ÉTUDES SUR VOLTAIRE ET SON TEMPS
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.PIERRE BAYLE
COMMENTAIRE PHILOSOPHIQUE SUR CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST:
CONTRAINS-LES D’ENTRER,
OU TRAITÉ DE LA TOLÉRANCE UNIVERSELLE

Table de Bayle

.DEUXIÈME PARTIE

Chap. VI. Sixième objection: L’opinion de la tolérance ne peut que jeter État dans toutes sortes de confusions, et produire une bigarrure horrible de sectes qui défigurent le christianisme. — Réponse à cette pensée; en quel sens les princes doivent être les nourriciers de l’Église.

On ne peut nier que la condition de l’homme ne soit environnée, entre mille autres infirmités, de celle-ci, qu’il ne connoît guères la vérité qu’imparfaitement; car s’il peut prouver une chose par des raisons à priori, claires et démonstratives, tout aussitôt comme par une espèce de rabat-joie, il se voit accablé par les conséquences absurdes, ou du moins très difficiles, qu’on prétend qui naissent de ce qu’il a crû démontrer : et s’il a le bonheur de n’être pas accablé par les réductions ad absurdum, je veux dire, par les absurdités qui émanent de son sentiment, il a la mortification d’ailleurs de n’avoir que des idées confuses, et des preuves foibles de ce qu’il soutient.

Ceux qui soutiennent ou la divisibilité de la matière à l’infini, ou les atomes d’Épicure, en sauraient que dire.

J’ai assez de bonne foi pour avouer que si mon sentiment a quelque foible, c’est du côté des conséquences.

Les preuves directes qui l’appuient sont merveilleuses; les suites du sentiment opposé sont monstrueuses; voilà qui va bien jusques-là : mais quand on se jette sur les suites de mon hypothèse, la chose ne va pas si bien; on dirait que pour humilier notre esprit, Dieu ne veut pas qu’il trouve aisément où asseoir la plante du pied, et qu’il ne rencontre que des pièges, de quelque côté qu’il se tourne.

J’ai néanmoins l’avantage que toutes les conséquences dont on me fait peur, se peuvent résoudre.

On va le voir.

Il n’y a pas, dit-on, de plus dangereuse peste dans un État que la multiplicité de religions, parce que cela met en dissension les voisins avec les voisins, les pères avec les enfants, les maris avec les femmes, le prince avec ses sujets.

Je réponds que bien loin que cela fasse contre moi, c’est une très forte preuve pour la tolérance; car si la multiplicité de religions nuit à un État, c’est uniquement parce que l’une ne veut pas tolérer l’autre, mais l’engloutir par la voie des persécutions. Hinc prima mali labes, c’est là l’origine du mal.

Si chacun avait la tolérance que je soutiens, il y aurait la même concorde dans un État divisé en dix religions, que dans une ville où les diverses espèces d’artisans s’entre-supportent mutuellement.

Tout ce qu’il pourrait y avoir, ce serait une honnête émulation à qui plus se signalerait en piété, en bonnes moeurs, en science; chacune se piquerait de prouver qu’elle est la plus amie de Dieu, en témoignant un plus fort attachement à la pratique des bonnes oeuvres; elles se piqueraient même de plus d’affection pour la patrie, si le souverain les protégeait toutes, et les tenoit en équilibre par son équité : or il est manifeste qu’une si belle émulation serait cause d’une infinité de biens, et par conséquent la tolérance est la chose du monde la plus propre à ramener le siècle d’or, et à faire un concert et une harmonie de plusieurs voix et instruments de différents tons et notes, aussi agréable pour le moins que l’uniformité d’une seule voix.

Qu’est-ce donc qui empêche ce beau concert formé de voix et de tons si différents l’un de l’autre? C’est que l’une des deux religions veut exercer une tyrannie cruelle sur les esprits, et forcer les autres à lui sacrifier leur conscience; c’est que les rois fomentent cette injuste partialité, et livrent le bras séculier aux désirs furieux et tumultueux d’une populace de moines et de clercs : en un mot tout le désordre vient non pas de la tolérance, mais de la non tolérance.

