ÉTUDES SUR VOLTAIRE ET SON TEMPS
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.PIERRE BAYLE
COMMENTAIRE PHILOSOPHIQUE SUR CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST:
CONTRAINS-LES D’ENTRER,
OU TRAITÉ DE LA TOLÉRANCE UNIVERSELLE

Table de Bayle

.DEUXIÈME PARTIE

Chap. X. Suite de la réponse aux difficultés contre le droit de la conscience errante. — Examen de ce qu’on dit que si les hérétiques usent de représailles sur ceux qui les persécutent, ils ont tort. — Preuves que la fausse conscience peut disculper ceux qui la suivent, quoi qu’elle ne le fasse pas toujours.

Après avoir montré comme j’ai fait, que tout hérétique est obligé d’éviter à tout le moins comme un plus grand mal, ce qui n’est pas conforme au dictamen de sa conscience, d’où j’ai conclu qu’il a droit de faire pour ses erreurs tout ce qu’il sait que Dieu nous commande de faire pour la vérité, j’en pourrais demeurer là : j’aurais montré suffisamment que les hérétiques auraient droit de persécuter les orthodoxes, s’il était vrai que Dieu eût commandé aux hommes de persécuter l’erreur.

Néanmoins pour ne laisser rien à désirer, j’examinerai ici une autre question assez importante, savoir si un hérétique en faisant ce que sa conscience lui dicte, peut éviter non seulement un plus grand mal, mais aussi tout mal et faire une bonne action.

Avant que de passer outre, j’ôterai de mon chemin à plusieurs lecteurs une pierre de scandale.

Ils s’effaroucheront de ce que je dis que la conscience erronée donne droit de faire le mal, ou pour me servir des termes de l’auteur de la critique générale du sieur Maimbourg, que l’erreur travestie en vérité entre dans tous les droits de la vérité.

Cela paraît dur et outré, et moi-même j’ai trouvé dans cet auteur des expressions qui d’abord me paraissaient un peu trop crues et indigestes; mais tout bien considéré j’entre dans son sentiment, c’est que dès aussitôt que l’erreur est ornée des livrées de la vérité, nous lui devons le même respect qu’à la vérité; comme dès aussitôt qu’un messager se présente avec les ordres d’un maître à un serviteur, celui-ci est obligé de le recevoir, encore que ce messager ne soit qu’un filou qui a surpris les ordres du maître.

Dire que ce filou acquiert tous les droits d’un fidèle messager, par rapport au serviteur auquel il présente les ordres du maître, est une manière d’expression un peu embarrassée dans un sujet comme celui-ci, où il faut ménager la délicatesse du lecteur; mais à cela près, la chose est très véritable, et si l’auteur de la critique n’a voulu signifier sinon que le serviteur a été obligé de recevoir ce filou, et n’a pu lui faire le moindre mal, sans devenir perfide à son maître, je suis tout à fait de son sentiment.

Mais il fallait observer cette notable différence entre ce filou et une hérésie dont on est persuadé; c’est que le filou étant une personne distinguée du serviteur, et sachant très certainement qu’en lui même il n’a nul droit de se présenter à lui avec les ordres du maître, ne le peut faire sans crime; mais l’hérésie revêtue de l’apparence de la vérité, n’étant point distincte de l’âme hérétique (car les modifications des esprits ne sont point des entités distinctes des esprits) ne connaît point elle-même qu’elle n’est qu’un fantôme de vérité, et ainsi l’âme hérétique ignore qu’elle se trompe; or étant pleinement persuadée qu’elle est en bon état, elle a tout un autre droit de se commander à elle-même tels et tels actes, qui selon l’ordre éternel des moralités, doivent être à la suite de certaines persuasions; elle a dis-je, tout un autre droit à cet égard que n’en a le filou.

Car ce n’est point le filou qui a quelque droit, entant qu’il existe hors de l’entendement du serviteur; il n’a droit qu’entant qu’il est objectivement dans l’esprit de ce serviteur, c’est-à-dire, pour parler plus intelligiblement, que tout son droit consiste dans l’idée ou dans la persuasion qu’a le serviteur, que ce filou est un fidèle messager du maître.

S’il se prévaut de cette espèce de droit, il est punissable sans contredit; mais l’âme modifiée par une hérésie de bonne foi, si elle exerce son droit, est-elle punissable? C’est la question.

Il n’y a point de doute qu’elle l’est lors que son droit est mal acquis.

Et qu’on ne s’étonne pas de ce que je dis qu’une âme peut être punissable, quoi qu’elle n’exerce que son droit, car tout le monde doit convenir qu’on peut abuser de son droit, et qu’on peut faire des injustices en se servant de son droit.

C’est un axiome assez connu, summum jus, summa injuria, qu’on peut être très injuste, en se servant du droit dans toute l’étendue de sa rigueur.

Les princes n’ont-ils point droit de punir et de pardonner, et ne le font-ils pas quelquefois mal à propos? Sans entrer dans de longues discussions, il faut savoir que ce mot droit, ou jus, est équivoque; il se prend quelquefois pour la puissance de faire une chose, et quelquefois pour la justice même d’une action.

Les enfants en certaines circonstances ont le droit de se marier malgré leurs pères, et s’ils le font, personne ne peut les en inquiéter; mais cela n’empêche pas qu’en se servant de ce droit, ils ne fassent quelquefois très mal, physiquement et moralement parlant.

J’abuserais de mes lecteurs, si je m’étendais sur une chose si claire.

Après avoir levé cette anicroche, je ne fais point scrupule de dire, que s’il était vrai que Dieu eût commandé dans ses Écritures d’établir la vérité par le fer et par le feu, il y aurait des hérétiques qui persécuteraient à fer et à feu la vérité, sans être coupables; ce qui sera une nouvelle preuve démonstrative contre le sens littéral réfuté dans ce commentaire.

Voici mes raisons:

I. Ne sortons pas du passage qui sert de texte à ce commentaire : il est clair par ce qui a été dit en divers endroits de cet ouvrage, que si ces paroles, Contrains-les d’entrer, contiennent un ordre de forcer les gens à entrer dans le giron de l’Église, non seulement on peut les contraindre par les amendes, les prisons, et les exils, mais aussi par le dernier supplice.

C’est donc dans ce passage que nous pouvons supposer être contenue la loi de persécuter à toute outrance.

Or comme cet ordre est général, on ne saurait s’empêcher de croire que l’intention de celui qui le donne est générale, et qu’elle s’adresse indifféremment à tous ceux qui reconnaissent l’Évangile pour un livre inspiré de Dieu.

Mais si l’intention de Dieu est générale, tous ceux qui savent son ordre sont obligez d’y obéir; or ils ne peuvent y obéir qu’en persécutant ceux qu’ils croient contraires à la vérité; il semble donc que Dieu demande qu’ils persécutent ceux qu’ils croient contraires à la vérité.

Si donc ils le font, de quoi se pourra-t-on plaindre? Pour voir la force de cet argument, qui paraît d’abord une raison vague tirée par les cheveux, il est bon de remarquer que tous les préceptes que Dieu a donnez dans sa parole d’une façon générale, doivent être exécutez, non seulement lors qu’on est dans la société visible de l’Église qui entend le mieux l’écriture, mais aussi lors que l’on est dans les sociétés hérétiques.

Cela paraît par l’exemple de prier Dieu, de donner l’aumône, d’aimer son prochain, d’honorer son père et sa mère, de fuir le mensonge, l’avarice, l’impudicité, etc.

Dieu ne veut pas seulement que les orthodoxes obéissent à ces lois, il veut aussi que ceux qui ont le malheur de tomber dans l’hérésie y obéissent, et cela sans attendre qu’ils se soient convertis de leurs erreurs; au milieu de leurs faussetés il veut qu’ils y obéissent, et il approuve tous les actes de vertu qu’ils font pour y obéir.

Pourquoi ne dirons-nous pas la même chose de cet ordre général, Contrains-les d’entrer? Pourquoi faudrait-il que la plupart des chrétiens ne l’exécutassent pas, et fissent mieux de le transgresser? Toutes disparités qu’on m’apportera ne serviront qu’à montrer, que si Dieu nous avait prescrit quelque chose là-dessus, il se serait servi d’une loi particulière, disant par exemple, je veux que ceux qui croiront telle et telle chose, contraignent d’entrer ceux qui ne la croiront pas, de même que si c’était un péché mortel à un protestant de donner l’aumône pour l’amour de Dieu, toutes les idées de l’ordre nous portent à croire que le précepte de donner l’aumône n’aurait été adressé qu’à ceux qui auraient une telle marque de christianisme, par exemple, qui se soumettraient au pape.

