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| Oeuvres complètes de Voltaire | Études sur Voltaire | Galerie | .PIERRE BAYLE COMMENTAIRE PHILOSOPHIQUE SUR CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST: CONTRAINS-LES D’ENTRER, OU TRAITÉ DE LA TOLÉRANCE UNIVERSELLE .DEUXIÈME PARTIE Chap. I. Première objection: On n’use point de violence afin de gêner la conscience, mais pour réveiller ceux qui refusent d’examiner la vérité. Illusion de cette pensée. Examen de ce qu’on appelle opiniâtreté. Pour faire voir la futilité de cette excuse, je ne me servirai que de deux remarques; l’une, que le moyen d’examiner la vérité, que proposent ces messieurs, est le plus déraisonnable du monde; l’autre, qu’il ne leur peut servir presque de rien, pendant qu’ils en demeureront aux termes où ils semblent vouloir se réduire. Développons un peu l’une et l’autre de ces deux considérations. Tout ce qu’il y a eu jamais de gens sages, et éclairez sur la nature des choses, et sur celle de l’homme en particulier, ont reconnu que l’un des plus grands obstacles que l’on trouve dans la recherche de la vérité, est que les passions viennent nous obscurcir les objets, ou faire une diversion perpétuelle aux forces de notre esprit. C’est pour cela qu’ils ont tant recommandé d’être les maîtres de ses passions, de les faire taire, et de les chasser. C’est pour cela qu’ils ont dit que l’office d’un bon juge est d’écouter les raisons des deux partis froidement et sans passion, et ils ont crû que sans cela il ne serait pas en état de rendre bonne justice. Il n’est pas jusques à la pitié et à la miséricorde, qualité très nécessaire dans la société civile et dans la religion, qu’ils n’aient crû capable d’obscurcir l’esprit d’un juge et de le faire pencher du côté du faux; il est fort certain qu’un esprit qui demeurerait tranquille dans son assiette naturelle, et qui regarderait les misérables sans ces émotions de commisération qui attendrissent le coeur, serait bien plus propre à dérouiller les artifices du mensonge, et à donner dans le point de vue de la vérité; car enfin un misérable dont l’équipage lugubre nous fait pitié, et nous émeut toutes les entrailles, peut avoir fait les crimes dont on l’accuse, et s’il y avait des obscurités et des brouilleries dans le fait qu’un juge intelligent et sans passion pourrait dissiper par la pénétration de son génie, il s’en trouverait incapable, lors que la pitié l’attendrirait, et le préviendrait de bonne opinion en faveur de l’accusé. En un mot rien n’est plus vrai que cette maxime d’un historien romain, tous ceux qui consultent des choses douteuses doivent être vides de haine, d’amitié, de colère et compassion, car lorsque ces dispositions empêchent l’âme, elle ne discerne pas facilement la vérité.. Je pourrais remplir vingt pages de sentences semblables, si je voulais seulement consulter le Polyanthea. Qui ne voit déjà combien est déraisonnable l’objection que je veux réfuter dans ce chapitre? Nous ne voulons pas (disent les convertisseurs) qu’un homme trahisse les lumières de sa conscience, afin de se délivrer des incommodités que nous lui faisons souffrir; nous voulons seulement que l’amour qu’il a pour les douceurs de la vie, et la crainte de la misère chassent son engourdissement, et l’appliquent à l’examen des deux religions; et nous sommes surs que cet examen lui fera voir la fausseté de la sienne, et la vérité de la nôtre. C’est-à-dire, nous voulons que s’agissant de l’examen de deux choses de grande importance, tant à cause des raisons à alléguer pour et contre, qu’à cause des suites du bon et du mauvais choix, l’homme s’y porte non pas avec les lumières paisibles et tranquilles de la raison, les passions étant calmées, mais avec tous les nuages et les ténèbres que plusieurs passions violentes excitent dans son esprit. Peut-on rien voir de plus absurde? S’il s’agissait de terminer un différend de trois écus entre deux laquais, on ne trouverait pas bon qu’on