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PARIS, DESOER, LIBRAIRE, RUE CHRISTINE, 1820, 16 volumes. | Table de Bayle | Index Voltaire | Études sur Voltaire | PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. (1)J’aurais mille choses à représenter dans cette préface, mais comme je ne le saurais faire sans une longueur excessive, qui rebuterait d’abord les lecteurs, j’aime mieux me gêner moi-même que de ne pas ménager leur délicatesse. Je me borne donc à cinq ou six points. I. Pourquoi on n’a pas fait cet ouvrage selon plan que l’on avait publié en 1692. Je déclare, premièrement, que cet ouvrage n’est point celui que j’avais promis dans, le projet que je publiai d’un Dictionnaire critique l’an 1692. L’objection que j’avais le mieux prévenue et réfutée est celle à quoi l’on s’est attaché le plus, pour condamner le plan(2) que je voulais suivre: et peut-être y a-t-il eu bien des lecteurs qui ne l’ont trouvée bonne que parce qu’ils remarquaient que je m’étais fort étendu à la combattre. Mais d’où que cela vienne, il n’eût point été de la prudence de se roidir contre le goût général; et puisque tout le monde a jugé que presque toutes les fautes dont j’ai fait mention dans les articles du projet importent peu au public, l’ordre a voulu que j’abandonnasse mon entreprise. J’avais dessein de composer un Dictionnaire de fautes : la perfection d’un tel ouvrage demande que toutes les fautes, petites et grandes, y soient marquées ; car ce serait sans doute une perfection dans un Dictionnaire de géographie et dans une carte, si tous les bourgs et tous les villages y étaient marqués. Puis donc que, la meilleure manière d’exécuter, mon projet eût été la plus exposée aux murmures du public, car elle eût multiplié les observations peu importantes, j’ai dû conclure à l’abandon du dessein; j’ai dû croire, vu le goût qui était à la mode, il y avait dans le plan même de mon entreprise un vice réel que l’exécution n’aurait jamais pu guérir. Si je conteste quelque chose à ceux qui ont dit que la plupart des erreurs que j’ai censurées ne sont point de conséquence, c’est qu’ils supposent qu’elles n’étaient pas toutes de cette nature : et moi je soutiens qu’il n’y en avait aucune qui fût utile ni à la prospérité de l’état, ni à celle des particuliers. Or voici de quelle manière j’ai changé mon plan, pour tâcher d’attraper mieux le goût du public. J’ai divisé ma composition en deux parties : l’une est purement critique, un narré succinct des faits : l’autre est un grand commentaire, un mélange de preuves et de discussions, où je fais entrer la censure de plusieurs fautes, et quelquefois même une tirade de réflexions philosophiques; en un mot, assez de variété pour pouvoir croire que par un endroit ou par un autre chaque espèce de lecteur trouvera ce qui l’accommode. Cette nouvelle économie a renversé toutes les mesures que j’avais prises : la plupart des matériaux que j’avais prêts ne m’ont plus servi de rien; il a fallu travailler sur nouveaux frais. Ma principale vue avait été de marquer les fautes de M. Moréri, et celles de tous les autres dictionnaires qui sont semblables au sien. En cherchant les preuves nécessaires à montrer ces fautes et à les rectifier, j’avais trouvé que plusieurs auteurs anciens et modernes ont bronché aux mêmes lieux. Et comme M. Moréri s’est beaucoup plus abusé dans ce qui concerne la mythologie et les familles romaines que dans l’histoire moderne, j’avais principalement fait des recueils sur lies deux et sur les héros du paganisme, et sur les grands hommes de l’ancienne Rome. L’ouvrage que je me proposais de publier eût contenu une infinité d’articles semblables à l’Achille, au Balbus et aux Cassius(3) de mon projet. Tous ces vastes recueils me sont devenus inutiles; car j’ai appris que ces matières ne plaisaient qu’à très peu de gens, et qu’on laisserait moisir dans les magasins du libraire un volume in-folio, qui roulerait presque tout sur de tels sujets. On verra que j’ai eu égard à ces avis : on ne trouvera dans mes deux volumes que peu d’articles de cette nature; et peut-être ne les y trouverait-on pas s’ils n’eussent été tout dressés avant que j’eusse connu bien certainement le goût des lecteurs. II. Raisons qui ont fait que cet ouvrage n’a pu être composé en peu de temps. Voilà l’une des raisons qui ont retardé la publication de cet ouvrage. Bien d’autres en ont causé le retardement. Je me fis d’abord une loi de ne rien dire de ce qui se trouve déjà dans les autres dictionnaires, ou d’éviter, pour le moins le plus qu’il serait possible, la répétition des faits qu’ils ont rapportés. Je me privais par-là de tous les matériaux les plus faciles à rassembler et à mettre en oeuvre. Rien n’est plus commode, pour les auteurs d’un dictionnaire historique, que de parler ou des papes, ou des empereurs, ou des rois, ou des cardinaux, ou des pères de l’église, ou des conciles, ou des hérétiques, ou des grands seigneurs, ou des villes, des provinces, etc. C’est donc un très grand désavantage que de s’interdire ces matières-là, comme on le doit faire à tout moment, lorsqu’on se propose de fuir les articles qui se lisent dans le Dictionnaire de Moréri. Si vous voulez donner les mêmes articles que l’on y trouve, il faut se borner aux choses qui y ont été omises. La peine de