ÉTUDES SUR VOLTAIRE ET SON TEMPS
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.PIERRE BAYLE
COMMENTAIRE PHILOSOPHIQUE SUR CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST:
CONTRAINS-LES D’ENTRER,
OU TRAITÉ DE LA TOLÉRANCE UNIVERSELLE

Table de Bayle

.TROISIÈME PARTIE

Contenant la réfutation de l’Apologie que Saint Augustin a faite des Convertisseurs à contrainte

Commentaire philosophique sur les lettres de Saint Augustin qui font l’Apologie de la contrainte des hérétiques.

Comme dans la première partie de ce commentaire j’ai dit d’abord, que je ne considérerai pas les circonstances particulières du passage que j’avais dessein de commenter, mais que j’en réfuterais le sens littéral considéré en lui-même, et que je le combattrais par des principes généraux; je dis aussi au commencement de cette troisième partie, que je ne fais aucune attention aux circonstances particulières de Saint Augustin, des donatistes, du siècle, ni du pays où ils vivaient, mais que je remonte à la plus grande généralité qui se puisse, pour montrer que les raisons de Saint Augustin considérées en elles-mêmes, et dépouillées de tous leurs accidents défavorables ne laissent pas d’être fausses.

Peu m’importe donc que Saint Augustin ait crû autrefois qu’il ne fallait pas user de contrainte en matière de religion; peu m’importe qu’il n’ait changé de sentiment que parce qu’il fût frappé du succès qu’eurent les lois impériales, ce qui est la plus pitoyable manière de raisonner qui se puisse voir; car n’est-ce pas la même chose que si on disait, un tel a gagné beaucoup de bien, donc il ne s’est servi que de moyens légitimes? Peu m’importe encore que Saint Augustin ait été de telle ou de telle humeur, d’un tel ou d’un tel caractère; enfin peu m’importe que les donatistes fussent des ridicules, qui se tinssent séparés des autres Chrétiens pour des bagatelles.

Je veux considérer les raisons de Saint Augustin comme si elles tombaient des nues, et dans un état de précision; et je veux bien même prendre le parti de ce grand homme, contre ceux qui l’accusent de n’avoir apporté dans la dispute aucune bonne foi.

Je crois fort le contraire; je crois qu’il pensait ce qu’il disait; mais comme c’était dans le fond une bonne âme et touchée d’un zèle ardent, il se persuadait aisément les choses qui lui semblaient favorables à ses préjugés, et il croyait rendre un service à la vérité et à Dieu, en trouvant par tout des raisons qui appuyassent ce qu’il croyait être la vérité.

Il avait beaucoup d’esprit, mais il avait encore plus de zèle, et autant qu’il donnait à ce zèle (or il lui donnait beaucoup) autant ôtait-il au solide raisonnement et aux pures lumières de la véritable philosophie.

C’est ainsi que vont les choses; c’est un grand avantage que d’avoir l’âme bonne et zélée; mais il en coûte bon à l’esprit et à la raison; on devient crédule, on se paye des plus méchants sophismes, pourvu qu’ils soient commodes à sa cause, on se fait des monstres épouvantables des moindres erreurs de son adversaire, et si l’on est avec cela d’un naturel véhément, où ne se porte-t-on pas? Quels efforts ne fait-on pas pour donner la gêne à l’écriture, à la tradition, et à toutes sortes de principes? On veut trouver son compte par tout, on outre tout, et pour bien dire, on gâte tout.

Je ne pense pas que personne ait mieux jugé de Saint Augustin qu’un jésuite nommé le P Adam, quoi qu’ait voulu dire au contraire le P Noris dans ses vindiciae augustinianae.

Mais comme je l’ai déjà dit, peu m’importe que Saint Augustin ait été ceci ou cela; je veux considérer ses preuves sans égard à nuls préjugés.

Examinons donc les lettres de ce père, que l’archevêque de Paris a fait imprimer à part, selon la nouvelle version française, et à la tête desquelles on a mis une préface, dont nous avons réfuté une partie dans notre discours préliminaire.

Tout le livre est intitulé, Conformité de la conduite de l’Église de France pour ramener les protestants, avec celle de l’Église d’Afrique pour ramener les donatistes à l’Église catholique.

La première de ces deux lettres est la 93e de la nouvelle édition, et la 48e des anciennes, et a été écrite l’an 408 à un évêque donatiste, nommé Vincent, qui en avait écrit une à Saint Augustin, pour lui témoigner sa surprise de l’inconstance de ce père, qui ayant crû autrefois qu’il ne fallait point employer l’autorité des puissances séculières contre les hérétiques, mais seulement la parole de Dieu et les raisons, était passé du blanc au noir sur cette importante matière.

Écoutons la première remarque de Saint Augustin.

I. Paroles de Saint Augustin.

Je suis encore plus amateur du repos présentement que dans le temps que vous m’avez connu jeune à Carthage, mais les Donatistes étant aussi inquiets qu’ils le sont, je ne laisse pas d’être persuadé, qu’il est très à propos de les réprimer par l’autorité des Puissances établies de Dieu.

Réponse.

Voilà un des plus méchants débuts que l’on vît jamais, et le plus capable de faire naître des soupçons contre la bonne foi de Saint Augustin, car c’est parler en homme qui cache le vrai état de la question, qui cherche à donner le change à ses lecteurs, qui craint de s’expliquer en un mot, et pour couper court, qui veut gagner sa cause par supercherie.

Ne dirait-on pas, sur la foi de ces paroles, que la raison pour laquelle il croit qu’on peut faire intervenir l’autorité du bras séculier à l’encontre des hérétiques, est leur inquiétude perturbatrice du repos public? Si cela est, il ne faudra pas recourir aux princes, contre des hérétiques qui se tiennent cois chez eux, et, qui n’inquiètent personne.

Voilà ce que l’on peut recueillir de ces paroles de Saint Augustin; cependant ce n’est pas là sa pensée; il a crû qu’il fallait faire des lois contre les hérétiques les plus débonnaires, afin que les châtiments temporels les déterminassent à rentrer dans l’unité; et s’il n’avait pas crû cela, rien ne serait plus vain, ni plus pitoyable que les raisons qu’il déploie avec tant de soin.

Ainsi il s’est servi ou d’un préambule trompeur et artificieux, ou, ce qui me paraît plus vraisemblable, d’une pensée très fausse et la plus éloignée du monde de la justesse d’un homme qui sait bien écrire et bien raisonner.

Car qui a jamais douté que ce ne soit le devoir des princes de faire des lois contre les hérétiques qui inquiètent leur prochain, qui sont remuants, persécuteurs, et choses semblables? Qui a jamais douté que les gens de bien ne puissent et ne doivent exhorter les princes, qui négligeraient de remédier à ces violences, de les réprimer par le glaive que Dieu leur a mis en main? Non seulement c’est le devoir des princes de réprimer les hérétiques factieux, turbulents, et inquiets, mais aussi les orthodoxes qui tomberaient dans une pareille conduite.

Que veut donc dire Saint Augustin, quand il nous dit qu’il trouve très à propos de réprimer par l’autorité des puissances, la hardiesse que prendraient des sectaires de violenter le monde, et d’opprimer leur prochain? Était-ce de cela qu’il était question? Quelqu’un aurait-il dû s’étonner que ce père fût dans ce sentiment? Est-il nécessaire de publier des apologies quand on y est? Il n’y a donc rien de plus mal pensé que de poser un tel principe à la tête d’un ouvrage, où il s’agissait de justifier, non pas les lois qui réprimaient les violences des donatistes, mais les lois qui en voulaient directement et immédiatement à leurs erreurs, puis qu’elles les soumettaient à des peines temporelles, en cas qu’ils voulussent persévérer dans leurs sentiments.

C’est ce qu’a avoué depuis peu le sieur Ferrand, l’un des avocats des persécutions, et il l’a prouvé même par un passage de Saint Augustin.

Il a fait voir qu’à la vérité la violence des donatistes fut la source et comme la première cause des Lois impériales, mais qu’il y en eut une seconde que l’on peut appeler la prochaine et l’immédiate, ou pour mieux dire le principal motif qui porta Honorius à faire des lois sévères contre les Donatistes, et que ce motif fut fondé sur l’horreur qu’il conçut de leur hérésie et de leur schisme.

Les preuves qu’il en apporte sont très convaincantes, car il remarque qu’Honorius ne fait point mention de leurs cruautés; que ses lois comprennent généralement tous les donatistes; qu’il ne dit point que les peines qu’il ordonne tomberont sur eux, s’ils ne cessent d’exercer leurs violences, et qu’au contraire il déclare qu’il veut abolir leur secte, et leur faire subir ces peines, s’ils ne rentrent dans l’Église catholique, et qu’on continuera les peines, toutes les fois qu’ils feront quelque exercice de leur religion.

Je dis que ces preuves sont convaincantes, la chose parle d’elle-même; car lors qu’on veut empêcher les insolences de certaines gens, et rien plus, on se contente d’établir des peines contre ceux qui les commettront, et on ne s’avise pas de châtier ceux mêmes qui s’en déporteront à pur et à plein.

La chose rare que ce serait, si pour réprimer la licence des libelles diffamatoires, on établissait des peines contre ceux qui s’abstiendraient religieusement d’en plus faire, ou débiter, ou si pour réfréner l’humeur mutine d’une province, on menaçait de la ravager, lors même qu’elle se tiendrait dans l’obéissance, et les villes mêmes qui n’auraient jamais eu part aux séditions! Je dis bien plus; si les empereurs n’avaient eu pour but que de réprimer l’audace des donatistes et la fureur de leurs circoncellions, il n’aurait pas été nécessaire de publier de nouvelles lois.

N’y en avait-il pas assez, connues de tous les magistrats de l’empire contre les voleurs, les assassins, les querelleux, et contre tous ceux en général qui se servent des voies de fait contre leurs concitoyens? Il n’aurait fallu qu’ordonner aux juges d’exécuter les lois romaines contre les circoncellions, tout de même qu’en Italie on se contente d’ordonner aux magistrats de procéder contre les bandits, selon la rigueur des lois établies de tout temps.

Je ne pense pas que s’il arrivait du changement dans le royaume de France, il fût nécessaire de faire des lois en particulier contre les officiers des dragons qui ont pillé les huguenots; il suffirait de consulter le droit romain, le coutumier ou l’ordonnance, dans les titres qui regardent la punition des voleurs; et attendu qu’il n’a point paru d’édit, ni d’arrêt qui leur ordonnât de saccager les maisons, ils seraient justement punis comme violateurs des lois les plus sacrées de la société civile.

Tant il est vrai que tout homme particulier qui fait tort à son voisin, qui le bat, qui le dépouille de son bien, qui le force à faire des choses dont il a horreur, est coupable ipso facto de la violation des lois fondamentales de la république, et digne par conséquent de punition, sans qu’il soit besoin de rien statuer de nouveau sur son sujet.

N’eût-on aucune loi écrite dans un État, cela s’entendrait de lui-même, n’y ayant point de société qui ne suppose essentiellement qu’un perturbateur du repos public, et quiconque maltraite son concitoyen, est punissable.

Mais il est bon d’éclaircir ici une difficulté; c’est que par perturbateur du repos public, on ne doit pas entendre ceux qui sont cause par accident de grandes combustions et révolutions; car si cela était, Jésus-Christ et ses apôtres eussent été justement traités comme perturbateurs de la république, d’autant qu’ils vinrent susciter un grand procès à la religion dominante, et élever autel contre autel; d’où naquirent mille désordres dans la société humaine.

Je n’appelle donc perturbateur du repos public que ceux qui courent les champs pour piller bourgs, et villages, et voler sur les grands chemins, ceux qui excitent la sédition dans les villes, ceux qui frappent leur prochain dès qu’ils se sentent plus forts que lui; en un mot ceux qui ne permettent pas à leurs concitoyens de jouir commodément et tranquillement, s’ils veulent, des biens, droits et actions qui leur appartiennent.

Sur ce pied-là il est clair que ni Jésus-Christ, ni ses apôtres, n’ont pas été des perturbateurs du repos public, car ils se contentaient de montrer aux hommes la fausseté de certaines opinions, et l’injustice de certaines actions : ceux qui se convertissaient demeuraient encore plus soumis qu’auparavant aux lois de l’empire, et ainsi le succès de cette nouvelle prédication ne pouvait pas nuire par lui-même à l’État.

Il était permis à un chacun de demeurer juif ou païen s’il voulait, et l’on ne permettrait pas à ceux qui quittaient le judaïsme, ou le paganisme, de maltraiter ceux qui ne faisaient pas le semblable; ainsi il ne tenait qu’au monde d’être aussi tranquille qu’auparavant, parmi ces nouveaux prédicateurs, et par conséquent les lois des empereurs contre eux ont été très mal fondées.

