses, en porta un exemplaire au Carla, et madame Ros de Bruguière en para sa chambre. Le père de M. Bayle, étant venu voir M. Ros de Bruguière, on lui apprit la manière dont son fils s’était distingué dans cette dispute publique, les honneurs qu’on lui avait faits, et les applaudissements qu’il y avait reçus. Ce bon homme écoutait cela avec plaisir, et semblait avoir oublié, dans ce moment, le chagrin que son fis lui avait donné par son changement de religion. Mais madame Ros de Bruguière lui ayant montré les thèses, dès qu’il vit la figure de la Vierge avec ces paroles Virgini Dei parae, il fut saisi d’une si grande indignation, qu’il fit effort pour s’en approcher, mais on l’en empêcha, de peur qu’il ne les mît en pièces dans le transport de sa douleur. Il sortit précipitamment, versa un torrent de larmes et protesta qu’il ne rentrerait point dans cette maison tant qu’un objet si cruel pourrait se présenter à sa vue.

Cependant les catholiques, non contents d’avoir gagné le jeune Bayle, formèrent le dessein de gagner encore toute sa famille. On crut qu’il fallait commencer par l’aîné. M. l’évêque de Rieux chargea M. Bayle de lui écrire; ajoutant que, s’il pouvait l’engager seulement de venir à Toulouse, sa conversion était sûre. M. Bayle, qui croyait sincèrement avoir pris le bon parti et qui aimait son frère, lui écrivit la lettre suivante(83):
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« Monsieur mon très cher frère,

« L’affection ardente que j’ai pour votre personne et le désir dont je brûle de votre bonheur ne me permettant pas de négliger aucune occasion de procurer votre bien, je me sens obligé de vous prier très instamment de venir passer quelques jours en cette ville, pour me donner le moyen de vous entretenir de plusieurs choses qui vous sont très importantes, et pour la vie présente et pour celle qui est à venir. Je me persuade que si j’avais la liberté de vous bien découvrir l’état des choses comme elles sont, et la disposition favorable où elles se trouvent, je ferais quelque effet sur votre esprit, et vous ferais avouer que cette suprême sagesse qui gouverne le monde a travaillé d’une façon particulière à ajuster tant de ressorts, et que comme elle ne fait rien qui ne puisse avancer sa gloire et notre salut, elle a voulu, par la rencontre de tant de choses différentes, qui toutes semblent vouloir concourir à votre bien, tenter le plus heureux et le plus glorieux changement qui se puisse espérer dans l’esprit de mon père et dans le vôtre.

« Vous me direz sans doute que ce sont ici tous mystères où vous ne comprenez rien, et que ce sont des énigmes pour vous; mais je vous réponds que pour peu que je m’entretienne avec vous sur ce chapitre, vous comprendrez facilement quel est mon dessein, et vous verrez ensuite clair comme le jour avec quel grand fondement je vous aurai dit que la disposition qui a rangé quantité de choses où vous avez grand intérêt, vous est si favorable qu’il y a tout sujet d’en espérer quelque chose de surnaturel.

« Je ne m’expliquerai pas plus ouvertement sur ce sujet, parce que j’espère que vous ne me refuserez pas la grâce que je vous demande de me venir voir le plus tôt qu’il vous sera possible, et que dans l’entretien que j’aurai alors tête à tête avec vous, nous aurons lieu d’en parler amplement. Venez donc, mon cher frère, s’il vous est possible, avant que cette semaine ne se passe; venez satisfaire l’impatience d’un homme qui soupire pour l’amour de vous plus de quatre fois, et qui souhaite passionnément que vous vous mettiez aux termes d’être bienheureux. Vous ne vous repentirez pas sans doute d’être venu, tant ce que j’ai à vous dire est de nature à contenter une âme solidement raisonnable comme est la vôtre.

« Et certainement je vous ferais tort si je croyais que vous fussiez malade d’une manière incurable, et jusqu’au point de ne trouver rien de bon dès là qu’il n’est pas conforme à votre sentiment. J’ai meilleure opinion de vous; et ceux qui vous connaissent ne font nulle difficulté de croire qu’avec la bonté de votre naturel et la probité dont vous faites profession, il n’est point de proposition raisonnable que l’on ne puisse vous faire goûter, quoique vous n’y soyez point accoutumé et quoique vous ayez une nuée de préjugés pour le contraire. Sur ce fondement, je m’assure que ce que j’ai à vous dire ne vous déplaira pas, et ne vous effarouchera pas si fort que vous soyez capable de fermer tout à fait l’oreille à quiconque vous en voudrait parler.

« Si je m’étais adressé à beaucoup de gens qu’il y a, pour leur faire la même prière que je vous fais de me donner quelque audience, il pourrait bien être qu’ils me tiendraient d’abord pour suspect, se défieraient de moi et condamneraient tout ce que je serais capable de leur dire; mais pour vous, je vous crois incapable de me condamner avant que de m’avoir entendu, et, ne fût-ce que par curiosité, il me semble que vous voudrez savoir ce que ce peut être, et que vous suspendrez votre jugement jusques à ce que vous l’ayez appris; en quoi je ne puis remarquer dans votre esprit qu’une disposition à bien faire.

« Il ne me resterait pour asseoir quelque bonne espérance qu’à vous croire bien résolu de former ce jugement qui est fondé sur une vérité que l’expérience de tous les siècles confirme d’une manière incontestable, qu’en fait de religion toutes les innovations sont très pernicieuses, et qu’un particulier, qui se veut ériger de son autorité privée en réformateur, ne peut passer que pour un factieux, un schismatique, un semeur de zizanie et une tête animée d’orgueil, d’opiniâtreté et d’envie. Et en effet, quelle apparence, que Dieu laisse tomber l’église chrétienne dans la ruine, et dans la désolation, qu’il, lui cache toutes ses clartés, qu’il la prive de toutes ses lumières, et, qu’en même temps, il revête un homme du commun, un simple particulier, d’une abondance de grâce, si extraordinaire qu’il soit, comme le restaurateur de la vérité et un phare qui remette les errants dans le chemin; enfin, qu’il soit le canal et le véhicule, la base et la colonne de la vraie foi, et qu’on puisse dire de lui ce qu’un poète disait d’un jeune prince qui semblait être né pour la gloire de son temps:
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Hunc saltem everso juvenem succurrere saeclo
Ne prohibete(84).
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« En vérité il y aurait de la témérité, de l’imprudence et de l’aveuglement à se persuader de telles illusions. Il est bien plus de l’ordre de la providence de Dieu, et du soin que le Saint-Esprit prend des fidèles en gouvernant l’église par la communication de ses lumières de laquelle il gratifie les lieutenants du fils de Dieu en terre, que ce soit l’église qui instruise, qui corrige et qui réforme les particuliers et les abus qu’ils pourraient laisser couler dans leur conduite, ou qui les guérisse de leurs erreurs, que non pas que les particuliers réforment l’église et la redressent de nouveau.

« Car, comme il y aurait bien de la folie à soutenir que Dieu, dans le dessein de conserver des eaux du déluge de quoi réparer le genre humain, fit périr tout ce qu’il y avait dans l’arche de Noé, et suscita en même temps un homme qui s’était sauvé dans quelque caverne avec sa femme, ou qui s’était dérobé à la fureur et à l’inclémence des eaux, dans je ne sais quels asiles inviolables: ainsi c’est bien rêver à crédit et tout son soûl que de prétendre que le Saint-Esprit, dans le dessein de conserver toujours comme un peu de levain de la foi contre les ravages des hérétiques et des infidèles, a laissé tomber l’église, qui est son épouse, dans l’idolâtrie, la superstition et l’aveuglement; et a tiré de l’obscurité d’une cellule, ou d’un coin de chapelle, Luther et Calvin, pour propager la foi, la restituer dans ses droits et la relever de dessous ses ruines.

« Encore pourrait-on penser, quoique sans apparence de raison ni de vérité, que Dieu voulut conserver ces deux hommes pour être les propagateurs de l’Évangile dans la corruption générale que l’on suppose qui avait envahi toute la face de l’église, parce qu’ils s’étaient conservés purs et nets de tous ces désordres et de toutes ces abominations prétendues; comme il conserva Loth et Noé, en récompense de ce qu’ils n’avaient point trempé dans les vices de leurs siècles. Mais pour avoir une telle pensée il faudrait être tout à fait ignorant des choses les plus universellement connues, puisqu’il est de notoriété publique que ces deux grands porteurs de réformation étaient tout à fait perdus et abîmés dans le vice(85) pour ne pas dire qu’ils ont débuté d’une manière extrêmement criminelle; c’est-à-dire, qu’ils ont commencé par violer des voeux dont la justice et la sainteté obligent à une observance la plus régulière qui soit(86).

« Voilà, mon cher frère, les réflexions dont je voudrais vous savoir muni quand vous viendrez en cette ville, car assurément vous en seriez d’autant plus disciplinable. D’ailleurs l’instabilité et la caducité de votre parti, qui n’est en ce royaume que par tolérance et parce qu’il ne prend pas au roi la fantaisie de l’exterminer, me fait craindre pour vous toutes les fois que j’y pense. Et en effet, ne subsister que parce que l’humeur d’un monarque, qui peut tout ce qu’il veut sur cette affaire, ne le porte pas à suspendre son concours avec lequel il vous souffre; à votre avis, n’est-ce pas être exposé à toutes les heures du jour d’être détruit puisqu’il n’en est point où l’humeur d’un souverain ne puisse passer d’une extrémité à l’autre?

« Ainsi j’ai un grand sujet de souhaiter que vous imitiez les Pharisiens et les Saducéens qui vinrent au baptême de saint Jean, à qui il demanda qui les avait portés de fuir l’ire à venir. J’espère qu’un jour, moyennant la grâce du Saint-Esprit et la bénédiction de Dieu, l’on pourrait vous faire un pareil interrogat, qui vous serait bien doux et bien commode. J’en prie le souverain maître de toutes choses, et voudrais avoir donné tout mon sang pour opérer votre salut. Ce que je dis non seulement pour vous en particulier mais aussi pour mon père, ma mère, mon second frère et tous mes parents: trop heureux, si, comme un autre Joseph, je pouvais être l’instrument de la conservation de toute ma maison! Adieu, mon cher frère: faites réflexion sur ce que je vous ai dit, et venez au plus tôt pour savoir ce que c’est que vous veut dire votre très humble, très obéissant et très passionné serviteur. Vous verrez l’accomplissement de ce que dit saint Paul: Quand on cherche le règne de Dieu et sa justice, toutes les autres choses sont ajoutées de surcroît(87). »

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Cette lettre ne fit pas beaucoup d’impression sur M. Bayle l’aîné, par rapport à la religion. Il regarda du même oeil et les belles espérances qu’on lui donnait, et les lieux communs de controverse qu’on lui opposait. Mais il fut très sensible à certaines expressions qui lui faisaient craindre que son frère n’eût pris avec la religion romaine l’esprit d’aigreur qu’elle inspire à ses dévots. Son père, plus indulgent, les attribua à quelque convertisseur qui avait dicté la lettre. Il dit qu’il ne reconnaissait point là son fils, et qu’il espérait de le voir bientôt rentrer dans le bon chemin.

On avait envoyé à Toulouse M. Naudis de Bruguière, son cousin-germain, jeune homme qui avait beaucoup d’esprit et de pénétration. Il logeait dans la même maison où M. Bayle demeurait. Ils disputaient souvent de religion; et après avoir poussé vivement les objections qu’on peut faire de part et d’autre, ils les examinaient de sang froid. M. Naudis savait bien sa religion: l’étroite amitié qu’il y avait entre eux bannissait l’aigreur de la dispute, la rendait plus libre, et l’examen plus impartial. Ces disputes familières, que le simple hasard semblait faire naître, embarrassaient souvent M. Bayle et lui rendaient suspects certains dogmes de l’Église romaine; de sorte qu’il s’accusait quelquefois intérieurement de les avoir embrassés sans les avoir assez connus. Car il regardait l’examen en fait de religion comme un devoir indispensable; comme le seul moyen de s’assurer de la vérité, et par conséquent le seul de connaître la volonté de Dieu, et de se mettre en état de la suivre. Il se confirmait d’autant plus dans ces sentiments, que, quelque soumission que l’Église romaine exigeât, c’était pourtant par la voie de l’examen qu’on avait voulu opérer sa conversion.

Dans ces temps-là, M. Pradals de Larbon vint à Toulouse. C’était un de ces hommes dont l’esprit, l’enjouement et les manières gagnent d’abord l’affection de ceux qui les voient. Aussi était-il recherché avec empressement des personnes les plus distinguées de la province. M. Bayle le père l’avait prié de voir son fils toutes les fois qu’il irait à Toulouse: il espérait que M. de Pradals s’attirerait bientôt la confiance du jeune Bayle; et, en effet, il y réussit si bien, que M. Bayle lui avoua un jour qu’il croyait avoir été un peu trop vite dans le nouveau parti qu’il avait pris, et qu’il trouvait à présent plusieurs choses dans la religion romaine qui lui paraissaient contraires à la raison et à l’Écriture. M. de Pradals, charmé de cet aveu, en informa d’abord la famille de M. Bayle, et ce fut pour elle un sujet de joie inexprimable. On résolut de lui envoyer son frère aîné, et on pria M. de Pradals de leur ménager une entrevue. M. Bayle l’aîné étant allé à Toulouse avec M. de Pradals, celui-ci invita le jeune Bayle à dîner, ainsi qu’il avait accoutumé de faire. Après qu’il se fut entretenu quelque temps avec lui, et que Les domestiques se furent retirés, M. Bayle l’aîné, qui était dans un cabinet, en sortit et se présenta devant son frère. Tout ce que la joie, et la douleur, et la surprise, ont de plus fort, saisit le jeune Bayle et ne lui permit pas de parler. Il se jeta aux genoux de son frère et les arrosait de ses larmes. M. Bayle l’aîné ne put retenir les siennes, et, l’ayant relevé; il lui parla d’une manière si touchante que le jeune Bayle ne songea qu’à lui découvrir le fond de son coeur, en lui marquant l’impatience qu’il avait de quitter Toulouse et de renoncer aux erreurs qui l’avaient séduit. Cependant, comme son évasion devait sans doute irriter M. l’évêque de Rieux et les pères jésuites, on crut qu’il fallait garder certains ménagements qui firent différer de quelques jours le départ de M. Bayle. Ce fut au mois d’août de l’année 1670 qu’il exécuta son dessein.

Il sortit secrètement de Toulouse(88), où il avait demeuré dix-huit mois, et se retira auprès de Mazères dans le Lauraguais, à une maison de campagne de M. du Vivié, à six lieues de Toulouse et à trois de Carla. Son frère aîné s’y rendit le lendemain avec quelques ministres du voisinage; et le jour suivant(89) il fit son abjuration entre les mains de M. Rival, ministre de Saverdun, et en présence de son frère aîné, de M. Guillemat, ministre de Mazères, et de M. Rival, ministre de Calmont, et neveu du ministre de Saverdun. Le même jour on le fit partir pour Genève.(90)

M. Bayle y arriva le 3 de septembre, et y reprit le cours de ses études. Il avait appris chez les jésuites la philosophie péripatéticienne; et, comme il la possédait bien, il la défendait avec beaucoup de chaleur(91). Cependant il crut devoir examiner la philosophie de Descartes, qu’on professait à Genève; et il ne fut pas longtemps sans préférer les principes raisonnés de la nouvelle philosophie aux vaines subtilités des sectateurs d’Aristote. M. Bayle avait trop de talents pour n’être pas bientôt distingué à Genève. La manière avantageuse dont on parlait de lui fit que M. de Normandie, syndic de la république, le pria de se charger de l’éducation de ses enfants, à quoi il consentit(92). M. Basnage, qui étudiait alors à Genève logeait chez M. de Normandie, et ce fut là que M. Bayle fit connaissance avec lui et, que se forma entre eux cette étroite liaison qui a duré jusqu’à la mort. M. Bayle contracta aussi avec. M. Minutoli une amitié qui fut toujours cultivée par une correspondance que ni le temps ni l’éloignement des lieux ne fit jamais négliger. Il eut encore des liaisons particulières avec messieurs Pictet et Leger, qui ont été professeurs en théologie dans l’Académie de Genève, et s’acquit l’estime et la bienveillance de plusieurs personnes distinguées dans l’état et dans l’église, tels qu’étaient M. Fabry, syndic; MM. Turrretin, Mestrezat, Burlamachi, Sartoris, etc.

Quelque temps après, la place d’un des premiers régents du collège venant à vaquer, on jeta les yeux sur lui pour la remplir. Dans le dessein de s’en rendre, capable, il se mit à relire les anciens auteurs grecs et latins mais, après y avoir bien réfléchi, il ne put se résoudre à régenter dans une classe, et négligea cette sorte d’établissement.

1672.

Il n’y avait pas deux ans que M. Bayle était à Genève, lorsque M. le comte de Dhona, seigneur de Copet, baronnie dans le pays de Vaud à deux lieues de Genève, pria M. Basnage de lui chercher un gouverneur pour ses fils. M. Basnage lui nomma M. Bayle comme une personne extrêmement propre à les bien former. Il en parla en même temps à M. Bayle; qui eut d’abord quelque répugnance à prendre le parti qu’on lui proposait. Il ne pouvait se résoudre à perdre les agréments qu’il trouvait à Genève, pour s’enterrer à la campagne. Cependant il y alla(93), et donna ses soins à l’éducation des jeunes comtes Alexandre, qui a été gouverneur et ensuite ministre d’état du roi de Prusse; Jean-Frédéric, surnommé Ferrassière, depuis lieutenant général dans les troupes de Hollande, gouverneur de Mons, et qui perdit la vie à l’affaire de Denain(94); et Christophle qui assista de la part du roi de Prusse, comme électeur de Brandebourg, au couronnement de l’empereur Charles VI, et qui s’est distingué dans plusieurs autres emplois civils et militaires. Il demeura deux ans auprès de ces seigneurs; et pendant ce temps-là il cherchait à égayer sa solitude par le commerce de lettres qu’il entretenait avec M. Minutoli, et avec M. Constant qui dans la suite a rempli les premières charges de l’Académie de Lausanne. Les lettres qu’il leur écrivait roulaient sur tout ce qui lui venait dans l’esprit, philosophie, littérature, nouvelles politiques qu’il aimait passionnément(95): il avouait lui-même qu’il écrivait sans s’attacher à une suite régulière de Pensées(96). Ce commerce ne fut cependant pas capable d’adoucir l’ennui qui le saisit à Copet, et il prit la résolution de quitter ce lieu. Il en informa M. Basnage, qui était retourné en France, en lui demandant ses bons offices. M. Basnage lui apprit qu’un de ses parents, qui étudiait à Genève, avait ordre de revenir à Rouen; il pria M. Bayle de l’accompagner, et le flatta qu’il lui procurerait quelque avantage dans cette ville(97). M. Bayle reçut cette nouvelle avec beaucoup de plaisir; mais l’embarras était de trouver un prétexte pour quitter M. le comte de Dhona. M. Bayle eut recours à celui-ci qui devait naturellement empêcher le comte de s’opposer à la perte qu’il allait faire: il dit que son père, qui était dangereusement malade, lui ordonnait de partir en toute diligence pour se rendre auprès de lui(98).

1674

Il quitta donc Copet le 29 du mois de mai de l’année 1674, après avoir donné à ses élèves une personne propre à les conduire(99). Il ne s’arrêta à Genève qu’autant de temps qu’il fallait pour y voir ses amis, et arriva à Rouen, avec le parent de M. Basnage, le 15 du mois de juin. Il entra d’abord chez un marchand pour travailler à l’instruction de son fils. C’était le poste que M. Basnage avait procuré à M. Bayle. Ce marchand avait une terre auprès de Rouen, où M. Bayle fut obligé d’aller passer cinq ou six mois avec son disciple. L’ennui qui l’avait chassé de Copet vint le retrouver dans cette campagne. Il eut recours aux mêmes remèdes pour le dissiper: il écrivait des lettres à ses parents et à ses amis, et même il composait quelques petits ouvrages. Quand M. Minutoli le pressa de les lui envoyer, il le pria de l’en dispenser. « Il me suffit, lui écrivit-il(100), que vous n’ignoriez pas que je me suis entretenu avec vous durant ma solitude de Normandie cela vous marquant assez que vous êtes toujours présent à mon souvenir, je vous épargnerai la peine de lire un chaos de pensées indigestes que mon chagrin me faisait rédiger par écrit. »

Étant revenu à Rouen au commencement de l’hiver, le seul avantage qu’il y trouva fut de s’entretenir souvent avec M. Basnage le père, M. Bigot, M. de Larroque, et quelques autres personnes distinguées par leur savoir et par leur mérite. Il n’y passa que cet hiver. Ayant reconnu que son élève n’avait aucune disposition à l’étude, il en avertit ses parents, et le quitta.

1675.

Toute sa passion était pour Paris. Les arts et les sciences qui y fleurissaient, le grand nombre d’excellentes bibliothèques, les conférences qui se tenaient toutes les semaines, sur toutes sortes de sujets chez de savants particuliers, où l’on se faisait un plaisir de recevoir ceux qui souhaitaient y assister, étaient de si puissants attraits pour M. Bayle, qu’il ne put y résister. Il pria ses amis de lui faciliter les moyens de pouvoir demeurer dans cette grande ville. On proposa de le mettre auprès d’un gentilhomme de province qui y était attendu, et M. Bayle partit de Rouen le 1er de mars 1675 pour s’y rendre. Il n’y trouva pas le jeune homme qu’on lui destinait(101); mais, à la recommandation de M. le marquis de Ruvigny, il fut choisi pour être précepteur de messieurs de Béringhen, frères de M. de Béringhen, conseiller au parlement de Paris, et de madame la duchesse de la Force. Il entra chez eux le 3 avril un mois après son arrivée à Paris.

Lorsqu’il était encore en Normandie, sa mère lui avait fait connaître quelle souhait passionnément d’avoir son portrait. Il ne put pas lui refuser cette satisfaction, et se fit peindre à Rouen par Ferdinand, peintre célèbre, qu’un président à mortier axait appelé, dans cette ville.

Quand il fut à Paris, il envoya sa mère ce portrait, et l’accompagna d’une lettre si tendre, si respectueuse, et qui marque si bien la situation de son esprit, que je ne saurais me dispenser de l’insérer dans ces mémoires. La voici(102):
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« Madame ma très honorée mère,

« J’avais fait mon compte de vous envoyer tout à la fois et le portrait de mon cœur et celui de mon visage, mais il ne m’a pas été possible de trouver des expressions assez fortes pour représenter la grandeur de ma tendresse et de mon respect; si bien que pour ne pas faire tort à mon coeur, j’ai pris le parti de vous envoyer seulement l’ouvrage du peintre.

« J’espérais qu’il me serait aussi facile de bien représenter ce qui se passe dans mon âme, qu’il lui a été facile de me portraire après le naturel. Il me semblait déjà que mille termes propres et significatifs s’empressaient à qui viendrait le premier au bout de ma plume. Cependant lorsqu’il a été question de venir au fait, je n’ai rien trouvé dans mon imagination de ce qui m’était nécessaire, et il m’a fallu abandonner cette besogne malgré moi. Pour suppléer à cela, ma très bonne mère, imaginez-vous ce qu’il y a au monde de plus reconnaissant, de plus tendre et de plus respectueux et vous aurez l’idée de ce que je suis a votre égard, et que je n’ai pu exprimer dans une lettre. Il m’est bien doux que vous ayez tant souhaité mon portrait: il me le serait beaucoup si vous étiez persuadée que je suis innocent de vous l’avoir tant fait attendre. Si je ne puis avoir le vôtre, du moins vous aurai-je toujours peinte dans mon coeur, sur lequel vous avez été mise comme un cachet.

« Puisse le bon Dieu, qui a toujours déployé ses gratuités sur nous, favoriser de plus en plus notre maison, vous accordant à vous, ma très honorée mère, une vie longue et exempte de soucis, de chagrins et de maladies; et à moi une protection qui vous laisse goûter les joies et les douceurs que le bonheur des personnes qui nous sont chères a coutume de nous apporter. Je suis d’un naturel à ne pas craindre la mauvaise fortune, et à ne faire pas des voeux ardents pour la bonne. Néanmoins cet équilibre et cette indifférence cessent dans mon esprit dès que je viens à faire réflexion que votre amitié pour moi vous fait sentir tout ce qui m’arrive. C’est pourquoi, dans la pensée que mon malheur vous serait un tourment, je voudrais être heureux et quand je songe que mon bonheur ferait toute votre joie, je serai fâché que ma mauvaise fortune me continuât ses persécutions auxquelles, pour mon intérêt particulier, j’ose me promettre de n’être jamais trop sensible. Je suis avec la plus ardente passion, madame ma très honorée mère, votre, etc. »

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M. Basnage était alors à Sedan, où il achevait sa théologie. M. Bayle lui faisait part de ce qu’il y avait de nouveau dans la littérature, et M. Basnage lisait ses lettres à M. Jurieu, ministre et professeur en théologie dans l’académie de Sedan.

