ÉTUDES SUR VOLTAIRE ET SON TEMPS
| Oeuvres complètes de Voltaire  | Études sur Voltaire | Galerie
.PIERRE BAYLE
COMMENTAIRE PHILOSOPHIQUE SUR CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST:
CONTRAINS-LES D’ENTRER,
OU TRAITÉ DE LA TOLÉRANCE UNIVERSELLE

Table de Bayle

.PREMIÈRE PARTIE

Chap. VI. Cinquième réfutation du sens littéral par la raison qu’il ne peut être exécuté sans des crimes inévitables. — Que ce n’est pas une excuse que de dire qu’on ne punit les hérétiques, que parce qu’ils ont contrevenu aux édits.

On vient de voir combien le prétendu précepte de Jésus-Christ rendrait odieuse justement à toute la terre sa divine religion : formons de ce qui a été dit au chapitre précédent une nouvelle preuve, en cette manière : tout sens littéral qui enferme un commandement universel dont l’exécution ne peut qu’être compliquée de plusieurs crimes, est faux; or tel serait le sens littéral de ces paroles, contrains-les d’entrer; donc il est faux.

La majeure est une proposition qui se persuade elle-même, ainsi ce serait une peine inutile que de la prouver.

Arrêtons-nous donc seulement sur la deuxième proposition; mais arrêtons-nous-y peu, puis que dans toutes les preuves déjà établies se trouve l’éclaircissement de celle-ci, qui, à proprement parler, n’est qu’une branche de notre médium général.

Je me mets peu en peine si on m’accusera de multiplier mes preuves sans nécessité; j’aime mieux en user ainsi, que de laisser trop enveloppées et conglomérées les diverses faces de mon argument général.

Il aura sans doute plus de force, lors qu’on en considérera séparément les parties.

Les plus grands persécuteurs m’avoueront, que le commandement de contraindre n’a pas été commis au caprice de chaque particulier; ainsi je ne leur veux pas reprocher les désordres effroyables qui naîtraient de leur principe, par les émotions populaires, et par le zèle inconsidéré d’un petit curé ou juge de village, qui ferait sonner le tocsin sur les sectaires de son ressort, toutes les fois que la fantaisie lui en prendrait.

On me répondrait aisément, que ce n’est pas ainsi qu’ils prennent la chose; qu’ils prétendent que Jésus-Christ n’adresse son commandement qu’à ceux qui dans chaque pays ont le droit du glaive, et l’autorité politique, auxquels il veut que les gens d’Église aient leur recours, quand il faut contraindre d’entrer les hérétiques.

Voyons donc avec cette explication qui met hors de ligne de compte les violences tumultueuses des particuliers séditieux et emportez, si nous trouverons dans la manière légitime, selon nos adversaires, d’exécuter le commandement de Jésus-Christ, une grande complication de crimes.

Je pousserai même ma complaisance pour eux, jusqu’à ne pas me servir de ces exécutions sanguinaires que l’histoire nous marque; je m’arrêterai à celle qu’ils croient la plus régulière et la plus modérée de toutes, savoir à ce qui vient de se faire en France.

Combien de crimes, bon dieu! Ne s’est il pas commis durant le cours de cette persécution? Combien d’arrêts du conseil sans sincérité, et sans bonne foi? Combien d’arrêts de parlement contre les règles? Combien de témoins subornez? Combien de chicanes? Qu’on ne dise pas que ce sont les fautes personnelles des exécuteurs de la parabole; car ce sont des suites naturelles et inévitables du sens littéral qu’on lui donne.

En effet ce sens enfermant, comme on le prétend, la contrainte, c’est aux princes de chaque pays à choisir selon leur zèle et leur prudence, l’espèce de contrainte qui leur semble la meilleure.

On a choisi d’abord en France celle des procès contre les ministres et les temples, et des traverses des particuliers dans les affaires civiles.

Voilà donc un choix fondé sur l’ordre de Jésus-Christ : il s’ensuit donc que les voies qu’on imagine pour contraindre dans ce genre-là, sont des dépendances de ce choix; et si ces dépendances sont tellement nécessaires, que sans elles il n’y aurait pas de contrainte, il est clair qu’elles sont une suite naturelle et légitime de l’ordre de Jésus-Christ, et non un défaut personnel de celui qui obéit à cet ordre.

Or il est bien certain que la contrainte eût été fort peu de chose, si on eût apporté dans les procès l’équité et la bonne foi. Il fallait néanmoins de la contrainte afin d’obéir à l’ordre de Jésus-Christ; il a donc fallu mêler la chicane et la mauvaise foi dans les procédures, afin que le dommage temporel qu’elles causeraient aux protestants, les contraignît de se faire catholiques.