les séparer des autres, dans les originaux que vous consultez, n’est pas petite; mais celle de les lier ensemble après les vides qui s’y rencontrent, lorsqu’on les a détachées de ce que Moréri rapporte, est beaucoup plus grande. Nonobstant toutes ces difficultés j’étais résolu à donner l’article de la plupart des personnes mentionnées dans 1a Bible ; mais j’appris qu’on ferait paraître bientôt à Lyon un dictionnaire tout particulier sur ces matières(4). Le parti qui restait à prendre était le recueil de ce qui a été dit par les rabbins touchant ces personnes; mais ayant su qu’on imprimait à Paris la Bibliothèque orientale de feu M. d’Herbelot, je cessai de travailler à de tels recueils(5). Nonobstant les mêmes difficultés, j’eusse composé les articles qui se rapportent à l’histoire ecclésiastique, si je n’eusse considéré que M. du Pin donnait aux lecteurs de dictionnaires tout ce qu’ils pouvaient désirer. Son ouvrage est propre et pour les savants, et pour ceux qui ne le sont pas. Les éditions de Hollande le font courir par toute la terre : tous les curieux l’achètent et l’étudient. J’eusse donc été blâmable de parler des choses qui s’y rencontrent: faut-il faire acheter deus fois les mêmes histoires ? J’ai donc mieux aimé m’abstenir d’une matière si féconde, et si aisée à trouver, que de redire ce que l’on pouvait apprendre plus commodément ailleurs. Je me suis vu resserré par d’autres endroits. A peine cet ouvrage était commencé que j’ouïs dire que l’on imprimait à Londres une traduction anglaise du Dictionnaire de Moréri, avec une infinité d’additions(6) ; et qu’on travaillait en Hollande à un ample supplément de ce même Dictionnaire. Dès lors je me crus obligé à ne plus parler des hommes illustres de la Grande-Bretagne : je jugeai que de l’édition anglaise ils passeraient tous dans le supplément de Hollande, et qu’ainsi l’on achèterait deux fois la même chose, si je n’y mettais bon ordre en me privant d’une matière aussi riche que celle-là, et aussi propre à faire honneur à un dictionnaire. La même raison a fait que je discontinuai la recherche des hommes illustres qui ont fleuri dans les Provinces-Unies(7), et que j’ai très peu parlé de ce qui concerne ou l’histoire ou la géographie de cet état. Je compris sans peine, que le supplément de Hollande traiterait de toutes ces choses amplement et exactement. Je compris aussi qu’on y narrerait, avec beaucoup d’étendue, ce qui s’est fait de nos jours dans toute l’Europe. Voilà pourquoi je ne touche point à ces histoires modernes. D’autre côté, j’ouïs dire qu’on allait donner à Paris une nouvelle édition de M. Moréri fort augmentée. Cela me fit prendre le parti de supprimer beaucoup de choses; et d’arrêter mes recherches sur plusieurs sujets que je n’eusse pu traiter qu’imparfaitement, en comparaison de ce que nous en pourraient apprendre ceux qui travaillaient à cette nouvelle édition. Ils sont sur les lieux, et à portée de consulter les bibliothèques mortes et les bibliothèques vivantes. Il faut donc leur laisser toute entière cette occupation, et ne leur pas faire le chagrin d’effleurer une matière qui sera lue avec plus d’empressement, si elle paraît dans tout son lustre, par leur moyen, avant que d’autres l’entament. Mais outre ces nouvelles éditions et ces nouveaux suppléments du Dictionnaire de Moréri, il y a eu d’autres choses qui m’ont mis fort à l’étroit. M Chappuzeau travaille depuis longtemps à un dictionnaire historique. On peut être très certain qu’on y trouvera, parmi une infinité d’autres matières, ce qui regarde la situation des peuples, leurs moeurs, leur religion, leur gouvernement, et ce qui concerne les maisons royales, et la généalogie des grands seigneurs(8). Vous y trouverez en particulier, avec beaucoup d’étendue, tous les électeurs, tous les princes et tous les comtes de l’empire; leurs alliances, leurs intérêts, leurs principales actions. Vous y verrez par cet endroit-là les pays du Nord, et le reste de l’Europe protestante(9). J’ai donc cru qu’il fallait que je me tusse sur ces grands sujets, afin de n’exposer pas les lecteurs à la fâcheuse nécessité d’acheter deux fois les mêmes choses. Je me suis même vu gêné à l’égard des hommes savants du XVIe siècle; car je savais que M. Teissier faisait imprimer, avec de nouvelles additions, les commentaires qu’il a ramassés si curieusement sur les éloges tirés de M. de Thou(10). Je craignais toujours, en parlant de ces savants, que les faits que j’en dirais ne fussent les mêmes que ceux de M. Teissier ; et cette pensée m’a souvent déterminé à supprimer mes recueils. Je ne fais point tout ce long détail afin de fournir à mes amis la matière d’une apologie contre ceux qui mépriseront mon Dictionnaire, et qui diront : Fallait-il faire traîner si longtemps la composition d’un tel ouvrage? On en pardonnerait les défauts si l’auteur n’eût mis que peu de mois à le composer; mais un si petit effet d’un si long travail ne mérite point de grâce. On ne supporte que la lenteur qui fait produire un chef-d’oeuvre. Mes amis pourraient répondre que les écrivains les plus diligents auraient de la peine à grossir leur compilation avec plus de promptitude, s’ils s’interdisaient les matières les plus abondantes et les plus aisées, ce qu’ils savent que d’autres ont compilé, et ce qu’ils