Comme M. Jurieu reviendra plus d’une fois, dans ces mémoires, je commencerai ici à donner son caractère. Il avait l’esprit pénétrant, l’imagination féconde; il écrivait bien et facilement, quoi qu’il s’éloignât des sentiments des réformés en plusieurs choses, il ne laissait pas de s’ériger en zélé défenseur de l’orthodoxie(103). Présomptueux, il voulait dominer partout, et son orgueil lui faisait souffrir impatiemment tous ceux dont il regardait le mérite comme capable d’égaler ou d’obscurcir celui qu’il croyait avoir. L’attachement qu’il avait pour ses amis était réglé sur la déférence qu’ils avaient pour lui. Manquer aux égards qu’il exigeait, c’était assez pour s’attirer son indignation, et pour s’en faire un implacable ennemi. Cet esprit impérieux et turbulent lui faisait porter la discorde partout ou il allait, et le rendait odieux à tout le monde. C’est par là qu’il avait été obligé de quitter les églises de Mer et de Vitry, et qu’il s’était attiré plusieurs mortifications à Sedan, où il ne laissait pas d’avoir un parti considérable.

Dans ce temps-là, M Basnage ayant appris que l’académie de Sedan se proposait de donner un successeur à M. Pithois, un des professeurs en philosophie, âgé de quatre-vingts ans, il en avertit M. Bayle et l’exhorta à profiter de cette occasion pour se procurer un établissement solide et honorable. M. Bayle lui fit cette réponse le jour même qu’il entra chez M. de Béringhen:
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« Je ne reçois jamais de vos lettres, dit-il(104), sans recevoir en même temps des marques de votre amitié, mais d’une amitié qui s’avise de tout ce qui peut se faire pour moi. La vieillesse de votre professeur serait une conjoncture favorable, si j’étais en état de profiter de vos bons offices. Mais, mon cher monsieur, j’ai à vous dire que depuis que j’ai quitté Genève, je n’ai fait autre chose qu’oublier, et le manque de culture a si fort appesanti mon esprit, que je ne sais si par un retour à l’étude je le pourrais remettre en train. Assurément ce poste est cent fois meilleur que celui que je vas occuper: car enfin le caractère de précepteur est devenu si vil presque partout, qu’il n’est point de mérite personnel qui puisse sauver un homme de cette mésestime générale. C’est pourquoi je ne me rejette dans ce bourbier qu’à mon corps défendant. Je ne sais si M. de Béringhen ne serait pas venu à trente pistoles au cas que je l’eusse chicané. Mais mon honnêteté naturelle, mon désintéressement, et le conseil de mes amis m’ayant porté à m’abandonner à sa discrétion et à lui protester que si peu qu’il me donnerait me contenterait, je n’aurai que deux cents francs. Il faudra faire la guerre à l’oeil, et sans une délicatesse importune qui me contraint de ne me départir pas des lois de l’honnêteté, j’aurais pu me dédire avec bien des avantages pour réparer ma mauvaise fortune. Je suis un sot, me direz-vous, monsieur, de ne l’avoir pas fait. Il est vrai, et c’est la honte de paraître inconstant qui fait toute ma sottise. »
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La situation désagréable de M. Bayle redoubla le zèle de M. Basnage, et le porta à agir plus vivement en sa faveur. Il pria M. Jurieu de s’intéresser pour lui, et M. Jurieu promit de le servir de tout son pouvoir. Il s’y trouvait d’autant plus disposé qu’il craignait que M. Brazi, qui était d’autre professeur en philosophie et qu’il haïssait, n’eût assez de crédit pour faire choisir son fils à la place de M. Pithois. Ainsi ce n’était pas tant par considération pour M. Bayle que « (105)pour flatter sa passion favorite, qui était l’envie de dominer. Son parti n’était pas aussi fort qu’il le souhaitait dans l’académie, et si le parti opposé avait réussi dans le dessein de donner la chaire de philosophie au concurrent de M. Bayle, M. Jurieu ne prévoyait pour lui que chagrins et qu’amertumes, de sorte que qui que ce soit qui lui fût tombé entre les mains, il aurait remué ciel et terre pour l’établir sur l’exclusion de ce concurrent qu’il redoutait. »

M. Basnage s’étant assuré de M. Jurieu, représenta à M. Bayle combien le parti qu’on lui proposait était préférable à l’état où il se trouvait, et le pressa de ne se pas refuser aux désirs de. ses amis. Mais il continua à s’excuser sur son insuffisance et promit cependant de repasser sa philosophie, et de voir quels progrès il pourrait faire en cinq ou six mois d’étude.
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« Je vous admire continuellement, dit-il(106), vous et votre humeur généreuse, bienfaisante et infatigable à servir ceux que vous aimez. Je demeure d’accord que le titre de précepteur est indigne d’un honnête homme, et que je dois m’en défaire incessamment. Je sais que celui de professeur en philosophie est autrement honorable, et qu’il ne semble pas malpropre à ma fortune et à mon état. La presse. que vous me faites là-dessus me paraît de la plus judicieuse et de la plus sincère amitié du monde. Mais, mon cher monsieur, le mal est que vous comptez sur ce que vous vous souvenez de m’avoir vu à Genève. C’était un temps où je disputais assez bien. Je venais frais émoulu d’une école où l’on m’avait bien enseigné la chicanerie scolastique, et je puis dire sans vanité que je ne m’en acquittais pas trop mal. Mais ce n’est plus cela, monsieur. Vous savez vous-même que la proposition qu’on me fit d’une classe me jeta dans les humanités, que je commençai à négliger la philosophie, que je quittai M. Descartes pour Homère et Virgile, et qu’étant allé à Copet, j’y ai perdu deux ans sans étudier ni humanités ni autre sorte de science, mais toute autre chose beaucoup plus que la philosophie. J’ai continué sur ce pied-là depuis mon retour en France, et comme je perds facilement les idées, je me vois réduit en un état, à l’heure que je vous écris ceci, que je ne sais pas les premiers éléments de logique. Je sais bien qu’un an employé, comme je vous le marquais dans mes précédentes, à étudier jour et nuit, disputer, soutenir des thèses, etc., me remettrait en haleine et me donnerait le courage de prêter le collet à tout venant. Mais c’est là le point. Où trouver cette année, et où les moyens de l’employer comme cela? Dans l’état où je me trouve, je ne saurais me promettre de pouvoir étudier un bon quart d’heure sans mille, interruptions. Je n’ai aucun livre de philosophie, il m’est impossible de faire des connaissances; le peu de gens que je connais sont si difficiles à voir que je leur fais trois ou quatre fausses visites; je ne sais même s’ils ont les livres qui me seraient nécessaires. Enfin, mon, cher monsieur, mes rivaux ne sauraient être si reculés que moi au fait de la philosophie, ni si mal en état de se préparer à la joute.

J’enrage et je me maudis moi-même de ne pouvoir répondre aux avances que vous avez faites en ma faveur. J’honore et j’admire M. Jurieu. Je souhaiterais ardemment d’être auprès de lui, de profiter de ses grandes et incomparables lumières, et je me trouve incapable de vous exprimer le ressentiment que j’ai pour les honorables dispositions qu’il me témoigne sur votre parole. Que vous dirai-je, mon cher monsieur? C’est que je m’en vas repasser ma philosophie, acheter ou emprunter quelque bon cours, et l’étudier autant que les bruits et les clameurs de deux écoliers fous et indisciplinables, que j’ai sur les bras du matin au soir, me le voudront permettre, et, selon le progrès que je pourrai faire, je me résoudrai au voyage de Sedan de fort grand coeur; d’ici à cinq ou six mois. Quand même ce ne serait que pour voir Sedan, je m’y résoudrais, car cela ne saurait me nuire. Je mourrais de regret, mon cher monsieur, si vous vous étiez engagé, et que je ne m’engageasse pas pour vous dégager. Mon amitié me ferait précipiter plutôt que d’endurer que vous ne vous tirassiez pas d’affaire sur mon sujet. Mais encore un coup, mon cher monsieur, faites bien réflexion qu’il ne faut pas beaucoup promettre des progrès que je ferai en philosophie par une étude aussi traversée et aussi accompagnée de chagrins et de mésaises que la mienne sera. »

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Cette lettre surprit extrêmement M. Jurieu. Il regarda les excuses de M. Bayle comme une défaite, et avoua qu’il n’y comprenait rien. La vérité est que M. Bayle avait une raison secrète qui l’éloignait de Sedan. Il craignait que son changement de religion, dont M. Basnage avait seul le secret dans ce pays-là ne vînt a être connu, et qu’on ne prît occasion de l’arrêt contre les relaps(107) pour lui faire des affaires, et pour maltraiter les réformés de Sedan. M. Jurieu soupçonnant donc qu’il y avait quelque autre raison que celle que prétextait M. Bayle, voulut savoir ce qui pouvait le retenir. M. Basnage ne put se dispenser de s’en ouvrir à lui; et M. Jurieu ne crut pas que cela dût l’empêcher de venir, puisqu’étant seuls dépositaires de ce secret, il ne courait aucun risque. Ainsi M. Basnage rassura M. Bayle; et lui ayant écrit quelque temps après que l’élection du nouveau professeur approchait, et qu’il n’y avait point de temps à perdre, il partit de Paris le 22 d’août pour se rendre à Sedan.

Aussitôt qu’il y fut arrivé(108), M. Basnage lui procura la connaissance de quelques amis qu’il avait dans le parti opposé à M. Jurieu, et particulièrement de M. du Rondel, professeur en éloquence. Ils promirent de lui rendre justice. M. Bayle sentit bientôt le besoin qu’il avait de ce secours. Il avait trois concurrents; et on fit tout ce qu’on put pour l’éloigner, parce qu’il était étranger, et que ses concurrents étaient enfants de la ville. Mais enfin on en vint à la dispute. Les compétiteurs convinrent de faire leurs thèses sans livres, sans préparation, entre deux soleils. On leur donna pour sujet le temps. Ils s’enfermèrent le 28 de septembre pour les composer; et M. Bayle soutint publiquement les siennes le 23 et le 24 d’octobre l’après-dînée. Il disputa avec tant de force et de précision, que, malgré le crédit et les brigues de ses concurrents, le sénat académique lui adjugea la victoire. On trouve ces particularités dans les lettres qu’il écrivit à MM. Constant et Minutoli(109).

Il fut reçu professeur le 2 de novembre; il en prêta serment le 4, et le 11 il fit l’ouverture de ses leçons publiques.

Peu de temps après il apprit que l’Académie de Genève avait choisi M. Minutoli pour professeur en histoire et en belles-lettres: ce fut M. Minutoli lui-même qui l’en informa, sans oublier le détail de l’examen qu’il avait subi, et des oppositions qu’il avait trouvées. M. Bayle le félicita de son nouvel emploi, et le remercia de toutes ces particularités.
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« Les circonstances, dit-il(110), que vous m’avez apprises de votre glorieux établissement en la charge de professeur m’ont été infiniment agréables; car, quoique je susse en gros que vous aviez fait paraître votre esprit et votre érudition d’une manière fort éclatante, et que j’en eusse déjà conçu une incroyable satisfaction néanmoins l’ordre et le détail que vous m’en avez appris a redoublé cette satisfaction; car nous autres philosophes nous aimons la méthode plus que tout, et, sans elle, rien ne nous paraît charmant. Je dis cela, monsieur, afin de vous faire espérer que vous ne serez plus exposé à mes irrégularités, et que je ne vous accablerai plus d’un ramas confus et indigeste de pensées et de paroles, comme j’ai fait ci-devant. Mon nouveau grade m’inspire l’esprit de méthode, et vous vous en sentirez, ou personne ne s’en sentira. Mais qui aurait dit, monsieur, que, dans votre propre patrie, vous éprouveriez tant de traverses? On ne s’est pas étonné ici que l’on ait remué ciel et terre pour m’éloigner de la profession de philosophie car j’étais étranger, et mes antagonistes étaient enfants du lieu; au contraire, on s’est étrangement; scandalisé de ce qu’il s’est trouvé des personnes qui m’ont été favorables mais, en vérité, il y a lieu à la surprise que tous vos compatriotes n’aient pas donné les mains sans balancer à votre promotion, qui sera si fructueuse et si glorieuse à l’académie. »
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Quelque opposition que M. Bayle eût essuyée à Sedan, son mérite força bientôt tout le gronde à l’estimer et à l’aimer. M. le comte de Guiscard, gouverneur de Sedan, l’invitait souvent à venir s’entretenir avec lui. M. du Rondel, qui a été ensuite professeur aux belles-lettres à Mastricht, lui donna toute son amitié, et la lui a continuée jusqu’à la mort. M. Jurieu même fût si touché des belles qualités de M. Bayle, si charmé de sa douceur, de sa modestie et de sa droiture, qu’il eut pour lui un épanchement de coeur dont il ne se croyait peut-être pas capable. Il en a fait un aveu public en 1691, dans le temps qu’il avait honteusement rompu avec lui, et qu’il travaillait à le perdre.
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« Cet homme, dit-il(111), nous fut indiqué pour remplir, une chaire de philosophie vacante dans l’académie de Sedan où j’avais l’honneur d’être professeur en théologie, et l’un des modérateurs de l’académie. Un de ses amis nous l’indiqua comme un garçon d’esprit très habile et très capable de faire fleurir les Sciences qu’il serait appelé à cultiver. On ne nous trompa pas en cela. Il vint et il se fit connaître dans toutes les actions publiques de son examen. Mais son ami et lui n ayant, pas jugé à propos de me faire un mystère de sa révolte, et du long séjour qu’il avait fait entre les Jésuites de Toulouse(112), cela me jeta dans le dernier, embarras, à cause de l’arrêt contre les relaps. Cependant, comme je le crus sur ses protestations, revenu de bonne foi, nous prîmes le parti de garder le silence et de passer outre. Il fut plusieurs années dans l’académie, vivant honnêtement, ne faisant et ne disant rien qui scandalisât. La beauté de son génie et ses maximes honnêtes m’attachèrent tellement à lui que je l’aimai plus fortement que je n’ai jamais aimé personne, je l’avoue. »
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La composition de son cours de philosophie l’occupa pendant deux ans: c’était un surcroît de travail qui remplissait les intervalles de ses fonctions académiques, et ne lui laissait pas le temps d’écrire à ses amis.
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« Je n’ai, dit-il à M. Minutoli(113), pu faire réponse autrement que par un billet à votre belle lettre du premier d’avril, à cause, des fatigantes occupations où m’ont engagé, pendant ces deux années, la multitude d’exercices qu’il m’a fallu faire à mes écoliers et la composition d’un cours: Me voici, par la grâce de Dieu, délivré de cette fâcheuse corvée. J’ai achevé mon cours, mes thèses pour les maîtres-ès-arts sont soutenues. Enfin je suis dans les vacances. »
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1678.

Mais encore longtemps après les vacances étaient le seul temps où il pût prendre quelque relâche. La révision de son cours, les additions qu’il y faisait, et ses leçons publiques et particulières, ne lui laissaient aucun loisir. C’est ainsi qu’il en parle à M. Minutoli dans une autre lettre(114).

1679.

M. Ancillon, ministre de Metz, lui avait fait présent d’un livre de M. Poiret, imprimé à Amsterdam en 1677, sous le titre de Cogitationes rationales de Deo, anima et malo, et l’avait prié de faire des remarques sur cet ouvrage. M., Bayle lui envoya en 1679 un écrit latin contenant les difficultés qui l’avaient arrêté en le lisant d’un bout à l’autre. Il l’accompagna d’une lettre de remerciement, où il s’excusait de ce que ses occupations ne lui avaient pas permis de satisfaire plus tôt à sa demande, ni de donner à ses objections toute la force et la régularité qu’il aurait souhaité. M. Ancillon communiqua cet écrit à M. Poiret, et celui-ci y fit une réponse qu’il envoya à M. Ancillon, avec une lettre où il le remerciait de lui avoir suscité un adversaire qui faisait paraître tant de pénétration et de politesse. M. Poiret inséra les objections de M. Bayle avec sa réponse dans la nouvelle édition de son livre, imprimé a Amsterdam en 1685, et y joignit les deux lettres dont je viens de parler(115). Ce petit ouvrage fait voir que M. Bayle avait approfondi les matières les plus sublimes de la philosophie. M. Poiret se tira assez mal de quelques-unes de ses difficultés(116).

M. Bayle profita des vacances de l’automne pour aller faire un tour à Paris, d’où il passa à Rouen pour voir M. Basnage.

1680.

L’affaire de M. de Luxembourg faisait alors beaucoup de bruit. Il avait été déféré à la chambre, des poisons comme coupable d’impiétés, de maléfices et d’empoisonnements, et il s’était constitué prisonnier: mais il fut déclaré innocent, et les procédures furent supprimées. M. Bayle, qui en avait appris plusieurs particularités étant à Paris, se divertit à composer une harangue où ce maréchal plaidait sa cause devant ses juges, et se justifiait d’avoir fait un pacte avec le diable,

1°. pour jouir de toutes les femmes qu’il voudrait;

2°. pour être toujours heureux à la guerre;

3°. pour gagner tous ses procès;

4°. pour avoir toujours les bonnes grâces du roi. Ces quatre points faisaient la division de la harangue, qui contenait une satire très vive contre le maréchal, et contre plusieurs autres personnes. M. Bayle fit ensuite sous le nom d’un autre, la critique de cette harangue qui est encore plus satirique que la satire même. Il envoya ces deux pièces à M. Minutoli et le pria de lui en dire son sentiment; et pour l’engager à en parler avec plus de liberté, il lui en cacha l’auteur.
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« Je vous envoie(117), dit-il, la copie d’une harangue qu’on a faite au nom du duc de Luxembourg, pour trouver moyen de d’écrire une partie de sa vie. Si j’ai le temps, je ferai copier une espèce de censure de ladite harangue. Vous m’obligerez de m’apprendre votre sentiment sur ces pièces-là; car un de mes amis de Paris, qui connaît l’auteur de la seconde pièce, et qui, peut-être par prévention pour son ami penche à croire que la harangue ne vaut rien, m’a encagé à lui promettre que je lui écrirai mon sentiment sur l’un et sur l’autre. Or comme je n’ai pas le temps, et que d’ailleurs vous êtes bien plus capable d’anatomiser ces sortes d’ouvrages, pour en faire voir le fort et le faible je vous supplie, monsieur, d’y donner quelques heures. Je donnerai à mon ami ce qu’il souhaite, et je suis sûr qu’il fera plus de cas de votre jugement que du mien, car il connaît le prix des choses; et qu’il aimera mieux que je le satisfasse de votre bourse; que de la mienne. »
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Dans ce temps-là, le père de Valois, Jésuite de Caen, déguisé sous le nom de Louis de la Ville, publia à Paris un livre intitulé : Sentiments de M. Descartes touchant l’essence et les propriétés du corps, opposés à la doctrine de l’Église et conformes aux erreurs de Calvin sur le sujet de l’eucharistie. L’auteur ne se contentait pas d’opposer aux cartésiens l’autorité, du concile de Trente, il les combattait aussi par le raisonnement, et s’efforçait de détruire les raisons dont Chercelier et Rohault, et le père Mallebranche s’étaient servis pour prouver que l’étendue est l’essence de la matière.

M. Bayle lut cet ouvrage, qu’il trouva fort bien écrit. Il jugea qu’on y prouvait invinciblement ce qu’ont voulait prouver, c’est-à-dire que les principes de M. Descartes étaient contraires à la foi de l’église romaine, et; conformes à la doctrine de Calvin : ce qui dans le fond, dit M. Bayle, dans une lettre à. M. Minutoli, n’était pas difficile à prouver(118). Comme il voulait faire soutenir des thèses raisonnées à ses écoliers, il fit sur le même sujet une dissertation où, en défendant le principe de M. Descartes, il rétablit dans toute leur force les raisons des philosophes que le père Valois avait attaquées, et ruina toutes les exceptions et toutes les subtilités de ce père. Il s’attacha surtout à montrer que la pénétrabilité de la matière est impossible.

Il parut au mois de décembre de l’année 1680, une des plus grandes comètes qu’on ait vues. Le peuple, c’est-à-dire presque tout le monde, en était saisi de frayeur et d’étonnement. On n’était pas encore revenu de cet ancien préjugé que les comètes sont les présages de quelque événement funeste. M. Bayle, comme il nous l’apprend lui-même(119), se trouvait incessamment exposé aux questions de plusieurs personnes alarmées de ce prétendu mauvais présage. Il les rassurait autant qu’il lui était possible, mais il gagnait peu par les raisonnements philosophiques; on lui répondait toujours que Dieu montre ces grands phénomènes, afin de donner le temps aux pécheurs de prévenir par leur pénitence les maux qui leur pendent sur la tête. Il crut donc qu’il serait très inutile de raisonner davantage, à moins qu’il n’employât un argument, qui fît voir que les attributs de Dieu ne permettent pas qu’il destine les comètes à un tel effet. Il médita là-dessus, et il s’avisa bientôt de cette raison théologique, que si les comètes étaient un présage de malheurs, Dieu aurait fait des miracles pour confirmer l’idolâtrie dans le monde. Il ne se souvenait point de l’avoir lue dans aucun livre, ni d’en avoir jamais ouï parler : ainsi il y découvrait une idée de nouveauté qui lui inspira la pensée d’écrire une lettre sur ce sujet, qui pût être insérée dans le Mercure galant.

1681.

Il commença à y travailler le 11 janvier de l’année 1681, et fit tout ce qu’il put pour ne point passer les bornes d’une telle lettre; mais l’abondance de la matière ne lui permit pas d’être assez court, et il fut obligé de regarder sa lettre comme un ouvrage qu’il faudrait imprimer à part. Il n’affecta pas alors la brièveté; il s’étendit à son aise sur chaque chose; mais néanmoins il ne perdit pas de vue M de Visé, auteur du Mercure galant. Il prit la résolution de lui envoyer sa lettre et de le prier de la donner à son imprimeur, et d’obtenir ou là permission de M. de la Reynie, lieutenant-général de police, si elle suffisait; ou le privilège du roi, s’il en fallait venir là. Il la lui envoya le 27 de mai. M. de Visé garda quelque temps son manuscrit sans savoir le nom de l’auteur; et, quand on fut lui en demander des nouvelles, il répondit qu’il savait d’une personne à qui il l’avait donné à lire, que M. de la Reynie ne prendrait jamais sur soi les suites de cette affaire, et qu’il fallait recourir à l’approbation des docteurs avant que de pouvoir solliciter un privilège du roi, détail pénible, long et ennuyeux, où il n’avait pas le loisir de s’engager. On retira le manuscrit, et M. Bayle ne songea plus à faire imprimer à Paris sa lettre sur les comètes. Cependant, comme il l’avait composée dans cette vue, il avait pris le style d’un catholique romain, et imité le langage et les éloges de M. de Visé sur les affaires d’état. Cette conduite était absolument nécessaire à quiconque se voulait faire imprimer à Paris, et il crut que l’imitation du Mercure galant en certaines choses ferait qu’il serait plus facile d’obtenir ou la permission de M. de Reynie, ou le privilège du roi. C’est aussi ce qui l’obligea de feindre que sa lettre avait été écrite à un docteur de Sorbonne.

Les réformés de France se trouvaient alors dans une triste situation. Il y avait longtemps qu’on travaillait à leur ruine. On les dépouillait peu à peu de leurs privilèges, et il ne se passait point d’année qu’on ne fît quelque infraction à l’édit de Nantes. Enfin on résolut de supprimer leurs académies. Il y avait lieu de croire que celle de Sedan serait épargnée. La principauté de Sedan avait été un état souverain jusques en l’année 1642. Le duc de Bouillon la céda à Louis XIII, qui promit de laisser les choses dans l’état où il les trouvait. Louis XIV ratifia le traité où il fut accordé de nouveau que la religion protestante y serait maintenue avec tous les droits et privilèges dont elle se trouvait en possession. Mais tous ces avantages ne purent sauver l’académie. Louis XIV ordonna même qu’elle fût cassée la première. L arrêt fut rendu le 9 juillet 1681, et signifié le 14 du même mois.

Dans ce temps-là il y avait à Sedan un jeune homme de Rotterdam nommé M. Van. Zoelen, parent de M. Van Zoelen qui a été ensuite bourgmestre dans la même ville. Ce jeune homme(120) avait logé à Sedan avec M. Bayle et s’était fortifié dans ses études par de fréquentes conversations avec lui. Il avait conçu pour ce professeur, une amitié fort étroite; de sorte que le jour même que l’arrêt qui supprima l’académie fut venu, il prit la résolution de l’envoyer à M. Paets son parent, l’un des conseillers de la ville de Rotterdam, très savant et qui favorisa les gens de lettres. On lui fit connaître, en lui envoyant cet arrêt, que M. Bayle était sans emploi; on dit beaucoup de bien de lui, et on reçut une réponse qui témoignait une grande inclination à lui rendre service. M Bayle écrivit là-dessus à M. Paets pour le remercier des sentiments favorables qu’il avait pour lui, et pour lui demander la continuation de sa bienveillance. M. Paets joignait à beaucoup d’esprit et de pénétration un grand amour pour les sciences, et particulièrement pour la philosophie. Son mérite lui avait acquis une grande autorité; il en aurait eu davantage sans les divisions qui régnaient dans la république. On le regardait connue le chef du parti opposé à la maison d’Orange(121), et de là vient qu’il trouva quelque difficulté à rentrer dans la magistrature après son ambassade extraordinaire en Espagne(122). Cependant il triompha de la jalousie, et la déférence que les magistrats de Rotterdam avaient pour ses conseils réglait toutes leurs délibérations.