Voilà donc bien des crimes à la suite de cette contrainte qu’on a choisie, en exécution des commandements de Dieu; car croit-on que cela n’excite pas mille passions et dans l’âme de ceux qui souffrent, et dans l’âme de ceux qui font souffrir? Cela n’aigrit-il pas les esprits? Cela n’allume-t-il point la haine dans le coeur les uns contre les autres; cela n’engage-t-il pas à médire cruellement les uns des autres, et à se faire encore mutuellement plus méchant qu’on n’est? Supposé que le papisme fût la bonne religion, cela n’engagerait-il pas les hérétiques qui souffrent, à blasphémer contre elle dans l’âme, à la détester, et par-là ne sont-ils pas jetés dans l’occasion prochaine de pécher, et de s’obstiner dans leur hérésie? Qu’on y songe un peu froidement, je m’assure qu’on conviendra que rien n’est plus propre à bannir du coeur cette tranquillité évangélique, ce calme des passions humaines et déréglées qui est si conforme à l’esprit de la piété, et qui fait tant germer les vertus chrétiennes.

Mais le mal que je viens de dire n’est rien, en comparaison de ce qui s’est fait enfin dans le même royaume, quand on a contraint par le logement des gens de guerre les protestants à promettre qu’ils renonceraient à leur religion; car d’un côté combien d’insolences ces soldats n’ont-ils pas commises, et de l’autre combien hypocrisies et de profanations les protestants qui ont signé n’ont-ils point faites? Combien d’intempérances par les soldats, combien de rapines, combien de blasphèmes, combien d’injures contre leur prochain? Ne faut-il pas mettre sur le conte de la persécution tous les dérèglements qu’ils ont commis? Je serais fort curieux de savoir comment un confesseur se gouverne, lors qu’un dragon se confesse qu’il a battu son hôte Huguenot.

Si le confesseur ne prend pas cela pour un péché, il faut qu’il tombe dans l’inconvénient que j’ai relevé ci-dessus, qu’une action qui serait un crime cesse de l’être, lors qu’elle est commise contre un homme d’une fausse religion que l’on veut attirer à la bonne; inconvénient qui ouvre la porte au plus effroyable chaos qui ait jamais été imaginé.

Si le confesseur prend cela pour un péché, comme il le doit faire, il s’ensuit que la dernière persécution a engagé nécessairement et inévitablement les soldats à commettre une infinité de péchez, puis qu’il a fallu nécessairement qu’ils aient maltraité leurs hôtes ou en leurs biens, ou en leurs personnes; autrement il n’y eût pas eu de contrainte, et on n’eût pas suivi les ordres du fils de Dieu.

Soit que le dragon se confesse, ou ne se confesse pas du tort qu’il a fait à son prochain, l’action ne laisse pas d’être très réellement contraire à la défense qui nous est faite dans l’Évangile, de ne point maltraiter notre prochain.

On demandera peut-être ici si en qualité d’exécuteurs des ordres du prince, les soldats ne peuvent pas innocemment battre leur hôte, comme innocemment ils le pourraient pendre, s’ils étaient revêtus de la charge d’exécuteurs de la haute justice.

Je réponds à cela deux choses; la première, qu’en tout cas leurs insolences et leurs mauvais traitements ne laisseront pas d’être des péchez, pour le conte de celui qui leur commande d’agir ainsi; de sorte que le nombre des crimes sera toujours le même; la deuxième qu’il est aussi infaillible que les choses humaines le peuvent être, que tous les mauvais traitements que l’on commandera aux soldats, deviendront des péchez pour eux, parce qu’ils les exécuteront avec plaisir, et qu’ils en feront même plus qu’on ne leur ordonnera.

Chacun voit qu’un bourreau qui pend un homme innocemment, lors qu’il ne fait qu’obéir aux ordres de la justice, fait un péché manifeste contre la charité envers le prochain, lors qu’il est bien aise de faire sa fonction, lors qu’il se plaît à faire souffrir son patient, et qu’il cherche des adresses pour aggraver sa souffrance; ainsi l’on ne peut nier que des dragons ne se rendent fort criminels, exécutant avec joie, et avec mille passions basses et blâmables, les ordres qu’ils reçoivent de vexer un homme; d’où il s’ensuit que tous leurs désordres sont des péchez et pour eux, et pour celui qui les leur commande, ou les leur permet; si bien que ces désordres étant nécessaires pour contraindre d’entrer les hérétiques, il se trouvera selon nos gens que Jésus-Christ aura commandé une contrainte, à laquelle une infinité de crimes auront été nécessaires.

Qui ne frémirait ouïr cela? Que sera-ce si l’on joint à tous les péchez des soldats, les fourberies qui intervenaient de la part des gens d’Église, et de la part des persécutés? Les gens d’Église venaient promettre qu’on se contenterait d’une profession de foi vague, et recevaient en effet plusieurs personnes à l’abjuration, moyennant cela.

Ils faisaient aussi cent mensonges, faisant accroire à ceux qui tenaient bon, ou en prison, ou dans les cloîtres, que tels et tels avaient signé, afin que par ces supercheries ils ébranlassent la constance d’un homme, qu’ils croient qui se conduirait par l’exemple de quelques autres.

Cette mauvaise foi a été générale par tout le royaume, avec celle de promettre des pensions, des biens, des charges, qu’on ne voulait pas accorder, du moins si grandes qu’on disait, ou pour si longtemps qu’on disait.