C’est ce que je réponds au lieu commun qui a été si rebattu par les ignorants, que le changement de religion entraîne avec lui le changement de gouvernement, et qu’ainsi il faut soigneusement empêcher que l’on n’innove.

Je ne rechercherai pas si cela est arrivé aussi souvent qu’ils le disent; je me contente sans trop m’informer du fait de dire, en le supposant tel qu’ils nous le donnent, qu’il vient uniquement de la non tolérance; car si la nouvelle secte était imbue des principes que je soutiens, elle ne ferait point de violence à ceux qui voudraient retenir la vieille doctrine; elle se contenterait de leur proposer ses raisons, et de les en instruire charitablement.

Si la vieille religion pareillement était imbue des mêmes maximes, elle ne violenterait pas la nouvelle, se contentant de la combattre par des raisons douces et charitables.

Ainsi le souverain maintiendrait toujours son autorité saine et sauve; chaque particulier cultiverait en paix son champ et sa vigne, prierait Dieu à sa manière, et laisserait les autres le prier et le servir à la leur; de sorte que l’on verroit l’accomplissement de cette prédiction du prophète, dans la concorde de tant de sentiments diamétralement opposez: Le loup habitera avec l’agneau, et le léopard gîtera avec le chevreau, le veau et le lionceau et autre bétail qu’on engraisse seront ensemble, et un petit enfant les conduira, etc.

Il est clair à tout homme qui y songe, que tous les désordres qui accompagnent les innovations de religion, viennent de ce qu’on s’oppose aux novateurs avec le fer et le feu, et qu’on leur refuse la liberté de conscience, ou bien de ce que la nouvelle secte remplie d’un zèle inconsidéré, veut détruire par la force la religion qu’elle trouve déjà établie.

C’est donc la tolérance qui épargnerait au monde tout ce mal; c’est l’esprit persécutant qui le lui apporte.

On allègue aussi je ne sais combien d’exemples de factieux, qui pour bouleverser État, on fait accroire qu’ils voulaient repurger le culte divin, et ayant attiré le peuple dans leur parti, se sont mis en campagne les armes à la main, et ont causé mille désordres; mais cela ne prouve autre chose, si ce n’est que la malice de l’homme abuse de tout.

Cela ne prouve nullement que ce soit le devoir du prince d’étouffer par la force du bras séculier, toute nouveauté de religion qui s’élève dans ses états; car en ce cas-là les empereurs païens auraient eu le plus grand droit d’étouffer le christianisme naissant; et toutes leurs persécutions seraient des actes de justice très nécessaires; ce qui étant de la dernière impiété, il s’ensuit qu’il faut faire des exceptions.

L’expérience nous apprend qu’il y a eu des nouveautés en matière de religion, qui ont été bonnes et saintes; nous savons qu’il s’en peut faire de celles-là tous les jours, dans les pays infidèles, par l’introduction du christianisme; nous savons aussi qu’il y a des nouveautés qui ne servent que de prétexte à des séditieux.

Qu’y a-t-il donc à faire, lors qu’un souverain apprend qu’il s’élève dans son pays quelque nouveau docteur? Faut-il le faire prendre d’abord lui et tous ceux qui le suivent? Nullement; il faut attendre que l’on ait vu si c’est un factieux qui veuille s’agrandir par la voie des guerres civiles; en ce cas il ne mérite nulle tolérance; il faut l’exterminer, quand même il serait persuadé qui ce qu’il enseigne est divin : ce n’est pas pour de telles gens que je demande quartier, puis qu’ils ont de si damnables desseins, et que la religion qu’ils prêchent, s’ils en ont une, est persécutante, et donne par conséquent dans le malheureux sens littéral que je réfute.

