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| Oeuvres complètes de Voltaire | Études sur Voltaire | Galerie | .PIERRE BAYLE COMMENTAIRE PHILOSOPHIQUE SUR CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST: CONTRAINS-LES D’ENTRER, OU TRAITÉ DE LA TOLÉRANCE UNIVERSELLE .PREMIÈRE PARTIE Chap. IX. Huitième réfutation du sens littéral, par la raison qu’il rend vaines les plaintes des premiers chrétiens contre les persécutions païennes. La preuve contenue dans le chapitre précédent ne me semble pas à beaucoup près aussi forte que quelques-unes des autres, quoi que prise ad hominem elle puisse jeter dans quelque embarras ceux qui ne nous parlent que de tradition, et de voie de prescription. Quoi qu’il en soit, elle a beaucoup de connexité avec celle-ci, et c’est pour cela que je serai moins long, dans ce chapitre, sur le principal de cette preuve que sur ses accessoires. Voici mon coup : un sens littéral qui rend vaines les plaintes des premiers chrétiens contre leurs persécuteurs, est faux; or tel est le sens littéral de ces paroles, contrains-les d’entrer; donc il est faux. Je prouve la mineure en cette manière. Je suppose que les chrétiens aient envoyé des députés à la cour présenter leurs apologies, et se plaindre de ce qu’on les exilait, emprisonnait, livrait aux bêtes, suppliciait. Je suppose que le sens littéral en question fût connu aux chrétiens et aux païens, ayant été lu des uns et des autres dans l’Évangile de Saint Luc, dont les païens avaient connaissance, s’ils voulaient. Je suppose encore qu’un commissaire de l’empereur soit entré en conférence avec ces députés chrétiens, et qu’ayant su le sujet de leurs plaintes, il leur ait dit, messieurs, de quoi vous plaignez-vous? On vous traite comme vous nous traiteriez, si vous étiez à notre place : ainsi vous devez approuver notre prudence, et vous plaindre du temps et non pas de nous. Le temps ne vous est pas favorable, nous sommes les plus forts : la prudence veut que nous ne manquions pas aux occasions, que la fortune nous donne de fouler aux pieds une secte, qui en veut non seulement à nos temples et à nos dieux, mais aussi à nos vies, et à nos consciences. Votre Dieu vous a commandé expressément de contraindre à le suivre tout venant; que feriez-vous donc, si vous aviez la force en main, que faire mourir tous ceux qui ne pourraient pas se résoudre à trahir les lumières de leur conscience, pour adorer votre Dieu crucifié? Il faudrait répondre à cela, si l’on était tant soit peu sincère, et selon les sentiments que je réfute; il est vrai, monseigneur, que si nous étions les plus forts, nous ne laisserions personne au monde qui ne se fît baptiser, mais en cela paraîtrait notre charité pour le prochain; nous voyons qu’on se damne éternellement, si l’on ne suit notre religion; nous serions donc bien cruels de employer pas la contrainte. Mais nous ne ferions pas cela cruellement comme font les païens envers nous; nous ferions perdre des procès à ceux qui ne voudraient pas se convertir, nous leur ferions des chicanes, nous les empêcherions d’avoir des assemblées de religion; et si cela ne leur rendait pas la vie assez triste, nous enverrions des soldats chez eux qui les ruineraient, qui les battraient; nous les empêcherions de s’enfuir; si nous les attrapions fuyants, nous les enverrions aux galères, nous mettrions les femmes et les enfants en séquestre; en un mot, il ne leur resterait que l’un de ces deux partis à prendre, ou de traîner leur vie dans la misère d’un cachot, ou de se faire baptiser : mais pour les tuer, jà à dieu ne plaise; peut-être que quelquefois les soldats outrepassant l’ordre leur donneraient tant de coups qu’ils en mourraient, mais cela serait rare, et peu approuvé. On voit que bien loin d’empoisonner la réponse, je la réduis aux termes les plus honnêtes et les plus modérez que nos adversaires puissent souhaiter, puis que je la dresse sur le plan de la persécution de France, le modèle, selon eux, le plus régulier et le plus chrétien, qui s’était vu encore de la contrainte évangélique. Il ne tiendrait qu’à moi de régler cette réponse sur l’inquisition, sur les croisades de Saint Dominique, sur les bûchers de la reine Marie, sur les massacres de Cabrières et de Mérindol, et des vallées de Piémont, sur les supplices de François Ier et de Henri II, et sur la