ÉTUDES SUR VOLTAIRE ET SON TEMPS
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.PIERRE BAYLE
COMMENTAIRE PHILOSOPHIQUE SUR CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST:
CONTRAINS-LES D’ENTRER,
OU TRAITÉ DE LA TOLÉRANCE UNIVERSELLE

Table de Bayle

.DEUXIÈME PARTIE

Chap. VIII. Huitième objection: On rend odieux malicieusement le sens littéral de contrainte, en supposant faussement qu’il autorise les violences que l’on fait à la vérité. — Réponse à cela, où l’on montre qu’effectivement ce sens littéral autorise les persécutions suscitées à la bonne cause, et que la conscience qui est dans l’erreur a les mêmes droits que celle qui n’y est pas.

C’est quelquefois un désavantage de disputer avec des gens qui n’ont pas beaucoup d’esprit; car, quelque bonne foi qu’ils aient, ils chicanent sur mille choses qui leur ont été prouvées solidement; ils y chicanent, dis-je, parce qu’ils ne comprennent pas la force de l’objection.

Mais on a cette consolation avec les grands génies qui ont de la bonne foi, que comprenant toute l’étendue d’une difficulté, ils avouent qu’ils en sont frappez, et reconnaissent la justice des conséquences qu’on leur objecte; après quoi ils se retranchent à les maintenir, sans amuser le bureau à disputer par mille incidents et distinctions accessoires, si elles suivent ou non de leur doctrine.

Cent personnes d’esprit médiocre cherchent mille vains détours, quand on les presse sur les conséquences du sens littéral; c’est qu’ils n’en voient pas la vérité, ou que la voyant ils ne veulent pas donner à leur adversaire le plaisir de l’avouer; mais d’autres plus sincères et plus pénétrants disent tout d’abord, que quelque juste que soit la persécution livrée par les orthodoxes aux sectaires, ceux-ci ne peuvent jamais persécuter que très criminellement la vraie Église, encore qu’ils la croient très fausse, et qu’ils s’estiment les seuls orthodoxes.

Voyons si on peut dire cela.

Pour le réfuter je mets en fait, que tout ce que la conscience bien éclairée nous permet de faire pour l’avancement de la vérité, la conscience erronée nous le permet, pour ce que nous croyons la vérité.

C’est ma thèse à prouver et à éclaircir.

Je ne crois pas que personne me conteste la vérité de ce principe, Tout ce qui est fait contre le dictamen de la conscience est un péché, car il est si évident que la conscience est une lumière qui nous dit qu’une telle chose est bonne ou mauvaise, qu’il n’y a pas apparence que personne doute de cette définition de la conscience.

Il n’est pas moins évident que toute créature qui juge qu’une action est bonne ou mauvaise, suppose qu’il y a une loi ou une règle touchant l’honnêteté ou la turpitude d’une action : et si l’on n’est pas athée, si l’on croit une religion, on suppose nécessairement que cette loi et cette règle est en Dieu : d’où je conclus que c’est la même chose de dire, ma conscience juge qu’une telle action est bonne ou mauvaise, et de dire, ma conscience juge qu’une telle action plaît ou déplaît à Dieu.

Il me semble que ce sont des propositions reconnues pour aussi véritables par tout le monde, que les plus claires notions de métaphysique.

Celle-ci ne l’est pas moins, tout homme qui juge qu’une action est mauvaise et déplaît à Dieu, et qui la fait néanmoins, veut offenser Dieu et désobéir à Dieu : et tout homme qui veut offenser Dieu et désobéir à Dieu, pêche dès là nécessairement.

Ainsi c’est une proposition évidente, que tout homme qui fait une chose que sa conscience lui dicte être mauvaise, ou qui ne fait pas celle que sa conscience lui dicte qu’il faudrait faire, fait un péché.

Non seulement un tel homme pêche, mais je dis aussi que toutes choses étant égales d’ailleurs, son péché est le plus grand qu’il puisse commettre; car supposant égalité dans l’acte même, comme dans le mouvement de la main qui pousse l’épée dans le corps d’un homme, et dans l’acte de la volonté qui dirige ce mouvement; supposant aussi de l’égalité dans le sujet passif de l’action, c’est-à-dire, même dignité dans la personne tuée, je dis que le meurtre est un crime d’autant plus grand, qu’il est fait avec une plus grande connaissance que c’est une action criminelle.

