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| Oeuvres complètes de Voltaire | Études sur Voltaire | Galerie | .PIERRE BAYLE COMMENTAIRE PHILOSOPHIQUE SUR CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST: CONTRAINS-LES D’ENTRER, OU TRAITÉ DE LA TOLÉRANCE UNIVERSELLE .DEUXIÈME PARTIE Chap. IX. Examen de quelques difficultés contre ce qui a été établi dans le chapitre précédent du droit de la conscience qui est dans l’erreur. — Preuves de ce même droit par des exemples. Je ne me suis point servi de quelques exemples très forts et tout à fait irréfutables, pour prouver que le droit de la conscience errante de bonne foi, est tout le même que celui de la conscience orthodoxe; je ne m’en suis pas, dis-je, servi, parce que comme je travaillais sur cette matière, on m’a prêté la suite de la critique générale du calvinisme de M. Maimbourg, où j’ai trouvé ce droit de la conscience erronée assez bien établi sur plusieurs de ces exemples, et entre autres, sur celui d’un père putatif qui exerce, aussi légitimement qu’un père réel et véritable, tous les droits et toutes les fonctions de l’autorité paternelle. Je n’aurais pas crû que cet auteur, qui paraît s’attacher plus à divertir son lecteur, et à égayer ses matières qu’à les approfondir, eût si bien pénétré dans le fonds de celle-ci. J’en ai été satisfait, quoi que je sache qu’on peut ajouter bien des choses à ce qu’il a dit. Mais je ne vois pas que nos communs adversaires puissent rien répondre à la parité qu’il a tirée d’une femme, qui étant persuadée qu’un fourbe est son véritable mari, ne peut manquer à aucun devoir de femme envers ce fourbe, sans être tout aussi criminelle devant Dieu, que si elle tombait dans les mêmes fautes envers son véritable mari. Ils ne peuvent pas mieux répondre à la parité qu’il a tirée d’un bâtard, qui étant persuadé que le mari de sa mère est son père, lui doit toutes les mêmes soumissions qu’à son père très effectif, et ne peut y manquer sans encourir le même crime précisément qu’il encourrait, en y manquant pour son vrai père. Il hérite aussi légitimement des biens du mari de sa mère que s’il était son fils, et par conséquent l’opinion fausse où sont tant le fils que le mari de cette femme, les mettent en pleine possession de tous les droits d’une persuasion juste et légitime. Ces exemples et plusieurs autres que cet auteur a étalez jusques à la superfluité, démontent à pur et à plein nos adversaires. Car ils prouvent démonstrativement, qu’une action qui se fait en conséquence d’une fausse persuasion, est aussi bonne que si elle se faisait en conséquence d’une vraie persuasion. Cela paraît en ce que l’obéissance pour un père putatif, pour un mari putatif; l’affection pour un enfant putatif, etc. Sont aussi légitimes, ni plus ni moins, que pour des sujets qui sont en effet ce qu’on les croit être. D’autre part une action opposée à la fausse persuasion est aussi mauvaise qu’une action opposée à la vraie persuasion. Cela paraît en ce que désobéir à un père putatif, le maltraiter, le tuer, faire la même chose à un mari putatif, haïr un fils putatif, sont des actions aussi criminelles que si elles étaient faites contre des personnes qui seraient réellement ce qu’on les croit. On n’y saurait trouver d’inégalité. Si fait, dira-t-on; il y en a une très grande; car un homme qui chasserait de sa maison un fils putatif, ne ferait injure dans le fond qu’à un étranger; la personne chassée mentirait si elle disait, c’est mon père qui m’a chassé, tout homme qui dit la même chose ment : il n’est donc pas vrai que cet homme ait chassé son fils; il n’est donc coupable que comme s’il avait chassé un étranger qu’il n’est pas obligé de nourrir. Mais s’il chassait un enfant sorti de ses reins, la chose changerait d’espèce, et Dieu qui juge toujours des faits tels qu’ils sont véritablement, saurait que cet homme aurait chassé son propre fils, et jugerait de son action sur ce pied-là, au lieu que dans l’autre cas il jugerait seulement qu’un homme aurait chassé un étranger. Mais sans que je réfute cette chicane, tous mes lecteurs en verront l’absurdité; ils verront bien que le souverain juge du monde, le scrutateur des reins et des coeurs, ne peut pas mettre de la différence entre deux actes de volonté humaine, tout à fait semblables dans leur entité physique, quoi que par accident leur objet ne soit pas le même réellement; car il suffit qu’il soit objectivement le même; je veux dire, qu’il le paroisse aux deux volontés qui forment les actes. Et dans le fond que fait cela pour le père putatif, que la personne qu’il chasse n’ait pas été engendrée de lui? Cette circonstance étant nulle à son égard, puis qu’elle ne lui est pas plus connue que si elle n’était pas, peut-elle être cause de rien sur lui? Fait-elle qu’il y ait moins d’emportement, moins de dureté, moins d’inhumanité dans son âme? Il est clair que non, et que cette circonstance ne change rien dans l’acte de sa volonté, et dans les modifications de l’âme : ainsi Dieu y doit voir le même dérèglement, soit que ces actes tendent sur un vrai fils, soit qu’ils