ÉTUDES SUR VOLTAIRE ET SON TEMPS
| Oeuvres complètes de Voltaire  | Études sur Voltaire | Galerie
.PIERRE BAYLE
COMMENTAIRE PHILOSOPHIQUE SUR CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST:
CONTRAINS-LES D’ENTRER,
OU TRAITÉ DE LA TOLÉRANCE UNIVERSELLE

Table de Bayle

.PREMIÈRE PARTIE

Chap. X. Neuvième et dernière réfutation du sens littéral, par la raison qu’il exposerait les vrais chrétiens à une oppression continuelle, sans qu’on pût rien alléguer pour en arrêter le cours que le fond même des dogmes contestés entre les persécutés et les persécuteurs, ce qui n’est qu’une chétive pétition de principe, qui n’empêcherait pas que le monde ne devînt un coupe-gorge.

On a déjà vu en deux endroits, savoir dans le chapitre précédent et dans le cinquième le préjudice que ferait à la véritable religion, l’ordre d’user de contrainte sur ceux qui ne voudraient pas se convertir, et il est certain que cela seul considéré en gros et en général, forme un préjugé fort plausible de fausseté; car quelle apparence que Dieu ait voulu ordonner à son Église une conduite qui la rend ridicule, lors qu’elle se plaint de oppression qu’elle souffre, et qui donne un prétexte raisonnable de la chasser.

Si Saint Augustin se fût bien souvenu d’une excellente maxime, qu’il a débitée dans son traité de genesi ad litteram, il ne se fût pas embarrassé, comme il a fait, à soutenir la cause des persécuteurs; car il dit dans cette maxime qu’il est honteux, pernicieux, et extrêmement à fuir, qu’un chrétien se mêle de parler des choses, selon ses principes, en présence des infidèles, avec tant d’impertinence que les païens ne se puissent tenir de rire.

Comment n’a-t-il pas vu qu’il s’exposait à la risée des païens, lors qu’il soutenait que Dieu autorise dans sa parole les persécutions de religion; en effet il n’y a rien de plus insensé que de blâmer en autrui les mêmes actions que l’on canonise, lors que l’on les fait soi-même, et rien n’est plus absurde que de trouver mauvais, qu’un prince qui croit que la religion païenne est véritable, et que Dieu lui commande de maintenir le repos public, ne tolère point une secte qui ravagerait le monde par ses violences, si elle avait assez de forces.

Mais ce qui n’est qu’un préjugé, lors qu’on le regarde en gros, devient une preuve solide, lors qu’on prend la peine de le développer un peu exactement.

C’est ce que nous avons tâché de faire dans les deux chapitres alléguez, et que nous ferons encore dans celui-ci le moins mal que nous pourrons.

Voici notre dernière preuve : un sens littéral qui jetterait toutes les parties du christianisme dans une guerre continuelle, sans fournir autre remède à ce grand mal que ce qui en sera prononcé à la fin du monde, ne peut pas être véritable; or tel est le sens littéral de ces paroles, contrains-les d’entrer; donc il n’est pas véritable.

La première proposition me semble assez claire d’elle-même; car encore que Dieu n’ait pas parlé dans son écriture d’une manière qui ait été parfaitement propre à empêcher les divisions des chrétiens, il faut pourtant croire que si d’un côté il a permis que son Église se partageât, il n’a point pu vouloir de l’autre qu’elle fût sans aucune règle, ni sans aucuns principes communs, qui continssent les parties désunies dans leur devoir, et qui montrassent qu’il ne se faut pas déchirer comme des bêtes.

Les obscurités de l’écriture ne tombent guères que sur les dogmes de spéculation : ceux de morale ayant été plus nécessaires pour la conservation des sociétés, et pour empêcher que le vice n’éteignît entièrement ce qui reste de vertu, sont demeurez plus intelligibles à tout le monde.

Mais qu’ils soient assez clairs ou non pour empêcher qu’on ne les détourne à de faux sens, et à des abus, au moins est-il certain que l’intention du Saint Esprit a dû être sainte, juste et innocente, et fort éloignée de servir d’excuse très plausible aux désordres de l’univers.

Or c’est ce qu’on ne pourrait pas dire, s’il était vrai que Jésus-Christ eût donné ordre à ses sectateurs de persécuter.

Je passerai sous silence les désordres qui arriveraient dans le monde par l’avantage que les infidèles prendraient sur les chrétiens, en voyant que ceux-ci autorisent les violences : je ne dirai pas qu’ils se serviraient de toutes les raisons des chrétiens, pour tourmenter tous ceux qui n’auraient pas les mêmes sentiments qu’eux; je ne regarderai point cela; je ne considérerai que ce qui se passerait de secte à secte du christianisme.

Il est certain que si Jésus-Christ a entendu le sens de persécution et de contrainte de signer un formulaire, lors qu’il a dit, contrains-les d’entrer, la partie orthodoxe du christianisme peut violenter, autant qu’elle le juge convenable, la partie qui erre; cela est sans difficulté.