leur donnât un arbitre qui fût en colère contre l’un d’eux ou qui espérât quelque service de l’un d’eux, ou qui en craignît le ressentiment; et ici où il s’agit de la plus grande gloire de Dieu, et du salut éternel de l’âme, on veut bien que les arbitres qui doivent juger qui a tort ou qui a raison, des catholiques ou des protestants, aient l’âme pleine de ressentiment, de cupidité, d’espérances et de peurs mondaines : on veut qu’un homme qui pèse les raisons de part et d’autre, au lieu d’appliquer toutes ses lumières à cet examen, soit distrait d’un côté par la vue prochaine de sa famille ruinée, exilée, encloîtrée, de sa propre personne dégradée de tout honneur, tourmentée par des soldats, enfermée dans un noir cachot; et de l’autre par l’espérance de plusieurs biens tant pour lui que pour sa famille. Sans mentir le voilà bien en état de trouver qui a raison; car s’il est bien persuadé que sa religion soit bonne, et s’il a assez de crainte de Dieu pour avoir une grande répugnance à professer une religion qu’il croit mauvaise, il se fortifiera davantage dans la sienne, par la haine qu’il concevra pour les moyens tyranniques qu’on veut employer contre lui : s’il aime le monde plus que Dieu et sa religion, il fera de deux choses l’une; ou il s’aveuglera le plus qu’il pourra, afin de se faire accroire que sa religion n’est pas bonne, ou il la quittera sans voir que l’autre soit meilleure; il se déterminera par les avantages temporels que celle-ci lui offre, et par les persécutions où l’autre l’exposerait. Tout ce que je dis est si connu à quiconque s’est examiné soi-même, et a connu le pouvoir impérieux des passions, que j’ai bien peur que l’on ne se plaigne que j’insiste trop sur les preuves d’une chose que personne ne croit douteuse. Mais sans craindre ce reproche, ne laissons rien à désirer, s’il se peut, pour rendre palpable cette vérité, et ôter tout échappatoire aux convertisseurs. Croient qu’un homme qui compare ensemble deux raisons, dont l’une est soutenue par l’espérance d’un bien temporel, et l’autre affaiblie par la crainte d’un mal temporel, soit en état de bien trouver l’équilibre, ou le juste penchant naturel de la balance? Croient que toutes choses étant égales naturellement, il ne se déterminerait pas pour la raison qui serait accompagnée du bien temporel? Croient-ils qu’y ayant plus d’évidence à son égard dans la raison qui est affaiblie par la crainte du mal temporel, il ne fera pas souvent compensation de ce plus d’évidence avec le plus de bien temporel qui lui est promis de l’autre côté? Croient que la corruption du coeur ne soit pas capable non seulement de faire cette compensation, tandis que le plus d’évidence paraît d’un côté, mais aussi de faire que ce plus d’évidence s’évanouisse peu à peu? Croient que cette compensation ne se fera pas selon plus ou moins de degrés, à mesure que la cupidité de cet homme sera plus grande, en sorte que si trois degrés d’évidence de plus d’un côté succombent par la contrebalance de deux cens écus, par rapport à un homme médiocrement avare, six degrés d’évidence de plus succomberont, quand ils seront balancez avec une charge lucrative et glorieuse, par rapport à un homme qui a beaucoup d’avarice et de vanité? S’ils ne croient rien de tout ce que je suppose ici comme très probable, je ne sais pas dans quel pays ils ont vécu, quels livres ils ont lu, et quelle sorte d’esprit ils ont reçu, et je serais fort d’avis de les traiter selon la maxime, adversus negantem principia, non est disputandum. Mais il n’y a pas apparence qu’ils me puissent nier les principes que je suppose, et d’où je conclus nécessairement qu’il n’y aurait rien de plus fautif, rien de plus irrégulier, rien de plus indigne d’une intelligence médiocre, que d’avoir établi comme un moyen légitime de trouver la vérité disputée, de l’examiner précisément dans le temps que plusieurs passions seraient excitées dans le coeur, et que l’on saurait qu’en cas que l’on trouvât