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| Oeuvres complètes de Voltaire | Études sur Voltaire | Galerie | .PIERRE BAYLE COMMENTAIRE PHILOSOPHIQUE SUR CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST: CONTRAINS-LES D’ENTRER, OU TRAITÉ DE LA TOLÉRANCE UNIVERSELLE .DEUXIÈME PARTIE Chap. III. Troisième objection: On outre malignement les choses, en faisant paraître la contrainte commandée par Jésus-Christ sous l’image d’échafauds, de roues et de gibets, au lieu qu’on ne devait parler que d’amendes, d’exils et d’autres petites incommodités. — Absurdité de cette excuse, et que supposé le sens littéral, le dernier supplice est plus raisonnable que les manières chicaneuses, et que les pilleries et les captivités dont on s’est servi en France. Votre dispute, me dira-t-on, est pleine de mauvaise foi, car vous supposez éternellement que pour obéir au précepte, contrains-les d’entrer, il faut dresser des potences dans toutes les rues, et inventer les supplices les plus exquis; ce n’est pas ainsi que nous l’entendons : nous voulons que le prince en qui réside légitimement le pouvoir de faire des lois, distingue par ses faveurs ceux qui suivent sa religion, et ne fasse point de grâces aux autres; qu’il leur dénonce même que s’ils refusent opiniâtrement de se faire instruire, il sera contraint malgré lui de les taxer, de les charger de plusieurs corvées, de loger chez eux ses troupes, etc. Je réponds: 1° qu’on a pu voir que je n’ai pas pris pour modèle les exécutions les plus odieuses et les plus criantes au jugement de tout le monde, et que la plupart du temps je n’ai raisonné que selon la persécution, que nos adversaires font passer pour la plus douce de toutes, savoir la dernière de France. 2° que j’aurais eu droit de me régler sur ce qui se pratique actuellement dans tous les pays d’inquisition, et sur ce que les princes catholiques ont fait à l’instigation du pape et de ses suppôts, en plusieurs rencontres, comme en ce pays sous le règne de Marie, et en France sous celui de François I et Henri II. C’étaient alors des gibets et des bûchers, on ne le peut nier. Mais ma plus forte réponse la voici; c’est que la contrainte prétendue commandée par Jésus-Christ ne pouvant s’exécuter que par des actions qui seraient mauvaises, en cas que l’ordre de Jésus-Christ, et l’utilité publique de l’Église ne les rectifiât pas, il s’ensuit que pour juger si une certaine espèce de contrainte est injuste, il faut prendre garde à deux choses : 1° si elle est défendue de Dieu; 2° si elle est mal propre à procurer le bien de l’Église; et posé le cas qu’elle ne soit ni l’un ni l’autre, il s’ensuit évidemment dans les principes que je combats, qu’elle est juste. Si donc les roues, et les supplices les plus affreux ne se trouvent, selon ces principes, ni dans l’un, ni dans l’autre de ces deux cas, il s’ensuit qu’on les emploie fort justement contre les sectaires. Or il est facile de prouver qu’ils ne se rencontrent dans l’un ni dans l’autre. 1° On ne peut pas dire qu’ils sont défendus de Dieu, car en disant cela il faudrait dire par une conséquence nécessaire, que les autres manières de contrainte, les amendes, les exils, les prisons, les logements de soldats, ne sont point permises de Dieu pour contraindre d’entrer dans la bonne religion. Il est évident que ce sont des choses défendues et très criminelles en d’autres rencontres; mais ces messieurs prétendent qu’en cas de contrainte de religion, elles deviennent permises, commandées et bonnes; et ainsi la raison générale que Dieu a défendu le meurtre, et commandé aux souverains de ne punir pas les innocents, ne peut pas prouver qu’il ait défendu de faire brûler les hérétiques, puis que cette raison ne saurait prouver cela, qu’il ne s’ensuivît manifestement que Dieu a défendu d’emprisonner les hérétiques, et de les réduire à l’aumône, étant évident que Dieu a défendu aux souverains, non seulement de faire mourir les innocents, mais aussi de les