1682

M. Bayle songea en même temps à procurer à M. Jurieu un établissement à Rotterdam, et engagea M. Van Zoelen à lui rendre ses bons offices auprès de M. Paets. M. Van Zoelen partit de Sedan pour aller en personne solliciter à Rotterdam, et il parla si fortement à M. Paets qu’il voulut bien s’employer pour M. Jurieu(123).

M. Bayle resta six ou sept semaines à Sedan, après la suppression de l’académie, en attendant des réponses de Hollande. Mais enfin, ennuyé de n’en pas recevoir, il quitta Sedan le 2 de septembre, et arriva à Paris le 7 du même mois, sans savoir encore s’il irait à Rotterdam ou en Angleterre, ou s’il s’arrêterait en France(124). Avant qu’il partit M. le comte de Guiscard fit tous ses efforts pour le porter à embrasser la religion romaine. Il lui proposa de grands avantages, mais qui ne furent pas capables de le tenter(125). Enfin, il était prêt à aller à Rouen, et à passer de là en Angleterre, lorsqu’il reçut la réponse de M. Paets, qui marquait que la ville de Rotterdam lui donnait une pension, avec le droit d’enseigner la philosophie. M. Paets ajoutait que l’affaire de M. Jurieu était en bon train. Ainsi il quitta Paris le 8 d’octobre, et le 30 il arriva à Rotterdam, où il fut reçu très gracieusement par la famille de M. Van Zoelen et par M. Paets(126).

M. Jurieu suivit de près M. Bayle; mais à peine fut-il à Rotterdam qu’il lui échappa des brusqueries qui indignèrent fort contre lui M. Paets, et qu’on ne lui pardonna qu’en considération de M. Bayle(127). La ville de Rotterdam érigea en leur faveur une École Illustre. M. Jurieu fut nommé professeur en théologie; M. Bayle, professeur en philosophie et, en histoire, avec cinq cents florins de pension annuelle. Il prononça le 5 de décembre la harangue d’entrée, qui fut généralement applaudie; et le 8 il fit sa première leçon de philosophie à un fort grand nombre d’étudiants.

Peu de temps après il donna sa Lettre sur les comètes à M. Leers, libraire de Rotterdam, homme d’esprit et de mérite, afin qu’il la fît imprimer. Et, comme il prit toute sorte de précautions pour n’en être pas reconnu l’auteur, il ne changea rien dans le style de catholique romain, ni dans le langage et les éloges imités du Mercure galant. Il crut que rien ne serait plus propre qu’un tel langage à faire juger que cette Lettre n’était point l’écrit d’un homme sorti de France pour la religion. Pendant le cours de l’impression, il inséra plusieurs choses qui n’étaient pas dans le manuscrit qu’il avait envoyé à l’auteur du Mercure galant(128). Cet ouvrage fut achevé d’imprimer le 11 de mars 1682, et il parut sous ce titre : Lettre à M. L. A. D. C., docteur de Sorbonne, où il est prouvé, par plusieurs raisons tirées de la philosophie et de la théologie, que les comètes ne sont point le présage d’aucun malheur; avec plusieurs réflexions morales et politiques, et plusieurs observations historiques, et la réfutation de quelques erreurs populaires. A Cologne, chez Pierre Marteau, 1682.

Pour mieux se cacher, M. Bayle y ajouta une préface ou avis au lecteur, sous le nom d’une personne qui publiait cette Lettre sans en connaître l’auteur. Dans cette préface, l’éditeur, après avoir marqué plusieurs raisons qui l’avaient porté à faire imprimer cet ouvrage, allègue encore celle-ci :
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« J’ai été, dit-il, confirmé dans ce même dessein par une raison bien plus forte. J’ai su de bonne part que le docteur de Sorbonne à qui cette lettre a été écrite y prépare une réponse fort exacte et fort travaillée. Il serait fort à craindre, vu son indifférence pour la qualité d’auteur, qu’il ne se contente travailler pour son ami, si on ne l’engageait, en publiant la lettre qu’il en a reçue, à faire part au public des belles et savantes réflexions qu’il aura faites sur des points considérables; comme sont la conduite de la Providence à l’égard des anciens païens; la question, si Dieu a fait des miracles parmi eux, quoiqu’il sût qu’ils en deviendraient plus idolâtres; la question, si Dieu a quelquefois établi des présages parmi les infidèles; la question, si un effet purement naturel peut être un présage assuré d’un événement contingent; la question, si l’athéisme est pire que d’idolâtrie, et s’il est une source nécessaire de toutes sortes de crimes; la question, si Dieu pouvait aimer mieux que le monde fût sans la connaissance d’un Dieu, qu’engagé dans le culte abominable des idoles; et plusieurs autres sur lesquelles un grand et savant théologien comme celui-là peut avoir des pensées très instructives et très dignes de voir le jour. »
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Mais, malgré tous ces déguisements, on sut bientôt que M. Bayle était l’acteur de la Lettre sur les comètes. Le sieur Leers avait montré le manuscrit à M. Paets, et lui avait dit de qui il le tenait, et M. Paets n’en fit point de mystère à ses amis(129): il crut même rendre un bon service à l’auteur en le découvrant(130); M. Jurieu le sut aussi par cette voie, ou immédiatement ou médiatement; et en ayant parlé à M. Bayle, avec un petit reproche sur ce que d’autres savaient le secret pendant qu’il ne le savait pas, M. Bayle lui déclara comment tout s’était passé, et s’éclaircit avec lui touchant quelques points du livre(131). M. Jurieu parlait de cette Lettre avec éloge(132); mais, dans le fond, il souffrait impatiemment l’honneur qu’en recevait M. Bayle, jaloux comme il était de la gloire de ses amis.

Madame Paets mourut dans ce temps-là. Elle donna une preuve de l’estime qu’elle avait pour M. Bayle en lui léguant deux mille florins pour acheter des livres. M. Bayle conserva toujours le souvenir de cette générosité, comme nous le verrons dans la suite.

M. Maimbourg venait de publier son Histoire du calvinisme. Cet ouvrage avait pour objet des matières très importantes: il s’agissait de prononcer sur l’esprit et sur la conduite des réformés de France, depuis qu’ils, s’étaient séparés de l’église romaine. M. Maimbourg avait employé tous les artifices de sa plume pour leur attirer le mépris et la haine des catholiques. M. Bayle, indigné de la mauvaise foi et du dessein pernicieux de cet auteur résolut de réfuter son Histoire. Il profita des vacances de Pâques pour y travailler, et écrivit sa réponse en forme de lettres Mais il ne jugea pas à propos de suivre son adversaire pied à pied. Il crut que pour détromper le public, et montrer le peu d’estime que méritait M. Maimbourg, il suffisait, même en supposant comme véritables les faits qu’il rapportait, de donner des considérations générales sur son Histoire, qui découvrissent sa malignité, son emportement, et les maximes cruelles et sanguinaires, qu’il tâchait d’inspirer à ses lecteurs. M. Bayle s’égaya sur diverses particularités de la vie et des disputes de cet écrivain, et en fit un portrait très ressemblant mais peu avantageux. « (133)Ce n’était point une critique amère et chagrine, c’était un badinage ingénieux, et cependant plein de sens et de raison, plus propre à embarrasser ou à déconcerter son adversaire que des arguments graves et sérieux. »

Il commença à y travailler le 1er de mai et l’acheva le 15 du même mois; de sorte que cet ouvrage, quoique assez gros(134), fut fait dans l’espace de quinze jours, comme il le dit lui-même dans la dernière lettre. Il prit toutes les précautions possibles pour se cacher. Dans l’avertissement, il faisait dire au libraire que ce recueil de lettres lui étant tombé entre les mains, il avait cru le devoir publier incessamment; et qu’on l’avait chargé de faire savoir au lecteur que ces lettres avaient été effectivement écrites à un gentilhomme de campagne du pays du Maine, et envoyées conformément à leurs dates. Il ne voulut pas même le faire imprimer à Rotterdam, mais étant allé voir Amsterdam, il y porta son manuscrit, et le donna à Abraham Wolfgang, libraire, le 30 du mois de mai. Ce livre parut au commencement de juillet sous ce titre: Critique générale de l’Histoire du calvinisme de M. Maimbourg. A Villefranche, chez Pier. Le Blanc, 1682. M. Bayle en reçut des exemplaires le 11 du même mois.

Cet ouvrage eut l’approbation non seulement des réformés, qui y étaient si bien défendus contre les attaques de M. Maimbourg, mais même des catholiques judicieux et modérés. Il en passa plusieurs exemplaires en France, qui furent recherchés avec empressement. Le Prince de Condé, prince bien capable de juger du mérite d’un ouvrage, ne pouvait se lasser de le lire. Il est vrai qu’il n’aimait pas M. Maimbourg. Cet historien, pour plaire à la cour qui lui faisait pension, avait affecté de ne parler de son Altesse en faisant les éloges de ses ancêtres. M. Bayle ne manqua pas de le relever là-dessus(135), et M. le prince lui en sut bon gré. Cette critique chagrina cruellement M. Maimbourg, l’estime qu’on en faisait le mettait au désespoir. Il sollicita plusieurs fois M. de la Reynie de la condamner; mais ce magistrat, qui l’avait lue avec plaisir, et qui n’était pas fâché qu’on eût mortifié M. Maimbourg, le renvoyait toujours. Enfin il s’adressa au roi, et en obtint un ordre à M. de la Reynie de faire brûler en Grève la Critique générale de l’Histoire du calvinisme de M. Maimbourg, et de défendre à tous imprimeurs et libraires d’imprimer, vendre ou débiter ce livre, à peine de la vie. M. de la Reynie obéit, et mit dans sa sentence tout ce que M. Maimbourg voulut; on y découvre aisément le style d’un auteur et d’un auteur irrité(136): mais pour se venger de M. Maimbourg, il fit imprimer plus de trois mille exemplaires de cette sentence, et les fit afficher par tout Paris; ce qui excita tellement la curiosité du public, que chacun voulait avoir la Critique de M. Maimbourg.

Cet ouvrage fut enlevé en Hollande, presque aussitôt qu’il parut; et dès le mois d’août, M. Bayle prépara une nouvelle édition. Il l’augmenta de la moitié, et y mit une préface où il continuait à dépayser les lecteurs et à leur donner le change. Cette édition fut achevée d’imprimer vers la fin de novembre: il en reçut des exemplaires le 29 du même mois.

On chercha longtemps en France, parmi les meilleures plumes du parti protestant, l’auteur de la Critique de M. Maimbourg, et à la fin on se fixa sur M. Claude, qui soutenait glorieusement la cause des réformés. Les amis mêmes de M. Bayle, qui savaient qu’il était l’auteur de la Lettre sur les comètes, ne pensaient point à lui attribuer cette critiques à cause de la différence du style: Ainsi ce fut un pur hasard qui le découvrit, comme il nous l’a appris lui-même en faisant voir qu’il n’y a rien de plus incertain que les conjectures tirées de la différence ou de la conformité du style, pour connaître l’auteur d’un livre.
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« Je sais par expérience, dit-il(137), que tous les écrits d’un homme ne se ressemblent point. La Critique générale du père Maimbourg fut publiée peu de temps après les Pensées sur les comètes; cependant personne ne parut croire que ces deux livres venaient de la même main. La première édition de la Critique fut toute débitée avant que l’on jetât des soupçons sur le véritable auteur : tout le monde le croyait en France. La seconde édition l’aurait peut-être mieux découvert; mais sans un pur hasard il serait apparemment encore inconnu. Ce hasard fut que cet auteur, répondant à la lettre d’un anonyme que son libraire lui avait envoyée oublia de prier le libraire de ne donner point l’original de la réponse, mais une copie. Cet anonyme, ami de M. Claude le fils, lui demanda en lui montrant ma réponse, s’il en connaissait l’écriture. M Claude lui ayant dit de qui c’était, il n’en fallut pas davantage pour mettre l’auteur dans la nécessité de ne plus faire de mystère. Par la conformité du style on n’aurait jamais découvert la chose; car, quoique l’auteur n’y tâchât pas, il donna au style de la Critique de Maimbourg un caractère fort différent de celui des Pensée sur les comètes. »
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M. Jurieu fit aussi une réponse à M. Maimbourg, mais plus ample et plus détaillée. Elle parut en 1683, sous ce titre : l’Histoire du calvinisme et celle du papisme mises en parallèle, ou Apologie pour les réformateurs, pour la réformation, et pour les informés; divisée en quatre parties; contre un libelle intitulé, l’Histoire du calvinisme par M. Maimbourg(138). Ce livre était bien écrit; l’auteur y réfutait M. Maimbourg avec beaucoup de force; mais on n’y trouvait pas ce tour aisé et naturel, ces réflexions vives et piquantes, cette manière de relever sans aigreur les défauts de son adversaire et de traiter les matières de controverse sans emportement; ce qui faisait le caractère de la Critique générale. On sentit bientôt cette différence. Les catholiques mêmes, malgré les préjugés de la religion, ne pouvaient s’empêcher de faire l’éloge du livre de MM. Bayle, dans le temps qu’ils affectaient de mépriser celui de M. Jurieu.
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« C’est un beau livre, disait M. Ménage(139), que la Critique du Calvinisme du père Maimbourg, et lui-même ne pouvait, s’empêcher de l’estimer. Il me l’a avoué quoique ordinairement il affectât d’en parler comme d’un livre qu’il n’avait pas lu. A la religion près, je trouve ce qu’a dit M. Bayle fort vif et très sensé. J’ai voulu lire ce que M. Jurieu a fait sur le même sujet : il y a bien de la différence. Le livre de M. Bayle est le livre d’un honnête homme, et celui de M. Jurieu celui d’une vieille de prêche. C’est un méchant réchauffé de tout ce que Dumoulin et les autres ont dit de plus fade contre la religion catholique. »
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Le jugement si différent qu’on faisait de ces deux ouvrages déplut infiniment à M. Jurieu. Il regarda M. Bayle comme son concurrent, et ne put lui pardonner d’avoir enlevé tous les suffrages. Cet incident jeta dans son coeur des semences de haine et de jalousie.

Parmi les gens de lettres avec qui M. Bayle avait eu des liaisons à Sedan, on doit compter M. Fetizon, jeune ministre, natif de, cette ville. Il avait quitté Sedan pour aller exercer son ministère en Champagne dans la Maison de M. de Briquemau(140). Il écrivit à M. Bayle qu’il avait composé, en forme d’entretiens, l’Apologie des réformés par rapport aux guerres civiles de France. M. Bayle souhaita de voir cet ouvrage, et M. Fetizon le lui envoya et le dédia à Philarète, c’est-à-dire à M. Bayle lui-même. M. Bayle trouva cet ouvrage digne de voir le jour, et le fit imprimer(141). Il parut au commencement de l’année 1683, sous ce titre: Apologie pour les réformés; où l’on voit la juste idée des guerres civiles de France, et les vrais fondements de l’édit de Nantes. Entretiens curieux entre un protestant et un catholique. Patrice, le catholique romain, allègue tout ce qu’on a dit de plus fort et de plus odieux contre les réformés, au sujet des guerres civiles, et n’oublie pas les accusations qu’on leur a faites, d’être animés d’un esprit de faction et de révolte, et d’avoir des sentiments contraires à l’indépendance des rois. Eusèbe, le protestant, les justifie de s’être armés pour défendre leur religion, leurs vies, et les droits de la maison de Bourbon, et fait voir par le témoignage même de Louis XIII qu’ils ont toujours été fidèles à leurs princes légitime, et que bien loin que leurs sentiments soient opposés à l’autorité souveraine des rois, ils tendent à l’établir et à la confirmer, au lieu que les catholiques romains, rendent cette autorité dépendante du peuple ou du pape.

Sur la fin de l’année 1682, on sollicitait fortement M. Bayle à se marier. Le parti qu’on lui proposait était avantageux. « C’était une demoiselle jeune, jolie, de très bon sens, douce, sage, maîtresse de ses volontés, et qui avait au moins quinze mille écus(142). » Mademoiselle Dumoulin, petite-fille du fameux Pierre Dumoulin, soeur de mademoiselle Jurieu, et ensuite femme de M. Basnage, avait entamé cette affaire, et l’avait mise en si bon train qu’il ne restait plus de difficulté que du côté de M. Bayle. Il avait toujours paru fort éloigné du mariage: les soins et les embarras d’une famille ne lui semblaient pas convenir à un homme de lettres, à un philosophe qui fait consister tout son bonheur dans l’étude et dans la méditation. D’ailleurs, content du nécessaire, les richesses lui paraissaient plutôt un embarras qu’un bien. Mademoiselle Dumoulin n’oublia rien pour le faire revenir de ces sentiments, et pour l’engager à profiter des avantages qui, s’offraient comme d’eux-mêmes; mais elle ne put y réussir.

1683.

L’année suivante, M. Bayle donna une nouvelle édition de sa Lettre sur les comètes plus ample et plus exacte que la première. Elle fut achevée d’imprimer le 2 de septembre 1683, et il en reçut cent vingt exemplaires du libraire pour envoyer à ses amis. Il supprima le titre de la première édition, et y substitua celui-ci: Pensées diverses, écrites à un docteur de Sorbonne, à l’occasion de la comète qui parut au mois de décembre 1680. Rotterdam, chez Reinier Leers. 1683. Il retrancha aussi la longue préface de l’édition précédente, et y mit un petit avertissement, sous le non du libraire, pour marquer en quoi cette seconde édition était préférable à la première.

Dans ce temps-là quelques amis de M. Bayle lui envoyèrent des écrits de controverse qu’ils avaient composés, et le prièrent de les faire imprimer, s’il le jugeait à-propos. Le premier qu’il reçut était la Réfutation d’un mémoire dressé par l’assemblée du clergé de France en 1682, où l’on proposait et approuvait dix-sept différentes manières de disputer contre les réformes. Cette réfutation était de M. Basnage, alors ministre à Rouen. Elle était accompagnée d’une lettre à M. Bayle, sous le nom, d’un ami de l’auteur, et qui contenait plusieurs particularités curieuses sur cette assemblée du clergé(143). Cet ouvrage parut sous ce titre : Examen des méthodes proposées par MM. de l’assemblée du Clergé de France en l’année 1682(144). M. Basnage avait souhaité que le manuscrit fût communiqué à M. Jurieu; et M. Jurieu fit imprimer son approbation à la tête du livre. Le autres écrits qu’on envoya à M. Bayle étaient des réponses à un livre de M. Brueys, avocat à Montpellier. M. Brueys s’était distingué parmi les réformés par une réfutation du livre de M. Bossuet, évêque de Condom et ensuite de Meaux, intitulé: Exposition de la doctrine de l’église catholique. Mais il changea ensuite de religion, et se conformant à la méthode ordinaire des nouveaux convertis, il écrivit contre le parti qu’il avait quitté. Son livre parut en 1683, sous ce titre: Examen des raisons qui ont donné lieu à la séparation des protestants, fait sans prévention sur le concile de Trente, sur la confession de foi des églises protestantes et sur l’Écriture Sainte. Il était écrit d’une manière douce, insinuante, et avait un air de désintéressement qui pouvait d’abord imposer, et surprendre les esprits faibles et superficiels: on crut qu’il fallait y répondre. M. Jurieu, qui avait opposé au livre de M. de Meaux un écrit intitulé, Préservatif contre le changement de religion en publia une suite contre le livre de M. Brueys. M. de Larroque, fils du ministre de Rouen, et reçu ministre dans un des derniers synodes, se mit aussi sur les rangs. Il fit une réponse à M. Brueys, et l’envoya à M. Bayle, qui la donna d’abord à l’imprimeur. Elle a pour titre: le Prosélyte abusé, ou fausses vues de M. Brueys dans l’examen de la séparation des protestants(145). Un y trouve une épître dédicatoire à Monsieur ***, professeur en philosophie et en histoire, à Rotterdam, où M, de Larroque rend compte de la composition, du but et du plan de cet ouvrage. M. Bayle ne voulut pas que son nom parût à la tête de l’épître dédicatoire, quoiqu’il fût facile à ceux qui connaissaient la Hollande, ou qui avaient quelque commerce avec les gens de lettres, de voir qu’elle lui était adressée. Il a parlé fort avantageusement du livre de M. de Larroque. « C’est, dit-il(146), le coup d’essai d’un jeune auteur plein d’esprit, qui fait voir à son adversaire, en le suivant pas à pas, qu’il a fait de lourdes fautes. La raillerie vient quelquefois sur les rangs, un peu forte, mais délicate. L’érudition y tient fort bien sa partie. »

M. Lenfant, qui étudiait alors la théologie à Genève, écrivit aussi contre M. Brueys. Mais ayant appris que d’habiles gens travaillaient sur le même sujet, il aurait supprimé sa réponse, si M. Bayle et M. Jurieu ne l’eussent pas exhorté à l’achever et à la donner au public(147). Après, avoir fait quelque séjour à Genève, il alla à Heidelberg, d’où il envoya son manuscrit à M. Bayle, le priant d’y faire les changements qu’il jugerait à propos. M. Lenfant ne voulut, point descendre dans le détail de la dispute : il se contenta de raisonner sur des principes généraux. Son livre parut au commencement de l’année 1684, sous le titre de : Considérations générales sur le livre de M. Brueys, intitulé Examen des raisons qui ont donné lieu à la séparation des protestants, et par occasion sur ceux du même et caractère(148). On y ajouta un avertissement, où, après avoir montré combien le livre de M. Brueys était capable de faire illusion, et la nécessité qu’il y avait d’y répondre, on attribuait sa conversion à des motifs purement mondains, on l’attaquait même sur ses moeurs. Cet avertissement était suivi d’une longue Lettre de l’auteur à un de ses amis, en lui envoyant son manuscrit, c’est-à-dire, à M Bayle. M. Lenfant y donnait le caractère du livre de M. Brueys, et en marquait plusieurs endroits faibles. Cette réponse est écrite avec beaucoup d’esprit, de jugement et de modération, qualités qui règnent dans tous les ouvrages de M. Lenfant.

1684.

M. Bayle s’était toujours plu à ramasser ces sortes de pièces qu’on appelle fugitives, parce qu’elles disparaissent; presque aussitôt qu’elles ont paru. Le seul moyen de les conserver, c’est d’en assembler assez pour faire un volume. C est ce que M. Bayle fit à l’égard de quelques écrits qui regardaient la philosophie de Descartes. Il les publia sous ce titre : Recueil de quelques pièces curieuses concernant la philosophie de M. Descartes.A Amsterdam, chez Henry Desbordes, 1684. Il y mit, une préface où il faisait l’histoire de ces pièces et déplorait la servitude où les écrivains se trouvaient en France.
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« Ce serait un grand malheur pour toute la république des lettres, dit-il; si on était partout aussi formaliste et aussi pointilleux à l’égard de l’impression des livres qu’on l’est en France depuis quelque temps, où l’inquisition, qui s’y établi à grands pas, empêche de paraître plusieurs beaux ouvrages, et rebute les plus célèbres auteurs. Et qui ne serait rebuté de voir que ceux qui sont établis pour l’approbation des livres gardent un manuscrit des trois ou quatre ans sans y regarder, et qu’ils en désapprouvent tout ce qui sent une âme élevée au-dessus de la servitude et des opinions populaires? Quelle mortification pour un auteur, qui ne trouve jamais que les presses roulent assez vite sur ses ouvrages, de voir qu’après un délai de trois ou quatre ans, on lui ordonne de supprimer ce qu’il estime le plus dans ses écrits, s’il n’aime mieux, les voir condamner à une éternelle prison, par le refus qu’on lui fera d’un privilège du roi! »
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Ce recueil contient:

1°. Une espèce de concordat passé entre les jésuites et les pères de l’oratoire par lequel ceux-ci s’engagent à ne point enseigner la philosophie de Descartes ni la doctrine de Jansénius;

2°. Des remarques sur ce concordat;

3°. Un éclaircissement sur le livre de M. de la Ville, ou plutôt du père de Valois. Cet écrit est de M. Bernier, si connu par ses voyages et par son Abrégé de la philosophie de Gassendi. Le père de Valois l’avait mis au rang des nouveaux philosophes qui détruisent le dogme de la transsubstantiation en soutenant que l’essence de la matière consiste dans l’étendue. Son livre fit beaucoup de bruit en France, et alarma tous les cartésiens. M. Régis, qui tenait des conférences à Paris, fut obligé de les rompre. M. Bernier craignit pour lui-même, et composa cet éclaircissement, où il tâche de concilier les principes de sa philosophie avec les décisions de l’église. Ce recueil contient encore:

4°. Une réponse du père Mallebranche au père de Valois, qui avait fait paraître beaucoup d’animosité contre lui, et s’était particulièrement attaché à rendre sa foi suspecte; cette réponse est suivie d’un mémoire pour expliquer la possibilité de la transsubstantiation:

5°. Les thèses raisonnées que M. Bayle fit soutenir à ses écoliers en 1680 : Dissertatio in qua vindicantur a peripateticarum exceptionibus rationes quibus aliqui cartesiani prabarunt essentiam corporis sitam esse in exiensione; M. Bayle joignit à cette dissertation quelques thèses de philosophie, où il soutient, entre autres choses, que l lieu, le mouvement et le temps n’ont point été encore définis que d’une manière inexplicable;

6°. Une pièce qui avait été imprimée à Paris, sous le titre de Méditations sur la Métaphysique par Guillaume Wander, M. l’abbé de Lanion en est l’auteur (149). On y trouve le précis de la métaphysique cartésienne, et tout ce qu’il y a de meilleur dans les Méditations de Descartes. Il semble même que tout y soit mieux digéré que dans celles de Descartes, et qu’on soit allé plus avant que lui. C’est le jugement qu’en porte M. Bayle.