Par un semblable principe il est aisé de faire voir que Wiclef, Jean Hus, Luther, Calvin, Zuingle, n’ont point dû être traités de perturbateurs du repos public; quoi qu’ils aient réveillé une très grosse querelle à une doctrine qui jouissait dans le monde d’une grande paix; et à moins qu’on ne prouve qu’ils ont forcé à les suivre ceux qu’ils trouvaient mal disposés à se réformer (auquel cas ils eussent été encore plus haïssables comme des persécuteurs, que vénérables comme des réformateurs) on n’a rien à dire contre eux sous cet égard particulier, qui concerne le repos public.

Pour mieux établir ma pensée, je remarque qu’il ne faut jamais rendre odieuse la doctrine que l’on croit fausse, par les endroits qui lui sont communs avec la doctrine que l’on croit vraie.

Puis donc que l’erreur et la vérité ont cela de commun, que quand elles se présentent dans un pays où on est persuadé du contraire en fait de religion, elles y causent des remuements, il serait absurde de prétendre que ceux qui viennent annoncer une doctrine erronée sont punissables, par cela seulement qu’ils ont troublé le repos dont on jouissait dans l’uniformité de sentiments; car ce repos et cette uniformité n’auraient pas été moins troublés dans un pays imbu de l’erreur, si on y eût envoyé des prédicateurs de la vérité.

Il faut donc passer également à la vérité et à l’erreur les suites qui les accompagnent par accident; d’où paraît que si les donatistes n’avaient été coupables d’autre trouble, que de ce qu’ils causaient un schisme dans l’Église dont les membres avaient été auparavant bien unis, les empereurs auraient été fort mal fondés de les traiter de perturbateurs du repos public, et de les vouloir contraindre par force à rentrer dans le giron de l’Église.

La seule contrainte que ces empereurs ont pu leur faire légitimement, c’est de faire châtier ceux d’entre eux qui maltraitaient les catholiques, et qui en les réduisant à l’aumône leur arrachaient un consentement simulé au second baptême.

Si leurs lois pénales n’avaient eu pour but que le châtiment d’une conduite si opposée au droit naturel, au droit des gens, et à tout ce que les sociétés ont de plus inviolable, non seulement Saint Augustin n’aurait pas eu besoin de faire l’apologie de l’approbation qu’il leur aurait donnée, mais il aurait été très injuste, s’il ne les eût pas approuvées; mais comme l’a fort bien prouvé le sieur Ferrand, les lois de ces empereurs avaient toute une autre vue, savoir de contraindre les donatistes à quitter leur parti, par la peur d’une vie languissante et misérable.

Or c’est ce qui est non seulement peu conforme au christianisme, mais aussi à tout sentiment de raison et d’humanité; de sorte qu’il est scandaleux au dernier point que Saint Augustin en ait entrepris la défense.

Retournons à l’examen de la lettre.

II. Paroles de Saint Augustin.

Aussi avons-nous la joie d’en voir plusieurs qu’on a fait revenir par ce moyen à l’unité catholique.

Réponse.

Voici encore une marque de ce je ne sais quoi, qui porte les gens à cacher les méchants côtés de leur cause.

Saint Augustin n’a osé dire d’abord qu’il fût à propos de recourir au bras séculier, pour obliger les hérétiques à signer un nouveau formulaire; cela paraissait odieux proposé ainsi crûment; qu’a-t-il donc fait, je ne dis pas par mauvaise foi, mais aveuglé par ses préjugez? Il a détourné son lecteur de cet objet, et ne l’a appliqué qu’à un autre, qui bien loin d’être choquant n’a rien que de légitime, c’est qu’il est bon et louable d’employer le pouvoir des souverains à maintenir le repos public, que des hérétiques mutins, factieux, et persécuteurs troublent.

Mais il se dément lui-même, ou plutôt il dit en paroles couvertes ce que c’est, quand il convient que les lois impériales avaient obligé plusieurs donatistes à déserter le parti.

C’est donc pour cela qu’elles étaient faites; c’était donc aux persévérants dans le parti qu’elles infligeaient des châtiments temporels, et non simplement à ceux qui usaient de violence sur les orthodoxes.

Or c’est cela qu’il fallait d’abord déclarer et promettre rondement de justifier; et il y eût eu quelque suite dans le discours, au lieu que ce ne sont que paroles mal liées et mal arrangées, scopae dissolutae, il fallait, dis-je, déclarer qu’il est à propos de recourir aux puissances, pour obliger les gens à changer de religion, et à cela les paroles que nous avons citées en second lieu eussent servi de quelque preuve bonne ou mauvaise; car voici quel aurait été le raisonnement de Saint Augustin : les lois qui ont fait revenir plusieurs à l’unité catholique, sont bonnes; or les lois qui commandaient aux donatistes de revenir à cette unité, sous de grosses peines, y ont fait revenir plusieurs; donc elles sont bonnes.

Faut-il s’étonner si toutes ces plumes vénales que les convertisseurs modernes emploient, ne font que biaiser et gauchir, sans jamais oser proposer le vrai état de la question, puis que Saint Augustin, le grand patriarche de ces malheureuses apologies, ne dit qu’à demi et en tremblant de quoi il s’agit entre lui et celui qu’il veut réfuter.

III. Paroles de Saint Augustin.

La force de la coutume était une chaire qu'ils n'auraient jamais rompue s'ils n'avaient été frappés de la terreur des Puissances séculières, et si cette terreur salutaire n'avait appliqué leur esprit à la considération de la vérité, etc.

Réponse.

Voici le grand lieu commun, et pour ainsi dire le raisonnement banal des convertisseurs modernes.

Je les renvoie, s’il leur plaît, à la deuxième partie de mon commentaire ch. I et II; et s’ils y répondent, je leur promets de réfuter tout de nouveau leur grande maxime.

Mais franchement je ne crois pas que jamais ils aient à y opposer rien qui vaille; car que peut-on dire contre une chose qui saute aux yeux? C’est que tous ceux qui se mêleront de faire des lois pénales contre les sectaires, soutiendront aussi résolument que Saint Augustin et que les convertisseurs de France, qu’ils prétendent seulement réveiller le monde de l’engourdissement où il est tombé, et rompre la chaîne de l’erreur par la crainte du châtiment temporel.

Dira-t-on que ceux qui emploient cette maxime contre les orthodoxes manquent leur coup, et qu’ainsi ils ne se peuvent jamais glorifier de ce dont Saint Augustin et les missionnaires bottés de France se glorifient.

À cela je n’ai qu’un mot à leur dire.

Les catholiques d’Angleterre étaient-ils orthodoxes, au temps de notre glorieuse héroïne Élisabeth, ou non, et changèrent-ils de bon gré, ou par quelque espèce de contrainte? On n’osera m’avouer ni qu’ils ne fussent pas orthodoxes, ni qu’Élisabeth les fît changer par la seule voie de la douceur, et de l’instruction; il faut donc que l’on m’avoue que les mêmes succès que leurs violences obtiennent contre les autres, les autres les obtiennent sur eux.

À quoi je pourrais ajouter cette question; les Chrétiens que les sarrasins firent changer de religion n’étaient-ils pas fidèles? D’où vient donc que les armées de Mahomet et de ses successeurs en firent abjurer un si grand nombre? Par tout il se trouve de nouveaux convertis qui font semblant d’être bien aises de leur nouvelle religion, ils font leur cour par-là et vont au bénéfice.

IV. Paroles de Saint Augustin.

Si un homme voyait son ennemi près à se précipiter par le transport d'une fièvre chaude ne serait-ce pas lui rendre le mal pour le mal que de le laisser faire plutôt que de l'en empêcher et de le lier? Cependant ce frénétique ne prendrait cet office de bonté et de charité que pour un outrage et pour un effet de haine : mais s'il revenait en santé il verrait bien que plus ce prétendu ennemi lui aurait fait de violence plus il lui serait obligé. Combien avons-nous de Circoncellions mêmes qui sont présentement des Catholiques zélés , et qui ne seraient jamais revenus à eux si on n'avait employé, pour les lier comme des frénétiques , les Lois de nos Souverains.

Réponse.

C’est une des plus grandes infirmités de l’homme, qu’il faut nécessairement lui proposer mille choses populaires, et les lui prouver d’une façon populaire, à quoi nous nous accoutumons si fort, que tout ce qui n’est pas raison populaire ne nous saurait toucher, et tout ce qui l’est nous importe.

Voilà le grand fort de Saint Augustin et de plusieurs autres personnes de son métier : ils se bâtissent un empire ou un palais, dont les habitants sont de grands lieux communs populaires, comparaisons, exemples, figures de rhétorique; par ce moyen ils dominent sur le peuple, ils l’émeuvent et l’apaisent, comme faisait Éole la mer par l’entremise des vents.

Cette comparaison est juste, car de part et d’autre ce n’est que du vent qui produit tous ces effets.

Qu’ils s’enferment tant qu’il leur plaira dans ces demeures, Illa se jactet in aula Aeolus et clauso ventorum carcere regent. Mais tâchons de montrer que ce n’est là que du vent.

Se peut-il rien voir dans le fond de moins solide que cette comparaison de Saint Augustin, entre un frénétique que l’on lie pour l’empêcher de se jeter par une fenêtre, et un hérétique que l’on empêche par force de suivre les mouvements de sa conscience.

Je le dis encore une fois; si on n’avait fait des lois que pour tenir en bride la fureur des donatistes, et pour punir les injures qu’ils avaient faites aux catholiques, par exemple pour envoyer aux galères ceux d’entre eux qui auraient battu et dépouillé de leurs biens les catholiques, il n’y aurait rien que de très louable : et il n’eût pas été nécessaire de recourir à la comparaison d’un frénétique que l’on enchaîne.

Mais il s’agissait de certaines lois qui condamnaient les valets aux coups de bâton, aux verges, à la perte de la troisième partie de leur pécule, et les autres conditions à des amendes qui les ruinaient, au transport de tous les biens après la mort des pères à d’autres familles, à ne pouvoir ni vendre, ni acheter, ni donner retraite à son ami plus intime; il y en avait qu’on dépouillait de tous leurs biens, et qu’on exilait.

Voilà les lois qui tenaient attachés les donatistes : avec ces chaînes on les traînait dans la société des autres Chrétiens, et on les empêchait d’en sortir, c’est-à-dire, selon Saint Augustin, qu’on leur rendait encore un plus grand service qu’à un frénétique prêt à se précipiter, que l’on lie de bonnes cordes.

Comparaison pitoyable; car pour sauver la vie à un frénétique qui va se précipiter, il est indifférent qu’il consente à ce qu’on lui fait, ou qu’il n’y consente pas : il est également préservé du précipice et d’une façon et d’autre; ainsi on fait sagement et charitablement de s’opposer à ses désirs, et de le lier de bonnes chaînes s’il est requis, quelque opposition qu’il semble y faire; mais à l’égard de l’hérétique, on ne lui saurait faire du bien pour son salut, s’il n’y consent.

On a beau le faire entrer par force dans les Églises, le faire communier par force, lui faire dire et de bouche et par écrit, le bâton haut, qu’il abjure ses erreurs, et qu’il embrasse la foi orthodoxe, tant s’en faut que cela l’approche du royaume des cieux qu’il l’en éloigne au contraire davantage.

Si le coeur n’est touché, mû et convaincu, tout le reste ne sert de rien, et Dieu lui-même ne nous saurait sauver par force, puis que la grâce la plus efficace et la plus nécessitante est celle qui nous fait le plus consentir à ce que Dieu veut, et vouloir le plus ardemment ce que Dieu veut.

Quelle illusion n’est-ce donc pas, et quel sophisme puérile, que de prétendre qu’on peut préserver un homme de l’enfer et l’envoyer en paradis, par un expédient semblable à celui dont on se sert en liant un maniaque, pour lui sauver la vie, quand il veut se précipiter? La seule voie de sauver un homme qui court à bride abattue et avec un grand zèle dans le chemin de l’enfer, c’est de lui faire perdre l’envie qu’il a de marcher sur cette route, et de lui inspirer celle de marcher sur la route opposée; à quoi ne servent de rien, généralement parlant, ni les exils, ni les prisons, ni les amendes.

Cela peut bien empêcher qu’on ne fasse extérieurement ce que l’on faisait, mais non pas qu’on ne le fasse intérieurement, et c’est dans l’intérieur qu’est le principal et le capital venin.

