ÉTUDES SUR VOLTAIRE ET SON TEMPS
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.PIERRE BAYLE
COMMENTAIRE PHILOSOPHIQUE SUR CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST:
CONTRAINS-LES D’ENTRER,
OU TRAITÉ DE LA TOLÉRANCE UNIVERSELLE

Table de Bayle

.DEUXIÈME PARTIE

Chap. V. Cinquième objection: Les protestants ne peuvent blâmer le sens littéral de contrainte, sans condamner les plus sages empereurs et les pères de l’Église, et sans se condamner eux-mêmes, puis qu’ils ne souffrent point en certains lieux les autres religions, et qu’ils ont quelquefois puni de mort les hérétiques, Servet par exemple. — Illusion de ceux qui font cette objection : raisons particulières de ne pas tolérer les papistes.

Depuis que la cour de France s’est entêtée de l’esprit de persécution, on a vu je ne sais combien de loups béants, de parasites, de plumes vénales, et de flatteurs bigots, compiler avec grand soin toutes les lois que les empereurs ont publiées contre les ariens, les donatistes, les manichéens, et autres sectaires; les empereurs, dis-je, poussez à cela par l’importunité de leur clergé, et louez à perte de vue par quelques pères de l’Église, et notamment par Saint Augustin qui a fait l’apologie des persécutions, avec plus d’application d’esprit que Tertullien n’a fait celle de la religion chrétienne.

Nous gardons à ce père ce qu’il lui faut en un autre lieu.

Présentement je ne réponds qu’un mot à ce que l’on nous objecte des empereurs Constantin, Théodose, Honorius, etc. que si leurs lois et leurs actions étaient une preuve qu’une chose fût bonne, il n’y a point de crime qu’on ne put justifier.

Ainsi c’est se moquer des gens, lors que l’on dispute sur une chose de droit, que de nous venir alléguer qu’un tel et un tel empereur l’a autorisée. Quid tum? Qu’est-ce que tout cela? Une conduite de cour est-elle la règle de l’équité? Est-ce là qu’il faut chercher ce qui est juste et injuste? Ne sait-on pas que les rois et leurs conseillers ont toujours pour but principal le bien temporel, et qu’ils sacrifient à l’utilité toute autre considération, sur tout lors que des gens poussez d’un zèle indiscret leur viennent promettre gloire temporelle et céleste.

Je me croirais indigne de tout loisir, si je perdais un quart d’heure à discuter les raisons particulières qui ont mû ces empereurs à publier de lois très sévères, et dont quelques-unes portaient peine de mort contre les sectes de leur temps.

Le plus court est de dire, qu’il n’y a nulle conséquence de ce qu’ils ont fait à ce que la raison veut que l’on fasse, et que jamais les convertisseurs ne prouveront cette conséquence.

Si nous avions les histoires anecdotes de toutes leurs cours, comme de celle de Justinien; si nous avions toutes les plaintes, et tout ce qu’ils appelaient libelles, tout ce que les païens et les sectaires écrivaient sur leur chapitre, nous les verrions par des endroits qui ne leur seraient pas trop favorables.

Mais ils ont eu le bonheur que nous ne savons leur vie que presque par des flatteurs, ou par des gens préoccupez en leur faveur.

Mais on en sait assez si on les veut bien étudier, pour connoître qu’ils ne consultaient guères les idées éternelles de l’ordre immuable, mais qu’ils faisaient des règlements tels quels, selon les rencontres, et selon les vues de bien temporel qu’on leur suggérait.

Oh! Mais les pères ont loué leur zèle. Quid tum Eh bien, que signifie cela? Les pères n’étaient-ils pas, aussi bien que les ecclésiastiques d’aujourd’hui, toujours prêts à mesurer l’équité des choses par l’utilité présente? N’est-ce pas une honte au nom chrétien que les pères aient déclamé d’une force prodigieuse contre les païens et contre les ariens, qui persécutaient, et loué après cela de toute leur force leurs empereurs qui persécutaient, et sollicité des lois sévères? Il est vrai qu’ils faisaient une grande différence quant aux titres, car ils ne voulaient pas que l’on appelât persécution ce qui se faisait pour leur cause, et ils gardoient tous les noms odieux pour leurs adverses parties.