Mais comme tous les hommes du monde, de quelque religion qu’ils soient d’ailleurs, peuvent faire une bonne oeuvre en donnant l’aumône, de là vient que le précepte de la charité s’adresse en général à tous les hommes, et ainsi du reste.

Puis donc que l’ordre prétendu de persécution est général, il faut croire que l’intention de Dieu est que l’on y obéisse en tout état.

Il faut encore remarquer que l’esprit de toutes les lois générales, est que l’application s’en fasse selon les lumières de ceux qui les exécutent, à moins qu’il n’en soit autrement ordonné par le législateur.

Par exemple le saint commandement du Décalogue, honore ton père et ta mère, ne prescrit point aux enfants une telle ou une telle manière d’honneur, et ne les oblige pas à appliquer cet honneur précisément à une telle personne.

Il veut seulement qu’ils rendent à celui qu’ils croient être leur père les honneurs qui sont en usage dans leur pays; de sorte que dans un pays où ce serait honorer les gens que de se couvrir devant eux, que de passer devant eux, que de les tutayer, etc.

Un enfant qui agirait ainsi non pas envers celui qui l’a engendré, mais envers celui qu’il prend pour son père, accomplirait aussi parfaitement la loi de Dieu, caeteris partibus, qu’un homme qui dans ce pays se tiendrait toujours découvert devant son vrai père, ne marcherait qu’après lui, ne lui parlerait qu’à la troisième personne, etc.

Disons le même de la loi, Contrains-les d’entrer : le meilleur sens qu’on y puisse entendre, est que chacun se serve des manières de contrainte qui font le plus d’impression dans le pays où il habite, et qu’il s’en serve contre ceux qu’il croit n’être pas dans le bon chemin, et ainsi les choses étant égales d’ailleurs, un luthérien qui contraindrait les papistes à se faire luthériens, obéirait à l’ordre de Dieu tout aussi régulièrement que le papiste qui contraindrait les luthériens à se faire de la messe.

Quand Saint Paul disait, faites du bien à tous, mais principalement aux domestiques de la foi, voulait dire qu’un papiste doit faire du bien à tous, mais principalement aux calvinistes, ou que ceux-ci doivent faire du bien à tous, mais principalement aux papistes? Cela serait extravagant.

Il faut donc dire de toute nécessité, puisque l’écriture doit être la règle de tous les chrétiens dans tous les siècles, que Saint Paul ordonne aux chrétiens de préférer dans leurs gratifications, ceux qu’ils croiront orthodoxes à ceux qu’ils croiront hétérodoxes.

On ne peut pas l’entendre autrement, car le Saint Esprit qui a dicté les Écritures pour l’avenir, aussi bien que pour le présent, n’ignoroit pas que les chrétiens seraient divisez en plusieurs sectes; le moyen donc de régler leurs moeurs et leurs devoirs, ne devait pas être fondé sur hypothèse de leur concorde, mais plutôt sur hypothèse future de leur désunion.

Or puis que dans cette deuxième hypothèse la préférence des orthodoxes a été recommandée, dans la distribution des bienfaits, il s’ensuit que cela veut dire qu’il faut préférer ceux que l’on croit orthodoxes; cette préférence est une suite légitime de l’amour de la vérité.

Saint Paul a pu donc la recommander en général, et il n’aurait pu la recommander en général, si elle était un crime par tout ailleurs, excepté dans une des sociétés chrétiennes.

Appliquant cela aux paroles, Contrains-les d’entrer, on trouvera manifestement qu’elles justifieraient, aussi bien la contrainte des hérétiques que celle des non hérétiques.

Il me semble entendre qu’on me dit, que tant ces paroles que celles de Saint Paul, commandent premièrement aux gens d’être orthodoxes, et puis de contraindre, et de préférer les domestiques de la foi.

Mais c’est un sens absurde, car je dirai la même chose du précepte d’honorer son père, de protéger l’innocence, de secourir les malheureux; ils n’obligent, dirai-je, qu’après qu’on s’est converti.

Mais pendant qu’on s’instruit, ne faut-il pas honorer son père et assister les pauvres, et si on est assez malheureux pour ne trouver pas la vérité, sera-t-on toute sa vie sans pratiquer ces vertus? Cela est si ridicule qu’il n’y a pas moyen d’y tenir : il faut dire que directement, absolument et sans condition préalable, Dieu veut que tous hommes, hérétiques ou orthodoxes, soient charitables et vertueux.

II. Voici une autre raison: Nos adversaires avouent que la conscience qui connaît la vérité oblige, et que l’on fait bien en faisant ce qu’elle nous prescrit.

Cela ne peut être véritable qu’en vertu de quelque loi ou nécessaire, ou arbitraire de l’auteur de toutes choses, que nous pouvons nous représenter conçue en ces termes, Je veux que la vérité engage les hommes à la nécessité de la suivre, et ceux qui la suivront feront une bonne action.

Or il ne semble pas qu’une telle loi puisse être signifiée aux hommes, sans autoriser non seulement la vérité en elle-même, mais aussi la vérité putative : il semble donc que la même loi qui veut qu’on suive impunément le dictamen d’une conscience qui connaît la vérité, veuille aussi que l’on suive impunément le dictamen d’une conscience qui croit connaître la vérité, après avoir fait les diligences nécessaires pour ne s’y tromper pas.

Ce qui me fait parler ainsi, est qu’il me semble que tous les hommes conçoivent clairement et distinctement, lors qu’ils y font bien réflexion, que c’est l’esprit de toute sorte de législateurs.

Un roi qui ordonne à tous les juges de son royaume de punir les criminels et d’absoudre les innocents, les autorise par cela même à punir tous ceux qui leur paraîtront criminels, et à absoudre tous ceux qui leur paraîtront innocents

Je ne dis pas qu’il les autorise à n’examiner les accusations et les défenses qu’à la légère, et qu’il prétende les excuser, si à cause de cette paresse ils punissent les innocents, et absolvent les coupables; j’entends seulement qu’il les autorise à se régler sur ce qui leur apparaîtra, après un bon examen; de sorte que si après un tel examen ils absolvaient un homme qui leur paraîtrait coupable, quoi qu’il fût au fond très innocent, ou s’ils condamnaient un homme au fond très coupable, mais qui leur paraîtrait innocent, ils offenseraient le prince, et mériteraient eux-mêmes d’être punis, parce que leur conduite serait un mépris des lois qui leur auraient été adressées, et une résolution de désobéir à leur souverain.

Je pourrais accumuler cent exemples de lois; mais après en avoir ajouté encore deux, je laisserai à mon lecteur le soin d’appliquer ma remarque à ceux qu’il imaginera lui-même.

Un général d’armée, qui commanderait à ses soldats d’avoir du respect pour les dames, et d’épargner toutes les femmes dans le sac d’une ville, croirait avoir été obéi, pourvu que ses soldats eussent respecté toutes les personnes qu’ils auraient pris pour des dames, et épargné toutes celles qu’ils auraient pris pour des femmes.

N’importe qu’il y eût eu des bourgeoises d’assez bonne mine, et assez magnifiquement vêtues, pour leur paraître des dames, ou de jeunes garçons déguisez qu’ils auraient pris pour des filles : en respectant ces bourgeoises et en épargnant ces garçons, ils n’eussent pas laissé d’obéir à leur général; et s’ils n’avaient pas fait cela, il est clair qu’ils lui auraient désobéi, parce qu’on doit présumer en toute loi, que l’application du commandement à telles ou telles personnes, dépend de celui qui obéit à la loi, et qui n’est tenu qu’à user de sincérité et de diligence, lors qu’il fait cette application.

Lors que dans un traité de paix un prince stipule que tous ses sujets pourront trafiquer librement dans les états d’un autre prince, je sais bien qu’il n’entend pas autoriser les déguisements des pirates, qui prennent la bannière de qui il leur plaît, pour surprendre les vaisseaux marchands, ou favoriser les supercheries des autres nations; mais il est sur qu’il entend que l’autre prince laissera toute liberté à ceux qu’il croira sujets de celui avec qui il fait le traité.

Il est sur que si l’autre prince lui faisait cette confession, j’ai chassé tels et tels de mes états qui se sont trouvez n’être pas vos sujets, mais que je croyais pourtant l’être, il avouerait qu’il avait violé la paix, et cela passerait très justement dans l’esprit de son allié pour une infraction manifeste.

D’où paraît que l’intention des contractants est de stipuler, tant pour ceux qui sont tels réellement que pour ceux qui le paraissent, jusques à ce que l’on distingue qui ils sont.

Qu’on y prenne garde; tous les exemples qu’on peut alléguer au contraire supposent, ou tant de facilité à ne prendre pas l’un pour l’autre qu’il est visible que ceux qui l’ont fait l’ont voulu faire, ou défiance de la bonne foi d’autrui, parce qu’on ne pénètre pas l’intérieur des gens.

