DICTIONNAIRE HISTORIQUE ET CRITIQUE DE PIERRE BAYLE
PARIS, DESOER, LIBRAIRE, RUE CHRISTINE, 1820, 16 volumes.
| Table de Bayle | Index Voltaire | Études sur Voltaire |
TOME V.

DAVID.
Article de 1697

Voyez l'article DAVID de l'édition 1702.

David(1), roi des Juifs, a été un des plus grands hommes du monde, quand même on ne le considérerait pas comme un roi prophète, qui était selon le coeur de Dieu. La première fois, que l’Écriture le fait paraître sur la scène(2), c’est pour nous apprendre que Samuel le désigna roi, et fit la cérémonie du sacre. David n’était alors, qu’un simple berger. Il était le plus jeune des huit fils d’Isaïe Bethléémite(A). Après cela, l’Écriture nous apprend qu’il fut envoyé au roi Saül(4), pour lui faire passer les accès de sa frénésie au son des instruments de musique. Un service de cette importance le fit tellement aimer de Saül, que ce prince le retint dans sa maison, et le fit son écuyer(5). L’Écriture dit ensuite(6) que David s’en retournait de temps en temps chez son père pour avoir soin des troupeaux; et qu’un jour son père l’envoya au camp de Saül avec quelques provisions, qu’il destinait à trois de ses fils qui portaient les armes. David, en exécutant cet ordre, ouït le défi qu’un Philistin nommé Goliath, fier de sa force et de sa taille gigantesque, venait faire tous les jours aux Israélites, sans que personne parmi eux osât l’accepter. Il témoigna bonne envie de s’aller battre contre ce géant ; et là-dessus il fut amené au roi, et l’assura qu’il triompherait de ce Philistin. Saül lui donna ses armes; mais comme David s’en trouvait embarrassé il les quitta, et résolut de ne se servir que de sa fronde. Il le fit si heureusement qu’il terrassa d’un coup de pierre ce rodomont(7), et puis il le tua de sa propre épée, et lui coupa la tête qu’il vint présenter à Saül(B). Ce prince avait demandé à son général, en voyant marcher David contre Goliath : De qui est fils ce jeune garçon(9) (C). Le général lui répondit qu’il n’en savait rien, et reçut l’ordre de Saül de s’informer : mais Saül l’apprit lui-même de la bouche de ce jeune homme; car, lorsqu’on le lui eut amené après la victoire, il lui demanda : de qui es-tu le fils ? et David lui répondit qu’il était le fils d’Isaïe(11). Alors Saül le retint à son service, sans lui permettre de s’en retourner chez Isaïe(12). Mais comme les chansons qu’on chanta par toutes les villes sur la défaite des Philistins, faisaient dix fois plus d’honneur à David qu’à Saül(13), le roi sentit une jalousie véhémente, qui s’augmenta de plus en plus, parce que les emplois, qu’il donnait à David afin de l’éloigner de la cour, ne servaient qu’à le rendre plus illustre, et à lui acquérir l’affection et l’admiration du peuple. Par une fausse politique, il voulut l’avoir pour gendre : il espéra que la condition sous laquelle il lui donnerait sa seconde fille, le délivrerait de cet objet d’aversion ; mais il fut confondu dans sa ruse. Il demanda pour le douaire de sa fille cent prépuces de Philistins : David lui en apporta deux cents bien comptés(14); de sorte qu’au lieu de périr dans cette entreprise, comme Saül l’avoir espéré, il en revint avec un nouvel éclat de gloire. Il épousa la fille de Saül, et n’en devint que plus formidable au roi(15) : toutes les expéditions furent très heureuses contre les Philistins; son nom fit grand bruit; il fut dans une estime extraordinaire(16) ; de sorte que Saül, qui connaissait beaucoup moins la vertu de son beau-fils, que le naturel des peuples, ne crut point que rien fût capable d’empêcher qu’il ne se vit détrôner. Il résolut donc de s’en défaire pour une bonne fois. Il fit confidence de ce dessein à son fils aîné, qui, bien loin d’entrer dans la jalousie de son père, avertit David de ce noir complot(17). David prit la fuite, et fut poursuivi de lieu en lieu, jusqu’à ce qu’il eût donné des preuves incontestables de sa probité, et de la fidélité à son beau-père,à qui il ne fit aucun mal en deux occasions favorables(18), où il ne tenait qu’à lui de le tuer. Cela fit résoudre Saül à le laisser en repos. Mais comme David craignit le retour des mauvais desseins de ce prince, il n’eut garde de relâcher ses précautions; au contraire, il se pourvut mieux d’asile qu’auparavant au pays des Philistins(19). Il demanda au roi de Gath une ville pour sa demeure, d’où il fit cent courses sur les pays d’alentour(D) ; et il ne tint pas à lui que sous l’étendard de ce prince philistin il ne se battit contre les Israélites(E), dans la malheureuse guerre où Saül périt. Il retourna en Judée après la mort de Saül, et y fut déclaré roi par la tribu de Juda(22). Cependant, les autres tribus se soumirent à Isbozet, fils de Saül : la fidélité d’Abner en fut cause(23). Cet homme, qui avait été général d’armée sous le roi Saül, mit Isbozet sur le trône et l’y maintint contre les efforts de David ; mais n’ayant pu souffrir qu’Isbozet le censurât d’avoir pris une concubine de Saül(24), il négocia avec David pour le mettre en possession du royaume d’Isbozet. La négociation eût été bientôt conclue au contentement de David, si Joab(25), pour venger une querelle particulière, n’eût tué Abner. La mort de cet homme ne fit que hâter la ruine du malheureux Isbozet: deux de ses principaux capitaines le tuèrent, et portèrent sa tête à David, qui, bien loin de les en récompenser comme ils s’y étaient attendus, donna ordre qu’on les tuât(26). Les sujets d’Isbozet ne tardèrent guère à subir volontairement le joug de David. Ce Prince avait régné sept ans et demi sur la tribu de Juda : depuis il régna environ trente-trois ans sur tout Israël(27).

Ce long règne fut remarquable par de grands succès, et par des conquêtes glorieuses : il ne fut guère troublé que par l’attentat des propres enfants du prince(F). Ce sont ordinairement les ennemis que les souverains ont le plus à craindre. Peu s’en fallut que David ne retournât à la condition chétive où Samuel le trouva. Humainement parlant, ce revers lui était inévitable(G), s’il n’eût trouvé des gens qui firent l’office d’un traître auprès d’Absalom son fils(30). La piété de David est si éclatante dans les Psaumes, et dans plusieurs de ses actions, qu’on ne la saurait assez admirer. II y a une autre chose qui n’est pas moins admirable dans sa conduite ; c’est de voir qu’il ait su mettre si heureusement d’accord tant de piété avec les maximes relâchées de l’art de régner. On croit ordinairement que son adultère avec Bethsabée, le meurtre d’Urie, le dénombrement du peuple, sont les seules fautes qu’on lui puisse reprocher : c’est un grand abus. Il y a bien d’autres choses à reprendre dans sa vie(H). C’est un soleil de sainteté dans l’Église : il y répand par ses ouvrages une merveilleuse lumière de consolation et de piété ; mais il a eu ses taches : et il n’est pas jusqu’à ses dernières paroles où l’on ne trouve les obliquités de la politique(I). L’Écriture Sainte ne les rapporte qu’historiquement ; c’est pourquoi il est permis à un chacun d’en juger(33). Finissons par dire que l’Histoire du roi David peut rassurer plusieurs têtes couronnées, contre les alarmes que les casuistes sévères leur pourraient donner, en soutenant qu’il n’est presque pas possible qu’un roi se sauve. L’ouvrage que M. l’abbé de Choisi a publié sur la Vie de ce grand prince est bon : il serait beaucoup meilleur, si l’on avait pris la peine de marquer en marge les années de chaque fait, et les endroits de la Bible ou de Josèphe qui ont fourni ce que l’on avance. Un lecteur n’est pas bien aise d’ignorer si ce qu’il lit vient d’une source sacrée, ou d’une source profane. Je ne marquerai pas beaucoup de fautes de M. Moréri(K). L’article de David, que je viens de lire dans le Dictionnaire de la Bible, me fournira la matière d’une Remarque(L). J’ai oublié d’observer qu’on aurait tort de blâmer David de ce qu’il donna l’exclusion à son fils aîné(M).
 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
NOTES