véritable l’une des parties de la question, on serait exposé aux dernières ignominies, et misères, et qu’au cas que l’on trouvât véritable l’autre partie, on serait honoré et récompensé de plusieurs faveurs. Toutes les idées de l’ordre, toutes les lumières du bon sens, tout ce que l’expérience des choses humaines nous donne de jugement, s’élève contre cela; de sorte que si Jésus-Christ avait ordonné la manière de contrainte que l’on suppose dans cette objection, nous ne pourrions pas le justifier d’avoir très mal apparié les choses, et d’avoir très mal adapté les moyens aux fins; ce qui étant impie, ne doit être pensé en façon quelconque. Un examen de deux religions fait en pareilles circonstances, ne peut produire qu’un grand embarras et une grande confusion dans l’esprit de certaines gens; un affermissement dans leur religion dans quelque autres, et une détermination vers le parti qui a le bien temporel de son côté, soit que d’ailleurs il ait aussi la fausseté, soit qu’il ne l’ait pas, dans tous ceux qui sont possédez de l’amour du monde. Cela se confirme par cette considération, c’est que tous les discours de Jésus-Christ et de ses apôtres nous préparent à être haïs du monde, dans la tribulation, dans les croix, dans l’exercice continuel de la patience, au milieu des persécuteurs de la vérité. Si bien qu’il est naturel de croire à une bonne âme, et qui ne veut se déterminer que selon la crainte de Dieu, que la vérité se rencontre du côté des maux temporels, et non pas du côté qui nous menace, qui nous afflige, si nous persévérons dans notre foi, et qui nous promet mille avantages terrestres, si nous allons à lui. Je ne vois pas qu’on puisse trouver de l’obscurité dans cette hypothèse, si l’on y songe bien; ainsi quand on supposera que ceux qui feront l’examen des deux religions, auront l’âme bien chrétienne, ce sera le moyen de les empêcher de connaître leur erreur que de leur dire qu’on les persécutera, s’ils ne professent une autre foi; car cela même qu’on les menace de persécution leur servira de preuve, ou de préjugé, qu’ils suivent cette vérité évangélique, que l’écriture a prédit qui serait mal voulue du monde, et persécutée sur la terre. On voit donc que le moyen de trouver la vérité que ces messieurs nous assignent comme ordonné de Jésus-Christ, est très propre à confirmer dans l’erreur; et cela à cause des prédictions de Jésus-Christ même, toute âme qui sincèrement préfère ce qu’elle croit la vérité aux commodités de la vie. D’ailleurs ce moyen est très propre d’arracher d’entre les bras de la vérité, extérieurement pour le moins, toutes les âmes faibles, et attachées au monde par quelques fortes passions; d’où je conclus que ce moyen ne vaut rien, et n’a jamais été ordonné de Dieu. Passons maintenant à notre deuxième remarque. Je voudrais savoir de messieurs les convertisseurs, s’il est vrai qu’ils ne veulent point faire violence à la conscience, mais seulement appliquer les gens à examiner les deux religions, ce qu’ils négligeaient de faire pendant qu’il ne leur en coûtait rien de ne les pas examiner. Il est sans doute qu’au cas qu’ils aient cette intention, les peines de leurs arrêts doivent être seulement comminatoires, c’est-à-dire, qu’ils doivent seulement menacer de mauvais traitement ceux qui dans un temps marqué ne se seront pas fait instruire; car s’ils passent jusques à l’exécution contre ceux qui au bout du terme déclareront qu’ils ont eu beau se faire instruire, qu’ils n’en sont pas moins persuadez qu’auparavant de la divinité de leur religion, il est manifeste qu’ils veulent faire violence à la conscience, et engager à la profession extérieure de leur foi ceux mêmes qui s’étant appliquez à examiner soigneusement la controverse n’ont pas changé de créance. Voici donc nos gens dans un défilé entre les deux pointes menaçantes de ce fâcheux dilemme: Ou ils veulent que leur contrainte tombe uniquement sur le soin de se faire instruire, ou ils veulent qu’enfin elle