prévoient que d’autres compileront. Mais je ne souhaite point qu’en ma faveur on allègue ces excuses. Ce que j’ai dit ne tend qu’à résoudre les questions que l’on pourra faire : Pourquoi il manque tant de grands sujets dans mon livre; pourquoi l’on y trouve tant de sujets inconnus, tant de noms obscurs; pourquoi tant de sécheresse à certains égards, tant de profusion à certains autres? S’est-on assez méconnu pour prétendre pouvoir faire ce que Pline a cru extrêmement difficile? etc. Soit renvoyé au détail que je donne ci-dessus : on y verra la solution de tous ces doutes. J’avoue de bonne foi que les auteurs laborieux et diligents auront lieu de me regarder comme un écrivain peu actif. J’ai mis plus de quatre années à la composition de ces deux volumes(11). D’ailleurs ils sont parsemés de longs passages qui ne m’ont dû rien coûter : rien de ce que je dis de mon chef ne sent un auteur qui retouche son travail, et qui châtie la licence de ses premières pensées et du premier arrangement de ses paroles. Qu’on juge donc que je suis trop lent, je ne le trouverai pas étrange; je n’ignore pas que cela est vrai : j’en ai de la honte, et j’en serais beaucoup plus confus si je ne savais qu’une santé fort souvent interrompue, et qui me demande beaucoup de ménagements, ne me permet pas de faire ce qu’on voit exécuter à des auteurs bien robustes et qui aiment le travail. Je sais d’ailleurs que la servitude de citer, à laquelle je me suis assujetti(12), fait perdre beaucoup de temps, et que la disette prodigieuse des livres qui m’étaient fort nécessaires accrochait ma plume cent fois le jour. Il faudrait pour un ouvrage comme celui-ci la plus nombreuse bibliothèque qui ait jamais été dressée : au lieu de cela, j’ai très peu de livres(13). L’oserai-je confesser? Le style est une autre cause de ma lenteur : il est assez négligé; il n’est pas exempt de termes impropres et qui vieillissent, ni peut-être même de barbarismes : je l’avoue, je suis là-dessus presque sans scrupules. Mais en récompense je suis scrupuleux jusqu’à la superstition sur d’autres choses plus fatigantes(14). Les plus grands maîtres, les plus illustres sujets de l’Académie française, se dispensent de ces scrupules, et nous n’avons guère que trois ou quatre écrivains qui ne s’en soient pas guéris. C’est donc pour moi une grande mortification, de ne me pouvoir mettre au-dessus de ces vétilles qui font perdre beaucoup de temps, et qui gâtent même quelquefois les agréments vifs et naturels de l’expression, quand on la corrige sur ce pied-là. Je suis si peu capable de secouer ce pesant joug, qu’au cas qu’on réimprime ce Dictionnaire, mon principal soin sera très assurément de rectifier, selon les lois rigoureuses de notre grammaire, toutes les fautes de langage qui sont demeurées dans cette édition(15). Il en est resté un très grand nombre; car pendant la première année de mon travail je m’attachais beaucoup moins à ces scrupules : ainsi l’on trouvera des articles répandus dans tout l’ouvrage qui choquent les règles superstitieuses dont j’ai parlé : ils furent faits en ce temps-là, et je n’ai pas eu le loisir de les refondre quand il a fallu les donner aux imprimeurs. On pourra trouver de semblables fautes par tout l’ouvrage, soit qu’attentif à quelque autre chose je ne les aie pas remarquées en corrigeant les épreuves, soit que les imprimeurs n’aient pas pu m’accorder le temps qui eût été nécessaire pour raccommoder ce qui ne me plaisait pas. Les bons avertissements que m’a donnés M. Drelincourt, et ses corrections justes et fines, que j’ai eu soin de marquer aux marges de mon exemplaire, me seront d’une utilité infinie en revoyant cette édition(16). Ce que doivent considérer ceux qui trouveront que l’on n’a pas mis assez de temps à composer ce Dictionnaire. Voilà ce que j’avais à représenter à ceux qui pourront trouver étrange que ce Dictionnaire m’aie coûté un si long temps. Mais il ne faut pas que je néglige ceux qui pourraient croire que je me suis trop hâté. Il y a plusieurs personnes qui s’étonneront qu’on ait pu faire dans moins de cinq ans deux si gros volumes in-folio. Bien des auteurs n’achèvent un petit livre que dans un an, soit qu’ils traitent comme des pensées et comme des expressions de rebut, tout ce qu’ils produisent sans une longue méditation ; soit qu’ils aient des affaires qui les arrachent souvent de leur cabinet; soit qu’une paresse naturelle ou une obéissance trop scrupuleuse au précepte qu’ils ont appris au collège, Interpone tuis interdum gaudia curis, etc., les engagent à de fréquentes interruptions de leur travail. Ces messieurs-là se préviennent aisément contre un ouvrage qui n’a pas coûté beaucoup de temps et ils ne jugent pas qu’il en ait coûté beaucoup, si cent feuilles d’impression n’ont pas demandé trois ou quatre années. Ils m’appliqueront sans doute le canis festinans caecos edit catulos, et ils se confirmeront dans leur préjugé par la lecture du détail qu’ils auront vu ci-dessus. Ils rabattront du travail donné aux choses tout le temps que j’ai donné à couper les vers(17), et à l’unité des relatifs. Il savent que c’est un soin long et pénible, et qu’il n’y a rien qui demande plus de patience qu’un bon tissu de citations. Ils ne croiront pas que, sous prétexte qu’il y a beaucoup de matières étrangères