Note_1 « C’est ici, dit Joly, l’article qui a le plus scandalisé... Je n’examinerai qu’un ou deux endroits, et je renverrai pour le reste aux auteurs qui ont réfuté cet article. » Les ouvrages auxquels il renvoie, sont : l’Examen du Pyrrhonisme de Bayle, par Crousas, et l’Apologie de David, 1737, in-12. Mais Bayle a été extrêmement réservé en comparaison de l’écrivain anglais à qui l’on doit : The man after God’s own heart, 1761, in-12, dont il existe une traduction française, attribuée au baron d’Holbach, et intitulée David, ou Histoire de l’Homme selon le coeur de Dieu, 1768, petit in-8°. Voltaire a peut-être encore plus maltraité David dans son drame burlesque intitulé Saül. — La version donnée ici de l’article David, est celle de 1702. J’ai eu l’attention de noter les moindres additions faites par Bayle. Quant aux suppressions de plusieurs passages, qu’on lisait dans l’édition de 1697, on les trouvera à la suite, sous le titre de Variantes de l’article David. Par cette disposition, chacun pourra, dans ses lectures, rétablir l’une ou l’autre version ; et d’un coup d’œil on verra les morceaux qui attirèrent des désagréments à Bayle ; lorsque ce n’est que des fragments, ils seront imprimés en italique ; mais il m’a paru inutile d’employer ce caractère lorsque la suppression portait sur des remarques entières. (Beuchot.) — Dans cette édition numérisée nous reproduisons les articles de 1697 et 1702, chacun dans leur intégralité.(RDB)

Note_2 Ier livre de Samuel, chap. XVI, verset 13.

Note_3
.

(A) Isaïe descendait en droite ligne de Juda, l’un des douze enfants de Jacob et demeurait à Bethléem petite ville de la tribu de Juda. Quelques nouveaux rabbins disent que lorsque la mère de David le conçut, Isaïe, ne croyait point jouir de sa femme, mais de sa servante; et c’est par là qu’ils expliquent le verset 7 du Psaume LI, où David assure qu’il a été formé en iniquité, et que sa mère l’a échauffé en péché. Cela, disent-ils, signifie qu’Isaïe, son père, commit un adultère en l’engendrant, parce qu’encore qu’il l’engendrât de sa femme, il croyait ne l’engendrer que d’une servante à la pudicité de laquelle il avait tendu des pièges*(a). Cette explication est peu conforme à la doctrine du péché originel; et c’est pour cela que le père Bartolocci*(b), ayant rapporté ce sentiment des nouveaux rabbins, s’est cru obligé d’examiner par occasion, si les anciens Juifs ont reconnu la vérité de cette doctrine. Si la supposition de ces rabbins était véritable, ils auraient très grande raison de dire qui Isaïe aurait commis un adultère ; mais d’autre côté il faudrait dire qu’il n’aurait point commis un péché, si croyant de bonne foi qu’il jouissait de sa femme, il eût engrossé sa servante. Cette supposition rabbinique est bien éloignée de la tradition que St Jérôme rapporte. Il dit qu’on a cru qu’Isaïe, père de David ne commit jamais aucun péché actuel, et qu’il n’y eut en lui aucune souillure que celle qu’il apporta du sein de sa mère… (Citations latines)*(c). Au reste, ceux qui voudraient adopter l’impertinence des Rabbins sur la conception de David, passeraient aisément dans une autre impertinence, qui serait de mettre David au nombre des bâtards illustres. La raison physique que l’on allègue pourquoi les bâtards viennent si souvent au monde avec tant de talents naturels, aurait lieu ici de la part du père.

*(a) Voyez le Journal des Savants du 14 juillet 1692, p. 465. Édition de Hollande.
*(b) La Bibliotheca magna Rabbinica, Partie II, page 4, cité dans le Journal des Savants du 14 juillet 1692.
*(c) Citations de St Jérôme, et du père Camart, de Rebus gestis Eliae. 

.
Note_4 Ier livre de Samuel, chap. XVI, verset 20.

Note_5 C’est-à-dire qu’il portait les armes de Saül. Ier livre de Samuel, chap. XVI, verset 21.

Note_6 Ier livre de Samuel, chap. XVII, verset 15.

Note_7 Ier livre de Samuel, chap. XVII, verset 49, 50.

Note_8
.

(B) Les armes de Goliath furent conservées comme un monument de la gloire des Israélites. David les porta d’abord dans sa tente*(a), mais apparemment on les mit ensuite dans un lieu sacré ; car nous lisons*(b) que David ayant demandé au sacrificateur Abimélec, s’il ne pourrait point lui fournir quelque hallebarde ou quelque épée, ce sacrificateur lui répondit que L’épée de Goliath doit être enveloppée d’un drap, derrière l’éphod, et qu’il n’avait qu’à la prendre. David se la fit donner. Quant à la tête de Goliath, elle fut portée à Jérusalem*(c), lorsque David eut choisi cette ville pour la capitale de son royaume. Josèphe dit positivement que ce fut David lui-même qui consacra à Dieu l’épée de Goliath*(d).

*(a) Samuel, XVII, verset 54.
*(b) Samuel, XXI, verset 8 et 9.
*(c) Samuel, XVII, verset 54.
*(d) Josèphe, Antiq., livre VI, ch. XI et XIV.

.
Note_9 Ier livre de Samuel, chap. XVII, verset 55.

Note_10
.

(C) C’est une chose un peu étrange, que Saül n’ait point connu David ce jour-là, vu que ce jeune homme avait joué des instruments plusieurs fois en sa présence, pour calmer les noires vapeurs qui le tourmentaient. Si une narration comme celle-ci se trouvait dans Thucydide ou dans Tite-Live, tous les critiques concluraient unanimement que les copistes auraient transposé les pages, publié quelque chose en un lieu, répété quelque chose dans un autre, ou inséré des morceaux postiches dans l’ouvrage de l’auteur. Mais il faut bien se garder de pareils soupçons lorsqu’il s’agit de la Bible. Il y a eu néanmoins des personnes assez hardies, pour prétendre que tous les chapitres ou tous les versets du premier Livre de Samuel n’ont point la place qu’ils ont eue dans leur origine. M. l’abbé de Choisi lève mieux, ce me semble, la difficulté. On amena David à Saül, dit-il*(a) : d’abord il ne le reconnut pas, quoi qu’il l’eut vu plusieurs fois dans le temps qu’il l’avait fait venir pour jouer de la harpe ; mais comme il y avait plusieurs années, comme David était alors fort jeune, qu’il était venu à la cour en qualité de musicien, et qu’on le voyait alors habillé en berger, il ne faut pas s’étonner qu’un roi accablé d’affaires, et dont l’esprit était malade, eût oublié les traits de visage d’un jeune homme qui n’avait rien de considérable. Je voudrais seulement qu’il n’eût point dit: 1° qu’il y avait plusieurs années que Saül n’avait vu David ; 2° que David était fort jeune, quand il vint à la cour de Saül en qualité de musicien. Il n’y a nulle apparence qu’il fût de beaucoup moins jeune quand il tua Goliath, que lorsqu’il vint la première fois à la cour de Saül; car, au temps de ce premier voyage, il était homme fort et vaillant, et guerrier, et qui savait bien parler*(b); il n’avait que trente ans, lorsqu’après la mort de Saül il fut élu roi ; et il faut nécessairement qu’il se soit passé bien des années depuis la mort de Goliath, jusques à celle de Saül. Voyez la Remarque où nous critiquons M. Moréri, et la Remarque (L).

*(a) Choisi, Histoire de la vie de David, pages 8 et 9. Édition d’Amsterdam, 1692.
*(b) Samuel, XVI, verset 13.

.
Note_11 Ier livre de Samuel, chap. XVII, verset 58.