Mais quoi qu’il en soit, comme Dieu à qui toutes nos pensées sont intuitivement connues, ne peut condamner par soupçon, ou par défiance, ceux qui prennent pour la réalité ce qui n’est qu’apparent, il s’ensuit qu’il ne doit être comparé qu’aux exemples que j’allègue.

Ainsi quand il signifie la loi que j’ai rapportée ci-dessus, la nature des choses règle par une conséquence qui paraît inévitable, que la vérité putative fasse les mêmes effets que la réelle.

Cela paraîtra encore mieux si l’on fait bien réflexion sur la qualité de ceux à qui cette loi est signifiée; car on verra qu’elle serait tout à fait impraticable, s’ils n’étaient engagez à rien pour la vérité putative; car en ce cas-là ils pourraient se moquer impunément de mille choses qui leur paraissent la vérité; et parce que la vérité réelle leur doit paraître vérité avant qu’ils la suivent, ils demeureraient souvent en suspens et flottants, à l’égard de cette vérité réelle; car diraient-ils, nous ne sommes pas obligez d’aimer tout ce qui nous paraît être la vérité réelle et absolue; que savons-nous si présentement nous connaissons cette vérité, ou si nous avons seulement les apparences de la vérité? Mais je n’en suis pas encore là; je me contente de dire ici, que l’homme ne pouvant pratiquer la loi en question, sans chercher lui-même la vérité, il s’ensuit qu’il la doit chercher.

Or dès qu’il croit l’avoir trouvée il doit la suivre, et s’il pouvait ne la suivre pas, alors il ne lui servirait de rien de la chercher.

Il faut donc que l’intention du législateur soit, quand il établit l’autorité de la vérité, et l’impunité de ceux qui la suivent, d’établir cela pour la vérité en général, c’est-à-dire, pour ce qui est vérité par rapport à chaque personne.

Sauf à voir quelle est la cause qui fait que le mensonge paraît vérité à tels et à tels.

III. Ajoutons cette autre remarque: Quand Dieu dit, je veux que la vérité engage les hommes à la nécessité de la suivre, et ceux qui la suivront feront une bonne action, ou il entend toute sorte de vérités, ou seulement quelques-unes.

Il est clair qu’il n’entend pas toutes sortes de vérités, mais seulement celles qui auront été dûment révélées et annoncées à l’homme; car comment se peut-on imaginer que cette vérité de fait, Dieu a retiré les Juifs du pays d’Égypte, et leur a donné une loi qui contient le chemin du salut, a été d’obligation, je ne dirai pas pour les peuples de l’Amérique, mais aussi pour les peuples de l’Asie Orientale, qui n’avaient jamais oui dire qu’il y eût un peuple nommé les Juifs.

Comment s’imaginer que cette autre vérité de fait, le fondement de tout notre christianisme, Jésus-Christ, le fils de Dieu, est mort pour racheter les hommes, est ressuscité et monté au ciel, après nous avoir déclaré ce qu’il faut croire et faire pour être éternellement heureux, soit d’obligation, je ne dirai pas pour les peuples de la terre Australe, qui peut-être n’ont jamais eu dans la pensée qu’il y ait d’autres hommes qu’eux sur la terre, mais même pour les peuples de l’Asie et de l’Afrique? Je trouve fort raisonnable ce qu’a dit Thomas d’Aquin, que ce serait une imprudence de croire aux articles de notre foi mal proposez, annoncez par des hommes infâmes et impies, et prouvez par des raisons ridicules.

Si donc toute sorte de prédication de l’Évangile n’oblige point, à plus forte raison est-on dispensé d’y croire, lors que personne ne nous en a dit un mot.

Un cordelier de notre nation, nommé Français de Sainte Claire rapporte sur cela le sentiment de plusieurs habiles théologiens; on peut le consulter.

Disons hardiment que Dieu n’entend point que toutes sortes de vérités obligent à les croire.

Il n’y en a donc que quelques-unes qui le fassent : et quelles sont-ce? Celles qui nous ont été révélées, et annoncées assez clairement pour rendre inexcusables ceux qui ne les croient pas.

Cela montre nécessairement que Dieu nous propose de telle manière la vérité, qu’il nous laisse dans l’engagement d’examiner ce qu’on nous propose, et de rechercher si c’est la vérité ou non.

Or dès là on peut dire qu’il ne demande de nous sinon de bien examiner et de bien chercher, et qu’il se contente qu’après avoir examiné le mieux que nous ayons pu, nous consentions aux objets qui nous paraissent véritables, et que nous les aimions comme un présent venu du ciel.

Il est impossible qu’un amour sincère pour l’objet que l’on reçoit comme un don de Dieu, après l’avoir examiné soigneusement, et que l’on n’aime qu’en conséquence de cette persuasion, soit mauvais, quand même il y aurait erreur dans notre persuasion.

Iv ceci paraîtra beaucoup plus solide, si l’on prend garde à quelle sorte de créatures Dieu apprend les vérités de la religion, par quels moyens, et avec quel degré de lumière.

Ces créatures sont des âmes unies à un corps qui pendant quelques années n’ont aucune raison, ni aucune force de discerner le vrai et le faux, ni de soupçonner que ceux qui les instruisent, leur apprennent des choses fausses, de sorte qu’elles croient à cet âge tout ce qu’on leur dit, sans se rebuter d’aucune obscurité, incompréhensibilité, ou absurdité.

Ce sont encore des créatures qui traînent par tout un corps qui est cause que la capacité de l’âme est incessamment occupée par mille sensations confuses, et par mille soins terrestres indispensables.

Les passions et les habitudes de l’enfance, les préjugez de l’éducation, s’emparent de nous, avant que nous ayons le temps de savoir ce que c’est que nous laissons entrer dans notre esprit.

Tout cela nous rend la recherche de la vérité très pénible; et comme Dieu est l’auteur de l’union de l’âme et du corps, et qu’il ne veut pas que la société humaine soit ruinée, qu’il veut par conséquent que nous vaquions chacun à son emploi honnêtement, il s’ensuit qu’il doit traiter avec ces hommes, sur le pied d’un être qui a des obstacles involontaires, et de la propre institution de Dieu, qui retardent le discernement de la vérité, et qui le rendent quelquefois impossible.

Il faut joindre à cela une chose que nous savons par une expérience indubitable, c’est que Dieu n’a pas imprimé aux vérités qu’il nous révèle, à la plupart du moins, une marque ou un signe auquel on les puisse sûrement discerner; car elles ne sont pas d’une clarté métaphysique et géométrique; elles ne produisent pas dans notre âme une persuasion plus forte que les faussetés; elles n’excitent point des passions que les faussetés n’excitent.

Bref on ne peut rien marquer dans les objets qu’un homme croit véritables et qui le sont effectivement, qui ne se trouve dans les objets que le même homme ou un autre croit véritables et qui ne le sont point.

Cela étant, on ne comprendra jamais que Dieu impose à l’homme la nécessité d’aimer la vérité réelle, qu’il ne lui impose aussi la nécessité d’aimer la vérité putative; et pour dire la chose sans détour, on ne peut guère consulter l’idée de l’ordre, sans comprendre distinctement, que la seule loi que Dieu, selon son infinie sagesse, ait pu imposer à l’homme à l’égard de la vérité, est d’aimer tout objet qui lui paraîtrait véritable, après avoir employé toutes ses lumières pour le discerner.

La sagesse infinie de Dieu demande nécessairement et indispensablement, qu’il proportionne ses lois à la condition où il a mis lui-même les créatures; il faut donc qu’il les proportionne à la condition d’une âme unie à un corps qui doit se nourrir et vivre en société, passer de l’enfance à l’adolescence, et se tirer de son ignorance naturelle par l’instruction de ses parents.

Or cette âme n’est point capable de discerner parfaitement quand ses persuasions sont fausses, et quand elles sont vraies, puis qu’elles ont les mêmes signes et les mêmes caractères : il faut donc ou vouloir qu’elle se défie de toutes, qu’elle les méprise toutes, et qu’ainsi elle ne fasse jamais aucun acte de vertu, ou qu’elle se fie à toutes, après avoir senti intérieurement qu’elles leur paraissent légitimes, et être arrivée à la conviction de la conscience.

Je sais bien qu’on me dira, que tous les obstacles de trouver la vérité desquels je parle, étant une suite de la rébellion du premier homme, et une juste punition de toute sa postérité, Dieu n’est pas obligé de se proportionner à une condition que l’homme s’est attirée par sa propre faute, et qu’il a toujours le droit d’agir avec l’homme sur l’ancien pied; c’est-à-dire, selon l’état dont il est déchu par le mauvais usage qu’Adam a fait de sa liberté.

À cela j’aurais mille choses à répondre, mais pour me réduire au nécessaire, je me contente de ces trois observations.