Mais les malheureux persécutés sont tombez encore dans une fourberie plus criminelle, puis qu’ils ont fait semblant de renoncer à leur religion, quoi que dans leur âme ils en fussent plus persuadez que jamais.

Que de gémissements de conscience sortent tous les jours de là? Que de remords, que d’amertumes de vie, soit pour tâcher de se sauver dans les pays étrangers au hasard d’y être pauvres, soit en voyant que si on se sauve on laisse ses enfants dans l’abîme? Mais par rapport à l’Église romaine, combien de profanations de ses sacrements les plus augustes se commet-il? Qu’il est édifiant de voir qu’un homme ne veut pas communier à l’article de la mort, et qu’il faut sévir sur son cadavre, afin de faire peur aux autres? Cela n’est-il pas beau que le corps du fils de Dieu soit jeté à la tête de gens qui n’en veulent point, et qu’une action qui est la mort de l’âme, pour celui qui n’est pas légitimement préparé par foi et par amour, soit commandée sous de grosses peines à des gens qu’on sait qui n’ont aucune foi pour cela, mais beaucoup d’obstination intérieure pour ce qu’on appelle leurs hérésies.

Il est manifeste que ce n’est plus le zèle qui porte à ces procédures, mais la pure vanité de n’en avoir pas le démenti, et de n’avoir pas pris tant de peine pour le triomphe du papisme, et se voir ensuite trompé par de fausses signatures.

Je ne comprends pas comment les personnes d’esprit, qui ont été complices avec sa majesté très chrétienne, du dessein d’inonder tout son royaume de soldats, pour faire abjurer les huguenots, ont pu soutenir l’idée de cette affreuse multiplicité de crimes, enchaînés queue à queue les uns aux autres, à la suite de cette exécution.

Ils sont trop habiles pour n’y avoir pas songé; mais comment donc ont-ils fait pour se charger de toutes les brutalités que commettraient les dragons, de toutes les menteries dont se serviraient les missionnaires, de toutes les hypocrisies de ceux qui succomberaient à la tentation, de toutes les communions sacrilèges, et profanations de sacrements qu’ils commettraient, de tous les soupirs, et gémissements des consciences tendres, de tous les déchirements d’entrailles de ceux qui se verraient séparez de leurs biens et de leurs enfants, et en un mot de toutes les passions de haine, de ressentiment, de vanité, d’insulte, qui s’élèveraient respectivement dans les persécutés et dans les persécuteurs? Dire après cela que Jésus-Christ est l’auteur d’un pareil dessein, et d’une contrainte si bien liée avec ce gros attirail de crimes, c’est en vérité blasphémer le plus criminellement du monde.

Mais prévenons ici quelques objections.

On me pourra dire: 

1° que l’on n’a pas dû prévoir toutes ces suites, et que Jésus-Christ, qui a prévu les désordres que son Évangile a causez dans le monde, n’a pas laissé de charger ses apôtres de le prêcher à toutes nations.

2° que la grande utilité qui en est arrivée à la vraie Église, rectifie tous ces désordres.

3° qu’un roi étant le maître dans son royaume, et l’exécuteur de ses lois, peut punir comme bon lui semble ceux qui enfreignent les ordres qu’il publie, qu’on ait à se conformer à sa religion.

Je réponds à la première difficulté, qu’encore que les hommes n’aient pas une connaissance certaine de l’avenir, ils le conjecturent néanmoins à l’égard de certaines choses avec assez d’évidence, pour devoir régler sur cela leurs desseins et leurs projets; de manière que quand des conjectures très probables et tout à fait apparentes leur apprennent qu’ils seront cause de beaucoup de crimes, en donnant de certains ordres, ils sont très criminels, s’ils les donnent.

Or je soutiens que les persécuteurs de France sont dans le cas : il faudrait ignorer les choses les plus manifestes pour ne savoir point que des gens de guerre logez chez des hérétiques, avec ordre de les inquiéter, et de les ruiner jusques à ce qu’ils promettent de changer de religion, commettront cent insolences, et cent violences, et feront succomber un très grand nombre de gens, c’est-à-dire, qu’ils en feront des hypocrites et des profanateurs des mystères.

Ayant vu la chose très apparente, et moralement inévitable, ils n’ont pu faire ce qu’ils ont fait sans se rendre très criminels; et si Jésus-Christ leur avait commandé de le faire, il les aurait engagez à faire des crimes : il faut donc qu’ils soient dans une erreur très damnable, de croire qu’il leur ait ordonné de contraindre les hérétiques à se faire catholiques.

On ne peut nier que l’une des qualités qui rendent le diable plus odieux à Dieu, est celle de tentateur; il faut donc qu’il pêche gravement lors qu’il nous tente, encore qu’il ne voie que par conjecture le succès de sa tentation.

Ainsi tout homme qui peut voir par conjecture, qu’il extorquera de feintes abjurations, en tentant les gens par la crainte de la misère, et d’une soldatesque insolente, en a assez pour être un tentateur très criminel.