C’est pourquoi de deux enfants qui tueraient chacun son père, précisément dans toutes les mêmes circonstances, excepté que l’un ne saurait que confusément si c’était un crime, et que l’autre le saurait très distinctement, et y songerait actuellement, lors qu’il plongerait un poignard au sein de son père, celui-ci commettrait un forfait incomparablement plus atroce et plus punissable que l’autre, par la justice de Dieu.

Voilà encore une proposition que personne ne me contestera.

Mais je passe plus avant, et je dis que non seulement un péché devient le plus grand qu’il puisse être dans son espèce, par la plus grande connaissance que l’on a de sa turpitude, mais aussi que de deux actions dont nous appelons l’une bonne, l’autre mauvaise, la bonne faite contre l’inspiration de la conscience est un plus grand péché, que la mauvaise faite selon l’inspiration de la conscience.

Je m’explique par une comparaison.

Nous appelons une bonne action, donner l’aumône à un mendiant, et une mauvaise action, le repousser avec des injures.

Je dis néanmoins qu’un homme qui donnerait l’aumône à un mendiant, dans des circonstances où sa conscience lui suggérerait qu’il ne la faudrait pas donner, et où il acquiescerait aux raisons bonnes ou mauvaises de sa conscience, ferait une plus mauvaise action qu’un homme qui repousserait avec des injures un mendiant, dans des circonstances où sa conscience lui suggérerait, par des motifs qu’il jugerait bons, qu’il faudrait lui faire ce mauvais traitement.

Remarquez bien ce que je pose : je ne me contente pas de dire, que la conscience suggère, ou de ne pas donner l’aumône, ou de dire des injures; j’ajoute qu’elle fait un jugement arrêté auquel nous acquiesçons, c’est-à-dire, que nous tombons d’accord qu’elle a raison.

Autre chose sont certaines idées que la conscience nous présente, mais que nous rejetons ou comme fausses, ou comme douteuses, et autre chose l’acquiescement ou le consentement de notre esprit à ces idées.

Commettre une action parmi les idées que la conscience nous offre pour ne la pas faire, mais sur quoi elle ne fait pas un jugement arrêté, n’est pas une si méchante action, coeteris paribus, que de la faire nonobstant le jugement arrêté de sa conscience.

Et qu’il soit possible de la faire nonobstant un tel jugement, qui est-ce qui le niera, pour peu qu’il considère ceci? Un homme voit un mendiant, et se souvient que c’est un coquin, un paresseux qui pourrait gagner sa vie, s’il voulait travailler, un glouton qui fait un méchant usage des aumônes, et tout aussitôt sa raison lui dicte qu’il ne faut pas l’assister; que ce serait fomenter ses mauvaises habitudes; qu’il faut garder cette aumône pour quelque autre.

En un mot cette raison, ou si on aime mieux l’appeler conscience, prononce ce jugement, c’est mal fait de donner l’aumône à ce mendiant.

Rien n’empêche que cet homme ne se moque de ce jugement, et ne donne l’aumône à ce faquin, soit parce qu’il se souciera peu de se régler sur ce que sa conscience approuve, soit parce qu’un caprice, ou une posture du mendiant, quelqu’un qui passera, ou telles autres circonstances, le frapperont dans ce moment.

Si tous les jours des gens qui ont mille bonnes qualités morales et chrétiennes, se portent à la fornication, quoi que par un jugement arrêté la conscience leur montre que c’est un crime, doutera-t-on qu’un homme ne puisse donner l’aumône, nonobstant le jugement arrêté de sa conscience, qu’il ne faut pas la donner en telle occasion? Comparons un peu l’action de ce donneur d’aumône, avec celle de l’homme qui chasse le mendiant, parce que sa conscience lui dicte que c’est un coquin, un fainéant et un vaurien, qui se corrigera mieux de ses défauts si on le maltraite, que si on lui donne quelque assistance; et je dis quand même on supposerait erreur dans le fait de l’un et de l’autre, l’action de celui-là est plus mauvaise que celle de celui-ci, et je le prouve en cette manière : l’action du premier, en supposant l’erreur de fait, enferme ces quatre choses; 1° un homme qui demande l’aumône par une nécessité et qui craint Dieu; 2° un jugement de l’esprit par lequel on prononce que ce mendiant est un coquin, et un fripon, ou parce qu’on le juge ainsi à sa physionomie, ou parce qu’on le prend pour un autre, que l’on sait avoir ces méchantes qualités; 3° un acte de conscience résolu et arrêté, par lequel elle prononce que c’est offenser Dieu que de prodiguer une aumône à un faquin, qui en abusera pour se confirmer dans ses vices, et qui pourrait s’en guérir si on le faisait châtier; 4° le don de l’aumône à ce mendiant.

