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| Oeuvres complètes de Voltaire | Études sur Voltaire | Galerie | .PIERRE BAYLE COMMENTAIRE PHILOSOPHIQUE SUR CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST: CONTRAINS-LES D’ENTRER, OU TRAITÉ DE LA TOLÉRANCE UNIVERSELLE .DEUXIÈME PARTIE Chap. II. Seconde objection: On rend odieux le sens littéral en jugeant des voies de Dieu par les voies des hommes : encore que les hommes soient en état de mal juger lors qu’ils agissent par passion, il ne s’ensuit pas que Dieu ne fasse son oeuvre là-dedans par les ressorts admirables de sa providence. — Fausseté de cette pensée, et quels sont les effets ordinaires des persécutions. Avant que de passer à des objections plus considérables, je répondrai ici à une instance qu’on me peut faire, sur ce que j’ai dit que notre seigneur aurait très mal adapté les moyens aux fins, s’il avait voulu que l’on excitât les passions dans l’âme, afin de lui faire discerner la bonne religion de la fausse. On me dira que si un homme en usait ainsi, il ferait très mal, mais que les voies de Dieu n’étant pas nos voies, Jésus-Christ a pu fort bien agir de cette manière; que quand il a voulu guérir un aveugle, il a fait une chose qui semblait devoir l’aveugler, s’il ne l’eût été déjà; que cependant il lui rendit la vue par un moyen qui paraissait si mal propre. Pourquoi ne pourrait-il pas attacher l’assistance de son esprit à un examen que l’on ferait des deux religions, durant les tempêtes des espérances et des craintes humaines? Répondons à cette chicane. En premier lieu je remarque que cette proposition, les voies de Dieu ne sont pas nos voies, ne pouvant pas avoir ce sens général, jamais Dieu ne fait les choses par les moyens par lesquels les hommes les font, puis qu’il y a cent exemples où il se sert des mêmes moyens que les hommes; on n’en peut rien conclure de favorable pour l’intelligence particulière de ces paroles, contrains-les d’entrer, à moins qu’on ne montre d’ailleurs et par des preuves propres, qu’elles se doivent entendre au sens littéral, et qu’il n’y a point de conséquences absurdes qui nous empêchent de les y entendre. S’il était une fois prouvé clairement que Jésus-Christ nous ordonne la contrainte, alors j’avoue que l’on pourrait justifier ce commandement par l’éminence suprême des droits de Dieu, qui lui fait prendre quelquefois des routes contraires à celles que nous prenons; mais pendant qu’on disputera contre le sens littéral de ce passage par des raisons innombrables, dont il y en a de tirées de l’esprit universel de l’Évangile, vouloir recourir à la maxime, les voies de Dieu ne sont pas nos voies, c’est en vérité radoter, et qui pis est, jeter toutes les connaissances humaines et même la révélation divine dans le pyrrhonisme le plus détestable. Car il n’y a point de texte de l’écriture auquel en ce cas on ne put donner un sens tout opposé aux paroles; je dirais, par exemple, que quand Jésus-Christ nous promet qu’il récompensera nos bonnes oeuvres dans le ciel, il veut dire qu’il damnera ceux qui feront des bonnes oeuvres; car les voies de Dieu n’étant pas nos voies, il ne doit pas parler comme nous, mais entendre les paroles dans un sens tout contraire à celui que nous leur donnons; et ainsi on ne pourrait rien prouver par l’écriture, ni même par la raison, d’autant qu’on dirait que les principes du raisonnement qui seraient des règles du vrai et du faux, si un père les donnait à son fils, ne doivent point l’être venant de Dieu, qui doit prendre le contrepied de l’homme en toutes choses. Arrière donc d’ici ces extravagances qu’on nous objecte. En deuxième lieu je dis que l’exemple de la boue employée à rendre les yeux, enferme deux différences essentielles; l’une, que c’est un fait particulier de Jésus-Christ que nous ne lisons pas que ni lui, ni ses apôtres aient jamais réitéré, au lieu que l’ordre de contraindre est conçu en termes universels; l’autre, que la matière n’ayant aucune répugnance ni à ce mouvement, ni à celui-là, ni à cette figure, ni à une autre, peut servir très commodément entre les mains de Dieu à toute sorte d’effets; mais l’âme de l’homme se conduisant par raison, et par une certaine gradation de pensées, l’ordre veut que Dieu s’accommode à cette