dans cet ouvrage, je puisse dire que sans me hâter je l’ai fait croître en peu de temps, car, diront-ils, une juste application d’une infinité de passages est plus pénible qu’un long attirail de raisonnements et de réflexions(18). Il faut chercher ces passages, il faut les lire avec attention, il faut les placer à propos, il les faut lier avec vos propres pensées, et les uns avec les autres. Il est impossible d’aller vite, quand ou fait cela parfaitement bien. Je le leur accorde; mais je les prie de ne me pas appliquer le canis festinans, etc. avant que de m’avoir lu. La voie des préjugés est trompeuse; et s’ils veulent des: préjugés favorables, je leur dirai que je me souviens aussi bien qu’eux du distique de Caton, Interpone tuis interdum gaudia curis, etc., mais que le m’en sers très peu. Divertissements, parties de plaisir, jeux, collations, voyages a la campagne, visites, et telles autres recréations nécessaires à quantité de gens d’étude, à ce qu’ils disent, ne sont pas mon fait ; le n’y perds point de temps. Je n’en perds point aux soins domestiques, ni à briguer quoique ce soit, ni à des sollicitations, ni à telles autres affaires. J’ai été heureusement délivré de plusieurs occupations qui ne m’étaient guère agréables, et j’ai eu le plus grand et le plus charmant loisir qu’un homme de lettres puisse souhaiter. Avec cela un auteur va loin en peu d’années ; son ouvrage peut croître notablement de jour en jour, sans qu’on s’y comporte négligemment. III. Éclaircissements sur la manière de citer que l’on a suivie. Je ne doute point que la méthode que j’ai suivie en rapportant les passages des auteurs ne soit critiquée. Plusieurs, diront que je n’ai cherché qu’à faire un gros livre à peu de frais, Je cite souvent de très longs passages : quelquefois j’en donne le sens en notre langue, et puis je le rapporte, et en grec et en latin. N’est-ce pas multiplier les êtres sans nécessité? Fallait-il copier une longue citation d’un auteur moderne que l’on trouve chez tous les libraires? Fallait-il citer Amyot en son vieux gaulois? Pour bien répondre à ces critiques, je ne crois pas qu’il soit nécessaire de nier que leurs objections ne soient spécieuses. Je leur avoue qu’elles sont plausibles, et qu’elles m’ont tenu en balance assez longtemps; mais enfin des raisons encore plus spécieuses m’ont déterminé au choix que j’ai fait. J’ai considéré qu’un ouvrage comme celui-ci doit tenir lieu de bibliothèque à un grand nombre de gens. Plusieurs personnes qui aiment les sciences n’ont pas le moyen d’acheter les livres; d’autres n’ont pas le loisir de consulter la cinquantième partie des volumes qu’ils achètent. Ceux qui en ont le loisir seraient bien fâchés de se lever à tout moment pour aller chercher les instructions qu’on leur indique. Ils aiment mieux rencontrer dans le livre même qu’ils ont sous les yeux les propres paroles des auteurs qu’on prend pour témoins. Si l’on n’a pas l’édition citée, on se détourne pour longtemps car il n’est pas toujours aisé de trouver dans son édition la page qu’un auteur cite de la sienne. Ainsi, pour m’accommoder aux intérêts des lecteurs qui n’ont point de livres, et aux occupations où à la paresse de ceux qui ont, des bibliothèques, j’ai fait en sorte qu’ils vissent en même temps les faits historiques et les preuves de ces faits, avec un assortiment de discussions et de circonstances qui ne laissât pas à moitié chemin la curiosité. Et parce qu’il s’est commis beaucoup de supercheries dans les citations des auteurs, et que ceux qui abrègent de bonne foi un passage n’en savent pas conserver toujours toute la force, on ne saurait croire combien les personnes judicieuses sont devenues défiantes. Je puis dire avec raison que c’est une espèce de témérité en mille rencontres que de croire ce qu’on attribue aux auteurs, lorsqu’on ne rapporte pas leurs propres paroles. C’est pourquoi j’ai voulu, mettre en repos l’esprit du lecteur ; et pour empêcher qu’il ne soupçonnât ou subreption ou obreption dans mon rapport, j’ai fait parler chaque témoin en sa langue naturelle; et au lieu d’imiter le Castelvetro, qui finissait ses citations par et caetera, avant même qu’il eût copié l’endroit nécessaire, j’ai allongé quelquefois cet endroit-là, et par la tête, et par la queue, afin que l’on comprît mieux de quoi il était question, ou que l’on apprît incidemment quelque autre chose. Je sais bien que cette conduite serait absurde dans un petit traité de morale, dans une pièce d’éloquence, ou dans une histoire; mais elle ne l’est point dans un ouvrage de compilation tel que celui-ci, où l’on se propose de narrer des faits, et puis de les illustrer par des commentaires. Ces allongements seraient blâmables, s’ils faisaient qu’au lieu d’un volume il y en eût deux, ou qu’au lieu d’un livre à la poche ce fût un in-folio ou un in-quarto; mais ne s’agissant que de voir si un tome in-folio sera plus long ou plus court de quelques feuilles, ce n’est pas la peine de se gêner. Qu’il n’ait que 250 feuilles, il n’aura pas mieux les commodités d’un petit livre que s’il contient 330 feuilles; car il faut bien remarquer que ces gros livres ne sont pas faits pou être lus page à page. Ils coûteraient un peu moins s’ils n’avaient que 200 feuilles, me dira-t-on. Je réponds que si un libraire se conduisait