Note_12 Samuel, XVIII, verset 2.

Note_13 Les femmes en allant au devant du roi dansaient et chantaient. Saül en a tué ses mille, et David ses dix mille. Samuel, livre I, chapitre XVIII, verset 7.

Note_14 Samuel, livre I, chapitre XVIII, verset 27.

Note_15 Samuel, livre I, chapitre XVIII, verset 29.

Note_16 Samuel, livre I, chapitre XVIII, verset 30.

Note_17 Samuel, livre I, chapitre XIX, versets 1 et 2.

Note_18 Samuel, livre I, chapitres XXIV et XXVI.

Note_19 Samuel, livre I, chapitre XXVII.

Note_20
.

(D) David, ayant demeuré quelque temps dans la Ville capitale du roi Akis, avec là petite troupe de 600 braves aventuriers, craignit d’être à charge à ce prince, et le pria de lui assigner une autre demeure. Akis lui marqua la ville de Siceleg. David s’y transporta avec les braves, et ne laissa point rouiller leurs épées. Il les menait souvent en parti, et tuait sans miséricorde hommes et femmes : il ne laissait en vie que les bestiaux; c’était le seul butin avec quoi il s’en revenait: il avait peur que les prisonniers ne découvrissent tout le mystère au roi Akis ; c’est pourquoi il n’en amenait aucun, il faisait faire main basse sur l’un et sur l’autre sexe. Le mystère, qu’il ne voulait point que l’on révélât, est que ces ravages se faisaient, non pas sur les terres des Israélites, comme il le faisait accroire au roi de Gath, mais sur les terres des anciens peuples de la Palestine*(a). Franchement, cette conduite était fort mauvaise : pour couvrir une faute, on en commettait une plus grande. On trompait un roi à qui l’on avait de l’obligation ; et on exerçait une cruauté prodigieuse, afin de cacher cette tromperie. Si l’on avait demandé à David, Dequelle autorité fais-tu ces choses ? qu’eût-il pu répondre? Un particulier comme lui, un fugitif qui trouve un asile sur les terres d’un prince voisin, est-il en droit de commettre des hostilités pour son propre compte, et sans commission émanée du souverain du pays ? David avait-il une telle commission? Ne s’éloignait-il pas au contraire et des intentions et des intentions et des intérêts du roi de Gath ? Il est sûr que si aujourd’hui un particulier, de quelque naissance qu’il fût, se conduisait comme fit David en cette rencontre, il ne pourrait pas éviter qu’on ne lui donnât des noms très peu honorables. Je sais bien que les plus illustres héros, et les plus fameux prophètes du Vieux Testament, ont quelquefois approuvé que l’on passât au fil de l’épée tout ce que l’on trouverait en vie; et ainsi je me garderais bien d’appeler inhumanité ce que fit David, s’il avait été autorisé des ordres de quelque prophète, ou si Dieu par inspiration lui eût commandé à lui même d’en user ainsi : mais il paraît manifestement par le silence de l’Écriture, qu’il fit tout cela de son propre mouvement.

Je dirai un mot de ce qu’il avait résolu de faire à Nabal. Pendant que cet homme qui était fort riche faisait tondre les brebis, David lui fit demander fort honnêtement quelque gratification : les messagers ne manquèrent pas de dire que jamais les bergers de Nabal n’avaient souffert du dommage de la part des gens de David. Comme Nabal était fort brutal, il demanda d’une façon incivile qui était David, et lui reprocha d’avoir secoué le joug de son maître: en un mot, il déclara qu’il n’était pas assez imprudent pour donner à des inconnus, et à des gens sans aveu, ce qu’il avait apprêté pour ses domestiques. David outré de cette réponse fait prendre les armes à 400 de ses soldats, et se met à leur tête ; bien résolu de ne laisser âme qui vive sans la passer au fil de l’épée. Il s’y engage même par serment; et s’il n’exécute point cette sanglante résolution, c’est qu’Abigaïl va l’apaiser par ses beaux discours et par ses présents*(b). Abigaïl était la femme de Nabal, et une personne de grand mérite, belle, spirituelle, et qui plut si fort à David, qu’il l’épousa dès qu’elle fut veuve*(c). Parlons de bonne foi: n’est-il pas incontestable que David allait faire une action très criminelle? Il n’avoir nul droit sur les biens de Nabal, ni aucun titre pour le punir de son incivilité. Il errait par le monde avec une troupe de bons amis : il pouvait bien demander aux gens aisés quelque gratification; mais c’était à lui de prendre patience s’ils la refusaient, et il ne pouvait les y contraindre par des exécutions militaires, sans replonger le monde dans l’affreuse confusion de l’état qu’on appelle de nature, où l’on ne reconnaissait que la seule loi du plus fort. Que dirions-nous aujourd’hui d’un prince du sang de France, qui, étant disgracié à la Cour, se sauverait où il pourrait avec les amis qui voudraient bien être les compagnons de sa fortune? Quel jugement, dis-je, en ferait-on, s’il s’avisait d’établir des contributions dans les pays où il se cantonnerait, et de passer tout au fil de l’épée dans les paroisses qui refuseraient de payer les taxes? Que dirions-nous si ce prince équipait quelques vaisseaux, et courait les mers pour s’emparer de tous les navires marchands qu’il pourrait prendre? En bonne foi, David était-il plus autorisé pour exiger des contributions de Nabal, et pour massacrer tous les hommes et toutes les femmes au pays des Hamalékites, etc. et pour enlever tous les bestiaux qu’il y trouvait ? Je consens que l’on me réponde que nous connaissons mieux aujourd’hui le Droit des gens, le jus belli et pacis dont on a fait de beaux systèmes; et qu’ainsi on était plus excusable en ce temps-là, qu’on ne le serait aujourd’hui. Mais le profond respect que l’on doit avoir pour ce grand roi, pour ce grand prophète, ne nous doit pas empêcher de désapprouver les taches qui se rencontrent dans sa vie; autrement nous donnerions lieu aux profanes de nous reprocher, qu’il suffit afin qu’une action soit juste qu’elle ait été faite par certaines gens que nous vénérons. Il n’y aurait rien de plus funeste que cela à la morale chrétienne. Il est important pour la vraie Religion, que la vie des orthodoxes soit jugée par les idées générales de la droiture et de l’ordre.

*(a) Samuel, livre I, chapitres XXVII.
*(b) Samuel, livre I, chapitres XXV.
*(c) Samuel, livre I, chapitres XXV, verset 42

.
Note_21
.
(E.) Pendant que David avec son petit camp volant exterminait tous les pais infidèles, où il pouvoir pénétrer, on se préparait dans le pays des Philistins à faire la guerre aux Israélites. Les Philistins assemblèrent toutes leurs forces, David et ses braves aventuriers se joignirent à l’armée d’Akis, et se seraient battus comme des lions contre leurs frères, si les Philistins soupçonneux n’eussent contraint Akis de les renvoyer. On appréhenda que dans la chaleur du combat ils ne se jetassent sur les Philistins, afin de faire leur paix avec Saül. Lorsque David eut appris qu’à cause de ces soupçons il fallait qu’il quitta l’armée, il en fut fâché*(a). Il voulait donc contribuer de toute sa force à la victoire des Philistins incirconcis sur ses propres frères, le peuple de Dieu, les sectateurs de la vraie Religion ? Je laisse aux bons casuistes à juger, si ces sentiments étaient dignes d’un véritable Israélite.

*(a) Samuel, livre I, chapitres XXIX, verset 8.

.
Note_22 Samuel, livre II, chapitre II, verset 4.

Note_23 Samuel, livre II, chapitre II, verset 8.

Note_24 Samuel, livre II, chapitre III.

Note_25 C’était le général de l’armée de David.

Note_26 Samuel, livre II, chapitre IV.

Note_27 Samuel, livre II, chapitre V, verset 5.

Note_28
.