gradation; de sorte que si elle porte que les passions soient suivies de ténèbres dans l’entendement, et de précipitation dans la volonté, Dieu ne fera pas qu’universellement la voie de démêler la vérité de la fausseté, soit celle de ces ténèbres de l’entendement, et de cette précipitation de la volonté. Veut-on des exemples infinis de la conformité des voies de Dieu avec celles de l’homme, on n’a qu’à lire l’Évangile; autant de versets presque qu’on lira, en seront autant de preuves, puis qu’il est certain que Dieu y parle comme ferait un précepteur qui instruirait des disciples; un précepteur parle, et se sert de termes usités dans le pays, ou connus à ses auditeurs; voilà les voies de l’homme quand il endoctrine. Ne sont-ce pas aussi celles de Dieu? Ne parle-t-il pas le langage de ceux auxquels il s’adresse, et ne donne-t-il pas très souvent aux mots le même sens qu’ils lui donnent par tout ailleurs? Mais voici des exemples qui sont plus encore de notre sujet. Quand Dieu a converti les païens, il est sur qu’il y a employé des instruments tout autres que ceux que les hommes auraient employez pour un ouvrage semblable, mais néanmoins il y a eu beaucoup des manières humaines; car l’instruction de vive voix et par écrit, les censures, les disputes, et telles autres choses avec quoi les hommes s’instruisent les uns les autres, y sont constamment intervenues, et on n’a point d’exemple qu’aucun peuple se soit converti sans la voie de la prédication, non plus qu’on n’a point d’exemple qu’un écolier qui n’a jamais oui parler de Platon, croie tout ce qui est dans Platon. L’ordre naturel et humain est qu’un homme apprenne ce qu’a dit Platon ou en le lisant, ou en écoutant ceux qui le savent. Dieu se sert tellement de ce moyen, qu’il est inouï qu’aucun homme ait su qu’il y a eu un Jésus-Christ que par la lecture de l’Évangile, ou par le témoignage d’un autre homme. N’attendez pas que les peuples de la terre australe se fassent chrétiens, avant que des prédicateurs chrétiens leur aillent annoncer l’Évangile. Je dis de plus qu’après que le Saint Esprit a converti un homme au christianisme, il l’accommode à son tempérament, d’où vient que les empreintes de ce tempérament se trouvent dans les actions pieuses de cet homme; preuve évidente que Dieu ne bouleverse pas l’ordre établi pour l’union de l’âme et du corps, quand il s’agit des choses de religion. Comme donc cette loi générale de l’union de l’âme et du corps met une telle gradation entre les pensées de l’âme, que la crainte d’un mal temporel est suivie d’un trouble qui offusque les lumières du jugement, qui traverse l’usage du libre arbitre, et fait pencher l’âme vers le côté qui lui promet de la délivrer de ce mal; (je dis le même des autres passions) il faut croire que Dieu ne va pas contre le fil de cette chaîne naturelle de pensées, et je ne doute pas même que lors qu’il convertit un pécheur extraordinairement, comme il convertit Saint Paul, il n’entre dans le courant de cette chaîne par quelque côté, et qu’il ne le suive puis après selon sa progression naturelle. Je sais bien qu’il se sert des passions de l’âme pour nous porter à lui, et pour nous détacher du monde, mais c’est de telle sorte qu’il nous défend de faire à notre prochain le mal dont sa providence se servira pour le salut de notre prochain. Par exemple, il n’y a point de doute que Dieu ne se puisse servir, pour convertir un jeune étourdi, d’une blessure qui l’estropiera, d’un vol qui le réduira à l’aumône, d’une calomnie qui le ruinera de réputation, et qui le contraindra de se confiner dans une retraite, où il ne songera qu’aux choses du ciel; mais ces bons usages que Dieu sait tirer de ces disgrâces, n’empêchent pas que celui qui estropie, qui vole, qui calomnie cet homme, ne commette un très grand péché. Ainsi quand j’accorderais que les persécutions détermineraient plusieurs persécutés à examiner leur religion, et à la quitter pour embrasser la véritable, il ne laisserait pas d’être vrai qu’elles seraient criminelles, et par conséquent défendues de Dieu, bien loin d’être commandées dans ces paroles, contrains-les d’entrer. Cette remarque me paraît seule décisive, car puis que le vol, les mutilations, les calomnies, les emprisonnements, et autres procédures