Mais si ce nouveau docteur n’a nullement en vue d’exciter des séditions, s’il n’a pour but que d’insinuer ses opinions qu’il croit saines et véritables, et de les établir par la voie de l’instruction et de la raison, alors il faut le suivre, si on trouve qu’il ait la vérité de son côté; et s’il ne nous persuade pas, il faut permettre à ceux qu’il persuade de servir Dieu selon ce nouveau docteur.

C’est ainsi qu’en usa Ethelrede, l’un de nos rois, à l’égard des moines que le pape Grégoire Le Grand envoya dans ce pays pour y prêcher l’Évangile.

Il est vrai qu’en se servant des mêmes armes que le nouveau docteur, savoir des raisons, il ne faut rien oublier pour le ramener dans le chemin battu, et pour y retenir les autres, quand on croit que c’est le meilleur.

C’est par-là que je réponds à une raison spécieuse dont se servent nos adversaires; ils disent qu’entre les bénédictions que Dieu promet à son Église, celle de lui donner des princes qui seront ses nourriciers, est des principales.

J’en conviens; rien n’est plus avantageux à l’Église que les princes qui la protègent, et qui l’entretiennent; qui donnent ordre qu’elle soit servie par des pasteurs sages et éclairez, et qui établissent pour cela des collèges et des académies bien rentées; qui n’épargnent pas les frais nécessaires à ses besoins; qui ont soin de châtier les scandales et les mauvaises moeurs des ecclésiastiques, afin que les autres se contiennent dans l’intégrité que demande leur profession; qui par leur bonne vie, et par leurs lois excitent tout le monde à pratiquer la vertu, et enfin qui soient toujours prêts à punir sévèrement tous ceux qui oseraient entreprendre opprimer la liberté de l’Église; car j’approuve extrêmement, et c’est le devoir indispensable des princes, que s’il s’élève des sectes qui veuillent insulter les ministres de la religion dominante, et employer la moindre force contre ceux qui veulent persévérer dans leur ancienne profession, alors on punisse ces sectaires par toutes voies dues et raisonnables, voire jusques au dernier supplice, si le cas y échet, puisqu’en ce cas-là ce seraient de francs persécuteurs, qui useraient des voies de fait, et qui renverseraient les lois politiques.

Voilà en quel sens les princes doivent être les nourriciers de l’Église; et comme ce serait un grand fléau pour elle si les princes laissoient ses pasteurs exposez à l’insulte des laïques; s’ils les abandonnaient à leurs propres cupidités, sans les refréner par de sages règlements; s’ils fermaient leur bourse à toutes ses nécessités : de là vient que Dieu lui promet comme une singulière bénédiction, l’amitié et la protection des souverains de la terre.

Mais, ajoute-t-on, ce n’est pas assez.

Les princes ne portent pas l’épée sans cause; ils l’ont reçue de Dieu pour punir les méchants; et parmi les méchants il n’y en a pas qui le soient plus que les hérétiques; car ils s’en prennent à la majesté de Dieu, ils foulent aux pieds ses vérités, ils empoisonnent l’âme dont la vie est notre tout, et mille fois plus précieuse que celle du corps; ils sont donc pires que les empoisonneurs et que les voleurs des grands chemins, qui ne tuent que le corps, et par conséquent plus punissables.

Bona verba quaeso! À y aller de cette façon, on aura bientôt justifié les persécuteurs des premiers chrétiens (je reviens souvent à cet exemple, parce que comme nous le verrons en un autre lieu, on ne saurait y répondre) on armera bientôt les chinois contre tous les missionnaires; les princes protestants contre leurs sujets papistes, et en général chaque souverain contre les religions différentes de la sienne; car chacun dira pour ses raisons, que Dieu lui ordonne de punir les malfaiteurs, et qu’il n’y en a point de pires que ceux qui combattent la véritable religion; c’est ainsi que chacun nomme la sienne.

Il faut donc qu’il y ait ici un méchant sophisme; développons-le.