Ce mot d’un poète latin, invitum qui servat idem facit occidenti, n’est jamais plus vrai qu’à l’égard des persécuteurs.

Le soin qu’ils prennent d’empêcher qu’un hérétique ne coure à ce qu’ils nomment la mort, et la violence qu’ils lui font, est pis que s’ils le tuaient.

V. Paroles de Saint Augustin.

Il y en a , direz-vous , sur qui on ne gagne rien par là ; je le veux, mais faut il abandonner la médecine parce qu'il y a des malades incurables ?

Réponse.

Si le donatiste proposait aussi faiblement cette objection que Saint Augustin le représente, c’était un pauvre homme.

Que ne représentait-il à ce père l’effet qu’avaient eu les persécutions des Païens du temps de Saint Cyprien, celle de l’empereur Constance, et la vigilance de Pline Le Jeune dans son gouvernement de Bithynie? N’est-il pas constant qu’un très grand nombre de personnes succombèrent dans ce temps-là à la tentation, et n’en doit-on pas conclure que les violences sont très propres à faire faire au corps ce que le coeur désavoue intérieurement, et à remplir la société persécutante de tous les mondains, avares, hypocrites et temporiseurs qui sont dans le parti persécuté.

Ce qui ne pouvant être nié quand on l’examine mûrement, il est clair que la seconde comparaison de Saint Augustin ne vaut guère mieux que la première.

On lui avouera qu’un remède dont on a souvent éprouvé les bons effets, doit être employé, encore qu’il ne guérisse pas tous les malades; mais qu’une chose qui a mille fois servi de poison, et qui est les armes ordinaires des ennemis de la vérité, dont ils terrassent ses sectateurs, soit employée par la vérité comme une bonne médecine de l’erreur, c’est assurément ce qui est contre le bon sens et contre les règles de la sagesse.

Outre que Saint Augustin suppose ce qui est en question, savoir que la persécution est une médecine.

Toute la preuve qu’il en allègue c’est qu’elle avait converti plusieurs donatistes; mais 1° savait-il que ce fussent des gens bien convertis? 2° cette prétendue médecine n’avait-elle pas tué un grand nombre d’orthodoxes, sous les persécutions précédentes? 3° si on n’a connu que par l’événement que ce fût une médecine, il fallait au moins convenir qu’on avait été fort téméraire de s’en servir, avant que d’en connaître les effets, et cependant on loue ici ceux qui l’employèrent, avant que de la connaître par ses effets.

Voici une remarque qui me paraît de quelque poids.

L’homme qui se sert un peu de sa raison, est fort capable de connaître qu’il faut adapter les remèdes à la nature des maladies; et qu’ainsi l’erreur étant une maladie de l’âme, il la faut guérir par quelque chose de spirituel, comme sont les instructions et les raisons.

La révélation, bien loin de traverser cette maxime, l’appuie, et la recommande fortement; c’est donc faire assez son devoir, que de se servir autant que l’on peut de cette sorte de remède envers les errants; et si on ne peut pas les convertir par cette voie, on s’en peut laver les mains, se disculper hautement devant Dieu de la damnation de ces gens-là, et lui remettre toute cette affaire.

Que si outre les instructions et les raisons, notre esprit nous suggérait quelque expédient qui nous parût propre à guérir un homme de son hérésie, que faudrait-il faire? Je réponds que si cet expédient était une chose indifférente en elle-même, et qui au pis aller ne pourrait faire du mal, il faudrait en faire l’essai; mais si c’était une chose très mauvaise, et très capable de porter au crime celui pour qui on l’emploierait, je soutiens qu’il y a un fort grand mal à s’en servir.

Or telles sont les lois qui condamnent à de grosses peines ceux qui ne changeront pas de religion; car on ne peut pas nier qu’ôter à un homme le patrimoine de ses ancêtres, et les biens qu’il a légitimement gagnés à la sueur de son front, ne soit un vol, et qu’un prince qui ferait cela, qui par exemple s’en irait à une foire et ferait enlever toutes les marchandises qu’il y trouverait, seulement parce que tel serait son bon plaisir, ne devînt coupable de vol.

Ce n’est donc point une action indifférente de sa nature, ôter à quelqu’un son bien et sa liberté, et l’envoyer en exil : c’est nécessairement un crime, si on le fait à un innocent; et l’on m’avouera, je m’assure, que si toutes les lois qui ont été faites contre les donatistes, avaient été faites contre une secte de philosophes, qui croyant tout ce que l’Église croit, pour ce qui regarde la foi et les moeurs, aurait eu cette opinion particulière, que l’objet de la logique ne sont pas des êtres réels, mais des êtres de raison; on m’avouera, dis-je, que ces lois publiées contre ces pauvres philosophes, bons citoyens d’ailleurs et bons Chrétiens, auraient été non seulement ridicules, mais très criminelles et tyranniques : par conséquent la médecine dont parle Saint Augustin n’est pas une action indifférente de sa nature; et tout ce que l’on en peut dire de mieux, c’est que de mauvaise et criminelle qu’elle serait, si on ne la dirigeait pas au bien de la religion, elle devient très bonne y étant heureusement dirigée.

Il est clair d’autre côté que c’est une tentation très périlleuse, et qu’il est moralement impossible que plusieurs n’en soient entraînés au péché contre la conscience; c’est donc une chose qui a les deux caractères qui la doivent nécessairement exclure de l’emploi des conversions; elle est criminelle avant qu’on l’emploie pour la religion, et ceux qui veulent l’employer la trouvent dans la classe du vol, du brigandage, de la tyrannie, avant qu’ils s’en servent : et de plus elle est un piège très propre à faire tomber le malade d’un moindre mal à un plus grand.

J’ai montré ailleurs l’effroyable précipice où tombent ceux qui prétendent qu’une chose qui serait un péché, si elle n’était pas employée au bien de la religion, devient une bonne oeuvre par un tel emploi; ainsi je n’y insiste plus.

VI. Paroles de Saint Augustin.

Si on se contentait de lever la verge sur eux et qu'on ne travaillât point à les instruire , notre conduite paraîtrait tyrannique ; mais aussi si on se contentait de les instruire sans les presser par la crainte , ils ne surmonteraient pas un certain engourdissement que produit l'accoutumance.

Réponse.

On avouera à Saint Augustin que joindre l’instruction à la menace, est un moindre mal que de menacer et de frapper, sans offrir de l’instruction; mais on s’en tiendra, jusques à ce que ces messieurs y répondent, s’ils peuvent, à ce que l’on a établi dans le ch. I et II de la Partie II de ce commentaire, et qui revient à ceci,

1° que c’est mettre un homme dans un très mauvais état de discerner les bonnes raisons d’avec les fausses, que de le remplir de la crainte des châtiments temporels, et de l’espérance des avantages de la terre.

2° que joindre l’instruction à la menace, de telle sorte que si au bout d’un certain temps les personnes, que l’on a voulu instruire, déclarent qu’elles persistent dans leurs premiers sentiments, on exécute sur elles à la rigueur tout ce dont on les a menacées, est une conduite qui montre qu’on a une intention directe, quoi qu’un peu plus éloignée, de violenter la conscience, et de la plonger dans l’hypocrisie.

Or cela ruine absolument tout le mérite que l’on voudrait supposer dans ce mélange d’instruction et de violence.

Il est certain que ce qui s’est fait en France, où tout à la fois les dragons et les missionnaires jouaient leur jeu, les uns en saccageant les maisons, les autres en prêchant la controverse, était une bigarrure qui sentait plus le théâtre ou les spectacles du carnaval, qu’une action de gens sensés.

VII. Paroles de Saint Augustin.

Tous ceux qui nous épargnent ne sont pas pour cela nos amis , ni tous ceux qui nous châtient nos ennemis : Les blessures qu'un ami nous fait(1)valent mieux que les caresses affectées d'un ennemi. La sévérité de ceux qui nous aiment nous est plus salutaire que la douceur de ceux qui nous trompent, et c'est une plus grande charité d'ôter le pain à un homme, quelque faim qu’il ait, si quand il a de quoi manger , il néglige les devoirs de la justice, que de lui en donner et de lui en faire un appas pour le faire consentir à l’iniquité.

Réponse.

Autre lieu commun, et petite pensée populaire.

Tout le monde a oui parler de la différence du flatteur et de l’ami.

Un ami ne craint point de dire à son ami des vérités désagréables, de le censurer fortement, de le contredire pour son bien, et de résister à ses appétits d’une façon importune, au lieu qu’un flatteur applaudit à tout, et pousse ainsi son homme dans le précipice.

Tout cela est bien remarqué, et l’on a raison d’en conclure, que ceux qui nous aiment nous sont quelquefois plus rudes que ceux qui ne nous aiment pas.

Mais il faut bien se garder de tirer cette maxime de sa place.

On peut, je l’avoue, la transporter dans la religion, étant certain qu’un pasteur qui a un véritable zèle pour le salut de ses brebis, les censure fortement, et au lieu de les flatter dans leurs vices, les gourmande et les harcèle pour tâcher de les corriger, ce que ne fait pas un lâche et indifférent pasteur, résigné à la damnation éternelle de son troupeau, tant il est mou à lui représenter le préjudice qu’apportent les mauvaises moeurs.

Mais si un pasteur voulait faire la même chose à l’égard des étrangers, par rapport aux dogmes, je ne sais pas s’il ferait aussi bien qu’en s’y prenant avec des manières de civilité; car c’est assez l’ordinaire qu’on aigrit plutôt ses adversaires par l’emportement qu’on leur témoigne, qu’on ne les détermine à quitter leurs opinions.

Quoi qu’il en soit de cela, toujours est-il sur qu’il n’y a point de conséquence des censures fortes aux peines que les lois infligent.

Les censures sont permises entre amis et ennemis, et ainsi chacun s’en peut servir, quand il croit que l’occasion en est bonne; mais le vol et les voies de fait ne sont pas dans ce même genre; il n’est point permis de s’en servir ni contre ses amis, ni contre ses ennemis, ni directement, ni indirectement.

Nous ne pouvons ni ôter nous-mêmes son bien à notre prochain, ni pousser un autre à le faire, ni approuver ceux qui le font; encore moins devons-nous le chasser de sa maison et de sa patrie, ou le faire faire par d’autres; et ainsi quelque permis qu’il nous soit de nous opposer rudement aux plaisirs illicites de nos amis, il ne s’ensuit pas que nous puissions prier le prince de les dépouiller de leurs biens, de les emprisonner, de les bannir; et si le prince le fait, nous sommes obligés en conscience de considérer cela comme un exercice abusif du pouvoir que Dieu lui a conféré; car enfin j’en reviens toujours là, si la confiscation des biens d’un particulier était une usurpation injuste, en cas qu’il fût orthodoxe, et si elle devient une action très juste, par cela seulement qu’il ne l’est point, il s’ensuit qu’une même action devient d’un péché une vertu, par cela seulement qu’elle est faite pour les intérêts de la religion; ce qui est la ruine de toute la morale et de toute la religion naturelle, comme je crois l’avoir démontré.

Il n’y a donc pas moyen de soutenir que les exils, les prisons, les confiscations et semblables peines soient aussi permises à cause de l’utilité que l’on s’en promet, que les censures, et le manque de complaisance.

Ce que Saint Augustin ajoute, qu’il vaut mieux en certaines circonstances ôter le pain à un homme que lui en donner, est une manière de métaphore qui ne peut pas être un argument fort démonstratif; car en premier lieu il faut y apporter cette restriction, qu’il y aurait plus de crime à laisser mourir un homme de faim, qu’à lui en donner, après qu’on aurait éprouvé sa persévérance dans le mal.

Il n’est point permis de laisser mourir un homme, quelque déréglé qu’il soit dans ses moeurs; et ainsi ce serait un crime si on avait du pain à lui donner, et qu’on le laissât expirer faute d’aliment.

Aussi n’est-ce point la pensée de Saint Augustin : il veut dire que si l’abondance est une occasion à l’homme de faire du mal, il vaut mieux lui ôter cette abondance que de la lui procurer.

Mais il reste cette difficulté.

Qui est-ce qui lui ôtera cette abondance? Ce ne seront pas les particuliers, car il ne leur est point permis de se saisir des biens d’un homme prodigue et débauché.

Sera-ce le souverain? Mais je ne vois pas que ce soit l’usage : on ne s’avise pas de mettre à l’amende, ni en prison, ni d’envoyer en exil ceux qui font des dépenses superflues; et quand même on le ferait, comme je crois qu’on le peut faire pour le bien de la police, il ne s’ensuit pas que l’on ait le même droit sur les opinions, que sur les actions; car les opinions ne préjudicient point comme les actions à la prospérité, à la force, et à la tranquillité de la république.