L’envoi des apôtres pour la prédication de l’Évangile n’a rien de semblable; car ils ne devaient que prêcher, qu’instruire, que persuader; et c’est la chose du monde la plus innocente : si elle a irrité le monde, et l’a porté à cent excès, c’est uniquement la faute du monde; l’Évangile n’en a été cause que par accident, il laissait à un chacun qui ne voudrait pas l’embrasser, ses biens, sa maison, ses honneurs et sa famille; et ainsi il ne tendait pas à hypocrisie; il n’exigeait point de ses sectateurs qu’ils mentissent, qu’ils bâtissent les opiniâtres; il voulait seulement qu’ils instruisissent.

On ne peut donc pas lui imputer ni les fautes des convertisseurs, ni l’emportement des païens : mais ici c’est tout le contraire; on ordonne aux convertisseurs de maltraiter les gens, de dissiper leurs biens, de leur ôter leurs enfants, de les mettre en prison, etc.

Ainsi les violences des convertisseurs sont directement commandées, et la tentation de signer par hypocrisie est directement mise devant les pieds.

La deuxième difficulté n’a pas besoin de réponse après ce qui a été dit ci-dessus; car chacun voit que si l’on juge d’une action par l’utilité qui en revient à l’Église, nous n’avons plus de barrière qui sépare le vice d’avec la vertu, et que la calomnie, le meurtre, l’adultère, et en général tout ce qui se peut concevoir de plus atroce, deviendra une action pieuse, dès qu’elle sera exploitée contre les hétérodoxes.

Vraiment voilà des gens qui s’y entendent! On a fait disparaître en peu de temps tous les hérétiques de France; donc tous les crimes des dragons, et toutes les profanations des sacrements sont devenues de bonnes oeuvres, etc.

A-t-on dit autrefois pour flatter Néron. Combien y a-t-il de Français qui en disent aujourd’hui autant? Puis que tout ce grand attirail de crimes a procuré à notre invincible monarque la gloire et le contentement de ne voir qu’une religion dans ses états, il est juste, beau et infiniment agréable qu’ils aient été commis, etc.

Il y a longtemps que l’on a dit dans la communion romaine, qu’en contraignant les pères à être hypocrites, on gagnait du moins les enfants : maudite et détestable maxime! Et si cela est, pourquoi n’envoie-t-on pas des corsaires enlever en pleine paix tous les enfants qu’ils pourront en Angleterre, en Turquie, en Grèce, en Suède et en Hollande? Pourquoi a-t-on blâmé ceux qui ont voulu contraindre les Juifs à faire baptiser leurs enfants? Pourquoi ne ferait-on pas assassiner des ministres, qui empêchent par leurs prédications que l’Église ne gagne des paysans ignorants? Oh, dira-t-on, nous n’y allons pas ainsi; nous n’en voulons point au sang; nous nous contentons de la prison et des amendes, et nous détestons les persécuteurs à roues et à gibets : pauvres gens, vous êtes dans une grande illusion, et je vous montrerai en un autre lieu, que dès qu’on autorise la contrainte, quelle qu’elle soit, il n’y a pas de point fixe pour s’arrêter, et que les mêmes raisons qui prouvent qu’on peut mettre un homme en prison pour fait d’hérésie, prouvent encore mieux qu’on peut le pendre.

Reste la troisième objection qui est un lieu-commun fort rebattu par tous les flatteurs Français, gens de qui on peut dire sans aigreur, que l’esprit d’une basse flatterie et indigne de chrétiens, indigne même de ces infâmes délateurs qui vivaient sous les dix ou douze premiers empereurs, les a tellement infatués, qu’ils n’ont aucun égard à ce qu’ils donnent sujet à toute l’Europe de les tourner en ridicules.

Ils bercent tous les jours leur prince de ces éloges, qu’il n’a converti ses sujets que par sa charité, et par la justice toute manifeste de ses édits : si l’on veut savoir le sens de cela, c’est que si on a employé quelque rigueur, ce n’a été que contre ceux qui avaient contrevenu aux arrêts de sa majesté, et nommément à la déclaration que l’on a fait dans chaque ville, avant que de donner des billets aux soldats, que le roi ne voulait plus qu’une religion en son royaume, et qu’il ferait sentir à ceux qui ne se conformeraient pas à sa volonté, les effets de sa puissance.

Il a pu les condamner, dira-t-on, à l’exil, à la perte des biens, de la liberté, de la faculté d’exercer aucune charge ou métier, en cas qu’ils persistassent dans leur hérésie; ils y ont persisté, n’est-il pas bien juste que les gens de guerre leur fassent souffrir les peines encourues par leur désobéissance? Cette objection mérite d’autant plus d’être réfutée, qu’il y a d’honnêtes gens ennemis de la persécution, à ce qu’ils croient, et grands partisans des immunités de la conscience, qui disent que les souverains ne peuvent pas à la vérité châtier ceux d’entre leurs sujets qui ont une telle foi, mais qu’ils peuvent sous certaines peines leur défendre d’en faire profession publique, et s’ils le font, les châtier après cela non pas comme imbus de telles ou de telles opinions, mais comme infracteurs des lois.