maltraiter, ou de les priver de leur patrimoine. Si donc la défense générale de maltraiter les innocents devient nulle, à l’égard des hérétiques que l’on veut contraindre de venir à la bonne religion, il faut que la défense de faire mourir les innocents devienne aussi nulle, par rapport à ces mêmes hérétiques, à moins que Dieu lui-même ne règle les exceptions qu’il fait à sa loi, lors qu’il commande de contraindre d’entrer. Mais il est notoire qu’il n’en fait aucune, puis qu’il dit simplement et absolument, contrains-les d’entrer; il n’y a donc point de raison qui permette, en obéissant à cet ordre, de désobéir à celui de ne dérober point, qui ne permette aussi de désobéir à celui de ne tuer point. L’ordre de contraindre est général : il faut donc ou qu’il ne déroge à nul des préceptes de la deuxième table du décalogue, ou qu’il déroge à tous; et jamais on ne prouvera qu’il dispense de se conformer à l’un, qu’on n’en conclue qu’il dispense de se conformer aux autres. Je l’ai dit ailleurs; puis que Jésus-Christ n’a rien particularisé sur les espèces de contrainte, il a laissé au franc arbitre de chacun le choix des contraintes qu’il jugerait les plus propres; et ainsi l’on ne peut pas dire que les roues et les gibets aient reçu l’exclusion. On me dira peut-être que l’analogie de la foi nous fait aisément discerner les contraintes que Jésus-Christ n’a point permises, et que comme l’esprit de son Évangile est la douceur et la patience même, il faut juger, selon les lumières du bon sens, que lors que Jésus-Christ nous dispense de cette douceur, il veut que nous en gardions le plus qu’il nous sera possible, et que nous nous éloignions de ces supplices affreux qui inspirent la cruauté. C’est, ce me semble, ce que l’on peut m’objecter de plus raisonnable, quoi qu’il ne le soit guères. Car s’il fallait poser les bornes de la contrainte selon l’analogie de l’esprit évangélique, on n’irait jamais plus loin que les exhortations vives et pressantes, que la représentation en temps et hors temps des promesses d’une vie à venir, et des peines de l’enfer, ou tout au plus qu’une diminution de privilèges, lors qu’on verrait quelque abus de la trop grande liberté. On ne se croirait jamais permis de s’écarter de la douceur évangélique, jusques au point de séparer les maris d’avec les femmes, les pères et mères d’avec leurs enfants, de les exposer à la pillerie de la soldatesque, de les enfoncer dans des cachots, et de leur ôter les moyens de subsister : et quoi qu’il y ait moins de cruauté et de férocité à cela en certain sens, qu’à faire empaler un homme graissé de matières combustibles pour le faire servir de fanal, ou qu’à le faire griller dans le taureau de Phalaris, il est certain qu’il y a assez d’inhumanité et d’injustice dans l’autre espèce de contrainte, pour pouvoir dire que Jésus-Christ ne la permet pas. Autrement on pourrait dire qu’il défend seulement les crimes énormes, mais non pas les moindres, au lieu qu’il défend jusqu’aux moindres injustices et inhumanités. Si on dit que c’est par charité que l’on fait ainsi tourmenter un homme par les dragons, que c’est afin de le sauver comme par le feu, qui ne voit que cela s’appliquera aux supplices les plus cruels? Car qui empêchera de répondre qu’on y condamne les hérétiques par un excès de charité très chrétienne, soit afin que la crainte des tourments les oblige à se convertir, soit afin que l’exemple de quelques-uns tourmentés d’une manière exquise, fasse peur à toute la secte? Mais c’est de quoi nous allons parler plus amplement, puis que c’est assez avoir montré la Ière des deux choses que j’ai supposées, savoir, que selon le sens littéral de la parabole, l’on ne peut pas dire que les supplices les plus affreux aient été défendus aux fidèles pour contraindre d’entrer les hérétiques. 