Mais cela même est si ridicule qu’il en fait pitié.

En vérité nous devrions ne parler jamais des maximes sur lesquelles ils ont raisonné en différents temps; il vaudrait mieux cacher leur foiblesse, et le peu de soin qu’ils avaient pris de se faire de bons principes généraux, se contentant de vivre au jour la journée, de raisonner comme des girouettes, tantôt à droit, tantôt à gauche, comme le temps se portait.

N’enfonçons pas davantage cette matière, et contentons-nous d’exiger des convertisseurs, qu’ils prouvent la conséquence de cet enthimême : les pères ont loué les empereurs qui persécutaient les hérétiques; donc il est juste et très agréable à Dieu de persécuter les hérétiques.

Je ne sais s’il faut faire plus de cas de cette manière de raisonner, que de celle-ci qu’on fera peut-être d’ici à cent ans : les évêques de France, les jésuites, et les moines, ont loué la manière dont Louis XIV a détruit le calvinisme dans ses états, comme toute sainte et toute divine; donc cette manière a été toute sainte et toute divine.

Je ne saurais m’empêcher de montrer par un exemple jusqu’où allait l’entêtement injuste des pères.

Il y avait dans l’Orient un village nommé Callicin, où les Juifs avaient une synagogue, et les hérétiques valentiniens un temple.

Une procession de solitaires, et de leurs dévots passant un jour par ce village, reçut quelque insulte de ces gens.

Tout aussitôt le bruit en fût répandu, et vint jusques aux oreilles de l’évêque, qui anima si bien le peuple, qu’il alla avec les solitaires brûler la synagogue des Juifs et le temple des hérétiques.

On ne peut nier que ce ne fût un attentat contre la majesté du prince; car après tout c’est à lui, ou à ses lieutenants, que les évêques doivent demander justice, quand quelqu’un leur a fait tort, et non pas se venger eux-mêmes par des séditions excitées parmi une populace fougueuse.

Celui qui commandoit de la part de Théodose dans l’orient fut assez instruit de son devoir, et assez jaloux de l’autorité de son maître, pour lui donner avis de tout ce qui s’était passé; et l’empereur l’ayant su ordonna que le temple et la synagogue seraient rebâtis aux dépens de l’évêque, et que ceux qui les avaient brûlez seraient punis.

Rien ne pouvait être plus juste que cette ordonnance, ni plus exempt d’une excessive sévérité; car enfin et le temple et la synagogue étaient là par l’autorité du prince, et n’en pouvoient être ôtés que par ses ordres; et toute émeute populaire est d’autant plus punissable, qu’elle est excitée par des gens qui n’ont pas la moindre ombre de droit pour l’exciter, tels que sont les évêques, gens notoirement récusables, dès qu’ils n’exhortent pas les chrétiens à la patience des injures, et à toute sorte de modestie.

Mais quelque modérée que fût la punition, les évêques orientaux furent assez délicats pour la trouver insupportable; ainsi comme Saint Ambroise était à portée de représenter leurs prétendus griefs à l’empereur, ils le chargèrent de l’affaire.

Saint Ambroise ne pouvant aller en cour en personne écrivit à Théodose, et lui représenta que son ordonnance réduisait un évêque ou à lui désobéir, ou à trahir son ministère, et qu’elle allait faire de ce prélat ou un prévaricateur, ou un martyr; que Julien l’apostat ayant voulu faire rebâtir des synagogues, le feu du ciel tomba sur les bâtisseurs, et que cela pourrait bien arriver encore; que Maxime quelques jours avant que d’être abandonné de Dieu, avait fait une pareille ordonnance; enfin Saint Ambroise ayant exhorté respectueusement le prince à changer d’avis, lui fit entendre que si sa lettre ne produisait pas l’effet qu’il en espéroit, il se verroit obligé de s’en plaindre en chaire.

L’empereur ne fit pas une réponse favorable; c’est pourquoi Saint Ambroise voulant lui tenir parole, l’apostropha un jour au sermon de la part de Dieu, et lui lava assez bien la tête.

De quoi ce trop facile et trop débonnaire empereur ne se fâcha point, car au contraire il promit au prédicateur descendant de sa tribune, qu’il révoquerait l’arrêt.