VIII. Paroles de Saint Augustin.

Lier un frénétique et réveiller un léthargique , c'est les fâcher, mais c'est les aimer. Dieu nous aime d'un amour plus véritable que personne ne saurait faire, cependant il ne cesse point de joindre aux douceurs de ses instructions les terreurs salutaires de ses menaces , et nous voyons qu'il a exercé par la famine les religieux Patriarches , etc.

Réponse.

Saint Augustin nous donne toujours le change.

Il ne s’agit pas tant de savoir si on peut aimer ceux que l’on châtie, (qui en doute? ) que de savoir s’il est juste d’ôter à un homme ses biens et sa liberté, parce qu’il ne croit pas les mêmes choses dans la religion, que son prince.

D’ailleurs l’exemple de son frénétique et léthargique, qu’il nous propose encore une fois, ne fait rien à la question; on aime ces gens-là, quoi qu’on leur fasse des choses que l’on sait qui les fâcheront, et on ne se règle pas sur ce qui leur plaît, parce qu’on sait que pour leur être profitable on n’a pas besoin de leur consentement; mais si on savait que quoi qu’on leur fît, rien ne leur serait profitable, et que tout leur serait nuisible, à moins qu’ils n’y consentissent et qu’ils ne l’agréassent, ce serait non pas une amitié, mais une insigne cruauté de les lier ou éveiller, en dépit qu’ils en eussent.

Cela ruine de fond en comble les petites comparaisons de Saint Augustin.

Emprisonnez un hérétique, inondez ses maisons de soldats, chargez-le de chaînes, vous ne ferez rien pour son salut, si son entendement n’est éclairé, s’il n’acquiesce intérieurement à vos désirs.

Or comme il est malaisé de croire que les convertisseurs soient ignorants, jusques au point de se figurer que les prisons, et la misère, illuminent un homme, et lui donnent un grand goût pour la religion de ses persécuteurs, il est bien difficile de se persuader que ces gens-là agissent autrement que par vanité, brutalité, et avarice.

Quant aux punitions que Dieu déploie sur ses enfants, elles ne concluent rien pour Saint Augustin : Dieu qui est aussi bien le moteur que le scrutateur des coeurs, peut faire valoir ses châtiments à la conversion intérieure; mais comme il ne nous a jamais promis d’accompagner de sa grâce la persécution que nous ferions aux hérétiques, c’est non seulement une témérité et une tentation insigne de Dieu, d’affliger de mille peines temporelles un hérétique, à dessein de le convertir; mais c’est encore une espèce d’impiété, de proposer aux princes l’exemple de Dieu à ces égards-là.

Les convertisseurs seraient-ils bien aises, que comme Dieu a exercé par la famine les patriarches, le roi très chrétien exerçât de la même manière son clergé, et lui ôtât ses grands revenus, le réduisant au pain et à l’eau, afin qu’il se convertît.

Chose pitoyable! On se moquerait de nous, si en cas que le roi de France s’emparât de tous les biens d’Église, nous disions que c’est une marque de son amitié pour le clergé, et qu’il ne le châtie de la sorte qu’afin de l’obliger à vivre chrétiennement.

On croirait que nous insulterions aux misérables; cependant nous raisonnerions tout comme Saint Augustin.

Autre chose pitoyable : il n’y a que les opinions pour le changement desquelles on nous dise qu’il faut mettre à l’amende les gens; mais on ne nous cite pas des lois, et on ne peut pas citer aucune croisade dragonne instituée pour la conversion des moeurs.

Honte et opprobre du christianisme, qu’on tyrannise les gens pour des opinions, et qu’on y emploie le bras séculier, au lieu qu’on se contente de prêcher contre le vice! Car il est inouï qu’il y ait eu des convertisseurs de moeurs, qui aient poursuivi des arrêts contre le luxe, la médisance, le jeu, la fornication, les discours impudiques, etc.

Et qui aient demandé des gens de guerre pour faire changer de vie aux catholiques.

IX. Paroles de Saint Augustin.

Vous croyez qu’on ne doit contraindre personne à bien faire; mais n'avez-vous pas vu que le Père de famille commande à ses gens de forcer d'entrer au festin tous ceux qu'ils rencontreraient ? N'avez-vous pas vu avec quelle violence Saul fut forcé par Jésus-Christ de reconnaître et d'embrasser la vérité ? .. Ne savez-vous pas que les Bergers se servent quelquefois de la verge pour faire rentrer les brebis dans la Bergerie? Ne savez-vous par que Sara , selon le pouvoir qui lui avait été donné, domptait par un traitement plein de dureté l’esprit revêche de sa servante, non par aucune haine quelle eût pour Agar , puis qu'elle l’aimait jusqu'à vouloir qu'Abraham la fit devenir mère, mais pour abattre son orgueil. Or vous n'ignorez par que comme Sara et son fils Isaac font la figure des spirituels, Agar et son fils Ismaël représentent les charnels. Cependant quoi que l’Écriture nous apprenne que Sara fit beaucoup souffrir Agar et Ismaël, Saint Paul n'a pas laissé de dire que c'était Ismaël qui persécutait Isaac , donnant à entendre à ceux qui ont de l'intelligence qu'encore que l'Église Catholique tâche de ramener les charnels Par les peines temporelles, ce sont eux qui la persécutent plutôt qu'elle ne les persécute.

Réponse.

On peut considérer quatre choses dans ce discours.

1° les paroles de la parabole, Contrains-les d’entrer.

2° la violence que Jésus-Christ fit à Saint Paul, lui ôtant les yeux et le renversant par terre.

3° ce que font quelquefois les bergers.

4° ce que fit Sara contre sa servante Agar.

J’ai assez parlé dans mon commentaire de la première de ces quatre choses.

La deuxième s’entend de reste par ce que j’ai dit ci-dessus, que Dieu étant le moteur aussi bien que le scrutateur des coeurs, accompagne quand il lui plaît de l’efficace de sa grâce les châtiments qu’il nous envoie.

Il a trouvé à propos de signaler la puissance de son bras dans la conversion de Saul; il s’est apparu à lui, il l’a renversé par terre, en un mot il a conquis cette âme à main forte et à bras étendu.

Mais s’ensuit-il que les hommes doivent imiter cela, quand ils veulent convertir un persécuteur? Qu’ils le fassent à la bonne heure, pourvu qu’ils puissent aussi bien que Dieu fléchir le coeur, en même temps qu’ils sévissent sur le corps; mais comme ils ne sont pas en cette passe, ils ne doivent pas se mêler d’un point aussi délicat.

Les punitions entre les mains de Dieu lui-même ne produisent pas toujours la conversion du pécheur; elles ne servirent qu’à l’endurcissement de pharaon, quoi que Dieu les déployât d’une façon la plus extraordinaire qui se puisse; celles qu’il dispense à l’ordinaire soit par le moyen des hommes, soit par le moyen des autres êtres créés, réussissent fort différemment; il est fort rare qu’elles changent les opinions que l’on a sur le culte dû à Dieu; elles font plutôt que les honnêtes gens s’imaginent, qu’ils doivent à l’avenir avoir plus de zèle pour leur religion; c’est pourquoi dans cette grande apparence qu’il y a que les peines temporelles ne persuaderont pas à un homme, qu’il est dans une fausse religion, mais plutôt qu’il n’est pas assez zélé pour sa religion, il n’est rien de plus absurde que de proposer aux princes la conduite que Dieu tient, en châtiant ses enfants pour leur profit.

Outre que si une fois on s’arrête à cet exemple, il s’ensuivra que les rois devront de temps en temps faire mettre le feu aux bleds, aux foins, aux vignes et aux bois de leurs sujets, et envoyer des satellites par tout leur royaume, pour décimer tous les enfants, et pour envoyer plusieurs pères aux mines et aux galères; car comme Dieu se sert des fléaux de la famine, pour témoigner son affection à ses enfants, en les châtiant afin qu’ils s’amendent, les rois, ses lieutenants en terre, du conseil de leur clergé, pourraient faire tout ce que j’ai dit dans leurs états par l’amour qu’ils auraient pour leurs sujets, et dans la pensée qu’ils rentreraient en eux-mêmes, et qu’ils se réveilleraient de la léthargie du péché où ils s’endorment.

Si les rois faisaient cela, ne trouveraient-ils pas leur justification toute faite dans Saint Augustin, et dans l’exemple des empereurs qui ont accablé de lois pénales les sectaires, non pas, dit-on, par haine qu’ils eussent pour eux, mais plutôt par charité, afin qu’ils se convertissent? On voit donc que cette doctrine de Saint Augustin joue à faire tourner en ridicule toute la morale, puis qu’elle fournit des expédients pour la justification des actions les plus criminelles, et les plus extravagantes.

L’exemple des bergers, qui poussent quelquefois avec la verge les brebis dans la bergerie, n’est pas plus heureusement imaginé que celui du frénétique; car il faudrait que l’autre partie de la comparaison ne fussent pas des créatures douées de liberté, dont la conversion dépend essentiellement et totalement du consentement.

On nous allègue la contrainte que l’on fait à des brebis, pour les sauver des mains du larron et de la gueule du loup; un berger qui voit qu’elles refusent d’entrer dans la bergerie, ou qu’elles ne se hâtent pas assez, fait sagement de les pousser ou du pied, ou de la houlette, et de les traîner même si besoin est.

Pourquoi cette conduite est-elle sage? Parce qu’elle remplit tous les devoirs et tout le but que se propose un berger.

Il ne se propose que de garantir la brebis de la gueule du loup, ou de quelque autre péril externe; et pourvu qu’il la mette dans la bergerie, voilà qui est fait, la voilà à sauveté, soit qu’elle soit entrée de gré, ou de force.

Mais il n’en va pas de même d’un pasteur des âmes; il ne les sauve pas des mains du démon, il ne les guérit pas des blessures de l’hérésie, en transportant l’hérétique dans une maison qu’on appelle Notre-Dame, Saint Pierre, Saint Paul, etc.

Ou en lui versant sur le visage quelques gouttes d’eau bénite.

Ce n’est pas de-là que dépendent ses destinées; il faut qu’il connaisse ses erreurs, qu’il veuille les abjurer, et embrasser la saine doctrine : moyennant cela il est recous de la griffe du démon; mais sans cela on le traînerait, la corde au cou, mille fois au pied des autels, on lui fourrerait cent hosties dans la bouche par force, on lui tiendrait cent fois la main pour lui faire écrire qu’il abjure, on l’obligerait cent fois, à force de lui serrer les pouces ou de le tenailler, à dire qu’il croit ce que l’Église croit et qu’il renonce à Luther et à Calvin, il demeure nonobstant cela dans le piège, s’il y était auparavant, et qui pis est d’orthodoxe qu’il était selon moi, il devient perfide, hypocrite, et l’esclave du diable, jusques à ce que Dieu le relève de sa chute.

C’est un prodige qu’il y ait dans l’Église romaine tant de gens qui ne voient pas l’absurdité monstrueuse de toutes ces comparaisons.

Donnons-leur en une qui les oblige à mieux songer à ce qu’ils disent.

Si je voyais devant la porte d’une maison un homme qui se mouillât pendant une grosse pluie, et qu’ayant pitié de lui je voulusse le délivrer de l’incommodité où je le verrais, je me pourrais servir de ces deux moyens, ou de le prier d’entrer dans la maison, ou de le prendre par le bras, si j’étais plus fort que lui, et de le pousser dedans.

Ces deux manières sont également bonnes pour obtenir l’effet que je me proposerais, qui serait d’empêcher que cet homme ne se mouillât; peu importe qu’il entre de gré ou de force sous un toit, car soit qu’il y entre de son pur mouvement, soit qu’il attende qu’on l’en prie, soit qu’on l’y pousse de vive force, il est également à couvert de la pluie.

S’il en allait de même quant à éviter l’enfer, j’avoue que nos convertisseurs seraient bien fondez; car s’il suffisait pour cela d’être sous les voûtes d’une Église, peu importerait qu’on y entrât de bon gré, ou que l’on y fût traîné pieds et poings liez; et ainsi il faudrait gager les plus forts manoeuvres, ou portefaix qui soient au monde, pour saisir les hérétiques, dès qu’ils se montreraient à la rue, et les charrier sur le cou dans l’Église la plus prochaine, voire même il faudrait enfoncer leurs portes avec des pétards, si le cas y échéait, et les aller tirer du lit pour les transporter vitement dans quelque Église.