semblables, seraient criminelles, si on s’en servait contre ces jeunes débauchez, qui ne violant point les lois de l’état, ni les coutumes municipales, ne sont châtiez d’aucune peine par les magistrats; puis, dis-je, que ces procédures seraient criminelles, quoi que Dieu en put tirer la correction de ces jeunes gens; il faut dire aussi que les souverains sont très criminels lors qu’ils ruinent un homme d’autre religion, qu’ils le font battre, qu’ils l’emprisonnent, qu’ils le tourmentent en mille manières, quoi que Dieu se puisse servir de ces maux pour éclairer cet homme, par les secrets ressorts et incompréhensibles adresses de sa grâce. Par où l’on voit l’illusion grossière des persécuteurs, qui croient se disculper de toutes leurs injustices, en supposant que Dieu en profite pour illuminer les errants. Mais ne profiterait-il pas tout de même des injustices qu’ils feraient à un joueur, à un impudique, à un buveur? D’où vient donc qu’ils ne croient pas qu’il soit permis de lui envoyer cinquante dragons, de lui arracher son bien, sa femme, ses enfants, de lui suborner des faux-témoins, de le flétrir d’une ignominie publique? N’est-ce pas à cause que nous avons une loi de Dieu qui nous prescrit certaines actions, sans nous permettre d’en faire d’autres, sous prétexte que Dieu en tirerait la manifestation de sa gloire, et le salut des prédestinez? Et pourquoi ne disent-ils pas la même chose touchant les violences persécutantes? Que sera-ce présentement si je dis en troisième lieu, que bien loin que Dieu se serve souvent des persécutions pour faire connaître la vraie religion aux persécutez, l’expérience nous enseigne qu’elles ne sont de nul usage par rapport à la conversion à la véritable foi; ce qui nous doit convaincre pleinement que Dieu n’a pas établi les violences cause occasionnelle de sa grâce. C’est ce que les persécuteurs devraient supposer, pour que leur deuxième objection valût quelque chose : ils devraient dire que les violences considérées en elles-mêmes, et selon leur nature, sont injustes et défendues de Dieu, mais que comme l’eau du baptême, incapable de sa nature de nous sanctifier, a été élevée par l’institution de Dieu à la qualité de cause morale, ou occasionnelle pour le moins, de la régénération, de même les violences ont été élevées par la volonté de Dieu à la qualité de causes instrumentales et occasionnelles de l’illumination des hérétiques; cela étant, elles seraient une espèce de sacrement, et par la vertu de ces paroles sacramentales, contrains-les d’entrer, elles seraient transsubstantiées ou transélémentées en action toute sainte et toute divine, d’injustes qu’elles étaient auparavant. Sur cela j’ai à dire deux ou trois choses; 1° qu’il ne paraît pas possible qu’une action contraire à l’équité naturelle, à la loi et à l’Évangile, infâme par sa turpitude interne, et par l’interdit de Dieu, soit choisie par Jésus-Christ comme l’instrument du salut des hommes, appliqué et exécuté par ces mêmes hommes à qui elle a été défendue. Si c’était un être indifférent de sa nature comme est l’eau, qui moralement parlant n’est ni bonne, ni mauvaise, je ne parlerais pas ainsi. 2° Je dis que si une telle action avait été choisie de Dieu pour la cause instrumentale de l’illumination des errants, il faudrait que Dieu l’eût révélé de la manière du monde la plus expresse, la plus exempte d’équivoque, et la moins sujette à difficulté; il faudrait qu’il eût prévenu sur cela nos doutes, éclairci nos scrupules, et concilié toutes les contradictions apparentes qui eussent été entre cette conduite et l’esprit de tout l’Évangile. Or bien loin d’avoir usé d’une telle révélation, qu’il ne se trouve qu’un petit verset faisant partie d’une parabole, dans lequel on voie ce mot de contrainte, mot qui en cent autres occasions signifie les empressements de civilité et d’honnêteté qu’on témoigne à une personne, pour l’obliger par exemple à rester à dîner : et ce verset n’étant attribué qu’au père de famille, n’est point appliqué nommément à la contrainte qu’il faudrait faire aux non chrétiens; application qui eût été fort nécessaire dans un cas si éloigné du génie de Jésus-Christ et de sa divine doctrine. Enfin je dis que l’expérience continuelle de tous les siècles nous a appris, que