tendent sur un étranger, mais qui au lieu d’être connu pour tel est connu pour fils. Semblablement une femme qui croit bonnement qu’un fourbe est son légitime mari, et qui l’admet dans sa couche, ne commet pas une action moins légitime que si c’était son véritable mari; et si elle refusait absolument de coucher avec ce fourbe, elle serait aussi blâmable que si elle refusait de coucher avec son véritable mari. La raison en est que pour faire qu’au premier cas son action fût moins légitime, et au second moins blâmable, il faudrait qu’elle eût quelque bon motif de ne pas coucher avec ce fourbe; or elle n’en a aucun; donc etc. On ne saurait indiquer le moindre motif, puis que la qualité de fourbe qui est dans cet homme, et qui pourrait être le seul bon motif, ne peut être le motif de rien, à l’égard de ceux à qui elle est entièrement inconnue. Ce serait donc une illusion tout à fait sans fondement, que de dire que si cette femme refusait de coucher avec cet homme, elle ne serait point coupable; car son refus ne pouvant n’être pas fondé sur quelque caprice bourru, sur quelque opiniâtreté, sur quelque fierté, ou sur quelque défaut semblable, et précisément le même qui ferait qu’elle ne coucherait pas avec son véritable mari, s’il se présentait, ne peut en façon du monde être excusé. Mais enfin, dira-t-on, ce refus n’est pas réellement pour le véritable mari; je réponds que cela n’y fait rien, et qu’il suffit qu’il soit pour le véritable mari objectivement. Cela paraît parce que la turpitude d’une action au tribunal de la justice divine, ne se mesure pas par la qualité réelle des sujets où elles tendent, mais par leurs qualités objectives; c’est-à-dire, que Dieu ne considère que l’acte même de la volonté. Ainsi un homme qui veut en tuer un autre, et qui le croyant dans un carrosse lui tire un coup de mousqueton, est aussi coupable devant Dieu, encore qu’il ne touche qu’une statue qu’on aurait mise dans le carrosse, que s’il l’avait tué, parce que les effets du mouvement local qui exécute l’acte de la volonté, sont tout à fait externes au crime. Vouloir remuer le bras, dans le moment que l’on croit que son mouvement sera suivi de la mort d’un homme, fait toute l’essence de l’homicide : le reste, savoir qu’un tel homme ne soit pas réellement tué, ou soit tué, n’est qu’un pur accident, où Dieu, juge infaillible et très sur de toutes choses, ne prend pas garde comme à quelque chose d’exténuant, ou d’aggravant le péché. C’est un endroit assez propre pour dire, que bien que j’étende la tolérance de religion, autant que qui que ce soit, cependant je ne voudrais pas qu’on fît le moindre quartier à ceux qui font injure à la divinité, qu’ils font profession de croire, fût-ce la plus basse de toutes ces divinités de fiente, comme s’exprime l’écriture. C’est le sentiment de Grotius dans le dernier paragraphe du ch. XX du livre II de jure belli et pacis. Ceux-là, dit-il, sont plus justement punis qui se portent irrévéremment et irreligieusement contre ceux qu’ils croient dieux; et sur cela il fait une note où il dit, que Saint Cyrille a traité cette pensée fort dignement dans les livres V et VI contre Julien. Il dit aussi que le vrai Dieu a puni les parjures commis contre les divinités quelconques qu’on reconnaissait. Il est bon d’ouïr Sénèque au ch. VII du livre VII des bénéfices: Un sacrilège ne peut point faire injure à Dieu qui est hors de toute atteinte par sa nature, cependant ce sacrilège est puni parcequ’il a pris pour Dieu celui à qui il a voulu faire injure. Notre opinion et la sienne le soumettent au châtiment. Cet auteur joint l’opinion de l’homme sacrilège avec l’opinion de ses juges; mais en un certain sens cette jonction n’est pas nécessaire; car encore qu’ils soient très différents en religion de cet homme sacrilège, ils sont obligez de le punir, à cause de ce qu’il a fait contre sa conscience particulière. Il est vrai qu’en un autre sens, l’opinion des juges ne peut qu’elle ne se joigne avec celle de cet impie pour le châtier, attendu qu’ils estiment nécessairement que toute offense particulière des fausses divinités retombe sur le vrai Dieu. Comment cela, dira-t-on? Le voici, il est aisé de le démontrer. Comme ce sont les lois éternelles ou positives de Dieu qui mettent de la différence entre le crime et la vertu, c’est à Dieu à ordonner de la peine que méritent ceux qui violent ces lois; et c’est lui, comme législateur, qui est le principal offensé dans toute transgression de ces lois. Or est-il que la plus nécessaire et la plus indispensable de ces lois, est celle qui défend de faire ce que l’on croit méchant, criminel et impie; donc tous ceux qui font ce qu’ils croient méchant et impie, violent une des plus sacrées lois qui émanent de la nature divine, et par conséquent ils offensent le vrai Dieu; car encore qu’ils ne le connaissent pas; encore que le Dieu qu’ils connaissent soit une fiction de leur esprit, et un être très imparfait, il ne laisse pas d’être vrai que l’opinion où ils sont que cet être est Dieu, ne saurait être suivie d’un acte par lequel ils veulent faire et font