Voyons à cette heure l’action de l’autre.

Nous y trouvons quatre choses en supposant l’erreur de fait; les trois premières que nous venons de marquer dans l’action du précédent, et en quatrième lieu les injures avec lesquelles il a repoussé ce personnage.

Pour prouver que l’action du premier est plus mauvaise que celle du second, il suffit de montrer deux choses; la première, qu’il y a quelque bonté morale dans l’action du second, et qu’il n’y en a pas un seul brin dans l’action du premier.

La seconde que le mal qui est dans celle-là est plus petit que celui qui est dans celle-ci.

Pour ce qui regarde la première de ces deux choses, je prie ceux qui en voudraient disputer avec moi, de me montrer où est la bonté morale de celui qui dans les circonstances posées donne l’aumône à ce mendiant.

Elle ne peut être ni dans le jugement de son esprit, ni dans celui de sa conscience qui sont tous deux faux : il faut donc, s’il y en a, qu’elle soit dans le don de cette aumône; mais il est très faux qu’il y en ait la plus petite quantité, puis que tous ceux qui se connaissent en morale reconnaissent unanimement que donner l’aumône n’est pas une bonne action, si c’est simplement transporter un sou d’une poche dans la main d’un homme, comme il paraît manifestement en ce qu’une machine qui débandant son ressort, ferait sauter une pistole dans le chapeau d’un mendiant, ne ferait point une action où il y eût la moindre ombre de bonté morale.

Il faut de toute nécessité, pour que l’aumône soit une bonne oeuvre, que nous la fassions parce que la raison et la conscience nous montrent que nous la devons faire; or c’est ce qui ne se rencontre pas dans l’exemple dont il s’agit : il n’y a donc point de bonté morale dans cet acte, ni peu, ni prou.

On ne peut pas dire la même chose du second acte, puis qu’il est de la dernière notoriété que tout hommage rendu à la conscience, toute soumission à ses jugements et à ses arrêts, marque qu’on respecte la loi éternelle, et la divinité dont on reconnaît la voix dans le tribunal de son coeur.

En un mot tout homme qui fait une chose parce qu’il la croit agréable à Dieu, témoigne en général à tout le moins qu’il souhaite de plaire à Dieu, et de lui rendre son obéissance.

Or il est certain que ce souhait ne peut être destitué de toute bonté morale.

À l’égard du deuxième point, je dis que le mal de celui qui donne l’aumône, dans les circonstances ci-dessus posées, consiste en ce qu’il foule aux pieds le jugement fixe et arrêté de sa conscience, et que le mal de l’autre action consiste en ce qu’on rabroue rudement un pauvre.

Je soutiens que ceci, dans les circonstances en question, est un moindre péché que cela.

Car peut-on faire le contraire de ce que dicte la conscience, sans avoir dessein de faire une chose que l’on sait être déplaisante à Dieu? N’est-ce donc pas un mépris de Dieu, une rébellion connue, choisie et approuvée contre son adorable majesté? Et vouloir le péché reconnu pour tel, vouloir la désobéissance à Dieu clairement connue, n’est-ce pas la corruption, la malice, et le désordre le plus criant? Il n’en va pas ainsi d’un homme qui dit des injures à un autre, qu’il prend pour un méchant garnement qui a besoin d’être réprimandé pour son bien.

Le mal qu’il fait ne procède pas d’un désir et d’une résolution arrêtée de faire du mal, de désobéir à Dieu, de choquer les idées de la droiture, de fouler aux pieds l’ordre immuable; il ne procède que d’ignorance, que de mauvais choix de moyens et de manières d’obéir à Dieu.

Il a crû faussement que ce gueux était indigne d’assistance, et que pour tâcher de le corriger, il fallait lui faire honte, et insulte.

Sa conscience lui a dicté cela, et il s’y est accommodé.

