ÉTUDES SUR VOLTAIRE ET SON TEMPS
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.PIERRE BAYLE
COMMENTAIRE PHILOSOPHIQUE SUR CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST:
CONTRAINS-LES D’ENTRER,
OU TRAITÉ DE LA TOLÉRANCE UNIVERSELLE

Table de Bayle

.DEUXIÈME PARTIE

Chap. XI. Résultat de ce qui a été prouvé dans les deux chapitres précédents, et au pis aller réfutation du sens de contrainte.

Nous sommes entrez dans cette longue et très difficile question des droits de la conscience, pour ôter aux persécuteurs le retranchement où ils se retirent, quand on leur demande s’ils trouveraient bon que les autres les persécutassent.

Ils répondent que ce serait fort mal fait, puis qu’ils enseignent la vérité, mais qu’à cause de cela même il leur doit être permis de contraindre et de vexer les hérétiques.

Il a fallu chercher les fondements les plus profonds de la fausseté de cette réponse, et de toutes les chicanes qui la peuvent étayer; c’est d’où est venue notre longueur.

Présentement recueillons quelque chose des vérités que nous croyons avoir prouvées.

La conclusion que nous en tirons, est que s’il était vrai que Dieu eût commandé aux sectateurs de la vérité de persécuter les sectateurs du mensonge, ceux-ci apprenant cet ordre seraient obligez de persécuter les sectateurs de la vérité, et feraient fort mal de ne les persécuter pas, et seraient disculpez devant Dieu, pourvu que l’ignorance où ils seraient ne fût pas affectée et malicieuse.

Cela montre manifestement que la doctrine des persécuteurs fondée par eux sur les paroles, Contrains-les d’entrer, ouvre la porte à mille combustions furieuses, dans lesquelles le parti de la vérité souffrirait le plus, et cela sans pouvoir se plaindre légitimement.

Mais supposons qu’en effet le droit de persécuter ne convînt qu’au seul parti orthodoxe; supposons que la vraie Église ait le privilège dont se sont vantés certains fanatiques, que les actions les plus criminelles lui soient permises, et cessent d’être un péché quand elle les fait; supposons que si les fausses Églises veulent user de représailles, elles ont tort, que gagnera-t-on à cela? Rien autre chose que de dire qu’au jour du jugement on verra qui aura eu tort, ou raison.

Or comme c’est un remède qui ne peut pas retarder le cours funeste du mal qui ravagerait le monde, si tous ceux qui croient être la vraie Église persécutaient les autres, il est clair que c’est une pensée fort ridicule que de dire qu’il n’y a que les orthodoxes qui doivent persécuter; car il n’en faut pas davantage pour engager chaque secte à devenir persécutrice, puis que chacun se croit la pure et la véritable religion.

Les religions persécutées auraient beau dire, qu’elles sont le parti de la vérité, et que Dieu le déclarera un jour quand il viendra pour juger le monde, on lui répondrait que c’est alors qu’elle verrait sa confusion et la justice avec quoi on l’a persécutée, et l’injustice tyrannique avec quoi, quand elle est la plus forte, elle persécute les autres religions.

Ainsi la plainte que chaque parti ferait d’être persécuté et bourrellé, se réduirait à la longue et ennuyeuse dispute sur toute la controverse qui divise les religions; et pendant la discussion des matières controversées, le parti qui aurait le dessus persécuterait à bon conte, ce qui comme chacun voit et sent, ne présente que l’image d’une affreuse et lamentable désolation.

D’où on doit conclure, que quand même on aurait quelque raison d’interpréter à la lettre la parabole, il ne faudrait pas le faire, de peur d’exciter dans le monde ces malheurs épouvantables.

Ce devrait être un droit que l’on devrait laisser dormir pour toujours, et ne se permettre que les mêmes actions qui sont permises à toute la terre.

J’avais dessein d’examiner en particulier les raisons que Saint Augustin a étalées avec beaucoup de pompe et d’industrie, pour justifier les persécutions; mais comme ce commentaire n’est déjà que trop gros, étant cru sous ma plume beaucoup plus que je ne m’étais figuré, il faudra renvoyer cette affaire à un commentaire particulier sur cet endroit de Saint Augustin.

J’espère qu’on pourra tout dire en peu de mots, parce que nous avons déjà énervé par avance la plupart des paralogismes et des petites moralités de ce grand évêque d’Hippone.

 
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