actuellement ce qu’ils croient offenser ce Dieu, qu’il n’y ait un extrême désordre, et une malice étrange dans leur âme. Or ce désordre et cette malice de l’âme est une de ces actions que la loi éternelle a mises dans la classe du péché; donc c’est un violemment de la loi éternelle de Dieu; en un mot c’est une impiété. Pour le mieux comprendre, il ne faut que comparer un juif qui aurait pillé le temple de Jérusalem, avec un grec qui aurait pillé le temple de Delphes; un juif, dis-je, et un grec également assurez; l’un, que le temple de Jérusalem est consacré à Dieu; l’autre, que le temple de Delphes est consacré à Apollon, et qu’Apollon est un vrai dieu. Je défie tous les hommes du monde de trouver dans l’action de ces deux voleurs quelque chose qui puisse rendre l’une plus impie, plus offensante le vrai Dieu que l’autre. Car peut-on dire que le juif, enlevant des vases consacrez au vrai Dieu, et le grec des vases consacrez à un faux dieu, cela met une différence cela est ignorer entièrement la cause formelle des crimes, et prétendre que le crime du juif consiste du moins en partie en ce précisément qu’il a ôté d’un certain lieu certains vases, et les a mis dans un autre. Or ce n’est point cela; si le vent faisait ce transport, si la foudre, si un tremblement de terre, si une machine ambulante, il n’y aurait pas plus de mal moral dans ce transport, que dans le transport d’un fétu qui est le jouet des vents dans une campagne. C’est donc en ceci que consiste tout le crime du juif, en ce qu’il a voulu transporter ces vases dans le moment même qu’il a été à portée de mouvoir sa main pour cela, et en ce qu’il l’a voulu dans le moment même qu’il croyait que c’étaient des vases consacrez à Dieu, et qu’on ne pouvait dérober sans offenser le vrai Dieu. C’est le concours, et pour ainsi dire le confluent de ces deux actes de l’âme, savoir de cette connaissance et de cette volition, dans le moment où la main a pu faire ce transport, qui constitue tout le sacrilège et tout le crime du juif. Que dans le fond, ou comme parlent les logiciens, qu’à parte rei il soit très vrai que ces vases soient consacrez au vrai Dieu, et non pas à ces dieux de merde dont nous parlent si souvent les prophètes, c’est une chose tout à fait externe et accidentelle à l’action du juif; et ainsi cela ne fait rien au réaggrave de son crime. D’où paraît évidemment que le sacrilège du grec est aussi criminel que celui du juif, puis qu’on y trouve le concours d’une volonté de dérober certains vases, dans le moment même où la main peut se mouvoir pour cela, et d’une croyance claire et distincte que ces vases sont consacrez à un dieu, qui s’estimera très offensé de ce qu’on les ôtera de là. Que du reste Apollon soit une chimère, cela n’y fait rien; car le grec n’ayant nulle connaissance de cette qualité chimérique d’Apollon, on n’en peut rien tirer pour l’excuser; et il est très faux que la raison ou totale ou partiale pourquoi il a osé voler le temple, ait été prise de ce qu’il croyait qu’Apollon n’était pas un dieu. Je dis et j’inculque trop de fois les mêmes choses, mais nous avons à faire à des adversaires si impénétrables aux arguments les plus tranchants, qu’on dirait que leur esprit est comme les corps de ces soldats qui se charment, dit-on, pour ne pouvoir pas être blessez : ainsi il faut les traiter comme l’eau traite les pierres; leur redire souvent la même chose, gutta cavat lapidem non vi sed saepe cadendo. Je conclus de tout ceci, que la conscience d’un païen l’oblige à honorer ses faux dieux, à peine, s’il en médit, s’il vole leurs temples etc. De tomber dans le blasphème et dans le sacrilège, non moins qu’un chrétien qui médit de Dieu, et qui vole les Églises. C’est pourquoi j’approuverais fort que les magistrats chrétiens punissent un païen, qui sans avoir envie d’abjurer sa religion, blasphémerait contre ses divinités ou renverserait leurs statues. Voyons présentement les difficultés qu’on nous peut proposer en foule. En premier lieu on nous pourra dire, que les exemples de l’auteur de la critique générale ne prouvent rien, par rapport aux vérités de religion, parce qu’ils consistent en questions de fait, et non pas en questions de droit, comme font les articles de foi. C’est pourquoi un homme qui croira faussement que le mari de sa mère est son père, sera tenu de l’honorer comme son père, et pécherait s’il ne l’honorait pas ainsi; mais celui qui croirait faussement que le meurtre est une action vertueuse, ne serait pas obligé de tuer, et pécherait s’il tuait. D’où vient la différence? C’est que de savoir si un tel est père d’un tel est une question de fait, mais de savoir s’il est permis de tuer est une question de droit. Cette objection ne veut pas dire grand-chose et comprend deux membres qu’il faut distinguer; l’un est de savoir si une conscience qui erre dans les matières de droit, oblige à agir selon ses fausses lumières; l’autre, de savoir si celui qui suit ces fausses lumières fait un crime. Je ne vois pas qu’à l’égard du premier article le fait et le droit forment aucune véritable différence, parce