Le mal qu’il y a dans cette méprise qui n’empêche pas que cet homme n’ait gardé dans ce moment même le désir de suivre la loi de Dieu, est-il comparable à un désordre qui chasse actuellement du coeur le désir de plaire à Dieu, pour y introduire l’exécution formelle d’une désobéissance connue? J’avoue que non seulement il est défendu de dire des injures à son prochain, et que maltraiter les pauvres est un grand crime, mais aussi que nous supposons dans le fond, que le mendiant qui est ici injurié et insulté est un homme craignant Dieu; j’avoue cela; mais je soutiens néanmoins que cet homme craignant Dieu n’ayant pas été insulté comme tel, puis qu’on l’a pris pour un scélérat, il ne faut réduire le péché de l’insultant qu’à la précipitation de croire sur de fausses apparences, que ce pauvre était un très mauvais homme.

Or chacun m’avouera que n’avoir pas eu la patience de bien examiner les choses, n’est pas un aussi grand mal que vouloir formellement et actuellement commettre ce que l’on prend pour un péché.

On se plaindra que je ne conte pour rien les injures dites à ce bon homme de mendiant.

Je réponds que ces injures considérées simplement comme des sons articulez, ne peuvent pas rendre un homme pécheur; autrement il faudrait dire que ces roseaux de la fable, dont le choc et le murmure découvrit la honte du pauvre Midas, auraient fait un crime, si ce qu’on dit d’eux était vrai; il faudrait dire que des orgues pécheraient actuellement, si par quelque mouvement de l’air ou de l’eau, elles formaient des voix injurieuses à la réputation d’un homme, ce qui serait la dernière absurdité.

Les injures même qu’un homme prononce pendant le délire, ou en une langue qu’il n’entend pas, n’offensent point : elles n’offensent qu’à proportion qu’on sait que celui qui les prononce a intention offenser; et si on sait qu’il prend un homme pour un autre, c’est celui qu’il a eu dans l’intention qui passe raisonnablement pour l’offensé, et non celui à qui il s’adresse par erreur.

Qu’on examine bien le cas que je pose, on trouvera que tout le mal se réduit à s’être trop facilement laissé aller aux fausses raisons de croire, que le mendiant était autre qu’il n’était effectivement.

Pour le bien qu’il y a dans l’action de celui qui donne l’aumône, action qui après tout soulage les maux d’un pauvre serviteur de Dieu, au lieu que les injures qui lui sont dites le laissent dans la souffrance, je ne crois pas qu’il faille le mettre en ligne de conte, d’autant que tout cela n’est qu’un bien ou qu’un mal physique, qui ne donne aucune moralité aux actes qu’en tant qu’on l’a eu dans l’intention.

Par exemple, refuser l’aumône dans des circonstances où l’on sait qu’elle apportera de grandes bénédictions, par la combinaison de mille rencontres, et qu’en la refusant on attirera sur ceux à qui on la refuse une longue chaîne de calamités, est un plus grand crime que de la refuser dans des circonstances, où l’on ne sait rien de tous ces événements à venir.

Mais il est bien certain que les suites bonnes ou mauvaises qu’ont nos actions ne servent de rien devant Dieu pour nous excuser, justifier, ou condamner, lors que nous n’avons pas agi dans la vue de procurer ces suites.

Il paraît donc que toutes choses combattent, pour réduire au simple défaut d’examen et d’attention la faute de celui qui injurie le mendiant, et par conséquent que son refus d’aumône et ses injures en ces circonstances-là, sont une action moins mauvaise, que le don de l’aumône de l’autre homme.

Ce qu’il fallait prouver.

J’ajoute que si lors qu’il y a erreur dans la conscience, tant de celui qui se gouverne selon son dictamen, que de celui qui prend tout le contrepied, l’action de ce dernier devient pire que celle de l’autre, quoi qu’autrement elle aurait été bonne, et celle de l’autre mauvaise : à plus forte raison cela doit-il arriver, lors qu’il n’y a point d’erreur dans la conscience de celui qui ne suit point ses lumières.

Il ne faut, pour comprendre cela, que demeurer dans l’exemple de nos deux hommes, et supposer seulement ici que le mendiant qui s’adresse au premier d’entre eux, est un ivrogne, un goulu, un fainéant, un scélérat, et que celui qui s’adresse au second est un très homme de bien.

Laissons d’ailleurs la supposition toute telle que nous l’avons faite.

Qu’arrivera-t-il? C’est que le jugement de l’esprit et celui de la conscience du premier de ces deux hommes, seront justes et raisonnables, et alors nos adversaires mêmes jugeront que le don de son aumône à un mendiant très indigne de secours, et reconnu véritablement pour tel, sera plus blâmable qu’il ne l’était, lors qu’au moins il était utile à un honnête homme.