Mais par malheur pour messieurs les convertisseurs ils n’ont pas l’esprit assez de travers, ni assez extravagant, pour dire qu’il ne faille que cela afin de sauver une âme : ils avouent que son consentement au transport d’une communion à une autre, est si nécessaire que sans cela on ne fait rien pour son salut.

Cela étant, n’est-il pas absurde de nous comparer la violence qu’on fait à des gens que l’on tire du feu, ou de l’eau, lesquels on prend sans scrupule par les cheveux pour les arracher du péril, avec la contrainte qu’on fait à un calviniste en lui mettant la dague au cou, ou cent dragons dans sa maison, pour le forcer à abjurer sa créance; cela, dis-je, est du dernier absurde, puis que non seulement c’est une chose qui suppose d’elle-même, qu’un homme qui tombe dans le feu ou dans l’eau ne demande pas mieux que d’en être retiré, à quelque prix que ce soit, mais aussi que ce péril est d’une telle nature, qu’il n’est pas nécessaire, pour en préserver quelqu’un, qu’il consente d’en être tiré : on l’en préserve également quand même on l’en tirerait malgré lui.

Mais pour faire voir l’impertinence de ceux qui prétendent qu’on leur a de l’obligation, lors qu’on est arraché par force du sein de la communion où l’on est né, que l’on croit bonne, et que les convertisseurs croient mauvaise; je les prie de se figurer un homme, à qui son confesseur a ordonné par pénitence de souffrir la pluie pendant deux heures devant une porte.

Si le maître du logis, non content d’avoir exhorté cet homme à entrer chez lui, le faisait prendre à quatre par ses valets et le tirait de la pluie, lui ferait-il du bien ou du plaisir? Il est clair que non, et qu’il lui rendrait un méchant office, parce qu’il traverserait sa dévotion. Invitum qui servat idem facit occidenti. Il en va de même de ces violents convertisseurs qui arrachent les gens des exercices de leur piété.

J’ai quelque peine à croire que les malheureuses maximes de ces bourreaux de conscience ne soient venues de cette basse et ridicule prévention, que pour obtenir grâce de Dieu il faut être immatriculé précisément dans une certaine communion, et qu’il ne faut que cela.

Après quoi ils agissent avec les hérétiques comme avec des bêtes qu’on veut garantir de la pluie, et pour lesquelles c’est tout un par rapport à cette fin, soit qu’elles aillent d’elles-mêmes à l’étable, soit qu’on les y pousse à coups de bâtons.

Pour ce qui est de la pensée de Saint Augustin sur Sara et sur Agar sa servante, elle n’est propre qu’à exposer l’écriture à la moquerie des profanes; car enfin si Sara est le type des enfants de Dieu, et Agar le type des enfants du monde, de la manière que l’entend Saint Augustin, que s’ensuivra-t-il, sinon que les enfants de Dieu contraignent les gens du monde à s’en aller chercher des retraites dans les déserts, ne pouvant résister à la dureté du traitement, et néanmoins que ce seront les gens du monde qui persécuteront les enfants de Dieu? Y eut-il jamais de comédie plus comique que le serait cela? Je ne dis rien de la méprise assez étonnante de Saint Augustin, lors qu’il prétend, pour trouver son mariage de la charité et de la persécution, que Sara traitait Agar d’une manière fort dure, dans le même temps qu’elle l’aimait assez tendrement pour vouloir qu’elle partageât la couche de son mari.

Ce n’est pas ainsi que l’écriture ajuste ces choses, elle ne nous parle de la mauvaise humeur de Sara pour Agar, qu’après que celle-ci se voyant enceinte s’enorgueillit et méprisa l’autre.

X. Paroles de Saint Augustin.

Les bons et les méchants font et souffrent souvent les mêmes choses , et ce n'est ni par ce qu'ils font, ni parce qu’ils souffrent qu'il faut juger de ce qu'ils font, mais par le motif qui les fait agir ou souffrir. Pharaon abattait le peuple de Dieu par de travaux accablants. Moïse de son côté punissait l'impiété du même peuple par des peines très sévères. Les actions de l'un de l’autre se ressemblaient , mais leurs fins étaient bien différentes : l'un était un Tyran enflé de son pouvoir , et l'autre un père plein de charité. Jézabel fit mourir les Prophètes, et Élie les faux-Prophètes, mais ce qui arma la main de l'un et de l’autre n'est pas moins différent que ce qui attira la mort aux uns et aux autres. Dans le même livre où nous voyons Saint Paul battu par les Juifs , nous voyons aussi le Juif Sosthène battu pour S. Paul par les Grecs ; les uns et les autres sont semblables par le dehors de l'action , mais ils sont bien différents parle motif. On livre Saint Paul à un Geôlier pour lui mettre les fers aux pieds , et Saint Paul lui-même livre l'incestueux de Corinthe à Satan dont la cruauté est bien autre que celle des Geôliers les plues. barbares, mais il ne livre cet homme à Satan qu'afin que sa chair étant mortifiée, son âme fut sauvée. Quand le même Saint Paul livra Philetus et Himeneus à Satan pour leur apprendre à ne pas blasphémer , il ne cherchait pas à rendre le mal pour le mal, mais il jugeait que c'était un bien que de guérir le mal pour le mal.

Réponse.

Ce sont encore de ces raisonnettes bonnes à débiter devant une troupe d’ignorants, incapables de voir en quoi une comparaison cloche.

Saint Augustin se tourmente à prouver ce qu’on ne lui nie pas, c’est qu’une même action est bonne ou mauvaise, selon la diversité des circonstances.

Qu’un prince punisse sévèrement une province séditieuse, et qu’il n’ait pour but que de l’empêcher à l’avenir de se mutiner, c’est une action de justice; mais c’en serait une de cruauté et d’avarice que de châtier rigoureusement une faute très légère d’une province, dans la vue que cette sévérité disproportionnée la ferait soulever, et qu’alors on aurait un prétexte spécieux d’en réduire tous les habitants à la besace.

J’avoue donc à Saint Augustin, que Moïse punissant les israélites faisait bien, et que Pharaon les opprimant faisait mal; différence qui ne procédait pas seulement de ce que Moïse se proposait l’amendement de ce peuple, et Pharaon sa ruine, mais aussi de ce que ce peuple était châtié sans cause raisonnable par Pharaon, et non pas par Moïse.

Mais pour démonter tout d’un coup les comparaisons de Saint Augustin, il n’y a qu’à dire, qu’il y met d’une part certaines actions violentes qui procédaient de haine, ou de quelque autre injuste passion, et de l’autre certaines actions qui incommodaient à la vérité le prochain, mais qui étaient commandées de Dieu par révélation spéciale, et par conséquent qui s’exploitaient dans des circonstances, où l’agent était assuré qu’elles produiraient un bon effet.

Je parle de Moïse, d’Élie, et de Saint Paul.

C’étaient des prophètes, qui connaissaient par des ordres immédiats de Dieu qu’il fallait procéder par la voie des châtiments, et alors il est juste d’employer la sévérité, parce qu’il n’y a point lieu de douter que Dieu, qui l’ordonne, n’ait dessein de s’en servir à sa gloire, d’une façon spéciale.

On est donc certain et de la justice de l’action, et de l’opportunité des circonstances, et du bon succès.

Peut-on dire la même chose des persécutions de Théodose contre les ariens, ou d’Honorius contre les donatistes? Était-on assuré que Dieu bénirait ces violences, et qu’il s’en servirait comme d’un instrument efficace de l’illumination des errants, et de l’amollissement de leur coeur? Il est certain que personne n’en avait aucune assurance, et que les conjectures pouvaient aussitôt porter sur la confirmation des errants dans leur erreur, ou sur leur conversion feinte, que sur leur changement réel; et ainsi c’était une témérité très injuste, que de se servir de la violence dans une telle situation d’affaires.

Pour ce qui est des Grecs battants Sosthène, je ne sais pas ce que Saint Augustin en veut inférer, puis que c’était une action de gens attroupés, qui sans respecter ni le proconsul là présent, ni le lieu où ils étaient, se ruèrent tumultuairement sur le chef de la synagogue.

J’ai encore une remarque en main qui démontera tous ces arguments de Saint Augustin.

Il est clair que toute la force de ses preuves consiste dans cette supposition; que lors qu’on maltraite les hérétiques, afin de les convertir, on agit par un principe de charité; motif qui change de telle sorte la nature de ces mauvais traitements, qu’ils deviennent une bonne action, au lieu qu’ils seraient un crime, si on les faisait par orgueil, par haine, ou par avarice.

Il est clair aussi que la raison qui fait trouver là un motif de charité, ne peut être que celle-ci ou une approchante, c’est qu’on regarde ces mauvais traitements comme très propres à faire penser un homme à son instruction, et à la recherche du vrai chemin de salut.

C’est donc ici le raisonnement de Saint Augustin : maltraiter son prochain par un principe de charité, est une bonne oeuvre; or c’est le maltraiter par un principe de charité, que de lui faire de mauvais traitements qui l’obligent à s’instruire, et à guérir les maladies de son âme; donc c’est faire une bonne oeuvre, que de lui faire cette sorte de mauvais traitement.

C’est un sophisme de morale le plus dangereux, et le plus absurde en même temps, qui se puisse voir, car par-là je justifierais les actions les plus exécrables.

Si je voyais mon prochain enflé d’orgueil, et nourri dans sa vanité par ses richesses, et par l’estime qu’on ferait de sa personne, je pourrais tâcher de l’appauvrir et de le ruiner de réputation; pour cela je pourrais mettre le feu dans sa maison, et publier mille calomnies contre lui; et si un particulier ne le pouvait pas, le souverain le pourrait, comme Saint Augustin prétend qu’il peut appauvrir un hérétique, afin de le réveiller de son assoupissement.

Un souverain, dis-je, pourrait faire ruiner cet homme superbe par ses soldats, et se faire présenter de fausses accusations contre lui, sur lesquelles il le déclarerait déchu de noblesse, et convaincu de faits infamants.

Si quelqu’un se plaignait de ces mauvais traitements, nous lui dirions, selon la tablature de Saint Augustin, qu’à la vérité ils seraient injustes, s’ils n’étaient pas faits par un motif de charité, mais que n’étant faits que pour retirer un homme de la damnation, où sa vanité, fondée sur son opulence et sur sa gloire, le précipitait, ils étaient fort justes.

Je ne demande de mon lecteur, sinon qu’il compare tranquillement et mûrement l’effet que doivent produire sur un hérétique les prisons, les amendes, les chicanes, les amertumes continuelles de la vie, pour l’obliger à renoncer de coeur et de bouche à ses opinions, avec l’effet que devrait produire sur cet homme la ruine de son bien et de sa réputation; et je suis persuadé qu’on m’avouera, que si les traitements sus-mentionnés sont capables de changer l’âme d’un hérétique, les autres le sont de changer cet homme orgueilleux; et par conséquent on pourra le ruiner d’honneur et de biens, par un principe de charité (selon la mineure de mon syllogisme,) ce qui sera une bonne action par la majeure de ce même syllogisme.

C’est donc un sophisme qui pourrait justifier les actions les plus exécrables, ce qu’il fallait prouver.

Plus on examine la chose, plus on découvre l’illusion où a été le bon Saint Augustin.

Il s’est imaginé que comme les choses, qui ont été laissées absolument à notre disposition, deviennent bonnes, ou mauvaises, selon le motif que l’on a en les faisant, celles qui nous ont été expressément commandées, ou défendues, sont sujettes à la même alternative, en vertu de nos différents motifs; mais comme il s’ensuivrait de-là que le vol, le meurtre, le parjure, l’adultère, ne seraient point des crimes, lors qu’on les pratiquerait dans la vue d’humilier son prochain, et de le porter à la repentance, ou en général par un motif de charité, il s’ensuit évidemment qu’il faut distinguer entre les actions d’obligation, et celles qui sont laissées à notre choix.

C’est une chose d’obligation que de s’abstenir du bien et de la réputation d’autrui, de ne point faire de faux serments, de ne point séduire ni la femme, ni la fille de son prochain, de ne le point battre, injurier, ni insulter : ainsi quelque avantage qu’il put tirer des injures que nous lui ferions, ou des coups que nous lui donnerions, etc., quelque avantage, dis-je, qu’il put tirer de cela par rapport à son salut, il ne nous est point permis de le traiter en cette manière.

Dieu n’exige point que nous travaillions au salut de nos frères, en désobéissant actuellement à ses ordres, et nous devons laisser à sa providence, s’il le trouve à propos, de les guérir par les maladies, la pauvreté, et l’infamie, de l’abus qu’ils font de leur bonne fortune.