(F) Le plus grand de leurs attentats fut la révolte d’Absalom, qui contraignit ce grand Prince à s’enfuir de Jérusalem dans un équipage lugubre, la tête couverte, les pieds nus, fondant en larmes, et n’ayant les oreilles battues que des gémissements de ses fidèles sujets*(a). Absalom entra dans Jérusalem comme en triomphe ; et afin que ses partisans ne se relâchassent point par la pensée que cette discorde du père et du fils viendrait à cesser, il fit une chose très capable de faire croire qu’il ne se réconcilierait jamais avec David. Il coucha avec les dix concubines de ce prince, à la vue de tout le monde*(b). Il y a beaucoup d’apparence que ce crime lui aurait été pardonné : l’affliction extrême où sa mort plongea David en est une preuve. C’était le meilleur père que l’on vît jamais : son indulgence pour ses enfants allait au delà des justes bornes, et il en porta la peine tout le premier. Car s’il eût puni, comme la chose le méritait, l’action infâme de son fils Ammon*(c), il n’aurait pas eu la honte et le déplaisir de voir qu’un autre vengea l’injure de Tamar; et s’il eût châtié comme il fallait celui qui vengea cette injure, il n’aurait pas couru risque d’être entièrement détrôné. David eut la destinée de la plupart des grands princes, il fut malheureux dans sa famille. Son fils aîné viola sa propre soeur, et fut tué par l’un de ses frères à cause de cet inceste: l’auteur de ce fratricide coucha avec les concubines de David. Quel scandale pour les bonnes âmes, que de voir tant d’infamies dans la famille de ce roi!

*(a) Samuel, livre II, chapitre XV.
*(b) Samuel, livre II, chapitre XVI.
*(c) Il viola Tamar et fut tué pour ce crime par ordre d’Absalom, frère de Tamar de père et de mère. Samuel, livre II, chapitre XIII

.
Note_29
.
(G)On peut voir par cet exemple qu’il n’y a nul fond à faire sur la fidélité des peuples; car enfin, David était tout ensemble un bon roi et un grand roi. Il s’était fait aimer, il s’était fait estimer, et il avait pour la Religion du pays tout le zèle imaginable. Ses sujets avaient donc lieu d’être contents, et s’ils avaient eu à choisir un prince, lui eussent-ils pu souhaiter d’autres qualités ? Cependant ils sont si peu fermes dans leur devoir à l’égard de David, que son fils Absalom, pour se faire déclarer roi, n’a qu’à se rendre populaire pendant quelque temps, et à entretenir quelques émissaires dans chaque tribu. On peut appliquer aux peuples la maxime, casta et quam nemo rogavit. Si l’on ne voit pas plus souvent des rois détrônés, c’est que les peuples n’ont pas été sollicités à la révolte par des intrigues assez bien conduites. Il ne faut que cela: si le prince n’est pas méchant, on sait bien le faire passer pour tel, ou pour esclave d’un méchant Conseil.
.
Note_30 Samuel, livre II, chapitre XV, versets 34 et suivants.

Note_31
.

(H) Nous en avons marqué déjà quelques-unes qui se rapportent au temps qu’il était homme privé; en voici quelques autres qui appartiennent au temps de son règne.

I. On ne saurait bien excuser sa polygamie; car encore que Dieu la tolérât en ce temps-là, il ne faut pas croire qu’on pût l’étendre bien loin, sans lâcher un peu trop la bride à la sensualité. Michol seconde fille de Saül fut la première femme de David: on la lui ôta pendant sa disgrâce*(a): il en épousa successivement quelques autres*(b), et ne laissa pas de redemander la première: il fallut pour la lui rendre la ravir à un mari qui l’aimait beaucoup, et qui la suivit aussi loin qu’il lui fut possible, pleurant comme un enfant*(c). David ne fit point scrupule de s’allier avec la fille d’un incirconcis*(d) ; et quoi qu’il eût des enfants de plusieurs femmes, il prit encore des concubines à Jérusalem. Il choisissait sans doute les plus belles qu’il rencontrait; ainsi l’on ne saurait dire que par rapport aux voluptés de l’amour, il ait eu beaucoup de soin de mécontenter la nature.

II. Dès qu’il eut appris la mort de Saül, il songea sans perdre de temps à recueillir la succession. Il s’en alla à Hébron, et aussitôt qu’il y fut arrivé, toute la tribu de Juda, dont il avait gagné les principaux par ses présents, le reconnut pour roi*(e). Si Abner n’avait conservé au fils de Saül le reste de la succession, il est indubitable que par la même méthode, je veux dire en gagnant les principaux par des présents, David serait devenu roi de tout Israël. Qu’arriva-t-il après que la fidélité d’Abner eut conservé onze Tribus toutes entières à Izbozet ? La même chose qui serait arrivée entre deux rois infidèles et très ambitieux. David et Izbozet se firent incessamment la guerre*(f), pour savoir lequel des deux gagnerait la portion de l’autre, afin de jouir de tout le royaume sans partage. Ce que je m’en vais dire est bien plus mauvais. Abner mécontent du roi son maître songe à le dépouiller de ses états, et à les livrer à David: il fait savoir à David ses intentions; il le va trouver lui-même pour concerter avec lui les moyens de faire ce coup. David prête l’oreille à ce perfide, et veut bien gagner un royaume par des intrigues de cette nature*(g). Peut-on dire que ce soient des actions d’un saint? J’avoue qu’il n’y a rien là qui ne soit conforme aux préceptes de la politique, et aux inventions de la prudence; mais on ne me prouvera jamais que les lois exactes de l’équité, et de la morale sévère d’un bon serviteur de Dieu, puissent approuver cette conduite. Notez que David ne prétendait pas que le fils de Saül régnât par usurpation : il convenait que c’était un homme de bien*(h), et par conséquent un roi légitime.

III. Je fais le même jugement de la ruse dont David usa pendant la révolte d’Absalom. Il ne voulut point que Cuscaï, l’un de ses meilleurs amis le suivît, il lui ordonna de se jeter dans le parti d’Absalom, afin de donner de mauvais conseils à ce fils rebelle, et d’être en état de faire savoir à David tous les desseins du nouveau roi*(i). Cette ruse est sans doute très louable, à juger des choses selon la prudence humaine, et selon la politique des souverains. Elle sauva David, et depuis ce siècle jusques au nôtre inclusivement, elle a produit une infinité d’aventures utiles aux uns, et pernicieuses aux autres; mais un casuiste rigide ne prendra jamais cette ruse pour une action digne d’un prophète, d’un saint, et d’un homme de bien. Un homme de bien en tant que tel aimera mieux perdre une couronne, que d’être cause de la damnation de son ami : or c’est damner notre ami en tant qu’en nous est, que de le pousser à faire un crime; et c’est un crime que de feindre que l’on embrasse avec chaleur le parti d’un homme; que de le feindre, dis-je, afin de perdre cet homme en lui donnant de mauvais conseils, et en révélant tous les secrets de son cabinet. Peut-on voir une fourbe rie plus déloyale que celle de Cuscaï ? Dès qu’il aperçoit Absalom, il s’écrie Vive le roi, vive le roi ; et lorsqu’il voit qu’on lui demande d’où vient son ingratitude de ne pas suivre son intime ami, il se donne des airs dévots, il allègue des raisons de conscience, je serai à celui que l’Éternel a choisi*(j).

IV. Lorsque David à cause de sa vieillesse ne pouvoir être échauffé par tous les habits dont on le couvrait, on s’avisa de lui chercher une jeune fille qui le gouvernât, et qui couchât avec lui. Il souffrit qu’on lui amenât pour cet usage la plus belle fille que l’on put trouver*(k). Peut-on dire que ce soit l’action d’un homme bien chaste? Un homme rempli des idées de la pureté, et parfaitement résolu de faire ce que l’ordre, ce que la belle morale demandent de lui, consentira-t-il jamais à ces remèdes ? Peut-on y consentir que lorsqu’on préfère les instincts de la nature, et les intérêts de la chair, à ceux de l’esprit de Dieu ?