Saint Barthélemy, mais j’adoucis les choses autant qu’il m’est possible. Voyons ce que répliquerait le ministre de l’empereur païen. Sans mentir, messieurs, (dirait sans doute) vous êtes d’admirables gens; vous contés pour une grande charité de ne faire pas mourir tout d’un coup, mais de rendre un homme misérable pour fort longtemps, soit qu’il se résolve à pourrir dans un cachot, soit qu’il ait la faiblesse de faire semblant de croire ce que se conscience lui montre comme une impiété détestable. Allez, allez, messieurs, outre que cette prétendue charité ne vous empêcherait pas de faire comme nous faisons, c’est-à-dire, d’inventer de cruels supplices, lors que vous jugeriez que le temps et les lieux le demanderaient (car votre maître ne vous commande qu’en général de contraindre, et c’est à vous à choisir la manière de contrainte que vous croyez la meilleure; celle des chicanes, et des logements de soldats, quand vous la croyez plus propre que les massacres, et que les inventions les plus exquises des bourreaux, et ceci quand vous le croyez plus utile que les amendes, les chicanes et l’insolence de la soldatesque) outre cela, dis-je, je vous trouve drôles de vous glorifier d’une rusée politique, qui est la vraie cause pourquoi vous n’en voulez pas au sang de vos sujets; c’est que vous êtes bien aise de n’en diminuer pas le nombre, afin d’être toujours puissants temporellement, et de vous vanter d’avoir plus fait sans supplices, que les autres par les supplices. Prenez-le comme il vous plaira; nous ne serons pas assez sots, si nous pouvons l’empêcher, pour vous laisser venir à l’état où vous feriez tant de désordres; résolvez-vous donc à souffrir. L’empereur mon maître doit ce sacrifice au repos public de son siècle et de toute la postérité, dont vous seriez le fléau. La vraisemblance ne souffre pas que je fasse encore parler ces députez, car après la réponse que je leur ai fait faire, il n’y a pas apparence qu’on les eût laissez longtemps en liberté; néanmoins pour mieux donner à entendre à mon lecteur ce que je veux lui prouver, je suppose encore cette duplique aux députez. Monseigneur, pardonnez-nous, s’il vous plaît, si nous vous disons que notre sainte doctrine vous a été déguisée par nos ennemis; ce n’est que par accident et avec le plus grand déplaisir du monde, que nous en viendrions à la violence. Nous tâcherions d’abord par nos instructions de persuader nos vérités, nous nous servirions des voies les plus douces et les plus caressantes; mais si nous avions le malheur de rencontrer des esprits malicieux et obstinez, qui se raidissent contre les lumières de la vérité que nous ferions briller à leur esprit, alors malgré nous, mais par une charitable mordacité, nous leur ferions faire par force ce qu’ils n’auraient pas fait volontairement, et nous aurions même la charité de n’exiger pas d’eux qu’ils avouassent qu’ils signent par force; ce serait un monument de honte pour eux et pour leurs enfants, et pour nous aussi; nous les obligerions de signer qu’ils font tout cela volontairement. Au reste, monseigneur, il ne s’ensuit pas de ce que nous avons le droit de contraindre, que vous l’ayez aussi : nous parlons pour la vérité, et à cause de cela il nous est permis de faire violence aux gens, mais les fausses religions ne possèdent pas ce privilège : ce qu’elles font est une cruauté barbare; ce que nous faisons est tout divin, et une sainte charité. Si j’ai choqué la vraisemblance en supposant que ces députés auraient été admis à la duplique, je la choquerais beaucoup plus, si je supposais que le ministre de l’empereur tripliquerait à cela autrement que par cent coups d’étrivière, qu’il ferait donner par ses estafiers aux députez, sans préjudice de l’amphithéâtre où il les enverrait périr au premier jour. Néanmoins supposons qu’il serait assez flegmatique, pour ne se mettre pas en colère ouïr tant d’absurdités; supposons-le, dis-je, pour mieux conduire le lecteur où nous le voulons faire aller. Il n’y a point de doute qu’il leur dirait en ce cas-là : mes bonnes gens, vos maximes n’ont que ce défaut qu’elles sont mal appliquées; il n’y a que la religion de mon maître qui puisse parler ainsi, parce qu’elle est la véritable. Je vous promets de sa part qu’il ne maltraitera que les opiniâtres d’entre vous; faites-vous instruire et convertissez-vous; vous