tombe sur la conscience. Si c’est le premier ils entendent seulement qu’on ne demeurera pas dans sa religion par coutume et par habitude, sans examiner si elle est bonne, et sans la comparer avec l’autre, mais qu’on en fera un examen fort exact, et une comparaison avec l’autre fort attentive; et alors ils n’auront rien à prétendre contre un homme qui ayant écouté leurs conférences, et leurs instructions, et lu leurs livres, leur déclarera au bout du conte, qu’encore qu’il ne puisse pas leur rendre raison de toutes leurs objections, il demeure très persuadé intérieurement qu’ils sont dans un mauvais chemin, et qu’il a la vérité de son côté, et ainsi tous leurs arrêts comminatoires demeurent-là pendus au croc, sans force, ni vigueur, puis qu’on a fait tout ce qui était de l’intention du législateur, savoir qu’on examinerait soigneusement les raisons de part et d’autre. D’où paraît que dans cette supposition, ces messieurs se départent du sens littéral des paroles, contrains-les d’entrer, puis que dans le vrai ils ne contraindraient personne; car ce n’est pas la contrainte dont il s’agit ici; que celle qui oblige à disputer, à lire, et à méditer. Si c’est le deuxième ils renoncent visiblement à leur objection; ils avouent qu’ils veulent forcer la conscience, et ainsi mes preuves retournent sur eux avec toute la force qu’elles pouvaient avoir, avant qu’ils y eussent opposé ce méchant retranchement. Il ne leur reste, ce me semble, que de dire que les peines que je dis ne pouvoir être tout au plus que comminatoires, et comme un essai de ce que l’examen peut produire, sont exécutées légitimement, lors qu’on a vu que toutes les conférences, missions, disputes, livres, et instructions imaginables, n’ont pas persuadé un homme; car c’est une marque qu’il est dans une opiniâtreté et un entêtement prodigieux; et s’il ne mérite pas d’être puni de ce qu’il n’est pas de la bonne religion, il le mérite de ce que c’est un opiniâtre et un entêté. Mais qui ne voit que c’est la plus misérable défaite du monde, puis que sur un pareil fondement Antiochus fit mourir quantité de Juifs, les regardant comme coupables d’une folle opiniâtreté, d’autant que la menace d’un supplice affreux ne pouvait pas les induire à manger de la chair de porc, action en elle même très licite. Sur un pareil fondement Pline fit mourir beaucoup de chrétiens: "Je leur demandais, dit-il, s’ils étaient Chrétiens, et quand ils l’avouaient je leur demandais encore deux fois, avec menace du dernier supplice, duquel je les faisais punir actuellement, losqu’ils persistaient: j’étais assuré que pour si petite que fût la chose qu’ils avouaient leur OPINIÂTRETÉ et ENTÊTEMENT inflexible était punissable." On voit déjà que c’est une illusion puérile, et un méchant prétexte dont les païens se sont servis fort brutalement : mais enfonçons un peu la matière. Que veut-on dire quand on prétend qu’un homme, pour qui on aurait d’ailleurs quelques égards, n’en mérite plus dès qu’on voit qu’il est opiniâtre? Cela signifie-t-il qu’un homme qui persévère dans ses erreurs, après qu’on lui a montré manifestement que ce sont des erreurs grossières, et qu’on l’en a convaincu en sa conscience, mérite d’être traité sans quartier? À la bonne heure, je m’intéresse fort peu à la tolérance d’un tel personnage, qui en effet n’en mérite point; car puis qu’il persévère contre le dictamen de sa conscience dans la profession d’une opinion, c’est une marque infaillible qu’il y a du caprice, et de la malice dans son fait, et qu’il n’a pour but que de faire dépit à son prochain, et pour ainsi dire, de faire bouquer ses supérieurs qui travaillent à son changement. Mais comment saura-t-on qu’on a convaincu cet homme de ses erreurs? Un convertisseur a-t-il les yeux assez perçants pour lire dans la conscience d’un homme? Partage-t-il avec Dieu l’attribut incommunicable de scrutateur des coeurs? Ce serait une impertinence la plus extravagante du monde de le penser. Ainsi pendant