L’éclaircissement de M. Bernier fut réfuté dans un livre imprimé à Paris en 1682, sous ce titre : la philosophie de M. Descartes contraire à la foi de l’église catholique avec la réfutation d’un imprimé faite depuis peu pour sa défense. Cet imprime, c’est l’écrit de M Bernier. L’auteur de ce livre dit qu’ayant vu celui de M. de la Ville il trouva qu’on y avait fort bien attaqué le système des cartésiens au sujet de l’essence du corps, mais qu’on n’avait pas réfuté leur sentiment sur les accidents ou les qualités de la matière; de sorte qu’il avait cru devoir traiter ce point, et y joindre une nouvelle discussion du premier, pour faire un ouvrage complet. Ainsi il divisa son livre en deux parties. Dans la premières il fit voir que « si l’essence du corps consiste dans l’étendue actuelle, le corps de Jésus-Christ ne saurait être réellement et de fait dans l’eucharistie, puisqu’une chose ne saurait exister sans son essence; mais qu’il y est seulement en figure, c’est-à-dire en pure imagination et pensée, ou en appréhension imaginaire, qui le fait croire présent où il n’est pas; » et dans la seconde il prouve « qu’en établissant, comme fait Descartes, qu’il n’y a rien dans la substance, que la substance même, et que les qualités et les accidents, que l’on y conçoit, ne sont que de simples apparences qui abusent nos sens et leur font accroire, qu’il y a quelque chose de réel en la substance, qui n’y est pas effectivement, mais qui est seulement en notre pensée, on détruit la doctrine de l’église, qui enseigne que dans l’eucharistie la substance du pain et du vin étant détruite et toute changée au corps et au sang de Jésus-Christ, les accidents qui étaient en elle restent encore, ce qui suppose nécessairement que ces accidents sont réellement distincts de la substance et peuvent subsister sans elle. » Ce livre n’est guère connu. M. Bayle n’en dit rien, peut-être parce qu’il ne le connaissait pas, et je n’en parle ici, que par le rapport, qu’il a au recueil que M. Bayle avait fait imprimer.

La manière de faire savoir au public, par une espèce de journal, ce qui se passe dans la république des lettres est une des plus belles entreprises du dernier siècle. La gloire en est due à M. de Sallo, conseiller ecclésiastique au parlement de Paris, qui fit paraître le Journal des Savants l’an 1665. On reçut partout cet ouvrage avec applaudissement; on l’imita en Italie et en Allemagne. M. Bayle était surpris de voir qu’en Hollande, où il y avait tant d’habiles gens, tant de libraires, et une si grande liberté d’imprimer, on ne se fût pas encore avisé de donner un journal de littérature. Il avait été tenté plusieurs fois de le faire; mais considérant qu’un ouvrage de ce genre demandait beaucoup de temps et d’application, il s’en était abstenu. Cependant on vit paraître vers la fin du mois de février 1684 un journal imprimé à Amsterdam chez le sieur Henry Desbordes, sous le titre de Mercure savant du mois de janv. 1684. C’était une entreprise du sieur de Blegny, chirurgien de Paris, homme fertile en projets. En voici quelques exemples. Voyant qu’on tenait des conférences, sur la philosophie et sur d’autres sciences, il se mit aussi sur le pied d’en tenir, et érigea chez lui une académie des nouvelles découvertes. Il donnait des leçons particulières aux garçons chirurgiens sous le nom de Cours de chirurgie, et aux garçons apothicaires sous le nom de Cours de pharmacie: il s’avisa même de faire un Cours de perruque pour les garçons perruquiers. Ou y était reçu moyennant une certaine somme d’argent. Il se mêlait aussi de médecine, et vint jusqu’à prendre les qualités de « conseiller, médecin, artiste ordinaire du Roi et de Monsieur, et préposé par ordre de sa majesté à la recherche et vérification des nouvelles découvertes de médecine. » En 1679 il entreprit une espèce de journal intitulé : Nouvelles découvertes dans toutes les parties de la médecine. Il le publiait tous les mois; mais la manière outrageante dont il traitait plusieurs personnes de mérite donna lieu à un arrêt du conseil qui fit cesser ce journal en 1682. Le sieur Blegny, n’osant plus faire imprimer de journal en France, jeta les yeux sur la Hollande, et s’associa avec M. Gautier, médecin de Niort, qui demeurait à Amsterdam. Il lui envoyait des mémoires. Du reste, ce nouveau journal ne contenait point d’extraits de livres, mais plusieurs petites pièces qui roulaient presque toutes sur la médecine. On y trouvait aussi des chansons avec la musique, des poésies, et des nouvelles politiques. La médisance y régnait encore plus que dans le journal de médecine.

Un ouvrage si mal conçu et si mal exécuté piqua M. Bayle, et lui fit reprendre la pensée qu’il avait eue de donner un journal. M. Jurieu l’y exhorta fortement. Il était bien aise d’avoir une plume assurée qui fit le panégyrique des livres qu’il publierait(150). M. Bayle se rendit a ses sollicitations, et commença de travailler à son journal le 21 de mars 1684. Le 4 d’avril il convint avec sieur Desbordes pour l’impression, et se détermina à le donner tous les mois sous le titre de Nouvelles de la République des Lettres, à commencer par le mois de mars. Il ne parut du Mercure savant que les mois de janvier et février; sur quoi quelques personnes s’imaginèrent que M. Bayle en était l’auteur, ce qui l’obligea de le désavouer formellement(151). Les Nouvelles de la République des Lettres pour le mois de mars ne parurent que le 27 du mois de mai, et celles pour le mois d’avril le 2 de juin: mais il travailla avec tant de diligence que celles de juillet furent publiées au commencement d’août, et ainsi des autres, les nouvelles de chaque mois paraissant les premiers jours du mois suivant. Dans la préface, il rendit compte du plan qu’il s’était fait, et qui ne différait pas beaucoup de celui des autres journalistes. Il divisa chaque journal en deux parties: la première contenait des extraits détaillés, et la seconde un catalogue de livres nouveaux accompagné de quelques remarques. Cela lui donnait lieu de parler d’un plus grand nombre de livres, et de faire connaître plusieurs ouvrages, dont il ne croyait pas devoir donner l’extrait. Il ornait des extraits de mille traits curieux et intéressants sur l’histoire des auteurs, sur leurs ouvrages, sur leurs disputes, et de plusieurs réflexions fines et délicates. Il ne travaillait pas uniquement pour les savants : il avait aussi en vue de plaire et de se rendre utile aux gens du monde(152). En un mot « tout était vif et animé dans ses extraits; il avait l’art d’égayer toutes ses matières et de renfermer en peu de mots l’idée d’un livre, sans fatiguer le lecteur par un mauvais choix, ou par de froides et ennuyeuses réflexions. Il était sage et retenu dans ses jugements, ne voulant ni choquer les auteurs, ni se commettre en prostituant les louanges(153). » On trouva d’abord qu’il louait trop, et cela l’obligea à être plus économe de ses louanges(154). Il recevait avec plaisir les avis qu’on lui donnait, et en savait profiter. Cet ouvrage fut reçu avec un applaudissement universel. M. Bayle s’était flatté qu’il ne serait pas défendu en France: cependant il le fut; mais cette défense n’empêcha pas qu’il n’y en passât tous les mois un grand nombre d’exemplaires. Tout le monde s’empressait à le lire.

Les états de la province de Frise, qui connaissaient M. Bayle par sa Lettre sur les comètes(155), le nommèrent, le 29 de mars, pour être professeur en philosophie dans l’académie de Franeker, avec neuf cents florins d’appointements(156). Leur résolution lui fut communiquée par une lettre du 21 d’avril qu’il reçut le 9 de mai. Il y répondit le lendemain, et demanda quelque temps pour délibérer: mais le 9 de juin, il écrivit une lettre de remerciement, et refusa des appointements qui étaient presque le double de ceux qu’il recevait.

Pendant que M. Bayle délibérait sur la vocation de Franeker, il apprit(157) la mort de son frère Joseph. C’était un jeune homme très estimable. Après avoir commencé ses études de théologie à Puylaurens il alla à Genève en 1682 pour les achever, et y demeura plus d’un an. Il partit ensuite pour Paris, où on le demandait(158) pour être gouverneur de M. Dusson, fils de M. le marquis de Bonnac(159). Il y mourut le 9 de mai 1684, regretté de tous ceux qui le connaissaient(160). Il joignait à beaucoup d’esprit et de pénétration, un grand fonds de piété et de modeste. Il était savant, laborieux, et capable d’augmenter le nombre des hommes illustres. M. Bayle l’aimait tendrement, et il en était tendrement aimé: il ressentit très vivement cette perte.
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« Je vous suis infiniment obligé, dit-il à M. Lenfant(161), de la part que vous avez prise à la mort de mon pauvre frère. Tout le monde m’en écrivait ou m’en disait beaucoup de bien. Je l’aimais tendrement, et il m’aimait peut-être encore davantage. Dieu soit loué qui l’a voulu retirer de ce monde, et me priver des consolations que j’en attendais! Vous avez perdu un bon ami; qui vous estimait extrêmement; ainsi, monsieur, vous avez eu quelque intérêt à regretter cette mort. »
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Il parut dans ce temps-là une troisième édition de la Critique générale du calvinisme. La seconde édition avait été réimprimée à Genève mais cela n’empêcha pas que ce livre ne vint bientôt à manquer. Dans l’avertissement de cette troisième édition, M. Bayle dit qu’étant très assuré que c’était pour la dernière fois qu’il ferait réimprimer cet ouvrage, il aurait bien voulu l’approcher de la perfection autant qu’il eût été possible, en y faisant les additions et les changements nécessaires; mais qu’il n’avait osé le faire de peur de trop chagriner ceux qui l’avaient, déjà acheté deux fois, et qu’on entendait souvent se plaindre des nouvelles éditions revues, corrigées et augmentées, parce qu’elles donnent du dégoût pour les précédentes, et du regret d’y avoir mis son argent. C’est pourquoi il avait fait en sorte que cette troisième édition ne fût pas fort différente de la précédente; et il avertit tous ceux qui, avaient la seconde qu’ils pouvaient s’en tenir là, et que celle-ci ne devait point les tenter. Ce n’est pas, ajoute-t-il, qu’elle ne soit moins mauvaise que les deux autres, c’est que l’avantage n’est pas assez grand pour mériter qu’on y songe. Mais il ne faut pas prendre ces expressions au pied de la lettre : cette troisième édition contient des additions et des corrections importantes. Il fit aussi quelque changement dans la disposition des lettres, mais il s’attacha particulièrement à corriger le style, pour le retranchement des expressions ambiguës ou des rimes. Il remarque à cette occasion la difficulté qu’il y a d’écrire en français de telle sorte qu’on évita les vers, les consonances, et des phrases où un même mot peut avoir différents rapports et faire des sens différents.

1685.

Au commencement de l’année 1685, il publia une suite de cet ouvrage sous ce titre: Nouvelles lettres de l’auteur de, la critique générale de l’histoire du calvinisme de M. Maimbourg. Première partie, où en justifiant quelques endroits qui ont semblé contenir des contradictions de faux raisonnements et autres méprises semblables, on traite par occasion de plusieurs choses curieuses, qui ont du rapport à ces matières. A Ville-Franche, chez Pierre le Blanc, 1685. Ces Nouvelles lettres sont précédées d’une longue préface, ou avis au lecteur, où M. Bayle assure qu’après avoir eu beaucoup de peine à consentir que l’on en commençât l’impression il avait été souvent tenté de l’interrompre, considérant combien il est rare de n’échouer pas lorsque, après avoir fait un livre qui a eu quelque sorte de succès, on se hasarde de lui donner une suite. « Ces suites, continue-t-il, font dire presque toujours que l’auteur ne s’est pas soutenu, qu’il en devait demeurer où il était, qu’il devait mieux connaître ses forces, et s’il a eu grand tort de s’exposer à ne pas répondre à l’opinion qu’on avait conçu de lui. » Il montre que ces jugements sont quelquefois raisonnables, mais que, le plus souvent, ils sont très injustes, et que si la suite d’un livre n’est pas aussi estimée que ce qui l’a précédé, ce n’est as tant de la faute de l’auteur que par celle des lecteurs. Mais comme la disgrâce n’en est pas moindre, il conclut que si on en excepte un petit nombre d’auteurs privilégiés tous les autres ont sujet de craindre la comparaison que l’on fait entre leurs ouvrages, si le premier a eu le bonheur de plaire. Il ajoute que jamais personne n’eut tant de sujet que lui de redouter cette comparaison, et il marque plusieurs circonstances qui avaient heureusement concouru à faire valoir la Critique générale de l’Histoire du calvinisme, et qui ne subsistaient plus pour favoriser ces Nouvelles lettres; mais qu’enfin il avait souffert qu’on les publiât, bien résolu de regarder avec une parfaite indifférence tous les jugements qu’on en pourrait faire. Il avertit néanmoins le lecteur qu’on trouvera dans le second tome quelques endroits qui n’ont pas toute la gravité qu’on attendra peut-être de ce livre, et qu’on pourra même croire qu’il y en a quelques-uns qui penchent trop vers la bagatelle. Ainsi il déclare qu’il n’a point prétendu écrire en docteur, ni pour les personnes savantes, mais pour une infinité de gens qui aiment à lire, et qui n’ayant pas beaucoup d’études, ne cherchent, à proprement parler, qu’un honnête amusement qui les instruise et qui ne les fatigue pas. Ceux, dit-il, qui voudront juger de ce livre, doivent se souvenir que tel a été le but de l’auteur. Nous n’avons que la première partie de cet ouvrage: M. Bayle se proposait d’en donner encore deux parties; il avait même commencé d’y travailler, mais il ne les a pas achevées.
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« On avait dessein au commencement, dit-il, de faire suivre cette première partie par deux autres, dont la première devait contenter ceux qui ont dit qu’on avait touché en trop peu de mots, dans la Critique générale, plusieurs choses dignes de grande considération, comme le colloque de Poissy, la première prise d’armes, la version des psaumes, etc.; et, la seconde devait expliquer quelques difficultés de controverse. Mais, quoique depuis assez longtemps, on ait quelque chose de prêt sur l’une et sur l’autre de ces deux parties, il y a beaucoup d’apparence que d’autres occupations empêcheront d’y mettre la dernière main. »
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M. Bayle en envoya un exemplaire à M. Lenfant, et l’assura qu’il pouvait lui en marquer les défauts sans craindre de le chagriner :
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« Je vous prie, dit-il(162), d’agréer un exemplaire d’une suite de la Critique générale… Je ne suis pas content de ce dernier livre, et vous me ferez plaisir de m’en faire remarquer naïvement les défauts. Ne craignez pas que j’en soies fâché le moins du monde. Mes amis ne me sauraient plus obliger qu’en me disant franchement leurs griefs sur mes petites productions: J’ai été à l’essai sur cela, et je puis dire par expérience que je ne sens pas le moindre chagrin de leurs censures. »
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Cette suite n’eut pas le même succès que la Critique générale. Tout ce que M. Bayle avait dit dans la préface pour faire sentir la différence qu’il y avait entre ces deux ouvrages, et pour donner une juste idée de celui-ci, fut inutile. On n’y fit aucune attention. On ne voulut même pas entendre ce qu’il avait dit dans là IXe lettre touchant les droits de la conscience errante et les erreurs de bonne foi, quoiqu’il eût pris toutes les précautions possibles pour bien expliquer. Il s’en plaignit six mois après dans les Nouvelles de République des Lettres, à l’occasion de quelques plaintes du père Mallebranche sur la négligence des lecteurs.
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« Il faut avouer, dit-il(163), que la plupart des lecteurs. sont d’étranges gens; on a beau les avertir de mille choses, on a beau leur recommander ceci ou cela avec de très humbles prières, ils n’en suivent pas moins leur humeur et leur coutume. On a fait des historiettes sur les précautions inutiles des mères et des maris. Je m’étonne qu’on n’en fasse pas sur celles de messieurs les auteurs. J’en connais un dont l’ouvrage n’est sorti de dessous la presse que depuis six mois, qui n’avait rien oublié pour se garantir des jugements téméraires; sa préface avait donné des avis fort essentiels, et dans les lieux où il se défiait du lecteur, il avait marqué expressément qu’on prendrait le change si on n’examinait bien tout de suite ce qu’il disait; il avait même porté ses précautions jusqu’à marquer en gros caractères son véritable sentiment, et, à menacer en quelque façon ceux qui s’y méprendraient qu’ils seraient inexcusables. Tout cela n’a de rien servi; il n’a pas laissé d’apprendre, que des gens, même du métier, ont donné dans le panneau qu’il avait pris tant de faire éviter. »
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M. Bayle commença la seconde année de ses Nouvelles de la République des Lettres, c’est-à-dire le mois de mars 1685 par une addition dans le titre, qui les tira du nombre des livre anonymes: il y ajouta ces paroles: par le sieur B…, professeur en philosophie et en histoire à Rotterdam. Il y joignit un avertissement où il dit qu’il avait cru devoir faire connaître distinctement au public le lieu ou les Nouvelles étaient composées, afin qu’on vît que messieurs de Rotterdam honoraient les Muses de leur protection, et que cet ouvrage venait de la plume d’un des professeurs qu’ils avaient établis dans leur nouvelle École illustre; et il déclare que s’il ne le leur dédie pas selon les formes accoutumées, il ne laisse pas de le leur consacrer tout entier. Il s’exprima encore plus fortement dans un des articles de ce mois de mars, en donnant l’extrait d’un livre où l’on remarquait que la ville de Rotterdam avait toujours favorisé les belles-lettres.
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« Ce qu’elle a fait depuis trois ans, ajouta M. Bayle(164), est une preuve bien sensible de son inclination pour les sciences. On voit bien que je veux parler de l’École illustre, que Messieurs les Magistrats de Rotterdam eurent la générosité de fonder en l’année 1681. Si le public recevait quelque instruction et quelque délassement utile de ces Nouvelles de la République des Lettres ce serait à ces messieurs que l’on en serait redevable, puisque c’est d’eux que je tiens cette douce tranquillité de vie qui me permet de soutenir ce rude travail. C’est à l’ombre de ce glorieux sénat que se composent ces recueils, ille nobis hac otia fecit, et je suis bien aise de trouver ici, naturellement, une occasion favorable de témoigner ma reconnaissance et de protester que si l’on dit quelque chose à l’avantage de ces Nouvelles, je le consacre entièrement à la gloire de cette ville. »
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Le 8 de mai 1685, M. Bayle apprit que son père était mort le samedi 30 du mois de mars précédent. C’était une nouvelle bien affligeante; mais sa douleur redoubla lorsqu’il fut informé que son frère aîné était détenu prisonnier pour cause de religion. M. l’évêque de Rieux ignora ce qu’était devenu M. Bayle jusqu’à ce que la Critique générale de l’Histoire du calvinisme fît du bruit en France, et qu’on sût qu’il en était l’auteur. Cet ouvrage renouvela le chagrin qu’on avait eu de son évasion lorsqu’il était à Toulouse, et de son retour à la religion réformée. On avait cherché plusieurs fois à s’en venger sur son frère; mais la conduite sage et prudente de ce ministre l’avait toujours dérobé aux poursuites de ses ennemis. Enfin on s’adressa à M. de Louvois, homme violent et vindicatif, qui faisait alors exercer des cruautés inouïes contre les réformés de plusieurs provinces. M. de Louvois, qui s’était offensé de quelques traits de la Critique générale sur la conduite qu’on tenait à l’égard des réformés, ordonna que M. Bayle, ministre du Carla, fût arrêté. On envoya chez lui une troupe d’archers qui l’arrachèrent de son cabinet, et le conduisirent dans les prisons de Pamiers, le 11 de juin. De là il fut transféré, le 10 de juillet, à Bordeaux au Château Trompette, et mis dans un cachot puant et infect. On voulait qu’il abandonnât sa religion; mais ni les promesses, ni les menaces, ni les outrages, ne furent pas capables de l’ébranler. Il fit paraître une constance et une fermeté qui étonna ses persécuteurs; il louait Dieu de l’avoir appelé à souffrir pour la vérité. La délicatesse de son tempérament ne fut pas à l’épreuve d’un traitement si inhumain; il mourut le 20 de novembre, après cinq mois de prison. C’est ainsi qu’il(165) « couronna la piété qu’il avait témoignée toute sa vie par une très belle mort, qui fût admirée de ceux mêmes qui avaient fait tout ce qu’ils avaient pu pour le faire mourir papiste, et des attaques desquels il triompha glorieusement. » Il était bien versé dans l’histoire sacrée et profane, et dans la connaissance des auteurs anciens et modernes. Le zèle qu’il avait pour sa religion était accompagné de douceur et de sagesse. Quoiqu’il ressentît vivement tous les maux qu’on faisait aux réformés, il conserva toujours une fidélité inviolable pour la personne du roi, et une parfaite soumission à ses ordres, persuadé qu’un chrétien ne doit opposer à son souverain que les supplications et les larmes(166).