V. Il y a longtemps que l’on blâme David d’avoir commis une injustice criante contre Méphiboseth, le fils de son intime ami Jonathan. Le fait est que David ne craignant plus rien de la faction du roi Saül, fut bien aise de se montrer libéral envers tous ceux qui pourraient être restés de cette famille. Il apprit qu’il restait un pauvre boiteux nommé Méphiboseth fils de Jonathan. Il le fit venir, et le gratifia de toutes les terres qui avaient appartenu au roi Saül, et donna ordre à Siba, ancien serviteur de cette maison, de faire valoir ces terres à son profit, et pour l’entretien du fils de Méphiboseth; car quant à Méphiboseth il devait avoir toute sa vie une place à la table du roi David*(l). Lorsque ce prince se sauvait de Jérusalem, pour n’y tomber pas entre les mains d’Absalom, il rencontra Siba qui lui apportait quelques rafraîchissements, et qui lui dit en trois mots que Méphiboseth qui se tenait à Jérusalem, dans l’espérance que parmi ces révolutions il recouvrerait le royaume. Sur cela David donna à cet homme tous les biens de Méphiboseth*(m). Après la mort d’Absalom, il apprit que Siba avoir été un faux délateur, et néanmoins il ne lui ôta que la moitié de ce qu’il lui avoir donné; il ne restitua à Méphiboseth que la moitié de son bien. II y a des auteurs qui prétendent que cette injustice, qui était d’autant plus grande que David avait les dernières obligations â Jonathan, fut cause que Dieu permit que Jeroboam divisât en deux le royaume d’Israël*(n). Mais il clé sûr que les péchés de Salomon furent cause que Dieu permit cette division*(o). Tous les interprètes n’ont pas renoncé à l’Apologie de David. Il y en a qui prétendent que l’accusation de Siba n’était point injuste, ou que pour le moins elle était fondée sur tant de probabilités, qu’on pouvait y ajouter foi sans faire un jugement téméraire*(p). Mais il n’y a guère de gens qui soient de cette opinion. La plupart des Pères et des Modernes croient que Siba fut un calomniateur, et que David se laissa surprendre. Remarquez bien la pensée du Pape Grégoire : il avoue que Méphiboseth fut calomnié, et néanmoins il prétend que la sentence qui le dépouilla de tous ses biens était juste. Il le prétend pour deux raisons : 1° parce que David la prononça; 2° parce qu’un secret jugement de Dieu y intervint… (Citation latine)*(q). L’auteur que je cite prend une autre route; puisque la sainteté de David, dit-il, nous est très connue, et qu’il n’a jamais ordonné la réparation du tort qu’il avait fait à Méphiboseth, il faut conclure que la sentence fut juste. C’est établir un très dangereux principe : on ne pourrait plus examiner sur les idées de la morale des actions des anciens prophètes, pour condamner celles qui n’y seraient point conformes; et ainsi les libertins pourraient accuser nos casuistes d’approuver certaines actions qui visiblement sont injustes; de les approuver, dis-je, en faveur de certaines gens, et par acception de personnes. Disons mieux, appliquons aux saints ce qui a été dit des grands esprits, nullum sine venia placuit ingenium. Les plus grands saints ont besoin qu’on leur pardonne quelque chose.

VI. Je ne dis rien du reproche qui fut sait à David par Michol l’une de ses femmes, sur l’équipage out il s’était mis en dansant publiquement. S’il avait découvert sa nudité, son action pourrait passer pour mauvaise moralement parlant; mais s’il ne fit autre chose que se rendre méprisable par ses postures, et en soutenant mal la majesté de son caractère, ce fut tout au plus une imprudence, et non pas un crime. Il faut bien considérer en quelle occasion il dansa : ce fut lorsque l’Arche fut portée à Jérusalem*(r); et par conséquent l’excès de sa joie, et de ses sauts, témoignait son attachement et sa sensibilité pour les choses saintes. Un auteur moderne a voulu justifier la nudité de François d’Assise par celle de David : Michol femme de David, dit-il*(s),ayant vu, d’une fenêtre, son mari, qui, transporté d’une sainte ferveur, sautait et dansait devant l’Arche du Seigneur, le méprisa en son coeur, et ... lui dit en raillant : Qu’elle est grande la gloire que s’est acquise aujourd’hui le roi d’Israël, quand il s’est découvert en présence des servantes de ses sujets, et qu’il s’est dépouillé nu comme un débauché ! Ces dernières paroles du texte sacré semblent faire voir que David se dépouilla tout nu : néanmoins, comme le même texte (v. 14.), parlant de la danse de David devant l’arche, dit qu’il était vêtu d’un Éphod de lin, je ne pense pas qu’il se dépouillât tout nu. Mais il se dépouilla assez pour qu’il parût comme nu; et que cela fut jugé indigne de la gravité et de la majesté d’un roi : d’autant plus que la chose se passait publiquement et devant un grand monde. L’action de David, accompagnée de toutes ces circonstances, n’est pas plus favorable que celle de saint François qui eut très peu de spectateurs*(t): de sorte que si l’action de l’un mérite la censure, celle de l’autre ne peut pas en être exempte; aussi lisons-nous que Michol s’en moqua. Mais voyons si le Saint Esprit s’en est moqué; et nous jugerons par là si l’on doit sa moquer de saint François. Il rapporte après cela ce que David répondit a Michol, et ce que l’Écriture remarque touchant la stérilité de cette femme. Il y aurait bien des dames qui mériteraient d’être stériles, s’il ne fallait pour cela qu’avoir le goût de Michol. On trouverait fort étrange par toute l’Europe, si un jour de procession du Saint Sacrement les rois dansaient dans les rues n’ayant qu’une petite ceinture sur le corps.

VII. Les conquêtes de David feront le sujet de ma dernière observation. Il y a des casuistes rigides, qui ne croient pas qu’un prince chrétien puisse légitimement s’engager à une guerre, par la seule envie de s’agrandir. Ces casuistes n’approuvent que les guerres défensives, ou en général celles qui ne tendent qu’à faire restituer à chacun le bien qui lui appartient. Sur le pied de cette maxime, David aurait souvent entrepris des guerres injustes; car outre que l’Écriture sainte nous le représente assez souvent comme l’agresseur, il se trouve qu’il étendit les bornes de son empire depuis l’Égypte jusqu’à l’Euphrate*(u). Il vaut donc mieux dire pour ne pas condamner David, que les conquêtes peuvent être quelquefois permises, et qu’ainsi l’on doit prendre garde si en déclamant contre les princes modernes, on ne frappe pas ce grand prophète sans y penser.

Mais si généralement parlant les conquêtes de ce saint monarque lui ont été glorieuses, sans préjudicier à sa justice, on a de la peine à convenir de cette proposition, quand on descend dans le détail. Ne fouillons point par nos conjectures dans les secrets que l’Histoire ne nous a point révélés : ne concluons pas que puisque David voulut profiter de la trahison d’Abner, et de celle de Cuscaï, il n’y a guère de ruses qu’il n’ait mises en usage contre les rois infidèles qu’il subjugua. Arrêtons-nous uniquement à ce que l’Histoire sainte nous dit de la manière dont il traitait les vaincus. Il emmena aussi le peuple qui était dans Rabba*(v),et le mit sur des scies, et sur des herses de fer, et sur des cognées de fer, et les fit passer par un fourneau où on cuit les briques. Ainsi en fit-il en toutes les villes des enfants de Hammon*(w). La Bible de Genève observe à la marge de ce verset, que c’étaient des espèces de supplices à mort dont on usait anciennement. Voyons comment il traita les Moabites : il les mesura au cordeau les faisant coucher par terre, et en mesura deux cordeaux pour les faire mourir, et un plein cordeau pour les laisser en vie*(x).C’est-à-dire, qu’il voulut précisément en faire mourir les deux tiers, ni plus ni moins*(y). L’Idumée reçut un plus rude traitement : il y fit tuer tous les mâles, Joab y demeura six mois avec tout Israël, jusqu’à tant qu’il eut exterminé tous les mâles d’Édom*(z). Peut-on nier que cette manière de faire la guerre ne soit blâmable ? Les Turcs et les Tartares n’ont-ils pas un peu plus d’humanité ? Et si une infinité de petits livrets crient tous les jours contre des exécutions militaires de notre temps, dures à la vérité et fort blâmables, mais douces en comparaison de celles de David, que ne diraient pas aujourd’hui les auteurs de ces petits livres, s’ils avaient à reprocher les scies, les herses, les fourneaux de David, et la tuerie générale de tous les mâles grands et petits ?