qu’un homme qu’on a instruit le mieux qu’on a pu, vous dira qu’il est toujours persuadé en sa conscience que sa religion est la seule bonne, on n’a nul droit de prétendre qu’on l’a convaincu intérieurement et évidemment de ses erreurs; et sur ce pied-là il ne sera point opiniâtre, ni digne des peines que mérite l’entêtement : de sorte que si après deux mois, ou quatre, ou cinq, selon le terme qu’il a plu au prince d’accorder aux gens pour s’instruire, avec menace que si après ce temps-là ils persistent dans leurs erreurs ils seront punis, ils déclarent qu’ils sont les mêmes qu’auparavant, aussi persuadez que jamais de la vérité de leur créance, il faut ou les laisser-là, ou donner dans la contrainte directe et immédiate de la conscience dont on veut se justifier dans cette première objection; et le vain prétexte d’opiniâtreté n’est point ici de mise. Un convertisseur dira très assurément (car ces messieurs sont en possession de toutes les fausses pensées) qu’encore qu’on ne soit pas scrutateur des coeurs, on ne laisse pas d’avoir une assurance raisonnable qu’un homme est dans l’opiniâtreté dont nous parlons, c’est-à-dire, dans la malignité de professer ses anciennes doctrines, après même qu’il a été pleinement convaincu qu’elles sont fausses; on en est assuré, dira-t-on, parce qu’il n’a su que répondre, quand on l’a poussé sur les difficultés de sa créance, et son ministre même en sa présence a été réduit à se taire; outre que les vérités de l’Église sont si évidentes, qu’il n’y a qu’à vouloir les envisager sans prévention pour en toucher au doigt la divinité, et la fausseté des opinions calvinistes, par exemple. Voilà donc deux moyens de connaître qu’on a illuminé l’esprit d’un homme, quoi qu’il le nie de bouche; l’un, qu’on a fait ou à lui-même, ou à ses ministres, des objections à quoi ils n’ont su répondre; l’autre que les raisons qu’on leur a dites sont claires comme le jour, mais il me sera aisé de réfuter pleinement ces deux moyens. Il n’y a, pour confondre ces messieurs sur le premier qu’à leur demander s’ils croient qu’un paysan, qu’un artisan, qu’une dame catholique romaine, engagez dans la dispute de religion avec un évêque de Lincoln, un docteur Stillingfliet, un du Moulin, un Daillé, auraient pu répondre à toutes les objections qui leur auraient été faites : je veux bien que ces personnes ignorantes se fassent assister par le curé de la paroisse, ou par son vicaire, par quelque moine, ou autre controversiste. Sera-t-on bien assuré dans ce cas, que toutes les objections proposées par un savant protestant, qui se sera préparé sur les plus embarrassées, seront clairement résolues, et que jamais on ne se verra réduit à ne savoir que dire de raisonnable? Il faudrait n’avoir ni méditation, ni connaissance de l’esprit de l’homme pour avoir ces espérances, car quand on juge sainement des choses, on sait qu’en matière de disputes un homme d’esprit présent, qui a la parole en main, qui est subtil, et grand logicien, et d’une grande mémoire, triomphera toujours dans les matières problématiques d’un autre homme à la vérité savant, mais qui n’a pas de boute-hors, qui s’exprime avec difficulté, qui est timide, qui n’a pas l’esprit présent, ni beaucoup de mémoire. Conclure de là que celui qui se laisse confondre soutient la méchante religion, c’est mettre en risque sa propre cause, et tomber même dans l’inconvénient, ou que toutes les religions sont fausses, ou que la même est vraie en un lieu, et fausse en un autre, se pouvant faire que dans un même jour un ministre disputant contre un moine, le mette à quia, et qu’un moine disputant dans une autre chambre contre un ministre, le démonte, et lui fasse perdre terre, comme dans les duels à plusieurs seconds il arrive qu’il y a des gens vaincus et vainqueurs de part et d’autre. Il faut donc ou pécher contre le bon sens, ou convenir que ce n’est pas une bonne marque de fausseté pour une religion, que de voir que tous ceux qui la professent ne