La première qu’il ne paraît nullement que les faiblesses de l’enfance soient une suite du péché d’Adam, non plus que les sensations continuelles que nous avons, ensuite de l’action des objets sur nos organes.

Il n’y a nulle apparence que si l’homme eût persévéré dans l’état d’innocence, ses enfants eussent eu de la raison et de l’esprit, en venant au monde, et qu’ils ne fussent pas crûs peu à peu, aussi bien pour l’esprit que pour le corps; pendant toute leur vie les lois de l’union de l’âme et du corps eussent partagé les forces de l’entendement, de telle sorte que l’intelligence des choses spirituelles eût eu ses difficultés.

Ainsi l’homme ayant été posé dans des circonstances qui lui rendent très pénible le discernement du vrai et du faux, je dis l’homme tel qu’il a été créé, pour multiplier par la voie de la génération, l’ordre qui est la loi inviolable de Dieu lui-même, a voulu que Dieu se soit proportionné à cette condition de l’homme.

En deuxième lieu je dis que toutes les suites du péché d’Adam, par rapport à ses descendants, comme sont celles d’être enclin aux choses sensibles, de trop dépendre du corps, d’être traversez par les passions et les préjugez, étant des dépendances nécessaires des lois que Dieu a établies de sa pure volonté, en unissant les esprits avec la matière, et en ordonnant la multiplication de l’homme par la voie des générations, l’ordre, loi indispensable de Dieu, l’engage à proportionner sa conduite envers l’homme, à l’état où l’homme se trouve réduit depuis la chute d’Adam.

En troisième lieu je dis que si nonobstant la rébellion du premier homme, Dieu s’est parfaitement accommodé, à l’égard du corps, à l’état où le péché nous a réduits, comme nous le verrons tantôt, il est bien plus raisonnable de croire qu’il s’y est accommodé à l’égard de l’âme.

Or il ne se serait point accommodé à l’état où nous sommes réduits, je veux dire à la nécessité où nous sommes de vaquer à des affaires humaines, à la dépendance presque insurmontable des préjugez de l’éducation, à la diversion continuelle que font des forces de notre esprit, les sensations et les passions qui s’excitent machinalement dans notre âme, à la présence des autres corps; il ne s’y serait point, dis-je, accommodé, s’il avait condamné absolument tous nos respects pour la vérité putative, et avait exigé de nous à toute rigueur que nous connussions la vérité absolue, et que nous la démêlassions de toutes ses fausses images, dans cette petite portion de lumière qui est le partage de cette vie, et qui est plutôt un faible crépuscule qu’un jour, comme nous le déclare Saint Paul, avouant qu’aujourd’hui nous ne voyons que comme dans un miroir obscurément et par énigme.

Donc il n’a point fait de telles lois à notre égard, mais nous a imposé une charge proportionnée à nos forces, qui est de chercher la vérité, et de nous arrêter à ce qui nous paraît l’être, après l’avoir sincèrement cherchée, d’aimer cette vérité apparente, et de nous régler sur ses préceptes, quelques difficiles qu’ils soient.

Cela veut dire que la conscience nous a été donnée pour la pierre de touche de la vérité, dont la connaissance et l’amour nous est commandée.

Si vous en demandez davantage, il est clair que vous demandez l’impossible, et il est aisé de le démontrer.

Si vous en demandez davantage, il est clair que vous demandez que l’homme ne fixe son amour et son zèle qu’à la vérité absolue, reconnue certainement pour telle; or il est impossible, dans l’état où nous nous trouvons, de connaître certainement que la vérité qui nous paraît (je parle des vérités particulières de la religion, et non pas des propriétés des nombres, ou des premiers principes de métaphysique, ou des démonstrations de géométrie) est la vérité absolue; car tout ce que nous pouvons faire est d’être pleinement convaincus, que nous tenons la vérité absolue, que nous ne nous trompons point, que ce sont les autres qui se trompent, toutes marques équivoques de vérité, puis qu’elles se trouvent dans les païens, et dans les hérétiques les plus perdus : il est donc certain que nous ne saurions discerner à aucune marque assurée ce qui est effectivement vérité quand nous le croyons, de ce qui ne l’est pas lors que nous le croyons

Ce n’est point par l’évidence que nous pouvons faire ce discernement, car tout le monde dit au contraire que les vérités que Dieu nous révèle dans sa parole, sont des mystères profonds qui demandent que l’on captive son entendement à l’obéissance de la foi.

Ce n’est point par l’incompréhensibilité, car qui a-t-il de plus faux et de plus incompréhensible tout ensemble qu’un cercle carré, qu’un premier principe essentiellement méchant, qu’un Dieu père par la génération charnelle, comme le Jupiter du paganisme? Ce n’est point par la satisfaction de la conscience; car un papiste est aussi satisfait de sa religion, un turc de la sienne, un juif de la sienne, que nous de la nôtre.

Ce n’est point par le courage et par le zèle qu’une opinion inspire, car les plus fausses religions ont leurs martyrs, leurs austérités incroyables, un esprit de faire des prosélytes qui surpasse bien souvent la charité des orthodoxes, et un attachement extrême pour leurs cérémonies superstitieuses.

Rien en un mot ne peut caractériser à un homme la persuasion de la vérité, et la persuasion du mensonge.

Ainsi c’est lui demander plus qu’il ne peut faire, que de vouloir qu’il fasse ce discernement.

Tout ce qu’il peut faire, c’est que certains objets qu’il examine lui paraissent faux, et d’autres vrais.

Il faut donc lui commander qu’il tâche de faire que ceux qui sont vrais le lui paraissent; mais soit qu’il en vienne à bout, soit que ceux qui sont faux lui paraissent vrais, qu’il suive après cela sa persuasion.

Ce qui suit illustre assez bien ma pensée.

Depuis que les protestants sont sortis de l’Église romaine, on ne cesse d’objecter qu’en ruinant l’autorité de l’Église, ils s’engagent à trouver la vérité par l’examen de l’écriture, et que cet examen surpassant les forces d’un particulier, ils engagent leurs gens à n’avoir jamais une certitude légitime de leur croyance, puis qu’elle se résout à ce fondement, je trouve que j’ai raison d’entendre ainsi l’écriture; donc j’ai raison de l’entendre ainsi.

Nous nous plaignons qu’après avoir répondu mille fois à cet argument, on nous le propose tous les jours, et qu’en France sur tout on le raffine et on le subtilise le plus qu’ils peuvent.

Mais il faut avouer en un certain sens, qu’ils ont raison de le proposer et reproposer, parce qu’on n’y répond point, et qu’on n’y saurait répondre, en supposant, comme l’on fait d’ordinaire, que Dieu demande de l’homme privativement et exclusivement à toute vérité putative, qu’il connaisse la vérité absolue et qu’il sache certainement qu’il la connaît.

Avouons la dette, ni savants, ni ignorants ne peuvent en venir là par la voie de l’examen; car jamais cette voie ne nous conduira au critère de la vérité, qui est une idée si claire et si distincte, que nous sentions vivement que la chose ne peut être que comme cela, après avoir bien considéré toutes les raisons de douter, je veux dire toutes les instances des adversaires.

Il n’est pas possible d’arriver à une telle idée, à l’égard de ce seul point de fait, qu’un tel passage de l’écriture a été bien traduit, que le mot qui est aujourd’hui dans le grec ou dans l’hébreu, y a toujours été, et que le sens que lui ont donné les paraphrases, les commentateurs et les traducteurs, est le même que celui de l’auteur du livre.

On peut avoir une certitude morale de cela, et fondée sur de très grandes probabilités, mais au fond cette certitude se peut rencontrer dans l’âme d’une infinité de gens qui se trompent; ainsi elle n’est pas un caractère certain de vérité; ce n’est point ce qu’on appelle criterium veritatis, qui est, par exemple, l’évidence irrésistible avec laquelle nous connaissons que le tout est plus grand que sa partie, que si de choses égales on ôte choses égales, les résidus seront égaux, que 6 est la moitié de 12 etc.

Mais en un autre sens les catholiques romains sont fort ridicules de tant presser ces difficultés, puis qu’il leur est aussi impossible qu’à nous de s’en tirer, et qu’ils n’ont point de ressource dans leurs principes qui satisfasse à la condition qu’ils supposent que Dieu demande de l’homme, c’est à savoir qu’il sache de science certaine que ce qu’il prend pour la vérité n’est pas une vérité apparente, comme ce que les autres sectes prennent pour la vérité, mais la vérité absolue et réelle.