Quelques seigneurs là présents voulurent représenter, qu’au moins pour sauver l’honneur de sa majesté impériale, si indignement méprisée par la populace, il fallait punir ces solitaires qui avaient été les auteurs de cette émotion; mais Saint Ambroise les relança si fièrement, qu’ils n’osèrent lui répliquer; ainsi l’arrêt fut révoqué.

Cela nous montre que l’empire de Théodose était un vrai règne de prêtrise, et qu’il s’était livré pieds et poings liez à la merci du clergé; ce qui ne pouvait qu’amener un déluge d’injustices sur les nonconformistes.

N’est-ce pas une chose étrange qu’un homme qui passe pour saint, se soit rendu si violent défenseur d’un évêque séditieux, et de toutes les fureurs d’une populace mutine, et qu’il ait prétendu qu’il valoit mieux se faire tuer que de donner quelque argent par l’ordre d’un empereur, pour rebâtir un édifice qu’on avait démoli, au mépris manifeste de l’empereur? Après cela faut-il s’étonner que ce prince ait puni de mort, et traité de crime de lèse-majesté, le service que les païens rendaient à leurs dieux? Les empereurs païens en faisaient-ils plus contre les chrétiens, et s’ils ont fait plus de carnage que lui, n’est-ce pas à cause que les païens n’avaient pas, comme les chrétiens, la fermeté de soutenir leur créance au péril de la vie? Mais que dirons-nous des protestants qui ne donnent point liberté de conscience aux autres sectes? C’est de quoi il faut maintenant parler.

Je dis donc qu’il y a quelques distinctions à faire; car ou bien ils ne permettent pas que les autres sectes viennent s’introduire dans leur pays, ou bien ils ne permettent pas, si elles commencent à se former chez eux, qu’elles y croissent, ou bien ils les chassent les trouvant établies.

Ces diverses circonstances excusent plus ou moins leur non tolérance; mais pour dire les choses franchement, comme la droite raison les montre, elle ne saurait être parfaitement excusée, si ce n’est lors qu’elle est un acte de politique nécessaire au bien public de l’État.

Je m’explique.

Ne pas tolérer ceux qui ont certains sentiments en matière de religion, et qui les enseignent aux autres, emporte certaines peines contre ceux qui les enseignent, et il faut que ces peines soient établies par l’autorité du magistrat.

Il faut donc que les souverains aient le droit de commander à leurs sujets de croire certaines choses, et d’avoir une telle conscience plutôt qu’une autre; car s’ils n’avaient point ce droit, ils ne pourraient pas soumettre à des peines ceux qui n’auraient pas des choses les mêmes idées qu’eux.

Si donc il se trouve qu’ils n’aient pas ce droit-là, il s’ensuit qu’ils ne peuvent pas ordonner ces peines, et néanmoins tous ceux qui ne tolèrent pas certaines sectes, ordonnent des peines contre elles; ils font donc une chose sans droit et raison, et par conséquent la non tolérance est contraire au droit et à la raison, puis que nous avons montré ci-dessus, que les hommes qui font des lois par rapport à la conscience excèdent manifestement leur pouvoir, et les font sans autorité, d’où il s’ensuit qu’elles sont absolument nulles.

Il y a pourtant une exception qui se tire visiblement des remarques que j’ai faites en un autre lieu, c’est que les souverains ayant un droit essentiel et inaliénable de faire des lois, pour la conservation de la république et de la société à laquelle ils commandent, peuvent ordonner sans distinction, que tous ceux qui troubleront le repos public, par des doctrines qui portent à la sédition, au vol, au meurtre, au parjure, seront punis selon l’exigence des cas; et ainsi toute secte qui s’en prend aux lois des sociétés, et qui rompt les liens de la sûreté publique, en excitant des séditions, et en prêchant le vol, le meurtre, la calomnie, le parjure, mérite d’être incessamment exterminée par le glaive du magistrat.