sont pas capables de répondre à toutes les difficultés que les savants controversistes de l’autre parti leur proposent; et ainsi un protestant qui aura éprouvé que ni lui, ni son ministre, n’auront pas bien satisfait à quelques questions subtiles, et qu’il croira même chicaneuses d’un missionnaire, ne doit pas croire nécessairement à cause de cela que sa religion est fausse; c’est donc témérairement que l’on juge qu’il est convaincu en sa conscience de la fausseté de sa religion, quoi qu’il soutienne que ces disputes ne l’ont nullement ébranlé. En un mot si ce moyen était légitime, il n’y aurait point de catholique ignorant que l’on ne put soupçonner de trahir sa propre conscience, après qu’il aurait disputé avec nos savants; car il est bien sur qu’il ne saurait que leur répondre en certaines choses, et que plusieurs moines s’y trouveraient aussi embarrassez que lui. Un homme ne doit pas être assez imprudent pour faire dépendre sa religion de l’habileté, de la mémoire, et de l’éloquence d’un ministre. Ce serait une autre chose si quelque ministre que ce fût, disputant avec quelque papiste que ce fût, le plus savant de tous les ministres avec le plus ignorant de tous les papistes (n’en mettons pas tant, contentons-nous du plus ignorant de tous les moines) était toujours confondu jusques à ne répondre rien qui vaille; j’avoue qu’alors un particulier serait dans une obstination inexcusable, s’il ne se défiait pas de sa religion; mais comme ce cas n’est jamais arrivé, et qu’il est impraticable, il ne sert de rien à l’affaire. Le deuxième moyen n’est pas meilleur que le précédent; car outre que c’est trop s’avancer que de dire que les matières controversées sont claires et évidentes comme le jour, chacun sait, ou doit savoir que l’évidence est une qualité relative; c’est pourquoi nous ne pouvons guère répondre, si ce n’est à l’égard des notions communes, que ce qui nous semble évident le doit paraître aussi à un autre. Cette évidence que nous trouvons dans certains objets peut venir ou du biais selon lequel nous les envisageons, ou de la proportion qui se trouve entre nos organes et eux, ou de l’éducation, et de l’habitude, ou de quelques autres causes; ainsi il n’y a point de conséquence de nous à notre prochain, parce qu’un autre homme n’envisage pas les choses du même biais que nous, n’a pas les organes qui servent à la compréhension modifiez comme nous, n’a pas été élevé comme nous, et ainsi du reste. Plusieurs personnes regardent un même tableau, chef-d’oeuvre d’un Michel-Ange, et en font mille jugements différens. Celui qui est dans le point de vue, et qui est connaisseur le trouve admirable; d’autres qui le regardent d’un autre point, et qui n’ont nul goût, ni habileté, le méprisent. Le connaisseur pourra se moquer tant qu’il lui plaira de leur ignorance, ou en avoir pitié, mais il serait ridicule s’il les accusait de mentir, et de soutenir malicieusement que le tableau ne vaut rien, pendant qu’ils savent le contraire. Oh! Mais la beauté de ce tableau est si visible qu’il n’y a pas moyen de ne la voir pas! Qui vous a dit cela, et vous même qui la connaissez si bien, voyez-vous la bonté et la beauté de certaines pierreries qu’un joaillier prétend qui doit sauter aux yeux de tout le monde? Vous trouvez peut-être le vin de Canarie si bon, que vous croyez qu’il ne faut qu’avoir une langue pour sentir cette bonté, mais combien y a-t-il de gens qui valent autant que vous, et qui ne boivent que de l’eau, qui ne sauraient mettre dans leur bouche ce vin sans le trouver très mauvais. Ainsi c’est une ignorance crasse du monde, et de l’homme principalement, que de juger du goût d’autrui par le nôtre. Mais, diront les missionnaires, cela serait bon avant nos éclaircissements, mais nous en avons donné de si manifestes qu’il n’est pas possible d’y résister. Je réponds qu’il est très juste d’avoir assez méchante opinion de l’esprit de la plupart de ces messieurs-là, pour croire qu’ils sont sincères, lors