les violences en matière de religion ne sont point sorties de leur état naturel, car elles produisent les mêmes effets en cela qu’en toute autre chose. Supposons pour un moment que l’Église romaine soit la véritable Église, et voyons les suites de ses violences, et les comparons avec les suites des violences exercées par les autres religions; l’on verra que ce sont toujours à peu près les mêmes suites. Pendant que le roi de France n’a fait qu’inquiéter ses sujets de la religion, que publier des arrêts qui diminuaient leurs privilèges, et qui les privaient de plusieurs commodités, que menacer des plus rudes traitements si l’on persistait dans l’hérésie; qu’est-il arrivé sinon que les protestants, à la réserve d’un petit nombre, sont devenus plus zélés pour leur religion qu’ils ne l’étaient auparavant? C’étaient des jeûnes continuels, des humiliations extraordinaires, des retranchements de luxe; c’était la chose du monde qui leur venait le moins dans l’esprit, que de croire que Dieu les châtiait, parce qu’ils étaient dans une fausse religion; car au contraire ils attribuaient éternellement, et dans leurs prédications et dans leurs discours sérieux, les maux qu’on leur faisait et qu’on voulait leur faire, à la négligence qu’ils avaient eue pour leur religion, au mépris des assemblées, à leur dégoût pour les vérités que leurs ministres leur annonçaient, et ils ajoutaient que le véritable moyen de détourner ces malheurs, était d’apaiser la colère de Dieu par une bonne vie, et par une fervente dévotion, selon la foi protestante. Cela est bien éloigné de ce que prétendent les convertisseurs, que les violences désabusent un homme de ses hérésies. Je suis fort persuadé que si un prince protestant avait traité ses sujets romains, de la même manière que le roi de France a traité ses sujets protestants, ils eussent semblablement fait des prières extraordinaires pour apaiser Dieu et les saints, qu’ils auraient crû en colère contre leur peu de dévotion, et qu’ils seraient devenus encore plus papistes qu’auparavant. Les Turcs deviendraient en pareil cas plus obstinez dans le mahométisme, les Juifs dans le judaïsme, et ainsi du reste. Considérons maintenant ce qui est arrivé, lors que le roi de France a lâché la bride à ses dragons, et a réduit ses sujets protestants à la dure nécessité, ou de se faire de la messe, ou de traîner leur vie dans une longue et presque infinie concaténation de misère : ils ont succombé presque tous à la tentation; les uns demeurant très persuadez que leur religion était bonne, et que la romaine était détestable; les autres se jetant peu à peu dans l’indifférence des religions, et se persuadant qu’ils se sauveraient dans une fausse religion, en n’adhérant point de coeur à ses faux cultes. Ceux qui font les bigots et même les persécuteurs, valent encore pis, car la plupart n’agissent que par vanité et par avarice; ils ne veulent pas qu’on les soupçonne d’avoir changé sans persuasion, et ils aspirent aux pensions et aux bénéfices, et cela signifie en bon français qu’ils ne croient en Dieu que par bénéfice d’inventaire. Ces suites sont très mauvaises; et bien loin d’illuminer une âme, elles la mettent dans une condition pire que la précédente, supposé que la précédente fût une hérésie de bonne foi. On ne peut pas nier ce que je suppose des dispositions des tombez, puis qu’on en voit si peu qui aillent à la messe de bon gré, et qu’il faut faire la garde du monde la plus exacte dans tous les ports et frontières, pour empêcher qu’ils ne se sauvent, et qu’il faut donner des arrêts terribles contre ceux qui refusent de communier étant malades; et que tous les jours il faut traîner des cadavres pour cela sur des claies à la voirie. Il ne faut point douter qu’un prince protestant qui aurait tenu la même conduite contre ses sujets papistes, n’eût produit avec ses dragons les mêmes effets; la plupart eussent signé le papier qu’on leur eût offert, mais avec plus d’horreur pour le calvinisme qu’ils n’en avaient auparavant, ou avec des semences de déisme. Plusieurs eussent espéré de se sauver, moyennant les invocations domestiques de la vierge, et des images de poche, et des confessions et communions clandestines par des prêtres travestis : très peu auraient été