DICTIONNAIRE HISTORIQUE ET CRITIQUE DE PIERRE BAYLE
PARIS, DESOER, LIBRAIRE, RUE CHRISTINE, 1820, 16 volumes.
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LETTRE DE M. DES MAIZEAUX

A M. DE LA MOTTE.

A Londres, le 13 décembre 1729.
Me voilà enfin, monsieur, au bout de la tâche que vous m’avez imposée: mais je crains bien que cet écrit ne se ressente du peu de temps que j’ai eu à y travailler, et que mon zèle à vous obéir ne m’ait jeté dans une précipitation nuisible au désir que j’avais de bien faire. Quoique mes matériaux fussent prêts depuis longtemps, il fallait les mettre en ordre et les arranger, ce qui n’est pas peu de chose. Je suis très persuadé, monsieur, qu’un ami tel que vous l’êtes sera content de mes efforts; mais si l’ami regarde principalement à la bonne volonté, le public ne regarde qu’à l’exécution. Il est impossible qu’étant si pressé, je n’aie quelquefois trop resserré ce qui devait être plus étendu, trop étendu ce qui devait être resserré. Le style en est très négligé. Je ne sais même s’il n’y a pas des discordances; car ayant envoyé les cahiers à mesure que je les composais, je n’ai pas encore vu l’ouvrage dans son entier, et n’ai pu par conséquent en comparer toutes les parties. Il serait à souhaiter que le public en fût informé: les lecteurs seraient plus portés à excuser mes défauts, et puisque vous êtes la cause du mal, vous êtes obligé de travailler à y apporter du remède.

Ayez la bonté d’y joindre un mot d’avertissement, qui puisse me tenir lieu d’apologie. Mais n’oubliez pas surtout de marquer que vous m’avez engagé de travailler à ces mémoires, lorsqu’on imprimait déjà la table des matières du Dictionnaire.

Il est vrai qu’après avoir représenté mon écrit par son mauvais côté, vous pouvez aussi le faire valoir par ce qu’il a de bon. Quelque défectueuse qu’en soit la forme, vous pouvez, monsieur, parler avec assurance de la matière, puisqu’elle n’est pas de moi. J’ai travaillé sur de bons mémoires. Après la mort de M. Bayle, M. le comte de Shaftesbury, son ami, me chargea de lui communiquer toutes les particularités que je pourrais recueillir touchant sa vie et ses ouvrages. Je m’adressai d’abord à M. Basnage, qui m’en fournit un grand nombre. Je les fis entrer dans l’écrit que milord Shaftesbury m’avait demandé, et dont on publia une traduction anglaise fort imparfaite en 1708. M. Bayle m’a appris plusieurs par particularités de la jeunesse de M. Bayle. Il était son parent. Je pourrais encore nommer M. de la Rivière, M. Abbadie, M. Huet, etc. Les lettres de M. Bayle, que j’ai publiées, m’ont été d’un secours infini. Enfin, j’ai eu un guide assuré pour fixer l’époque de ses voyages, de ses études, de la composition et de l’impression de ses ouvrages, et des différentes circonstances ou il s’est trouvé pendant les quarante premières années de sa vie. Ce guide, c’est M. Bayle lui-même, qui a laissé un journal historique et chronologique de sa vie, sous le titre de Calendarium Carlananum. Je suis redevable de ce journal au savant et obligeant M. Marais, avocat au parlement de Paris; il a engagé M. de Bruguière, héritier de M. Bayle et de ses manuscrits, à me le communiquer, et, il a bien voulu l’accompagner des éclaircissements dont j’avais besoin. Il m’a aussi procuré les lettres qui regardent la reine de Suède, et quelques autres pièces très importantes.

Je remarquerai, en passant, que c’est sur le journal de M. Bayle, et sur ses lettres, qu’on dressa l’Histoire de M. Bayle et de ses ouvrages, mise à la tête de son Dictionnaire de l’édition de Genève. Cette petite pièce est de M. l’abbé du Revest. Il la communiqua à M. de la Monnoye, qui lui indiqua plusieurs corrections dans un mémoire que j’ai eu original. C’est apparemment ce qui a donné lieu de l’attribuer à M. de la Monnoye(68). M. du Revest n’avait qu’une copie tronquée du journal de M. Bayle: elle l’a souvent induit à erreur. Il a aussi fait plusieurs fautes de son chef. On les a relevées dans un écrit inséré dans, le recueil imprimé à Amsterdam en 1716, sous le titre d’Histoire de M. Bayle et de ses ouvrages, etc. Cet écrit est intitulé, Exacte revue(69) de l’Histoire de M. Bayle et de ses ouvrages, contenant des additions et des corrections; avec diverses particularités, qui sont, ou anecdotes, ou tirées de ses écrits et de sa vie publiée en anglais. L’auteur aurait pu pousser plus loin sa critique, et éviter quelques méprises, s’il avait été à portée de consulter le journal de M. Bayle. Comme il ne s’est pas proposé de donner une histoire exacte et suivie, il a quelquefois abandonné son sujet. Il s’est jeté dans des digressions, qu’on a néanmoins adoptées dans la nouvelle édition de l’ouvrage de M. du Revest, jointe au Supplément du Dictionnaire de M. Bayle, imprimé à Genève en 1722. Mais dans cette nouvelle édition, on a plus songé à grossir ce petit ouvrage qu’à le perfectionner. D’ailleurs, les additions sont entassées sans ordre: il s’y trouve plusieurs faussetés, et il y manque beaucoup de faits importants.

J’ai joint à la vie de M. Bayle trois petites pièces, qui servent de preuves et qu’on pourra mettre à la fin par manière d’appendix. La première, c’est le Calendarium Carlananum. La traduction française explique ce qui n’est dit qu’en peu de mots ou par abréviation, dans l’original. La seconde pièce, c’est l’ordonnance de M. de la Reynie, lieutenant général de police, portant condamnation de la Critique générale de l’Histoire du calvinisme de M. Maimbourg. Elle a quelque chose de singulier. La troisième contient les Actes du consistoire de l’église wallonne de Rotterdam concernant le Dictionnaire de M. Bayle. On y voit toutes les procédures du consistoire, et les déclarations de M. Bayle. Cette pièce n’avait point encore vu le jour.

Vous pourrez prendre de tout ceci, monsieur, ce que vous jugerez à propos pour votre avertissement. Il me semble que vous ne sauriez vous dispenser d’y nommer les personnes qui m’ont fourni des mémoires. C’est une reconnaissance qui leur est due. Mais je puis bien m’en reposer sur vous: mes intérêts ne sauraient être en de meilleures mains. Il ne me reste donc, monsieur, qu’à vous demander la continuation de votre amitié et à vous assurer du parfait dévouement avec lequel je serai toujours votre très humble et très obéissant serviteur.
 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
NOTES

Note_68 On avait fait plus; on l’avait réimprimé sous le nom de la Monnoye, dans l’édition de 1715, que Des Maizeaux indique quelques lignes plus bas.

Note_69 L’auteur de l’Exacte revue est Jean Masson.