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| Oeuvres complètes de Voltaire | Études sur Voltaire | Galerie | .PIERRE BAYLE COMMENTAIRE PHILOSOPHIQUE SUR CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST: CONTRAINS-LES D’ENTRER, OU TRAITÉ DE LA TOLÉRANCE UNIVERSELLE .PREMIÈRE PARTIE Chap. IV. Troisième réfutation du sens littéral, par la raison qu’il bouleverse les bornes qui séparent la justice d’avec l’injustice, et qu’il confond le vice avec la vertu, à la ruine universelle des sociétés. Mais c’est trop amuser le bureau par des preuves qui ne sont que médiocrement bonnes, en comparaison de ce qu’on va dire : frappons dès ici le grand coup écrasant sur la tête du sens littéral de la parabole. Un sens littéral de l’écriture est nécessairement faux, lors qu’il contient le renversement général de la morale divine et humaine, qu’il confond le vice avec la vertu, et que par-là il ouvre la porte à toutes les confusions imaginables : or c’est ce que fait le sens littéral de ces paroles, contrains-les d’entrer : donc il est nécessairement faux. La majeure est si claire par elle-même qu’il serait ridicule de la vouloir prouver : passons donc à la preuve de la mineure qui semblera d’abord paradoxique. Je suis d’assez bonne foi pour avouer aux convertisseurs de France, qu’en supposant que Jésus-Christ ait commandé de convertir les gens par force, ils n’ont fait qu’obéir à Dieu, en contraignant les réformez par les logements de soldats, par les prisons et autres voies violentes, à se faire catholiques, et qu’ainsi ces violences ne sont point des crimes, mais de fort bonnes actions. Mais je leur demande s’il n’est pas vrai que la seule raison pour laquelle ce sont des bonnes actions est, qu’elles ont été faites pour l’avantage de l’Église, et dans la vue d’amplifier le royaume de Jésus-Christ. Je ne pense pas qu’on me le nie, car si on me répondait qu’un roi, aussi absolu que celui de France, peut loger les soldats chez qui il lui plaît, leur permettre telle ou telle licence, les retirer de chez un homme qui a mérité cette distinction en signant un formulaire, et qu’ainsi la raison pourquoi les violences ne sont pas criminelles, est parce qu’elles sont permises à un roi dans ses états; si, dis-je, l’on me faisait cette réponse, je n’aurais pas grand’peine à m’en relever. Car je demanderais si, supposé que ce que le même roi de France vient de faire, il l’avait fait sans autre raison, vue, ni motif que de se divertir par un capricieux exercice de sa puissance, cela ne serait pas une action injuste et que Dieu pourrait punir très justement? Je ne conçois pas qu’il y ait des gens assez flatteurs, ou assez aveugles, pour me répondre que non; il faut donc qu’un roi, qui vexe ainsi une partie de ses sujets, en faisant piller leurs biens, en séparant les enfants d’avec les pères, les femmes d’avec les maris, en emprisonnant les uns, en encloîtrant les autres, en démolissant des maisons, en faisant couper des bois, en permettant même que des soldats tourmentent leurs hôtes en personne, ait une autre raison d’agir ainsi, que celle de sa souveraineté et de son bon plaisir; autrement tout le monde voit que c’est un abus injuste et tyrannique de la puissance royale. On me dira, peut-être, que ces vexations ont été fondées sur ce qu’une partie des sujets ne se conformaient pas aux édits du roi; or un roi punit justement ceux d’entre ses sujets qui n’obéissent pas à ses édits. Mais cette réponse non seulement suppose faux, savoir que l’on n’ait châtié par des logements de gens de guerre, que ceux qui n’avaient pas obéi aux édits royaux, puis qu’il est certain que ces logements ont précédé la révocation de l’Édit de Nantes, ou le temps que cette révocation accordait aux protestants pour se faire instruire, mais aussi cette réponse est trop vague pour être bonne; car afin que les peines qu’un roi fait souffrir à ses sujets qui n’ont pas obéi à ses ordonnances, soient justes, il faut que