que la raison formelle pourquoi dans les matières de fait la conscience errante oblige à agir, est que celui qui n’agirait pas mépriserait la vertu, et voudrait faire ce qu’il saurait être un mal. Par exemple, un homme qui fait le contraire de ce que sa conscience faussement persuadée lui dit qu’il doit rendre à celui qu’il croit être son père, veut formellement la désobéissance au cinquième commandement du Décalogue. Or comme vouloir cela est un plus grand mal que vouloir une autre action, qui n’est pas conforme à la loi de Dieu, mais qui nous paraît pourtant y être conforme, si bien que cette apparence est le motif qui nous la fait faire, et que d’ailleurs on est indispensablement obligé d’éviter de deux maux le pire, il est clair qu’on est obligé à honorer son père putatif. Or la même raison se trouve lors que la conscience erre dans les matières de droit. On peut prendre le contrepied de ce qu’elle dicte, sans vouloir ce qu’on est persuadé être un péché; et vouloir cela est sans doute un plus grand péché que vouloir une autre chose que l’on croit bonne, quoi qu’elle ne le soit pas; donc la même raison pourquoi la conscience errante dans les faits oblige, a lieu pour la conscience errante dans les points de droit. Donc la distinction est nulle à l’égard du premier article. J’ajoute qu’à proprement parler il n’y a que peu de questions de droit qui ne se réduisent à ce fait, savoir si Dieu a révélé ceci ou cela, si Dieu défend l’homicide etc. Car pour la question si tout ce que Dieu défend est mauvais, et tout ce qu’il commande, juste, on n’en dispute pas; on dispute seulement de ce fait, telle ou telle chose a été défendue ou commandée de Dieu. À l’égard du second article, savoir si celui qui suit sa conscience erronée dans les matières de droit, pêche, je n’ai pas dessein d’en traiter ici; néanmoins je prie mon lecteur de peser cette remarque : Que la distinction du fait et du droit ne sert de rien que dans les cas où ces deux choses ne sont pas semblables. Ce serait se moquer du monde que de dire, une telle action procédant d’erreur est innocente; une autre action procédant d’erreur est criminelle; celle-là est innocente parce qu’elle regarde un fait; celle-ci est criminelle parce qu’elle regarde un droit; ce serait, dis-je, se moquer du monde que de raisonner ainsi, sans passer plus avant et sans supposer d’autres principes. Il faut donc sous-entendre, quand on dit cela, que le fait et le droit sont si différents de leur nature, que l’ignorance quant aux faits est invincible, mais que quant au droit elle est malicieuse et affectée. En supposant ce principe, tout ira bien, et alors la véritable raison pourquoi une femme qui couche avec un mari putatif, un enfant qui recueille la succession d’un père putatif etc. Ne commentent ni adultère, ni vol, n’est pas celle-ci, que leur erreur regarde une matière de fait, (cette raison en suppose une autre) mais c’est celle-ci que leur erreur ne procède d’aucune malice, et que ce n’est pas la faute ni de la femme, ni du fils, s’ils se trompent. Je ne vois pas que cela puisse être nié, puis qu’il est constant que si la méprise de cette femme avait sa source dans quelque passion criminelle, qui lui aurait fait fermer les yeux sur les moyens qui se présentaient à elle de découvrir l’imposture, alors son commerce charnel avec l’imposteur serait un crime; et cependant il serait toujours vrai que cette action regarderait ce point de fait, si un tel homme est le mari d’une telle. Voilà comment, par l’anatomie des circonstances, on trouve la raison formelle du mal et du bien. Nous ne la trouvons pas en ce précisément qu’une action est en matière de fait, mais en ce que ce fait est tel qu’on l’ignore sans malice, ni affectation vicieuse. Or si c’est là la vraie formalité des actions innocentes qui procèdent d’erreur, je dis que par tout où elle se rencontrera, soit en matière de fait, soit en matière de droit, l’action procédante d’erreur sera innocente; et ainsi cette première difficulté fondée sur la distinction du fait et du droit, ne fait rien à notre affaire, ne frappe pas mon sentiment; car je ne prétends pas excuser ou innocenter ceux qui par malice contribuent à leur ignorance; je ne parle que pour ceux qui errent de bonne foi, et qui de bon coeur abandonneraient leurs hérésies, s’ils s’apercevaient qu’elles fussent des hérésies; qui en un mot ont employé, pour connaître si elles l’étaient, les mêmes enquêtes que les orthodoxes, pour connaître si leur orthodoxie était bonne. Je ne crains point d’assurer que le respect et l’obéissance que de telles gens ont pour leur Église, le zèle qu’ils ont pour leur confession de foi, le soin que leur Église prend d’élever et d’instruire ses enfants, ne peuvent passer pour des actions criminelles, qu’il ne s’ensuive que l’obéissance pour un père putatif, le commerce avec un mari putatif, la tendresse pour un enfant putatif, sont criminelles; car il y a de part et d’autre transport de ce qui est dû aux uns, sur ceux à qui cela n’est pas dû; et de part et d’autre on ignore involontairement et sans