Mais comme chaque partie se croit orthodoxe, il est clair que si Jésus-Christ avait commandé la persécution, chaque secte se croirait obligée de lui obéir, en persécutant à outrance toutes les autres, jusques à ce qu’elle les eût contraintes à se conformer à sa profession de foi : ainsi l’on verrait une guerre continuelle soit dans les rues des villes, soit dans les campagnes, soit entre les nations de différent sentiment, et le christianisme ne serait qu’un enfer perpétuel pour ceux qui aiment le repos, et pour ceux qui se trouveraient le parti faible.

Mais ce qu’il y a de ridicule là-dedans, c’est qu’on ne saurait sur quoi fonder les reproches que l’on ferait au parti victorieux et persécutant; car si on lui disait, il est bien vrai que Jésus-Christ a ordonné à ses disciples de persécuter, mais cela ne vous regarde pas, vous qui êtes hérétiques; il n’y a que nous qui sommes la vraie Église qui puissions exécuter ce commandement, il répondrait qu’il demeure d’accord du principe, mais non pas de l’application, et que c’est lui qui a seul le droit de contraindre, puis qu’il a la vérité de son côté.

On voit clairement par là, que l’on ne pourrait blâmer ni l’insolence qui serait permise aux dragons, ni les emprisonnements, ni les amendes, ni les enlèvements enfants, ni aucune autre violence, parce qu’au lieu de discuter ces faits, et de les examiner à quelque règle commune de morale, il faudrait traiter du fonds des controverses, examiner qui a tort ou qui a raison dans sa profession de foi.

Cette affaire est de longue haleine, comme chacun sait; on n’en voit jamais la fin, de sorte que comme en attendant le jugement définitif du procès, on ne pourrait rien prononcer sur les violences; elles demeureraient en séquestre pour le moins, et ce serait toujours de l’avantage pour le parti victorieux : le parti souffrant ne ferait que se morfondre à traiter une par une ses controverses, et ne pourrait jamais avoir le plaisir de dire, on me traite injustement, si ce n’est en supposant son principe, et en disant je suis la vraie Église.

Mais, diraient les autres sur l’heure, vous n’êtes pas la vraie Église; donc on vous traite justement. Vous n’avez pas encore prouvé votre prétention, on vous la nie; attendez donc à vous plaindre que le procès soit vidé.

Je ne conçois point d’état plus triste, et tout ensemble plus digne de la moquerie de tous les profanes, de tous les libertins, et même de tous les hommes, que celui-là; c’est quelque chose de beau et de fort glorieux au nom chrétien, que de comparer les plaintes qui ont été faites contre les persécutions païennes et ariennes, avec les apologies de la persécution qu’on faisait souffrir aux donatistes.

Quand on a bien examiné tout cela, on se trouve réduit nécessairement à ce beau principe; j’ai la vérité de mon côté; donc mes violences sont de bonnes oeuvres : un tel erre; donc ses violences sont criminelles.

De quoi servent, je vous prie, ces raisonnements? Guérissent-ils le mal que font les persécuteurs, ou les peuvent-ils faire rentrer en eux-mêmes? Ne faut-il pas nécessairement, pour guérir la fureur d’un emporté qui ravage tout un pays, ou pour la faire connaître, le tirer des disputes particulières, et le rappeler à des principes communs aux deux partis, tels que sont les maximes de la morale, les préceptes du décalogue, de Jésus-Christ, et de ses apôtres, touchant l’équité, la charité, l’abstinence du vol, du meurtre, des injures du prochain? Ce serait donc déjà un fort grand inconvénient dans le commandement de Jésus-Christ, qu’il ôterait aux chrétiens la règle sure et commune de juger si une action est bonne ou mauvaise.

Ce n’en serait pas un moindre, que tous les chrétiens en prendraient droit de persécuter ceux qui ne seraient pas de leur communion; ce qui ne se ferait que par mille violences d’une part, et par mille hypocrisies de l’autre.

C’en serait un troisième fort considérable, que tous les chrétiens pourraient soutenir avec raison, que les persécutions qu’ils livrent aux autres sont justes; d’où s’ensuivrait que la persécution de la vérité serait une action pieuse; car tout de même que les préceptes d’honorer son père et sa mère, de ne point se fouiller dans les brutalités de la chair, de ne point tuer, ni dérober, d’aimer son prochain comme soi-même, d’aimer Dieu, de pardonner à ses ennemis, regardent les ariens, les nestoriens, les sociniens, aussi pleinement que les réformez et que les catholiques, et que ceux qui sont l’élite des prédestinez; ainsi doit-on dire que le précepte de contraindre est adressé indifféremment à tous les chrétiens : autrement si vous le restreignez aux seuls orthodoxes, pourquoi ne leur appropriez-vous pas aussi le commandement d’être sobre, charitable? Or si le commandement de contraindre au sens littéral, est adressé à tous ceux qui croient à l’Évangile, chaque secte doit se l’appliquer et y obéir en faveur des dogmes qu’elle prend pour l’Évangile, en faveur de la religion qu’elle croit la véritable; car si elle ne le faisait pas, elle désobéirait formellement aux ordres de son créateur; elle serait donc obligée de persécuter pour obéir à Dieu.

Nouvelle preuve de la fausseté de ce précepte; car il implique que Dieu commande des choses auxquelles la plupart de ceux qui obéiraient, commettraient des crimes. Mais il sera parlé plus amplement en un autre lieu du droit que peuvent prendre sur la parabole les sociétés non orthodoxes.

Chapitre suivant.