2° L’autre chose que j’ai supposée, est que ces supplices ne sont pas mal propres à procurer le bien de l’Église, c’est-à-dire, à grossir le nombre de ceux qui la professent. À divers égards toute contrainte y est mal propre et fort propre; car il y a des personnes qui s’affermissent dans leurs opinions, à cause qu’on les y chicane, et dans lesquelles le sang d’un martyr, vrai ou faux, fait de merveilleuses impressions; mais il y a encore plus d’autres personnes, généralement parlant, qui lâchent le pied et qui succombent aux persécutions de religion qu’on leur livre. Il est mal aisé d’établir en cela des règles, parce que l’effet des persécutions varie selon les temps, les lieux, et les habitudes de ceux que l’on persécute. Tout ce qu’on peut dire, ce semble, de plus certain est, que si une médiocre persécution peut grossir une Église, une grosse persécution la grossira encore davantage; c’est pourquoi quand même il serait moins éloigné de la douceur évangélique de persécuter par des amendes, des prisons, et des quartiers d’hiver dragonesques, que de persécuter à toute outrance et comme Dioclétien, il serait néanmoins, tout bien conté, plus expédient de persécuter de cette deuxième manière que de l’autre, parce que ce qu’il y aurait de moins évangélique d’un côté serait largement compensé de l’autre, par l’utilité plus grande qui en reviendrait à l’Église. Pour mieux comprendre cela, voyons les utilités que nos convertisseurs prétendent tirer de leurs violences mitigées, c’est-à-dire, des prisons, des exils, de la privation des biens et des charges, etc. 1° disent-ils, cela oblige ceux qui s’endorment dans leur fausse religion, et qui n’y sont qu’à cause de leur naissance, sans jamais avoir examiné les raisons des deux partis, à examiner sérieusement leur religion, et dans cet examen ils rencontrent la vérité. Mais je demande à toute personne raisonnable si on ne réveillera pas mieux ces endormis, en les menaçant des galères qu’en les menaçant d’une amende; en les menaçant d’une prison perpétuelle, qu’en les menaçant de les mettre à la taille; en un mot en les menaçant de la roue, qu’en les menaçant de l’exil. Je ne pense pas qu’on puisse me le nier, et ainsi on gagne plus par les persécutions très violentes que par les moins violentes, par rapport à obliger un paresseux qui n’est de sa religion que par habitude, à examiner pourquoi il en est. 2° disent-ils, la crainte de la pauvreté et d’une petite souffrance temporelle, porte à examiner sans préjugé les raisons de son parti : on se défait du faux amour que l’on a pour la secte de naissance, on secoue les liens de l’habitude, quand on considère qu’il nous sera avantageux de sortir de l’examen, fort désabusez de nos opinions, et fort persuadez que l’Église qui nous menace est plus utile pour le temps, aussi bien que pour l’éternité. Or cette disposition heureuse fait trouver que l’Église est véritable. Mais je demande encore à toute personne de jugement, s’il n’est pas vrai que si la crainte d’une petite souffrance peut ôter le charme de l’habitude, et les forces des préjugez, et prévenir d’affection et d’un souhait implicite pour le moins, que ce que l’on a crû faux, soit trouvé véritable dans l’examen que l’on en va faire; je demande, dis-je, s’il n’est pas vrai que la crainte d’une petite souffrance pouvant produire ces effets, la crainte des roues, des bûchers et des galères, les produira encore davantage. Ceux qui ont un ressentiment humain contre les convertisseurs, devraient souhaiter qu’ils fussent capables de se rendre assez ridicules, pour répondre que non à une telle demande. 