malice ce qu’on ignore. Après quoi peu importe que l’un soit appelé fait, et l’autre droit, tout de même qu’il importe peu, pour la justification des poursuites que fait un homme afin de recouvrer son bien, que ce bien lui ait été donné, ou qu’il l’ait acheté. Ce sont deux choses très différentes que d’avoir une chose en don ou par achat; néanmoins parce qu’elles se réunissent dans le point particulier de rendre un homme juste possesseur, elles confèrent également le droit de la juste possession, et des poursuites légitimes qui en dépendent. Voilà notre affaire : le fait et le droit différeront, si on veut, comme le blanc et le noir; cependant lors qu’ils se réuniront dans le point d’être également inconnus par ignorance involontaire, ils donneront ou ils ôteront précisément les mêmes droits. Je n’examine point ici si les matières de droit peuvent être méconnues aussi innocemment que celles de fait; j’en toucherai quelque chose ci-dessous. La seconde difficulté qu’on nous propose est qu’il s’ensuit de ma doctrine le renversement de ce que je veux établir; je veux montrer que la persécution est une chose abominable, et cependant tout homme qui se croira obligé en conscience de persécuter, sera obligé, selon moi, de persécuter, et ferait mal de ne persécuter pas. Je réponds que le but que je me propose dans ce commentaire sur les paroles, Contrains-les d’entrer, étant de convaincre les persécuteurs, que Jésus-Christ n’a pas commandé la violence, je ne ruine pas moi-même mon dessein, pourvu que je montre par de bonnes preuves que le sens littéral de ces paroles est faux, absurde et impie. Si je me sers même de fortes raisons, j’ai lieu de croire que ceux qui les examineront sincèrement, éclaireront les erreurs de conscience où ils pourraient être quant à la persécution; et ainsi mon dessein est juste. Je ne nie pas que ceux qui sont actuellement persuadez qu’il faut, pour obéir à Dieu, abolir les sectes, ne soient obligez de suivre les mouvements de cette fausse conscience, et que ne le faisant pas ils ne tombent dans le crime de désobéir à Dieu, puis qu’ils font une chose qu’ils croient être une désobéissance à Dieu. Mais 1° il ne s’ensuit pas qu’ils fassent sans crime ce qu’ils font avec conscience. 2° cela n’empêche pas qu’on ne doive crier fortement contre leurs fausses maximes, et tâcher de répandre de meilleures lumières dans leur esprit. La troisième difficulté est que si l’on suivait mes principes, les magistrats ne pourraient pas punir un homme qui volerait et tuerait, après s’être persuadé que ce sont des actions licites. J’ai déjà répondu ailleurs que cela ne s’ensuit pas, parce que le magistrat est obligé de maintenir la société, et de punir ceux qui en renversent les fondements, comme font les meurtriers et les larrons, et en ce cas-là il n’est point obligé d’avoir égard à la conscience du voleur et de l’homicide. Il n’est obligé d’y avoir égard que pour les choses qui ne troublent point le repos public, c’est-à-dire, pour les dogmes avec lesquels il est aussi facile aux sujets de jouir sûrement de leur bien et de leur honneur, sous la majesté des lois, qu’avec d’autres dogmes. Quoi qu’il en soit, dit-on en quatrième lieu, on ne peut, selon mes principes, faire violence à aucun homme qui se mêle de dogmatiser, et ainsi voilà les athées en droit de déclamer par tout où bon leur semblera contre Dieu et la religion. Je nie cette conséquence, en premier lieu parce que les magistrats étant obligez par la loi éternelle de maintenir le repos public, et la sûreté de tous les membres de la société qu’ils gouvernent, peuvent et doivent punir tous ceux qui choquent les lois fondamentales de l’État, au nombre desquels on a coutume de mettre tous ceux qui ôtent la providence, et toute la crainte de la justice de Dieu. Si cette raison ne suffisait pas, en voici une second qui fermera pour jamais la bouche à tout chicaneur, quelque hardi qu’il puisse être; c’est qu’un athée ne pouvant être poussé à dogmatiser par aucun motif de conscience, ne pourra jamais alléguer aux magistrats cette sentence de Saint Pierre, il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, que nous regardons avec justice comme une barrière impénétrable à tout juge séculier, et comme l’asile inviolable de la conscience. Un athée destitué qu’il est de cette grande protection, demeure justement exposé à toute la rigueur des lois, et dès aussitôt qu’il voudra répandre ses sentiments contre la défense qui lui en sera faite, il pourra être châtié comme un séditieux, qui ne croyant rien au dessus des lois humaines, ose néanmoins les fouler aux pieds. Je n’insiste pas davantage sur cette réponse; je suis assuré que les lecteurs les moins pénétrants en sentiront d’abord toute la force; et ainsi voilà notre doctrine absolument à couvert des attentats de l’impiété, puis que nous voulons qu’à cet égard le bras séculier fasse tout ce qu’il trouvera à propos. Mais à l’égard d’un docteur qui peut dire aux magistrats, que c’est pour la gloire de Dieu, leur commun maître, qu’il enseigne ceci ou cela, et que c’est la conscience