ÉTUDES SUR VOLTAIRE ET SON TEMPS
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.PIERRE BAYLE
COMMENTAIRE PHILOSOPHIQUE SUR CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST:
CONTRAINS-LES D’ENTRER,
OU TRAITÉ DE LA TOLÉRANCE UNIVERSELLE

Table de Bayle

.PREMIÈRE PARTIE

Chap. V. Quatrième réfutation du sens littéral, par la raison qu’il fournit un prétexte très plausible et très raisonnable aux infidèles de ne laisser entrer aucun chrétien dans leur pays, et de les chasser de tous les lieux où ils les trouvent.

J’ai dit que je ne voulais pas toucher en détail les désordres qui naîtraient du principe que je réfute; cependant je m’aperçois qu’il y en a quelques-uns qu’il est nécessaire de développer, afin de mieux faire comprendre les horreurs et l’énormité de la pensée qu’on impute si faussement au fils de Dieu; je ferais donc tort à ma cause, si j’évitais le détail à cet égard; j’y entrerai donc pour certains chefs qui me paraissent considérables.

J’argumente ainsi; tout sens littéral de l’écriture qui fournit aux infidèles un sujet légitime et raisonnable de défendre l’entrée et le séjour de leurs états aux prédicateurs de l’Évangile, est faux; or le sens littéral de ces paroles, contrains-les d’entrer, fournit ce sujet aux infidèles; donc il est faux.

On ne peut pas nier la majeure, car quel sens y aurait-il d’ordonner d’un côté à tous les hommes de se convertir, et de leur donner de l’autre des motifs très raisonnables de ne le pas faire? Ne serait-ce pas se jouer cruellement de l’homme, et frustrer la providence de ses fins, qui sont de rendre les hommes inexcusables, s’ils ne se servent pas des secours que Dieu leur fournit? Prouvons seulement la mineure.

Supposons pour cela que des missionnaires du pape se présentent aujourd’hui pour la première fois au royaume de la Chine, afin d’y prêcher l’Évangile, et qu’ils soient assez sincères pour répondre nettement aux questions qu’on leur fera.

Je suppose en même temps un principe qu’on me niera peut-être, si on ne l’examine pas attentivement, mais non pas si on l’examine bien, c’est que tout homme ayant éprouvé qu’il est sujet à l’erreur, et qu’il voit ou croit voir en vieillissant la fausseté de plusieurs choses qu’il avait cru véritables, doit être toujours disposé à écouter ceux qui lui offrent des instructions, en matière même de religion.

Je n’en excepte pas les chrétiens; et je suis persuadé que s’il nous venait une flotte de la terre australe, où il y eût des gens qui fissent connaître qu’ils souhaiteraient de conférer avec nous sur la nature de Dieu, et sur le culte que l’homme lui doit, ayant appris que nous avons sur cela des erreurs damnables, nous ne ferions pas mal de les écouter, non seulement parce que ce serait le moyen de les désabuser des erreurs, où nous croirions qu’ils seraient, mais aussi parce que nous pourrions profiter de leurs lumières, et que nous devons nous faire de Dieu une idée si vaste et si infinie, que nous pouvons soupçonner qu’il augmentera nos connaissances à l’infini, et par des degrés et des manières dont la variété sera infinie.

Comme donc nous sommes persuadez que les peuples de la terre australe seraient dans l’obligation d’écouter nos missionnaires, en vertu de la seule proposition que les missionnaires leur feraient en général, qu’ils viennent pour les désabuser de leurs erreurs sur la religion, nous devons croire que nous serions dans la même obligation à l’égard de la flotte dont je parle; car l’obligation des peuples austraux ne pourrait pas être fondée sur ce que nos missionnaires leur apporteraient la vérité, puis que je suppose qu’ils seraient dans l’obligation, en vertu de l’offre générale qui leur serait faite, et avant qu’on leur eût fait connaître par aucune preuve, petite ou grande, la vérité de ce qu’on leur voudrait annoncer, ou avant qu’ils fussent entrez en aucun doute sur la vérité de leurs créances.