Tout cela fait voir que c’est une grande illusion que cette prétendue charité, qui porte à faire du mal à son prochain, afin qu’il se corrige, et par conséquent, que les souverains s’abusent grossièrement lors qu’ils ruinent leurs sujets, qu’ils les exilent, emprisonnent, et soumettent à mille chagrins et perplexités sous prétexte de les obliger à se faire instruire.

Donc une apologie des persécutions, bâtie sur ce méchant fondement, ne peut subsister.

Il n’y a qu’un cas, autant que je me le puis figurer, où l’on se puisse dispenser des préceptes du décalogue, par l’espérance du profit spirituel que l’on fera à ses frères, c’est lors qu’on se sent orné de la vertu prophétique, du don des miracles, et conduit extraordinairement et immédiatement par l’esprit de Dieu.

Alors on peut tuer un homme, comme Saint Pierre fit mourir Ananias avec Saphira sa femme, on peut l’estropier, le couvrir d’ulcères, faire échouer des vaisseaux où il a ses marchandises, etc.; car comme je l’ai déjà dit, on le fait par un ordre exprès de Dieu, qui par l’éminence suprême de sa nature est au dessus de tout, et par sa qualité de scrutateur des reins et des coeurs, connaît l’aptitude et la congruité des actions corporelles avec les inflexions et les modifications de nos âmes, si bien que l’on ne saurait douter du bon succès de ces démarches violentes et douloureuses.

C’est pour cela que Saint Paul assure positivement, qu’il ne livre à Satan l’incestueux de Corinthe qu’afin de sauver son âme, et Himénée et Philète qu’afin de leur apprendre à ne plus blasphémer.

Mais que de petits particuliers, qui sont renfermés dans la sphère des connaissances humaines, et qui ne savent quel effet fera la pauvreté et la douleur sur l’âme d’un hérétique, singèrent de fouler aux pieds la défense de dérober, et de battre son prochain, sous ce beau prétexte que pour s’exempter de la faim, et de la peine, il examinera ses erreurs, et les connaîtra, c’est assurément la plus ridicule prétention du monde.

Remarquez bien encore, que Moïse punissant les israélites avait à faire à des gens qui n’étaient point dans l’erreur de bonne foi; car ils savaient bien que les actions pour lesquelles ils souffraient, étaient mauvaises. Saint Paul pareillement n’excommuniait pas des gens qui crussent avoir bien fait. L’incestueux de Corinthe n’était pas assez fou pour soutenir que l’inceste fût une action commandée ou permise de Jésus-Christ; et pour ce qui est d’Himénée et de Philète, l’apôtre assure qu’ils avaient rejeté non seulement la foi, mais aussi la bonne conscience, et par conséquent ils n’erraient pas de bonne foi, comme ceux que les princes s’ingèrent de persécuter, à l’instigation abominable des prêtres, et des moines.

Je voudrais enfin que l’on remarquât encore une fois ce que j’ai dit en d’autres endroits de ce commentaire, c’est que les hommes ayant reçu de Dieu une règle de ce qu’ils doivent faire, ne peuvent point s’en écarter, pour imiter ce que Dieu fait ou par les causes naturelles, ou par des gens qu’il revêt extraordinairement de la vertu des miracles.

Par exemple, Dieu se servira des tempêtes, et des tremblements de terre, des infections de l’air, de la grêle, des brouillards, des sauterelles, etc.

Pour punir les habitants de quelque pays, et pour les porter à la repentance, ou bien il commettra un Moïse pour leur faire de semblables plaies.

S’ensuit-il de cela que les rois, ou aucun autre homme, doivent faire brûler la récolte, gâter les fontaines, et introduire autant qu’ils peuvent la stérilité et la mauvaise santé dans un pays, dont les habitants sont méchants, et impénitents? Autre exemple.

Dieu mit une écharde en la chair à son apôtre, il permit qu’un ange de Satan l’inquiétât, et cela pour le bien de son serviteur, et sachant très certainement que sa vertu s’accomplirait en l’infirmité de cet apôtre.

Avons-nous droit d’imiter cela envers ceux que nous voyons s’enorgueillir pour les talents sublimes que Dieu leur a concédés? Y a-t-il un roi au monde qui voyant un fameux docteur dans son royaume, applaudi pour sa science, pour son éloquence, pour ses bonnes moeurs, ait droit de lui susciter une écharde pour l’humilier, ou pour le mortifier, comme serait de suborner des faux témoins qui le fissent flétrir dans quelque juridiction subalterne, ou de lui faire donner un breuvage qui lui affaiblît l’esprit et le corps? Nous ne doutons point que par une faveur spéciale de Dieu, il n’y ait des femmes qui à leur avènement au monde ont la dure mortification de perdre toute leur beauté par la petite vérole.

Dieu qui les aime, et qui sait qu’elles abuseraient de cette beauté, et que la privation de cet avantage les attachera plus fermement aux choses solides du siècle à venir, les enlaidit fort justement et par grâce

Les rois peuvent-ils imiter cela? Et quand ils voient une dame fière de sa beauté, entraînant les hommes et entraînée par eux dans les filets de la volupté, peut-il sans crime dépouiller cette femme de ses charmes naturels? Peut-il suborner quelqu’un qui lui déchiquette la peau du visage? Peut-il lui envoyer une boîte qui en s’ouvrant allume un feu d’artifice caché, qui gâte pour jamais le visage de cette personne? Peut-il aposter un médecin qui lui fasse avaler une poudre laquelle lui cause une maladie de langueur, une jaunisse affreuse, une maigreur, et une odeur dégoûtante? On voit clairement que non, et que ce prince se rendrait visiblement ridicule, s’il colorait cette conduite de ce beau motif de charité, savoir qu’il voulait garantir cette belle femme des périls où son âme était exposée, et la porter à renoncer à la vanité, et aux plaisirs sensuels pour ne l’occuper que des pensées d’en haut.

Il y a mille fois plus d’apparence qu’en enlaidissant une femme, et en lui causant une maladie de langueur, on mortifierait sa vanité, et on la porterait à se convertir, que non pas qu’en envoyant cent dragons chez un Huguenot, on le mettra dans le chemin de se bien convaincre qu’il est hérétique, et d’embrasser sincèrement la foi romaine.

Cependant on sifflerait un prince, ou ses directeurs de conscience, qui s’aviseraient de convertir ainsi les dames, et on ne laisse pas d’applaudir à ceux qui prétendent convertir comme cela les protestants.

Je conclus cet article par cette remarque, qu’il n’y a rien de plus vain que la distinction que nous donne ici Saint Augustin entre des coups de bâton, des saccagements de biens, et autres violences faites par motif de charité, et celles qu’on fait sans charité.

La véritable charité c’est d’obéir à Dieu qui nous défend le vol, et les batteries, et avec cette distinction on pourrait innocemment mettre le feu à toutes les villes, et faire périr une partie des grains, toujours en disant qu’on a pour but d’humilier ses sujets, qui ne songent pas assez à Dieu dans l’abondance.

XI. Paroles de Saint Augustin.

Si c’était toujours un mérite que d'être persécuté , Jésus-Christse serait contenté de dire : Heureux ceux qui soufrent persécution, et il n'aurait pas ajouté : Pour la justice. De même si c'était toujours un mal que de persécuter , David n'aurait pas dit : Je persécutais ceux qui calomnient secrètement leur prochain (Psau. 101. v. 5.)

Réponse.

J’ai de la peine à croire ce que je vois, c’est que Saint Augustin se serve si mal des passages de l’écriture.

Qui lui nie que le vrai mérite des persécutions ne dépende de ce qu’on les souffre pour la justice? Qui doute qu’un homme vain qui aimerait mieux se laisser manger, que d’avouer qu’il a tort, et qui convaincu dans son coeur de sa mauvaise cause ne laisse pas de la soutenir, parce qu’il aspire à la réputation d’homme ferme; qui doute, dis-je, qu’un tel homme ne perde tout le fruit des maux qu’il endure, et ne soit dans un très méchant état.

À quoi s’amuse donc ce père de réfuter une objection si peu raisonnable? Tout homme de bon sens est persuadé que pour être heureux dans sa persécution, il faut l’endurer pour l’attachement que l’on a pour la vérité, et pour la justice, ce qu’on peut fort bien faire, lors que l’on est dans l’erreur de bonne foi.

Mais quelque méchant que puisse être celui qui se fait persécuter, parce qu’étant fort têtu et orgueilleux, il ne veut pas avouer aux persécuteurs que leur cause est bonne, il est toujours vrai pour le moins que ceux-ci sont injustes et méchants.

Voici donc une distinction un peu meilleure que celle que Saint Augustin nous donnait tantôt.

Il se peut faire que le persécuté ne vaille rien, mais le persécuteur est toujours(2) injuste; car le passage de David allégué pour faire voir qu’il y a de bons persécuteurs, ne prouve rien dans ce fait-ci, où il ne s’agit que des persécutions de religion.

David montre dans ce psaume, qu’il ne veut avoir aucune liaison avec les méchants, et il nomme en particulier cette peste de la société digne de l’exécration de tous les honnêtes gens, savoir ces langues envenimées qui médisent traîtreusement de leur prochain.

Si David parle comme roi, il ne peut rien dire de plus sage et de plus divin que de déclarer qu’il emploie la majesté des lois, et le glaive que Dieu lui a mis en main, pour le châtiment de ces lâches calomniateurs, et de ces empoisonneurs fainéants.

S’il parle pour nous donner une idée de ce que doit faire l’honnête homme, il veut nous apprendre à n’avoir point de liaison et de commerce avec les médisants.

Mais que fait cela pour autoriser les convertisseurs qui ne laissent ni mourir, ni vivre en repos, des gens bons citoyens quant au reste, et qui seulement ont certaines opinions différentes des leurs.

En un mot Saint Augustin songeait-il à ce qu’il disait de nous alléguer la peine qu’un roi fait souffrir à des calomniateurs, et des délateurs, lors qu’il fallait donner des exemples des peines infligées simplement et purement pour des dogmes?

XII. Paroles de Saint Augustin.

Les méchant n'ont jamais cessé de persécuter les bons, ni les bons de persécuter les méchants ; mais ceux-ci agissent en cela injustement, et pour nuire , et ceux-là charitablement et autant que la nécessité de corriger le demande... Comme des impies ont fait mourir des Prophètes, des Prophètes ont fait mourir des impies : comme on a vu les Juifs les fouets à la main contre Jésus-Christ on a vu Jésus-Christ le fouet à la main contre les Juifs. Les hommes ont livré des Apôtres aux Puissances séculières, et les Apôtres des hommes aux Puissances infernales. A quoi faut-il dont prendre garde dans tout ces exemples, sinon qui des uns ou des autres agit pour la vérité ou pour l'iniquité, pour nuire ou pour corriger ?

Réponse.

Voici bien la plus détestable morale pour ses conséquences qu’on vît jamais; car pourvu que vous fassiez les choses en faveur d’une opinion véritable, et que vous n’ayez dessein que de corriger votre prochain, il vous sera permis, quant au reste, d’imiter la conduite des méchants; et au lieu que ceux-ci pêcheront, vous ferez une action céleste.

Ainsi représentons-nous deux personnes, l’une orthodoxe, l’autre hétérodoxe.

La première voit un grand seigneur dans l’autre parti, fort zélé pour cette cause, et l’appuyant de son grand bien, de son autorité, de son esprit.

La seconde voit un semblable seigneur dans le parti orthodoxe.

La première s’avise de ruiner ce grand seigneur, et de lui susciter tant de fâcheuses affaires, que courant risque de son honneur, aussi bien que de ses richesses, il ne peut songer aux intérêts du parti, mais au domestique seulement.

Du reste cette personne n’a point dessein de faire du mal à ce grand seigneur, elle ne veut que l’empêcher de nuire, et que le porter à se convertir.

Voilà une action à canoniser, ou du moins très innocente, si on en juge sur les principes de Saint Augustin.

N’importe que l’on ait ruiné cet homme, en mettant le feu la nuit dans ses granges, ses moulins, et ses châteaux, en empoisonnant ses bestiaux, et en lui suscitant des procès qu’on lui a fait perdre : tout cela est bon, pourvu qu’on n’ait eu dessein que de le porter à se faire instruire, et à quitter ses erreurs.

Mais si l’autre personne agissait de cette manière envers le grand seigneur orthodoxe, ce serait un monstre et un scélérat.

Pourquoi? Est-ce parce qu’il aurait commis des actions contraires au décalogue? Non, mais parce qu’il aurait fait cela à dessein de nuire à l’orthodoxie et à son prochain orthodoxe.