par cette régie, il n’imprimerait jamais un ouvrage de plusieurs volumes, ne continssent-ils que des essences, de pensée, sans aucune syllabe de trop; car ils seraient toujours trop chers pour les personnes mal accommodées. La peine de traduire Amyot ou Vigenère en nouveau français n’eût servi de rien : il suffit que mon lecteur puisse entendre les faits qu’ils racontent. Éclaircissement sur les citations de Brantôme et semblables. Les gens graves et rigides blâmeront surtout les citations de Brantôme ou de Montagne, qui _contiennent des actions et des réflexions trop galantes. Il faut dire un mot là-dessus. Quelques personnes de mérite, qui prenaient à coeur les intérêts du libraire, ont, jugé qu’un aussi gros livre que cet ouvrage, farci de citations grecques et latines en divers endroits, et chargé de discussions peu divertissantes, effraierait les lecteurs qui n’ont point d’étude, et ennuierait les gens doctes ; qu’il était donc à craindre que le débit n’en tombât bientôt, si l’on n’attirait la curiosité de ceux mêmes qui n’entendent pas le latin. On me fit comprendre, qu’un ouvrage qui n’est acheté que par les savants ne dédommage presque jamais celui qui l’imprime, et que s’il y a du profit à faire dans une impression, c’est lorsqu’un livre peut contenter et les gens de lettres, et ceux qui ne le sont pas, qu’il fallait donc qu’en faveur de mon libraire, je rapportasse quelquefois ce que les auteurs ont publié; que l’emploi de telles. matières est semblable à la liberté qu’on prend de faire sa vie : dans quelques personnes c’est la marque d’un défaut(19), dans d’antres ce n’est qu’une juste confiance en leurs bonnes moeurs(20), et que je pouvais justement me mettre au nombre de ces derniers ; qu’enfin, si j’avais trop de répugnance à déférer à ces avis, je devais du moins souffrir qu’on fournît de tels mémoires au libraire, et même quelquefois des réflexions dogmatiques, qui excitassent l’attention. Je leur promis d’avoir quelque égard à ces remontrances, et j’ajoutai que je n’avais point de droit de m’opposer à leurs suppléments ; que j’avais laissé au libraire une pleine autorité d’insérer, même sans me consulter, les mémoires que ses correspondants et ses amis lui enverraient; et que je voudrais qu’à l’égard de tout le livre ils voulussent faire ce qu’ils témoignaient avoir envie de pratiquer en certains endroits, c’est-à-dire qu’ils ajoutassent à mes compilations, qu’ils en retranchassent, qu’ils les arrangeassent comme ils le trouveraient bon. Il est certain que j’ai toujours souhaité de n’avoir pour mon partage dans ce travail que le soin de compiler : j’eusse voulu que d’autres prissent la peine de donner la forme aux matériaux, d’y ajouter et d’y retrancher : et j’eus beaucoup de plaisir lorsque les personnes dont je parle m’assurèrent qu’elles se souviendraient de notre conversation. C’est à quoi je supplie mes lecteurs de prendre garde. Quant aux réflexions philosophiques qu’on a quelquefois poussées, je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’en faire excuse; car puisqu’elles ne tendent qu’à convaincre l’homme que le meilleur usage qu’il puisse faire de sa raison est de captiver son entendement à l’obéissance de la foi, elles semblent mériter un remerciement des facultés de théologie. IV. Remarques sur la hardiesse que l’on a eue de critiquer plusieurs auteurs. Je n’ai que deux mots à dire sur une chose qui paraît très importante. J’ai rapporté les erreurs de beaucoup de gens avec quelque liberté. N’est-ce pas une entreprise téméraire et présomptueuse? La réponse à cette question serait bien longue si je ne m’en rapportais à ce que j’ai déjà dit là-dessus dans mon projet(21). Je supplie mon lecteur d’y avoir recours. J’ajouterai seulement que, sans sortir du devoir de l’humilité, on peut remarquer des fautes dans les livres des hommes illustres: On ne laisse pas pour cela de les regarder de bas en haut à perte de vue. Quand des officiers subalternes, et les soldats mêmes, disent librement que leurs généraux ont fait quelques fautes dans le cours de la campagne, ils ont quelquefois raison, mais ils ne prétendent pas être plus capables qu’eux de commander une armée: ils se reconnaissent infiniment inférieurs en capacité aussi bien qu’en rang(22). Voilà mon portrait. J’ajoute encore que quand il s’agit de ce qui n’est pas avantageux à la mémoire d’un homme, je ne m’en rends point garant, je ne fais que rapporter ce que d’autres disent, et je cite mes auteurs. C’est donc à ceux-ci, et non pas à moi, que les parents doivent adresser leurs plaintes. Un historien moderne a déclaré dans une préface que c’est à ceux qui nous ont prescrit les lois invariables de l’histoire(23) qu’il faut s’adresser, pour leur faire rendre compte de leurs ordonnances, si l’on en est peu satisfait; et non pas aux historiens, qui doivent indispensablement obéir, et dont toute la gloire qu’ils peuvent espérer consiste à bien exécuter leurs ordres. Ma cause est encore plus favorable, puisque je ne suis que le copiste des auteurs déjà imprimés. Des deux lois inviolables de l’histoire qu’il rapporte, j’ai observé religieusement celle qui ordonne de ne rien dire de faux ; mais pour l’autre, qui ordonne d’oser dire tout ce qui est vrai, je ne me saurais vanter de l’avoir toujours suivie; je la crois quelquefois contraire non seulement à la prudence, mais aussi à la raison. Ne croyez pas que je me vante de n’avoir rien dit que de vrai; je