J’entends un doute distinct et particulier, et non pas un certain doute implicite, vague et général, qui semble inséparable de tout homme qui sait raisonner sur ces maximes; j’ai cru mille choses fermement que je ne crois plus, et ce que je crois encore je vois qu’un grand nombre de gens qui valent autant que moi ne les croient pas; je me détermine à croire bien souvent, non pas sur des démonstrations qui me paraissent ne pouvoir être autrement, et qui paraissent telles aux autres hommes, mais sur des raisons probables qui ne le paraissent pas aux autres hommes.

Si donc les peuples de la terre australe seraient obligez d’écouter nos missionnaires, avant qu’aucun préjugé particulier les déterminât ou à douter de leur ancienne religion, ou à soupçonner qu’on leur vient offrir la vérité, il est évident que leur obligation serait fondée sur un principe qui regarde universellement tous les hommes, savoir qu’il faut profiter de toutes les occasions que l’on trouve d’étendre nos connaissances, par l’examen des raisons qu’on peut proposer contre nous, ou pour l’opinion des autres.

Mais pour ne pas incidenter, laissons-là ces réflexions : il n’est pas nécessaire de montrer que les chinois seraient obligez d’écouter les missionnaires du pape en question.

Représentons-nous un peu leur première conversation : que l’empereur de la Chine au milieu de son conseil fasse venir ces bons pères, et qu’il leur demande d’abord d’où vient qu’ils ont entrepris ce long voyage.

Ils répondront, sans doute, que c’est pour annoncer la véritable religion que Dieu lui-même a révélée par son fils unique, et là-dessus ils diront cent belles choses sur la pureté de la morale de Jésus-Christ, sur la félicité qu’il promet à ses fidèles, et sur le tort qu’on fait à la divinité dans les religions païennes.

Il pourrait bien arriver que ce prince leur répondrait, comme fit notre Ethelrede aux moines que Saint Grégoire Le Grand envoya dans ce pays, que ce qu’ils venaient de dire était beau pourvu qu’il fût vrai, et que de bon coeur il y aquiescerait, s’il ne trouvait plus de certitude dans ce qu’il tenait de ses ancêtres; qu’il consentait que tous ceux qui le trouveraient véritable en fissent ouverte profession.

Mais supposons que le conseil de la Chine s’avise de faire cette question aux missionnaires; quels ordres avez-vous pour ceux qui après avoir oui cent fois vos sermons, ne voudront pas vous croire? Et que ces moines, dans la sincérité que nous leur avons supposée d’abord, répondent, nous avons reçu commandement de la part de notre Dieu qui s’est fait homme, de contraindre à se faire chrétiens tous les opiniâtres, c’est-à-dire, tous ceux qui après nos instructions refuseront de se faire baptiser, et en conséquence de cet ordre notre conscience nous oblige, dès que nous en aurons le pouvoir, et qu’il n’y aura pas à craindre un plus grand mal, de chasser à coups de bâton dans les Églises chrétiennes tous les chinois idolâtres, de les emprisonner, de les réduire à l’aumône, d’en pendre quelques-uns pour l’exemple, de leur enlever les enfants, de les abandonner à la merci du soldat, eux, leurs femmes, et leurs biens.

Si vous en doutés voilà l’Évangile; voilà le commandement clair et net, contrains-les d’entrer; c’est-à-dire, emploie toutes les violences les plus propres à venir à bout de la résistance opiniâtrée des hommes.

On conçoit aisément que la sincérité que je suppose à ces missionnaires, est une chimère, mais je puis néanmoins faire cette supposition, afin de conduire plus clairement mon lecteur où je souhaite qu’il vienne.

Que pensons-nous à cette heure que l’on penserait et que l’on dirait dans le conseil? Ou ce seraient des conseillers sans esprit, sans jugement, sans raison, des machines parlantes, ou ils conseilleraient à l’empereur de faire sortir incessamment de ses états tous ces missionnaires, comme des pestes publiques, et de faire défenses expresses d’en laisser jamais entrer aucun; car qui ne voit que c’est introduire dans son royaume la semence perpétuelle du carnage, et de la désolation des villes et du plat pays, que de laisser prêcher ces gens-là.

Au commencement ils ne feront que prêcher, qu’instruire, que flatter, que promettre un paradis, que menacer d’un enfer, ils persuaderont beaucoup de monde, et il arrivera qu’ils auront dans toutes les villes et dans tous les ports plusieurs sectateurs, et alors ou par les secours étrangers, ou même par les seules forces de ceux qui les suivent, ils commenceront leurs violences contre tous ceux qui voudront persévérer dans leur ancienne religion.