éprouverez les effets de sa clémence; mais autrement votre opiniâtreté armera justement son bras, et avec justice, au lieu que si vous usiez de violence contre la religion établie depuis si longtemps, vous tomberiez dans une injustice effroyable. Un homme ennemi de toute persécution, et qui aurait quelque habitude avec l’esprit de raisonnement, pourrait ajouter ce qui suit en s’adressant à ces députez. Au reste ce que vous dites me paraît rare, que ce n’est que par accident que vous feriez de la peine, car puis que votre maître vous ordonne de contraindre les gens de vive force à entrer dans son parti, il faut que votre but soit non seulement de faire chrétiens ceux que vous avez persuadez, mais aussi ceux qui demeureront convaincus que votre religion est fausse; mais si votre fin directe se porte à ceux-là, il faut qu’elle enferme naturellement et directement les moyens qui vous y conduisent, savoir la force et la violence, et ainsi ce n’est plus par accident que vous vexez le monde, mais par une suite très nécessaire et très naturelle de votre projet. On peut chicaner peut-être sur cette raison, mais au fond je la crois solide, et j’en tire cette nouvelle preuve contre le sens littéral de la parabole : si quelque chose pouvait excuser les violences enfermées dans l’ordre de faire chrétiens tous les hommes, ce serait de dire qu’elles n’y sont enfermées que par accident; or il est faux qu’elles n’y seraient enfermées que par accident; donc rien ne les peut excuser. La majeure n’est pas assez évidente pour des esprits que les passions et une malheureuse éducation dans des principes de religion, qui ne sont à proprement parler que la nature corrompue adroitement cachée sous la profession de servir Dieu, ont misérablement gâtés et couverts d’épaisses ténèbres; tâchons donc de l’éclaircir. Je dis que des persécutions enfermées directement et absolument dans le dessein de convertir les infidèles, seraient tout à fait inexcusables, et je le prouve parce que l’ordre que Dieu a établi entre les opérations des esprits, est qu’ils connaissent avant que d’aimer, et que les lumières de l’entendement précédent les actes de la volonté. Cet ordre paraît être une loi nécessaire et immuable, car nous ne connaissons pas plus clairement que deux et deux sont quatre, que nous connaissons que pour agir raisonnablement, il faut douter d’une chose qui paraît douteuse, nier une chose qui paraît évidemment fausse, affirmer celles qui paraissent évidemment vraies, aimer celles qui paraissent bonnes, haïr celles qui paraissent mauvaises. Cela est tellement dans l’ordre, que nous convenons tous qu’un homme agit témérairement et commet même un crime, lors qu’il jure qu’une telle chose s’est faite, qui s’est faite réellement, mais qu’il croit qui ne s’est point faite; et nous ne doutons pas que ce ne fût un très grand désordre d’aimer la vertu, si on était persuadé qu’elle fût mauvaise et défendue par une autorité légitime. Cela étant, un homme ne peut être dans l’ordre lors qu’il embrasse l’Évangile, s’il n’est préalablement convaincu de sa vérité; ainsi tout dessein et tout projet de faire embrasser l’Évangile à un homme qui n’est pas persuadé de sa vérité, sort des règles et de la route de l’ordre éternel et nécessaire, qui fait toute la droiture et toute la justice d’une action. Or tout dessein qui enfermerait directement et de plein vol les violences à exercer sur ceux qui ne voudraient pas se convertir à l’Évangile de bon gré, tendrait directement et de plein vol à faire embrasser l’Évangile à ceux même qui ne le croient pas véritable; donc un tel dessein sortirait des règles et de la route de l’ordre, et serait par conséquent vicieux. Il est clair qu’on ne peut pas avoir intention directement de violenter un homme, sans avoir un dessein direct de lui faire faire une chose, lors même qu’il y aura de la répugnance; il est donc clair, comme je l’ai dit, que tout homme qui destinerait les violences aux signatures du symbole des apôtres, comme un moyen direct de parvenir à ses fins, aurait dessein directement de faire signer ce symbole à ceux même qui le croiraient faux. Puis donc que ce dessein serait évidemment contre l’ordre, il faut que jamais les violences directement enfermées dans le dessein de convertir, ne soient légitimes; d’où il s’ensuit que le