Le chemin qu’ils nous donnent pour en venir là, est plus embarrassé mille fois que celui des protestants, comme nos auteurs le leur ont fait voir, puis qu’il suppose d’abord toutes les difficultés de celui des protestants, à cause qu’il faut examiner les passages de l’écriture où est contenue la faillibilité ou l’infaillibilité de l’Église, et qu’outre cela il faut parcourir l’histoire de tous les siècles, pour savoir discerner ce qui est effectivement une tradition apostolique, de ce qui ne l’est que selon les vaines prétentions de quelques-uns.

En un mot ni par l’écriture, ni par la lumière naturelle, ni par l’expérience on ne peut connaître certainement que l’Église est infaillible; et si elle l’était, ceux qui le croient ne seraient dans un sentiment véritable que par un coup de hasard heureux, sans qu’ils pussent en donner aucune raison nécessaire, ni voir dans leur âme des marques de vérité qu’un autre qui croit le contraire n’en sente autant; car tout ce que verrait dans son âme le papiste, serait un sentiment de conviction qui lui donnerait un grand repos d’esprit, et une grande pitié, haine ou mépris pour ceux qui enseignent le contraire; or tout cela se peut rencontrer dans l’âme de ceux-ci; ils ne peuvent donc l’assurer les uns et les autres que de ce qu’ils sentent intérieurement, c’est à savoir, qu’ils sont persuadez les uns que l’Église est infaillible, les autres qu’elle ne l’est pas.

Cette considération, si on la pesait mûrement, et si on la méditait profondément, nous ferait connaître sans doute la vérité de ce que je prétends établir ici, c’est que dans la condition où se trouve l’homme, Dieu se contente d’exiger de lui qu’il cherche la vérité le plus soigneusement qu’il pourra, et que croyant l’avoir trouvée il l’aime et y règle sa vie.

Ce qui, comme chacun voit, est une preuve que nous sommes obligez d’avoir les mêmes égards pour la vérité putative que pour la vérité réelle.

Et dès lors toutes les objections que l’on fait sur la difficulté de l’examen, disparaissent comme de vains fantômes, puis qu’il est certain qu’il est de la portée de chaque particulier, quelque simple qu’il soit, de donner un sens à ce qu’il lit, ou à ce qu’on lui dit, et de sentir que ce sens est véritable, et voilà sa vérité à lui toute trouvée.

Il suffit à un chacun qu’il consulte sincèrement et de bonne foi les lumières que Dieu lui donne, et que suivant cela il s’attache à l’idée qui lui semble la plus raisonnable et la plus conforme à la volonté de Dieu.

Il est moyennant cela orthodoxe à l’égard de Dieu, quoi que par un défaut qu’il ne saurait éviter, ses pensées ne soient pas une fidèle image de la réalité des choses; tout de même qu’un enfant est orthodoxe, en prenant pour son père le mari de sa mère, duquel il n’est point fils.

Le principal est ensuite d’agir vertueusement; et ainsi chacun doit employer toutes ses forces à honorer Dieu par une prompte obéissance à la morale.

À cet égard, c’est-à-dire à l’égard de la connaissance de nos devoirs pour les moeurs, la lumière révélée est si claire que peu de gens s’y trompent, quand de bonne foi ils cherchent ce qui en est.

Il n’est pas nécessaire que j’avertisse mon lecteur, que je n’exclus point la grâce de l’acte qui nous fait adhérer aux vérités révélées.

Je veux bien que ce soit elle qui nous fasse sentir que tel ou tel sens de l’écriture est véritable, et qui nous modifie de telle manière que précisément le sens qui est vrai nous paroisse vrai.

Mais je dis que la grâce qui produit ce sentiment, ne fait pas pour cela que nous connaissions aucune preuve certaine et omni exceptione majore du sens que nous croyons vrai.

Nous le croyons fermement; et sans le pouvoir trop soutenir à un adversaire docte et subtil, nous demeurons convaincus que c’est pourtant une vérité révélée.

Ce sera un effet de la grâce, tant que l’on voudra; à dieu ne plaise que je le conteste, je dis seulement que comme la foi ne nous donne point d’autres marques d’orthodoxie que le sentiment intérieur, et la conviction de la conscience, marque qui se trouve dans les hommes les plus hérétiques : il s’ensuit que la dernière analyse de notre croyance, soit orthodoxe, soit hétérodoxe, est que nous sentons et qu’il nous semble que cela ou cela est vrai.

D’où je conclus que Dieu n’exige ni de l’orthodoxe, ni de l’hérétique, une certitude acquise par un examen et une discussion scientifique; et par conséquent il se contente, et pour les uns et pour les autres, qu’ils aiment ce qui leur paraîtra vrai.

Si cette orthodoxie que j’attribue, à l’égard de Dieu, à des gens qui se trompent dans le fond, est un moyen de salut, ce n’est pas ici le lieu d’en parler; je dirai pourtant en passant que ni l’orthodoxie de ceux-là, ni celle de ceux qui sont dans la vérité absolue, n’est pas ce qui sauve; on a beau croire; si on n’est homme de bien on ne sera pas sauvé.

Il est vrai qu’on pourrait dire, qu’en faveur de l’orthodoxie absolue, Dieu pardonne les péchez commis contre la conscience, et qu’il ne les pardonne pas à ceux qui errent.

C’est par là qu’on peut calmer l’inquiétude de ceux qui se plaignent que nos principes vont à sauver trop de gens.

Qu’ils ne s’en alarment pas, ils n’en auront pas moins de place dans le ciel.

Je ne vois pas dans le fond quel si grand mal il y aurait de rendre plus facile la voie du paradis, du coté des actes de l’entendement, et d’ôter aux profanes ce grand scandale qui leur fait haïr le christianisme, et qui les empêche de se représenter Dieu sous l’idée d’un être bienfaisant et aimable à ses créatures; je parle de l’opinion qui damne tout l’univers, depuis Adam jusques au jour du jugement, à la réserve d’une petite poignée d’hommes qui ont vécu dans la Judée avant le messie, et qui ont vécu dans une assez petite partie de la religion chrétienne du depuis.

Mais quoi qu’il en soit de cela, mon opinion ne sauve pas une âme de plus, parce que tout innocent que puisse être un homme par rapport à ses opinions, il pêche souvent contre sa conscience, il ne fait pas ce qu’il croit qu’il serait honnête de faire et agréable au Dieu qu’il adore; et ainsi sans lui mettre en ligne de conte dans son procès les modifications de son âme non conformes à la vérité absolue, Dieu lui trouvera d’autres modifications criminelles, d’autres désirs, et d’autres volontés non conformes à l’idée qu’il avait de son devoir.

Outre qu’il y a bien des opinions qui naissent en nous ou d’une paresse inexcusable, ou d’un mauvais penchant à la sensualité, lesquelles opinions je n’excepte pas du nombre des dérèglements punissables.

Sur cela il se présente une question qu’il est nécessaire d’examiner ici en peu de mots; si toutes les erreurs naissent d’un grand fonds de corruption, qui nous endort dans la négligence de nous instruire, ou qui nous préoccupe pour et contre telles ou telles doctrines.

Pour ne pas embrasser trop de choses, réduisons-nous aux hérésies qui se voient parmi les chrétiens.

Voici ce qu’il m’en semble.

Je ne crois pas qu’on ait raison de dire, que ceux qui ne trouvent pas dans l’écriture tels ou tels dogmes, sont frappez d’un aveuglement volontaire, et corrompus par la haine qu’ils ont conçue pour ces dogmes, et que c’est la raison pourquoi ils examinent sans se détromper les raisons de leurs adversaires, et l’écriture elle-même.

Ce soupçon aurait quelque fondement, s’il s’agissait d’une doctrine qui gênât la cupidité, et qui refrénât les inclinations charnelles de l’homme; mais il se trouve, je ne sais comment, que ce ne sont pas ces sortes de dogmes qui divisent les chrétiens.

Nous convenons tous qu’il faut vivre chastement, sobrement, aimer Dieu, renoncer à la vengeance, pardonner à nos ennemis, leur faire du bien, être charitable.

Nous sommes divisez sur des points qui n’aggravent, ni n’exténuent le joug de la morale chrétienne.

Les papistes croient la transubstantiation, les réformez ne la croient pas.

Cela ne fait ni pour ni contre la sensualité.

Les papistes ne croient pas que cela les engage à vivre mieux que les réformez croient y être engagez, par l’opinion où ils sont que Jésus-Christ, par sa nature divine, et toute la Saint Trinité, est présente intimement à tout ce que nous disons, faisons et pensons; et si nous venions à croire la transubstantiation, nous ne croirions pas qu’il nous fût plus nécessaire qu’auparavant, pour être sauvé, d’être gens de bien.

C’est donc une illusion puérile que de prétendre que la cupidité, la corruption du coeur, et autres dérèglements semblables, nous empêchent de trouver un sens littéral dans ces paroles, ceci est mon corps.