Sans que je le spécifie, on voit bien que c’est ici la confirmation de ce que j’ai tant pressé contre le sens littéral au ch. IV de la Ière Partie, c’est qu’il renverse cette sainte et fondamentale barrière que Dieu à mise entre le vice et la vertu, et qu’il ne nous laisse pour tout caractère de la vertu que l’utilité de ceux qui suivent certaines opinions, et pour tout caractère du vice, que leur dommage.

Je ne voudrais pas accuser St Augustin d’avoir vu cette conséquence; mais elle est enfermée dans ces paroles, à quoi faut-il prendre garde dans tous ces exemples (c'est-à-dire de meurtres, de coups de fouet, de captivités) sinon qui des uns ou des autres agit pour la vérité ou pour l'iniquité , pour nuire ou pour corriger ?

On ne peut ici s’empêcher de se souvenir des maximes de la morale relâchée, que la cour de Rome a condamnées sous le présent pontificat; car la distinction de Saint Augustin n’est guère meilleure que celle de ces méchants casuistes.

Ils disent : Premièrement que l’on peut sans péché mortel s'affliger de la vie de quelqu’un , pourvu qu'on le fasse avec due modération, et se réjouir même de sa mort naturelle, la demander et la désirer par un souhait qui n'a point d’effet, pourvu que ce ne soit pas parce que sa personne nous déplaît , mais pour quelque profit temporel qui nous en doit revenir.

2°. Qu'il est permis de désirer la mort de son père par un souhait absolu , non pas comme un mal de son père , mais en tant que c'est un bien pour celui qui la souhaite, parce qu'il doit recueillir une riche succession.

3°. Qu'il est permis à un fils de se réjouir du parricide qu'il a commis étant ivre dans la personne de son père , à cause des grandes richesses qu'il a trouvées dans son hérédité.

On voit que ces casuistes font une si grand différence entre deux hommes qui se réjouissent de la mort de leur père, ou même qui le tuent, étant ivres, que l’un est innocent, pourvu qu’il n’ait point cette joie par aucun motif de haine contre son père, mais par l’affection qu’il se porte, et que l’autre est très coupable, lors qu’il fonde cette joie sur le mal qui en avient à son père.

Cela est-il beaucoup pire que la différence que Saint Augustin met entre deux persécuteurs, dont l’un donne cent coups de bâton à son prochain pour lui faire du mal, et l’autre lui en donne autant, non pas pour lui faire du mal, mais pour le corriger? Ne faudrait-il pas pour raisonner conséquemment dire aussi, que de deux hommes dont l’un tuerait son prochain par un motif de haine, et l’autre afin de le délivrer de la pauvreté, celui-là pécherait, et celui-ci ne pécherait point? Ou pour éviter toute chicane, en nous servant d’un autre exemple, ne faudrait-il pas dire que de deux hommes dont l’un tuerait son prochain, parce que sa personne lui déplairait, et l’autre, parce que le voyant en état de grâce après s’être bien confessé et communié, il considérerait que mourant en cet état il irait en paradis, et que vivant davantage il retomberait dans le péché et y pourrait mourir; ne faudrait-il pas dire, dis-je, que le premier de ces deux hommes serait coupable, et le dernier innocent; et ainsi ce serait une bonne action et fort charitable à un prêtre, d’assommer son pénitent peu après l’absolution et la communion, pourvu qu’il ne le fît pas par rancune et par vengeance, mais afin de lui assurer sa prédestination en le délivrant des tentations du péché, où il pourrait succomber à l’avenir sans s’en relever par la pénitence.

Sur ce principe une nourrice, ou une servante, qui étoufferait autant d’enfants qu’elle pourrait, non pas qu’ils lui déplussent, mais pour les envoyer à coup sur dans le paradis, dans cet âge où ils n’ont pas encore perdu le bénéfice du baptême, ferait une bonne action; et ainsi la distinction de Saint Augustin bouleverse toute la morale, et fait devenir tout le décalogue le jouet de nos distinctions, de nos intentions, et de nos caprices.

Voilà deux enfants qui souhaitent la mort de leur père, ils sont donc criminels.

Je nie la conséquence, pourra dire qui voudra, appuyé sur la distinction de Saint Augustin, car l’un d’eux souhaite la mort de son père, parce que ce père est un pilier de l’orthodoxie, ou parce qu’il déplaît à son fils; celui-là est criminel : mais l’autre la souhaite, parce que son père favorise l’hérésie, ou parce qu’il aime mieux que son père jouisse de la félicité du paradis que de la vie présente incomparablement moins heureuse que celle-là; celui-ci est fort innocent.

Voilà deux hommes qui tuent chacun un passant, ils sont donc coupables.

Attendez, dira qui voudra sur le même fondement, n’allons pas si vîte; il faut voir si l’un a tué pour la vérité, ou pour l’iniquité, pour nuire ou pour profiter.

Car si l’un a tué un passant, adversaire de la vérité, ou pour le délivrer tout d’un coup d’une maladie qui l’aurait fait languir plusieurs années; il a fort bien fait : mais si l’autre a tué un passant, promoteur de la saine doctrine, ou par quelque inimitié; il est criminel.

Deux hommes ont dérobé une somme considérable; ils sont donc des voleurs qu’il faut châtier.

Je nie la conséquence, pourra-t-on encore dire, il faut distinguer; car s’ils ont tous deux ôté cette somme à des orthodoxes, qui emploient leurs biens à la manutention de leur parti, ou par l’envie de chagriner celui à qui ils ont ôté cet argent, on avoue qu’ils sont punissables : mais s’ils l’ont ôté à des hérétiques, qui allaient en payer le procureur ou l’avocat de la cause, dans un procès que ce procureur et cet avocat auraient laissé perdre, ne se voyant point payés de leur salaire, ils ont fait une bonne oeuvre, comme aussi s’ils ont fait cela, non pas par aucune mauvaise volonté qu’ils portassent au possesseur, mais au contraire pour le soulager de son fardeau, ou parce qu’ils espéraient qu’étant moins riche, il ferait moins de dépenses superflues, et se corrigerait de sa vanité.

On peut éluder ainsi tous les devoirs que la loi de Dieu nous impose; et avant que de pouvoir dire, qu’un homme surpris en flagrant délit avec une femme, est criminel, il faudra savoir s’il a fait cela non pas pour satisfaire ses sens, mais pour soulager cette femme d’une passion importune, ou d’une incommodité de continence, ou pour aider le mari à soutenir les fonctions trop pesantes de son emploi, auprès d’une telle femme; car s’il se trouvait qu’il eût fait cela, non pas pour nuire à cette femme ou à son mari, ou par sensualité, mais pour corriger quelque intempérie, et pour le profit commun des mariés, il ferait une action de charité fort chrétienne.

N’est-il pas étrange que messieurs les convertisseurs, qui voient si évidemment l’absurdité abominable de ces conséquences, et leur liaison nécessaire avec leurs principes, ne laissent pas de nous venir dire éternellement, que battre, emprisonner, piller, et vexer un pauvre chrétien, est une bonne oeuvre, pourvu qu’on le fasse, non pas par haine pour sa personne, mais pour le corriger de ses erreurs? Avouez donc, leur dirai-je, que toutes autres actions contraires au décalogue, seront bonnes contre une coquette, et un riche voluptueux; saisir leurs équipages, et leurs revenus, leur ôter leurs beaux habits et leurs pierreries, leur écorcher ou déchiqueter le visage, les énerver et alangourir par quelque médicament, pourvu que cela se fasse par un motif de charité, ou ce qui est la même chose ici, afin de les corriger de leurs mauvaises habitudes.

Je pourrais remarquer le peu d’exactitude de Saint Augustin, en ce qu’il se sert du terme vague de nuire et de corriger, pour marquer le caractère qui distingue les méchants persécuteurs d’avec les bons.

Car que veut-il dire par-là? Veut-il dire que les bons persécuteurs ne persécutent, qu’afin de porter ceux qui errent à l’abjuration de leurs erreurs, au lieu que les méchants persécuteurs ne se proposent que de ruiner, et de tourmenter leur prochain? Ou veut-il dire que les bons persécuteurs ne châtient qu’avec beaucoup de modération, au lieu que les méchants font mourir ceux qu’ils persécutent.

S’il entend le premier sens, il s’ensuivra selon lui que les hérétiques qui persécutent les orthodoxes, ne le font point pour les porter à changer de sentiment, et à abjurer ce qui paraît à ces hérétiques une grande et capitale fausseté.

Or cela est manifestement faux; car pour ne pas dire que les Païens eux-mêmes faisaient cesser toutes sortes de procédures violentes, pour ceux qui faisaient semblant de renoncer à la foi juive, ou chrétienne, ne sait-on pas que les ariens, et tous ceux en général que l’Église romaine traite d’hérétiques, n’ont jamais exercé de violence sur les autres sectes, que pour les engager à embrasser la leur? S’il entend le deuxième sens il se trompe aussi, puis que non seulement il y a de ces persécuteurs qu’il appelle bons, c’est-à-dire, qu’il croit orthodoxes, qui font mourir : mais aussi que les persécuteurs hétérodoxes se contentent bien souvent de peines aussi modérées, que le sont celles de l’autre classe de persécuteurs.

Je ne vois donc que ce seul sens de raisonnable dans les paroles de Saint Augustin, c’est que les persécuteurs hétérodoxes ayant toujours pour but d’attirer les gens dans le parti de l’erreur, et les orthodoxes de les attirer dans le parti de la vérité, ceux-ci ne cherchent que le profit, et ceux-là que le dommage de ceux qu’ils persécutent.

Mais c’est toujours très mal caractériser les choses, puis que c’est s’arrêter principalement à ce qui ne leur est qu’accidentel; ce n’est que par accident que les persécuteurs qui errent nuisent, et que ceux qui sont orthodoxes peuvent profiter : les uns et les autres ont également en vue de délivrer leur prochain de ce qu’ils croient mauvais, et de l’instruire de ce qu’ils croient la vérité.

Il ne faut donc pas dire que les premiers aient dessein de nuire, car leur but est au contraire de délivrer de l’enfer, et s’il arrive qu’en faisant changer de sentiment un orthodoxe, ils le mettent dans le chemin de l’enfer, c’est par accident et contre leur intention.

Les uns donc sont égaux aux autres, quant à l’intention, et si quelquefois le succès des orthodoxes est meilleur, c’est par accident, et le plus souvent il ne se termine qu’à empirer les choses, qu’à hypocrisie, et qu’au péché contre la conscience.

Ainsi, à proprement parler, le caractère que propose Saint Augustin pour le discernement des bonnes et des mauvaises persécutions, ne se réduira qu’à ceci, c’est que les persécuteurs orthodoxes persécutent pour l’orthodoxie, et les hétérodoxes, pour l’hétérodoxie, ce qui est une tautologie ridicule, qui ne sert de rien pour faire connaître ce qu’on cherche.

XIII. Paroles de Saint Augustin.

Mais, dites-vous, on ne trouve point dans l'Évangile ni dans les écrits des Apôtres qu'ils aient jamais eu recours aux Rois de la Terre contre les ennemis de l'Église. Il est vrai, mais c'est parce que cette Prophétie : Écoutez, Rois de la Terre, instruisez-vous vous qui jugez les peuples et servez le Seigneur avec crainte , n'était pas encore accomplie , etc.

Réponse.

Cet endroit de Saint Augustin, et son Nabuchodonosor, type de l’Église chrétienne persécutée, entant qu’il ordonne d’adorer son idole, et de la même Église persécutante, entant qu’il ordonne de punir ceux qui blasphémeraient contre le Dieu des Hébreux, est à peu près la même chose que ce que disent les canonistes, que si les premiers Chrétiens n’ont pas pris les armes contre les Païens, c’est qu’ils étaient trop faibles pour l’entreprendre.

Il est certain que Saint Augustin nous insinue clairement, que si Tibère eût embrassé le christianisme, les apôtres auraient été tout droit à lui, pour lui demander des édits de contrainte et de vexation, tels que ceux d’Honorius envers la secte des donatistes : et il faudrait renoncer au sens commun, pour prétendre que les apôtres en ce cas-là n’auraient point proportionné la rigueur des ordonnances, à la résistance qu’ils auraient trouvée; car il est absurde de supposer qu’il est selon l’esprit de l’Évangile d’employer les confiscations, les bannissements, la soldatesque, les coups de bâton, les prisons et les galères : mais non pas le dernier supplice, lors que l’opiniâtreté du malade demande un remède plus violent.

Je ne répète point ce que j’ai déjà assez pressé, contre l’inégalité de conduite qu’on attribue au fils de Dieu, lors qu’on prétend, que son intention a été qu’on ne violentât personne qu’après un certain temps.