qu’ils parlent de la sorte de leurs éclaircissements; ce serait leur faire plus d’honneur qu’ils ne méritent que de croire qu’ils soient assez dépêtrez des entraves ténébreuses de leurs préjugez, pour s’apercevoir que leurs lieux-communs sont pitoyables, et qu’on les réfute solidement. Croyons donc qu’ils les trouvent évidents, puis qu’ils le disent, mais qu’ils ne prétendent pas que les autres hommes, nourris et élevez dans d’autres principes, qui envisagent les choses d’un autre biais, et qui n’ont pas la même compréhension qu’eux, y trouvent la même évidence. D’où paraît que pour juger s’il y a de l’entêtement et de l’opiniâtreté dans un homme, c’est-à-dire, persévérance dans une profession après même qu’il en a connu la fausseté, ou dessein formel de ne point appliquer son esprit aux raisons qui la combattent, de peur d’en connaître la fausseté que l’on veut ne pas connaître en cas qu’elle y soit, il faut être scrutateur des coeurs, et Dieu lui-même; car c’est une prétention extravagante que de dire qu’on ne persévère dans sa religion, après plusieurs conférences de missionnaires, que parce qu’on ne veut pas appliquer les forces de son esprit à la considération des arguments de ces missionnaires, de peur de les trouver solides; ou parce que les ayant trouvez solides et convainquants, on aime mieux trahir sa conscience, que de donner aux convertisseurs la satisfaction d’être venus à bout de leur entreprise; cette prétention, dis-je, est extravagante, puis qu’il y a tant d’autres raisons très probables de penser que les arguments des missionnaires n’ont point paru évidents, à cause du peu d’esprit, ou des préjugez involontaires de ceux que l’on voulait convertir. Je le dis et je le répète; il n’y a que Dieu qui connaisse la mesure des esprits, et les degrés de lumière qui leur suffisent; cette mesure de suffisance variant à l’infini, ou du moins incomparablement plus que la mesure des aliments suffisants. La portion des viandes qui suffit à un homme, se trouve ou trop grande ou trop petite pour un autre, mais cela ne varie point entre des termes aussi amples que ceux qui concernent les degrés de clarté suffisants pour la conviction d’un tel et d’un tel, etc. Le seul moyen qui reste de convaincre un homme d’opiniâtreté c’est de dire en général, que tout refus d’embrasser la vérité suffisamment expliquée, est une opiniâtreté toute pure : mais comment fera-t-on l’application de cette définition? Ne sera-ce pas retomber dans deux disputes inépuisables; la première sur le fond des différents, car chaque parti prétend avoir la vérité de son côté; de sorte qu’avant que de convenir qu’il soit opiniâtre selon cette définition, il demandera qu’on lui prouve que ce qu’il refuse de croire est vrai, et quand est-ce qu’on verra la fin de cela? La deuxième est sur la suffisance de l’explication, car personne n’ayant une idée distincte des esprits, non pas même du sien propre, il est aussi absurde de dire qu’une certaine explication est suffisante pour la conviction d’une telle âme, que de dire qu’une telle portion de viande suffit pour les animaux qui sont dans le monde de la lune, que nous ne connaissons point. On voit que tout ceci en termes couverts est la même chose que de dire, la raison du plus fort est toujours la meilleure; j’ai droit parce que je m’appelle lion; et que c’est réduire les hommes à la ridicule controverse de se dire réciproquement, tu es opiniâtre parce que je soutiens la vérité, sans qu’aucune règle commune nous puisse venir tirer de ce jeu de mots et de ce combat d’enfants qui se jettent et rejettent la même pierre, de ce jeu de paume où la même balle va et revient incessamment. Voilà où nous en sommes, selon les beaux principes de ces messieurs; sans aucun moyen de discerner la constance d’avec l’opiniâtreté que par la pétition du principe, et parce qu’il nous plaît de donner de beaux noms à ce qui nous appartient, et des noms infâmes à ce qui convient aux autres. |