Or comme nous sentons que les catholiques romains nous font une injustice grossière, en nous imputant de renoncer à ce dogme par un principe de corruption, je croirais aisément que nous faisons injustice aux sociniens, en prétendant qu’ils ne voient pas la Trinité dans l’écriture par un principe de corruption; car de quoi est-ce que ce nouveau dogme les chargerait? En seraient-ils plus gênez en leur conscience, lors qu’ils tomberaient dans le crime? En oseraient-ils moins se dispenser d’obéir à Dieu, et de résister aux tentations de la chair et du monde.

Il est clair que non, et que c’est la même chose par rapport à cela, ou de croire un dieu unique en nature et en personnes, ou de le croire seulement unique en nature.

Mais c’est l’orgueil, c’est la vanité qui les empêche de soumettre les lumières de leur raison à l’autorité divine? Voilà précisément ce que les papistes objectent aux réformez, et cela d’une manière insultante, mais tout à fait injuste; car si leur reproche avait quelque fondement, il faudrait que nous eussions la vanité de douter des choses mêmes que nous croirions avoir été affirmées de Dieu.

Or cette pensée ne saurait tomber dans aucun esprit, non pas même dans le démon le plus méchant, parce que tout esprit qui a l’idée de Dieu, entend par ce mot, un être qui connaît très certainement les choses, et qui n’est pas capable de tromper; et jamais le démon qui disait à Ève le contraire de ce que Dieu avait dit, ne crut dire la vérité.

Il savait bien que ce que Dieu disait était véritable.

Ainsi c’est la plus bizarre et monstrueuse imagination du monde, que de dire que les protestants ont trop d’orgueil pour soumettre leurs lumières à celles de Dieu; car c’est dire qu’ils joignent ensemble dans leur entendement ces deux actes, 1° je sais que Dieu a dit cela; je sais que cela est faux, et que je sais mieux que Dieu ce qui en est.

Voyez dans quelles extravagances de suppositions tombent ces gens-là, et nous devons en profiter pour ne point attribuer un même principe au refus que font les sociniens de croire la Trinité.

Il est sur qu’il ne s’agit pas entre les chrétiens si ce que Dieu révèle est faux ou vrai; il s’agit seulement s’il a révélé ceci ou cela : et qui ne voit que cette dispute ne touche point à l’autorité et à la véracité de Dieu, non plus que quand on est en peine si un homme a dit ou n’a pas dit certaines choses, on ne met pas en compromis sa bonne foi, ni son honneur? Ce que l’on peut dire de plus raisonnable, c’est que les préjugez de l’éducation empêchent de trouver dans l’écriture ce qui y est.

Mais comme il est vrai en général de tous les hommes du monde, à quelques-uns près qui changent par raisonnement, que c’est à l’éducation qu’ils doivent ce qu’ils sont plutôt d’une religion que d’une autre (car si nous étions nez à la Chine, nous serions tous chinois, et si les chinois étaient nez en Angleterre, ils seraient tous chrétiens, et si l’on envoyait dans une île inhabitée un homme et une femme fortement persuadez, comme d’un dogme nécessaire à salut, que dans le ciel le tout n’est pas plus grand que sa partie, au bout de deux ou trois cens ans ce serait un article de foi dans la religion de tout le pays) comme, dis-je, cela est vrai, généralement parlant, ce n’est qu’un reproche vague que tous les hommes se feront réciproquement, sans raison en un certain sens, avec raison en un autre, pendant qu’il plaira à Dieu de conserver la nature humaine par la génération, qui sera une cause nécessaire que nous serons des enfants, avant que de discerner le bien et le mal, et que nous apprendrons à le discerner selon qu’il plaira à nos parents, qui ne manqueront jamais de nous instruire à leur mode, et de nous donner un pli que nous croirons devoir conserver précieusement toute notre vie.

Il me semble que de deux hommes dont l’un a été élevé à la véritable foi, et l’autre à l’hérésie, il est très possible que quand ils disputent, et qu’ils consultent l’écriture, les préjugez de l’un fassent autant d’effet que les préjugez de l’autre, et que la malice du coeur et la corruption de la sensualité soit autant suspendue dans l’un que dans l’autre, sans que pour cela je nie que l’homme ne soit souvent responsable de ses erreurs; car il arrive qu’ayant trouvé d’abord du plaisir à faire certaines choses qu’il connaît mauvaises, il tâche à se persuader qu’elles ne sont pas mauvaises, ou que trouvant de grandes douceurs dans un état qu’il croit bon, il se garde de l’examiner, de peur de reconnaître qu’il ne l’est pas.

J’ai dit une chose qui a besoin d’être un peu plus développée, c’est que le désordre dans lequel notre nature est tombée, n’a pas empêché Dieu de faire des lois tout à fait bien accommodées au bien de notre corps : quelle apparence qu’il nous ait abandonnez à l’égard de l’âme? Voici ce que je veux dire.

La condition de l’homme est qu’il a besoin de fuir certains corps, et de s’approcher de quelques autres; sans cela il ne saurait subsister.

Mais il est trop ignorant pour discerner les corps nuisibles de ceux qui sont favorables; il aurait besoin de plusieurs méditations, de plusieurs expériences et raisonnements, avant que de découvrir cela; cependant comme il a un continuel besoin de s’approcher ou de s’éloigner de certains corps, il mourrait mille fois, s’il avait autant de vies à perdre, avant que de faire un mouvement à propos.

Pour obvier à cet inconvénient, Dieu a fait des lois qui avertissent promptement l’homme quand il faut s’approcher ou s’éloigner des objets; c’est par le sentiment de plaisir ou de douleur qu’il lui imprime, à la présence de certains corps.

Par là il connaît non pas ce que sont les corps en eux-mêmes, cela n’est point nécessaire à sa conservation, mais ce qu’ils sont par rapport à lui; connaissance qui lui est extrêmement nécessaire et qui lui suffit.

Quoi Dieu n’aura point eu égard à la faute du premier homme, il aura fourni au genre humain, nonobstant cela, un moyen prompt et facile de discerner ce qui lui est nécessaire pour conserver sa vie animale, et il aurait refusé à tous les hommes le moyen de discerner ce qui leur est propre pour la vie de l’âme? Cela n’est point apparent, ni selon l’idée de l’ordre.

Et qu’on ne me dise pas qu’il y a du moins une partie des hommes à qui Dieu accorde ce moyen, car cela serait faux dans les principes que je réfute.

Cela ne se peut avancer à moins que de convenir que la conscience et le sentiment intérieur que nous avons la vérité, est à un chacun la règle de ce qu’il doit croire et faire.

En effet si ce que je dis là est faux, il n’y a homme au monde qui agisse prudemment et raisonnablement, lors qu’il croit que ce qui lui paraît véritable mérite son amour et sa soumission; et un chrétien persuadé pleinement de tous les mystères révélez, sentant dans sa conscience toute la vivacité d’une forte conviction, serait en droit de mépriser tout cela, parce qu’il aurait lieu de douter que ce fût la règle de sa conduite.

C’est ma cinquième raison.

V cette nouvelle raison peut servir à deux usages : premièrement à montrer que l’on est obligé de suivre les inspirations de la conscience erronée; en second lieu, qu’on les peut suivre souvent sans crime.

Voici comment.

Si ce que je soutiens ici n’était pas véritable, on réduirait l’homme au plus étrange pyrrhonisme dont on ait jamais parlé; car tout ce qu’il y a eu de pyrrhoniens jusques ici se sont contentés de nous ôter les affirmations et les négations, sur les qualités absolues des objets; mais ils nous ont laissé les actions morales; ils n’ont pas désapprouvé que pour les devoirs de la vie civile on fît ce qu’il paraissait qu’on devait faire.

Mais voici un pyrrhonisme qui nous ôte cela même, et qui nous fait des troncs immobiles qui n’oseront jamais agir, de crainte de se damner éternellement.

Je le prouve; la seule certitude que nous ayons que les actes qui nous paraissent honnêtes et agréables à Dieu, doivent être pratiquez, est que nous sentons intérieurement dans notre conscience que nous les devons pratiquer; mais cette certitude n’est pas une marque, selon la doctrine de mes adversaires, que nous les devions pratiquer, et qu’en les pratiquant nous ne serons pas damnez; donc il n’y a homme qui ne doive croire qu’il s’expose à la damnation éternelle, en faisant ce que sa conscience lui dicte comme nécessaire au salut.

Or il n’y a point d’homme sage qui doive faire une chose, quand il croit qu’en la faisant il s’exposera à la damnation éternelle; il faudrait donc, pour se comporter sagement, vivre comme une statue, et ne rien donner jamais aux instincts de la conscience.