*(a) Samuel, livre I, chapitre XXV, verset 44. 
*(b) Samuel, livre II, chapitres III et V. 
*(c) Samuel, livre II, chapitre III, verset 16. 
*(d) Samuel, livre II, chapitre III, verset 5. 
*(e) Histoire de la Vie de David, de l’abbé de Choisi, page 47. 
*(f) Samuel, livre II, chapitre III, verset 1. 
*(g) Samuel, livre II, chapitre III. 
*(h) Samuel, livre II, chapitres IV, verset 11. 
*(i) Samuel, livre II, chapitre XV. 
*(j) Samuel, livre II, chapitre XVI, verset 18. 
*(k) Rois, livre I, chapitre I. 
*(l) Samuel, livre II, chapitre I. 
*(m) Samuel, livre II, chapitre IX. 
*(n) Rois, livre II, chapitre 16, v. 6, et chap. 19 v. 29.I. 
*(o) Rois, livre I, chapitre XI, verset 11. 
*(p) Th Raynaud, p. 232. 
*(q) Th Raynaud, p. 232. 
*(r) Samuel, livre II, chapitre VI. 
*(s) Ferrand, Réponse à l’apologie pour la réformation, 364, 365. 
*(t) Bonaventure, Vie de Saint François, citée par Ferrand, Réponse à l’apologie pour la réformation, 363, 364. 
*(u) Abbé de Choisi, Histoire de David, page 64. 
*(v) C’était la principale ville des Hammonites. 
*(w) Samuel, livre II, chapitre XII, verset 31. 
*(x) Samuel, livre II, chapitre VIII, verset 2. 
*(y) Voyez la note de la Bible de Genève. 
*(z) Samuel, livre I, chapitre XI, verset 15. 

.
Note_32
.
(I)Prenez bien mon sens : je ne veux pas dire que David en cet état ne parlait point selon ses pensées : mais que la manière franche et nette, dont il ouvrit son coeur, témoigne qu’auparavant il avait sacrifié en deux rencontres remarquables la justice à l’utilité. Il avait clairement connu que Joab méritait la mort, et que l’impunité des assassinats dont cet homme avait les mains teintes était une injure criante faite aux lois et à la raison. Joab néanmoins avait conservé ses charges, son crédit, son autorité. Il était brave, il servait fidèlement et utilement le roi son maître ; on pouvait craindre de fâcheux mécontentements si l’on entreprenait de le châtier. Voilà des raisons de politique qui firent céder les lois à l’utilité. Mais lorsque David n’eut plus besoin de ce général, il donna ordre qu’on le fît mourir; ce fut un des articles de son Testament*(a). Son successeur Salomon fut chargé d’une semblable exécution contre Semeï. Cet homme sachant que David se sauvait de Jérusalem en grand désordre, à cause de la révolte d’Absalom, le vint insulter au beau milieu du chemin, et lui fit des reproches encore plus durs que les pierres qu’il lui jetait*(b). David souffrit cette injure fort patiemment : il y reconnut, et y adora la main de Dieu avec des marques d’une piété singulière ; et lorsque ses affaires furent rétablies, il pardonna à Semeï qui fut des premiers à se soumettre, et à implorer sa clémence*(c). David lui jura qu’il ne le ferait point mourir, et il lui tint sa parole jusqu’au lit de mort; mais se voyant en cet état il chargea son fils de faire mourir cet homme*(d); preuve évidente qu’il ne l’avait laissé vivre que pour s’attirer d’abord la gloire d’un prince clément, et puis afin d’éviter que personne ne lui reprochât en face d’avoir manqué de parole. Je voudrais bien savoir si dans la rigueur des termes un homme qui promet la vie à son ennemi s’acquitte de sa promesse, lorsque par son Testament il ordonne de te tuer.

De tout ce que je viens dire dans les Remarques précédentes et dans celle-ci, on peut aisément insérer que si les peuples de la Syrie avaient été d’aussi grands faiseurs de libelles, que le sont aujourd’hui les Européens, ils auraient étrangement défiguré la gloire de David. De quels noms et de quels titres infâmes n’auraient-ils pas accablé cette troupe d’aventuriers qui le fut joindre, après qu’il se fut retiré de la cour de Saül ? L’Écriture nous apprend que tous ceux qui se voyaient persécutés par leurs créanciers, tous les mécontents, et tous ceux qui étaient très mal dans leurs affaires, coururent vers lui, et qu’il se rendit leur chef*(e). Il n’y a rien qui puisse être plus malignement empoisonné qu’une telle chose. Les historiens de Catilina et ceux de César fourniraient à bien des couleurs à un peintre satirique. L’Histoire a conservé un petit échantillon des médisances auxquelles David était exposé parmi les a amis de Saül. Cet échantillon témoigne qu’ils l’accusaient d’être homme de sang, et qu’ils regardaient la révolte d’Absalom comme la juste punition des maux qu’ils disaient que David avoir faits à Saül, et à toute sa famille. Je mets en marge les paroles de l’Écriture*(f) ; et voici celles de Josèphe*(g) : (Citation grecque et traduction latine de Josèphe, Antiqu., livre VII, chap. VIII) … 

Ils outraient les choses : il est vrai que selon le témoignage de Dieu même David était un homme de sang; et c’est pour cela que Dieu ne lui voulut pas permettre de bâtir le Temple*(h). Il est vrai encore que pour apaiser les Gabaonites, il leur livra deux fils et cinq petits-fils de Saül, qui furent crucifiés tous sept*(i). Mais il est faux qu’il ait jamais attenté, ni la vie, ni à la couronne de Saül.

Ceux qui trouveront étrange que je dise mon sentiment sur quelques actions de David, comparées avec la morale naturelle, sont priés de considérer trois choses. 

1° Qu’ils sont eux-mêmes obligés de confesser que la conduite de ce prince envers Urie est un des plus grands crimes qu’on puisse commettre. Il n’y a donc entre eux et moi qu’une différence du plus au moins ; car je reconnais avec eux que les fautes de ce prophète n’empêchent pas qu’il n’ait été rempli de piété, et d’un grand zèle pour la gloire de l’Éternel. Il a été sujet à l’alternative des passions et de la grâce. C’est une fatalité attachée à notre nature depuis le péché d’Adam. La grâce de Dieu le conduisait très souvent ; mais en diverses rencontres les passions prirent le dessus : la politique imposa silence à la religion. 

2° Qu’il est très permis à de petits particuliers comme moi, de juger des faits contenus dans l’Écriture, lors qu’ils ne sont pas expressément qualifiés par le Saint Esprit. Si l’Écriture en rapportant une action la blâme ou la loue, il n’ait plus permis à personne d’appeler de ce jugement ; chacun doit régler son approbation ou son blâme sur le modèle de l’Écriture. Je n’ai point contrevenu à ce devoir : les faits sur lesquels j’ai avancé mon petit avis, sont rapportés dans l’Histoire Sainte, sans l’attache du Saint Esprit, sans aucun caractère d’approbation*(j).

3° Qu’on ferait un très grand tort aux lois éternelles, et par conséquent à la vraie religion, si on donnait lieu aux profanes de nous objecter, que dès qu’un homme a eu part aux inspirations de Dieu, nous regardons sa conduite comme la règle des mœurs ; de sorte que nous n’oserions condamner les actions du monde les plus opposées aux notions de l’équité, quand c’est lui qui les a commises. Il n’y a point de milieu; ou ces actions ne valent rien, ou les actions semblables à celles-là ne sont pas mauvaises : or, puisqu’il faut choisir l’une ou l’autre de ces deux choses, ne vaut-il pas mieux ménager les intérêts de la morale, que la gloire d’un particulier ? Autrement, ne témoignerait-on pas que l’on aime mieux commettre l’honneur de Dieu, que celui d’un homme mortel ?