C’est venir pitoyablement s’échouer, après un long circuit inutile, au même écueil où les autres vont directement.

Car s’il ne fallait pour être persécuteur que punir les sectateurs d’une religion, avant que d’avoir publié des lois contre elle, il n’y aurait rien de plus facile que de commettre les violences les plus cruelles, sans être en façon du monde persécuteur; il ne faudrait qu’avoir la patience de faire publier un édit enjoignant à toutes personnes de venir, par exemple, dans une certaine Église assister au service divin, à peine de la corde, et après cette patience de peu de jours, on verrait ceux qui n’auraient pas assisté aux divins offices, et on les pendrait comme rebelles.

Or comme ce serait se moquer du monde que de prétendre que ce ne serait pas une persécution proprement ainsi nommée, il est facile de voir que les édits préalablement publiez et enregistrez ne font rien à la question, et n’empêchent pas qu’on ne violente la conscience, et qu’on ne punisse très injustement.

Je souhaiterais que tous ces écrivains flatteurs lussent un peu leur Saint Thomas, ou du moins le traité de la foi humaine publié par les jansénistes; ils y verraient au chap. VIII de la Ière partie, qu’une loi etc.

Quoi qu’il en soit de ces conditions d’une loi, que je ne crois pas toujours nécessaires, afin qu’un particulier s’y soumette (car quand il ne s’agira que d’un intérêt temporel, il fera sagement de se soumettre à une loi injuste) je dis, selon la remarque proposée ci-dessus dans le chapitre IV que quand on veut prouver qu’un prince châtie justement ses sujets, il ne suffit pas d’alléguer en général, qu’ils n’ont pas fait ce qu’il leur avait commandé; il faut de plus que l’on montre qu’ils pouvaient faire en honneur et en conscience ce qu’il leur avait commandé; car si un prince, méchant poète, s’avisait de faire un édit enjoignant à tous ses sujets de déclarer au greffe de la paroisse, qu’ils sont persuadez que les vers du roi sont beaux, à peine d’être condamnez au bannissement, et s’il se trouvait plusieurs sujets semblables à Philoxène, qui ne put jamais être assez dissimulé pour louer les poésies de Denis le tyran, trouverait-on juste l’exil de ces sujets? Cependant il serait fondé sur la désobéissance d’un édit.

Trouverait-on raisonnables les amendes qu’on infligerait à des gens qui refuseraient de croire que la terre tourne, que les couleurs ne sont pas dans les objets, que les bêtes sont des automates, après qu’un roi aurait publié que tous ceux qui ne croiraient point ces trois choses seraient taxez à tant au profit du fisc.

Ou bien trouverait-on juste qu’un roi ordonnât sous des peines exécutables, que tous ses sujets aimassent l’étude, les parfums, les poissons, certaines sauces; qu’ils eussent les yeux bleus, la barbe épaisse, etc.

Ne serait-ce pas une tyrannie toute visible, que d’envoyer vivre à discrétion des dragons chez un homme qui n’obéirait pas à cette sorte édits? C’est donc une ignorance crasse, ou plutôt une flatterie ridicule que de prétendre que les traitements faits à ceux de la religion sont justes, parce qu’ils ne se sont pas conformez à l’ordre verbal qui leur était fait un peu avant la distribution des billets aux troupes, qu’ils eussent à être de la religion du roi; car pour édit notifié et registré touchant cet ordre, je ne sache pas qu’il y en ait eu avant l’expédition d’une partie du royaume, et j’ai déjà dit que la révocation de édit de Nantes donnait un certain temps pour aviser à ce qu’on aurait à faire, mais que ce n’a été qu’une tromperie la plus grossièrement infidèle qui se soit vue.

Puis donc que, généralement parlant, ce que les sujets ne se sont pas conformez à la volonté de leur prince, ne prouve pas qu’ils soient justement punis des peines dont il a menacé les délinquants; il faut examiner en particulier à quelle sorte de lois ils n’ont pas obéi, lors qu’on veut connaître s’ils sont avec justice soumis au pillage et à la discrétion de la soldatesque.

Or cet examen particulier nous ferait voir, si nous le faisions, que les édits pour l’inobservation desquels l’on pourrait prétendre, que les protestants Français ont mérité d’être exposez aux dragons, sont essentiellement injustes, et par conséquent les peines que l’on fait souffrir à ceux qui ne les ont pas exécutez, sont injustes ipso facto et par leur nature.

On ne peut donc pas éluder par-là la force de mon argument, qui est (ce que je prouve par l’exemple de la dernière persécution de France) que Jésus-Christ n’a pas commandé de contraindre à suivre sa religion, puis que ce serait un ordre qu’on ne pourrait exécuter sans une complication de plusieurs crimes.