3° disent-ils, par les menaces de quelque privation d’honneurs et de biens, on fait que les hérétiques ambitieux et avares abandonnent leurs erreurs, et s’ils ne se convertissent pas intérieurement, même par l’habitude d’aller à la messe à quoi on les oblige, toujours gagne-t-on leurs enfants et toute leur postérité. Mais encore un coup ne gagnera-t-on pas tout cela, et beaucoup plus sûrement, si on menace de la mort tous les hérétiques? Ne vaincra-t-on pas mieux leur obstination, plus les peines dont ont les menacera seront affreuses? Combien de gens se résoudraient à payer une grosse amende tous les ans, pour se racheter d’aller à la messe, qui ne voudraient pas s’en racheter au prix de la vie? Ainsi on sera assuré du gain d’un plus grand nombre enfants, si on réaggrave les peines. En un mot on n’a qu’à suivre la dernière persécution, depuis ses commencements jusques à la fin, pour voir qu’elle n’a produit ses effets d’une manière considérable, que quand elle s’est servie de l’alternative, ou de faire mourir les gens de malefaim, à petit feu, dans des cachots, le jouet d’une troupe insolente de soldats, ou de signer le formulaire. Toutes les chicaneries précédentes n’avaient pas payé la peine de signer, de sceller et d’enregistrer tant d’arrêts : il a fallu ou perdre le fruit de ses travaux, ou réduire la persécution à des termes qui, à le bien prendre, sont plus rigoureux que la mort. Voilà donc confirmé par un exemple récent ce que je dis, savoir, que plus les persécutions sont rudes, plus elles grossissent la communion persécutante, généralement parlant. 4° disent-ils, on épargne à l’Église le reproche d’avoir trempé ses mains dans le sang, lors qu’on se contente des persécutions à la mode de Louis XIV. Or l’épargne de ce reproche n’est pas un petit gain, c’est un lucre d’autant plus précieux, qu’on conserve en vie plusieurs personnes, qui deviennent par l’accoutumance bons catholiques. Je réponds: 1° qu’en cas de la gloire du christianisme, c’est épargner peu de chose que de lui sauver la plus noire honte; car pour qu’il soit bon, ce n’est pas assez que de ne donner pas dans l’extrémité de la malice; c’est un assez grand mal pour lui que d’être bien méchant, quoi qu’il le put être encore plus. 2° que les protestants se plaignent par leurs écrits, qu’ils aimeraient mieux avoir été persécutés à la mode de François Ier et de Dioclétien, qu’à la mode de Louis XIV et ainsi ces persécutions prétendues mitigées n’ont pas empêché qu’on n’ait autant décrié l’Église gallicane, que si elle avait trempé ses mains dans le sang. 3° que s’il est avantageux d’un côté de laisser vivre les hérétiques sous l’apparence de bons catholiques, ce qu’ils deviennent quelquefois, cela est de l’autre bien pernicieux, à cause qu’ils peuvent instruire leurs enfants dans leur hérésie, au lieu qu’en faisant main basse sur les pères et mères, on peut s’assurer de leurs enfants. 4° que c’est par pure vanité ou par politique qu’on ne fait pas mourir les hérétiques, se contentant de les dragonner jusqu’à ce qu’ils signent. C’est qu’on veut se vanter et se faire dire dans mille et mille fades panégyriques et poésies, qu’on a plus fait sans les supplices, que tous ses ancêtres par les supplices. C’est qu’on a craint d’échouer par les supplices, comme firent François Ier, Henri II, Charles IX, etc. Outre qu’on est bien aise de ne perdre pas un sujet, pour des motifs purement humains. C’est la chose du monde la plus pitoyable que de voir les auteurs français disputer contre les Espagnols, sur les services rendus à l’Église catholique. Les Espagnols se glorifient de leur inquisition, et reprochent aux Français la tolérance des calvinistes. Les Français (je parle de ceux qui ont écrit avant la dernière persécution) répondent mille bonnes choses, et citent les anciens pères à perte de vue, pour prouver qu’il ne faut pas violenter la conscience, et disent contre les supplices de l’inquisition autant de mal que les protestants. Ils continueront encore, et reprocheront aux Espagnols, que leurs bûchers, et la cruauté de leurs tribunaux d’inquisition, font honte au christianisme, et que s’il faut persécuter, il faut garder les mesures qu’on a gardées en France. J’espère de vivre assez pour voir quelque habile Espagnol montrer l’absurdité et le ridicule de ces objections; car en effet on a le plus beau jour du monde de se moquer des invectives sanglantes, que les écrivains français ont poussées contre l’inquisition espagnole, non