*(a) Rois, livre I, chapitre II, verset 6.
*(b) Samuel, livre II, chapitre XVI, verset 5 et suivants.
*(c) Samuel, livre II, chapitre XIX, verset 19 et suivants.
*(d) Rois, livre I, chapitre II, verset 9.
*(e) Samuel, livre I, chapitre XXII, verset 2.
*(f) Samuel, livre II, chapitre XVI.
*(g) Flavius Josèphe, Antiquités juives, livre VII, chapitre VIII.
*(h) Livre des Chroniques, livre I, chapitre XXII, verset 8, et chap. XXVIII, verset 3.
*(i) Samuel, livre II, chapitre XXI.
*(j) J’ai pris garde que l’Écriture nous apprend que David consulta et suivit les ordres de Dieu quand il s’agit de repousser les agresseurs, (Samuel, I, chap. XXIII et XXX); mais qu’il ne consulta point Dieu, quand il voulut ruiner Nabal, ni quand il allait exterminer les voisins d’Akis, et faisait accroire qu’il ravageait les États de Saül. C’est un signe que Dieu n’approuvait point ces sortes d’actions. 

.
Note_33 Voyez la remarque I à la fin.

Note_34
.

(K) Cinq seulement.

I. David était âgé de vingt-deux ans, lors que Samuel l’oignit de l’huile destinée au sacre des rois. Cela est incompatible avec ce qui suit, et avec ce qui précède. Il venait de dire que David naquit l’an 2950 du monde, et un peu après il marque que David vainquit Goliath l’an 2971 du monde. Il est manifeste que la victoire sur Goliath est postérieure au sacre de David, au lieu que selon Moréri la cérémonie du sacre ne se fit qu’un an après cette victoire. Pour corriger cette faute, il faut dire que David reçut l’onction âgé de vingt ans*(a). Le reste n’a pas besoin de correction; car il es vrai que David vainquit Goliath l’année d’après son sacre.

II. Il n’est pas vrai que Saül ait renouvelé la persécution contre David, depuis que celui-ci se fut abstenu deux fois de lui faire le moindre mal, en niant la plus favorable occasion du monde. Il est un peu surprenant que l’Écriture, pour aggraver le crime de Saül, n’ait pas remarqué qu’il se repentit bientôt de sa réconciliation avec David, et qu’il se rendit coupable d’une noire ingratitude. Dans le chapitre XXIV du livre Ier de Samuel, il apprend que David, le pouvant tuer dans une caverne, n’avait voulu lui faire aucun mal : il admire cette générosité; il souhaite que le bon Dieu la récompense ; il reconnaît que la couronne est destinée à David; il lui recommande sa famille, et s’en retourne dans sa maison. Dans le chapitre XXVI du même livre, il apprend que David le pouvant tuer la nuit dans sa tente, s’en retire sans lui rien faire : il admire cette générosité; il donne sa bénédiction à David ; il lui prédit toute sorte de prospérité; et s’en retourne à son logis. Mr. Moréri prétend que ces deux choses si semblables arrivèrent la même année. Je le répète : il est un peu surprenant que l’Écriture ne se serve point du premier de ces deux faits, pour rendre plus odieuse l’opiniâtreté de Saül à persécuter son gendre. Deux ou trois lignes pouvaient faire un grand effet : un lecteur doit été frappé de voir que Saül, redevable de la vie à sou beau-fils, le loue, l’admire, lui souhaite mille bénédictions, et ne laisse pas dans peu de temps de se remettre en campagne pour le perdre. Les lois de la narration demandent sans doute qu’en parlant de cette nouvelle poursuite, on observe qu’elle était une infraction de cet accord solennel qui avait suivi l’aventure de la caverne. Cependant vous ne trouvez pas un iota dans l’Écriture touchant cette circonstance. Voici d’autres sujets de surprise. David exposant à Saül qu’il ne s’était point rendu digne de la persécution qu’il souffrait, et qu’il n’avait tenu qu’à lui de le tuer dans sa tente, ne représente pas que c’était la seconde fois qu’il avait eu la vie du roi entre ses mains, et que le roi avait bientôt mis en oubli l’aventure de la caverne. Saül de son côté, qui avoue qu’il a tort, et qui parle à David de la manière du monde la plus honnête, n’observe point que c’est la seconde fois qu’il lui doit la vie. Avouons que de telles circonstances ne s’oublient pas. De plus, nous voyons que dans la première de ces deux rencontres David et Saül tiennent à peu près les mêmes paroles que dans la seconde. Si je voyais deux récits de cette nature, ou dans Élien, ou dans Valère Maxime, je ne ferais pas difficulté de croire qu’il n’y aurait là qu’un fait, qui ayant été rapporté en deux manières aurait servi de sujet à deux articles, ou à deux chapitres. Le fait serait que David ayant en ses mains la vie de Saül sou cruel persécuteur, l’aurait conservé précieusement. Les deux manières de conter la chose seraient, 

1° que Saül obligé par quelque nécessité naturelle de s’écarter de ses gens, entra dans une caverne où était David; 

2° que David se glissa de nuit jusqu’à la tente de Saül, les gardes dormant profondément. Je laisse à M. Simon, et à des critiques de sa volée à examiner s’il serait possible que les Livres Historiques du Vieux Testament rapportassent deux fois la même chose. II me semble que l’action des Ziphiens, rapportée dans le chapitre XXIII du livre Ier de Samuel, n’est point différente de celle qui est rapportée dans le chapitre XXVI du même livre. Quiconque voudra faire le parallèle de ces deux récits, sera sans doute de mon sentiment. Ce qu’il y a de bien certain, c’est que Saül n’a point persécuté David depuis la seconde réconciliation. C’est la seconde faute de M. Moréri.

III. La [troisième faute] consiste en ce qu’il assure que David fut si bien reçu d’Achis, roi de Gath, que sa nouvelle faveur faillit faire soulever les Grands. Il n’y a pas un mot de vrai dans tout cela ; et je ne vois rien qui ait pu produire cette fausseté, que les soupçons que l’on forma contre David, lorsqu’on le vit avec ses troupes à l’arrière-garde de l’armée d’Akis. Les chefs des Philistins voulurent absolument que David s’en retournât dans la ville qui lui avait été donnée*(b). Il y avait une grande différence entre ces chefs, et les Grands de la cour du roi de Gath.

IV. Le prétendu mécontentement des Grands n’obligea point David à se retirer de cette cour. Il s’en retira par respect : il craignit que lui et ses gens n’incommodassent le prince par leur séjour dans la capitale : il pria donc Akis de lui assigner une autre demeure; ce qui lui fut accordé. Ceci advint avant que les Chefs des Philistins demandassent que David sortît de leur camp.

V. Il ne fallait pas dire que David revint à Siceleg, puis que l’on n’avait pas dit qu’il y eût déjà séjourné.

*(a) Il naquit, selon Calvisius, l’an du monde 2860, et fut oint par Samuel l’an du monde 2880, et tua Goliath l’année d’après.
*(b) Samuel, livre I, chapitre XXIX.

.
Note_35
.
(L) Les imprimeurs en étaient ici, lorsqu’on m’a fait voir un Dictionnaire*(a), que j’ai consulté tout aussitôt à l’article du Prophète David. J’y ai trouvé des endroits qui m’ont donné lieu à faire des observations. 

I. Il n’est point vrai que David soit venu au monde 110 ans avant la naissance de Jésus-Christ : il y a plus de mille ans*(b) entre la naissance de l’un et la naissance de l’autre. 

II. Il ne fallait pas supprimer les courses faites par David sur les alliés de son patron, ni le mensonge dont il se servit en persuadant au roi Akis qu’il les faisait sur les terres des Israélites. Il ne fallait point non plus supprimer la mauvaise guerre qu’il faisait à ces gens-là: il passait au fil de l’épée hommes et femmes. Il n’es pas permis dans un Dictionnaire d’imiter les panégyristes qui ne touchent qu’aux beaux endroits : il faut agir en historien, il faut rapporter le bien et le mal, et c’est ce qu’a fait l’Écriture. 