Mais pendant qu’une secte laisse en leur entier les lois qui font la sûreté des particuliers; pendant qu’elle prêche la soumission aux magistrats; qu’il faut payer les tailles et impôts à quoi ils soumettent leurs sujets; qu’il ne faut ôter à personne ce qui lui appartient, ni troubler personne dans la jouissance paisible de ses biens meubles ou immeubles, de sa réputation, de sa vie, etc. Je ne pense pas qu’on ait aucun droit de la vexer, sous prétexte qu’elle n’obéirait pas en particulier à une certaine loi que l’on ferait de croire certaines choses, et de servir Dieu selon certains rites; car comme je l’ai déjà dit, un magistrat qui fait ces sortes de lois, et qui en ordonne l’observation à peine de la vie, de la prison, des galères, etc. excède manifestement son pouvoir.

Si l’on me demande donc bien précisément ce que je pense de certains états protestants, qui ne souffrent qu’une religion; je réponds que s’ils le font par la seule vue de la fausseté, qu’ils croient être dans les dogmes des autres religions, ils ont tort; car qui a requis cela de leurs mains? La fausseté doit-elle être combattue par d’autres armes que par celles de la vérité? Combattre des erreurs à coups de bâton, n’est-ce pas la même absurdité que de se battre contre des bastions avec des harangues et des syllogismes.

Ainsi les souverains, pour bien faire leur devoir, ne doivent pas envoyer leurs soldats, leurs bourreaux, leurs huissiers, leurs sergents et leurs satellites, contre ceux qui enseignent une autre doctrine que la leur; ils doivent lâcher contre eux leurs théologiens, leurs ministres, et leurs professeurs, et leur donner ordre de travailler de toutes leurs forces à la réfutation de l’autre doctrine; mais si par ce moyen ils ne peuvent pas désarmer ceux qui l’enseignent, ni les obliger à se conformer à la doctrine du pays, ils doivent les laisser en repos, et se contenter que quant au reste ils obéissent aux lois municipales et politiques.

Voilà pour ce qui regarde les doctrines que les protestants considèrent simplement comme fausses; cette fausseté ne leur donne point le droit de maltraiter leurs sujets.

Mais il n’en va pas de même des opinions qu’ils regardent non seulement comme fausses, mais aussi comme contraires directement et par leur nature à la tranquillité des états, et à la sûreté des souverains; car pour celles-là je les maintiens indignes de tolérance : et sur ce pied-là je trouve fort à propos que tous les états qui sont délivrez du papisme, fassent des lois très sévères contre son introduction, et que ceux où il y a des papistes, les tiennent enchaînez comme des lions et des léopards; c’est-à-dire, qu’ils leur ôtent tellement la force de nuire par de bons et de sévères règlements bien exécutez, qu’on n’ait rien à craindre de leurs machinations.

Mais je ne voudrais pas que jamais on laissât leurs personnes exposées à aucune insulte, ni qu’on les inquiétât dans la jouissance de leurs biens, et dans l’exercice particulier et domestique de leur religion, ni qu’on leur fît des injustices dans leurs procès, ni qu’on les empêchât d’élever leurs enfants dans leur créance, et de se retirer avec leurs effets, et après la vente de leurs biens, toutes fois et quantes qu’ils voudraient aller s’établir dans d’autres pays, ni qu’on exigeât d’eux qu’ils assistassent par contrainte à des exercices de religion, à quoi leur conscience répugnerait, ni enfin qu’on récompensât ceux qui se convertiraient; car ce serait faire l’office du démon tentateur, et obliger tous ceux qui aimeraient les honneurs et les dignités, à trahir leur propre conscience.

Je voudrais qu’il fût établi que tous les nouveaux convertis demeureraient exclus toute leur vie des privilèges et grâces, dont leur première religion les aurait exclus; car par là l’on serait assuré que ceux qui se convertiraient, le feraient en vertu de l’instruction, et ne seraient pas des hypocrites.

Or comme ce n’est que par rapport au bien temporel de la république que l’on doit tenir de court ces gens-là, je ne désapprouve pas que ceux qui ont des raisons particulières et valables de ne se pas défier d’eux, leur accordent une plus ample liberté, et tout aussi grande que l’intérêt de l’État le peut permettre; car comme je l’ai déjà dit, ce n’est pas à la fausseté des opinions qu’il faut prendre garde, quand on veut savoir si elles doivent être tolérées dans un État, mais à l’opposition qu’elles ont à la tranquillité et à la sûreté publique.