ne garantis que mon intention, et non pas mon ignorance. Je n’avance rien
comme vrai lorsque, selon ma persuasion, c’est un mensonge(24);
mais
combien y a-t-il de choses que je n’ai pas comprises, ou dont les idées
se sont confondues ensemble pendant la composition ! Combien de fois arrive-t-il
à notre plume de trahir notre pensée ! Nous avons dessein
d’écrire un chiffre, ou le nom d’un homme; et quelquefois, faute
d’attention, ou même par trop d’attention à d’autres choses,
nous en écrirons un autre. Ainsi, je ne doute point qu’outre mes
péchés d’omission, qui sont infinis, il ne m’en soit échappé
un très grand nombre de commission. Je m’estimerai très redevable
à ceux qui auront la bonté de me redresser; et si je ne m’étais
pas attendu aux bons avis des lecteurs intelligents et équitables,
j’aurais gardé plusieurs années cet ouvrage dans mon cabinet,
selon le conseil des anciens(25)
afin de le corriger,
et de le rendre un peu moins indigne des yeux du public; mais considérant
qu’il me restait des matériaux pour deux autres gros volumes, je
me suis hâté de me produire. J’ai compris sains peine, que
je serais secouru plus utilement et plus à propos quand on saurait
ce qui me manque et en quoi je manque. J’espère qu’avec ces secours
la suite de cet ouvrage sera meilleure qu’elle n’eût été.
J’y vrais travailler incessamment tandis que l’âge me le permet(26).
Je ne vois rien à quoi il me semble que je puisse mieux employer,
ni plus agréablement, le loisir dont je jouis, loisir qui me paraît
préférable à toutes choses(27),
et
qui a toujours paru infiniment souhaitable à ceux qui ont aimé
comme il faut l’étude des sciences ; car combien y en a-t-il qui
soupirent après le temps où ils puissent assurer
Il me semble au reste que je puis dire avec raison que ce à quoi je vais travailler sera plus considérable par la qualité même des matériaux que ne l’est ce que je donne aujourd’hui. Le hasard et la surprise ont eu plus de part à cela qu’un choix raisonné. Voici comment. Je différais le plus qu’il m’était possible la composition des articles qui me paraissaient les plus curieux et de la plus grande importance. J’espérais de jour en jour plus de matières, et plus d’éclaircissements, et en attendant je préparais d’autres choses. Il est arrivé de là que d’un côté les articles que je dressais ont pu occuper beaucoup de place, et de l’autre que mes recueils pour les articles que je différais de préparer se sont fort multipliés. Je n’eusse pu donc les mettre en oeuvre dans ces deux volumes, sans renverser d’une façon trop énorme la proportion que l’on doit garder entre les lettres de l’alphabet. J’ai été donc contraint de les garder pour un autre temps; car je ne puis obtenir de moi de ne dire que peu de chose sur un grand sujet lorsque j’en puis dire beaucoup. Ainsi je prends plus tôt le parti de n’en dire rien que celui de l’entamer. La proportion que j’ai gardée entre les lettres de l’alphabet a été cause que j’ai renvoyé quelques articles d’une lettre à l’autre. Il a donc fallu accorder la préférence à ces articles promis(29), ce qui a fait que la lettre à quoi on les renvoyait a eu sa juste étendue, avant que l’on pût dresser ceux qui devaient être fort longs. Je souhaite que mes lecteurs songent à ceci lorsqu’ils auront quelque étonnement de ne voir pas certaines personnes dans cet ouvrage(30). C’est ici que je dois dire de quelle manière je me suis conduit à l’égard du Dictionnaire de M. Moréri. I. Il y a beaucoup de sujets que j’ai passés sous silence, par la raison qu’ils se trouvent dans son dictionnaire avec assez d’étendue. II. Quand j’ai donné les mêmes articles que je voyais dans son ouvrage, j’ai été déterminé, ou parce qu’il en disait peu de chose, ou parce qu’ayant la vie de quelque personne illustre, je me trouvais en état de donner un narré complet, ou parce que de plusieurs choses détachées et assez curieuses je pouvais former un supplément raisonnable. Dans tous ces trois cas, j’ai, soigneusement évité de me servir des mêmes faits dont il avait fait mention. Je n’ai pas pu le faire toujours aussi pleinement dans le second cas que dans les deux autres ; car en abrégeant une narration exacte de la vie d’un grand homme, il est nécessaire de donner par ordre la suite des actions, et de faire des articles bien liés et en quelque façon continus. Pourrait-on faire cela en ne disant absolument rien qui eût déjà été dit de cette personne? Ainsi, dans un très petit nombre d’articles de ce caractère, il sera possible d’avérer que le Dictionnaire de Moréri avait rapporté quelque chose qui se trouvera mêlé parmi plusieurs faits nouveaux que je raconte. Mais comme cela n’est arrivé que rarement, et que sur des points peu considérables, il n’eût pas été nécessaire d’en faire ici l’observation; et je ne le fais que par une forte habitude d’éviter les propositions universelles, et d’avoir égard en certains cas aux exceptions les plus minces outre qu’il y a des occasions on l’on ne saurait se trop prémunir contre la chicane. III. Si j’avance quelque fait qui ne me soit point connu par d’autres livres que par la compilation de M. Moréri, je