ces ordonnances soient fondées sur quelque bonne raison; autrement un roi pourrait justement punir ceux d’entre ses sujets qui n’auraient pas les yeux bleus, le nez aquilin, les cheveux blonds, qui ne trouveraient pas bonnes certaines viandes, qui n’aimeraient pas la chasse, la musique, l’étude, etc. Il pourrait, dis-je, les punir très justement, supposé qu’il eût publié des ordonnances qui enjoignissent à tous ses sujets d’avoir dans un certain temps les yeux bleus, etc. Et de se plaire à l’étude, etc. Mais chacun voit que comme ces ordonnances seraient injustes, les peines des contrevenants le seraient aussi; de sorte qu’il faut demeurer d’accord que pour vexer des sujets justement, il ne suffit pas de dire d’une manière vague qu’ils ont contrevenu aux ordonnances; il faut dire en particulier qu’ils ont contrevenu à des ordonnances ou justes, ou du moins telles qu’il n’y avait qu’une négligence déraisonnable qui y fît contrevenir. On me dira que les ordonnances du roi Louis XIV étaient de cette nature. Je n’en disputerai pas, mais qu’on m’accorde donc que la raison pour laquelle il a pu traiter, sans faire aucune injustice, ses sujets de la religion comme il les a traités, est qu’il a fait tout cela pour l’avantage de l’Église romaine, qui est selon lui la seule bonne Église qu’il y ait au monde. Il en faut venir là, et tout se réduit à ce fondement, c’est de dire, que ce qu’on vient de faire en France à ceux de la religion serait injuste, s’il s’était fait non pas pour l’avantage de la vraie religion, mais pour faire, par exemple, qu’ils avouassent qu’ils sont persuadez que la terre tourne; que la chaleur que nous attribuons au feu est une sensation de notre âme; qu’une telle sauce est meilleure qu’une autre; mais que puis qu’on n’a pas violenté les Huguenots, pour leur faire avouer des choses de cette nature, mais les vérités révélées aux chrétiens, le traitement qu’ils ont reçu est fort juste, étant conforme au commandement de Jésus-Christ. On ajoutera que c’est abuser des termes que de nommer ces traitements persécution. Il n’y a que les maux qu’on fait aux fidèles qui soient persécution. Ceux qu’on fait aux hérétiques ne sont qu’actes de bonté, d’équité, de justice et de raison. Voilà qui est bien. Convenons donc qu’une chose qui serait injuste, si elle n’était pas faite en faveur de la bonne religion, devient juste lors qu’elle est faite pour la bonne religion. Cette maxime est très clairement contenue dans ces paroles, contrains-les d’entrer, supposé que Jésus-Christ les ait entendues littéralement, car elles signifient battez, fouettez, emprisonnez, pillez, tuez ceux qui seront opiniâtres, enlevez-leur leurs femmes, et leurs enfants; tout cela est bon quand on le pratique pour ma cause : en d’autres circonstances ce serait des crimes énormes, mais le bien qui en arrive à mon Église purge et nettoie ces actions parfaitement. Or c’est ce que je dis être la plus abominable doctrine qui ait été jamais imaginée, et je doute qu’il y ait dans les enfers des diables assez méchants pour souhaiter tout de bon que le genre humain se conduise par cet esprit. De sorte qu’attribuer cela au fils éternel de Dieu, qui n’est venu au monde que pour y apporter le salut, et pour y enseigner aux hommes les vérités les plus saintes et les plus charitables, c’est lui faire la plus sanglante de toutes les injures; car considérez, je vous prie, les horreurs et les abominations qui viennent à la suite de cette morale détestable, c’est que toutes les barrières qui séparent la vertu d’avec le vice, étant levées, il n’y aura plus d’action si infâme qui ne devienne un acte de piété et de religion, dès qu’on la fera pour l’affaiblissement de l’hérésie. Ainsi dès qu’un hérétique par son esprit, par son éloquence, par ses bonnes moeurs confirmera les autres dans leur hérésie, et persuadera même aux fidèles qu’ils se trompent, il sera permis de le faire assassiner, ou empoisonner, ou de divulguer