Si ceux de l’Église romaine sont raisonnables, ils avoueront que je ne détruis pas ici ce que j’ai voulu bâtir dans tout ce commentaire, contre la contrainte prétendue commandée par Jésus-Christ; car les lois que je veux qu’on fasse contre eux, ne doivent pas être faites dans la vue de les forcer à quitter leur religion, mais dans la vue de se précautionner contre leurs attentats, et de les empêcher de devenir capables de contraindre la conscience des autres sujets, et celle du souverain même.

En réfutant le sens littéral de ces paroles, Contrains-les d’entrer, je n’ai pas prétendu blâmer les souverains qui tiennent leurs sujets en bride pour des causes légitimes; je n’ai pas prétendu trouver mauvais que le roi et la république de Pologne se tiennent en garde contre l’audace des cosaques; que le roi de France fasse des forts et des citadelles dans les villes sujettes à se mutiner; et par conséquent on ne peut pas tourner contre moi ce que j’ai dit depuis peu, puisque la contrainte où je dis que l’on doit tenir les papistes dans les états protestants, ne touche point leur conscience, et n’a pour but que de les empêcher de nuire à État, à quoi les principes de leur religion les portent.

En effet leurs conciles et leurs papes ayant mille fois approuvé la persécution, et l’ayant commandée aux princes sous de grosses peines; les princes ayant exercé de tout temps mille cruautés barbares sur leurs sujets hérétiques, ou réputés hérétiques, et n’ayant jamais tenu aucune promesse qu’ils leur eussent faite avec serment de les laisser vivre en repos, mais ayant révoqué sans aucun scrupule toutes leurs concessions, dès qu’ils ont eu la commodité pour cela : les évêques, les autres ecclésiastiques, et le pape les ayant poussez toujours à ce manque de parole, et les ayant louez et bénis d’y avoir manqué, comme d’une action très sainte, très divine et très pieuse, comme on vient de le voir par des brefs d’innocent XI et par la harangue qu’il a prononcée en plein consistoire, à la louange de Louis XIV et par une infinité de panégyriques dont les chaires des prédicateurs retentissent en France : en un mot l’opinion courante et commune des docteurs de l’Église romaine, étant qu’on peut et qu’on doit punir les hérétiques, dont ils se font une idée plus hideuse que d’un monstre, les contraindre d’entrer selon le précepte de Jésus-Christ qu’ils expliquent littéralement, et n’avoir jamais pour eux de tolérance, tandis qu’on s’en peut empêcher; toutes ces choses, dis-je, étant bien pesées, il est clair qu’à suivre les lumières du sens commun, et de la prudence, il faut considérer les papistes comme des gens qui ne souffrent qu’à regret la domination des protestants, qui cherchent les voies d’acquérir la domination, de recouvrer les Églises et les biens dont ils jouissaient, et d’exterminer ce qu’ils nomment l’hérésie, à quoi ils se croient obligez par les ordres de Jésus-Christ, et par l’esprit de leur Église, esprit qu’ils regardent comme infaillible.

Je ne touche point à ce que disent les plus attachez au pape, qu’il peut dispenser les sujets du serment de fidélité, et dépouiller les rois qui ne sont pas soumis au siège de Rome, de leurs états; je me contente de considérer ce que dessus, et de dire en un mot, que les souverains protestants ont toutes les mêmes raisons de ne souffrir pas les papistes, que les rois de la Chine auraient de chasser les missionnaires, qui avoueraient franchement que dès qu’ils pourraient ils forceraient les gens à se faire baptiser.

J’ai parlé si amplement de cela dans le chapitre V de la Ière partie, qu’il suffit d’en faire l’application ici à ceux de l’Église romaine, attendu que s’ils étaient de bonne foi, ils répondraient à ceux qui leur demanderaient si en cas qu’ils fussent les plus forts, ils toléreraient les protestants, qu’ils ne les toléreraient pas, mais qu’ils les feraient aller à la messe de gré ou de force.