et le zèle pour les vérités célestes qui l’anime, c’est une autre chose. Ce sont les barrières de la montagne de Sinaï qu’il n’est pas permis de franchir. Il faut raisonner par la parole de Dieu avec un tel homme, ou par les lumières de la raison. Joignez à ceci ce qui a été dit ci-dessus, quand nous avons parlé de l’échange des missionnaires, qu’il serait avantageux au christianisme que l’on fît avec les mahométans. Mais quoi, dira-t-on en cinquième lieu; il faudrait souffrir qu’un homme dogmatisât en public que la sodomie, adultère, le meurtre sont des actions très louables et très saintes, et dès aussitôt qu’il dirait que sa conscience et le zèle de la vérité divine le portent à désabuser le monde, les magistrats n’auraient plus rien à lui opposer? Je réponds que ceci sent fort la chicane, et que c’est un inconvénient si peu à craindre, que toute la difficulté qu’on y fonde ne mérite pas de nous arrêter. Si je disais à ceux qui condamnent la persécution à fer et à feu, et qui disent qu’il faut se contenter de bannir les hérétiques, que leur doctrine tend manifestement à la rigueur de la mort, parce que si tout le monde bannissait ceux qu’ils auraient bannis, il faudrait nécessairement que ces misérables périssent, ne trouvant aucun lieu où s’arrêter, je croirais proposer une méchante chicane, parce que je supposerais un inconvénient qui n’arrivera jamais selon toutes les apparences, savoir que tous les peuples du monde s’accordent à chasser les mêmes hérétiques. Je dis la même chose à peu près de l’objection qui m’est faite. Il n’est pas besoin de savoir ce qu’on ferait, en cas que des gens prêchassent la sodomie, le meurtre et le brigandage, comme la morale venue du ciel, car il ne faut pas craindre que cela arrive. Les novateurs ne se portent pas de ce côté-là, et ceux qui s’y porteraient deviendraient si tôt l’horreur du public, qu’assurément ils ne feraient point de secte. Ce n’est pas ainsi qu’un imposteur, ou un homme séduit par le diable, s’emparerait de l’esprit de la multitude; les apparences de l’austérité lui seraient d’un plus grand usage. Que si pourtant on souhaite de savoir ce qu’il faudrait faire contre de semblables prédicateurs, je dis qu’il faudrait d’abord, si on présumait qu’ils fussent persuadez de ce qu’ils diraient, raisonner avec eux, et leur montrer dans la parole de Dieu, et dans les idées de la droiture naturelle, leur condamnation. Ou ils seraient des frénétiques, ou ils entendraient raison après un tel catéchisme, et après qu’on leur aurait montré nettement et doucement les conséquences honteuses et affreuses de leurs dogmes; conséquences qui mettraient les biens et la vie d’eux-mêmes prédicateurs au pouvoir de tout venant : et s’ils persistaient dans leur opinion, et dans le dessein de la répandre et de l’enseigner, en ce cas-là on pourrait leur dire, que comme ils attaquent les lois politiques de la société, ils sont dans le cas où les souverains ne respectent point l’allégation de la conscience. Je suis sur qu’il paraîtrait tant de marques de folie dans de telles gens, s’ils ne se laissaient pas convertir dans une dispute, qu’on serait fondé à les enfermer dans les petites maisons. Je laisse à juger si cet inconvénient, dont il ne me souvient pas d’avoir jamais lu d’exemple dans le catalogue des hérétiques, est à comparer aux inconvénients de l’opinion qui livre au bras séculier la personne et la vie de ceux qui errent dans des points de foi. Les points de morale sont si clairement couchez dans l’écriture, qu’il ne faut guère appréhender que la conscience se puisse empoisonner sur cela. Et comme d’ailleurs les chrétiens sont sur un pied qu’ils vivent d’une manière aussi relâchée que si toute la morale spéculative était bouleversée, on laissera dans son entier cette morale : elle sert à faire de bons livres et de bons prêches, et de beaux dehors d’austérité; ainsi sa commodité à cet égard et le peu d’incommodité qu’elle cause dans la pratique, nous doivent être des garants qu’il ne s’élèvera point de secte contre, ou s’il s’en élève, qu’on en réprimera bientôt le scandale sans l’aide du bras séculier. Les jésuites avec toute leur fierté, et toute leur impudence, n’ont pas osé soutenir les attentats de leurs casuistes; ils les ont désavouez, et se sont plaints qu’on calomniait en cela leur société. Ils ont calé les voiles en cette occasion. S’ils l’ont fait, qui ne le fera? Les anciens gnostiques qui soutenaient les souillures de la chair, les adamites et telles autres gens n’ont pas été de longue durée; il ne faut que l’honneur du monde pour leur ôter les sectateurs, et ils ne sauraient guère en avoir qui ne soient décriez pour leur mauvaise vie, grande présomption que leur conscience n’est point trompée. S’ils en ont tant soit peu et tant soit peu de raison, on les peut convertir en conférant avec eux. En sixième lieu on peut dire qu’il s’ensuit de nos principes, qu’un homme qui fait un meurtre en suivant les instincts de sa conscience, fait une meilleure action que s’il ne le faisait pas, et que les juges n’ont point droit de le punir, puis