Mais à quoi aboutiront tous ces grands discours, et tous ces ambages de raisonnements? À ceci, que la conscience erronée doit procurer à l’erreur les mêmes prérogatives, secours, et caresses, que la conscience orthodoxe procure à la vérité.

Cela paraît amené de loin; mais voici comment je fais voir la dépendance ou la liaison de ces doctrines : mes principes avouez de tout le monde, ou qui viennent d’être prouvez, sont; 1° que la volonté de désobéir à Dieu est un péché; 2° que la volonté de désobéir au jugement arrêté et déterminé de sa conscience, est la même chose que vouloir transgresser la loi de Dieu; 3° par conséquent que tout ce qui est fait contre le dictamen de la conscience, est un péché; 4° que la plus grande turpitude du péché, toutes choses étant égales d’ailleurs, vient de la plus grande connaissance que l’on a qu’on fait un péché; 5° qu’une action qui serait incontestablement très bonne (donner l’aumône par exemple) si elle se faisait par la direction de la conscience, devient plus mauvaise quand elle se fait contre cette direction, que ne l’est un acte qui serait incontestablement très criminel (injurier un mendiant par exemple) s’il ne se faisait pas selon cette direction; 6° que se conformer à une conscience qui se trompe dans le fond, pour faire une chose que nous appelons mauvaise, rend l’action beaucoup moins mauvaise que ne l’est une action faite contre la direction d’une conscience conforme à la vérité, laquelle action est de celles que nous appelons très bonnes.

Je conclus légitimement de tous ces principes, que la première et la plus indispensable de toutes nos obligations, est celle de ne point agir contre l’inspiration de la conscience, et que toute action qui est faite contre les lumières de la conscience est essentiellement mauvaise; de sorte que comme la loi d’aimer Dieu ne souffre jamais de dispense, à cause que la haine de Dieu est un acte mauvais essentiellement; ainsi la loi de ne pas choquer les lumières de sa conscience est telle, que Dieu ne peut jamais nous en dispenser, vu que ce serait réellement nous permettre de le mépriser, ou de le haïr, acte criminel intrinsèque et par sa nature.

Donc il y a une loi éternelle et immuable qui oblige l’homme, à peine du plus grand péché mortel qu’il puisse commettre, de ne rien faire au mépris et malgré le dictamen de sa conscience.

D’où il s’ensuit visiblement et démonstrativement, que si la loi éternelle, ou une loi positive de Dieu, voulaient qu’un homme qui connaît la vérité employât le fer et le feu pour l’établir dans le monde, il faudrait que tous les hommes employassent le fer et le feu, pour l’établissement de leur religion.

J’entends tous les hommes à qui cette loi de Dieu serait révélée.

Car dès le moment que cette loi de Dieu serait révélée, je veux que l’on emploie le fer et le feu pour l’établissement de la vérité, la conscience dicterait à un chacun, qu’il faut employer le fer et le feu pour l’établissement de la religion qu’il professe; car il ne connaît point d’autre vérité que celle-là, ni d’autre voie d’exécuter l’ordre de Dieu que celle d’agir pour sa religion, et il croirait agir pour le mensonge, et par conséquent tomber dans la transgression de la loi divine, s’il travaillait pour quelque autre religion que pour la sienne.

Il est donc certain que sa conscience appliquerait à sa religion ce que Dieu ordonnerait de faire pour l’établissement de la vérité.

Or est-il, comme je l’ai prouvé ci-dessus, que le plus grand de tous les crimes est de ne point suivre les lumières de sa conscience, et que l’ordre immuable et la loi éternelle veulent, sans aucune dispense possible, que nous évitions sur toutes choses le plus grand de tous les maux, et les actes essentiellement mauvais.

Donc par la première, la plus inviolable, et la plus indispensable de toutes nos obligations, il faudrait que chacun des hommes à qui Dieu révélerait ladite loi, employât le fer et le feu pour l’établissement de sa religion, aussi bien le socinien pour la sienne, que le calviniste, le papiste, le nestorien, et l’eutychéen pour la leur.

Car si après une telle loi générale de Dieu, le socinien se tenait les bras croisez, et n’employait pas pour l’établissement de sa religion les moyens que Dieu lui ordonne d’employer pour la vérité, il agirait contre sa conscience : or ce serait le plus grand de tous les crimes, caeteris paribus, et on est indispensablement obligé d’éviter le plus grand de tous les crimes, plus que tout autre chose; donc il serait indispensablement obligé d’employer le fer et le feu pour la propagation de ses dogmes; il y serait, dis-je, obligé en vertu de la loi éternelle, qui commande à toute créature raisonnable de fuir le péché, et sur tout les plus grands péchez.