Ceux-ci n’auront garde d’endurer qu’on les vexe, dans les lieux où ils pourront se défendre; ainsi on en viendra aux mains de tous côtés, et on se tuera comme des mouches, et tout autant de chrétiens qui mourront dans le combat voilà tout autant de martyrs, au dire des missionnaires, attendu qu’ils auront perdu la vie en exécutant l’ordre précis et formel de Jésus-Christ, contrains-les d’entrer.

Où est l’âme assez papale ou monacale, pour ne pas frissonner d’horreur à la vue de ces affreuses désolations? Mais ce n’est pas le tout : il faut que l’empereur lui-même saute tôt ou tard, s’il n’a pas des forces battantes contre ses sujets chrétiens.

Car, comme je l’ai déjà dit, il serait absurde que Jésus-Christ eût commandé la contrainte à l’égard d’un pauvre petit bourgeois, artisan et paysan, dont la conversion n’est que peu importante, par rapport à l’amplitude de l’Église, et qu’il ne l’eût pas commandée à l’égard des rois, dont l’exemple et l’autorité est si utile pour fomenter une religion.

Ainsi, supposé le sens littéral que je réfute, la première chose que devraient faire les missionnaires, dès qu’ils auraient converti une partie des chinois capable de se faire craindre, c’est de faire savoir à l’empereur que s’il ne se faisait pas chrétien, ils ne lui obéiraient plus, qu’ils lui feraient du pis qu’ils pourraient, qu’ils feraient venir des croisades de l’occident pour lui ôter sa couronne, qu’ils se feraient un autre roi fidèle enfant de l’Église, et qu’ayant grossi leur nombre par les voies de la contrainte, ils l’obligeraient enfin à se faire moine, ou le tiendraient toute sa vie entre quatre murailles, ou à embrasser leur religion.

Et s’il arrivait que se mettant en campagne pour repousser la force par la force, il vainquît ses sujets chrétiens, et les obligeât à lui faire serment de fidélité, et à lui promettre de ne plus violenter personne; il ne pourrait faire aucun fonds sur ce traité, ni sur ce serment, parce qu’il comprendrait bien que puis que la loi du christianisme légitimerait le vol, le meurtre, la révolte, quand cela serait utile à la religion, elle autoriserait aussi l’infidélité dans les serments, de sorte qu’il aurait sujet de craindre que dès qu’il aurait retiré ses troupes, ses sujets chrétiens ne recommençassent leurs fureurs au mépris de leurs serments, qu’ils subordonneraient toujours, comme à une condition sous-entendue, à l’amplification de l’Église.

Il ne serait donc jamais en repos ni pour lui, ni pour ses sujets, tandis qu’il aurait dans ses états de tels perturbateurs du repos public, que rien n’est capable de lier, et qui se croiraient tout permis et nécessaire, pourvu qu’il servît à leur religion.

Par conséquent toutes sortes de raisons voudraient qu’il fît sortir de son royaume, après une audience de deux heures, tous les missionnaires chrétiens; et ainsi avec raison et justice il demeurerait éternellement dans sa fausse religion.

Conséquence horrible, et qui naissant très naturellement du sens littéral, montre qu’il est faux, impie et abominable.

Je dis qu’avec raison et justice il chasserait ces missionnaires, car 1° la raison et la justice veulent qu’un prince qui voit venir des étrangers dans son état, pour y annoncer une nouvelle religion, s’informe ce que c’est qu’une telle religion, et si elle accorde la fidélité que les sujets doivent à leur prince avec celle qu’ils doivent à Dieu; et par conséquent cet empereur de la Chine doit dès la première conversation s’informer de ces missionnaires, de quelle nature est leur doctrine, par rapport au bien public et aux lois fondamentales, qui font le bonheur des sujets et des souverains.

Je ne fais pas difficulté de dire qu’un roi qui ne s’informerait pas de cela, pêcherait contre les lois éternelles, qui veulent qu’il veille au repos public du peuple que Dieu lui a soumis.

Soit donc conclu qu’en bonne justice il doit questionner les missionnaires sur le point que j’ai touché, de la manière dont ils se comporteraient envers ceux qu’ils croiraient opiniâtres.