Qui ne s’épouvantera de ces horreurs? Je suis assuré que les personnes d’esprit qui examineront cette preuve sans préoccupation, la trouveront très forte, et qu’ils avoueront que si la conviction pleine et entière de la conscience n’est pas une bonne caution qu’on ne fera pas mal, les chrétiens les plus orthodoxes sont les plus imprudents et les plus téméraires du monde, lors qu’ils font quelque bonne action selon les lumières de leur conscience.

Mais quel remède à ce désordre? Le voici, c’est de dire que Dieu ayant uni notre âme à un corps qui vivrait parmi une infinité d’objets qui la rempliraient de sensations confuses, de sentiments vifs, de passions, de préjugez, et d’opinions innombrables, lui a donné un guide et comme une pierre de touche, pour discerner ce qui lui serait propre parmi cette cohue d’objets et de dogmes différents; que cette pierre de touche est la conscience, et que le sentiment intérieur de cette conscience, et sa conviction pleine et entière, est le caractère certain de la conduite que chacun doit tenir.

N’importe que cette conscience montre à l’un un tel objet comme vrai, à l’autre comme faux, n’en va-t-il pas de même pour la vie corporelle? Le goût de l’un ne montre-t-il pas comme bonne la viande que le goût d’un autre montre comme mauvaise? Cette diversité empêche-t-elle que chacun ne trouve son aliment, et ne suffit-il pas que les sens nous montrent la convenance qu’ont les objets avec nous, sans qu’il soit nécessaire que nous sachions leurs qualités absolues? Il suffit aussi que la conscience d’un chacun lui montre, non pas ce que les objets sont en eux-mêmes, mais leur nature respective, leur vérité putative.

Chacun discernera par ce moyen sa nourriture.

Il faudra qu’il tâche de discerner la meilleure, et qu’il y emploie tous ses soins; mais si lui étant présentée, sa conscience ne s’en accommode pas, et se trouve sans aucun goût pour elle, et avec un grand goût pour une autre chose, à la bonne heure; il faudra prendre ce dernier parti.

Ce principe est extrêmement fécond pour lever cent difficultés insurmontables, savoir, que Dieu ne nous demande sinon que nous cherchions sincèrement et diligemment la vérité, et que nous la discernions par le sentiment de la conscience, de telle sorte que si la combinaison des circonstances nous empêche de trouver la vérité absolue, et nous fait trouver le goût de la vérité dans un objet qui est faux, cette vérité putative et respective nous tienne lieu de la vérité réelle, comme à l’égard de la nourriture du corps il suffit que nous connaissions par le goût la nature respective des aliments.

Si en cela je suppose que Dieu a de l’indulgence pour nous à l’égard des opinions, je déclare du reste que je crois qu’il n’en a point à l’égard des actes que nous ne conformons pas au dictamen de la conscience.

Ce que dit Marc Aurèle dans l’article XIX du livre V me paraît divin, que celui-là vit avec les dieux qui fait ce que veut le génie que Jupiter a donné à un chacun pour le conduire, et qui est comme une portion émanée de Dieu même, et l’entendement et la raison d’un chacun.

Le texte grec a plus de force.

Une sixième raison qui naît de la précédente, est que si on pose que Dieu veut absolument que l’homme fasse choix de ce qui est absolument vrai en matière de religion, à peine de la damnation éternelle, s’il choisit mal, la conversion d’un infidèle à la religion chrétienne avec jugement et sagesse sera impossible, car s’il ne suffit pas à cet infidèle de choisir ce qui lui paraîtra vrai dans le christianisme; s’il faut qu’il rencontre précisément ce qui est vrai, il faut qu’il examine fort exactement toutes les sectes du christianisme, qu’il les compare entre elles, qu’il sache ce que les unes objectent aux autres et répondent aux objections des autres, qu’il s’informe des principes différents sur lesquels ils appuient leurs réponses et leurs objections; et si après tout cela aucune secte ne lui paraît avoir le caractère essentiel de la vérité, qui est l’évidence démonstrative, et qu’au défaut de cette évidence il ne trouve point de sûreté aux preuves de sentiment, à ce goût de vérité, à cette conviction intérieure de conscience qui lui fait paraître que la vérité se rencontre, ou dans cette communion ou dans une autre; si dis-je, il n’y trouve point de sûreté, parce que suivant le sentiment de mes adversaires, il faudra lui avouer que cette conviction n’est point un guide qu’il faille suivre, et qu’on se damne cent fois plus souvent avec un tel guide qu’on ne se sauve, il est clair que cet infidèle ne devra jamais se résoudre à sortir de son erreur.

Mais selon mes principes il en sortirait avec une raisonnable assurance de bien faire, lors qu’après une recherche sincère et exacte il connaîtrait la vérité par sentiment, ou ici, ou là.

On voit donc, si on y fait attention, que dans l’état où est tombé le genre humain, état de division en plusieurs religions générales, dont chacune est subdivisée en plusieurs sectes qui s’entre-anathématisent, ce serait jeter les gens dans le désespoir, et dans l’impossibilité de leur salut que de leur dire qu’ils ne sont pas obligez de suivre ce qu’ils croient être vrai, qu’on avoue que ce qui est vrai, lors qu’il le paraît, ne se distingue point par aucune marque de ce qui n’est pas vrai lors qu’il le paraît, mais que néanmoins on est obligé à peine de la damnation éternelle de suivre ce qui est vrai, encore qu’il ne le paroisse pas, et de rejeter ce qui est faux, encore qu’il paroisse vrai.

VII. Ma septième et dernière réflexion, est qu’il y a plusieurs faussetés importantes qui absolvent de tout crime, lors qu’on les croit vraies, des personnes qui sans cette conviction mériteraient la mort éternelle.

J’en ai donné pour exemple une femme qui couche avec un imposteur qu’elle prend bonnement pour son mari, trompée par la ressemblance, et un bâtard qui exclut d’une grande succession à eux appartenante de droit les parents du mari de sa mère, lequel il prend de bonne foi pour son père.

Il faut considérer que dans le premier exemple celui qui se porte pour mari est fort criminel, parce qu’il fait mal; c’est la seule cause de son crime; car s’il était persuadé, quoi que sans raison, que la femme dont il jouit est celle qu’il a épousée, alors il serait aussi innocent que cette femme.

Je n’ai point lu que jamais la méprise ait été de bonne foi, tant du côté du mâle que du côté de la femelle.

Dans ce fameux procès de Martin Guerre, dont un conseiller du parlement de Toulouse, nommé Coras, parle dans ses écrits, il n’y eut que la femme qui se trompa; mais après tout il ne serait pas impossible qu’un mari trouvât une femme qui ressemblerait à la sienne, comme il ressemblerait à son mari, et que de cette façon il se fît un échange involontaire, par lequel avec toute l’innocence du monde deux hommes et deux femmes sans mariage vivraient mariez ensemble.

D’où je conclus que l’ignorance de bonne foi disculpe dans les cas les plus criminels, comme le vol et adultère, et qu’ainsi par tout ailleurs elle disculpe, de sorte qu’un hérétique de bonne foi, un infidèle même de bonne foi, ne sera puni de Dieu qu’à cause des mauvaises actions qu’il aura faites, croyant qu’elles étaient mauvaises.

Pour celles qu’il aura faites en conscience, je dis par une conscience qu’il n’aura pas lui-même aveuglée malicieusement, je ne saurais me persuader qu’elles soient un crime.

Si elles le sont, qu’on me montre pourquoi dans les exemples ci-dessus alléguez il n’y a ni adultère, ni volerie, quoi qu’il soit certain, autant que ces choses le peuvent être, qu’il est aussi impossible à beaucoup de protestants de découvrir que la transubstantiation est véritable, qu’à un homme de découvrir que le mari de sa mère ne l’a pas fait.

Voilà ce que je dirais à un catholique romain qui croit la transubstantiation.

Quant à la différence des personnes et de la nature en Dieu, il est fort apparent qu’un turc, et un juif, ne trouvent pas plus aisé de se modifier de telle sorte qu’ils en soient convaincus entièrement, que de découvrir les infidélités que leur mère peut avoir faites.

Je crois même qu’il y a bien des paysans orthodoxes qui à l’égard de ce mystère ne sont orthodoxes que parce qu’ils sont résolus de bonne foi de ne rien croire, qui renverse cette doctrine, de laquelle d’ailleurs ils n’ont nulle idée conforme à la vérité.

Le cordelier anglais, que j’ai déjà cité, rapporte que le subtil Scot enseignait qu’il y a une ignorance invincible dans un homme de peu d’esprit, qui ne comprend ni ce que c’est que personne, ni ce que c’est que nature, et qu’il suffit à ceux-là, pour n’être pas hérétiques, de croire en gros ce que l’Église croit.

Ce cordelier ne demande des actes de foi explicite des ignorants qu’à l’égard des choses aisées, quae sunt grossa ad capiendum, dit-il en style barbare, comme que Jésus-Christ est né, qu’il a souffert etc.