Je n’insisterai point ici en particulier sur la remarque, que tout homme qui se croit la violence permise sur la conscience, doit croire par une conséquence légitime, que tous les crimes deviendraient actes de piété entre ses mains, pourvu qu’ils tendissent à la ruine de l’hérésie; je n’insiste pas, dis-je, sur cela; je supplie seulement mon lecteur de se souvenir que j’y ai insisté assez ailleurs, et de l’appliquer à ceux de l’Église romaine; et pour couper court cet article, voici un raisonnement que je souhaite qui soit pesé : un parti qui, s’il était le plus fort, ne tolérerait point l’autre, mais le violenterait dans sa conscience, ne doit point être toléré; or telle est l’Église romaine; donc elle ne doit point être tolérée.

Qu’on ne dise point qu’il s’ensuit de là que les protestants ne méritent point de tolérance, de la part de l’Église romaine, et qu’on ne prétende pas le prouver, en disant que par cela même qu’elle saurait qu’elle ne serait pas tolérée par les protestants, s’ils étaient les plus forts, elle ne doit pas les tolérer, quand elle est plus forte; qu’on ne raisonne pas ainsi, dis-je, car il y a cette notable différence entre elle et nous, c’est que la non tolérance est déchargée parmi nous de ce qu’elle a de plus odieux, de plus formidable et de plus criminel, dans le papisme, savoir de jeter la conscience par la voie des tentations les plus dures, dans l’hypocrisie, et dans de mortels remords, au lieu que les protestants laissent ou la liberté de sortir avec ses biens, ou celle de servir Dieu dans sa maison à sa fantaisie.

Ainsi la majeure de mon syllogisme ne peut pas être rétorquée, y ayant une clause qui ne nous regarde pas.

Cependant je remarquerai une chose qui est considérable contre le sens littéral que je réfute.

C’est que par un contre-coup bizarre il fournit un prétexte de persécution, contre ceux qui seraient naturellement les plus enclins à tolérer : en effet si la prudence et même la religion veulent qu’un souverain ôte de son État les occasions d’une persécution passive, qui traînerait avec elle toutes les horreurs, et les fourberies dont j’ai parlé dans le chap. V de la Ière partie.

L’Église romaine doit soupçonner, que si les protestants étaient les maîtres, ils ne la toléreraient pas.

De peur donc de n’en être pas un jour tolérée, elle se croit dans l’obligation de les prévenir et opprimer; de sorte que ce sens littéral ne peut être adopté par un parti, que par contre-coup il ne rende l’autre persécutant, quelque aversion naturelle qu’il en eût; d’où paraît que par action et réaction le prétendu précepte, Contrains-les d’entrer, serait un principe continuel et insatiable d’horreurs et d’abominations, sur toute la face de la terre.

Marque évidente que Jésus-Christ ne l’a point donné.

Mais si l’on veut juger équitablement des choses, on dira que la crainte des représailles ne fournit pas un prétexte légitime à la communion romaine d’anticiper la persécution sur les protestants; 

1° parce que, comme je l’ai déjà dit, la non tolérance est déchargée parmi eux de ce qu’elle a de plus criminel, et de plus épouvantable.

2° parce que dans les lieux où on les tolère, ils se comportent en bons citoyens et en fidèles sujets, n’ayant jamais pris les armes, pendant qu’on ne les a pas inquiétés dans leur liberté de conscience; ce qui doit assurer leur maître que pourvu qu’il les laisse prier Dieu à leur manière, ils ne lui feront jamais d’affaire.

3° parce que dans les lieux où ils dominent, pour peu qu’ils voient que les papistes s’accommodent aux lois du pays en bons sujets, ils les traitent avec beaucoup de douceur, comme il paraît en Hollande, et au pays de Clèves, et comme il a paru ici sous le règne du feu roi.

Au contraire les princes et les états romains persécutent sans fin et sans cesse, ou d’effet ou d’intention; de sorte que s’ils n’oppriment pas actuellement leurs sujets de la religion, ce n’est pas manque de bonne volonté; c’est que d’autres intérêts les en empêchent.

La maison d’Autriche, la Pologne, et la Savoie, en sont des exemples.

La France a donné le plus considérable exemple de tolérance qu’on eût dans l’Église romaine; mais pourquoi? Est-ce par quelque sentiment d’équité, ou de respect pour la droite raison, qui nous montre si clairement, et qui a montré à tant de pères de l’Église, qu’il ne faut forcer personne dans le culte de Dieu? Nullement.