Or comme il apprendrait d’abord des choses horribles, contraires à l’équité naturelle, et pernicieuses à ses sujets, dangereuses à son trône; qu’il apprendrait, dis-je, cela, avant que d’être venu à ce degré de connaissance du christianisme qui oblige l’homme à l’embrasser, il est clair que de deux obligations où on se le peut représenter successivement, l’une de travailler au repos de ses sujets, l’autre de professer le christianisme, celle-là précède l’autre; et ainsi il chasse très justement les chrétiens de son état, et n’en veut plus ouïr parler, après quoi la deuxième obligation ne viendra jamais, puis qu’il implique contradiction qu’un prince soit obligé de se faire chrétien, avant que d’être bien instruit de la vérité du christianisme, ou qu’il soit bien instruit du christianisme selon le train des choses humaines, sans avoir plusieurs conférences avec des chrétiens.

Qu’on se souvienne de la maxime d’un auteur moderne, que pour n’être pas schismatique il ne suffit pas de s’être séparez d’une fausse Église, mais qu’il faut de plus avoir eu une certitude légitime de la fausseté de cette Église.

Ainsi afin qu’un roi de la Chine abandonne justement sa religion, il ne suffit pas qu’il embrasse la chrétienne qui est bonne, il faut de plus qu’il connaisse par de bonnes et solides instructions, qu’elle est bonne; autrement il ne ferait qu’un coup téméraire et étourdi, dont Dieu ne lui tiendrait aucun conte.

Il est donc certain que le christianisme n’oblige que ceux qui en connaissent clairement la divinité, ou qui ont été en état de s’en faire instruire.

Ceux donc qui n’ont pas été en cet état, à cause qu’un devoir indispensable les a obligez de chasser ceux qui auraient pu les instruire, demeurent légitimement hors du christianisme; d’où paraît de plus en plus l’énormité du sens littéral par les conséquences funestes qui en naissent.

Mais je dis en deuxième lieu, que cet empereur ne pourra être blâmé par une personne raisonnable, de ce qu’il jugera par cette première conversation, que la religion de ces missionnaires est ridicule et diabolique; ridicule en ce qu’il verra qu’elle est fondée par un auteur qui dit d’un côté, qu’il faut être humble, débonnaire, patient, sans aigreur, pardonnant les injures, et de l’autre, qu’il faut rouer de coups de bâton, emprisonner, exiler, pendre, fouetter, abandonner au pillage du soldat tous ceux qui ne voudront pas le suivre.

Il verra qu’elle est diabolique, puis qu’outre son opposition diamétrale aux lumières de la droite raison, il verra qu’elle autorise tous les crimes, dès qu’ils seront entrepris pour son avantage, et qu’elle ne laisse plus d’autre règle du juste et de l’injuste, que son profit, ou sa perte; qu’elle ne tend qu’à rendre l’univers un théâtre affreux de carnage et de violence.

Enfin je dis que si cet empereur croit une divinité, comme il est sur que tous les païens en ont connu une, il doit par un principe de conscience, loi éternelle et antérieure à toutes les religions de droit positif, chasser les chrétiens de son état.

En voici la preuve.

Il apprendrait par ces missionnaires, que c’est une des lois fondamentales du christianisme, et un des ordres les plus exprès et les plus clairs du fils de Dieu, de contraindre les hommes par les tourments et les violences à la profession de l’Évangile.

Or c’est une chose, humainement parlant, très inséparable d’une infinité de crimes contre la première et la plus indispensable de toutes les lois, plus noirs par conséquent et plus offensants la divinité, que tout ce que l’on pourrait faire contre le christianisme mal connu.

Donc tout prince est obligé en conscience d’empêcher qu’une telle chose ne s’introduise dans son royaume, et l’on ne conçoit pas que Dieu puisse le censurer de ce qu’il a chassé des chrétiens, lors qu’il a clairement reconnu qu’ils deviendraient les causes moralement nécessaires de cette longue suite de crimes; car tout homme qui craint Dieu doit employer toute son autorité à prévenir le crime; et quels crimes y a-t-il qu’il faille prévenir davantage, que les hypocrisies de religion, que les actes que l’on fait contre les instincts et les lumières de la conscience? Or voilà ce que produisent infailliblement les maximes du sens littéral.