Pour montrer en peu de mots l’injustice de la déclaration verbale qui était faite aux protestants, que le roi ne voulait plus qu’une religion dans son royaume, et que tous ceux qui ne se conformeraient pas à cette sienne volonté, éprouveraient les rigueurs de sa justice; je ne m’amuserai pas à citer Édit de Nantes, ni tant d’autres promesses solennelles, car ce ne sont que des bagatelles pour les rois; promesses, serments, édits, ce ne sont que des pis-aller dont ils se servent à propos, et qu’ils soufflent comme des toiles d’araignée, dès qu’ils en ont tiré quelque utilité; je remonte à ce raisonnement primitif et essentiel : toute loi qui est faite par un homme qui n’a point droit de la faire, et qui passe son pouvoir, est injuste; car, comme dit Thomas D’Aquin, pour qu’une loi soit juste, il faut, entre autres choses, que celui qui la fait ait l’autorité de la faire, et qu’il ne passe pas son pouvoir; or est-il que toute loi qui oblige à agir contre sa conscience, est faite par un homme qui n’a point d’autorité de la faire, et qui passe son pouvoir; donc toute telle loi est injuste.

Pour montrer la vérité de ma seconde proposition, je n’ai qu’à dire que toute l’autorité des souverains vient ou de Dieu immédiatement, ou des hommes qui entrent en société sous certaines conditions.

Si elle vient de Dieu, il est clair qu’elle ne s’étend pas jusqu’à pouvoir faire des lois qui engagent les sujets à agir contre leur conscience; car autrement il s’ensuivrait que Dieu pourrait conférer à l’homme le pouvoir d’ordonner la haine de Dieu, ce qui est absurde et nécessairement impossible, la haine de Dieu étant un acte essentiellement méchant.

Pour peu qu’on examine la chose, on verra que la conscience, par rapport à chaque homme, est la voix et la loi de Dieu, connue et acceptée pour telle par celui qui a cette conscience, de sorte que violer cette conscience est essentiellement croire que l’on viole la loi de Dieu; or faire une chose que l’on croit être une désobéissance à la loi de Dieu, est essentiellement ou un acte de haine, ou un acte de mépris de Dieu, et cet acte est essentiellement méchant, de l’aveu de tout le monde; donc c’est la même chose commander d’agir contre sa conscience, et commander de haïr ou de mépriser Dieu; de sorte que Dieu ne pouvant pas conférer le pouvoir d’ordonner que l’on le haïsse, ou méprise, il est évident qu’il ne peut pas conférer l’autorité de commander qu’on agisse contre sa conscience.

Par la même raison il est évident que jamais les hommes qui ont formé des sociétés, et qui ont consenti à déposer leur liberté entre les mains d’un souverain, n’ont prétendu lui donner droit sur leur conscience; ce serait une contradiction dans les termes; car pendant qu’un homme ne sera pas fou à lier, il ne consentira point qu’on lui puisse faire commandement de haïr son Dieu, et de mépriser ses lois clairement et nettement signifiées à la conscience, et intimement gravées dans le coeur; et il est certain que lors qu’une troupe de gens s’engagent pour eux et pour leur postérité, à être d’une certaine religion, ce n’est qu’en supposant un peu trop légèrement, qu’eux et leur postérité auront toujours la conscience telle qu’ils se la sentent alors; car s’ils faisaient réflexion aux changements qui arrivent dans le monde, et aux différentes idées qui se succèdent dans notre esprit, jamais ils ne feraient leur engagement que pour la conscience en général, c’est-à-dire, qu’ils diraient, nous promettons pour nous et pour notre postérité de ne nous départir jamais de la religion que nous croirons la meilleure; mais ils ne feraient pas tomber leur pacte sur tel ou tel article de foi : savent-ils si ce qui leur paraît vrai aujourd’hui le leur paraîtra d’ici à trente ans, ou le paraîtra aux hommes d’un autre siècle? Ainsi ces engagements sont nuls de toute nullité, et excèdent le pouvoir de ceux qui les font, n’y ayant homme qui se puisse engager pour l’avenir, beaucoup moins engager les autres à croire ce qui ne leur paraîtra pas vrai.

Puis donc que les rois n’ont ni de Dieu, ni des hommes, le pouvoir de commander à leurs sujets qu’ils agissent contre leur conscience, il est manifeste que tous les édits qu’ils publient sur cela sont nuls de droit, et une pure usurpation; et ainsi les peines qu’ils y opposent pour les contrevenants sont injustes.

Je tire de là une nouvelle preuve démonstrative contre le sens littéral de la parabole; car s’il était vrai, il donnerait droit aux princes de faire des lois qui engageassent leurs sujets à professer une religion contre les lumières de la conscience; ce qui serait la même chose que donner aux rois la faculté d’établir des lois pour la haine et pour le mépris de Dieu, dans tous leurs états; ce qui étant de la plus outrée impiété, il s’ensuit que ces paroles, contrains-les d’entrer, ne signifient pas ce que l’on prétend, puis que si elles le signifiaient, ce serait sur tout aux princes qu’elles seraient adressées, afin que d’abord ils fissent des lois sévères contre les autres religions, et qu’ensuite ils infligeassent les peines portées par ces lois, à quiconque les enfreindrait.