pas que dans le fond ils la blâmassent à cause d’elle-même, mais seulement parce qu’elle n’était pas établie chez eux; car si on l’y établissait, tout aussitôt on en verrait cent panégyriques affichez aux coins des rues. La vérité est qu’à la réserve de quelques procédures dans l’instruction des procès, lesquelles ne sont pas dans l’ordre, rien ne peut être plus lié avec le sens littéral des paroles, contrains-les d’entrer, que l’inquisition; rien ne peut être plus juste, ni plus louable, que de faire mourir les hérétiques comme font les Espagnols, posant une fois que Jésus-Christ commande de forcer d’entrer. Quelle horreur qu’il y ait un dogme parmi les chrétiens, lequel une fois posé, il s’ensuit que l’inquisition est le plus saint établissement qui ait jamais été sur la terre! Peut-être que la plupart de mes lecteurs n’auront pas assez médité ces choses, pour tomber d’accord de tout ce que je viens de dire, mais du moins suis-je assuré qu’ils conviendront de ce qui suit. C’est que les mêmes raisons qui autorisent les croisades dragonnes, et autres procédures à la nouvelle mode de France, pouvant autoriser les persécutions à roues et à bûchers, il ne s’agit que de voir en quels temps et en quels lieux la première sorte de contrainte est préférable à la seconde; après quoi, pour connaître si l’inquisition d’Espagne est meilleure que les dragonneries de France, il faudrait savoir laquelle de ces deux voies a plus de proportion avec les sujets sur quoi elle doit servir; car de dire que l’inquisition fait mourir les gens, et que la dragonnerie se contente de les ruiner, ce n’est rien dire; les Espagnols auront bientôt répondu qu’ils ont à faire à une sorte de gens, qui ne peut être corrigée que par la brûlure, au lieu que les Français ont à faire à des gens plus disciplinables, et voilà le procès fini; chacun de ces peuples se sert des moyens qu’il croit les plus propres; s’il fait mal, ce n’est pas qu’il contrevienne à l’ordre de Jésus-Christ; c’est seulement qu’il n’a pas assez de connaissance du caractère espagnol, ou qu’il connaît mieux le caractère français. Or devant Dieu c’est une bien légère faute, ou une vertu très mince, que d’ignorer plus ou moins le génie d’une nation; et pour ce qui est du jugement des hommes, les Espagnols n’ont justement rien à craindre, puis qu’ils se trouvent fort bien du tribunal de l’inquisition, et qu’ils conservent l’unité autant qu’il est possible; ainsi ils peuvent se glorifier d’avoir sagement approprié les moyens aux fins. Quand même il arriverait qu’un prince qui, pour obéir au précepte, contrains-les d’entrer, choisirait mal à propos, comme fit le Duc D’Albe dans le Pays-Bas, la voie sanglante des supplices, il n’aurait pas beaucoup de peine à s’excuser devant des personnes équitables; car il n’aurait qu’à leur dire qu’il ne faut pas juger des choses par l’événement, et que fort souvent les moyens qui selon la prudence humaine sont les plus propres, ont une très méchante issue. On pourrait même assurer que le roi d’Espagne avait trouvé dans les manières du Duc D’Albe le vrai moyen d’abolir la réforme du Pays-Bas, s’il avait eu la patience de le laisser encore continuer quelques années; et il y a beaucoup d’apparence, politiquement parlant, que si ce fut une faute à Philippe d’envoyer un tel homme en Flandre, c’en fut une plus grossière de l’en retirer. Il fallait ou ne le mettre pas en train, ou voir comment il achèverait l’ouvrage. Les convertisseurs de ce temps-là les moins malhonnêtes gens, souhaitaient sans doute quelque chose d’approchant de ce qu’un illustre romain souhaitait, touchant l’union de César et de Pompée. Une infinité de gens, et sur tout en France, ont crié et invectivent encore tous les jours contre Charles V comme si pour n’avoir pas employé ses forces rigoureusement contre le luthéranisme, il avait été cause de son établissement en Allemagne, où il aurait pu périr bientôt, disent-ils, si cet empereur l’eût écrasé