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| Oeuvres complètes de Voltaire | Études sur Voltaire | Galerie | .PIERRE BAYLE COMMENTAIRE PHILOSOPHIQUE SUR CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST: CONTRAINS-LES D’ENTRER, OU TRAITÉ DE LA TOLÉRANCE UNIVERSELLE .PREMIÈRE PARTIE Chap. III. Seconde réfutation du même sens littéral, par la raison qu’il est contraire à l’esprit de l’Évangile. Avant que de proposer ma deuxième preuve, je prie mon lecteur de se souvenir de ce que j’ai dit dans le chapitre I. Qu’une loi positive une fois vérifiée sur la lumière naturelle acquiert la qualité de règle et de critérium, tout de même qu’en géométrie une proposition démontrée par des principes incontestables, devient un principe à l’égard d’autres propositions. La raison pourquoi je répète ici cette remarque, est que je veux prouver dans ce chapitre la fausseté du sens littéral de ces paroles, contrains-les d’entrer, en faisant voir qu’il est contraire à l’esprit général de l’Évangile. Si je faisais ce commentaire en théologien, je n’aurais pas besoin de monter plus haut; je supposerais de plein droit que l’Évangile est la première règle de la morale, et que n’être pas conforme à la morale de l’Évangile, c’est sans autre preuve être manifestement dans le crime; mais comme j’agis en philosophe, je suis contraint de remonter jusques à la règle matrice, et originale, qui est la lumière naturelle. Je dis donc que l’Évangile étant une règle qui a été vérifiée sur les plus pures idées de la droite raison, qui sont la règle primitive et originale de toute vérité et droiture, c’est pécher contre la règle primitive elle-même, ou ce qui est la même chose, contre la révélation intérieure et muette, par laquelle Dieu apprend à tous les hommes les premiers principes, que de pécher contre l’Évangile. J’ajoute même cette considération, que l’Évangile ayant mieux développé les devoirs de la morale, et étant une extension très considérable du bien honnête, que Dieu nous avait révélé par la religion naturelle, il s’ensuit que toute action de chrétien, non conforme à l’Évangile est plus énorme et plus injuste que si elle était simplement contraire à la raison; car plus les règles de la justice, et les principes des moeurs sont développés, éclaircis, et étendus, plus est-on inexcusable de ne s’y pas conformer : de sorte que s’il se trouve que la contrainte en matière de religion soit contraire à l’esprit de l’Évangile, ce sera une seconde preuve plus forte que la première pour montrer que cette contrainte est injuste, et contraire à la règle primitive et originale de l’équité, et de la raison. Mais pour ne laisser aucun encombrier dans notre chemin, disons un mot sur une difficulté qui se présente. On me dira que par le principe que j’ai établi dans le chapitre I: l’Évangile n’aurait pas dû être reçu comme une révélation divine, puis que si on en compare les préceptes avec ma règle originale, on ne les y trouvera pas conformes; car rien n’est plus conforme à la lumière naturelle que de se défendre lors que l’on est attaqué, que de se venger de son ennemi, que d’avoir soin de son corps, etc. Et rien n’est plus opposé à l’Évangile. S’il fallait donc juger qu’une doctrine, qu’on nous prêche comme descendue du ciel, n’est pas divine dès qu’elle n’est pas conforme à la lumière naturelle, à la révélation primitive, perpétuelle et universelle de la divinité envers l’homme, il aurait fallu rejeter comme fausse la doctrine de Jésus-Christ; et aujourd’hui elle ne pourrait pas passer pour une seconde règle compulsée sur l’originale, et par conséquent je ne pourrais rien prouver par ma méthode, en prouvant ici que la contrainte est contre l’esprit de la morale évangélique. Je réponds que tous les enseignements moraux de Jésus-Christ sont tels qu’étant pesez à la balance de la religion naturelle, ils seront trouvez de bon aloi; de sorte que comme Jésus-Christ a fait d’ailleurs un si grand nombre de miracles, qu’il n’y aurait que l’opposition de sa doctrine à quelque vérité évidente de la révélation naturelle, qui eût pu faire douter de la divinité de sa mission, l’on doit être tout à fait en repos de ce