seul moyen de les excuser, est de dire qu’elles n’entrent qu’indirectement dans le projet des conversions. Voilà donc la majeure clairement prouvée, ce me semble. Venons à la mineure. Je demande à mes adversaires si le dessein de faire un voyage enferme par soi ou par accident un vaisseau. Ils me répondront sans doute, et ils auront raison, que c’est une chose purement accidentelle à un voyage qu’un vaisseau. Mais si au lieu de me tenir à la notion vague de voyage, je descends à ce cas particulier, qu’un homme ait dessein de faire un voyage de France en Angleterre, ne sera-t-il pas vrai alors, par rapport à ce dessein, qu’un vaisseau n’est plus une chose accidentelle, mais un moyen naturellement nécessaire? Appliquons ceci au dessein de christianiser le genre humain. Ou vous avez ce dessein en général, ou vous vous proposez en particulier certains moyens. Si vous n’avez que ce dessein en général, toutes voies particulières vous seront accidentelles; mais si vous descendez au dessein particulier d’obtenir de gré ou de force que tout le monde reçoive le baptême, il est clair que vous enfermez proprement et directement la violence dans votre dessein, puis qu’au cas que vous trouviez de la résistance, vous êtes résolus de la vaincre par la force. Je veux que la violence ne soit là que conditionnellement, c’est-à-dire, que vous souhaitiez de venir à bout de votre dessein de gré à gré; tant y a que si ce souhait n’a point de lieu, vous avez dessein d’en venir aux violences. Je conclus manifestement de là, que ces violences n’entrent pas dans votre dessein par accident, mais par votre propre choix, et par une destination qu’on appellerait dans l’école secundariam. Car comme ceux qui craignent la mer, seraient bien aise de ne se servir jamais de vaisseau dans leurs voyages, mais néanmoins s’ils se résolvent de passer de France en Angleterre, ils veulent directement et proprement se servir d’un vaisseau : ainsi tout homme qui serait bien aise de convertir les gens par la seule prédication, souhaiterait de employer pas la violence; mais s’il se résolvait à convertir les humains, lors même que la prédication n’y suffirait pas, et que la violence serait nécessaire, il voudrait proprement et directement la persécution. En un mot lors qu’il ne tient qu’à nous de poursuivre, ou de laisser un certain dessein, le cas avenant que nous rencontrions certains obstacles, il est clair que si nous le poursuivons en ce cas-là, nous témoignons que nous avons voulu très proprement cette poursuite, et que les moyens indispensablement nécessaires à cela sont voulus, et consentis par nous très proprement. Ils ne sont donc pas là par accident, au sens que ce mot se prend, lors qu’il peut excuser les suites d’une affaire, ou les fautes d’une personne. Il n’est nécessaire ni de prouver que Jésus-Christ serait dans le cas, puis qu’il ne tiendrait qu’à lui de ne forcer personne, ni de prouver par cent raisons et par cent exemples que tout homme qui voudrait aller à son but par un certain moyen, préférablement à tous les autres, mais qui est fermement résolu d’y aller par un autre moyen, s’il se voit exclus de celui-là, veut très proprement et par sa faute (s’il agit librement et que faute y ait) cet autre moyen; d’où il s’ensuit que les violences seraient dans le dessein de la conversion des hommes à l’Évangile proprement, et par la destination de Jésus-Christ, en sorte qu’il formerait ainsi son projet, je veux que les hommes soient persuadez de la vérité de l’Évangile et en fassent profession; mais si je ne puis pas les persuader, je ne laisse pas d’entendre qu’ils le professent. Or je dis et je soutiens que ce dessein choquerait les lois éternelles de l’ordre, qui est la loi indispensable de Dieu lui-même, et par conséquent qu’il est impossible que Jésus-Christ l’ait formé. Toutes les chicanes imaginables sur la phrase être par accident, n’empêcheront pas que la mineure de mon dernier syllogisme ne soit démontrée autant que ces matières le souffrent. Quoi qu’il en soit, ce que je prétends dans ce chapitre me paraît clairement prouvé, savoir que des chrétiens qui auraient dû convenir qu’à la place des païens ils auraient fait à peu près les mêmes persécutions, n’étaient capables que de leur présenter des requêtes ridicules.
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