de bonne heure. Ainsi on confesse qu’il n’est rien tel ordinairement, pour bien obéir au précepte de la parabole, que d’aller aux extrêmes sévérités. Il paraît de là, ce me semble, fort clairement, que le sens littéral que je réfute, est avec justice rendu comptable des roues, des gibets, des tortures, des taureaux de Phalaris, et en général des massacres les plus inhumains, puis qu’il les entraîne par une suite fort juste et fort naturelle, par tout où l’on jugera que les moyens moins rigoureux ne contraindraient pas assez d’entrer. Et ici je ne puis que je ne traite de ridicule la pensée d’un moine français qui, après avoir prouvé par l’écriture sainte, et par l’histoire de l’Église, que le concile de Latran a eu raison de livrer les hérétiques albigeois au bras séculier, pour les punir des peines temporelles, ajoute que cependant la clémence des princes qui les traitent d’une manière plus douce, pour les tirer de leurs erreurs et les porter à se faire instruire, est plus digne de louange et plus conforme à l’esprit de l’Église, ce que notre grand monarque (Louis XIV) poursuit-on, sait faire avec tant de sagesse et de bonté. Voilà la cause de tout le radoucissement de ce moine. Il voyait qu’on ne punissait pas de mort les calvinistes, mais qu’on les tourmentait par d’autres voies; ç’a été une démonstration pour lui, que cela est plus louable et plus conforme à l’esprit de l’Église; car autrement il aurait fallu penser cette hérésie capitale, que ce qui se fait en France n’est pas plus conforme à l’esprit de Dieu qui conduit l’Église, que ce qui se fait dans les pays d’inquisition. Mais qu’est-ce qu’entend ce moine, quand il dit qu’une conduite contraire à l’écriture et à l’histoire de l’Église, est plus digne de louange et plus conforme à l’esprit de l’Église? C’est du franc Galimatias. L’esprit de l’Église peut-il être contraire à l’écriture, et à l’histoire de l’Église? Et lors qu’on ne fait pas une chose prouvée par l’écriture, et par l’histoire de l’Église, peut-on mériter plus de louanges, et se conformer plus à l’esprit de l’Église, que lors qu’on la fait? Après tout ne ruine-t-on pas l’autorité des conciles, en disant qu’il est plus digne de louange de traiter les hérétiques comme on les a traités en France pendant vingt ans sous ce règne, que d’obéir au concile de Latran qui ordonne de les exterminer? Voilà l’embarras où sont les docteurs de la communion romaine. Leurs conciles ont commandé la persécution à outrance; cependant beaucoup d’auteurs n’osent blâmer les princes qui gardent quelque modération; et ceux qui tiennent le sens littéral du précepte, contrains-les d’entrer, sont forcez de reconnaître en plusieurs rencontres, qu’il est plus selon l’esprit de l’Église de ne pas contraindre par les peines temporelles. On vient de le voir dans le passage du jacobin ci-dessus cité. Il prouve par l’écriture, et il n’oublie pas sans doute la parabole en question, que le concile de Latran a fort bien fait; et néanmoins le roi de France, qui n’obéissait pas il y a trois ans ni au concile de Latran, ni à l’écriture, approuvant le concile de Latran, était plus louable, et suivait davantage l’esprit de l’Église, que s’il se fût conformé au concile de Latran, très conforme, selon cet auteur, à la tradition et à l’écriture. Il est bon de remarquer qu’en prenant les termes de la parabole dans le sens littéral, ils ne contiennent pas une simple permission de contraindre, mais un commandement très expressif; de sorte qu’on est obligé après cela de violenter, autant que ses forces se peuvent étendre. J’ai vu un autre embarras qui a du rapport à ces matières, dans un traité de Juste Lipse. Cet homme ayant été ruiné par les guerres du Pays-Bas, trouva une retraite fort honorable à Leide, où on le fit professeur, et où il ne fit point scrupule d’abjurer extérieurement son papisme. Pendant ce temps-là il fit imprimer quelques livres de politique, où il avança, entre autres maximes, qu’il ne