M. Paets était alors en Angleterre de la part des Provinces-Unies; et comme on y agitait beaucoup la question de la tolérance, il écrivit le 12 de septembre une lettre latine à M. Bayle sur cette matière, que M. Bayle fit imprimer à Rotterdam sous ce titre; H. F. P. ad B***(167), de nuperis Angliae motibus epistola; in qua de diversorum a publica religione circa divine sentientium disseritur tolerantia. Dans cette lettre, M. Paets admirait d’abord la révolution qui s’était faite dans l’esprit et dans les sentiments des Anglais à l’égard de Jacques II. Il louait ce prince de n’avoir point dissimulé sa religion en montant sur le trône; et il espérait qu’il tiendrait fidèlement à ses sujets protestants la parole, qu’il leur avait donnée, de les laisser jouir tranquillement de la religion qu’ils professaient. Le reste de la lettre était employé à réfuter ceux qui enseignent que les rois ne doivent souffrir qu’une religion dans leurs états, et que les peuples ne doivent souffrir un prince que de leur religion. Il faisait voir que rien n’était plus opposé au génie de l’ancien christianisme que l’esprit de persécution; et après avoir examiné les raisons des politiques et des théologiens pour défendre l’intolérance, il combattait l’autorité infaillible que s’arroge l’église romaine. Dans une apostille, il éclaircissait et confirmait certaines choses qu’il avait dites, et montrait qu’il serait facile de ne faire qu’une société de toutes les sectes protestantes. Bayle, jugeant que cette lettre était très propre à inspirer des sentiments de douceur et de modération voulut bien la traduire en français. Sa traduction parut au mois d’octobre, intitulée, Lettre de monsieur H. V. P., à monsieur B ***, sur les derniers troubles d’Angleterre : où il est parlé de la tolérance de ceux qui ne suivent point la religion dominante(168). Elle fut aussi traduite en flamand. M. Bayle en donna un extrait dans ses Nouvelles du mois d’octobre 1685, et, M. Paets étant mort après l’impression de cet article, il y ajouta en peu des mots, dans une nouvelle édition, l’éloge de ce grand homme.
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« Ce n’est pas la première fois, dit-il(169), que l’illustre M. Paets, auteur de la lettre dont nous venons de parler, a raisonné fortement sur le chapitre de la tolérance. Il y a quelques lettres de sa façon sur cette même matière dans le recueil des Praestantium ac eruditorurn virorum epistolae, imprimé d’abord in-4°, et réimprimé in-fol., à Amsterdam en l’année 1684. Ce sont de beaux monuments de son éloquence et de la solidité de son esprit. Il aurait pu très facilement en produire de beaucoup plus considérables s’il avait voulu devenir auteur, car il était grand théologien, grand jurisconsulte, grand politique et grand philosophe; il concevait les choses fort heureusement, et il les approfondissait d’une manière surprenante : jamais homme ne raisonna plus fortement, ni ne donna un tour plus majestueux à ce qu’il avait à dire; mais il était né pour de plus grandes occupations que pour celle d’être auteur. L’ambassade extraordinaire d’Espagne, qu’il soutint si avantageusement pour sa patrie, consternée des grands progrès de la France, a fait connaître ce qu’il pouvait dans les affaires d’état. Quelle perte qu’un si grand homme n’ait pas vécu davantage! A peine avait-il atteint 55 ans lorsqu’il mourut le 8 du mois d’octobre de la présente année 1685; aussi recommandable par son intrépidité, par sa probité, par sa générosité, par sa bonne foi, et par toutes les autres qualités qui font l’honnête homme, que par son grand esprit et par sa profonde érudition. C’est comme journaliste de la république des lettres que je suis obligé de parler ainsi. Mais que n’aurais-je pas à dire si je parlais selon les sentiments de reconnaissance dont je suis tout pénétré pour les bienfaits que j’ai reçus de cet illustre défunt! »
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M Bayle se trouva alors engagé dans une dispute avec M. Arnauld, au sujet du père Mallebranche. Ce docteur, dans ses Réflexions philosophiques et théologiques, sur le nouveau système de la nature et de la grâce du père Mallebranche, avait vivement combattu le sentiment de ce père, que tout plaisir est un bien, et rend actuellement heureux celui qui le goûte. M. Bayle, faisant l’extrait de cet ouvrage de M. Arnauld, se déclara pour le père Mallebranche.
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« Il n’y a rien, dit-il(170), de plus innocent ni de plus certain que de dire que tout plaisir rend heureux celui qui en jouit pour le temps qui le réjouit, et que néanmoins il faut fuir les plaisirs qui nous attachent aux corps... Mais, dira-t-on, c’est la vertu, c’est la grâce, c’est l’amour de Dieu, ou plutôt c’est Dieu seul qui est notre béatitude. D’accord en qualité d’instrument ou de cause efficiente, comme parlent les philosophes; mais, en qualité de cause formelle c’est le plaisir, c’est le contentement qui est notre seule félicité. » Il venait de remarquer que « ceux qui avaient tant soit peu compris la doctrine du père Mallebranche touchant le plaisir des sens, s’étonneraient sans doute qu’on lui en fît des affaires; et que s’ils ne se souvenaient pas du serment de bonne foi que M. Arnauld venait de prêter dans la préface de ce dernier livre, ils croiraient qu’il a fait des chicanes à son adversaire afin de le rendre suspect du côté de la morale. »
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M. Arnauld qui prenait aisément feu, publia un écrit intitulé: Avis à l’auteur des Nouvelles de la république des Lettres, où il se plaignait de cette réflexion de M. Bayle, et soutenait que non seulement il avait bien pris, mais aussi bien réfuté le sens du père Mallebranche. M. Bayle donna le précis de cet écrit dans les Nouvelles de décembre, et promit de profiter des vacances pour l’examiner avec soin. En effet, il y travailla, et sa réponse fut achevée d’imprimer le 25 de février, intitulée, Réponse de l’auteur des Nouvelles de la république dés lettres à l’Avis qui lui a été donné sur ce qu’il a dit en faveur du père Mallebranche touchant le plaisir des sens, etc.(171). M Arnauld ne se rendit pas. Il fit une réplique sous le titre de : Dissertation sur le prétendu bonheur du plaisir des sens, pour servir de réplique à la Réponse qu’a faite M. Bayle pour justifier ce qu’il a dit dans ses Nouvelles de la république des lettres du mois de septembre(172) 1685 en faveur du père Mallebranche contre M. Arnauld(173). M. Bayle aurait répondu à cette réplique s’il n’avait pas été malade quand elle parut, et il jugea qu’il serait trop tard de la réfuter lorsque sa santé lui permit d’écrire. Il eut ensuite dessein d’y répondre(174); cependant il n’en a dit qu’un mot dans un de ses ouvrages(175).

M. Bayle, ayant remarqué dans ses Nouvelles de septembre 1685(176), qu’il s’était glissé plusieurs fautes dans le Traité des auteurs anonymes, publié par M. Deckher, avocat de la chambre impériale de Spire, M. d’Almeloveen, qui se proposait de donner une nouvelle édition de cet ouvrage, le pria de le lire et de lui en marquer les fautes. Un savant, nommé M. Vindingius avait déjà écrit une lettre à M. Deckher, qui avait été imprimée dans la seconde édition de ce livre, où il rectifiait quelques méprises de cet auteur, et lui fournissait quelques suppléments; mais cette lettre n’était pas non plus exempte de fautes. Bayle corrigea l’un et l’autre, et ajouta la découverte de plusieurs auteurs anonymes, dans la réponse qu’il fit à M. d’Almeloveen. Il la finit en disant qu’il aurait pu fournir des remarques plus amples et plus curieuses, s’il avait eu le temps de consulter ses mémoires et ses amis, et s’il n’eût pas craint de déplaire aux auteurs qui avaient voulu se cacher. Cette lettre fut écrite les 6 et 7 de mars 1686; et M. d’Almeloveen la joignit à la nouvelle édition du livre de M Deckher, imprimé à Amsterdam sous ce titre : Johannis Deckherri doctoris et ïmperialis camerae judicii Spirensis advocati et procuratoris, de scriptis adespotis, pseudepigraphis et suposititiis, Conjecturae: cum additionibus varirum. Editio tertia altera parte ductior. M. Bayle en parla dans ses Nouvelles d’avril 1686(177), et marqua quelques fautes d’impressions qui se trouvaient dans sa lettre.

1686.

La cruelle persécution qu’on faisait aux réformés en France avait sensiblement touché M. Bayle; mais il fut pénétré de douleur, lorsqu’il apprit qu’au mois d’octobre 1685 on avait révoqué l’édit de Nantes, qui était le gage et la sûreté de leurs droits et de leurs libertés, et qu’on avait envoyé chez les protestants les dragons, qui y logeaient à discrétion et commettaient toute sorte de désordres et de violences pour les forcer à embrasser la religion romaine. Les uns se soumirent extérieurement, les autres se réfugièrent dans les pays étrangers pour y servir Dieu, selon les lumières de leur conscience. Cependant les convertisseurs ne laissaient pas de nier hardiment qu’on leur eût fait aucune violence, à peine s’en trouva-t-il deux on trois qui avouèrent le logement des gens de guerre, que les protestants appelaient la croisade dragonne, les conversions à la dragonne, ou simplement la dragonnade. M. Bayle fit là-dessus plusieurs réflexions dans ses Nouvelles de la république des lettres avec beaucoup de sagesse et de retenue. Mais enfin, la vue de tant d’injustices, de cruautés et de supercheries, poussa à bout sa patience: lassé d’une infinité d’écrits où l’on ne parlait que de la gloire immortelle que Louis-le-Grand s’était acquise en détruisant l’hérésie et rendant la France toute catholique(178), il publia au mois de mars de l’année 1686 un petit livre intitulé: Ce que c’est que la France toute catholique sous le règne de Louis-le-Grand. Mais afin n qu’on ne pût pas même soupçonner qu’il en fût l’auteur, il supposa dans le titre que ce livre avait été imprimé à Saint-Omer, et y mit un avertissement ou le libraire disait que le manuscrit lui avait été donné par un missionnaire nouvellement revenu d’Angleterre, qui lui avait conseillé de l’imprimer, persuadé que ce serait une preuve de l’emportement des hérétiques.

Ce petit ouvrage est composé de trois lettres. La seconde, qui fait, le corps du livre, est écrite à un chanoine par un réfugié de Londres qui avait été son ami. C’est une censure très forte et très amère de la conduite qu’on avait tenue à l’égard des réformés. On y accuse tous les catholiques français sans exception d’avoir eu part à la persécution: on fait un portrait affreux de l’église romaine; la mauvaise foi et la violence, dit-on, en sont le véritable caractère: on reproche aux convertisseurs leurs artifices ridicules, et leurs chicaneries basses et grossières; on se plaint de l’injustice des arrêts et particulièrement de celui qui permettait aux enfants de sept ans de faire choix de la religion catholique; on montre la fausseté des raisons alléguées dans l’édit qui révoque celui de Nantes; on fait une vive peinture de la dragonnade; on représente les serments des catholiques, en tant que catholiques, comme une pure momerie; on se moque de leur prétendu zèle; on attribue au clergé catholique la ruine de la religion chrétienne; on compare la conduite des convertisseurs à celle des païens qui persécutaient les chrétiens; on accuse les catholiques d’avoir rendu le christianisme odieux aux autres religions, et on soutient que les lois de l’humanité, et cette charité générale, que nous devons à tous les hommes, obligeaient un honnête homme à faire savoir à l’empereur de la Chine ce qui venait de se passer en France, et à l’avertir que les missionnaires, qui ne demandaient d’abord que d’être soufferts, n’avaient pour but que de se rendre les maîtres, et qu’il ne pouvait pas compter sur la fidélité de leurs prosélytes. Enfin, on dit que les prêtres et les moines portent la discorde, la sédition et la cruauté partout où ils vont. Voilà une idée générale de cette lettre. On verra sans doute avec plaisir le jugement qu’en fit M. Bayle dans son journal.
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« On y trouvera sans doute, dit-il(179), trop de feu, et trop d’essor d’imagination; mais la beauté des pensées, et le fondement solide qu’elles ont quant à la substance du feront excuser apparemment à ce qui peut y être d’excessif. Assurément on y dit aux convertisseurs de France de quoi leur faire sentir une vive confusion, si leur métier souffrait qu’ils fussent sensibles à quelque chose. Le tour qu’on prend, et le vif dont on l’accompagne, depuis le commencement jusqu’à la fin, feront trouver à peu de lecteurs cette pièce longue, quand même elle le serait. »
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C’est ainsi qu’en parlait M Bayle, feignant de n’en connaître point l’auteur. Le chanoine, piqué de cette lettre, l’envoie à un réfugié de Londres, ami de l’auteur, et le prie de lui eu dire son sentiment. Il l’assure qu’il rendra grâces à Dieu d’avoir béni les voies douces et charitables dont on s’était servi contre une religion rebelle à Dieu et à l’église, et qu’il tâchera, par ses prières, d’obtenir la grâce des sa conversion. Enfin, il l’exhorte à lire les lettres de saint Augustin, qui font voir, dit-il, l’injustice des plaintes des réformés, et justifient sans réplique les voies dont on s’était servi pour les ramener. Cette lettre est la première des trois. Dans la troisième le réfugié répond au chanoine avec beaucoup de douceur et de modération. Il condamne les saillies et les expressions hyperboliques de son ami : il avoue qu’il y avait en France une infinité d’honnêtes gens, et même des prêtres et des moines, qui avaient généreusement compati aux misères des réformés, et leur avaient rendu de bons offices, et que son ami avait tort de dire qu’il ne s’était pas trouvé en France un seul honnête homme; mais à l’égard des convertisseurs, il les abandonnait à tous les traits de la plume de son confrère, et à toute l’étendue de ses invectives, aussi bien que ces écrivains catholiques qui niaient qu’on eût employé la violence contre les réformés. Il lui fait là-dessus quelques questions assez vives et dit qu’ayant représenté à son ami le grand nombre d’honnêtes gens qu’ils avaient trouvés parmi les catholiques de France, il lui avait soutenu que tous ces honnêtes gens avaient agi en cela non pas comme catholiques simplement, mais comme français; et qu’il faut faire plus de fonds sur un homme, en tant qu’instruit des règles de la civilité et de l’honnêteté française, qu’en tant qu’instruit par son curé dans le catéchisme de sa religion. Il ajoute qu’il s’était moqué de cette distinction mais, que son ami lui avait montré un cahier traduit de l’anglais, où cette pensée se trouvait.
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« Il y a ici, dit-il(180), un savant presbytérien, bon philosophe qui a fait un commentaire philosophique sur ces paroles de la parabole : Contrains les d’entrer, lequel commentaire n’est pas encore imprimé: On, le traduit en notre langue. On m’en a prêté quelques cahiers, que j’ai lus avec un singulier plaisir. Les Anglais, sont les gens du monde qui ont l’esprit le plus profond et le plus méditatif. Je ne pense pas que jamais on ait mieux prouvé que toute contrainte est vicieuse et contraire à la raison et à l’Évangile en matière de religion. Saint Augustin, et les deux lettres auxquelles on nous renvoie, y sont abîmés: on lui fait voir que, s’il n’avait pas mieux raisonné contre les hérétiques de son siècle que pour les persécuteurs, les conciles qui ont condamné Pélage sur le rapport, et ouï sur ce les conclusions de saint Augustin, auraient bien été faciles à contenter ou à mécontenter. Je hâterai le plus qu’il me sera possible la traduction et l’impression de cet ouvrage. Je suis sûr qu’il se trouvera bien des catholiques qui l’approuveront nonobstant l’esprit dominant de votre robe. »
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Le livre, qu’on annonce ici est intitulé: Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ : Contrains les d’entrer, où l’on prouve par plusieurs raisons démonstratives, qu’il n’y a rien de plus abominable que de faire des conversions par la, contrainte, et où l’on réfute tous les sophismes des convertisseurs à contrainte, et l’apologie que saint Augustin a faite des persécutions. Traduit de l’anglais du sieur Jean Fox de Bruggs par M. J. F. A Cantorbéry, chez Thomas Litwel, 1686. M. Bayle rapporta ce titre dans ses Nouvelles du mois d’août 1686(181), et ajouta:
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« Nous avons parlé dans les dernières Nouvelles de mars, p. 345, de ce que c’est que la France toute catholique, qui est un petit traité où l’on a fait espérer la publication de ce Commentaire. Ce sera sans doute un commentaire d’un tour nouveau. Le titre nous en est venu d’outre-mer depuis deux jours, et l’on nous a promis de nous, envoyer bientôt l’ouvrage même. Nous verrons s’il est aussi foudroyant pour la nation des convertisseurs qu’on nous l’insinue dans la lettre d’avis. »
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Mais cela, n’était qu’une feinte. Le livre s’imprimait à Amsterdam chez Wolfgang, qui avait imprimé la France toute catholique. L’impression en fut achevée au mois d’octobre, et M. Bayle en parla dans ses Nouvelles du mois de novembre(182).

Cet ouvrage est divisé en trois parties. Dans la première, M. Bayle réfute le sens littéral de ces paroles, Contrains-les d’entrer; et comme ce n’est point ici un commentaire théologique ou critique, mais un commentaire philosophique, c’est-à-dire, un ouvrage de pur raisonnement il pose d’abord pour principe, que la lumière naturelle, ou les principes généraux de nos connaissances, sont la règle motrice et originale de toute interprétation de l’Écriture, en matière de mœurs principalement, ou ce qui revient à la même chose, que tout dogme particulier, soit qu’on l’avance comme contenu dans l’Écriture, soit qu’on le propose autrement, est faux lorsqu’il est réfuté par les notions claires et distinctes de la lumière naturelle, principalement à l’égard de la morale; et il montre que tous les théologiens, sans en excepter même les catholiques romains, conviennent de cette maxime. Après avoir établi et prouvé ce principe, il fait voir que le sens littéral de ces paroles est faux,

1° parce qu’il, est contraire aux idées les plus pures et les plus distinctes de la raison;

2°. parce qu’il est contraire à l’esprit de l’Évangile;

3°. Parce qu’il contient le renversement général de la morale divine et humaine, qu’il confond le vice avec la vertu, et que par là il ouvre la porte à toutes les confusions imaginables, et tend à la ruine universelle des sociétés;

4°. parce qu’il fournit aux infidèles un sujet légitime de défendre l’entrée de leurs états aux prédicateurs de l’Évangile, et de les chasser de tous les lieux où ils les trouvent;

5°. parce qu’il renferme un commandement universel dont l’exécution ne peut qu’être compliquée de plusieurs crimes;

6°. parce qu’il ôte à la religion chrétienne une forte preuve contre les fausses religions, et particulièrement coutre le mahométisme qui s’est établi par la persécution;

7°. Parce qu’il a été inconnu aux pères de l’église des trois premiers siècles;

8°. Parce qu’il rend vaines et ridicules les plaintes des premiers chrétiens contre les persécutions païennes;
9°. Enfin parce qu’il exposerait les vrais chrétiens à une oppression continuelle, sans qu’on pût rien alléguer pour en arrêter le cours que le fond même des dogmes contestés entre les persécutés et, les persécuteurs, ce qui n’est qu’une misérable pétition de principe qui n’empêcherait pas, que le monde ne devînt un coupe-gorge.

Dans la seconde partie, M. Bayle répond aux objections qu’on lui pouvait faire, et qu’il réduit à celles-ci :
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« 1°. Qu’on n’use point de violence afin de gêner la conscience, mais pour réveiller ceux qui refusent d’examiner. »
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Il réfute cette excuse, et examine ce qu’on appelle opiniâtreté.
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« 2° Qu’on rend odieux le sens littéral en jugeant des voies de Dieu par les voies des hommes: qu’encore que les hommes soient en état de mal juger lorsqu’ils agissent par passion, il ne s’ensuit pas que Dieu ne se serve de ce moyen pour accomplir son oeuvre par les ressorts admirables de sa providence. »
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M. Bayle fait voir la fausseté de cette pensée, et quels sont les effets ordinaires des persécutions.
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« 3°. Qu’on outre malignement les choses en faisant paraître la contrainte commandée par Jésus-Christ sous l’image d’échafauds, de roues et de gibets; au lieu qu’on ne devrait parler que d’amendes, exils, et autres petites incommodités. »
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Il montre l’absurdité de cette excuse, et que, supposé le sens littéral, le dernier supplice est plus raisonnable que les chicaneries, les emprisonnements, les exils et logements de dragons dont on s’était servi en France.
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« 4°. Qu’on ne peut condamner le sens littéral sans condamner en même temps les lois que Dieu avait établies parmi les Juifs, et la conduite, que les prophètes ont quelquefois tenue. »
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M. Bayle fait voir que certaines choses ont été, permises ou même commandées sous l’ancienne loi pour des raisons qui étaient particulières à la république judaïque, et qui n’ont point lieu sous l’Évangile.
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« 5°. Que les protestants ne peuvent blâmer le sens littéral de contrainte sans condamner les plus sages empereurs et les pères de l’église, et sans se condamner eux-mêmes, puisqu’ils ne souffrent point en certains lieux les autres religions, et qu’ils ont quelquefois puni de mort les hérétiques, Servet, par exemple. »
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M. Bayle blâme la conduite des anciens empereurs chrétiens qui ont persécuté et n’excuse l’intolérance des princes protestants que lorsqu’elle est un acte de politique nécessaire au bien de l’état. Sur ce pied-là, il soutient qu’il est permis de faire des lois contre le papisme, en vertu de ce qu’il enseigne la persécution, et qu’il l’a toujours exercée lorsqu’il en a eu le pouvoir.
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« Le supplice de Servet, ajoute-t-il, et d’un très petit nombre d’autres gens semblables, errants dans les doctrines les plus essentielles est regardé à présent comme une tache hideuse des premiers temps de notre réformation, fâcheux et déplorables restes du papisme, et je ne doute point, que si le magistrat de Genève, avait aujourd’hui un tel procès en main il ne s’abstînt bien soigneusement d’une telle violence. »
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La 6e objection est
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« 6°. que l’opinion de la tolérance ne peut que jeter l’état dans toute sorte de confusions, et produire une bigarrure horrible de sectes qui défigurent le Christianisme. » M. Bayle tire de cette objection une preuve pour son sentiment; car, si la multiplicité de religions nuit à un état, « c’est uniquement » dit-il(183), parce que l’une ne veut pas tolérer l’autre, mais l’engloutir par la voie des persécutions. Hinc prima mali labes, c’est là l’origine du mal. Si chacun, doute-t-il, avait la tolérance que je soutiens il y aurait la même concorde, dans un état divisé en dix religions que dans une ville ou les diverses espèces d’artisans s’entre-supportent mutuellement. Tout ce qui pourrait y avoir, ce serait une honnête émulation à qui plus se signalerait en piété, en bonnes moeurs, en science; chacune se piquerait de prouver qu’elle est la plus amie de Dieu en témoignant un plus fort attachement à la pratique des bonnes oeuvres; elles se piqueraient même de plus d’affection pour la patrie, si le souverain les protégeait toutes, et les tenait en équilibre par son équité; or il est manifeste qu’une si belle émulation serait cause d’une infinité de biens; et par conséquent la tolérance est la chose du monde la plus propre à ramener le siècle d’or, et à faire un concert et une harmonie de plusieurs voix et instruments de différents tons et notes, aussi agréable pour le moins que l’uniformité d’une seule voix. Qu’est-ce donc qui empêche ce beau concert formé de voix et de tons différents l’un de l’autre? C’est que l’une des deux religions veut exercer une tyrannie cruelle sur les esprits, et forcer les autres à lui sacrifier leur conscience; c’est que les rois fomentent cette injuste partialité, et livrent le bras séculier aux désirs furieux et tumultueux d’une populace de moines et de clercs : en un mot, tout le désordre ne vient pas de la tolérance, mais de la non-tolérance. »
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Il montre après cela en quel sens les princes doivent être les nourriciers de l’église.
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7°. La 7e objection est « qu’on ne peut nier la contrainte dans le sens littéral, sans introduire une tolérance générale. »
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M. Bayle avoue que la conséquence est vraie, mais il nie qu’elle soit absurde. Il fait voir qu’il n’y aurait aucun inconvénient à tolérer non seulement les juifs, mais même, si cela était nécessaire, les mahométans et les païens, et à plus forte raison les sociniens. Il examine les restrictions des demi-tolérants; et, après avoir fait quelques remarques sur ce qu’on appelle blasphème, il conclut qu’on n’était pas en droit de punir Servet comme blasphémateur.
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La 8° et dernière objection; c’est « qu’on rend odieux le sens littéral de contrainte en supposant faussement qu’il autorise les violences que l’on fait à la vérité. »
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M. Bayle répond que la conséquence est juste, et, que si on admet le sens littéral, les hérétiques auront le même droit de persécuter les orthodoxes, que les orthodoxes prétendent avoir de persécuter les hérétiques. Pour le prouver, il pose pour principe qu’on est toujours obligé de suivre les mouvements de sa conscience; qu’on pêche toujours si on ne les suit pas, quoiqu’on puisse pécher quelquefois en les suivant. Ce principe est fondé sur cette maxime, que tout ce qui est fait contre le dictamen de la conscience est un péché; d’où il s’ensuit, que tout homme qui fait une action que sa conscience lui dicte être mauvaise, ou qui ne fait pas celle que sa conscience lui dicte qu’il faudrait faire, offense Dieu, et pèche nécessairement; de sorte que si Dieu avait ordonné par une loi positive que tout homme qui connaît la vérité doit employer 1e fer et le feu pour la défendre, tous ceux à qui cette loi serait révélée se trouveraient dans une nécessité indispensable d’y obéir. Or, comme un hérétique est persuadé que ses sentiments sont véritables il est donc obligé de faire pour ses erreurs ce que Dieu aurait commandé de faire pour la vérité, et par conséquent les hérétiques seraient autorisés à persécuter les orthodoxes qu’ils regardent comme des errants, s’il était vrai que Dieu eût commandé de persécuter l’erreur. Il fortifie cette preuve en distinguant la vérité absolue d’avec la vérité putative ou apparente. Il dit que, comme nous n’avons point de marque assurée pour discerner si ce qui nous paraît être la vérité l’est absolument, lorsqu’il se rencontre que l’erreur est ornée des livrées de la vérité, nous lui devons le même respect qu’à la vérité; et que, vu la faiblesse de l’homme et l’état où il se trouve, la sagesse infinie de Dieu, n’a pas permis qu’il exigeât de nous à toute rigueur que nous connussions la vérité absolue, mais qu’il nous a imposé une charge proportionnée à nos forces, qui est de chercher la vérité, et de nous arrêter à ce qui nous paraît l’être après l’avoir sincèrement cherchée; d’aimer cette vérité apparente et de nous régler sur ses préceptes, quelque difficiles qu’ils soient.

Dans la préface intitulée: Discours préliminaire qui contient plusieurs remarques distinctes de celles du commentaire, l’auteur dit qu’il a composé cet ouvrage à la sollicitation d’un réfugié, auteur de la France toute catholique; et, que l’ayant fait pour être traduit en français, et à l’occasion des persécutions qui avaient été faites en France aux protestants, il n’avait cité aucun livre anglais, mais s’était borné à ceux qui étaient très connus aux convertisseurs français. Il y attaque de nouveau l’esprit de persécution, et réfute quelques controversistes catholiques avec beaucoup de force et de véhémence.
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« L’auteur, dit M. Bayle, parlant de cet ouvrage dans son journal(184), a mis à la tête de son livre un long discours préliminaire, qu’on pourrait justement nommer oraison philippique. La définition qu’il y donne d’un convertisseur est presque aussi cruelle que la chose définie; tout le reste est à peu près sur le même ton. »
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Ce discours est précédé d’un avis au lecteur, où le libraire promet de donner incessamment la troisième partie, qui contenait la réfutation des raisons de saint Augustin pour justifier les persécutions.