Louis XIV apprend lui-même à toute l’Europe dans la préface de l’édit révocatif, que lui, son père et son grand-père ont toujours eu dessein de révoquer celui de Nantes, mais que d’autres occupations ne le leur ont pas permis.

Il doit savoir mieux que personne ce qu’il a pensé; il y a bien apparence à ce qu’il dit de son père, et que si les protestants de son royaume avaient eu autant de patience sous son règne, qu’ils en ont eu dans ces dernières années, il n’aurait laissé rien à faire à son successeur en ce genre-là.

Mais pour Henri Iv on nous permettra de croire, qu’il n’a pas eu intention de révoquer l’édit de Nantes, dès le lendemain qu’il l’eut fait enregistrer, ni même durant son règne.

Il était naturellement trop honnête homme, et il avait été trop longtemps de la bonne religion, pour succomber en sept ou huit ans aux maximes empoisonnées, et à tous les préceptes de mauvaise foi, qu’un confesseur de la société de Jésus est capable de suggérer.

Cela suffit touchant la tolérance des protestants pour la communion romaine.

Parlons à cette heure de celle qu’ils doivent avoir pour toutes les autres religions, qui ne demandent que de suivre leur conscience, sans vouloir faire aucun préjudice aux lois municipales et politiques.

Je dis nettement et franchement, que ceux qui ne donnent pas liberté de conscience à de telles religions, font mal; mais ce mal souffrant le plus et le moins, considérons-en les divers degrés, par rapport à cette règle ou à ce point fixe: Que l’on doit bien travailler de toutes ses forces à instruire par de vives et bonnes raisons ceux qui errent, mais leur laisser la liberté de déclarer qu’ils persévèrent dans leurs sentiments, et de servir Dieu selon leur conscience, si l’on n’a pas le bonheur de les détromper; et quant au reste, ne proposer à leur conscience aucune tentation de mal temporel, ou de récompense en argent, ou honneur comptant à leur conscience.

Voilà le point fixe où gît la vraie liberté de conscience, de sorte qu’en s’écartant plus ou moins de ce point-là, on diminue plus ou moins la tolérance.

Au reste je ne regarde pas comme essentiel à la liberté de religion d’avoir des temples publics, de pouvoir marcher dans les rues processionnellement. Cela n’est que pour la pompe, ou ad mellius esse. Il suffit d’avoir permission de s’assembler, de célébrer l’office divin, et de raisonner modestement en faveur de sa créance, et contre la doctrine opposée, selon l’occasion.

Le premier degré d’éloignement serait si tous les habitants d’un pays faisant profession d’une même religion, établissaient cette loi fondamentale de ne laisser entrer dans le pays aucune personne de différente religion, pour y séjourner, ou pour y semer ses sentiments.

Cette loi paraît d’abord fort juste et fort innocente, mais au fonds elle a bien des inconvénients; car supposé qu’au temps des apôtres il y eût eu une telle loi dans les Gaules, dans l’Espagne, dans l’Arabie, dans la Perse, on aurait, en conséquence de cette loi, chassé les apôtres et leurs disciples; et s’ils avaient dit au milieu des places, qu’ils aimaient mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et annoncer son Évangile que s’accommoder aux lois du pays, on les aurait châtiez comme des mutins qui auraient violé les lois de État.

Cela eût été fort injuste, et la loi par conséquent l’eût été aussi.

Une telle loi exclut tout aussi bien les prédicateurs de la vérité, que ceux du mensonge : si tous les pays païens et mahométans établissaient et l’exécutaient sans quartier, comment y enverrait-on des missionnaires avec quelque fruit? Disons donc que la pleine liberté de conscience est incompatible avec ces sortes de lois, et sur tout lors qu’on les exécute contre des gens qui se seraient hasardés d’entrer dans un pays, malgré les défenses, pour tâcher de le convertir.

Le deuxième degré d’éloignement serait si outre la première défense, on faisait encore cette loi, qu’il ne serait loisible à aucun habitant du pays de rien innover dans la religion, à peine d’être exilé.