faut souffrir qu’une religion dans un état, ni user d’aucune clémence envers ceux qui troublent la religion, mais les poursuivre par le fer et le feu, afin qu’un membre périsse plutôt que tout le corps. Clementiae non hic locus. Ure, seca ut membrorum potius aliquod quam totum corpos intereat Cela était fort malhonnête à lui, entretenu comme il était par une république protestante, qui venait de réformer la religion, car c’était approuver hautement toutes les rigueurs de Philippe II et du duc d’Albe. Et c’était d’ailleurs une imprudence terrible et une exécrable impiété, puis que d’une part on pouvait conclure de son livre, qu’il ne fallait souffrir en Hollande que la religion réformée, et de l’autre, que les païens ont fort bien fait de faire pendre les prédicateurs de l’Évangile. Il fut entrepris sur cela par le nommé Théodore Cornhert, et poussé dans l’embarras; car il fut obligé de répondre en louvoyant, et en déclarant que ces deux mots ure, seca, n’étaient qu’une phrase empruntée de la médecine, pour signifier non pas littéralement le fer et le feu, mais un remède un peu fort. C’est dans son traité de una religione que l’on voit toutes ces tergiversations. C’est bien le plus méchant livre qu’il ait jamais fait, excepté les impertinentes histoires, et les fades poésies qu’il fit sur ses vieux jours sur quelques chapelles de la vierge, son esprit commençant à baisser comme celui de Périclès, lors qu’il se laissa entourer le cou et les bras d’amulettes, et de remèdes de femme; et étant tout infatué des jésuites, entre les bras desquels il se jeta, lors qu’il vit que le petit méchant livre en question serait regardé de travers en Hollande; cela fit qu’il s’évada furtivement de Leide. Pour revenir au petit livre, c’est une méchante rapsodie de passages qui autorisent toutes les impiétés païennes, sur quoi on fondait la persécution horrible des premiers chrétiens, et d’autres passages qui disent tout le contraire. Et comme l’auteur n’osait avouer la force de ces deux mots: ure, seca, il se servit de méchantes distinctions, qui revenaient à ceci, qu’il ne fallait faire mourir les hérétiques que rarement, et secrètement, mais que pour les amendes, les exils, les notes d’infamie, les dégradations, il ne fallait pas les leur épargner. Tout cela tombe par terre par les réflexions ci-dessus faites. Il est certain qu’il y a plusieurs catholiques romains qui approuvent le dernier supplice des autres chrétiens, et ils raisonnent sans doute plus conséquemment; mais la plaisante pensée que celle d’un Français moderne, nommé Ferrand, que ceux qui font mourir les hérétiques font bien, mais non pas si bien que ceux qui ne poussent pas la peine jusques au dernier supplice! Cela est extravagant, car si un hérétique mérite la mort, c’est ou parce que Jésus-Christ a commandé de contraindre d’entrer tous les errants, ou parce qu’il prononce des blasphèmes, disant, par exemple, que le prêtre ne tient entre ses mains qu’un morceau de pâte, et qu’au lieu du fils de Dieu, il n’adore et ne mange qu’un morceau de pain. S’il mérite la mort à cause du commandement de Jésus-Christ, c’est une aussi grande faute de le laisser vivre qu’il l’eût été aux Juifs de laisser vivre les sorciers, que Dieu leur commandait d’exterminer. S’il mérite la mort pour ses blasphèmes scandaleux, c’est une impiété que de le laisser vivre quatre jours, car c’est autant de renouvellements de blasphèmes; et on empêcherait d’ailleurs qu’il n’infectât les autres, si on s’en défaisait promptement. Nullus hic clementiae locus, disait fort bien Lipse, ure, seca; point de compassion ici, brûlez, brûlez, et rouez incessamment et sans délai. Voilà où nous conduisent les abominables maximes de nos convertisseurs; ils ne peuvent rien alléguer pour leurs contraintes prétendues mitigées, qui enfin sont devenues pires qu’une prompte mort, qui ne serve nécessairement à prouver l’obligation de faire mourir les hérétiques, tout aussi promptement que