Établissez des peines contre tous ceux qui pratiqueront certains actes de religion, et qui refuseront d’en pratiquer d’autres, exposez-les à la violence des gens de guerre, battez, enfoncez-les dans des cachots puants, privez-les des honneurs, et des charges, envoyez-les aux mines, ou aux galères, pendez ceux qui feront plus les entendus, comblez de biens et d’honneurs ceux qui abandonneront leur culte, vous pouvez être assurés qu’une infinité de gens renonceront, quant à l’extérieur, à la religion qu’ils croient bonne, et professeront celle qu’ils croient mauvaise.

Actes d’hypocrisie, et de félonie contre la divine majesté au premier chef, puis qu’elle n’est jamais plus directement offensée, que lors qu’on fait ce que la conscience, je dis la conscience la plus erronée, dicte clairement lui être désagréable.

De sorte qu’un prince qui veut empêcher, entant qu’en lui est, que ses sujets ne deviennent méchants, et ne commettent le crime le plus désagréable à Dieu qui se puisse commettre, et le plus certainement crime, doit chasser soigneusement les chrétiens persécuteurs.

Et qu’on ne me dise pas que c’est une erreur de fait en lui, car absolument, universellement, et dans les idées éternelles de Dieu, règle primitive, originale et infaillible de la droiture, c’est un péché très criant que de faire semblant d’être chrétien, lors que la conscience nous montre que la religion chinoise, que nous abjurons extérieurement, est la meilleure de toutes; ainsi cet empereur ne se pourrait empêcher d’éloigner ces missionnaires, sans exposer ses sujets à la tentation presque insurmontable de commettre le plus grand de tous les crimes, et sans s’y exposer lui-même; car comme personne ne peut s’assurer qu’une religion nouvelle qu’on lui présente lui paraîtra véritable, et qu’un roi exposé à l’alternative ou de se voir détrôné, ou de faire semblant d’être d’une religion qu’il croit fausse, doit craindre très raisonnablement de succomber à la tentation; l’amour qu’il a pour la droiture et pour la divinité qui reluit dans sa conscience, quoi qu’il se trompe, l’engagent nécessairement à prévenir ces dangers, par l’expulsion de ceux qui les apportent avec eux, par tout où ils viennent avec leur maxime prétendue évangélique, contrains-les d’entrer.

Je ne pense pas désormais qu’il y ait quelque chose à désirer à la preuve de la deuxième proposition de mon syllogisme, car qui ne voit qu’un prince chasse de ses états les missionnaires chrétiens avec raison et justice, lors qu’il les chasse:

1° parce que sa qualité de roi l’y engage, entant que l’ordre nécessaire et immuable veut qu’il éloigne de ses états tout ce qui y apporte le désordre, la confusion, les guerres civiles, les séditions, et les révoltes.

2° parce que la religion naturelle l’y engage et toutes les idées du droit moral, entant que l’ordre nécessaire et immuable veut que toute personne, et les rois principalement, chassent et éloignent tout ce qui vient renverser les bornes qui séparent le vice et la vertu, et convertir les actions les plus abominables en actions de piété, dès qu’on les fera pour l’amplification de la religion.

3° parce que les droits de la conscience, qui sont directement ceux de Dieu même, l’y engagent, entant que l’ordre nécessaire et immuable veut qu’on éloigne, autant que faire se peut, toutes les circonstances qui mettent l’homme dans l’occasion prochaine et dans un péril presque inévitable de trahir sa conscience et son Dieu.

Après cela il n’est pas besoin de prouver en particulier, que tout prince qui trouverait les chrétiens établis dans ses états, soit par la négligence de ses ancêtres, soit parce qu’il aurait conquis leurs pays, aurait droit de les chasser, toutes les fois qu’il ferait réflexion sur leurs pernicieuses maximes.

La seule chose qu’on m’opposera, ce me semble, c’est de dire, que l’empereur chinois manquerait du prétexte que je lui donne, d’autant qu’il ne faudrait pas lui dire d’abord que Jésus-Christ nous ait commandé d’user de contrainte.

Mais outre que j’ai prévenu cette objection, en montrant que lui et son conseil tomberaient dans une négligence très criminelle, s’ils ne questionnaient ces nouveaux venus sur la nature de leur doctrine, par rapport aux princes et aux sujets qui ne voudraient pas donner dans leurs nouveautés, laquelle question étant faite, il faudrait que nos missionnaires s’expliquassent rondement, ou fussent des fourbes; outre cela, dis-je, qui ne voit non seulement que c’est avouer que le sens littéral de la parabole est une doctrine dont on a honte, mais aussi que c’est traiter la publication de l’Évangile à la manière des intrigues d’un Machiavel, ce qui fait horreur quand on y pense, et qui seul serait capable de faire détester le christianisme comme une fourbe maudite.