Il est évident qu’une telle loi est une préparation de chaînes à la conscience, car si un homme qui étudie sa religion y voit des défauts, ou croit y en voir; s’il se trouve convaincu qu’il faudrait enseigner d’autres choses, et réformer tel ou tel abus, il craindra l’exil, et ainsi sa conscience sera combattue entre l’amour de la patrie et l’amour de la vérité; et s’il est attaché à son pays par des biens un peu forts, il pourra bien faire l’hypocrite.

J’avoue qu’il sera très blâmable de n’aimer pas mieux s’exiler que supprimer les mouvements de sa conscience, mais enfin c’est toujours une servitude pour lui, à cause de la loi du pays : et comme cette loi aurait pu, au temps des apôtres, causer l’exil d’un gaulois, d’un romain, qui aurait en voyageant appris l’Évangile, ou par quelque lettre, on voit qu’alors elle aurait été très injuste, et qu’elle le serait aujourd’hui envers tout indien, turc ou more, qui ayant appris par ces voies le christianisme, souhaiterait de l’annoncer dans son pays.

Je suis sur que quiconque considérera l’esprit de l’homme, et ses connaissances, avec l’histoire de ce qui s’est passé autrefois, verra clairement qu’il n’y a homme si persuadé de ce qu’il croit, qui n’ait lieu de croire qu’il peut apprendre d’autres choses; et ainsi l’on ne doit jamais refuser de s’éclaircir avec ceux qui ont quelque chose de nouveau à dire; car que savons-nous si cela n’est pas meilleur que ce que nous avons crû jusqu’ici de bonne foi? Cela s’est vu en bien des rencontres : les indiens qui écoutent un nouveau venu qui leur parle de Jésus-Christ, et qui changent ce qu’ils croient pour ce que leur dit ce nouveau venu, s’en trouvent bien : les Juifs et les gentils qui ont approuvé la nouvelle doctrine des apôtres, s’en sont bien trouvez : ceux qui écoutèrent Luther et Calvin qui se convertirent à leur doctrine, s’estimèrent très heureux de l’avoir fait.

Est-ce qu’après tant d’expériences nous devons croire aujourd’hui, qu’il est impossible que personne nous apprenne de bonnes choses? Cela fait voir que toute loi qui exclut les nouveaux éclaircissements, ou les progrès des connaissances humaines et divines, est violente.

Où en serait-on si depuis deux ou trois mille ans cette loi avait été mise en pratique? Le troisième degré d’éloignement est lors qu’on établit pour loi, que toute personne, soit étrangère, soit née dans le pays, qui enseignera quelque chose contre la religion dominante, sera contrainte de se rétracter, et de déclarer publiquement qu’elle croit comme ses compatriotes à peine du feu, de la roue, du travail des mines, des galères, d’un cachot noir et puant, etc. C’est ici où je trouve la plus grande violence, après quoi, pour savoir si la peine du feu est pire que celle des galères, ou du cachot, il faut consulter le tempérament des gens; car il y en a qui aimeraient mieux sortir d’affaire dans un quart d’heure, que de ramer trente ou quarante ans; ce qui n’empêche pas que dans la gradation ordinaire des peines, la mort ne soit au-dessus des prisons ou des galères perpétuelles.

Il paraît de là que la non tolérance des protestants n’est que du plus bas degré, puis que la peine à laquelle ils condamnent un sujet qui se fait papiste, ne va point au delà de l’exil; et pour un étranger qui serait surpris faisant clandestinement quelque fonction de religion, si on le punissait, ce ne serait pas tant à cause de sa religion, qu’à cause que ce serait quelque moine travesti qu’on soupçonnerait venir pour quelque incendie, quelque empoisonnement, quelque espionnage, quelque machination traîtreuse, de quoi on a cent exemples.

Mais, dira-t-on, le supplice de Servet fait bien voir qu’ils poussent la persécution aussi loin que les papistes.

Je réponds qu’il s’en faut bien.

Le supplice de Servet et d’un très petit nombre d’autres gens semblables, errants dans les doctrines les plus essentielles, est regardé à présent comme une tache hideuse des premiers temps de notre réformation, fâcheux et déplorables restes du papisme; et je ne doute point que si le magistrat de Genève avait aujourd’hui un tel procès en main, il ne s’abstînt bien soigneusement d’une telle violence.

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