Nos adversaires ne distinguent point ici le droit qu’ont reçu les princes de châtier par le glaive les sujets qui usent de violence contre leur prochain, et qui violent la sûreté publique où chacun doit être sous la majesté des lois; ils ne distinguent point, dis-je, ce droit d’avec celui qu’ils attribuent faussement aux mêmes princes sur la conscience.

Mais pour nous, nous ne confondons pas ces choses.

Nous disons qu’il est bien vrai que les souverains ont une puissance autorisée de Dieu pour faire pendre, fouetter, emprisonner, et punir de telles autres peines tous ceux qui maltraitent plus ou moins leur prochain en son corps, ou en ses biens, ou en son honneur; et cela est d’autant plus juste que ceux qui font ces violences avouent non seulement qu’ils les commettent contre les lois de État, mais aussi contre leur conscience, et contre les préceptes de leur religion, et qu’ainsi c’est une malice très volontaire.

Je ne crois pas qu’il y ait d’exemple qu’un voleur de grands chemins, ou domestique, qu’un empoisonneur, qu’un duelliste, qu’un faux-témoin, qu’un assassin, puni de mort par les juges, ait dit qu’il avait suivi les instincts de sa conscience, et les commandements de Dieu, en faisant les crimes pour lesquels on le fait pendre.

Ainsi il pêche sciemment, et par malice, et violente son prochain, en dépit de son Dieu et de son roi.

Voilà deux choses qui ne se rencontrent pas dans les hérétiques que je suppose devoir être tolérez; car 1° ils ne violentent personne : ils disent bien à leur prochain qu’il est dans l’erreur, ils lui en allèguent les meilleures raisons qu’ils peuvent, ils lui font voir une autre créance qu’ils appuient le plus fortement qu’il leur est possible, ils l’exhortent à changer, ils lui représentent qu’il se damnera, s’il ne suit la vérité qu’ils lui présentent; voilà tout ce qu’ils font; après cela ils laissent cet homme dans sa pleine liberté; s’il veut se convertir, ils en sont bien-aises; s’il ne le veut pas, à lui permis, ils le recommandent à Dieu.

Est-ce maltraiter son prochain? Est-ce pécher contre la sûreté publique, à l’ombre de laquelle chacun doit manger paisiblement son pain, sous la majesté des lois, et élever sa famille? En deuxième lieu ces hérétiques (j’appelle ainsi en cet endroit tous ceux que les souverains qualifient de ce nom, les voyant différer de la religion de État) en instruisant leur prochain, en disputant contre lui, en l’exhortant au changement de créance par la crainte de l’enfer, ne croyent pas faire une méchante action; ils croyent au contraire rendre un grand service à Dieu, et c’est le zèle vrai ou faux, mais enfin le zèle de sa gloire et l’instinct de la conscience, qui les pousse; ainsi ils ne pêchent point par malice, ou s’il y en a, ce n’est qu’à l’égard de Dieu, puis que les juges ne la sauraient connoître, et que la présomption est qu’ils n’agissent pas contre leur conscience.

Il est donc vrai que les deux fondements qui autorisent le supplice des voleurs, des homicides, etc. ne se trouvent point dans le supplice des hérétiques.

Mais, dit-on, le poison donné à l’âme fait plus de tort à l’homme que celui qu’on lui fait boire; blasphémer Dieu et ses vérités, et lui vouloir débaucher ses sectateurs, est un plus grand crime que d’injurier un roi, et d’exciter une révolte contre lui.

Donc un hérétique est plus punissable que la voisin, ou que le chevalier de Rohan, qui avait parlé de la personne de son monarque avec le dernier mépris, et qui avait tenté un soulèvement.

Je réponds les deux choses ci-dessus marquées.