Pour mieux faire sentir à nos adversaires la solidité de ma doctrine, je leur demande ce qu’ils voudraient que fît un socinien, après la révélation claire et nette à son égard, aussi bien qu’à l’égard des orthodoxes, de cette loi de Dieu, je veux que l’on emploie le fer et le feu pour l’établissement de la vérité.

Voudraient qu’étant persuadé qu’il n’y a point d’autres dogmes véritables, en fait de religion, que ceux qu’il enseigne, il se contentât de les croire lui et sa famille, sans employer toutes les voies que la providence de Dieu lui mettrait en main, pour ruiner les religions qu’il croirait que Dieu lui commanderait de détruire? Mais en ce cas-là il tomberait visiblement dans le mépris de la loi de Dieu, et dans le violemment de son obligation prochaine et immédiate; ce qui serait un plus grand désordre que s’il faisait pour le socinianisme ce qu’il croirait que Dieu lui ordonnerait; car en le faisant, Dieu trouverait dans son âme un respect pour ses lois, et un désir de lui obéir; et il trouverait tout le contraire, si cet homme ne faisait rien contre les autres religions.

Ce serait donc conseiller à un socinien de choisir l’état où il serait le plus criminel aux yeux de Dieu.

Or ce conseil est la plus infâme et la plus abominable pensée qui puisse tomber dans l’esprit de l’homme.

Il est donc vrai que comme un socinien demeurant tel n’aurait que ces trois partis à prendre, ou d’établir par le fer et par le feu ses hérésies, ou de ne se pas soucier de les établir, ou de favoriser même leur ruine, il faudrait qu’il prît nécessairement le premier, afin d’éviter les deux autres comme beaucoup plus criminels.

En effet comment pourrait-il s’excuser aux yeux de Dieu, si après l’ordre que nous supposons, il demeurait dans une molle indifférence, ne se souciant point si sa religion se répandait, ou si elle ne le faisait pas? Est-ce là ce que je t’ai commandé, lui pourrait dire Dieu? Ne méprises-tu point ma divinité visiblement, et ne tombes-tu pas dans l’indifférence criminelle de conter pour la même chose d’être en ma disgrâce, ou dans mes bonnes grâces, puis que tu ne daignes faire un pas pour obéir à ce que la conscience te dicte que je demande de toi? Des reproches beaucoup plus forts seraient encore plus justes, au cas qu’il favorisât ouvertement la ruine de la religion; et ces reproches-là ne lui pourraient pas être faits au cas qu’il fît la guerre aux autres sectes.

Dieu ne pourrait lui reprocher sinon d’avoir mal choisi l’objet, pour lequel il lui avait donné ordre de travailler; la justice de ces reproches n’empêcherait pas que Dieu ne vît dans son âme un désir sincère (je suppose un socinien de bonne foi) de lui obéir, un respect pour l’ordre, un hommage rendu à sa majesté divine.

C’est donc une chose aussi incontestable que le premier de ces trois états est le moins mauvais de tous, qu’il est hors de doute qu’un maître qui aurait donné ordre à ses valets d’exterminer les loups de sa terre, trouverait moins coupables ceux qui au lieu des loups auraient exterminé les renards, soit qu’ils eussent pris un mot pour un autre, soit qu’ayant oublié l’ordre ils eussent crû par réminiscence que c’était des renards qu’on avait parlé.

Quoi qu’il en soit, le maître les trouverait moins coupables que ceux qui auraient laissé les loups en pleine liberté, ou même qui leur auraient procuré de nouveaux moyens de multiplier.

Je dis bien plus; un maître raisonnable qui saurait certainement que ceux de ses valets qui auraient favorisé les loups, avaient été pleinement persuadez qu’il leur avait donné ordre de les tuer, se tiendraient plus offensé de leur désobéissance, que de celle de ses valets qui sans dessein, sans malice, par un oubli, ou une équivoque involontaire, auraient crû qu’il leur avait commandé d’exterminer les lapins et les lièvres, et qui auraient déchargé sur ces pauvres animaux toute la fureur qu’on leur avait commandée contre les loups.