III. On ne saurait donc approuver l’affectation qui paraît ici de ne rien dire des ruses de David, tant contre Izbozeth, que contre Absalom; et de ne parle que des guerres où David était provoqué. Ne fallait-il pas dire quelque chose de celles où l’Écriture le représente comme l’agresseur, et de la sévérité étonnante dont il usait envers les vaincus ? 

IV. L’Auteur fait pis que supprimer, il suppose dans l’Écriture que les Syriens, les Ammonites, les Moabites, et les autres peuples voisins attaquaient David. L’Histoire Sainte insinue clairement qu’ils ne firent que tâcher de si défendre, en quoi ils ne réussirent nullement*(c). 

V. Il suppose aussi sans l’Écriture que ce prince épousa la jeune fille qu’on lui avait amenée pour tâcher de le réchauffer. Je pourrais lui passer cela, sans faire tort à ce que j’ai dit touchant cette belle méthode de faire revivre la chaleur naturelle. Je ne pense pas que nos casuistes modernes les plus relâchés consentissent qu’un vieillard entièrement incapable de consommer le mariage, épousât une jeune fille dans la seule vue de se réchauffer les pieds et les mains auprès d’elle. Ils croiraient sans doute qu’il pécherait, et qu’il serait cause que sa compagne pécherait aussi.

VI. L’Auteur s’efforce d’ôter la difficulté qui saute aux yeux de tous les lecteurs, quand ils considèrent que Saül ne connaît point David le jour que Goliath fut tué : il s’efforce, dis-je, de la lever, et il s’y embrouille plus qu’il ne faudrait; car il dit en un endroit*(d), que David âgé de dix-sept ans alla jouer de la harpe auprès de Saül, et en un autre*(e) il ne lui donne que quatorze ou quinze ans, et la taille d’un fort petit garçon. Peu après, voulant réfuter ceux qui disent que le combat contre Goliath précéda le jeu de la harpe, il se fait une objection spécieuse tirée de ce que ceux qui proposèrent David comme un sujet propre à chasser par la musique le Démon qui affligeait Saül, lui donnèrent l’éloge de vaillant homme, et de bon guerrier*(f).Je réponds à cela, dit-il, qu’on ne doit pas conclure par ces deux mots Fortissimum et Bellicosum, que le combat luit avant le jeu de la harpe, puisqu’on peut donner le nom de fort à qui que ce soit, pourvu qu’il le soit véritablement selon son âge. Est-ce pas être très fort que de prendre les ours et les lions à la course, combattre contre eux et les étouffer. Voilà une réponse qui suppose que David étant encore fort petit, et un jeune garçon de quatorze ou quinze ans, s’était battu contre des lions, les avait pris à la course, les avait étouffés, et pouvoir être appelé un homme fort, un homme guerrier, un homme qui parlait bien. Cette difficulté est assez grande pour mériter d’être repoussée : d’où vient donc que notre auteur ne fait pas même semblant de l’entrevoir ? Son silence n’empêchera pas que les lecteurs qui auront du nez ne sentent bien que puisque David se battit à l’âge de vingt et un ans contre Goliath*(g), il devait avoir près de vingt et un ans la première fois qu’il fut à la cour de Saül. Et ainsi la raison que notre auteur débite comme la meilleure pourquoi Saül ne connut point David le jour du combat contre Goliath, ne vaut rien*(h). Cette raison est qu’un petit garçon change tellement de visage pendant sept ans, que ceux qui ne le revoient qu’après une absence de sept années ne le reconnaissent point. David n’est point dans le cas, il faut donc recourir à d’autres raisons. L’auteur rapporte celles que divers commentateurs ont imaginées. Si elles ne satisfont pas pleinement ceux qui ne sont pas faciles à contenter, il s’en faut prendre à la nature de la question. 

VII. L’auteur oublie la plus forte preuve qu’on puisse alléguer contre ceux qui veulent que David n’ait été mandé pour chasser le Démon de Saül qu’après le combat de Goliath. Il n’allègue point que ces gens-là renversent l’ordre selon lequel l’Écriture narre les événements; il n’allègue point que le serviteur de Saül, qui loua David d’être robuste, guerrier, éloquent, beau, ne parla pas de la victoire remportée sur Goliath. Or il est impossible de comprendre que ceux qui auraient voulu le recommander au roi après ce combat, eussent été assez bêtes pour ne pas dire tout court au prince, Ce même jeune homme, qui a tué Goliath, joue bien des instruments: c’est lui qui vous guérira.

La crainte d’être trop long m’empêche d’examiner, si dans le reste de l’article l’auteur a manqué d’exactitude. II a évité l’inconvénient que je marque à Mr. l’abbé de Choisi ; il a rapporté les années où David a fait telle et telle chose.

*(a) C’est le Dictionnaire de la Bible, composé par M. Simon, prêtre, docteur en théologie, et imprimé à Lyon en 1693, in-folio.
*(b) Il y en a 1090, selon Calvisius
*(c) Voyez Samuel, livre II, chapitre VIII.
*(d) Page 249.
*(e) Page 259.
*(f) Page 259.
*(g) C’est la supposition du Dictionnaire de la Bible.
*(h) Il cite l’auteur du Dictionnaire de la Bible qui a mis 8 ans entre la première fois que Saül et la seconde, et qui a supposé que David n’avait que 15 ans la première fois.

.
Note_36
.
(M) David laissa son royaume à Salomon, au préjudice du droit d’aînesse ; droit, qui dans les Couronnes héréditaires doivent être inviolablement maintenu, à moins qu’on ne veuille ouvrir la porte à mille guerres civiles. Néanmoins David eut de très justes raisons de déroger à ce droit, puis qu’Adonija son fils aîné avait eu tant d’impatience de régner, qu’il était monté sur le trône avant que David eût cessé de vivre*(a). Ce bon père n’avait osé témoigner sut ressentiment contre une impatience qui dans le vrai ne différait point de l’usurpation: il avait été toujours fort tendre pour ses enfants; et son âge presque décrépit n’était pas fort propre à corriger la mollesse qui accompagne les coeurs tendres: mais la mère de Salomon, excitée et dirigée par un prophète*(b) qu’Adonija n’avait point prié au festin royal*(c), para le coup; elle et le prophète obligèrent David à se déclarer en faveur de Salomon, et à donner tous les ordres nécessaires pour l’installation de ce jeune prince. Adonija se crut perdu, et se réfugia au pied des autels: mais Salomon le fit assurer qu’il ne lui serait fait aucun mal, pourvu qu’il le vit tenir une bonne et sage conduite*(d). II le lit tuer néanmoins pour une raison qui paraît assez légère; je veux dire à cause qu’Adonija avait demandé en mariage la Sunamite qui avait servi à réchauffer David*(e). Ceci confirme ce que j’ai dit ci-dessus, que ce roi-prophète fut malheureux en enfants. Ils n’avaient aucun naturel, ni envers lui, ni les uns envers les autres., Voici le plus sage de tous, qui répand le sang de son aîné pour une vétille ; car il ne faut pas s’imaginer qu’il l’ait fait mourir à cause du dérèglement qu’il y avait dans ces amours d’Adonija. Tous les fils de David devaient regarder la Sunamite comme le fruit défendu. Sa virginité avait appartenu à leur père; il s’en serait mis actuellement en possession, si ses forces l’avaient permis. Adonija était donc blâmable de jeter les yeux sur cette fille; mais ce ne fut point pour cette raison que son frère le tua: ce fut à cause que sa demande réveilla les jalousies de Salomon, et fit craindre que si on l’accoutumait à demander des faveurs, il ne songeât bientôt à faire valoir son droit d’aînesse*(f). Une politique à quelques égards de la nature de celle des Ottomans le fit périr.

*(a) Livre des Rois, livre I, chapitre I.
*(b) Par le prophète Nathan.
*(c) Livre des Rois, livre I, chapitre I, versets 10 et 26.
*(d) Livre des Rois, livre I, chapitre I, versets 51, 52.
*(e) Livre des Rois, livre I, chapitre II.
*(f) Livre des Rois, livre I, chapitre II, verset 20.

.