La voisin et le chevalier de Rohan savaient qu’ils faisaient mal, le faisaient à dessein de faire du mal, et ne laissoient pas au choix et à la liberté de celui qu’ils empoisonnaient et injuriaient, d’être empoisonné et injurié, ou de ne l’être pas; au lieu qu’un hérétique croit sauver son prochain, et lui parle à dessein de le sauver, et laisse à sa liberté de prendre ce qu’il lui offre, ou de le laisser.

Mais outre ces deux grandes disparités, je dis encore deux choses.

L’une, qu’un prince fait assez bien son devoir, lors qu’il oppose au poison que l’on présente à ses sujets, un bon et salutaire contrepoison, en envoyant par tout des docteurs, et des prédicateurs qui confondent les hérétiques, et qui empêchent ceux qu’on veut débaucher à la vraie religion, de le laisser tromper par de faux raisonnements.

Si les prédicateurs envoyez par le prince ne peuvent pas empêcher que plusieurs sujets ne se laissent persuader aux raisons des autres, le prince n’aura rien à se reprocher; il aura fait tout ce qu’il a dû; ce n’est pas une fonction de sa royauté que de plier l’âme de ses sujets à telle ou à telle opinion; à cet égard les hommes ne dépendent pas les uns des autres, et n’ont ni roi, ni reine, ni maître, ni seigneur sur la terre; il ne faut donc pas blâmer un prince qui n’exerce point sa juridiction sur les choses que Dieu ne lui a point soumises.

L’autre chose que je veux dire est, que nous nous faisons de grands mots pour donner de l’horreur de certaines choses, qui passent bien souvent la portée de nos décisions.

Un tel, disons-nous, prononce des blasphèmes insupportables, et déshonore la majesté de Dieu, de la manière du monde la plus sacrilège.

Qu’est-ce que c’est, après l’avoir examiné mûrement et sans passion? C’est qu’il a sur les manières de parler de Dieu honorablement, d’autres idées que nous.

Nous sommes donc presque dans les termes où serait un de nos courtisans ignorants, qui lirait une lettre écrite au roi par quelque roitelet des Indes, au pays duquel ce serait la mode, pour bien honorer quelqu’un en lui écrivant, de se servir d’un style burlesque; qui lirait, dis-je, une lettre en style burlesque écrite au roi par ce roitelet, et qui ensuite transporté de zèle pour le roi, s’écrierait qu’il fallait aller détrôner ce roitelet, qui avait eu l’effronterie de se moquer du roi dans sa lettre.

Une guerre déclarée à ce roitelet ne serait-elle pas bien fondée? À lui, dis-je, qui n’aurait négligé le style sérieux que de crainte de déplaire au roi, et qui n’aurait pris le burlesque, que pour lui témoigner plus vivement son respect? La seule chose dont on pourrait blâmer ce prince indien, ce serait de ne s’être pas informé des coutumes d’Angleterre, et du goût selon lequel nous jugeons qu’une lettre est respectueuse, ou ne l’est pas; mais si ce pauvre misérable n’avait pu s’en informer, ni s’en instruire, quelque perquisition qu’il en eût faite, ne serait-ce point une extrême brutalité de l’aller chasser du trône, à cause de la prétendue irrévérence de son style burlesque? Voilà néanmoins très naïvement ce que font les persécuteurs, quand ils punissent un hérétique.

Ils trouvent qu’il dit de Dieu certaines choses qu’ils jugent injurieuses; mais quant à lui, il ne les dit que parce qu’elles lui paroissent respectueuses, et que le contraire lui semblerait injurieux à Dieu.

Il n’y a rien à dire contre lui, si ce n’est qu’il doit mieux s’informer des manières de parler de Dieu, qui paroissent honorables dans la cour céleste.