Quelque déréglé que puisse être l’esprit des convertisseurs français, je ne saurais m’empêcher de croire qu’il n’y en ait qui ont encore assez de raison, pour m’accorder ce que je vais dire : c’est que si une fois on suppose que Dieu a révélé à tous les chrétiens, clairement et distinctement, la loi d’exterminer par le fer et par le feu toutes les fausses religions, un socinien qui laisse en repos les autres sectes du christianisme, qui ne s’empresse pas d’établir sa religion, ou même qui favorise ceux qui la supplantent, et ceux qui établissent de toutes leurs forces une autre secte, ne peut être excusé de sa conduite que par les moyens suivants; ou parce qu’il croit que la loi susdite ne doit pas être entendue à la lettre, mais qu’elle a des sens mystiques que tout le monde n’est pas obligé d’entendre, ou parce qu’il croit que l’exécution de cette loi ne le regarde point, ou parce qu’il n’est pas trop sur si le socianisme est une doctrine de vérité, ou enfin parce que croyant que toutes sortes de religions sont bonnes, peu lui importe laquelle triomphe des autres, quant à lui il les laisse faire, résolu d’être la proie du vainqueur, ou même il en favorise une autre différente de la socinienne, afin de les ranger de meilleure grâce quand elle aura gagné le dessus.

Voilà, ce me semble, tous les moyens qui pourraient disculper un socinien froid pour la propagation de sa religion, après que Dieu aurait révélé la loi susdite; et par conséquent il serait tout à fait inexcusable et très criminel, s’il gardait cette froideur, ou même s’il nuisait à sa secte, pendant qu’il serait persuadé, 1° que Dieu commande de travailler pour la vérité par le fer et par le feu; 2° que le socinianisme est la vérité.

Le supposant dans cette double persuasion, il est inexcusablement criminel, s’il ne persécute pas les autres sectes; il l’est encore davantage s’il les favorise : il ne peut ni cesser d’agir pour sa secte, ni agir pour les autres sectes, sans tomber dans le crime contre la conscience, le plus noir de tous les péchez; il est donc indispensablement obligé, par la loi éternelle de l’ordre, d’éviter ces plus grands crimes, en persécutant les autres chrétiens, selon le dictamen de la conscience.

Or s’il est une fois vrai que le droit que Dieu donnerait à la vérité de persécuter, d’exterminer par le fer et par le feu les hérésies, serait commun par une nécessité inévitable, fondée sur l’état où sont les choses, à toutes les religions qui apprendraient cette loi de Dieu, il est clair que les autres droits de la vérité ne sauraient manquer d’être communs à toutes les sectes vraies et fausses.

Ainsi dès qu’on aura prouvé que Dieu veut que la vraie religion brûle d’une charité ardente pour la conversion des fausses, qu’elle emploie ses soins, ses livres, ses prédications, ses peines, ses caresses, ses bons exemples, ses présents etc.

À la réunion des errants, tout aussitôt on aura prouvé que les fausses Églises sont obligées de se servir des mêmes voies de conversion; car toute Église se croyant la véritable, il est impossible qu’elle apprenne que Dieu veut que la véritable Église pratique certaines choses, qu’elle ne se croie obligée en conscience de les pratiquer.

Si elle s’y croit obligée en conscience, elle ferait incomparablement plus mal de s’en abstenir, ou de faire le contraire, que de les pratiquer; et l’ordre immuable veut que l’on évite ce qu’on sait être certainement un grand péché, pour faire ce que l’on croit être une bonne action, et qui au pis aller ne saurait être qu’un moindre péché : donc chaque Église est indispensablement obligée, et a un droit inaliénable de pratiquer tout ce qu’elle sait que Dieu ordonne à la véritable Église.

Ce n’est donc point malicieusement, comme on nous le dit dans l’objection que j’examine dans ce chapitre, que nous rendons odieux le sens littéral de la parabole, en supposant qu’il autoriserait les persécutions que les fausses religions feraient à la véritable; cela, dis-je, n’est point une supposition fausse, ni artificieuse; c’est la pure vérité, comme je viens de le faire voir.

Je dirai encore cette remarque.