J’examinerai ailleurs l’illusion de ceux qui disent que les princes ne prétendent pas faire des lois contre la conscience, mais faire changer de conscience aux gens par les menaces et par les peines temporelles; mais je dirai par avance que s’ils peuvent faire cela, ce n’est nullement en vertu de la parabole; c’est par des raisons de politique, lors qu’une secte leur est justement odieuse, par rapport au bien public; et en ce cas-là, s’ils croient que son peu d’attachement pour la patrie vienne de sa religion, et qu’ils voient que les moyens naturels et légitimes de la convertir, qui sont les conférences amiables, les livres, les instructions familières, ne la convertissent pas, ils peuvent, le jugeant nécessaire raisonnablement au repos de leur état, leur ordonner d’aller demeurer ailleurs, et d’y transporter sûrement leurs biens et leurs familles; mais de faire comme en France où on n’a voulu ni souffrir qu’on sortît du pays avec ses biens, ni sans ses biens, ni qu’on y demeurât sans exercice public, priant Dieu à sa manière dans sa chambre, mais où on a voulu nécessairement l’une ou l’autre de ces deux choses, ou que l’on allât à la messe, ou que l’on fût mangé jusqu’aux os par des soldats, et tourmenté à petit feu en mille manières, c’est ce qui ne se saurait excuser, et qui renchérit sur les plus injustes violences dont on ait mémoire.

Demandons un peu à ces gens qui nous viennent dire, que puis que le roi de France ne fait qu’infliger les peines dont il a menacé les infracteurs de ses édits, on ne doit pas l’accuser d’injustice, mais se reconnaître coupable d’opiniâtreté, et de désobéissance à son légitime prince; demandons-leur, dis-je, si ce n’est pas établir que toutes peines sont justement infligées, lors que ceux qui les souffrent ont désobéi aux lois du roi; car s’il n’y avait que quelques peines qui fussent justes, leur réponse serait illusoire; elle nous laisserait l’embarras de discuter en particulier, si les peines des huguenots sont du nombre des peines justes, et ainsi ce ne serait que rentrer dans la dispute du fond : il faut donc, s’ils veulent répondre quelque chose qui vaille, qu’ils se servent d’une proposition universelle : mais en ce cas-là, que deviendrait le supplice des enfants hébreux qui furent jetés dans la fournaise de Babylone? Ne faudrait-il pas dire qu’il fût juste? N’en avaient-ils pas été menacez par édit public, s’ils ne se mettaient à genoux devant la statue du roi? Demandons encore à ces messieurs ce qu’ils penseraient, si Louis Le Grand ordonnait par un édit, que tous ses sujets s’agenouillassent devant la statue que le duc de La Feuillade lui a fait dresser.

Je n’examine point ici les conjectures de certains esprits oisifs, qui disent que si les choses allaient du train qu’elles vont encore quinze ou vingt ans, il arriverait de trois choses l’une, ou que la cour de France ordonnerait un culte public à cette statue, ou que si la cour ne le faisait pas, le peuple s’y porterait de lui-même, ou que si le peuple ne le faisait pas, le clergé commencerait le branle par ses processions, et par ses apostrophes de chaire; il en sera tout ce qu’il plaira à Dieu, et je suis assez occupé du présent, pour ne songer pas à toutes ces spéculations creuses de l’avenir; etc.

Mais je demande si cela arrivait, je veux dire, si le roi ordonnait qu’on invoquât sa statue, qu’on l’encensât, qu’on se prosternât devant, à peine d’une amende arbitraire, ou de châtiment corporel, les catholiques de France qui refuseraient de le faire (je ne doute pas qu’il ne s’en trouvât sur tout parmi les laïques) ne seraient-ils pas mis à amende très injustement, et châtiez criminellement? Ni Maimbourg, ni Varillas, ni Ferrand, n’oseraient dire aujourd’hui le contraire.

On parle de Basilide, grand duc de Moscovie, qui faisait des lois les plus dures, et qui y apposait la peine de mort pour les contrevenants : il commandait à ses sujets de traverser en hiver les rivières à demi glacées, de s’ensevelir tous nus dans la neige, de sauter dans les brasiers ardents, de lui porter à son lever, quand il gelait à pierres fendre, un verre de leur sueur, un millier de puces de conte fait, tant de grenouilles, et de rossignols.

C’était la plus énorme tyrannie du monde; cependant, à le bien prendre, il ne commandait pas des choses plus impossibles que l’est à certaines gens de croire ceci ou cela, en matière de religion.

Ils sueraient plutôt au milieu des neiges, ils tireraient plutôt de leur chair et de leurs os du vin et de l’huile, que de leur âme une telle ou une telle affirmation.

J’avoue que la difficulté n’est pas à beaucoup près si considérable pour la langue et pour la main; car on peut dire aisément de bouche et signer de sa main qu’on croit ceci ou cela, et faire toutes les postures du corps qu’un convertisseur exige; mais ce n’est point ce qu’un roi qui conserve du moins les apparences de la religion, doit exiger en première instance.