Mais s’il répond qu’il s’en est informé tant qu’il a pu, et que ce n’est qu’après toutes les perquisitions possibles qu’il s’est fixé à telles manières d’honorer Dieu, et qu’eux qui les traitent de blasphèmes, lui paroissent si mal instruits de la vérité, qu’il ne doute point qu’ils n’aient pris l’un pour l’autre, et qu’il s’estimerait blasphémateur s’il parloit comme eux; s’il leur répond, dis-je, cela, ne leur doit-il pas fermer la bouche, à moins qu’ils ne le puissent convaincre d’exposer faux, ce qui n’est possible qu’à Dieu; et s’ils le font mourir, ne sont-ils pas semblables à ceux qui feraient mourir le roitelet indien, dans le cas ci-dessus posé? Cela seul vaut tout le commentaire auquel je travaille, et suffit pour montrer à nu à tout esprit bien raisonnable, la turpitude des persécuteurs.

Ces exemples les abîment, et je ne doute pas qu’ils n’en soient piquez au vif, quand il les liront, parce qu’ils sentiront que leurs chicanes ne les satisferont pas eux-mêmes.

Je suis fâché du chagrin que cela leur causera, mais je ne saurais qu’y faire, ni m’empêcher de leur soutenir encore un coup, que cela démontre que les princes n’ont point reçu de Dieu le glaive, pour punir ces sortes d’irrévérences faites à sa divine majesté.

C’est d’elles qu’on peut dire ce que disait un ancien, Deorum injuriae Diis curae; c’est à Dieu à connaître de ces offenses et à en faire ce qu’il lui plaira, mais pour les hommes ils n’y voient qu’erreur de choix; ils conviennent tous qu’il faut honorer Dieu, et en dire toutes les plus grandes choses qu’on s’imaginera qui lui appartiennent; mais ensuite l’un jette son choix sur ceci, l’autre sur cela, et chacun blâme le choix de l’autre.

Il est clair que c’est à Dieu seul à punir celui qui se trompe, et il ne tombera jamais dans un esprit juste, qu’il punira le mauvais choix involontaire, je veux dire, qui ne dépend pas d’aucun mauvais usage que l’on ait fait malicieusement de son esprit pour mal choisir.

Si Alexandre qui s’était moqué d’abord de la bourgeoisie que ceux de Mégare lui avaient donnée dans leur ville par décret public, l’accepta de fort bon coeur, lors qu’il apprit qu’ils avaient crû en cela lui témoigner le plus grand respect qu’il leur fût possible, puis que jamais ils n’avaient rendu cet honneur qu’à Hercule, n’est-il pas juste de penser que Dieu qui juge sainement de toutes choses, ne prend point garde si le présent qu’on lui fait de telles ou de telles opinions, touchant sa divinité, est grand en lui-même, mais si c’est le plus grand qui nous ait paru, après avoir bien cherché le plus digne de lui être offert? Quant à cette énorme bigarrure de sectes défigurantes la religion qu’on prétend qui naît de la tolérance, je dis qu’elle est un moindre mal et moins honteux au christianisme que les massacres, les gibets, les dragonneries, et toutes les cruelles exécutions, au moyen de quoi l’Église romaine a tâché de conserver l’unité, sans en pouvoir venir à bout.

Tout homme qui rentre en lui-même et qui consulte la raison, sera plus choqué de lire dans l’histoire du christianisme cette longue suite de tueries, et de violences, qu’il ne le serait de le voir partagé en mille sectes; car il considérerait qu’il est humainement inévitable que les hommes n’envisagent pas en différents siècles et pays les doctrines de religion de différente manière, et qu’ils n’interprètent pas, les uns d’une façon, les autres d’une autre, ce qui est susceptible de plusieurs sens.

On doit être donc moins choqué de cela, que de voir que l’un veuille tenailler et torturer l’autre, jusques à ce qu’il avoue qu’il voit ce que l’autre voit, et s’il ne l’avoue pas, qu’on le jette au feu.

Quand on connaît que nous ne sommes pas maîtres de nos idées, et qu’une loi éternelle nous défend de trahir notre conscience, on ne peut qu’avoir de l’horreur pour ceux qui déchirent le corps d’un homme, parce qu’il a plutôt ces idées-ci que celles-là, et qu’il veut suivre les lumières de sa conscience; et ainsi nos convertisseurs, pour ôter un scandale de dessus le christianisme, y en mettent un plus grand.