Si une religion persécutée dans un lieu, où elle serait plus faible, demandait aux persécuteurs pourquoi ils usent de violence, et qu’ils répondissent, parce que Dieu ordonne à la véritable religion d’exterminer  les hérésies; si, dis-je, en répondant cela, ils le persuadaient aux persécutez, qu’arriverait-il? C’est que la même Église persécutée se trouvant plus puissante en un autre lieu, dirait fort bien à la communion qui aurait persécuté dans les pays où elle domine, vous m’avez appris une chose que je ne savais pas; je vous en suis obligée; vous m’avez montré dans l’écriture que Dieu veut que les fidèles tourmentent les fausses sociétés; je m’en vais donc vous persécuter, puis que je suis la vraie Église, que vous êtes des idolâtres, des faux chrétiens, etc.

Il est clair que plus les persécuteurs se serviront de fortes preuves, pour montrer que Dieu ordonne la contrainte, plus ils fourniront de fortes armes à leurs adversaires, pour s’en faire persécuter dans un autre lieu.

Chacun s’appliquera les preuves, l’ordre de Dieu, les droits de la vérité, et s’autorisera de tout ce que la religion véritable dira pour elle.

D’où je conclus tout de nouveau, qu’il est impossible que Dieu permette à la vérité de faire pour s’établir, aucune action qui ne soit juste, et du droit commun à tous les hommes; car dans la combinaison où les choses sont réduites, ce serait une nécessité inévitable que tout ce qui serait permis à la vérité contre l’erreur, devînt permis à l’erreur contre la vérité; et ainsi par le même arrêt qui dispenserait la véritable religion de la règle générale, le crime deviendrait nécessaire, et tout serait confondu.

Le seul trou qui reste à nos adversaires pour s’échapper, c’est de dire, qu’il est bien vrai que par un abus et une audace criminelle, les fausses Églises peuvent s’appliquer ce qui ne convient qu’à la véritable; mais qu’il restera toujours entre elles cette différence, que la véritable contraindra avec raison et autorité légitime, mais que les autres le feront sans droit et fort criminellement.

C’est sur quoi nous aurons à parler dans le chapitre X.

Mais avant que de finir celui-ci, je répondrai à un lieu-commun fort ordinaire.

Vous n’avez pas fait, me dira-t-on, une suffisante énumération des parties, quand vous avez dit que les sociniens n’avaient que trois partis à prendre.

Il y en a un quatrième le seul bon, qui est de se convertir à la vérité, et alors ils suivront impunément les instincts de leur conscience.

J’avoue que c’est le meilleur parti : mais comme on ne peut le prendre que sous condition, je soutiens que pendant que la condition ne vient pas, il faut choisir nécessairement entre les trois autres.

La condition dont je parle n’a pas besoin d’être expliquée.

Tout le monde entend que c’est un pourvu qu’on connaisse que la vérité est la vérité.

Tout hérétique admet la vérité pourvu qu’il la connaisse, et dès aussitôt qu’il la connaît, mais non autrement, ni plutôt; car pendant qu’elle paraît toute couverte des laideurs hideuses du mensonge, il ne doit point l’admettre; il doit la fuir et la détester.

La première chose donc qu’on doit dire à un hérétique, c’est de chercher la vérité, et de ne s’opiniâtrer pas à croire qu’il l’a déjà trouvée.

Mais s’il répond qu’il l’a cherchée autant qu’il lui a été possible, et que toutes ses recherches n’ont abouti qu’à lui faire voir que la vérité est de son côté, et que quand il veillerait nuit et jour, il ne trouverait autre chose que ce qui s’est fixement enraciné dans son esprit comme la vérité révélée, alors il serait ridicule de lui dire qu’il se gardât bien de suivre les lumières de sa conscience, et qu’il faut qu’il se convertisse.

Il faut donner un certain temps à s’instruire, et même être toujours prêt à renoncer à ce qu’on a crû de plus vrai, si on nous le montre faux; mais après tout dans la religion on ne peut pas faire toute sa vie le sceptique, et le pyrrhonien; il faut se fixer à quelque chose, et agir selon ce à quoi on se détermine : et soit que l’on se fixe au vrai, soit au faux, il est également certain qu’il faut faire des actes de vertu, et d’amour de Dieu, et s’éloigner de ce crime capital d’agir contre sa conscience.

D’où paraît qu’il ne reste à un socinien, qui a fait humainement tout ce qu’il a pu pour choisir la vérité, que l’un des trois partis, que j’ai proposez.

Le renvoyer éternellement au quatrième c’est vouloir que toute sa vie se passe dans une pure spéculation, sans qu’il consulte jamais sa conscience pour agir selon ses lumières.

Or ce serait la plus grande de toutes les absurdités.

Chapitre suivant.