qu’il n’a fait que son devoir. Cette objection est assurément très incommode, je n’en disconviens point; mais j’espère qu’on sera satisfait de mes réponses, pourvu qu’on n’en juge pas populairement. J’ai trois choses à faire observer. La première est une suite de ce que j’ai dit il n’y a qu’un moment, qu’il est si peu à craindre que plusieurs personnes ne tombent dans la folle et furieuse persuasion qu’il est juste de tuer, qu’en avouant la conséquence qu’on m’objecte, je n’expose pas beaucoup ni la religion, ni l’État. La lumière naturelle et l’écriture sont si claires contre le meurtre, et la doctrine qui l’enseignerait a quelque chose de si odieux, et même de si périlleux, que très peu de gens sont capables de s’égarer assez pour acquérir cette sorte de conscience. Cela n’est à craindre qu’à l’égard de certains esprits mélancoliques, ou grands zélateurs de la religion, à qui des directeurs de conscience, grands scélérats, peuvent inspirer le dessein de tuer un prince qui s’oppose à leur religion, de quoi la France et l’Angleterre ont vu des exemples. Quand il n’en coûterait la vie qu’à un prince dans chaque siècle, ce serait toujours un très grand désordre; mais on n’évitera pas ce mal-là, en soutenant, comme font nos adversaires, que la fausse conscience n’oblige point. Car ces malheureux directeurs, qui voudront inspirer ces assassinats, ne diront pas à leurs satellites que ce soit une fausse conscience, mais une conscience très orthodoxe, qui les pousse à poignarder un Henri III et un Henri IV. Puis donc qu’on n’évite pas dans les principes opposez aux miens l’inconvénient qu’on pourrait craindre de mon hypothèse, il y aurait de l’imprudence à l’abandonner pour cela, commode qu’elle est en tant d’autres choses, et particulièrement pour obliger l’homme à bien s’instruire de la vérité; car s’il se persuade une fois qu’il est obligé de suivre les inspirations de sa conscience, sans que néanmoins il soit quitte envers Dieu de tout crime, puis que s’il a négligé de s’informer de ce qu’il fallait croire, il sera puni de ce qu’il aura fait selon sa conscience, il prendra mieux garde à ne se point imposer un joug et une nécessité de mal faire; au lieu que si on dit aux gens que la fausse conscience ne les oblige pas, ils ne prendront garde à rien; ils se persuaderont tout ce qu’on voudra, sauf à ne rien faire de ce que leur dictera la conscience; car, diront-ils, peut-être qu’elle n’est pas instruite, et en ce cas-là je ne dois point me régler sur elle. Voilà d’étranges confusions, qui naissent du sentiment que je réfute. Je dis outre cela que la raison pour laquelle on juge communément qu’un meurtre est un plus grand crime, quoi que fait selon les instigations de la conscience, que ne serait pas le mépris des dites instigations, est qu’on a coutume de faire juger Dieu de nos actions, comme nos juges criminels en jugent. C’est-à-dire, qu’on prétend qu’outre les modifications de l’âme, Dieu se règle encore sur les suites du mouvement de la matière, avec quoi les hommes exécutent leurs désirs; en sorte qu’il croie que ce soit un plus grand crime de tuer un homme, lors qu’on n’a intention que de le blesser, que de ne faire que le blesser, lors qu’on a intention de le tuer. C’est un grand abus, et néanmoins je ne blâme pas que les juges se gouvernent sur ce pied, puis qu’ils ne sont pas les scrutateurs des reins et des coeurs. Quant à Dieu qui connaît infiniment mieux tous les degrés de malice, d’infirmité, de passion, etc. Qui interviennent dans nos volontés, que le meilleur orfèvre ne connaît les proportions des métaux qu’il allie ensemble, il juge de nos actions très sûrement et très infailliblement, sans porter sa vue ailleurs que sur la modification de notre âme, sans considérer si l’une de ces modifications remue une épée, et l’autre ne la remue pas. Il y a telle modification qui la remue, qui vaut mieux que celle qui ne la remue pas. S’il est donc vrai que Dieu ne considère que les modifications de l’âme, contentons-nous de considérer ce qu’il voit dans un homme pleinement persuadé qu’il doit faire un meurtre, et qui cependant n’en veut rien faire, et dans un homme qui ayant la même persuasion fait un meurtre. Il voit dans le premier un mépris affecté, inexcusable et malicieux des ordres de Dieu (car comme je l’ai dit mille fois, mépriser ce qu’on croit un ordre de Dieu, est essentiellement un mépris des ordres de Dieu, quoi qu’on se trompe en croyant que ce soit un ordre de Dieu) il voit dans le deuxième une déférence entière à ce qu’il croit l’ordre de Dieu, un hommage rendu à l’autorité suprême de Dieu, enfin un amour de l’ordre; car l’ordre éternel joint ensemble l’idée de Dieu commandant une chose, et la résolution de lui obéir. Nous ne concevons pas plus clairement que l’idée d’une grandeur qui surpasse la grandeur d’une partie, est enfermée dans l’idée du tout, que nous concevons que l’obligation de faire une chose est enfermée dans l’idée de Dieu la commandant; et ces deux axiomes sont sans contredit de même clarté indisputable, le tout est plus grand que sa partie; l’homme