Qu’on voit ce que j’en ai dit vers la fin du chap. V de la Ière Partie, et on verra que ce serait justement l’original du pape Boniface VIII, dont on a dit qu’il s’insinua en renard, afin de régner en lion, intravit ut vulpes , regnavit ut leo.

XIV. Paroles de Saint Augustin.

Comme il se peut faire que parmi ceux d'entre les Chrétiens même qui se sont laissés séduire, il y ait des brebis de Jésus-Christ , qui tout égarées qu'elles font doivent tôt ou tard rentrer dans la Bergerie, c'est pour cela qu'on tempère la sévérité dont on use à leur égard , et qu'on garde toute la douceur , et toute la modération possible dans les pertes et les bannissements qu'on est obligé de leur faire souffrir pour les faire rentrer en eux-mêmes.

Réponse.

Voilà comme parle cet auteur n’ayant à faire que l’apologie de certaines lois, qui ne portaient pas les choses à l’extrémité contre les donatistes.

S’il avait plu aux empereurs de les condamner à la mort, il n’aurait pas manqué de tenir un autre langage, et d’inventer d’aussi plausibles excuses.

Et en effet, comme je l’ai amplement prouvé dans le chap. III de la Seconde partie, dès qu’on suppose qu’il est permis de violenter, il n’y a plus d’autre règle du plus et du moins, que les circonstances des temps, des lieux et des personnes, et il arrivera tout aussitôt qu’on péchera, pour n’avoir pas porté les peines jusques au dernier supplice, que pour ne s’être pas contenté d’une moindre sévérité.

Ce que dit ici Saint Augustin de ces brebis égarées qui doivent revenir tôt ou tard dans la bergerie, n’y fait rien; car si elles ont besoin des amendes, et des prisons, des exils, et de telles autres peines pour rentrer en elles-mêmes et pour s’instruire, il n’y a point de doute que la crainte de la mort leur serait encore plus utile.

XV. Paroles de Saint Augustin.

Il n’y a personne parmi nous, non plus que parmi vous (Donatistes) qui n'approuve les Lois des Empereurs contre les Sacrifices des Païens , cependant celles-la portent des peines bien plus sévères , et punissent de mort ceux qui commettent ces impiétés , au lieu que dans celles qu'on a faites contre vous , on a songé à vous tirer de l'erreur , plutôt qu'a punir votre crime

Réponse.

Il serait difficile de conter toutes les fautes de jugement que l’on découvre dans ces paroles; souvenons-nous que Saint Augustin avait dit peu auparavant, 1° que les bons persécuteurs différent des méchants, en ce que ceux-là se tiennent dans les justes bornes, ceux-ci s’abandonnent à leur fureur; ceux-là ne voulant que guérir prennent garde à ce qu’ils coupent, ceux-ci ne voulant que tuer ne regardent point où ils frappent; ceux-là n’en veulent qu’à la gangrène, ceux-ci en veulent à la vie.

2° qu’encore que les prophètes aient fait mourir des impies, comme des impies ont fait mourir des prophètes, et que Nabuchodonosor, type des divers temps de la religion chrétienne, nous montre que sous les rois fidèles les Chrétiens doivent faire souffrir aux impies, ce que ceux-ci ont fait souffrir aux Chrétiens sous les rois infidèles, néanmoins on tempère la sévérité, et on garde toute la modération possible, à cause qu’il se peut faire que parmi ceux d’entre les Chrétiens même qui se sont laissés séduire, il y ait des prédestinés.

Souvenons-nous, dis-je, de cela, et voyons comment Saint Augustin le peut ajuster avec ce qu’il dit ici, que tous les Chrétiens approuvent les lois qui punissent de mort les Païens qui exerçaient leur religion.

En premier lieu, que deviendra cette marque distinctive des méchants persécuteurs, qu’ils en veulent à la vie, qu’ils ne prennent point garde à ce qu’ils coupent, et cette autre marque distinctive des bons persécuteurs, qu’ils ne veulent que guérir, qu’ils n’en veulent qu’à la gangrène? Que deviendront, dis-je, ces marques de discernement, si les bons persécuteurs, les persécuteurs approuvés de Saint Augustin et de tout le corps des Chrétiens, font mourir sans rémission les sectateurs du gentillisme? En deuxième lieu, si la raison pour laquelle on ne remplit pas toute l’étendue de la sévérité préfigurée par Nabuchodonosor, type de l’Église chrétienne persécutante aussi bien que de la persécutée, est qu’il y a même parmi les Chrétiens, qui se sont laissés entraîner dans le schisme, ou dans l’hérésie, des brebis qui reviendront tôt ou tard dans le bercail; si, dis-je, c’est la raison qui fait qu’on tempère les châtiments, pourquoi ne faut-il pas les modérer envers les Païens? Est-ce qu’il ne peut pas y avoir parmi eux de ces âmes prédestinées, de ces brebis que Dieu a données à son fils et qui se rangeront tôt ou tard dans la bergerie? Mais ce serait la plus étrange doctrine qui fût jamais et qui dispenserait les ministres de l’Évangile de travailler à la conversion des infidèles; car dans le système de la prédestination, que l’on attribue à Saint Augustin, ce n’est qu’à cause des élus que l’on annonce l’Évangile au genre humain, et ainsi on ne l’annoncerait pas à un peuple, si on était assuré qu’il ne contenait aucune âme prédestinée; il faut donc que le paganisme puisse avoir de ces âmes-là, puisque c’est à lui principalement que les apôtres ont annoncé Jésus-Christ.

Et qui sommes-nous que la postérité des Païens qui crûrent à l’Évangile? Bien plus, Saint Augustin reconnaît dans cette lettre, que les lois des empereurs Chrétiens contre les idolâtres avaient converti un grand nombre de Païens, et en convertissaient encore tous les jours.

Il semble, dira peut-être quelqu’un, que Saint Augustin n’ait pu se servir de cette expression : il se peut faire que parmi ceux d’entre les Chrétiens même qui se sont laissés séduire, il y ait des brebis de Jésus-Christ, que pour marquer que les Chrétiens, qui ont abandonné l’Église, sont dans un état plus funeste que les Païens.

C’est ce que prétendent ordinairement les théologiens; ils veulent qu’un homme qui, après avoir connu et professé la vérité, l’abandonne, soit plus criminel que celui, qui ne l’ayant jamais connue, ne l’a jamais aussi professée.

C’est donc pour cela que Saint Augustin met seulement au nombre des choses qui ne sont pas impossibles, qu’il y ait des élus dans la société des schismatiques et des hérétiques, et qu’il ne dit pas que c’est une chose très probable, très apparente, ou même certaine.

Or si c’est une chose tout au plus non impossible, il faut qu’il ait crû plus apparent qu’il y avait parmi les Païens des brebis qui seraient un jour dans la bergerie, et que la particule même, dont il s’est servi, ait eu rapport à cela.

Mais ce quelqu’un qui parlerait de la sorte, subtiliserait trop. Saint Augustin déclare lui-même peu après, qu’on regarde tous les donatistes, comme étant moins éloignés de l’Église que les idolâtres, et que c’est ce qui fait qu’on les punit moins rigoureusement.

Laissant donc ces subtilités, qui ne voit que rien ne peut être plus éloigné de la justesse du bon sens, que de dire d’un côté ce que Saint Augustin remarque touchant le caractère des méchants persécuteurs, et touchant la raison qui faisait modérer la peine des donatistes, et d’approuver de l’autre les lois qui condamnaient à la mort les Païens qui sacrifiaient à leurs dieux, selon le rite immémorial de leurs ancêtres?

Un auteur(3) moderne, après avoir rapporté plusieurs passages de Saint Augustin, qui montrent qu’il s’employait auprès des puissances, pour empêcher qu’on n’en vînt jusques au dernier supplice contre les sectaires, dit qu’on ne lui saurait refuser, sans injustice, la qualité du plus humain et du plus doux de tous les hommes. Mais il est certain qu’on la lui peut refuser sans injustice, puis qu’il s’est déclaré l’approbateur des meurtriers de ceux d’entre les Païens qui voulaient persévérer dans la religion de leurs pères.

Je ne parle pas de l’approbation qu’il a donnée à une infinité d’autres lois, qui quoi qu’elles n’allassent pas jusqu’à l’effusion du sang, et à la mort, étaient néanmoins très dures, soumettant à l’infamie, au bannissement, aux confiscations, et aux dégradations des privilèges de la société.

Mais je dois dire qu’il parlait peu conséquemment, et qu’il n’y avait aucune justesse, ni harmonie dans ses principes.

Mais encore valait-il mieux qu’il fût coupable d’inconséquence, que de pousser la cruauté jusques à exiger que les hérétiques fussent punis de mort, non moins que les Païens.

Quoi qu’il en soit, un(4) des Apologistes des Convertisseurs modernes a été assez mal adroit, et assez destitué de bons avis pour publier, que toutes les maximes de douceur, touchant la conversion des gens, regardent les Païens, mais non pas les Chrétiens qui ont rompu l’union de l’Église, et pour alléguer en même temps l’autorité de Saint Augustin, par rapport à la contrainte qu’on emploie sur les errants.

Le pauvre homme n’a point vu que s’il a raison, Saint Augustin ne sait ce qu’il dit, et par conséquent est un témoin à siffler en ces matières; mais que si Saint Augustin a raison, il est lui-même digne de toutes les huées publiques.

Saint Augustin approuve la violence, et à l’égard des hérétiques, et à l’égard des Païens; mais à l’égard de ceux-ci jusques au dernier supplice, comme étant plus éloignés de l’Église, au lieu qu’il veut, par cette même raison, que l’on ne maltraite pas les hérétiques jusques à les faire mourir, et au contraire le sieur Brueys prétend que l’Église ne doit employer que l’instruction envers les Païens, et qu’elle peut châtier les hérétiques comme des enfants rebelles, sur qui elle a des droits et des prétentions infiniment plus que sur les étrangers et les infidèles; sans conter, ajoute-t-il, que les Païens ne se tiennent éloignés de l’Église que par l’incompréhensibilité de ses dogmes, au lieu que les hérétiques le font par aversion pour elle.

C’est une étrange idée de douceur que celle que se forment les gens de cléricature.

Nous avons vu le P Thomassin exaltant la débonnaireté de Saint Augustin comme quelque chose de transcendant, parce qu’il ne voulait pas que l’on trempât ses mains dans le sang des donatistes, mais qu’on les châtiât bien d’ailleurs; et l’on sait d’autre côté que Saint Bernard(5), qui passe pour la douceur même, approuva le zèle d’une populace mutine qui se rua sur des hérétiques et les dépeça. Approbamus zelum , sed factum non suademus, quia fides suadenda est non imponenda. Nous approuvons leur zèle, dit-il, mais nous ne leur conseillons pas d’en user ainsi, parce qu’il faut persuader la foi, et non pas la commander.

Ce bon abbé connaissait encore la vérité et la sainteté de cette maxime, mais il ne laissait pas de louer le zèle de ceux qui la violaient barbarement, et à peine a-t-il couché la maxime que comme s’il s’était trop avancé, il semble vouloir retirer sa parole; car il dit tout d’un tenant, quamquam melius proculdubio gladio coecerentur, illias videlicet qui non fine causa gladium portat , quam in suum errorem multos trajicere permittantur , quoique néanmoins , sans doute , il vaudrait mieux les réprimer par le glaive de celui qui ne le porte pas sans cause , que de souffrir qu'ils entraînent plusieurs personnes dans leur erreur...

Il dit en un autre lieu(6) que le mieux est de vaincre les hérétiques par des raisons : mais que si on ne le peut, il faut les chasser ou les enchaîner.

Ne voilà-t-il pas des gens bien fermes dans l’esprit de la douceur et de l’équité? Mais étonnons-nous plus de ce qu’un docteur nourri dans la communion romaine, et naturellement doux et bénin, y a pu conserver ces restes d’humanité, que de voir qu’il mêle tant de duretés et d’injustices dans sa clémence.

Un auteur(7) moderne a touché comme il faut la clémence ecclésiastique.
 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
NOTES

Note_1 Proverb. 27, 6.

Note_2 Remarquez qu'ici et en quelques autres occasions peut-être, il faut prendre les choses sans aucun égard à l'opinion particulière touchant la conscience errante et disculpante.

Note_3 Thomassin, de l’Unité de l’Église, part. I, chap. I.

Note_4 Le Sr. Brueys, Réponse aux Plaint.

Note_5 Sermon 66 in Cantic.

Note_6 Sermon 64 in Cantic.

Note_7 Nouvelles de la Repubique des Lettres, Févr. 1686, art. de M. Marmb.