illuminez; et ainsi supposant présentement que la religion réformée soit la véritable, les persécutions ne lui serviraient de rien, par rapport à des conversions sincères, et à une propagation légitime. Les persécutions faites à des Turcs, à des Juifs, à des païens, ou par eux à d’autres, ne produisent point autre chose; hypocrisies, et irréligions, et rien plus. Peut-être que Dieu ne permet pas que les infidèles fassent des progrès par leurs violences. Mais rien n’est plus réfuté par l’histoire. Pline écrit à son empereur, que plusieurs chrétiens qu’il avait cités ayant d’abord avoué qu’ils étaient chrétiens, l’avaient nié puis après, avouant qu’ils l’avaient été, mais qu’ils ne l’étaient plus. Il ajoute que la religion païenne qui avait été comme abandonnée dans la Bithynie, reprenait courage : ce qui montre que la peur du châtiment fit apostasier beaucoup de monde. Sous l’empereur Decius c’était une chose effroyable que la multitude des chrétiens qui succombèrent; il faut lire sur cela Saint Cyprien. On sait combien de peuples les sarrasins, sectateurs de Mahomet, ont arrachez par leurs violences à la foi chrétienne. Concluons donc que la contrainte n’a point été tirée de son ordre naturel, qui est ou d’affermir les gens dans leurs opinions, ou de les engager à les dissimuler par crainte, par vanité, par ambition, ou de leur faire naître l’indifférence. Convainquons-en nos adversaires par leurs propres maximes. Ne disent-ils pas que la sévérité de notre Henri VIII fut cause que la plupart de ses sujets renoncèrent à la primauté du pape? Ne disent-ils pas que sous le roi Édouard on n’eût pas introduit en Angleterre la prétendue réforme, si l’on n’eût employé l’autorité du bras séculier contre le catholicisme? Ne disent-ils pas qu’après que la reine Marie eut si bien rétabli l’Église romaine dans son royaume, Élisabeth n’y eût pas remis l’hérésie, si elle n’avait usé de contrainte, et n’eût promulgué des édits très sévères, et des lois pénales contre ceux qui demeureraient papistes? Ne croient pas encore, comme il paraît par l’interprétation favorable qu’ils tâchent de donner aux machinations de Colleman, contenues dans ses propres lettres, que si on permettait publiquement le libre exercice du papisme dans l’Angleterre, et qu’on abrogeât les lois pénales, le royaume se convertirait bientôt? Ne disent-ils pas, pour montrer que la religion protestante n’est point véritable, qu’elle s’est établie par les armes et par la force? On ne veut point disputer ici de ces faits-là. On se contente d’en conclure qu’ils avouent que la contrainte, et que la menace des peines, produisent le même effet contre la bonne religion, que contre la fausse; et ainsi ce serait une extrême impertinence de supposer que Dieu n’accompagne de sa bénédiction que la contrainte que l’on fait aux hérétiques; car si cela était, le sort des orthodoxes persécutés ne serait pas semblable à celui des hérétiques persécutés; et il s’ensuivrait même cette absurdité, c’est que les orthodoxes persécutés seraient abandonnez de Dieu, et qu’au contraire les hérétiques persécutés en seraient chéris; de sorte que pendant que d’un côté la persécution chasserait de la bergerie les ouailles qui y avaient été nourries et élevées, elle y ferait entrer, de l’autre, les étrangères. Les succès de la contrainte mahométane devraient confondre nos misérables convertisseurs. Mais quand on ne considérerait que les suites des persécutions de chrétien à chrétien, on y trouverait assez de quoi se convaincre que Dieu n’a pas pu les établir cause occasionnelle de la grâce illuminante. En voici la raison. S’il avait fait cela par l’efficace de ces paroles, contrains-les d’entrer, chaque secte chrétienne qui comprendrait l’intention du fils de Dieu, et qui aurait assez de zèle pour la suivre, persécuterait les autres avec espérance que Dieu les convertirait par cet instrument; et ainsi Dieu serait cause que l’instrument de la grâce serait employé beaucoup plus souvent en faveur de la fausseté qu’en faveur de la vérité, sans qu’il put raisonnablement, ce semble, reprocher aux hérétiques l’abus qu’ils feraient des persécutions; car comme ce n’est pas un péché à un hérétique de donner l’aumône, en obéissant au commandement que Dieu en fait dans