Les Nouvelles de la République des Lettres acquirent à M. Bayle l’estime non seulement des particuliers, mais même de plusieurs corps illustres. L’académie française, à qui il avait envoyé son journal, lui, en témoigna sa reconnaissance par une lettre où on l’assurait que toutes les voix s’étaient réunies à reconnaître son mérite, et l’utilité de son présent(185). La société royale d’Angleterre lui écrivit une lettre où elle dit(186), qu’ayant remarqué le soin particulier qu’il avait de ramasser tout ce qui se passait de curieux parmi les gens de lettres et les beaux talents, qu’il faisait éclater dans ces Nouvelles, elle souhaitait d’entretenir avec lui une correspondance fixe et certaine, dont il se pourrait tirer des avantages communs. Il ajoutait que pour première marque de l’estime qu’elle avait pour lui, elle lui envoyait l’Histoire naturelle des poissons par M. Willougby, revue et augmentée par M. Ray.

Il reçut aussi des lettres très obligeantes de la société de Dublin(187). C’était une compagnie de personnes savantes et curieuses, qui s’était formée pour contribuer au progrès des sciences et des arts; mais elle ne subsista que quelques années.

D’un autre côté, son journal l’engagea dans quelques disputes, et lui attira quelques plaintes auxquelles il satisfit en s’expliquant ou en corrigeant de bonne grâce les fautes qu’il avait faites d’après des mémoires peu exacts qu’on lui avait communiqués. Mais on lui fit des reproches auxquels il fut très sensible, tant par la manière dont ils furent faits, que parce qu’il s’agissait d’une tête couronnée. C’est un des événements les plus mémorables de la vie de M. Bayle, et qui mérite bien que je rapporte ici toutes les pièces qui le regardent.

Dans les Nouvelles, du mois d’avril 1686, il parla d’un imprimé qui courait sous le nom de la reine Christine de Suède. C’était une réponse au chevalier de Terlon, où cette princesse condamnait la persécution de France.
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« Il y a beaucoup d’apparence, dit-il, que tous les confessionnaux français seraient rigides pour la reine de Suède, s’il était vrai qu’elle eut répondu au chevalier de Terlon la lettre qu’on fait courir, où elle condamne hautement le procédé de la France convertissante, et surtout lorsqu’elle fait réflexion à la conduite du clergé français contre le chef de l’église. Il y a bien des protestants, qui n’osent croire qu’une reine qui fait profession de la catholicité ait écrit une telle lettre. »
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On pria M. Bayle de placer cette lettre dans son journal, et il l’inséra dans celui du mois de mai(188). La voici(189) :
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« Puisque vous désirez de savoir mes sentiments sur la prétendue extirpation de l’hérésie en France, je suis ravie de vous le dire sur un si grand sujet. Comme je fais profession de ne craindre et de ne flatter personne, je vous avouerai franchement que je ne suis pas fort persuadée du succès de ce grand dessein, et que je ne saurais m’en réjouir comme d’une chose fort avantageuse à notre sainte religion. Au contraire, je prévois bien des préjudices, qu’un procédé si nouveau fera naître partout.

« De bonne foi, êtes-vous bien persuadé de la sincérité de ces nouveaux convertis? Je souhaite qu’ils’ obéissent sincèrement à dieu et à leur roi, mais je crains leur opiniâtreté, et je ne voudrais pas avoir sur mon compte tous les sacrilèges que commettront ces catholiques forcés par des missionnaires qui traitent trop cavalièrement nos saints mystères. Les gens de guerre sont d’étranges apôtres; je les crois plus propres, à tuer, violer, et voler, qu’à persuader. Aussi des relations, desquelles on ne peut douter, nous apprennent qu’ils s’acquittent de leur mission fort à leur mode. J’ai pitié des gens qu’on abandonne à leur discrétion; je plains tant de familles ruinées, tant d’honnêtes gens réduits à l’aumône, et je ne puis regarder ce qui se passe aujourd’hui en France sans en avoir compassion. Je plains ces malheureux d’être nés dans l’erreur, mais il me semble qu’ils en sont plus dignes de pitié que de haine; et comme je ne voudrais pas, pour l’empire du monde, avoir part à leur erreur, je ne voudrais pas aussi être cause de leurs malheurs.

« Je considère aujourd’hui la France comme une malade à qui on coupe bras et jambes pour la guérir d’un mal qu’un peu de patience et de douceur aurait entièrement guéri. Mais je crains fort que ce mal ne s’aigrisse, et qu’il ne se rende enfin incurable; que ce feu caché sous les cendres ne se rallume un jour plus fort que jamais, et que l’hérésie masquée ne devienne plus dangereuse. Rien n’est plus louable que le dessein de convertir les hérétiques et les infidèles, mais la manière dont on s’y prend est fort nouvelle, et puisque Notre Seigneur ne s’est pas, servi de cette méthode pour convertir le monde, elle ne doit pas être la meilleure.

« J’admire et ne comprends pas ce zèle et cette politique qui me passent, et je suis de plus ravie de ne les comprendre pas. Croyez-vous que ce soit à présent le temps de convertir les huguenots, de les rendre bons catholiques dans un siècle où l’on fait des attentats si visibles en France contre le respect et la soumission, qui sont dus à l’église romaine, qui est l’unique et l’inébranlable fondement de notre religion, puisque c’est à elle à qui Notre-Seigneur a fait cette promesse,: que les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle? Cependant, jamais la scandaleuse liberté de l’église gallicane n’a été poussée plus près de la rébellion, qu’elle est à présent. Les dernières propositions signées et publiées par le clergé de France sont telles, qu’elles n’ont donné qu’un trop apparent triomphe à l’hérésie; et je pense que sa surprise doit avoir été sans égale, se voyant peu de temps après persécutée par ceux qui ont sur ce point fondamental de notre religion des dogmes et des sentiments si conformes aux siens.

« Voilà les puissantes raisons qui m’empêchent de me réjouir de cette prétendue extirpation de l’hérésie. L’intérêt de l’église romaine m’est sans doute aussi cher que ma, vie; mais c’est ce même intérêt qui me fait voir avec douleur ce qui se passe et je vous avoue aussi que j’aime assez la France pour plaindre la désolation d’un si beau royaume. Je souhaite de tout mon cœur de me tromper dans mes conjectures, et que tout se termine à la plus grande gloire de Dieu et du roi, votre maître. Je m’assure même que vous ne douterez pas de la sincérité de mes voeux, et que je suis, etc. »

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Dans ce même mois(190) il dit : Nous avons été assurés de bonne part que la reine Christine a écrit la lettre que nous avons insérée ci-dessus. Et dans celui de juin(191) il dit encore : on nous confirme de jour en jour ce que nous avons touché dans le dernier mois, que Christine est le véritable auteur de la lettre qu’on lui attribue contre les persécutions de France. C’est un reste de protestantisme.

Peu de temps après, M. Bayle reçut la lettre suivante:
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« Monsieur,

« Vous ne trouverez pas mauvais, j’espère, que l’on vous donne un petit avis qui pourra dans la suite vous être de quelque utilité, comme vous verrez. Vous êtes un homme d’esprit, et ceux qui lisent vos Nouvelles de la république des lettres, pour peu qu’ils s’y connaissent, avouent que vous en avez parfaitement. Mais, monsieur, ne saurait-on être bel esprit sans offenser les gens, et sans s’attirer des affaires ? et vous qui savez tant de choses, devriez-vous ignorer le respect qu’on doit aux têtes couronnées, et que ce sont des choses sacrées, où l’on ne touche pas sans danger du foudre et du tonnerre? Je vous dis ceci au sujet de la reine de Suède, de qui vous avez pris la liberté de parler bien cavalièrement dans vos nouvelles, à propos d’une lettre qu’on a imprimée sous son nom. Vous en faites mention en quatre endroits; mais le dernier est assurément d’un esprit qui a pris l’essor un peu plus loin qu’il ne fallait.

« Quand au nom illustre de Christine vous auriez du moins ajouté celui de reine vous n’auriez fait que votre devoir. Ne m’allez pas dire que les grands historiens, comme vous, traitent ainsi les plus grands monarques; et qu’ils disent tout court Louis XIV et Jacques II en parlant du roi de France et de celui d’Angleterre. Le nombre de quatorze et de deux porte avec soi quelque distinction, et corrige en quelque manière la liberté de cette expression. Mais qui dirait par exemple, Louis s’est mis en tête de convertir les protestants, avec une mission de dragons, ou Jacques veut par la douceur rétablir, s’il peut, la religion dans son royaume; ce serait une manière de parler bien ridicule. Il ne l’est pas moins, monsieur, de dire comme vous faites dans votre dernier mois de juin, page 726 : On confirme que Christine est le véritable auteur, etc., en parlant d’une des plus illustres reines qu’il y ait eu, et qu’il y aura peut-être jamais dans le monde. Il fallait assurément accompagner ce nom, de quelque titre, non seulement par le respect que vous devez à une si grande princesse en parlant de sa majesté, mais même selon le style des gens qui se piquent de bien écrire.

« Mais ce n’est pas encore ce qu’il y a de plus défectueux dans cet endroit de vos Nouvelles. Ce sont, monsieur, deux ou trois mots avec lesquels vous finissez cet article. C’est un reste, dites-vous, de protestantisme. Vous vous seriez bien passé de dire cela. La passion de faire le bel esprit vous a emporté; mais vous vous êtes trompé, il n’y a point d’esprit là-dedans, il n’y a que de l’insolence. On ne parle point ainsi d’une reine qui fait profession, avec tant de zèle et de bon exemple, d’une religion contraire à celle des protestants, qui a tout sacrifié pour elle, et dont toutes les actions démentent ce que vous dites, qu’il y ait eu sa majesté aucun reste de votre religion. Il ne faut pour s’en convaincre que lire cette même lettre dont vous parlez dans vos Nouvelles, il ne faudrait qu’en lire plusieurs autres qu’elle a encore écrites sur le même sujet. Elle n’est point catholique à la manière de France: elle l’est à la manière de Rome, c’est-à-dire, de saint Pierre et de saint Paul. C’est pourquoi elle est contre ces persécutions, parce qu’effectivement cette manière de convertir les hérétiques n’est pas originaire des apôtres.

« Au reste, tout ce que je vous dis ici est de mon chef, et parce que mon devoir m’oblige de vous le dire, étant un des serviteurs de la reine. Que s’il arrive que sa majesté vienne à lire vos Nouvelles, je ne sais pas ce qu’elle dira ni ce qu’elle fera; mais, monsieur, croyez-moi, de quelque protection dont vous vous vantiez auprès des magistrats de la ville de Rotterdam, cela ne vous sauverait pas du ressentiment d’une si grande princesse, si elle l’avait entrepris(192). Et messieurs les magistrats de Rotterdam sont trop justes et trop raisonnables pour vouloir vous protéger dans une pareille occasion.

« Sa majesté ne désavoue pas la lettre qu’on a imprimée sous son nom, et que vous rapportez dans vos Nouvelles. Il n’y a que le mot de je suis à la fin, qui n’est pas d’elle. Un homme, d’esprit, comme vous, devait bien avoir fait cette réflexion, et l’avoir corrigé. Une reine comme elle ne peut se servir de ce terme qu’avec très peu de personnes, et M. de Terlon n’est pas de ce nombre. Cette seule circonstance vérifie assez que ce n’est pas la reine qui s’est avisée de faire imprimer cette lettre, comme tout le monde sait. Si vous en voulez faire mention dans vos Nouvelles, vous le pouvez; mais point de plaisanterie là-dessus, comme vous avez fait dans le mois d’avril, page 472: profitez seulement de l’avis, et croyez qu’en cela je suis véritablement,

« Monsieur,

« Votre très humble serviteur.

P. S. Si je ne mets pas ici mon nom, c’est seulement parce que cela n’est pas nécessaire, et que ma lettre n’a pas besoin de réponse. Quand il sera temps de me faire connaître à vous, je le ferai; mais c’est à vous de vous corriger, si vous le trouvez à propos. »

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M. Bayle se justifia dans un article des Nouvelles du mois d’août(193) intitulé : Réflexions de l’auteur de ces Nouvelles sur une lettre qui lui a été écrite touchant ce qu’il a dit de la reine de Suède. Voici sa réponse :
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« Celui qui a écrit cette lettre ne se nomme point, et ne marque ni le temps ni le lieu où il l’a écrite, il marque seulement que tout ce qu’il me dit est de son chef, et que son devoir l’y oblige, étant un des serviteurs de la reine. Voyons de quoi il se plaint, et puisqu’il s’agit d’une tête couronnée, ne croyons pas que l’aigreur et la colère qu’il témoigne soit une raison de ne lui pas justifier notre conduite bien tranquillement.

« Il se plaint en premier lieu de ce qu’au nom illustre de Christine je n’ai pas ajouté du moins celui de reine dans mon dernier mois de juin, p. 726. Mais je suis fort assuré que les gens un peu raisonnables ne penseront point que ce soit avoir manqué de respect à cette grande princesse. Elle a rendu son nom si fameux, que mon expression en cet endroit-là ne doit point passer pour équivoque. Nommer les gens par leur nom sans y ajouter quelque titre est pour l’ordinaire une marque ou de mépris ou de familiarité; mais ce n’est pas une règle générale, car il y a des personnes dont le nom seul réveille toutes les idées de leur grande élévation, et alors il est indifférent de leur donner leurs principaux titres, ou de les passer sous silence. On ne gâte rien en les leur donnant, c’est une superfluité tout au plus qui ne nuit point. Si on les supprime, on ne gâte rien non plus; c’est une omission sans conséquence. Les têtes; couronnées sont de ce nombre de personnes, et de là vient qu’on dit plus souvent, dans la conversation et dans l’histoire, François Ier, Charles-Quint, Henri III, Philippe II, que le roi François Ier, l’empereur Charles-Quint, etc. On suppose que le rang où Dieu a élevé ces princes ne souffre pas que le lecteur interprète pour une incivilité la suppression de leurs qualités; ainsi on va au plus court sans scrupule. Je sais bien, comme le remarque l’auteur de la lettre, que le nombre de premier, ajouté au nom de François, porte avec soi quelque distinction; mais cela même fait voir qu’en cas que le seul nom de François renfermât une distinction, il ne serait pas nécessaire d’ajouter, le nombre premier. C’est ainsi qu’on dit tous les jours qu’Alexandre a été disciple d’Aristote, que Soliman s’est saisi de la Hongrie. On n’a que faire ni de dire que le premier était roi de Macédoine, et que le second a été sultan, ni d’ajouter le nombre ordinal qui leur convient. Nos écrivains les plus exacts diraient sans scrupule Constantin, Théodose, Justinien sont les véritables auteurs d’une telle loi. Veut-on un exemple domestique? Qui est-ce qui n’a point dit ou écrit durant la vie du roi de Suède Gustave Adolphe, soit après sa mort, Gustave a fait ceci ou cela? et d’où vient qu’il n’est pas nécessaire en parlant de lui d’ajouter le titre de roi, ni le nombre ordinal qui lui convient dans la suite des rois de Suède? C’est parce qu’il a rendu si fameux le nom de Gustave, qu’il se distingue suffisamment par ce seul nom. Nous voilà dans le cas. La reine de Suède sa fille, a donné un tel éclat au nom de Christine, qu’il suffit de lui donner ce nom-là pour réveiller toutes les idées de sa royauté, de ses qualités et de ses actions. Comme donc ce n’est point manquer de respect pour le père que de le nommer simplement Gustave, ce n’est point en manquer pour la fille que de la nommer simplement Christine; Mais, au contraire, c’est vouloir insinuer qu’ils méritent leur nom par excellence, et qu’il enferme lui seul tout leur éloge. La 2° plainte roule sur ce que j’ai dit que la lettre de cette reine contre les persécutions de France est un reste de protestantisme. On se plaint de cela fort violemment. Mais c’est qu’on n’a pas compris la force de ces paroles. On s’est imaginé que j’ai voulu dire que cette princesse n’avait pas abjuré sincèrement la religion protestante, et c’est à quoi je n’ai pas seulement songé. Il n’est pas nécessaire pour quitter sincèrement une religion de se dépouiller de tout ce qu’on y a appris, et d’embrasser généralement, tout ce qui s’enseigne dans la communion où l’on passe. Je trouverais fort injustes ceux qui tiendraient pour suspecte la conversion d’un catholique romain, qui, après s’être rangé à la communion des protestants, déclarerait qu’en certaines choses l’église romaine lui semble meilleure que la protestante, comme dans le célibat des prêtres, dans le carême, dans les jeûnes du vendredi et du samedi. On aurait raison de croire que ce seraient des restes de catholicisme; mais on pourrait dire cela sans cesser de croire qu’il aurait abjuré de bonne foi son catholicisme, et; embrassé le protestantisme comme la seule religion qui mène au port de salut. C’est donc juger des choses sans les comprendre, que de donner à mon expression le sens qu’on lui donne. Voici le sens qu’on doit lui donner.

« Que si la reine de Suède désapprouve la conduite des convertisseurs de France, c’est en vertu des principes de religion qu’elle avait appris avant son voyage de Rome, et non pas à cause des nouvelles instructions qu’on lui a données en ce pays-là. Ce n’est point à Rome qu’on peut apprendre à blâmer les persécutions. Il est même vrai que l’esprit général du catholicisme est d’exterminer les sectes, car non seulement on a fait à Rome des réjouissances publiques pour ce qui s’est fait en France, non seulement le pape en a fait l’éloge en plein consistoire et par des brefs, mais aussi tous les catholiques de l’Europe y ont donné leur approbation, du moins par leur silence. Comment est-ce donc que la reine de Suède aurait les maximes qu’elle a, si elle ne les avait apportées de son pays? C’est, dit l’auteur de la lettre, qu’elle n’est point catholique à la manière de France, elle l’est à la manière de Rome, c’est-à-dire de saint Pierre et de saint Paul. Mais c’est ce que l’on a appelé restes de protestantisme, et ainsi cet auteur et moi avons réellement la même pensée.

« La dernière chose dont il me blâme, c’est de n’avoir ôté je suis de la lettre que j’ai insérée dans mes Nouvelles, il n’y a que ce mot, dit-il, qui ne soit pas de sa majesté. Une reine comme elle ne peut se servir de ce terme qu’avec très peu de personnes, et M. de Terlon n’est pas de ce nombre. Cette seule circonstance vérifie assez que ce n’est pas la reine qui s’est avisée de faire imprimer cette lettre, comme tout le monde sait. A cela j’ai à répondre que je n’ai pas cru que la bonne foi voulût que je retranchasse cette conclusion je suis, parce qu’en la retranchant je donnais lieu de soupçonner que j’avais écarté de cette lettre une marque de supposition afin de faire trouver plus, vraisemblable au public qu’elle avait été écrite par la reine de Suède. Au reste, il m’est tombé entre les mains la copie d’une lettre où cette princesse témoigne qu’elle est étonnée et fâchée de la publication de l’autre, quoiqu’elle soit encore dans les mêmes sentiments. Les curieux seraient bien aises de voir ici tout au long cette seconde lettre; mais le droit des gens ne souffre pas, que je m’accommode à ce désir. Ce sont deux choses bien différentes d’insérer une pièce fugitive déjà imprimée, et d’insérer un écrit non imprimé. Il faut, pour de simples manuscrits, ou attendre le consentement de ceux qui y ont quelque droit, ou avoir lieu de supposer qu’ils ne se soucient pas de ce que l’on en fera. »

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L’inconnu ne fut pas entièrement satisfait de la réponse de M. Bayle; il lui écrivit encore cette lettre.
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« Monsieur,

« La reine a vu la réponse que vous avez faite à ma lettre, et il faut vous rendre justice d’un côté, si vous avez eu tort de l’autre. Sa majesté ne trouve pas que ce soit manquer au respect qu’on lui doit, que de ne l’appeler simplement que du nom de Christine. Elle a rendu en effet ce nom si illustre, qu’il n’a plus besoin d’aucune autre distinction; et tous les titres les plus nobles et les plus augustes dont on pourrait l’accompagner ne sauraient rien ajouter à l’éclat qu’il s’est déjà acquis dans le monde. J’avais cru que ce n’était pas bien parler que de traiter ainsi un prince pendant qu’il vivait; mais je me suis abusé, et ceux, qui sont du rang et aussi pleins de gloire que Christine, ont des règles à part, et n’ont besoin que de leur nom pour répandre dans l’esprit des gens ce respect et cette vénération, que les titres des autres impriment. Vous l’emportez sur cela, monsieur, et je me rends.

« Mais il n’en est pas de même du mot de protestantisme, qui vous est échappé un peu mal à propos, et où vous employez toute la finesse de votre esprit pour vous justifier. Il faut suivre mon exemple, et confesser que vous avez tort. La reine, qui pour tout le reste est assez contente de vos excuses, ne l’est point du tout en cet endroit de vos justifications : ce n’est pas devant un esprit comme le sien qu’il faut chercher des faux-fuyants. Quand on a commis quelque faute auprès d’elle, le plus court et le plus sûr est de l’avouer; et, en tout cas, votre esprit ingénieux comme il est, devait vous avoir suggéré quelque chose de plus digne de sa majesté que les raisons que vous avez apportées pour vous justifier. Ce n’est pas qu’elle se mette en peine de tout ce que vous sauriez dire d’elle. Une reine comme elle ne peut que mépriser également les louanges et les blasphèmes de certaines gens mais elle est née pour rendre justice, et vous pourriez vous vanter d’être le seul au monde qui l’eût offensée impunément, si vous n’aviez pas pris le parti que vous avez pris, qui est celui de la justification. Mais il faut achever, monsieur, et vous dédire entièrement et nettement, si vous voulez, qu’on soit tout à fait satisfait de vous. La reine veut du moins que vous sachiez et toute la terre avec vous, qu’elle ne doit rien à la religion des protestants, et, que si Dieu permit qu’elle y naquit, elle y renonça depuis qu’elle eut atteint l’âge de raison, et sans aucun retour; que la religion catholique lui parut dès ce temps-là l’unique et la véritable; et que c’est sur les saintes maximes, de celle-ci, et non pas sur celles des protestants que sa majesté a condamné dans sa lettre les manières dont on en use en France pour convertir les huguenots, et le pape a rendu à cette lettre la justice qu’elle méritait.

« Vous n’avez pas raison de dire, comme vous le faites, que dans celle que je vous ai écrite on vous traite avec un peu trop d’aigreur et de colère; car je crois que vous m’avez quelque obligation, et que vous pourriez avoir bien plus sujet de vous plaindre, si je ne vous avais pas écrit. Et afin que vous le sachiez, je vous donne avis que je suis un des moindres serviteurs de la reine, et qu’il y a dans ce pays nombre de personnes qui font gloire d’être dans les intérêts de sa majesté, et qui sont gens à vous parler bien d’un autre ton que moi, si vous ne vous corrigez pas à l’avenir.

« Je ne vous ai rien dit du mot de fameuse dont vous vous êtes encore servi en parlant de la reine(194), et qui n’a pas plu à sa majesté; je sais que ce mot n’a pas tout a fait la même signification dans notre langue que dans le latin et dans l’italien, et que nous le prenons plus souvent en bonne qu’en mauvaise part; mais il faut, sur toutes choses, éviter ces ambiguïtés en parlant des têtes couronnées, au sujet desquelles vous n’ignorez pas qu’on a dit qu’on ne devait employer que des paroles d’or et de soie; et surtout à l’égard d’une reine comme celle dont nous parlons, qu’on peut dire hardiment et sans crainte d’offenser les autres, qu’elle n’a point d’égale, je dis même pour le rang; car les autres reines, à proprement parler, ne sont que les premières sujettes de leurs maris ou de leurs fils; mais la grande Christine est reine d’une manière si noble et si relevée, qu’elle ne connaît que Dieu au-dessus d’elle.

« Voilà, monsieur, ce que j’avais encore à vous dire, et la réponse que je puis faire à la vôtre. J’espère que vous continuerez de profiter de mes avis, et le temps vous pourra faire voir que je suis plus que vous ne pouvez croire,

« Monsieur,

« Votre très humble serviteur.

P. S. Au reste, vous parlez dans vos Nouvelles du mois d’août de la copie d’une seconde lettre de la reine, qui vous est tombée entre les mains, et que vous faites difficulté de mettre au jour. Sa majesté serait assez curieuse de voir cette lettre, et vous lui feriez plaisir de la lui envoyer. Vous pourriez même prendre de là occasion de lui écrire. Cet avis est à suivre, et vous pourrait être de quelque utilité: ne le négligez pas. Mais j’ai à vous avertir, en cas que vous en profitiez, qu’il ne faut point vous servir du titre de sérénissime avec la reine; il est un peu trop commun pour elle, et sa majesté n’en veut point du tout. Vous mettrez simplement au-dessus de votre lettre: A sa majesté la reine Christine, à Rome. »

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M. Bayle profita des ouverture qu’on lui donnait, et il écrivit à la reine Christine le 14 de novembre la lettre qui suit:
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« Madame,

« Je ne prendrais pas la hardiesse d’écrire aujourd’hui à votre majesté si une personne qui a l’honneur d’être à son service ne m’eût conseillé de le faire, et de lui envoyer une copie d’une lettre qui m’est tombée entre les mains. J’ai cru, madame, qu’un conseil comme celui-là justifierait ma témérité, et que je devais profiter de cette occasion de témoigner à la plus illustre reine du monde mon très profond respect. Je ne sais pas le nom de celui qui me procure ce glorieux avantage; il n’a pas trouvé à propos de se faire connaître à moi que par le titre d’un des serviteurs de votre majesté; et il faut lui rendre ce témoignage, qu’il répond par son zèle pour vos intérêts à la qualité qu’il se donne.