côté-là. Il a fait des miracles pour le maintien d’une doctrine, qui bien loin d’être contraire aux notions de la raison, et aux plus purs principes de l’équité naturelle, les étend, les éclaircit, les développe, les perfectionne; il a donc parlé de la part de Dieu. La lumière naturelle ne dit-elle pas clairement à tous ceux qui la consultent avec attention, que Dieu est juste, qu’il aime la vertu, qu’il désapprouve le mal, qu’il mérite nos respects et notre obéissance, qu’il est la source de notre bonheur, et que c’est à lui qu’on doit recourir pour avoir ce qui nous est nécessaire? Cette lumière ne dit-elle pas à ceux qui la contemplent avec soin, et qui s’élèvent au dessus des sombres nuages, que leurs passions et la matérialité de leurs habitudes forment sur leur esprit, qu’il est honnête et louable de pardonner à ses ennemis, de modérer sa colère, de dompter toutes ses passions? D’où viendraient toutes ces belles maximes, dont les livres des païens sont tout pleins, s’il n’y avait pas pour cela une révélation naturelle adressée à tous les hommes? Cela étant il a été facile de voir qu’il n’y a rien de plus raisonnable, et de plus conforme à l’ordre, que de commander à l’homme l’humilité, l’oubli des offenses, la mortification, et la charité; car notre raison connaissant fort clairement que Dieu est le souverain bien, goûte et approuve les maximes qui nous unissent à lui. Or rien n’est plus capable de nous unir à Dieu que le mépris de ce monde et la mortification des passions; donc la raison a trouvé tout à fait dans l’ordre la morale de l’Évangile; et bien loin que cette morale ait dû la porter à douter si les miracles de Jésus-Christ prouvaient sa divinité, elle a dû au contraire en être une solide confirmation. Il n’en serait pas de même de la morale qu’on prétend trouver dans ces paroles, contrains-les d’entrer, car si elles signifiaient: emploie les prisons, les tortures et les supplices, pour obliger à la profession du christianisme tous ceux qui ne s’y voudront pas soumettre de bon gré, notre raison, notre religion naturelle auraient eu sujet d’entrer dans de grandes défiances, et de regarder Jésus-Christ comme un émissaire du démon, qui venait sous les belles apparences d’une morale austère et fort spiritualisée, soutenue de grands prodiges, glisser le plus mortel venin qui puisse ruiner le genre humain, et le rendre le théâtre affreux et continuel des plus sanglantes et des plus effroyables tragédies. Mais proposons par ordre cette seconde preuve. Voici mon raisonnement: Une interprétation de l’écriture tout à fait contraire à l’esprit de l’Évangile ne peut être que fausse. Or est-il que le sens littéral de ces paroles, Contrains-les d’entrer, est tout à fait contraire à l’esprit de l’Évangile. Donc le sens littéral de ces paroles ne peut être que faux. Je suppose avec raison, que la majeure de cet argument n’a plus besoin d’être prouvée. Je ne prouverai donc que la mineure. Pour cet effet je remarque que l’excellence de l’Évangile par dessus la loi de Moïse, consiste, entre autres choses, en ce qu’il spiritualise l’homme, qu’il le traite plus en créature raisonnable et d’un jugement formé, et non plus en enfant, qui avait besoin d’être amusé par des spectacles et par de grandes cérémonies, qui fissent diversion à son penchant vers l’idolâtrie païenne. Or de là il s’ensuit que l’Évangile demande très particulièrement qu’on le suive par raison, qu’il veut avant toutes choses éclairer l’esprit de ses lumières, et attirer ensuite notre amour et notre zèle, qu’il ne veut pas que la peur des hommes, ou la crainte d’être misérables, nous engage à le suivre extérieurement, sans que notre coeur soit touché, ni notre raison persuadée : il ne veut donc pas qu’on force personne; ce serait traiter l’homme en esclave, et tout comme si l’on ne se voulait servir de lui que pour une action manuelle et machinale, où il importe peu qu’il travaille de bon gré, pourvu qu’il travaille; mais en matière de religion, tant s’en faut que ce soit faire quelque chose que de la faire contre son gré, qu’il vaudrait mieux vivre tout à fait en repos que de travailler par force. Il faut que le coeur s’en