son écriture, ce ne serait pas un péché à lui de contraindre en obéissant au commandement que Jésus-Christ en aurait fait. Et qu’on ne dise pas, ce commandement n’est pas fait pour avancer les affaires de l’erreur, mais celles de la vérité, et qu’ainsi un hérétique qui exécute l’ordre que Jésus-Christ a donné dans la parabole, commet un crime; car par cela même l’on prouverait qu’un hérétique fait très mal de donner l’aumône à ses confrères, puis qu’en leur donnant l’aumône, il les empêche de recourir aux diaconies des orthodoxes qui le convertiraient, en ne lui donnant du pain que sous cette condition. Ce serait aussi un péché que de prier Dieu de tout son coeur et d’être vertueux dans une société hérétique, parce que le zèle qu’on témoigne en cela, et la bonne vie qu’on mène, avancent les affaires de l’erreur; de sorte que tous les devoirs seraient confondus, et les commandements de l’Évangile adressez à tous les chrétiens, ne regarderaient que les orthodoxes, et pour les autres ils feraient fort mal d’y obéir. Qui a jamais vu de plus monstrueuses idées de morale que celles-là? S’il pouvait y avoir des murmures plausibles contre la très sage et très adorable providence de Dieu, c’en serait un assurément que de trouver un peu mauvais que Dieu permette que ceux de la vraie religion soient exposez à des tentations, aussi difficiles à soutenir que le font les tourments, et les supplices; car il y a bien peu d’âmes qui soient à l’épreuve de cela, et qui pour se délivrer de la douleur ne trahissent leur conscience. On autorise dans le cours de la justice criminelle l’usage de la question; mais tout le monde ne l’approuve pas, parce que la douleur qu’on fait souffrir à un accusé, l’oblige souvent à s’accuser d’un crime qu’il n’a pas commis, et à charger des innocents qu’on soupçonne, et contre lesquels on souhaite sa déposition. Montaigne est fort judicieux sur cela: "C’est une dangereuse invention, dit-il, que celle des gehennes, et semble que ce soit plutôt un essai de patience que de vérité. Et celui qui peut les souffrir cache la vérité. car pourquoi la douleur me fera-t-elle confesser ce qui en est, qu’elle me forcera de dire ce qui n’est pas? Et au rebours si celui qui n’a pas fait ce de quoi on l’accuse est assez patient pour supporter ces tourments, pourquoi ne le sera celui qui la fait un sibeau guerdon que de la vie lui étant proposée... Pour dire vrai c’est un moyen plein d’incertitude et de danger. Que ne dirait-on, que ne ferait-on pour fuir de si grièves douleurs? Etiam innocentes cogit mentiri dolor, d’où il advient que celui que le juge a géhenné pour ne le faire mourir innocent, il le fasse mourir et géhenné, et innocent." Voilà dans la vérité les effets les plus ordinaires des cruelles douleurs qu’on fait souffrir à un homme, à qui on tiraille les membres. Veut-on qu’il dise qu’il ne croit pas ce qu’il croit, qu’il n’est pas chrétien, quoi qu’il le soit effectivement? Il dira succombant à la douleur qu’il n’est pas chrétien. Veut-on qu’il dise qu’il croit ce qu’il ne croit pas, qu’il est bon papiste, quoi qu’il soit bon calviniste, ou bon luthérien, ou qu’il est bon calviniste, quoi que dans l’âme il soit bon papiste, il le dira ne pouvant soutenir la gêne qui l’accable, et voyant que sa dissimulation et sa menterie le délivrera sur le champ de l’oppression. Le sieur de Cinq-Mars décapité à Lyon, pour conspiration contre le cardinal de Richelieu, mourut avec beaucoup de constance, et témoigna un grand mépris pour la vie; mais en même-temps il témoigna une telle peur de la question, qu’il est très probable que si on la lui eût donnée, il eût avoué tout ce qu’on aurait voulu, et les choses mêmes les plus contraires aux idées qui lui étaient les plus chères de l’honneur, et de la réputation. Or si c’est une chose que la raison a quelque peine à digérer, que le même Dieu qui a ordonné, en unissant notre âme avec notre corps, qu’elle fût si sensible à la douleur, lors que ce corps est remué d’une certaine manière, permette que notre corps soit soumis à la rage des persécuteurs qui nous font sentir les douleurs les plus cruelles, à telle condition qu’ils nous laisseront en repos, et nous combleront de biens, pourvu que nous voulions dire que nous croyons le contraire