les voleurs des grands chemins, bien entendu s’ils refusent d’abjurer leurs dogmes. Je me souviens d’un dilemme dont se servait Tertullien, contre la réponse que Trajan fit au jeune Pline, où il lui ordonne de ne pas informer contre les chrétiens, mais que s’il se trouve des accusateurs qui les citent, et qui les convainquent selon les formes judiciaires, de les punir. Tertullien trouve absurde cette ordonnance; car, dit-il, si les chrétiens reconnus pour tels méritent la mort, il faudrait en faire enquête, et s’ils méritent qu’on ne les recherche pas, il ne faudrait point les condamner quand ils sont découverts. O sententiam, dit-il , necessitate confugam! negat inquirendos ut innocentes, et mandat puniendos ut nocentes. Parcit et saevit dissimulat et animadvertit. Quid te ipsum censura circumvenis? Si damnas cur non et inquiris? Si non inquiris cur non absolvis? À tout bien considérer les persécutions qui font mourir sont les meilleures de toutes, et principalement lors qu’elles ne donnent point la vie à ceux qui abjurent; car promettre la vie à un homme condamné à mort; la lui promettre, dis-je, en cas qu’il abjure sa religion, est un moyen fort dangereux de lui faire faire un acte d’hypocrisie, et un péché énorme contre sa conscience; au lieu que n’y ayant rien à gagner pour lui en dissimulant, il prend son parti, et il se résout à mourir pour ce qu’il croit être la vérité; et s’il est de bonne foi dans l’erreur, il est sans doute martyr de la cause de Dieu; car c’est à Dieu, comme se révélant à la conscience, qu’il s’offre en sacrifice; je dis en sacrifice volontaire, quoi qu’il ne tienne pas à lui de mourir, ou ne mourir pas. Il en va de ces choses comme d’un homme qui force une femme. Il lui fait moins de tort que s’il la tentait, et la faisait succomber par ses flatteries : car par là il la rendrait criminelle; et en usant de violence sur son corps, il lui laisse devant Dieu toute la pureté et l’innocence de son âme. Voilà ce que font ces persécuteurs sans quartier, qui sur l’aveu qu’on leur fait d’une telle croyance, vous envoient au supplice, et vous expédient, quand même vous diriez que vous changez d’opinion. Mais ces persécutions inquiétantes, chicaneuses, qui promettent d’un côté, qui menacent de l’autre, qui vous fatiguent de telle sorte par des disputes et des instructions, qu’enfin soit que vous changiez intérieurement, soit que vous ne changiez pas, on veut une signature ou point de repos en votre vie; ces persécutions, dis-je, sont des tentations diaboliques, qui extorquent le péché, comme les fleurettes, les présents, et autres machines font consentir certaines femmes aux désirs déréglez de leurs amoureux. Je me souviens d’avoir lu que sultan Mahomet II voulant se défaire de David, empereur de Trébizonde, et de ses enfants, leur donna le choix de la mort ou de l’Alcoran. De neuf enfants qu’il avait, il y eut un fils et une fille incapables, à cause de leur bas âge, de choisir entre ces deux extrêmes; ainsi ils demeurèrent en proie au mahométisme; mais David, avec sept garçons, choisit la mort qu’ils souffrirent tous fort constamment. Ce fut un martyre d’autant plus glorieux, qu’ils pouvaient racheter leur vie en abjurant la foi chrétienne; et ainsi à cause du succès il valut mieux que le sultan leur laissât la liberté de choisir; mais d’autre côté il les mettait dans une violente tentation, en leur promettant la vie; et à son égard l’ordre était beaucoup plus malicieux, que s’il les eût simplement condamnez à la mort; et en ce cas-là ils n’eussent pas laissé de l’immoler volontairement à Dieu, tout de même qu’un malade qui voit qu’il n’en peut pas réchapper, et qui fait un acte de résignation à la volonté de Dieu, fait une chose qui ne peut être qu’un sacrifice volontaire de ses désirs à ceux de son créateur. Voyez s’il faut que la persécution soit une chose bien exécrable, puis que pour la rendre moins mauvaise, il faut qu’elle devienne une tuerie inexorable. |