contre sa réputation mille calomnies infâmes, et gagner de faux témoins pour les appuyer. Car on aura beau dire que cela est injuste; la réponse est toute prête, cela serait injuste à la vérité en d’autres cas, mais s’agissant de l’intérêt de l’Église il n’y a rien de plus juste. On voit, sans que j’entre dans un détail odieux, qu’il n’y aurait point de crime qui ne devînt un acte de religion; les juges condamneraient à tort les hérétiques dans tous leurs procès; on volerait impunément les hérétiques, et on leur manquerait de parole dans les affaires les plus importantes; on leur enlèverait leurs enfants, on leur susciterait de faux témoins, on débaucherait leurs filles, afin qu’une grossesse honteuse les obligeât à chercher de l’appui dans la bonne religion; en un mot on leur ferait toutes les avanies imaginables; la violence et la fourbe s’entresuccèderaient contre eux, persuadé que l’on serait qu’on les lasserait de vivre, et qu’on les obligerait à changer de religion; et moyennant ce motif que l’on aurait, on se persuaderait de bien faire. Quoi de plus horrible? Ce ne serait pas le seul parti qui aurait droit dans le fond, qui ferait tout ce beau manège; chacun se croirait en droit de le faire, parce que chaque religion se croit seule la véritable, ou du moins la plus véritable, et regarde les autres comme ennemies de Dieu, ou comme défectueuses, et prétend qu’en les convertissant on rend un grand service à Dieu. Je n’entre pas pour le présent dans la question si elles ont toutes un droit égal, supposé la persuasion de bonne foi d’agir pour l’extirpation de ce qu’elles croient faux; mais au moins est-il vrai que Jésus-Christ aurait prévu que son commandement porterait tous les chrétiens à user de violence, contre ceux qui ne seraient pas de leur secte; ce qui serait une source inépuisable de crimes, et une iliade de misères pour le bon parti. Or il n’y a nulle apparence que la seule prévision de tant de désordres, auxquels son commandement formel donnerait lieu, et servirait d’une excuse très plausible, ne l’eût seule détourné de le donner, quand il n’en aurait pas été détourné d’ailleurs suffisamment par l’injustice essentielle et inaliénable qui se trouve dans les persécutions de religion. Quoi que je ne veuille pas spécifier en détail les confusions abominables qui naîtraient de ce que les actions les plus injustes deviendraient justes, par l’emploi qu’on en ferait pour l’extirpation de l’erreur, si faut-il que je dise qu’il en naîtrait, entre autres, ce grand inconvénient, que les rois et les souverains ne seraient jamais en sûreté, lors que leurs sujets seraient d’une différente religion. Les sujets se croiraient obligez en conscience de les déposer, et de les chasser honteusement, s’ils ne voulaient pas abjurer leur religion, et ils croiraient en cela ne faire qu’une action très légitime; car enfin, diraient-ils, l’Évangile veut que l’on contraigne d’entrer; il faut donc que nous contraignions notre roi à changer, que nous lui refusions obéissance jusques à ce qu’il ait changé, et s’il s’opiniâtre, que nous le déposions et que nous le confinions dans un monastère; peut-être que la vue de tant de maux temporels l’appliquera à se faire instruire, et le dégagera de ses préjugez : en tout cas nous procurerons l’avantage de la religion, en chassant un roi qui lui est contraire, et en lui en substituant un autre qui la favorisera. Or cela suffit pour rendre justes les actions qui seraient sans cela très criminelles; déposons donc, ou même faisons mourir nos rois hérétiques, puis qu’encore que ce soit un parricide infernal, quand on s’y porte pour d’autres considérations, c’est une bonne oeuvre dès qu’on s’y porte pour le bien de la religion. Ainsi tour à tour les souverains et les sujets se persécuteraient de la bonne sorte. Ceux-là contraindraient à vive force leurs sujets de différente religion à la quitter, et ceux-ci dès qu’ils le pourraient en feraient autant à leur