ÉTUDES SUR VOLTAIRE ET SON TEMPS
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.PIERRE BAYLE
COMMENTAIRE PHILOSOPHIQUE SUR CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST:
CONTRAINS-LES D’ENTRER,
OU TRAITÉ DE LA TOLÉRANCE UNIVERSELLE

Table de Bayle

.PREMIÈRE PARTIE

Chap. VIII. Septième réfutation du sens littéral, par la raison qu’il a été inconnu aux pères pendant une longue suite d’années.

Cette preuve serait forte contre ceux de l’Église romaine, si c’étaient des gens qui eussent des principes fixes, mais ce sont des protées qui s’échappent par mille tours de souplesse, et sous toute sorte de métamorphoses, quand on croit les tenir.

Ils disent en toute autre rencontre, que lors qu’on est en dispute sur le sens de quelque passage, il faut consulter la tradition, et s’en tenir à l’explication des pères, de sorte que quelque raisonnable que soit une explication de l’écriture, si elle est nouvelle, ils disent qu’elle ne vaut rien, qu’elle vient trop tard, et qu’il y a prescription contre.

À bien raisonner sur ce fondement, il aurait fallu rejeter dans le siècle de Théodose et de Saint Augustin, toutes les preuves qu’on tirait de l’Évangile en faveur des violences, puis que c’était lui donner un sens tout à fait nouveau, qui venait trop tard, et contre lequel il y avait prescription.

Mais nos adversaires ne sont pas pour s’étonner de si peu de chose; ils diront que la véritable autorité des pères n’est pas lors qu’ils sont partagez sur quelque doctrine, mais lors qu’ils s’accordent unanimement, et qu’ainsi les grandes lumières du IVe siècle n’ayant pas consenti aux sentiments précédents quant à la persécution, les plus anciens pères ne font pas un bon préjugé pour l’opinion que je soutiens.

Quand on les presse, en leur disant qu’il n’y a rien en quoi tous les pères s’accordent, ils ont d’autres tours d’anguille pour s’échapper, et n’ont nulle honte de soutenir le sens littéral, quoi que de leur propre aveu, le consentement unanime des pères, marque nécessaire de vérité, ne lui convienne pas.

Cela ne m’empêche point de raisonner en cette manière. Il n’y a pas apparence que si Jésus-Christ avait ordonné de faire des chrétiens par force, les pères des trois premiers siècles eussent raisonné comme très persuadez que la contrainte est une chose très opposée à la religion; car en fait de morale évangélique, de préceptes, ou de conseils (si l’on veut) de Jésus-Christ, il n’y a point de gens qui aient été mieux éclairez qu’eux sur le sens de l’écriture; et si Dieu leur avait caché le sens d’un précepte aussi important, jusques au point qu’ils eussent raisonné comme croyant qu’un tel précepte serait impie, il n’y a personne qui ne dût être choqué et scandalisé de cela.

Je dis donc encore un coup, qu’il est contre toutes les apparences de la vérité et de la raison, que Jésus-Christ ait commandé de forcer les Juifs et les infidèles à se faire baptiser, et que cependant les apôtres ou n’aient pas compris cela, ou que l’ayant compris, ils n’aient pas averti leurs principaux disciples, d’être réservez à condamner les violences, de peur qu’en les condamnant en général, ils ne prononçassent une hérésie, et ne donnassent un cruel démenti à Jésus-Christ, et ne fournissent même des armes pour un jour à venir à ceux que les chrétiens violenteraient, et qui pourraient s’écrier à l’énorme contradiction qu’ils verraient entre le premier christianisme, et le suivant.

C’était le moins qu’on devait attendre des apôtres et de leurs premiers disciples, les plus surs dépositaires de la tradition: s’il n’était pas à propos et de la prudence d’exécuter l’ordre de Jésus-Christ, en contraignant d’entrer au commencement, du moins fallait-il avertir qu’un jour viendrait, où cela se pourrait pratiquer fort saintement, et qu’ainsi on eût à se ménager dans cette matière, et à ne pas traiter généralement cette conduite de marque de fausseté.

Cependant c’est ce qu’ont fait les pères et de la manière la plus forte, même dans le IVe siècle, lors que les ariens se mirent à persécuter.

Cela seul, dit Saint Athanase, etc. (remarquez bien ces paroles, messieurs du conseil de conscience de Louis XIV, roi très chrétien de France et de Navarre) avec les épées, et les dards, ni avec soldats et main armée, que s’annonce la vérité, mais par persuasion et conseil.

N’est-ce pas une preuve évidente, que les apôtres n’avaient rien dit de ce prétendu mystère de persécution contenu dans la parabole, et que Jésus-Christ a souhaité non seulement qu’il demeurât inconnu aux premiers siècles du christianisme, mais aussi qu’il a trouvé bon qu’il y fût condamné et flétri d’ignominie, comme une impiété cruelle et diabolique; ce qui paraîtrait absurde, si l’on supposait qu’il eût effectivement commandé les persécutions; car comment comprendre qu’il ait souffert qu’un point de morale de cette conséquence ait été foudroyé et anathématisé par la plus sainte et la plus pure partie du christianisme, pendant très longtemps, et qu’on se soit servi de ces anathèmes pour réfuter les ennemis de la vérité, en soutenant que Jésus-Christ avait enseigné à ses disciples de ne contraindre personne.

Non seulement on a dit cela avant que les empereurs chrétiens se fussent servis de la violence, mais aussi longtemps après.

Notre vénérable Bède, en parlant du roi Ethelrede, sous lequel le pape Saint Grégoire envoya le moine Augustin et quelques autres, pour convertir notre île, dit expressément que ce roi s’étant converti à la foi chrétienne, ne contraignit aucun de ses sujets à l’imiter, se contentant de témoigner plus d’amitié à ceux qui se faisaient chrétiens; car il avait appris, dit-il, de ses docteurs et des auteurs de son salut, que le service de Jésus-Christ doit être volontaire et non contraint.

Cette notion, savoir que Jésus-Christ n’a ordonné que la persuasion, l’instruction, le service volontaire, et nullement la violence, est si fortement gravée dans nos esprits, qu’on la débite comme indubitable, dès qu’on ne songe plus actuellement à flatter ou à ne pas irriter les princes qui persécutent, ou qu’on ne prend pas pour sujet d’un livre de justifier les persécutions.

Tous les jours on imprime en France des livres où cette notion se trouve exprimée, ce qui fait un ridicule prodigieux pour les écrivains papistes de cette nation; car quelquefois dans les mêmes livres où ils disent qu’il est licite de contraindre, ayant actuellement en vue les dragonneries qui ont ravagé les protestants, il leur échappe de dire que l’Évangile n’est qu’une loi de douceur, et qui ne demande que des offrandes volontaires; c’est qu’ils perdent de vue pour ce moment leur fin principale d’excuser et de flatter, et qu’alors les notions du coeur et de l’esprit se produisent d’elles-mêmes. Joint qu’ils nient que leur roi se soit servi de violence, en quoi ils semblent convenir de la fausseté du sens littéral.

Je ne rapporte pas les passages des pères qui condamnent en général les persécutions et les violences que l’on exerce en matière de foi : ils sont connus de tout le monde.

Grotius en a cité quelques-uns, et les Français mêmes gagéspour faire les apologies des persécuteurs, ne dissimulent pas ces autorités des pères, comme on l’a pu voir dans le livre d’un avocat nommé Ferrand.

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