« C’est de lui que j’ai appris qu’il y avait certaines choses dans les Nouvelles de la République des Lettres qui ne paraissent pas conformes au respect que tout le monde doit à votre majesté, non seulement à cause de ses qualités héroïques et extraordinaires, mais aussi à cause du rang sublime où Dieu l’a fait naître. Comme je me sentais innocent, je me sentis saisi d’une surprise que je ne saurais exprimer, et en même temps d’une douleur accablante, lorsque, je vis qu’on interprétait mes paroles d’une manière si opposée à mes véritables intentions, et à tout ce que le sens commun doit inspirer à toute personne raisonnable; car, madame, y a-t-il un homme qui ait tant soit peu de lumière et de raison qui ne sache la gloire presque infinie qui environne votre majesté, et les hommages respectueux que toute la terre lui doit? et quand on est capable d’oublier son devoir à cet égard, quelle honte ne doit on pas se faire à soi-même! Je puis protester à votre majesté, madame, que depuis que je sais lire, je sais qu’elle est l’admiration de tout l’univers, et qu’il n’y a point d’homme de lettres qui soit plus pénétré et plus rempli des justes éloges que les savants lui ont donnés. Je puis dire que je sais encore par coeur tous les endroits de l’Alaric(195) qui regardent votre majesté, dont l’auguste nom brille de toutes parts. Ainsi, je n’avais garde de rien dire ni de rien penser que je crusse contraire à ce qui est dû à une si grande reine. Ma douleur fut donc très grande quand je sus que des personnes qui ont l’honneur d’être au service de votre majesté, madame, me trouvaient coupable. J’ai aussitôt travaillé à ma justification, et j’apprends, madame, qu’à peu de chose près, votre majesté s’est déclarée pour mon apologie. C’est ma plus grande consolation et je suis très assuré qu’il ne me sera pas plus difficile de faire voir en tout mon innocence, quand il plaira à votre majesté, madame, de me faire savoir ses ordres.

« La seconde lettre, que j’ai reçue sur ce sujet, me marque une chose que votre majesté veut que je rende publique. C’est qu’elle renonça à la religion de sa naissance dès qu’elle eut l’âge de raison. Si votre Majesté me l’ordonne je publierai encore ce nouvel éclaircissement; mais j’ai cru, que puisque je me donnais l’honneur, par le conseil d’un de vos ministres d’envoyer à votre majesté la, copie d’une lettre, et en même temps de lui rendre mes hommages les plus humbles, je devais attendre ce qu’il lui plaira de me faire commander. Je supplie très humblement, votre majesté de me pardonner tout qui me peut être échappé qui a donné sujet de mal juger de mes intentions, et je lui proteste le plus sincèrement du monde, que ma plus forte passion est de témoigner à toute la terre l’admiration, la vénération et la soumission profonde avec quoi je suis, etc. »

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La reine lui fit cette réponse le 14 décembre 1686.
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« Monsieur Bayle, j’ai reçu vos excuses; et j’ai bien voulu vous témoigner par la présente que j’en suis satisfaite. Je sais gré au zèle de celui qui vous a donné occasion de m’écrire, car je suis ravie de vous connaître. Vous témoignez tant de respect et d’affection pour moi que je vous pardonne de bon coeur, et sachez que rien ne m’avait choqué que ce reste de protestantisme dont vous m’accusiez. C’est sur ce sujet que j’ai beaucoup de délicatesse, parce qu’on ne peut m’en soupçonner sans offenser ma gloire, et m’outrager sensiblement. Même, vous feriez bien d’instruire le public de votre erreur et de votre repentir. C’est ce qui vous reste à faire pour mériter que je sois entièrement satisfaite de vous.

« Pour la lettre que vous m’avez envoyée, elle est de moi sans doute, et puisque vous dites qu’elle est imprimée, vous me ferez plaisir de m’en envoyer des exemplaires. Comme je ne crains rien en France, je ne crains aussi rien à Rome. Mon bien, mon rang, et ma vie même, sont dévoués au service de l’Église; mais je ne flatte personne, et ne dirai jamais que la vérité. Je suis obligée à ceux qui ont voulu publier ma lettre, car je ne déguise pas mes sentiments. Ils sont, grâce à Dieu, trop nobles et trop dignes pour être désavoués. Toutefois, il n’est pas vrai que cette lettre est écrite à aucun de mes ministres. Comme j’ai des envieux et des ennemis, j’ai aussi des amis et des serviteurs partout, et j’en ai peut-être en France, malgré la cour, autant qu’en lieu du monde. Voilà la pure vérité; c’est sur quoi vous pouvez vous régler.

« Mais vous ne serez pas quitte à si bon marché que vous le croyez. Je veux vous imposer une pénitence, qui est, qu’à l’avenir vous preniez le soin de m’envoyer des livres de tout ce qu’il y aura de curieux en latin, et en français, espagnol, ou italien, et, en quelque matière et science que ce soit, pourvu qu’ils soient dignes d’être vus. Je n’excepte pas même les romans, ni les satires; et surtout s’il y a des ouvrages de chimie, je vous prie de m’en faire part au plus tôt. N’oubliez pas aussi de m’envoyer votre journal. Je fournirai à la dépense que vous ferez. Il suffit que vous m’envoyiez le compte. Ce sera me rendre le plus agréable et important service que je puisse recevoir. Dieu vous prospère.

« Christine Alexandre. »

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1687.

Il ne restait à M. Bayle, que d’instruire le public de son erreur et de son repentir, pour mériter que cette princesse fût entièrement satisfaite: c’est ce qu’il fit à la tête de ses Nouvelles du mois de janvier 1687.
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« Nous avons appris avec une satisfaction incroyable, dit-il, que la Reine de Suède ayant vu l’article 9 du journal d’août 1686, a eu la bonté d’agréer l’éclaircissement que nous y avons donné. Proprement il n’y avait que ces paroles restes de protestantisme, qui eussent eu le malheur de lui déplaire; car comme elle a beaucoup de délicatesse sur ce sujet, et qu’elle veut que toute la terre sache qu’après avoir bien examiné les religions elle n’a trouvé que la catholique romaine de véritable, et qu’elle l’a embrassée sincèrement, c’est offenser sa gloire que de donner lieu aux moindres soupçons contre sa sincérité. C’est pourquoi nous sommes très marri d’avoir employé une expression que l’on a prise en un sens différent de celui où nous l’entendions, et nous nous fussions bien gardé de nous en servir si nous eussions prévu cela; car outre le respect que nous devons avec tout le monde à une si grande Reine, qui a été l’admiration de tout l’univers dès ses premières années, nous entrons avec ardeur dans l’engagement particulier qu’ont les personnes de lettres à lui rendre leurs hommages, à cause, de l’honneur qu’elle a fait aux sciences d’en vouloir connaître à fond toutes les beautés, et de les protéger d’une façon éclatante. »
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C’est ainsi que M. Bayle sortit avec honneur de cette affaire, et qu’il sut non seulement apaiser une reine irritée, mais encore s’attirer des marques de sa bienveillance. Elle eut bientôt le déplaisir d’apprendre qu’il n’était point en état de satisfaire à la pénitence qu’elle avait bien voulu lui imposer. Il succomba sous le poids d’un travail trop opiniâtre. Outre ses leçons publiques et particulières, il était occupé de son journal, occupation qui seule demanderait le travail de plusieurs hommes. La composition du Commentaire philosophique acheva d’épuiser ses forces. Le 16 de février 1687, il fut attaqué d’une fièvre qui ne lui permit pas d’achever les Nouvelles de ce mois-là. Cependant, comme il espérait que cette indisposition n’aurait point de suites, il publia au revers du titre: « qu’un mal d’œil, et une assez petite fièvre qui l’avait quitté plusieurs fois et qui était revenue aussitôt qu’il avait voulu recommencer son travail, l’obligeaient enfin à publier incomplètes les Nouvelles de, ce mois, et à avertir aussi le public que celles de mars paraîtraient bientôt. » Mais sa fièvre, accompagnée de maux de tête, augmenta de telle sorte, qu’il fut obligé de renoncer tout à fait à ce travail. Il engagea M. de Bauval à continuer cet ouvrage, et M. de Bauval commença cette continuation, qui s’imprimait à Rotterdam chez le sieur Leers, par le mois de septembre 1687, sous le titre d’Histoire des ouvrages des savants.
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« Dès le mois d’avril dernier, dit-il dans la préface, l’auteur de la République des lettres ayant été attaqué de quelques indispositions et de quelques maux de tête, que M. de Balzac appellerait les tranchées de ses belles productions, me fit proposer de continuer son travail, auquel il était obligé de renoncer. J’avoue que, flatté par la gloire qu’il eût jeté les yeux sur moi, j’acceptai le parti sans faire toutes les réflexions que méritait l’entreprise. Je crus que son choix me tiendrait lieu de mérite et d’excuse auprès du public et je me suis déterminé à donner quelques essais. Puisque je suis entré dans ce détail, ajoute-t-il, l’on voudra savoir aussi sans doute pourquoi je n’ai pas continué sous le même titre de M. Bayle. Il est vrai que cela eût été plus naturel: mais mes engagements particuliers pour Rotterdam, l’abondance des meilleurs livres qui se trouvent chez M. Leers, et quelques autres raisons dont il n’est pas nécessaire de s’expliquer, m’ont fait préférer le changement. Après tout j’ai cru qu’il était bon, de traiter le public comme ces personnes affligées par la perte d’une personne chérie, qu’il ne faut jamais ramener dans les lieux qui peuvent rappeler le souvenir et réveiller les idées de l’objet qui cause leur tristesse. On aurait toujours cherché dans les Nouvelles de la république des Lettres l’illustre auteur qui leur a donné la naissance, et le même titre mal soutenu n’aurait servi qu’à redoubler les regrets d’avoir perdu un homme inimitable. »
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Cependant le sieur Desbordes, qui avait imprimé les Nouvelles de la république des lettres, les fit continuer par M. de Larroque et par quelques autres personnes, jusqu’au mois d’août de la même année; et M. Barin, ministre français, y travailla seul depuis le mois de septembre jusqu’au mois d’avril 1689.

Nous avons vu le soin que M. Bayle avait pris pour n’être pas cru l’auteur du Commentaire, philosophique. Il tâchait de dépayser même ses amis. « Ces messieurs de Londres, disait-il à M. Lenfant(196), ont une étrange démangeaison d’imprimer. On leur attribue un Commentaire philosophique sur les paroles de saint Luc, Contrains-les d’entrer, qui, en faisant semblant de combattre les persécutions papistiques, va à établir la tolérance des sociniens. » Il feignait que ce Commentaire venait de Londres, parce que quelques ministres réfugiés, qui y étaient alors, passaient pour être grands tolérants, et s’étaient même rendus suspects de socinianisme. On ne laissa pas de le soupçonner d’en être l’auteur. Pour arrêter ce soupçon, il fit publier au revers du titre des Nouvelles du mois d’avril 1687(197), que « quelques personnes mal intentionnées pour l’auteur de là Critique générale du sieur Maimbourg, ayant affecté de lui attribuer le Commentaire philosophique sur Contrains-les d’entrer, il s’était cru obligé de se plaindre de ce mauvais office, et de déclarer qu’il regarderait comme des persécuteurs à son égard, ceux qui continueraient à débiter une conjecture aussi opposée que celle-là à toutes les règles de la critique. Il vaudrait autant, ajoutait-il, attribuer à Balzac les lettres de Voiture, et à Blondel celles de Baudius. »

Le Commentaire philosophique ne plut point à M. Jurieu. Comment aurait-il pu goûter un ouvrage où la douceur, la modération, où pour tout dire en un mot, la tolérance, était si fortement établie? Il entreprit de le réfuter, et intitula sa réponse, Des droits des deux souverains en matière de religion, la conscience et le prince; pour détruire le dogme de l’indifférence des religions et de la tolérance universelle, contre un livre intitulé Commentaire philosophique sur ces paroles de la parabole, Contrains-les d’entrer. Il débute(198) en se représentant comme un nouvel écrivain que l’autorité d’un ami et son propre chagrin contre ce livre allaient ériger en auteur malgré la nature et malgré lui. Il dit ensuite à son ami ce qu’il pense de ce livre; c’est qu’il est original et non pas copie, qu’il est né français et non pas anglais. Il ajoute qu’il n’est pas d’un seul auteur. « Cela paraît, dit-il, un ouvrage de cabale, et une conspiration contre la vérité. Il n’est rien de plus inégal que le style. Dans la première partie il est clair et assez fort et il y a des endroits dans la seconde où l’on trouve des embarras et des obscurités qui ne paraissent point du génie qui parlait auparavant. Le prétendu traducteur affecte de se servir quelquefois de vieux mots français et qui ne sont plus du bel usage; mais je trouve la fraude un peu grossière, car d’ailleurs il paraît savoir assez de français pour écrire plus correctement. » Mais, dans l’avis au lecteur il dit sans détour que les auteurs de ce Commentaire philosophique sont des théologiens français et par conséquent réfugiés. Lorsque M. Jurieu voulut ensuite faire un crime à M. Bayle d’avoir composé cet ouvrage, M. Bayle le rappela toujours à la déclaration qu’il fait ici, que c’est l’ouvrage de quelques théologiens français. Voici comment il tâche d’adoucir ce faux jugement dans un écrit satirique publié en 1691, contre plusieurs théologiens français, et particulièrement contre M. Bayle, « L’année suivante de notre dispersion, dit-il(199), parut un méchant livre intitulé le Commentaire philosophique, où cette pernicieuse doctrine de l’indifférence des religions et des dogmes dans la religion chrétienne est établie avec une témérité et une hardiesse qui va jusqu’à l’insolence. Je puis dire que ce livre me navra et me frappa jusqu’au vif. On devinait assez, par la neuvième lettre du 3e tome de la Critique générale où en était la source. Mais le style et plusieurs autres circonstances faisaient comprendre que c’était un ouvrages de cabale, et qui paraissait publié de concert, par plusieurs personnes. »

M. Bayle avait fini la troisième partie du commentaire philosophique, et l’avait donnée à l’imprimeur avant de tomber malade. L’impression en fut achevée avant la fin de février; mais il n’en reçut des exemplaires que le 20 de juin. Elle est intitulée : Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ, Contrains-les d’entrer, troisième partie, contenant la réfutation de l’apologie que saint Augustin a faite des convertisseurs à contrainte. A Cantorbéry, chez Thomas Litwel, 1687. On y réfute deux lettres de saint Augustin : l’une écrite à un évêque donatiste nommé Vincent, qui avait témoigné à ce père combien il était surpris de son inconstance, en ce qu’ayant cru autrefois qu’il ne fallait point employer l’autorité des puissances séculières contre les hérétiques, mais seulement la parole de Dieu et les raisons, il soutenait alors tout le contraire, et l’autre, adressée à Boniface, qui exerçait la charge de tribun dans l’Afrique, où saint Augustin prétend qu’on peut employer le bras séculier pour détruire les hérétiques. L’archevêque de Paris avait fait imprimer ces deux lettres, en 1685, précédées d’une longue préface intitulée: Conformité de la conduite de l’église de France pour ramener les protestants, avec celle de l’église d’Afrique pour ramener les donatistes à l’église catholique. C’est aussi le titre de tout le livre. M. Bayle avait réfuté quelques endroits de cette préface dans son discours préliminaire. Il ne se borna pas ici aux deux lettres dont je viens de parler; il répondit aussi à ce que saint Augustin avait dit sur cette matière, dans quelques autres lettres.

Dès qu’il eut vu la réponse de M. Jurieu, il écrivit une lettre à son libraire, datée de Londres, le 20/30 de mai 1687. « Si vous avez, lui dit-il, encore du temps pour cela (et il n’importe que vous ayez déjà vendu quelques exemplaires), je vous prie, monsieur, de publier ce qui suit à la tête de la 3e partie. » Il dit ensuite qu’il vient de lire le traité Des droits des deux souverains, etc., contre un livre intitulé Commentaire philosophique, etc., et qu’il l’a trouvé une fausse et très faible attaque de ce commentaire.
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« L’auteur, ajoute-t-il, avoue dès l’entrée que, malgré lui et la nature, son chagrin et la volonté d’un de ses amis le vont ériger en auteur. C’est avoir peu de jugement que d’avouer une telle chose. Le chagrin ne doit pas entrer dans la composition d’un ouvrage… Son ouvrage est vicieux dans les endroits qui devraient être le plus essentiellement solides, puisqu’il ne roule que sur une fausse position de l’état de la question et qu’il s’y bat contre un fantôme, je veux dire contre une opinion qu’il m’impute faussement. Il se tue de prouver que l’on pèche et que l’on offense Dieu très souvent en agissant selon les lumières de la conscience. Qui lui nie cela? Ne l’ai-je pas dit très clairement en plus d’un lieu? Il m’accuse aussi d’introduire l’indifférence des religions, et au contraire, il n’y eut jamais de doctrine plus opposée à cela que celle qui établit qu’il faut toujours se conduire selon sa conscience. Pareilles illusions règnent dans l’endroit où il parle de la puissance législatrice du souverain en matière de religion. Pour les citations de l’Écriture, elles sont fort fréquentes dans son livre, mais la plupart mal entendues et à la saint Augustin. En un mot, cet auteur s’est ingéré dans les choses qu’il n’a point vues, et a continuellement commis le sophisme de ne point prouver ce qu’il fallait. »
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L’indisposition de M. Bayle continuant toujours, il forma le dessein de changer d’air, et d’aller prendre les eaux d’Aix-la-Chapelle. Il partit de Rotterdam le 8 d’août et alla à Clèves, où il arriva le 13 du même mois. Le lendemain il alla loger chez M. Ferrand, ministre du château de Clèves, et y demeura jusqu’au 15 de septembre qu’il passa à Bois-le-Duc, et de là à Aix-la-Chapelle accompagné de M. Piélat ministre de Rotterdam, et M. de Farjon, ministre de Vaals. Il revint à Rotterdam le 18 d’octobre; mais il fut obligé de se reposer encore quelques mois, comme il le marque à M. Constant, dans une lettre du 22 de mars 1688. « Il y a plus de 13 mois, dit-il(200), que je tombai malade. Depuis ce temps-là, je n’ai fait que traîner et languir, et je commence seulement à ce retour de printemps à pouvoir reprendre un peu d’exercice littéraire. A mon retour d’Aix-la-Chapelle, où j’avais été boire les eaux, je trouvai ici M. votre fils... mais malheureusement pour moi j’étais quasi hors d’état encore, de parler beaucoup, sans exciter ma petite fièvre lente; ce qui a été ma continuelle persécution durant ma maladie, pour peu que je me mêlasse de conversation, j’empirais mon mal. » Il s’explique plus particulièrement dans sa lettre à M. Lenfant du 20 de juillet.
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« Vous me faites bien de l’honneur, dit-il(201), de vous souvenir comme vous faites, d’un homme quasi mort au monde, et effacé de la mémoire des vivants… J’ai fait un voyage à Clèves, un autre à Aix; et à mon retour ici, je me suis plongé tout l’hiver dans un quiétisme le plus grand du monde, ne lisant ni n’écrivant pas une panse d’a. Enfin, quand j’ai cru m’être assez reposé, je n’ai repris le travail, que, pour mes leçons de philosophie, d’abord publiques, et puis aussi particulières ; et à l’égard du reste, j’ai gardé et je garde encore une pleine et parfaite oisiveté… Je ne me suis pas encore remis à lire; je ne parcours pas même les journaux; et, de peur que je ne me sente tenté de rompre le doux charme de la paresse, je vais rarement chez les libraires; ainsi je ne sais point ce qui se passe de nouveau chez eux. Le hasard fait quelquefois que j’entends dire qu’il court tel et tel livre. »
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Tous les gens de lettres avaient été affligés de la maladie de M. Bayle: ils furent ravis d’apprendre son rétablissement. M. du Tot de Ferrare, conseiller au parlement de Rouen, homme de beaucoup de mérite, et très versé dans le style lapidaire(202), en témoigna sa joie par une belle inscription:

In
Doctissimi Bailii
Sanitatem restitutam
SOTERIA.
Etc…

1688.

M. Bayle avait songé à quitter Rotterdam. La mort de M. Paets et l’humeur violente de M. Jurieu l’en avaient dégoûté. Il pria le célèbre M. Abbadie, qui, était alors à Berlin, de lui procurer un établissement dans cette ville. Il savait que l’électeur de Brandebourg protégeait généreusement les Français réfugiés: d’ailleurs il avait plusieurs amis à Berlin. M. Abbadie s’adressa à madame la maréchale de Schomberg, qui, connaissant le mérite de M. Bayle répondit qu’elle était charmée du dessein qu’il avait de venir à Berlin, et promit d’engager M. de Schomberg à en parler à l’électeur. Mais ce grand prince tomba malade dans ce temps-là, et sa mort(203) empêcha les effets de la bonne volonté de madame de Schomberg.

M. Bayle fit publier au revers du titre des Nouvelles de la république des lettres du mois d’octobre 1687, et avertissement sous le nom du libraire: « Nous avons reçu une lettre datée de Londres, par laquelle on nous donne avis que Jean Fox de Bruggs est le véritable nom par anagramme de l’auteur du Commentaire philosophique, et qu’il nous donnera bientôt occasion de parler de la réponse qu’il fait imprimer au traité Des droits des deux souverains. » C’était pour préparer le public à voir bientôt une suite du Commentaire philosophique. Elle parut, en effet, sous ce titre: Supplément du Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ, Contrains les d’entrer, où entre autres choses l’on achève de ruiner la seule échappatoire qui restait aux adversaires, en démontrant le droit égal des hérétiques pour persécuter à celui des orthodoxes. On parle aussi de la nature et origine des erreurs. A Hambourg, pour Thomas Litwel, 1683. Dans une longue préface, l’auteur dit qu’il y avait un livre intitulé Le vrai système de l’Église, etc.(204), où l’on combattait son sentiment sur la tolérance et les droits de la conscience, et que le livre Des droits des deux souverains n’était pas le coup d’essai d’un jeune auteur, mais l’ouvrage d’un homme qui s’était fait souvent imprimer: il avait résolu de leur répondre, et de diviser son livre en trois parties : la 1ère pour quelques suppléments qui lui paraissaient fort propres à réduire tout à fait au silence les contraignants; la 2° pour répondre à trois chapitres du Vrai système de l’Église où l’on soutenait un sentiment différent du sien, et à toutes les objections de l’auteur Des droits des deux souverains, et tout ce qu’il avait dit directement pour son opinion. Il ajoute qu’il avait pressé avec tant d’ardeur l’exécution de ce projet, qu’il en était venu à bout avant la fin de décembre l 687, et qu’on avait envoyé le manuscrit à l’imprimeur: mais que s’étant ensuite aperçu que cet ouvrage serait trop gros, il avait cru devoir supprimer les deux dernières parties: qu’ainsi « il avait fait savoir au libraire d’arrêter l’impression, et qu’il s’était rencontré heureusement qu’on n’en était pas encore venu jusqu’à ce qu’il avait dit sur l’état d’Angleterre, sur les lois pénales, la suppression du test, etc., choses qui n’étaient pas de saison, vu le train où les affaires semblaient tendre. » Il allègue plusieurs raisons de cette prolixité et entre autres celle-ci:
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« Elle est venue en partie, dit-il, de ce que ceux qui ont traduit mon anglais n’ont pu, disent-ils, ôter à l’ouvrage l’air du pays natal sans se servir d’un style diffus, outre qu’ils se sont divertis à y mêler bien des choses, tantôt dépendantes d’un système, tantôt d’un autre; d’imiter ici la manière de penser de certains auteurs, et non pas leur style; là le style de quelques autres, et non leur manière de penser; et de faire ainsi plusieurs disparates, qui font, disent-ils, que les lecteurs ont donné mon Commentaire à bien des gens différents: sans s’approcher ni d’eux ni de moi dont le nom n’était couvert que sous un anagramme tant soit peu licencieux, et ils se font un divertissement de se déguiser bien, et de donner le change aux chercheurs des pères d’un livre anonyme ou pseudonyme. »
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Le reste de la préface est employé à faire voir par un passage du Vrai système de l’Église que son sentiment est le même que celui de cet auteur, et par conséquent qu’il est orthodoxe: qu’ainsi c’est à cet auteur à se répondre à lui même et à répondre à l’auteur Des droits des deus souverains. C’est ainsi que M. Bayle mettait Jurieu, auteur de ces deux livres, en contradiction avec lui-même. Il ajoute ensuite quelques réflexions qui tendent à confirmer ce qu’il a dit dans ce Supplément.