de ce que nous croyions auparavant; si, dis-je, c’est une chose difficile à digérer à notre raison, que serait-ce s’il fallait que Jésus-Christ lui-même eût ordonné que l’on exposât les hommes à ces souffrances, et sous cette condition? Je ne vois pas qu’on put rien dire de raisonnable, pour calmer les murmures d’un homme qui rejetterait toute religion, au lieu qu’en supposant que l’ordre et la volonté de Dieu déclarée aux hommes, est qu’ils ne fassent aucun mal à leur prochain, on comprend qu’il peut néanmoins ne le pas forcer à faire du bien, lors que leur volonté se porte au mal; d’où il s’ensuit qu’il peut permettre qu’ils se portent aux persécutions, auquel cas il soutient ses enfants de sa sainte grâce, ou les laisse succomber pour les relever plus glorieusement par la repentance. Ce que j’ai dit de la question se doit appliquer, en gardant le plus et le moins, à toute autre épreuve, comme à celles où les Français viennent d’être exposez, battus ou mangez par les dragons, et enserrez dans une telle détresse, qu’ils ne voyaient que des cachots, et misères sur misères, en cas qu’ils dissent ouvertement ce qu’ils avaient dans le coeur. Il y a eu des provinces, dit-on, où on a défendu aux meuniers et aux boulangers de moudre du blé pour les nouveaux convertis, et de leur vendre du pain, s’ils n’apportaient un certificat de catholicisme. Ils étaient donc réduits, ne pouvant sortir du pays sans aller ramer toute leur vie en cas qu’ils fussent attrapez, ou à mourir de faim, eux et leurs enfants, ou à communier. Tout homme de bon sens m’avouera que la faim qu’une mère souffre, et qu’elle voit souffrir à ses enfants, est une tentation qui n’est guères moindre que la gêne, et à l’égard de plusieurs plus rude qu’une gêne, d’où si on sort sans avoir rien confessé, on est assuré qu’on sera hors de cour et de procès. Mais s’il est incroyable que Jésus-Christ ait ordonné les persécutions, parce que les ayant ordonnées il serait cause immédiate du mal que les hérétiques feraient souffrir aux orthodoxes, et médiate des hypocrisies où ceux-ci se précipiteraient, de la même manière qu’il est cause immédiate des aumônes que les hérétiques font à leur prochain pour obéir à l’Évangile, et médiate des suites naturelles qu’ont ces aumônes; si, dis-je, cela est incroyable par cette raison, il ne l’est pas moins par celle-ci, c’est qu’y ayant dans toutes les sectes des gens intrépides, courageux, et fortement persuadez de leur religion, elles ont toutes des martyrs quand on les persécute; or ces martyrs sont le moyen le plus assuré qui se puisse voir de maintenir une religion; car ils affermissent leurs confrères dans la persuasion qu’ils croient la vérité. Ainsi si Jésus-Christ eût commandé la contrainte, il eût lui-même mis des obstacles aux progrès de la vérité, parce que l’inflexibilité de quelques errants, et leur courage à mourir pour leurs erreurs, en eût persuadé plus fortement tous les autres. Un historien français a dit fort judicieusement, que le martyre d’Anne Du Bourg gâta plus de gens que n’eussent fait cent ministres avec leurs prêches. Je sais bien qu’on a dit que ce n’est pas le supplice, mais la cause, qui fait le martyr. Mais que fait tout cela? N’est-ce point ou une question de nom, ou pétition de principe? Et sans conter que la joie intrépide avec laquelle on voit mourir un homme pour sa religion, peut avoir un effet rétroactif sur ses dogmes, pour en persuader ceux qui les croyaient très faux, n’y ayant guères de raisons plus propres à toucher un peuple que ces spectacles et ces preuves de sentiment; sans, dis-je, conter cela, n’est-il pas du moins incontestable que ceux qui sont de la même religion que celui qui meurt pour elle, le tiennent pour un vrai martyr, persuadez qu’ils sont qu’il meurt pour la bonne cause? Nous en sommes à l’égard du martyre dans la même puérilité qu’à l’égard de mille autres choses; nous vétillons sur des mots; chaque secte veut que ceux qui meurent pour elle soient les seuls dignes du nom de martyr. On ne peut, ce me semble, souhaiter que la prétendue institution des violences comme cause occasionnelle de la grâce, soit plus fortement réfutée. Ainsi je passe à une nouvelle objection.
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