Il ne doit point ordonner que l’on parle ou que l’on signe, qu’après que l’âme a changé intérieurement; c’est donc ce changement intérieur, ces affirmations et ces négations de l’âme, qu’un roi qui fait des lois pour la conversion de ses sujets, leur doit commander; or c’est ce que je dis aussi impossible et plus même que la sueur qu’exigeait le grand duc de Moscovie; car pour peu qu’on sache que nous ne croyons les choses que quand elles nous paraissent vraies, et qu’il ne dépend pas de nous qu’elles nous paraissent vraies, non plus qu’il ne dépend pas de nous qu’elles nous paraissent blanches ou noires, on verra qu’il est plus facile de trouver des puces et de la sueur en hiver, que d’affirmer mentalement ceci ou cela, quand on est stylé à voir d’abord les raisons qui nous portent à le nier, et qu’on est accoutumé à prendre cette négative pour le service du vrai Dieu, et qu’on a l’esprit prévenu d’une frayeur religieuse contre les raisons qui portent à affirmer.

Je sais bien que l’esprit se laisse quelquefois corrompre par le coeur, et que dans les choses douteuses les passions et la cupidité peuvent faire affirmer à l’âme ce qui lui paraît encore confus; mais cela même serait une horrible perversité de vouloir qu’un homme choisît une religion, en séduisant lui-même son esprit; et de plus cette séduction est peu possible, à l’égard de certains dogmes qu’on est accoutumé d’envisager comme absurdes et contradictoires; par exemple, qu’il faut manger son Dieu, que les rats le mangent quelquefois, qu’un corps d’homme est en mille lieux à la fois, sans y remplir aucun espace.

Bref, comme il ne dépend pas de nos passions que la neige nous paroisse noire, mais qu’il faudrait pour cela ou qu’on la noircît, ou qu’on nous mît dans un certain poste et avec de certains yeux, qui causassent dans notre cerveau les mêmes modifications que les objets noirs, il faut pour nous faire affirmer ce que nous nions, qu’on le rende vrai à notre égard; ce qui suppose une certaine proportion entre les objets et nos facultés, laquelle n’est pas en notre puissance toujours.

Ayons des exemples moins odieux que celui de Nabuchodonosor, et de Basilide.

Que dirait, si Alphonse, roi de Castille, avait envoyé des soldats par tous les bourgs, villes, et villages de son royaume, pour déclarer que sa volonté était que tout le monde fût de son opinion, à l’égard du nombre des cieux, des épicycles, des cristallins, etc.

Et qu’à moins qu’on ne signât qu’on le croyait, on se verrait accablé de gens de guerre? Que dirait si le pape Adrien VI qui aimait extrêmement le merlus, et qui avait même inspiré ce goût aux courtisans, de sorte que ce poisson assez méchant d’ailleurs enchérit sous ce pontificat, à la grande risée de toutes les poissonnières, se fût avisé d’ordonner, non pas en tant que pape, mais comme souverain de état ecclésiastique, que désormais chacun eût à se conformer à son goût, à peine d’une grosse amende, de prison, ou de logement de soldats? Il n’y a point d’homme raisonnable qui ne trouvât cette conduite ridicule et tyrannique.

Cependant à tout bien prendre elle ne le serait pas tant, que si l’on disait dans un pays où il y a plusieurs religions, nous voulons et ordonnons que désormais chacun déclare qu’il a sur la religion les mêmes sentiments que la cour, à peine pour ceux qui ne l’avoueront pas, de la prison, ou de la confiscation de tous ses biens : je dis que cette conduite serait pire que l’autre, car il est plus difficile de croire à un protestant que Jésus-Christ est présent selon son humanité, dans tous les lieux où l’on célèbre la messe, que de croire le système d’Alphonse, et il est plus facile d’accoutumer son palais à certaines viandes, que son esprit à certaines opinions, et sur tout lors que l’on se trouve fortement persuadé qu’elles exposent à la damnation éternelle.

Tout honnête homme, bon catholique romain, avouera, s’il s’examine, qu’il aurait beaucoup plus de peine à s’accoutumer aux méchants ragoûts des tartares, ou à croire toutes les visions d’Aristote, et de Descartes, qu’à croire qu’il est impie d’invoquer les saints, ce qu’on l’obligerait de signer ici, si l’on y traitait les papistes comme l’on a traité les réformez en France.

Arrière donc d’ici ces méchants ou ces ignorants théologiens, qui disent que les rois peuvent commander à leurs sujets d’avoir une telle ou une telle religion.

Tout ce qu’ils peuvent, c’est de commander qu’on examine, qu’on étudie une religion, mais il est aussi absurde à un roi de commander que ce qui lui paraît vrai le paroisse aussi à ses sujets, que de commander qu’ils aient le visage fait comme lui, ou le même tempérament que lui.

Grotius a cité deux beaux passages d’Origène et de Saint Chrisostome, qui montrent que de toutes les coutumes, il n’y en a point de plus difficiles à quitter que celles des dogmes de religion.

Il cite là-même Galien, disant qu’il n’y a point de gale plus malaisée à guérir que les préjugez de secte.
 


Chapitre suivant.