Je ne veux pas me prévaloir de la comparaison d’un prince, dont le vaste empire contiendrait plusieurs nations différentes en lois, us et coutumes, et langues, et qui honoreraient chacune son maître selon l’usage et le goût de son pays, ce qui marquerait plus de grandeur que s’il n’y avait qu’une simple et même méthode de respect; je ne veux pas, dis-je, me servir de cet exemple, pour montrer que toutes les religions du monde, bizarres et diversifiées comme elles le sont, ne conviennent pas mal à la grandeur infinie de l’être souverainement parfait, qui a voulu qu’en matière de diversité toute la nature le prêchât par le caractère de l’infini : non, j’aime mieux dire que ce serait une belle chose que l’accord de tous les hommes, ou du moins de tous les chrétiens à la même profession de foi.

Mais comme c’est une chose plus à souhaiter qu’à espérer, comme la diversité d’opinions semble être un apanage inséparable de l’homme, tandis qu’il aura l’esprit aussi borné et le coeur aussi déréglé qu’il l’a, il faut réduire ce mal au plus petit désordre qu’il sera possible; et c’est sans doute de se tolérer les uns les autres, ou dans une même communion, si la qualité des erreurs le souffre, ou du moins dans les mêmes villes.

Un bel-esprit de l’antiquité a fort bien dit, que la vie humaine est un véritable jeu de hasard, et qu’il faut vivre en ce monde comme quand on joue aux dés; si en les jetant ce que nous demandons n’arrive pas, il faut corriger par notre adresse ce qui est arrivé par cas fortuit.

Ce que nous devrions souhaiter, est que tous les hommes fussent d’une même religion; mais parce que cela n’arrive point, le mieux que l’on puisse faire est de les porter à se tolérer les uns les autres.

L’un dit qu’il ne faut pas invoquer les saints, et l’autre qu’il les faut invoquer.

Puis que chacun croit que l’autre se trompe, il doit essayer de le détromper, et raisonner avec lui le mieux qu’il pourra; mais après avoir épuisé ses lumières sans le persuader, il doit le laisser là, prier Dieu pour lui, et vivre avec lui dans l’union qui doit être entre les honnêtes gens, et entre de bons compatriotes.

Si cela était, la diversité de créances, de temples, et de cultes ne ferait pas plus de désordre dans les villes et dans les sociétés, que la diversité de boutiques dans une foire, où chaque marchand honnête homme vend ce qu’il a sans traverser la vente d’un autre.

Si l’Église romaine trouve que la multiplicité de sectes est une bigarrure qui déshonore le christianisme, comment donc s’accommode-t-elle de cette bizarre diversité qui est dans sa communion, où les ecclésiastiques sont les uns des cardinaux à palais, à jardins de plaisance, à table ouverte; les autres des évêques qui vont à l’armée, et qui sont de petits souverains, ou qui vont en ambassade, au bal, à la chasse, à la cour, ou qui jouent et font grande chère, ou qui prêchent et font des livres; les autres des abbés galants, piliers des concerts, de la comédie, et de l’opera, pour ne rien dire de pis; les autres de grands coureurs de dispute, et de chercheurs de prosélytes; les autres gueusants de porte en porte, habillés comme des fols; les autres dans des solitudes et des retraites? Comment s’accommode-t-elle de cette bizarre diversité d’ivrognes, de joueurs, de rufians, de maquereaux, de bigots, de faussaires, de gens de bien, de gens d’honneur selon le monde? Fort bien, dira-t-elle, parce qu’ils font tous profession de reconnaître mon autorité.

Voilà le point; qu’on soit tout ce qu’on voudra, pourvu qu’on se soumette à l’Église, on est assuré de la tolérance.