Le sieur Leers imprimait alors le Dictionnaire de M. Furetière, mais l’auteur étant mort pendant que cet ouvrage était sous presse, ce libraire pria M. Bayle d’y faire une Préface. C’est un excellent morceau.

Suite de la Vie de Bayle.

 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
NOTES

Note_70 Cinquième édition se rapporte au Dictionnaire de Bayle; car en 1740 ce n’était que la seconde édition que l’on donnait de la Vie de Bayle. V. ci-dessus, l’Avertissement de l’édition de 1740.

Note_71 Le 29 de juin 1660.

Note_72 Le 12 de février.

Note_73 Le 9 de septembre.

Note_74 Le 29 de mai 1668.

Note_75 Voyez l’article Ariège (tom. II)

Note_76 Le 28 de septembre.

Note_77 Le 5 de novembre.

Note_78 Réflexions sur un imprimé qui a pour titre, Jugement du public... sur le Dictionnaire critique, § XIX, p. 8. ( V. tom. XV du Dictionnaire)

Note_79 Le 19 de février.

Note_80 Le 19 de mars.

Note_81 Bayle en marque sa reconnaissance dans une lettre qu’il écrivit à M. Pinson, en 1693.] On venait de publier ces paroles dans le Ménagiana : M. Bayle est fils d’un ministre. M. l’évêque de Rieux, qui, avait contribué à sa conversion, le fit étudier à Toulouse à ses dépens; mais après ses études il rentra dans la secte qu’il avait quittée. Ces expressions parurent trop générales à M. Bayle. Il s’en plaignit à M. Pinson :
.

« La manière, dit-il*, dont M. Ménage a parlé de moi, est un peu trop vague, et propre à faire naître de fausses idées : chacun s’imaginera que j’ai fait toutes mes études sous les auspices, et par la libéralité de M. l’évêque de Rieux; voici ce qui en est. Ayant fait mes études de grammaire, de latin et de rhétorique, ou chez mon père, ou à l’académie de Puylaurens, je commençai ma philosophie à la même académie, et poussai seulement cette étude pendant quatre ou cinq mois, après quoi j’allai à Toulouse, tout plein de doutes sur ma religion par des lectures de livres de controverse. Je me trouvai logé avec un prêtre qui, disputant avec moi, ne fit qu’augmenter mes doutes et après tout me persuader que j’étais dans une mauvaise religion. J’en sortis, et je continuai ma philosophie dans le collège des jésuites de Toulouse. M. l’évêque de Rieux, dans le diocèse duquel j’étais né, ayant su mon changement et l’indignation de ma famille contre moi, et d’ailleurs que j’étais studieux et de bonnes mœurs, et de quelque sorte d’esprit, m’honora de sa protection, et me donna de quoi payer ma pension ne recevant rien de chez moi, à cause de l’indignation de mon père. J’achevai ainsi ma philosophie, c’est-à-dire que je demeurai à Toulouse pendant dix-huit mois; après quoi les premières impressions de l’éducation ayant regagné le dessus, je me crus obligé de rentrer dans la religion où j’étais né, et m’en allai à Genève, où je continuai mes études. Je ne dis pas cela pour avoir honte des bienfaits de ce grand prélat: j’en conserve avec respect, et avec beaucoup de reconnaissance le souvenir; mais enfin on se doit à soi-même et à son prochain le soin d’empêcher qu’on ne se fasse des idées fausses, outrées et hyperboliques des choses, etc. ».

* Cette lettre n’a point été imprimée. Non seulement Des Maizeaux ne l’avait pas comprise dans son édition de 1729 des Lettres de Bayle. Elle n’est point dans l’édition des Oeuvres diverses.
.
Note_82 Qui tenait l’enfant Jésus entre ses bras.

Note_83 Cette lettre est datée du 15 avril 1670, j’en ai l’original entre les mains. La suscription est: A M. Bayle fils, ministre du Carla, au Carla.

[Cette lettre n’est ni dans les éditions de 1714 et de 1729 des Lettres, ni dans les éditions de 1727 et 1737, des Oeuvres diverses.

Note_84 Virgile, Géorgiques, livre I, vers 500 et 501.

Note_85 Voyez la Critique générale de l’Histoire du calvinisme, lettre XI, § 8, et dans le Dictionnaire critique, les articles de Calvin, tome IV, et Luther, tom. IX, où l’on fait l’apologie de ces réformateurs.

Note_86 Voyez la Critique générale, etc., lettre IX.

Note_87 Ces paroles ne sont pas de saint Paul, mais de Jésus-Christ. Évang. de saint Math., ch. VI, vs. 33.

Note_88 Le 19 d’août.

Note_89 Le 21 d’août.

Note_90 M. Bayle, se trouvant obligé dans la suite de réfuter les calomnies qu’on avait publiées à ce sujet de son séjour à Toulouse et de ses études chez les jésuites, a fait l’histoire de son changement de religion, et de son retour à l’église réformée:
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« Ce qu’il y a de vrai, dit il *, est que M. Bayle, pendant qu’il faisait sa philosophie dans l’académie de Puylaurens, ne se borna pas tellement à la lecture de ses cahiers, qu’il ne lût aussi quelques livres de controverse, non pas dans l’esprit qu’on fait ordinairement, c’est-à-dire pour se confirmer dans les opinions préconçues, mais pour examiner, selon le grand principe des protestants, si la doctrine que l’on a sucée avec le lait est vraie ou fausse: ce qui demande qu’on entende les deux parties. C’est pourquoi il fut curieux de voir dans leurs propres livres les raisons des catholiques romains. Il trouva des objections si spécieuses contre le dogme qui ne reconnaît sur la terre aucun juge parlant, aux décisions duquel les particuliers soient obligés de se soumettre, quand il arrive des disputes sur le fait de la’ religion, que, ne pouvant se répondre à lui-même quand il lisait ces objections, et moins encore défendre ses principes contre quelques subtils controversistes avec lesquels il disputa à Toulouse, il se crut schismatique, et hors de la voie du salut, et obligé de se réunir au gros de l’arbre, dont il regarda les communions protestantes comme des branches retranchées. S’y étant réuni, il continua ses études de philosophie ** dans le collège des jésuites, comme font, dans tous les pays où l’église romaine domine, presque tous ceux qui étudient, de quelque qualité et condition qu’ils soient. Mais le culte excessif qu’il voyait rendre aux créatures, lui ayant paru très suspect, et la philosophie lui ayant fait mieux connaître l’impossibilité de la Transsubstantiation, il conclut qu’il y avait du sophisme dans les objections auxquelles il avait succombé; et faisant un nouvel examen des deux religions, il retrouva la lumière qu’il avait perdue de vue, et la suivit sans avoir égard ni à mille avantages temporels dont il se privait, ni à mille choses fâcheuses qui lui paraissaient inévitables en la suivant. »
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* Chimère de la cabale de Rotterdam démontrée, p. 139 et suiv.
** Il n’avait encore étudié que quatre ou cinq mois en philosophie. Voyez la Chimère démontrée, et la lettre à M. Pinson, ci-dessus.

Note_91 Chimère de la cabale de Rotterdam démontée, etc., pag. 144, 145.

Note_92 Il entra chez M. de Normandie le 21 de novembre.

Note_93 Le 23 de mai.

Note_94 Le 24 de juillet 1712.

Note_95 Voyez dans les Lettres de M. Bayle imprimées à Amsterdam en 1729, la lettre à M. Minutoli, du 27 février 1673, p. 24.

Note_96 Lettres à M. Minutoli, du 31 janvier et du 2 de mai 1673, p. 20, 25, 26 et du 8 de mars 1674, p. 37 et 38.

Note_97 Lettre à M. Minutoli, du 17 de mai 1674, p. 52

Note_98 Lettre à M. Constant, du 5-15 et du 15-24 de mai 1674, p. 48, 53.

Note_99 M. Mauget, qui s’est rendu célèbre par plusieurs ouvrages de médecine qu’il a publiés.

Note_100 Lettre du 17 de mars 1675, p. 66.

Note_101 Lettre à M Minutoli, du 17 de mars 1675.

Note_102 Cette lettre est datée du 16 avril 1675. La suscription est: Mademoiselle de Bayle, au Carla.

[Cette lettre est à sa data dans les Oeuvres diverses de Bayle.]

Note_103 Il avait publié en 1670 une réponse au livre de la Réunion du christianisme, écrit par M. Dhuisseau, ministre de Saumur; mais sa réponse fut condamnée dans le synode de Saintonge, comme contenant des propositions hérétiques. Il fit ensuite une Dissertation sur la nécessité du baptême, où il défendait une des erreurs de l’église romaine, et on eut bien de la peine à le résoudre à supprimer cet écrit. On ne trouva pas moins de difficulté à lui faire retrancher de son Apologie de la Morale des réformés *, des propositions hérétiques. Cependant il se ligua avec quelques autres théologiens pour persécuter M. Pajon, ministre d’Orléans, qui avait sur la grâce un système particulier, mais qui revenait dans le fond au dogme de la prédestination absolue, et de la persévérance finale, enseigné par les églises réformées de France **.

* Ce, livre parut en 1674.
** Voyez la Réponse à l’Apologie de M. Jurieu, par M. de Bauval, p. 10.

Note_104 Lettre du 3 d’avril 1675, p. 581, 582 du IVe tome des Oeuvres diverses de M. Bayle.

Note_105 Lettre sur les petits livres publiés contre la Cabale chimérique, p. 4, 5.

Note_106 Lettre du 5 de mai 1675, Oeuvres diverses, etc. ubi supr., p. 592, 593.

Note_107 On appelait relaps les réformés qui après avoir embrassé la religion romaine, l’abandonnaient pour reprendre la protestante. Dès l’année 1657, on commença d’inquiéter plusieurs réformés, sous prétexte qu’ils étaient relaps, mais cela se faisait sans ordre exprès de la cour *. La première déclaration qui parut contre eux fut donnée au mois d’avril 1663 : elle portait qu’ils seraient punis suivant les ordonnances; expression qui, a proprement parler, ne signifiait rien, puisqu’il n’y avait, point encore, d’ordonnance qui eût défini la peine de ce nouveau crime. On ne laissa pas de se prévaloir de cette déclaration pour maltraiter les réformés; on prétendit même qu’elle avait un effet rétroactif; ce qui ayant causé une infinité de désordres, le roi se vit obligé de donner un arrêt au mois de septembre 1664, pour défendre qu’on l’étendît à ce qui s’était passé avant qu’elle eût été enregistrée dans les parlements. Cependant ce prince n’était pas content des termes vagues et indéterminés de sa première déclaration et en donna une autre, au mois de juin 1665, où il condamnait les relaps à être bannis à perpétuité du royaume. M. Bayle était dans le cas de cette seconde déclaration, qui, ayant encore paru trop modérée, fut enfin suivie d’une troisième, au mois de mars 1679, par laquelle on déclarait que les relaps seraient condamnés à faire amende honorable, bannis à perpétuité hors du royaume, et leurs biens confisqués **. La crainte qu’avait M. Bayle d’être reconnu et inquiété comme relaps, le porta à prier ses amis de changer l’orthographe de son nom dans la suscription de leurs lettres, et de l’écrire Bêle et non pas Bayle ***.

* Voyez l’Histoire de l’édit de Nantes, tome III, p. 66, 132, 230, 248.
** Voyez la même Histoire, tome III. p. 580, 582; et le recueil d’édits, déclarations, etc., qui est à la fin de ce tome, p. 109, 151, et tome IV, p. 18, 3, 4; et le recueil d’édits, etc., de ce tome, p. 7, 106.
*** Voyez les lettres à M. Minutoli, du 17 de mars 1665, p. 74; et du 6 de février 1676, p 103.

Note_108 Il arriva Sedan le 31 d’août.

Note_109 * Lettre du 17 de décembre 1675, p. 97, 98.
.

« Il y a environ quatre mois, dit-il à M. Constant *, que je quittai Paris pour suivre la vocation qui me fut adressée de venir être ici professeur en philosophie. Y étant arrivé, j’y rencontrai l’état des choses si engagé dans plusieurs petites intrigues académiques, qu’il fallut me rabattre de ma vocation sur le hasard de la dispute. Je m’y suis exposé, et Dieu a tellement suppléé à mon ignorance, soit en me fortifiant dans mes faiblesses, soit en me faisant trouver des antagonistes qui n’étaient pas plus forts que moi, qu’enfin la pomme m’a été donnée… Je prends la liberté de vous envoyer le seul exemplaire de mes thèses qui me reste. Ce sont des thèses à la fourche, que nous convînmes de faire sans livre et sans préparation, entre deux soleils pour prévenir la supercherie que des troupes auxiliaires eussent pu nous jouer, si on eût eu la liberté de composer chez soi. Par malheur, il nous échut une matière extrêmement épineuse. »

Voici comment il en parle à M. Minutoli. « Diverses, raisons, dit-il **, m’ayant déterminé d’embrasser la vocation qui me fut adressée pour une charge de professeur en philosophie, je quittai Paris sur la fin du mois d’août dernier, et m’en vins ici, où j’ai été contraint de rassembler tumultuairement mes idées de philosophie dissipées, pour entrer en lice avec trois concurrents, qui s’étaient toujours, tenus en haleine. Je vous laisse à juger si cela ne m’a pas bien tenu en sollicitude. Enfin, soit bonheur, soit ignorance à mes compétiteurs, j’ai été reçu; et je suis obligé de travailler comme un forçat, ayant à composer mon cours au jour la journée, et donnant cinq heures tous les jours à mes écoliers. Ce sont des corvées qui m’ont étourdi; et c’est seulement parce qu’on s’accoutume à tout que je commence à respirer.

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** Lettre du 16 de février 1676, p. 100.

Note_110 Lettre du 4 d’avril 1676, p. 104.

Note_111 Apologie du sieur Jurieu, pag. 24, vol. I.

Note_112 M. Bayle n’a jamais demeuré chez les jésuites.

Note_113 Lettre du 29 d’août 1677, p. 130.

Note_114 Lettre du 15 de décembre 1678, p. 140.

Note_115 La lettre de M. Bayle est datée du 13 d’avril, et celle de M. Poiret du 14 d’août 1679.

Note_116 Voyez la lettre à M. Des Maizeaux, du 3 de juillet 1705, p 1027.

Note_117 Lettre du 24 de mars 1680. Voyez aussi la lettre du 1er de janvier 1681.

Note_118 Lettre du 24 de mars 1680.

Note_119 Voyez l’Avertissement sur la 3e édition des Pensées diverses sur la comète, etc.

Note_120Chimère de la cabale de Rotterdam démontrée, pref., p. clxij, clxiij.

Note_121 Il était beau-frère de M. Corneille de Wit.

Note_122 Voyez la Gazette de Londres, du 4 octobre 1677, à l’article de la Haye du 8 octobre.

Note_123Chimère démontrée, préface, p. clxiij et suiv.

Note_124Chimère démontrée, préface, p. clxiij et lettre à Minutoli du 17 de septembre 1681.

Note_125Cabale chimérique, p. 290.

Note_126Chimère démontrée, préf., p. clxix.

Note_127Chimère démontrée, préf., p. clxix et clxx.

Note_128 Préface de la 3e. édition.

Note_129Chimère démontrée, préf., p. clxxj.

Note_130Cabale chimérique, p. 206.

Note_131Chimère démontrée, préf., p. clxxj.

Note_132Chimère démontrée, p. 207.

Note_133Éloge de M Bayle, par M. de Beauval.

Note_134 C’était un volume in-12 de 339 pages, menu caractère.

Note_135 Lettre xix.

Note_136 On trouvera cette sentence à la fin de ces mémoires.

Note_137Cabale chimérique, p. 204, 205.

Note_138 On l’imprima en 2 volumes in-4°, et en 4 volumes in-12.

Note_139Ménagiana, tom. II, p. 22, 23, édition de Paris, 1694.

Note_140 La terre de M. de Briquemau, située sur la rivière d’Aisne, s’appelait Saint-Loup. M. de Briquemau étant ensuite sorti de France pour la religion, M. l’électeur de Brandebourg le fit gouverneur de Lipstadt, dans le pays de Clèves.

Note_141 A La Haye, chez Abraham Arondeus ( ?).

Note_142 Lettre de mademoiselle Dumoulin à M. Bayle, du 12 de décembre 1682, dans les Lettres de M. Bayle, p. 193.

Note_143 Elle à pour titre: Lettre sur la dernière assemblée du clergé. A. M. B. A. R., c’est-à-dire, à M. Bayle, à Rotterdam.

Note_144 Il fut imprimé à Rotterdam, chez Pierre de Graef; mais le titre porte, à Cologne, chez Pierre Marteau, in-12.

Note_145 A Rotterdam, chez Reinier Leers, 1684, in-12.

Note_146Nouvelles de la République des Lettres, mars 1684, p. m. 101. Voyez aussi la lettre à M. Lenfant, du 26 de novembre 1683.

Note_147 Voyez les lettres à M. Lenfant, du 8 de septembre, et du 26 de novembre 1683, p. 201 et suiv.

Note_148 A Rotterdam: chez Reinier Leers, 1684, in-12.

Note_149 Voyez la Réponse aux questions d’un provincial, tom. I, ch. xxvi, p. 223, 224.

Note_150Chimère démontrée, préf., p. clxxvij.

Note_151 Dans un avertissement qu’il mit à la fin des Nouvelles du mois de mars, de la première édition, et qu’il répéta au revers du titre des éditions suivantes.

Note_152 Voyez la lettre à M. Leclerc, du 18 de juin 1684, p. 213 et suiv.

Note_153Éloge de M. Bayle, par M. de Beauval.

Note_154 Voyez l’avertissement mis à la tête du mois d’août 1684.

Note_155 Voyez l’avertissement de l’addition aux Pensées diverses sur les comètes.

Note_156 Dans la première édition de ces mémoires, on a donné une copie authentique de la résolution des états de Frise; mais comme elle est en flamand, on a cru pouvoir se dispenser de la répéter ici. [V. mon Discours préliminaire.]

Note_157 Le 16 mai.

Note_158 Lettres à M. Minutoli., du 9 de juillet 1682, p. 183; et du 15 de juillet 1683, p. 197, 198.

Note_159 Voyez, dans le Dictionnaire, l’article Auriège, tom II.

Note_160 Voyez la lettre de M. le comte de Dhona à M. Bayle, du 28 de septembre 1684, p. 227, 228.

Note_161 Lettre du 8 d’août 1684, p. 219, 220.

Note_162 Lettre du 2 avril 1685, p. 237.

Note_163 Juillet 1685, art. VIII, p. m. 780.

Note_164 Art. VIII, p. m. 312.

Note_165Cabale chimérique, p. 313.

Note_166 Voyez son Discours à M. d’Aguesseau, intendant de la généralité de Montauban, et sa Réponse au consistoire de Mazères, dans l’Histoire de M. Bayle et de ses ouvrages, imprimée à Amsterdam, 1716, p. 98 et suiv.

Note_167 C’est-à-dire : Hadriani Van Paets ad Beylium.

Note_168 A Rotterdam, chez Reinier Leers, 1686, in-12.

Note_169 Art. II, p. 1093, 1094, de la troisième édition.

Note_170Nouvelles du mois d’août 1685, art. III, p. m. 876.

Note_171 A Rotterdam, chez Pierre de Graef, 1686, in-12,

Note_172 Il fallait dire du mois d’août.

Note_173 Imprimée à Cologne (Rotterdam), 1687, in-8°.

Note_174 Cela paraît par une de ses lettres publiée par l’abbé Archambaut en 1717, dans son Nouveau recueil de pièces fugitives d’histoire et de littérature*. Comme ce recueil est peu connu, et que M. Bayle explique en peu de mots dans cette lettre le sujet de la dispute avec M. Arnault, j’ai cru, qu’on serait bien aise de la trouver ici. Elle a été écrite en 1694**.
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« Je vous dirai, monsieur, qu’avant que M. Abbadie eût songé au livre, qu’on a contrefait en France***, j’avais eu une querelle avec M. Arnauld, qui n’est qu’assoupie, au sujet des sensations. M. Arnauld a publié une belle Dissertation, contre moi, sur le prétendu bonheur du plaisir des sens. C’est une réponse à l’apologie que j’avais publié un article de mes Nouvelles de la République des lettres, dans lequel j’avais pris parti pour le père Malebranche contre M. Arnauld. J’avais soutenu que les plaisirs des sens sont un être ou une modification tout à fait spirituelle et incorporelle; et qu’il n’y a point de plaisir, quelque grossier et brutal qu’il soit, qui ne puisse être par sa nature la modification de la plus pure de toutes les substances créées. De sorte que si présentement quelques plaisirs sont criminels, ce n’est que par accident; et à cause des occasions où on les goûte; c’est-à-dire, qu’ils sont une suite d’un acte de la volonté que nous connaissons être défendu de Dieu. Voilà ce qui ne regarde point la nature même des modifications de l’âme; mais cet seulement un rapport accidentel, ou ex instituto, fondé sur les lois que Dieu a révélées à l’homme, ou par sa parole, ou par la raison. Il s’ensuit de là, (je l’ai même dit, ce me semble), que les plaisirs du goût, de la vue et du toucher peuvent être communiqués sans l’intervention d’un organe corporel, ou que l’oeil peut être indifféremment l’organe des plaisirs du goût ou de l’ouïe, connue il l’est ex instituto de ceux de la vue.

« J’étais malade quand Arnauld me réfuta, et lorsque je fus guéri, le monde avait oublié le sujet de notre dispute : ainsi je n’ai pas répliqué jusqu’ici; mais je le ferai en temps et lieu, et montrerai qu’on ne saurait tenir la spiritualité de notre âme sans admettre mon principe. »

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* Tome III, p. 64 et suiv.
** Elle ne se trouve dans aucune des éditions des Lettres de Bayle, données par Des Maizeaux, ni dans aucune des Oeuvres diverses.
*** L’Art de se connaître soi-même, etc., qu’on avait réimprimé à Lyon.

Note_175Dictionnaire critique, article d’Épicure, tome VI, rem. (H).

Note_176 Art. VII, p. m. 1013.

Note_177 Art. Ier du catalogue des livres nouveaux, p. m. 460.

Note_178 Le sieur Gautereau, nouveau converti, publia un livre intitulé: La France toute catholique, sous le règne de Louis-le-Grand, ou Entretiens de quelques Français de la religion prétendue réformée, qui, ayant abjuré leur hérésie, font l’apologie de l’église romaine, etc. Lyon, 1685, 3 volumes in-12.

Note_179Nouvelles de mars 1686. Act. III, des livres nouveaux, p. m. 346.

Note_180 Ce que c’est que la France toute catholique; p. 125.

Note_181 Art. II des livres nouveau, p. m. 961.

Note_182 Art. III du Catalogue des livres nouveaux, p. m. 1347 et suiv.

Note_183Commentaire philosophique, etc, le seconde partie, ch. VI, p., 363, 364.

Note_184 Septembre, p.1348, 1349.

Note_185 Lettre de M. de Benserade, du 18 de mai 1685, p. 242.

Note_186 Lettre de M. Hoskyns, secrétaire de la société royale, du 13 mai 1686, p.256.

Note_187 Lettre de M. Smith, secrétaire de la société de Dublin, du 1er de décembre 1686, p. 272.

Note_188 Art. IV, p. 529 et suiv.

Note_189 Elle est datée de Rome, le 2 de février 1686.

Note_190 Art. Ier des livres nouveaux, p. mi. 592.

Note_191 Art. VI des livres nouveaux, p.m. 726.

Note_192 Cette si grande princesse avait, le 16 novembre 1657, fait égorger Monaldeschi, son grand-écuyer, dans le palais même de Fontainebleau.

Note_193 Art. IX, p. m. 952 et suiv.

Note_194 M. Bayle ne s’était point servi de cette expression; il avait seulement dit que Christine avait rendu son nom si fameux, et.; comme il le dit ensuite de Gustave Adolphe

Note_195 Scudéry a fait un pompeux éloge de la reine Christine, dans le Xe livre de son poème intitulé: Alaric, ou Rome vaincue.

Note_196 Lettre du 3 de février 1687, p. 281, 282.

Note_197 Il y a des exemplaires où cela ne se trouve point.

Note_198 Des droits des deux souverains, etc., p. 8 et suiv.

Note_199 Apologie du sieur Jurieu, p. 4, col. 2.

Note_200Lettres, etc. ubi supr., p. 283, 284.

Note_201Lettres, etc. ubi supr., p. 285, 286.

Note_202 Voyez son éloge dans les Mémoires pour l’Histoire des sciences, et des beaux-arts, décembre 1704, art. IV, p. 440 et suiv ; édit. de Hollande.

Note_203 Il mourut le 9 de mai 1688.

Note_204 Cet ouvrage parut en 1686.