la cite fort soigneusement. Je m’en défie beaucoup, et c’est pourquoi je n’ai rien voulu risquer sur une telle caution : je la mets à la brèche; c’est à elle a essuyer les assauts. IV. Quand je ne cite point cet auteur, et que néanmoins je débite quelque chose qui se trouve dans son ouvrage, c’est une preuve certaine que je l’ai puisée à une autre source. Je pourrais jurer qu’il n’y a aucune parole ni syllabe qui lui ait été volée : je le cite toutes les fois que je lui emprunte le moindre mot, ce qui arrive très rarement; et jamais je ne m’abstiens de le citer que lorsque j’ai su les choses par des recherches aussi pénibles que s’il n’en eût point parlé. V. Je lui renvoie le lecteur à l’égard des faits tant soit peu considérables : il serait absurde de se servir de renvoi pour le jour de la naissance, pour le nom de la patrie, etc., car ce renvoi tiendrait plus de place dans une page que la chose renvoyée, et dépiterait très justement tous tes lecteurs. VI. Cette conduite n’est pas l’effet de la crainte de passer pour plagiaire. C’eût été une peur panique, une peur très ridicule; car personne jusqu’ici n’a poussé l’extravagance jusques à traiter de plagiaires ceux qui rapportent les événements qu’un autre avait rapportés, mais qui les vont prendre à la source, et qui n’emploient ni le tour, ni l’ordre, ni les expressions d’un autre. Il n’y a point d’apparence qu’à l’avenir personne s’avise de définir si follement le plagiat. Une définition si absurde nous conduirait à ce dernier point de l’impertinence, c’est que le plus excellent historien qui entreprendrait d’écrire la vie de Charles-Quint ferait nécessairement le plagiaire du plus misérable chroniqueur qui ait ramassé des rapsodies sur les actions de ce grand prince. VII. J’ai mis à part dans une remarque les erreurs que j’ai imputées à M. Moréri. VIII. Je n’ai point touché à celles qui se rencontrent dans les articles qu’il donne, et que je ne donne pas, quoiqu’elles ne soient pas moins considérables ni moins fréquentes dans ces articles que dans ceux que j’ai donnés. IX. Je me suis réglé à l’édition de Lyon 1688, qui est la cinquième et la dernière que l’on ait donné en France. Je n’ignore point que les éditions de Hollande sont beaucoup meilleures; mais j’ai cru qu’il fallait proportionner mes corrections à celles-là, en faveur d’une infinité de gens qui ne se servent que des éditions de France, et qui encore aujourd’hui les recherchent et les achètent préférablement à la sixième et à la septième(31). Il résulte de tout cela que mon Dictionnaire n’est point destiné à diminuer le débit de l’autre, et qu’au contraire il l’augmentera, et qu’il en rendra la lecture plus profitable. En faveur de la jeunesse qui a besoin qu’on lui forme un peu le goût, et qu’on lui donne des idées de l’exactitude la plus scrupuleuse, j’ai relevé jusqu’aux plus petites fautes de M. Moréri, dans les matières que nous traitons lui et moi; car pour ce qui est des fautes qui sont ailleurs, je les ai laissées en repos, comme je l’ai déjà dit. Je ne souhaite point que l’idée méprisante que cela pourra donner de son travail diminue la reconnaissance qui lui est due. J’entre dans les sentiments d’Horace à l’égard de ceux qui nous montrent le chemin(32) : les premiers auteurs des dictionnaires ont fait bien des fautes; mais ils ont rendu de grands services; et ils ont mérité une gloire dont leurs successeurs ne doivent jamais les frustrer. M. Moréri a pris une grande peine, qui a servi de quelque chose à tout le monde, et qui a donné des instructions suffisantes à beaucoup de gens. Elle a répandu la lumière dans des lieux où d’autres livres ne l’auraient jamais portée, et qui n’ont pas besoin d’une connaissance exacte des circonstances. Elle continue à la répandre de toutes parts, et avec plus de pureté, depuis les deux éditions de Hollande. Elles sont infiniment meilleures que celles de France, car elles ont été revues par l’un des plus habiles auteurs de ce siècle. Je parle de M. Le Clerc, dont toute l’Europe admire la profonde érudition, soutenue d’un esprit juste et pénétrant et d’un jugement exquis. Il y a corrigé un nombre infini de fautes, et il y a fait de très belles additions; et personne n’aurait été plus propre que lui à perfectionner cet ouvrage-là, si des occupations plus relevées et plus importantes lui avaient permis de prendre ce soin. Je ne saurais souffrir l’injuste caprice de ceux qui se plaignent de fréquentes éditions de Moréri, et qui regardent comme des empoisonneurs publics les libraires qui les procurent. Ceux qui verront mon nom à la tête de ce livre, et qui sauront que pendant le cours de l’impression j’ai dit en toutes rencontres que je ne l’y mettrais pas, méritent un petit coin dans cette préface. Non seulement j’ai dit cela en cent occasions, mais je l’ai écrit en divers endroits(33), et plusieurs personnes savent que tous mes amis ont fortement combattu ma résolution, sans que les raisons innombrables que la fécondité de leur génie et leur bonté généreuse leur suggéraient aient rien gagné sur moi. Je ne blâme point ceux qui se nomment à la tête de leurs ouvrages; mais j’ai toujours eu une antipathie secrète pour cela. On ne donne point raison des antipathies non plus que des goûts ; cependant je pourrais dire que la réflexion