Mais qui empêchera aussi que l’on ne s’accommode dans une même république d’une infinité de sectes, pourvu qu’elles soient réunies toutes à reconnaître Jésus-Christ pour leur chef, et l’écriture pour leur règle? Il sera permis dans l’Église romaine de se diviser en une infinité de communautés fort opposées d’instituts, et de doctrines, et qui s’entre-accusent quelquefois d’erreurs dangereuses, pourvu qu’on reconnaisse en général l’autorité de l’Église; et il ne sera permis de tolérer une infinité de sectes opposées en sentiments, pourvu qu’elles reconnaissent en général l’autorité de l’écriture : si l’on dit que l’Église romaine ne souffre les différents sentiments que dans les choses où elle n’a pas prononcé son arrêt définitif, qui empêchera les tolérants de dire qu’on ne souffre les différentes opinions que dans les points où l’écriture n’est pas d’une clarté nécessitante? J’oubliais l’objection de quelques gens qui se battant en retraite pourraient dire, qu’à la vérité si tout le monde était d’une humeur tolérante, la diversité de religions ne serait d’aucun préjudice à l’État, mais que vu la condition de l’homme qui fait qu’un zèle inconsidéré transporte la plupart des gens, et sur tout ceux d’Église, la prudence ne souffre plus qu’un prince tolère les sectes, car en les tolérant il mécontente les sujets de même religion que lui; il aliène le coeur de son clergé, capable de le renverser du trône, en le faisant passer pour un impie, ou pour un fauteur d’hérétiques, et il cause mille haines, et ressentiments dans les esprits.

Je réponds qu’à la vérité tout serait à craindre de gens qui seraient possédez de l’esprit du clergé romain, si l’on n’y mettait bon ordre dès le commencement; mais si un prince savait régner, il se mettrait au dessus de ce péril, car il n’aurait qu’à faire publier dans tous ses états, qu’il ne tolérerait plus les sectes, dès que tout le clergé de la religion dominante mènerait une vie conforme aux conseils, et aux préceptes de Jésus-Christ et ne scandaliserait plus le prochain par sa mondanité, sa cupidité, son orgueil, et son impatience.

Cette condition plairait sans doute aux laïques, qui ne demanderaient pas mieux que de voir une grande pureté de moeurs dans le clergé; et comme les ecclésiastiques aimeraient mieux demeurer dans leur relâchement, cette condition n’arrivant point, le roi serait dispensé de persécuter les sectes; et les peuples se moqueraient du clergé qui voudrait empoisonner une tolérance, qu’il ne tiendrait qu’à lui de faire cesser en vivant bien.

Outre cela, il faudrait choisir un certain nombre d’honnêtes gens paisibles et modérez, et donner aux uns les premières charges du clergé, et envoyer les autres prêcher dans les provinces, qu’il ne faut attaquer les sectes que par les exemples d’une bonne vie, et par de belles instructions.

On mettrait par là les peuples dans des sentiments équitables, et au fond un prince qui se verrait sollicité d’extirper une religion, et qui dirait aux solliciteurs, qu’il faudrait premièrement convaincre les sectaires de leur tort, et que dès qu’on lui ferait voir qu’ils en seraient convaincus, il les chasserait s’ils ne voulaient pas se réunir à l’Église, embarrasserait fort des convertisseurs persécutants; car auraient-ils bien l’effronterie de lui dire, qu’il n’est pas nécessaire de montrer à des sectaires qu’ils ont tort, pour avoir droit de les punir, s’ils savaient que le prince détacherait contre eux des archevêques en faveur et habiles, qui leur prouveraient bientôt le contraire, et par les pères, et par l’écriture, et par la raison.

On voit donc que si la persécution des sectes pouvait jamais être un mal nécessaire, ce serait par la faute des souverains qui se livrent à la merci de la moinerie et de toute la cléricature, ou faute de lumières, ou par de méchants motifs.

Chapitre suivant.