prince; les uns et les autres obéissant aux ordres du fils de Dieu. N’aurait-on pas une belle obligation à Jésus-Christ de s’être incarné, et d’avoir été crucifié pour nous, si dans ces trois mots, contrains-les d’entrer, il nous était venu enlever tous les faibles restes de la religion naturelle, qui s’étaient sauvez du naufrage du premier homme, s’il était venu confondre toutes les idées du vice et de la vertu, et renverser les bornes qui désunissent ces deux états, en faisant que le meurtre, le vol, le brigandage, la tyrannie, la révolte, la calomnie, le parjure, et généralement tous les crimes cessassent d’être de mauvaises actions, dès qu’on les ferait contre les hétérodoxies, et devinssent des vertus d’obligation et très nécessaires à pratiquer. Ce serait avoir eu pour but de ruiner toutes les sociétés, et de confiner l’homme dans les cavernes, afin d’éviter son semblable comme la plus dangereuse bête qu’il put rencontrer. Ce qu’il y a d’absurde dans plusieurs des catholiques romains, et notamment dans les Français, c’est que voulant d’une part que Jésus-Christ nous ait commandé la contrainte, ils ne veulent pas que cela regarde les rois, ni que l’Église ait droit de les déposer. Cela est du dernier pitoyable. Ils veulent bien que les rois, en conséquence de ce passage, soient autorisez de Dieu pour ruiner leurs sujets hérétiques, les emprisonner, les dragonner, les pendre et les brûler, et ils ne veulent pas que le même passage donne droit aux peuples, dès que le pape ou l’assemblée ecclésiastique jugera que le temps en est venu, de chasser un roi qui ne se voudra pas convertir, et d’établir en sa place un homme orthodoxe. Quel sens y a-t-il à cela? Jésus-Christ aurait commandé les violences par tout ailleurs, excepté dans les cas où elles peuvent être les plus avantageuses à l’Église, par la perte d’un seul homme! Car qui ne voit que la ruine d’un prince hérétique et bigot peut éviter plus de maux à l’autre religion, que la ruine de cent mille paysans ou artisans? Ainsi supposé que ces paroles, contrains-les d’entrer signifient, pille, tue, emprisonne, pends, roue jusques à ce que personne n’ose refuser de signer, je ne vois pas de quel droit on se moque de Suarez, de Becan et de plusieurs autres qui disent que dans ces paroles, paie mes brebis, est contenu le pouvoir de traiter les rois hérétiques tout de la même façon que les bergers traitent les loups, qu’ils exterminent omni modo quo possunt, par tous les moyens à eux possibles. On me dira que Dieu déclare expressément que c’est par lui que les rois règnent, et que qui résiste à leurs ordonnances résiste à Dieu, mais cela n’y fait rien. N’est-il pas incontestable que le meurtre, la calomnie, le vol, le parjure sont expressément défendus de Dieu; si donc nonobstant cette défense, ils deviennent de bonnes actions quand ils sont employez au bien de la religion; ne doit-on pas dire la même chose de toute autre action défendue, sans en excepter la déposition d’un roi. Et la vérité est que ceux même qui témoignent tant d’éloignement d’exposer les rois à la peine de déposition, lors qu’ils ne sont pas orthodoxes, se démentent dans la pratique, comme on le vit en France du temps de la ligue. Tant il est vrai que c’est une suite naturelle et nécessaire du sens littéral que je réfute, de n’épargner ni têtes couronnées, ni rien qui soit au monde, quand il s’agit d’avancer la prospérité de la religion. Je prie tous mes lecteurs de réfléchir un peu sur ces pensées, et je m’assure qu’ils trouveront qu’un ordre qui serait naturellement enchaîné (vu comme le monde est fait) avec cette horrible suite de profanations, et avec cette extinction totale des principes généraux de l’équité naturelle, qui sont des lois éternelles et immuables, ne peut pas être parti de la bouche de celui qui est la vérité essentielle et substantielle. Le sens donc littéral que je combats est faussissime.
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