a fortifié en moi la disposition naturelle. Cette sage indifférence, que l’ancienne philosophie a tant prêchée, m’a toujours plu. Cet illustre qui travaillait plus à être honnête homme qu’à le paraître(34), toujours en peine comment il pratiquerait la vertu, jamais en peine s’il en serait loué, m’a semblé depuis longtemps un très beau modèle, et jamais aucune censure ne m’a paru plus sensée que celle qu’on employa contre certains philosophes qui mettaient leur nom à des traités où ils condamnaient le désir des louanges(35). En effet, pourquoi blâmez-vous ceux qui courent après la réputation, si vous publiez vous-même que vous condamnez cette faiblesse ? En conséquence de ces idées, rien ne m’a semblé plus beau que d’étendre sur tous les services qu’on tâche de rendre au public le même désintéressement qui se doit trouver, selon l’Évangile, dans les actes de charité. Voilà les maximes qui me portaient à ne pas mettre mon nom à la tête de ce Dictionnaire. Les médisants ne m’en croiront point; ils se persuaderont que mes scrupules étaient fondés sur le peu d’honneur que l’on acquiert en paraissant à la tête d’un gros ouvrage de compilation, qu’ils appelleront Égout de recueils, rapsodie de copiste, etc. De tous les emplois, diront-ils, que l’on puisse avoir dans la république des lettres, il n’y en a point de plus méprisable que celui des compilateurs: ils sont les portefaix des grands hommes. A la vérité, ils ne sont pas inutiles : Telles gens, disait Scaliger, sont les crocheteurs des hommes doctes qui nous amassent tout: cela nous sert de beaucoup; il faut qu’il y ait de telles gens. Mais les métier, les plus vils ne sont-ils pas nécessaires ? et l’utilité qu’ils apportent les tire-t-elle de leur bassesse ? Il y a donc plus de vanité, que de modestie à ne vouloir point passer pour un auteur portefaix, et à vouloir sortir de la classe des écrivains dont les productions ne sont pas tant un travail d’esprit qu’un travail de corps, et qui portent leur cervelle sur leurs épaules. Les médisants croiront ce qu’il leur plaira; ce n’est point contre eux qu’il faut raisonner. Je dirai donc seulement que ce n’est point par inconstance mais pour obéir à l’autorité souveraine, que je fais ce que j’ai dit si souvent que je ne voulais point faire. On a trouvé à propos, pour apaiser le différent de quelques libraires, que je me nommasse. Sans cela le sieur Reinier Leers n’eût pu obtenir le privilège dont il avait, à ce qu’il a cru, un besoin indispensable. J’obéis donc aveuglément. Je n’aurais donc point à craindre le tribunal même du redoutable Caton le Censeur. Il me reste à dire un mot sur mon errata, et sur deus ou trois autres petites choses. Je comprends sous le mot d’errata mes additions et mes corrections. S’il était complet, il contiendrait plus de pages qu’il n’en contient. Je n’impute pas tout aux imprimeurs, quelque grand que soit l’exercice qu’ils donnent à notre patience, surtout lorsqu’ils ne corrigent point tout ce qu’on leur marque à la marge des épreuves. J’ai éprouvé là-dessus la fatalité du métier, et je l’oublie autant que je le puis, animus meminisse horret. Je me charge néanmoins d’une partie du fardeau; mais je supplie ceux qui me voudront critiquer de prendre bien garde à mon errata. Je les supplie aussi, quand ils trouveront quelque chose qui leur paraîtra mauvaise, de voir si elle n’est pas dans les auteurs que je cite; car si mes traductions ne sont pas de mot à mot, elles sont du moins fidèles à l’égard du sens : elles doivent donc contenir une irrégularité lorsque les auteurs ont parlé ou pensé confusément. Si quelques-uns croient qu’ils ont été critiqué mal à propos dans ce dictionnaire, et s’ils publient pour leur justification quelque petit imprimé où le droit de représailles soit mis en pratique, on trouvera bon, je m’assure, qu’au lieu de me détourner de mon travail pour leur répondre, je prenne la résolution de renvoyer tout cela à la suite de cet ouvrage. Je conviendrai ingénument de mes erreurs, et je m’en rétracterai, sans recourir à des chicanes comme font tant d’autres. J’ai été quelquefois plus décisif qu’il n’aurait fallu; mais, dans le vrai, ce sont seulement des doutes que je propose; et si je leur donne un autre ton, c’est pour exciter davantage les savants à me fournir leurs instructions, et à concourir plus ardemment à l’illustration des choses. J’ai suivi presque partout l’orthographe d’érudition ; mais j’ai rangé les y comme les i. On n’en a pas usé de même dans la table des matières; je m’en suis aperçu un peu trop tard(36). Je ne me suis avisé que depuis la lettre M de distinguer mes citations d’avec celles des auteurs dont je rapporte ses passages. Depuis cet endroit-là jusques à la fin, les citations que l’on marque par des chiffres sont dans les livres mêmes dont j’emprunte quelque chose. Celles qui viennent de moi sont marquées par des lettres, et quelquefois par dés étoiles. Avant la lettre M, on les a marquées les unes et les autres de la même façon. Je ne garantis que les miennes. Le 23 d’octobre 1696. On a retouché un peu cette
Préface pour y changer quelques termes ou quelques arrangements
de mots; mais on n’y a rien ajouté, hormis au bas quelques citations
et quelques notes. Beuchot.
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