doit faire ce que Dieu lui commande, et croire qu’il doit faire ce qu’il croit que Dieu lui commande. Il est donc impossible qu’un homme joigne ensemble le désir de faire une chose avec la croyance que c’est Dieu qui la lui ordonne, sans qu’il souhaite de se conformer à l’idée primitive de l’équité, et à ce qu’on appelle l’ordre éternel et immuable, et par conséquent Dieu qui connaît toutes choses comme elles sont, voit dans une âme qui croyant qu’il lui ordonne un meurtre, le fait, un attachement très réel à se conformer à la loi naturelle et éternelle; et au contraire il voit dans une âme qui est dans la même persuasion, et qui ne veut point faire le meurtre, un éloignement de l’ordre, et une transgression manifeste de cette loi éternelle. Il faut donc que la première âme lui paroisse moins déréglée que la seconde, puis que tout le mal de la première ne consiste qu’en ce qu’elle a pris pour une inspiration de Dieu ce qui ne l’était pas effectivement; ce qui n’étant qu’une erreur de choix et de fait, ne peut pas être une faute à beaucoup près si criminelle que l’acte de la volonté, par lequel nous refusons d’obéir à Dieu. Il faut remarquer que le meurtre étant une action qui peut être légitime en certains cas, comme à la guerre, et lors que l’on pend les criminels, et lors que Dieu par des inspirations secrètes y pousse un homme, comme il poussa Saint Pierre à faire mourir Ananias, il s’ensuit que pour soutenir qu’un homme a fait un crime, il ne suffit pas d’alléguer qu’il a tué un autre homme, il faut de plus examiner les circonstances; car il y en a qui rendent l’homicide une bonne action, un ordre secret de Dieu, par exemple. Ainsi quand un homme, en suivant les instincts de sa conscience, en tue un autre, il ne faut pas considérer cet homicide détaché de l’opinion, où a été le meurtrier, que Dieu lui commandait cela. Or en considérant ce meurtre attaché avec cette opinion, il ne nous restera plus que de dire que cet homme s’est abusé grossièrement, en prenant pour une inspiration de Dieu ce qui ne l’était point, et cette faute n’est pas sans doute comparable à celle de ne tenir aucun conte de l’ordre qu’on croit venir de Dieu. Il ne nous restera point de difficulté, si nous représentons le diable accusant au tribunal de Dieu l’homme qui n’a point tué, lors que sa conscience l’y poussait. L’accusation porterait que cet homme se croyant dans des circonstances, où Dieu par une providence spéciale se voulait servir de lui comme autrefois de Phinées, de Samuel, d’Elie, de Saint Pierre, pour faire mourir quelqu’un, il s’était moqué de cela et l’avait renvoyé bien loin. Que répondrait l’accusé? Dirait-il qu’il savait que le meurtre avait été défendu dans le décalogue? Mais on lui répliquerait que Dieu dispense quelquefois de ce précepte. Dirait-il qu’il n’a pas osé mettre la main au sang? Mais on demanderait que sa lâcheté fût punie. Dirait-il enfin qu’il a douté que Dieu lui commandait cela? En ce cas nous ne sommes plus dans la supposition que j’ai faite, et ainsi je n’ai rien à dire. Il paraît donc que cet accusé n’aurait aucune bonne raison à alléguer pour exténuer sa désobéissance formelle, et qu’ainsi Dieu serait obligé de le déclarer coupable, et qu’il est très vrai, quelque répugnance que l’on ait d’abord à l’avouer, que le meurtre fait selon les instincts de la conscience est un moindre mal, que de ne pas tuer lors que la conscience l’ordonne. On me dira que ceux qui feraient voeu de tuer quelqu’un, seraient plus coupables, s’ils effectuaient leur voeu que s’ils ne l’accomplissaient pas. Je réponds que s’ils ne effectuaient pas, parce que leur conscience mieux instruite leur ferait voir qu’il valait mieux renoncer au voeu que l’effectuer, leur conduite serait très bonne. Mais si demeurant très persuadez qu’ils ne sont pas obligez de tenir ce voeu, ils s’en départaient, mes raisons reviennent et prouvent comme ci-dessus. Je voudrais que l’on prît garde en passant, que si Dieu ayant pitié d’un homme qui se serait engagé témérairement dans un voeu fort criminel, le voulait préserver de l’exécution, il se servirait de l’entremise d’une nouvelle conscience; car il lui montrerait qu’il n’est pas obligé d’accomplir le voeu. Cela nous montre qu’il y a dans les idées de Dieu un enchaînement si indissoluble, entre les jugements de la conscience et l’obligation de s’y conformer, que Dieu lui-même ne sépare pas ces deux choses, lors qu’il veut empêcher une exécution. Qu’est ce qu’il fait donc? Il remonte un peu plus haut, et apparie le renoncement au voeu avec le jugement de la conscience qui lui correspond, c’est-à-dire, qu’il change les instincts de la conscience, faisant qu’elle ne montre plus qu’il faille accomplir le voeu, mais au contraire qu’il ne le faut pas accomplir. Enfin je dis que les magistrats ayant reçu ordre et de Dieu et des hommes de faire mourir les meurtriers, peuvent faire justement punir celui qui tue selon les instincts de sa conscience; ce n’est pas à eux à démêler ces rencontres rares et singulières, où la conscience tombe à cet égard dans l’illusion. |