Il dit aussi que pour qu’une ignorance soit inexcusable et non invincible, il ne suffit pas qu’elle eût pu être levée si on avait demandé instruction, mais qu’il faut aussi que l’on ait quelquefois songé à ce que l’on ignorait; car si l’on n’y a jamais songé, il croit l’ignorance invincible, parce qu’il est impossible de s’informer d’une chose qui ne nous vient jamais dans la pensée.

Il veut dire sans doute que pour que l’ignorance soit criminelle, il faut qu’il nous soit venu dans l’esprit que nous ignorions certaines choses, dont nous pouvions nous informer, mais que nous avons chassé ces idées.

Cela paraît assez raisonnable, car l’état où l’on est, entièrement privé d’une idée, ne pouvant pas dépendre de notre volonté, puis que pour vouloir n’avoir pas présenté une idée, il faut songer à cette idée, il s’ensuit que cet état n’est point volontaire; il n’y a donc point de péché à être dans cet état.

Or on n’en saurait sortir, sans que l’idée de la chose à laquelle il faudrait qu’on nous instruisît se présente à nous, et il ne dépend pas de notre volonté qu’une idée qui nous est absolument inconnue, se présente à notre esprit; donc l’ignorance est invincible (quoi que facile à lever) si jamais on ne s’est avisé que l’on ignorait une telle chose.

J’ai cité un autre auteur qui est janséniste et qui dit ces paroles mémorables; il est bien vrai que la loi naturelle ordonne en général de tâcher à se bien servir de la raison et d’éviter autant que l’on peut l’erreur et la fausseté telle qu’elle soit, mais elle ne condamne pas pour cela de péché, ceux qui se trompent de bonne foi dans les matières qu’ils ne sont pas obligés de savoir, comme Saint Augustin le décide expréssément dans le livre de l’utilité de la créance.

Ces paroles, qu’ils ne sont pas obligés de savoir, sont un peu vagues; chacun les étendra ou les serrera, selon qu’il y trouvera mieux son compte.

Pour moi, il me semble que la lumière naturelle, ou l’idée de l’ordre, nous montre que l’on n’est obligé de savoir que ce qui nous a été suffisamment notifié, ni croire que ce qui nous a été prouvé par de bonnes raisons.

Mais cette suffisance de notification, cette bonté de preuves dit un rapport essentiel à la qualité de l’esprit des personnes que l’on veut instruire; car tel degré de lumière qui suffit pour persuader un certain homme ne suffit pas pour un autre.

Et qui est-ce que Dieu qui connaît ces proportions? Qui connaît que lui jusqu’où va la force de l’éducation, et où commence le mauvais usage du franc arbitre? Les effets de ces deux choses sont fort différents; ceux de la première forment machinalement en nous des habitudes, dont il semble que nous ne soyons pas responsables, parce que nous les recevons sans y soupçonner aucun mal; et avant que d’être capables de nous défier de ce que nos pères nous enseignent.

Il est très apparent que si l’on convenait dans une ville de faire accroire aux enfants que Dieu veut qu’on tue les habitants d’une autre, ils le croiraient et n’en reviendraient jamais, s’ils ne passaient par les mains d’autres instructeurs.

Ainsi quand on leur notifierait le décalogue, il faudrait l’accompagner de plus de raisons qu’à l’égard des gens qui auraient été mieux élevés.

L’éducation est assurément capable de faire évanouir la clarté des vérités de droit.

Il me reste de répondre à cette objection.

Si Dieu se contentait que chacun aimât ce qui serait vérité à son égard, pourquoi nous aurait-il laissé une écriture? Je réponds que cela n’empêche pas que l’écriture ne soit très nécessaire, parce que dans les choses très claires elle est la règle uniforme de la conscience de tous les chrétiens; et pour les choses moins claires elle est respectée de tous les partis, puis qu’ils s’accordent tous à dire que ce qu’elle dit est véritable.

De sorte qu’elle sert toujours en général de règle à tous les chrétiens; et les plus grands hérétiques qui y cherchent la confirmation de leurs dogmes, rendent hommage par cela même à la parole de Dieu.

Joint qu’encore que Dieu se contente que chacun, après avoir cherché le mieux qu’il a pu la vérité, s’arrête à ce qui lui semble la vérité, il veut et entend que l’on se redresse si on le peut, et que l’on redresse le mieux que l’on pourra par raisons ceux qui n’ont pas fait un choix assez heureux; or l’écriture peut servir beaucoup à ces fins.

Saint Jérôme fait une remarque, que pendant que les babyloniens laissèrent les vases sacrez des Juifs dans le temple de leurs idoles, Dieu ne se fâcha point contre eux, parce qu’après tout ils les laissaient dans un usage divin et de religion; mais dès qu’ils les tirèrent de cet ordre de choses pour s’en servir à des usages profanes, Dieu châtia leur sacrilège. Videbantur rem Dei secundum pravem quidem opinionem tamen divino cultui consecrasse.

Ces paroles sont favorables à mon hypothèse, et prouvent en particulier, que tandis qu’un hérétique reconnaît l’écriture pour sa topique, pour le magasin de ses preuves, il laisse à Dieu toute entière la gloire de son autorité en général, quoi que dans le particulier et par erreur il s’écarte de la volonté de Dieu, et c’est un peu d’illusion, ou du moins défaut d’examen solide, que de prétendre que de deux hommes dont l’un entend l’écriture mieux que l’autre, le premier soit nécessairement plus respectueux pour l’écriture et pour Dieu, que le second.

Car je demanderais volontiers à ceux qui le prétendraient, s’il n’est pas vrai que celui qui donne à l’écriture le sens qu’il lui faut donner, ne le fait pas parce que ce sens est véritable, mais parce qu’il le croit véritable, et qu’il croirait déplaire à Dieu, s’il entendait l’écriture d’une autre manière.

Je ne crois pas que le meilleur interprète de l’écriture ait rien autre chose que cela, qui le rende agréable à Dieu à cet égard, et qui fonde la bonne disposition où il est.

Or je demande présentement s’il n’est pas vrai qu’un homme qui donne un faux sens à l’écriture, ne le fait pas parce que ce sens est faux et qu’il le croit faux, mais parce qu’il le croit véritable, et qu’il croirait déplaire à Dieu s’il entendait l’écriture d’une autre manière.

Je veux qu’on ne m’accorde pas cela à l’égard de chaque hérétique, mais au moins ne me le peut-on nier à l’égard de quelques-uns; car ce serait la chose la plus étrange, la plus hardie et même la plus insensée, que de décider qu’il y a dans l’âme de tout hérétique ces deux actes en même temps, je trouve ce sens de l’écriture faux, et messéant à Dieu; je veux pourtant soutenir que ce sens est véritable, et c’est pour moi un motif déterminant que d’être bien persuadé qu’en soutenant cela j’enseignerai une fausseté qui déplaira à Dieu.

Il faut donc demeurer d’accord que tout ce qui fait la bonne disposition d’un orthodoxe, par rapport à l’interprétation de l’écriture, se peut trouver dans un hérétique, et ainsi que l’un ne respecte et n’aime pas nécessairement Dieu et sa parole plus que l’autre.

Ajoutons à cela que selon les idées que nous nous pouvons former d’un homme le plus achevé en sagesse et en justice, nous concevons que si ayant laissé à ses domestiques un ordre en partant pour un long voyage, il trouvait à son retour qu’ils l’entendaient différemment, et que pendant qu’ils étaient d’un accord très unanime à soutenir que la volonté de leur maître est l’unique règle qu’ils doivent suivre, ils disputent seulement quelle est cette volonté, il prononcerait qu’ils étaient tous également respectueux pour ses ordres, mais que les uns avaient plus d’esprit que les autres, pour entendre le sens légitime d’un discours.

Il est certain que nous concevons clairement et distinctement qu’il ne prononcerait que cela; donc la raison veut que nous concevions que Dieu prononce la même chose d’un orthodoxe et d’un hérétique de bonne foi.

Or ce n’est pas par le plus d’esprit qu’un homme est plus agréable à Dieu qu’un autre, quand même il s’en serait servi pour trouver la vérité; c’est par la plus forte intention d’employer toutes ses forces à connaître et à faire ce que Dieu veut.

Je conclus que quelque soin que Dieu prenne de nous donner des règles générales, soit par la lumière naturelle, soit par sa parole, nous en avons besoin chacun d’une particulière qui est la conscience, au moyen de laquelle nous démentons ceux qui sans cela nous pourraient dire qu’il n’y a rien de certain, et nous appliquer cette sentence :

Incerta haec si tu postules
Ratione certa facere, nihilo plus agas
Quam fides operam ut cum ratione insanias.

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