Quoi, l’on trouverait à propos que l’on s’insinuât au royaume de la Chine sous les apparences d’une grande modération, et en renards, afin d’agir ensuite comme des tigres et comme des lions, sur ces bonnes gens que l’on aurait trompez par ces belles apparences? Non, cela ne se peut pas, et rien ne serait plus capable de décrier la morale de Jésus-Christ, que de supposer qu’il aurait commandé à ses disciples d’user de violence, dès qu’ils le pourraient sûrement; mais qu’en attendant cela ils se gardassent bien de le dire, que ce devait être un mystère entre eux à faire éclore seulement lors qu’ils seraient les plus forts, et à cacher soigneusement sous une modération, et une patience la plus comédienne qu’ils pourraient, afin qu’on n’en soupçonnât rien, à peu près comme un assassin, qui ne veut pas qu’on se défie de lui, cache soigneusement son poignard ou son pistolet dans sa poche, et ne le tire que quand il voit beau à faire son coup. Pour moi, si cela est, je ne vois pas qu’on puisse nier qu’il en va de la religion chrétienne, comme d’un homme qui s’élève en tartuffe dans les hautes dignités par le mépris des injures, par les austérités, par la soumission, par la civilité la plus populaire, et qui tout d’un coup lève le masque étant arrivé à ses fins, et devient le fléau du genre humain par ses cruautés, et par sa fierté tyrannique.

Si un historien a comparé l’empire romain à un homme, qui nous empêchera de personnifier le christianisme par une semblable comparaison? Son enfance et sa première jeunesse ont été employées à se pousser, malgré les obstacles de la fortune; il a fait le doux et le modeste, l’humble et le bon sujet, le charitable et l’officieux, et s’est tiré enfin par ce moyen de la misère, voire même s’est élevé haut; mais après avoir ainsi gagné le dessus il a quitté son hypocrisie, et fait agir sa violence, ravageant tout ce qui s’est voulu opposer à lui; portant par ses croisades la désolation au long et au large, et enfin abîmant le nouveau monde par des cruautés qui font horreur, et cherchant d’en faire autant aujourd’hui au reste de la terre qu’il n’a pas encore ensanglanté, la Chine, le Japon, la Tartarie, etc.

Nous ne saurions empêcher que les infidèles ne disent cela, puis qu’ils peuvent le voir dans l’histoire; et l’Église romaine qui a tenu le haut bout dans le christianisme pendant si longtemps, ne peut pas empêcher que les sectes qui l’ont quittée ne lui mettent toute la charge de ces reproches sur le dos; mais si nous ne pouvons pas empêcher que la religion chrétienne ne demeure couverte de cette infamie, au moins sauvons l’honneur de son fondateur et de ses lois, et n’allons pas dire que tout cela s’est fait à cause qu’il nous a commandé la contrainte.

Disons que les hommes n’étant pas trop accoutumés à vivre conséquemment à leurs principes, les chrétiens n’ont pas suivi les leurs; et qu’ils ont été violents, en prêchant un Évangile qui ne leur commande que la débonnaireté, nous sauverons par-là le christianisme aux dépens de ses sectateurs; mais si nous disons que toutes les violences que le papisme a exercées, ont été les suites légitimes et naturelles du précepte de Jésus-Christ, contrains-les d’entrer, alors ce sera tout le contraire; nous mettrons l’honneur des chrétiens à couvert, aux dépens de leur religion, et du fondateur adorable de leur religion.

Or quelle abomination n’est-ce pas que d’imputer à Jésus-Christ toutes les cruautés des papes et des princes, qui l’ont reconnu pour chef de l’Église? Cependant il n’y a pas lieu de l’éviter, si l’on suit le sens littéral de la parabole.

Tout ce qu’ils auront fait en matière de violences et de barbaries, ne sera que des actes de piété, et d’obéissance filiale au fils de Dieu.

C’est donc une nécessité de dire que ce sens littéral est non seulement une fausse interprétation de l’écriture, mais aussi une impiété exécrable.
 


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