mêle et avec connaissance de cause; il faut donc que plus une religion demande le coeur, le bon gré, le culte raisonnable, une persuasion bien illuminée, comme fait l’Évangile, plus elle soit éloignée de toute contrainte. Je remarque en deuxième lieu que le principal caractère de Jésus-Christ, et la qualité, pour ainsi dire, dominante de sa personne, a été l’humilité, la patience, la débonnaireté. Apprenez de moi, disait-il à ses disciples, que je suis débonnaire et humble de coeur : il est comparé à un agneau qui a été mené à la tuerie sans se plaindre : il dit que bienheureux sont les débonnaires, les pacifiques et les miséricordieux; quand on lui a dit des outrages, il n’en rendait point, mais se remettait à celui qui juge justement : il veut que nous bénissions ceux qui nous maudissent, et que nous prions pour ceux qui nous persécutent; et bien loin de permettre à ses sectateurs de persécuter les infidèles, qu’il ne veut pas même qu’ils opposent à leur persécution autre chose que la fuite; si l’on vous persécute en une ville, dit-il, fuyez en une autre. Il ne leur dit pas, tâchez de la faire soulever contre ceux qui la gouvernent, appelez à votre secours les villes qui sont pour vous, et venez assiéger celle qui vous a persécutez, pour la contraindre de vous croire; il leur dit, sortez-en pour vous transporter en un autre lieu : il veut bien, en un autre endroit, qu’ils protestent dans les rues contre ceux qui ne les auront pas voulu écouter, mais c’est toute la procédure qu’il leur permet, après quoi il leur ordonne de se retirer. Il se compare à un berger qui va devant ses brebis, et elles le suivent; car elles connaissent sa voix. Qu’on remarque bien ces paroles; il ne dit pas qu’il chasse devant soi le troupeau à coups de verge, comme quand on le veut contraindre d’aller dans un lieu contre son inclination; il dit qu’il se met devant et qu’elles le suivent, parce qu’elles le connaissent, ce qui marque la pleine liberté qu’il leur donne de suivre pendant qu’elles le connaîtront, et de s’écarter si elles venaient à le méconnaître, et qu’il ne veut qu’une obéissance volontaire, précédée et fondée sur la connaissance. Il fait opposition de sa mission à celle des larrons et des brigands, qui comme des loups se jettent dans la bergerie, pour enlever par force des brebis qui ne leur appartiennent point, et qui ne connaissent pas leur voix. Quand il se voit abandonné par les troupes, il n’arme point ces légions d’anges, qui étaient toujours comme à sa solde, et il ne les envoie pas à la chasse de ses déserteurs, pour les contraindre de retourner; bien loin de là il demande à ses apôtres qui ne l’avaient pas quitté, s’ils n’ont pas envie de le faire, et vous, ne vous en voulez-vous point aussi aller? Comme pour leur apprendre qu’il ne voulait retenir personne à son service, qui n’en fût bien aise. Quand il monte au ciel, il ne commande à ses apôtres de ne convertir les nations qu’en les enseignant, les endoctrinant et les baptisant. Ses apôtres ont suivi l’exemple de sa débonnaireté, et nous ont enjoint d’être les imitateurs et d’eux et de leur maître. Il faudrait copier presque tout le nouveau testament, si l’on voulait apporter toutes les preuves qu’il fournit de la bonté, de la douceur, et de la patience, qui font le caractère essentiel et distinctif de l’Évangile. Raisonnons présentement ainsi: Le sens littéral de ce texte de l’Évangile, contrains-les d’entrer, est non seulement contraire aux lumières de la religion naturelle, loi primitive et originale de l’équité, mais aussi à l’esprit dominant et essentiel de ce même Évangile et de son auteur; car rien ne peut être plus opposé à cet esprit que les cachots, que les exils, que le pillage, que les galères, que l’insolence des soldats, que les supplices et les tortures : donc ce sens littéral est faux. Je ne crois pas qu’on puisse rien imaginer de plus impie et de plus injurieux à Jésus-Christ, ni d’une plus dangereuse conséquence, que de soutenir qu’il a donné un précepte général aux chrétiens de faire des conversions par la contrainte; car outre qu’une maxime aussi contraire que celle-là au bon sens, à la raison, et aux principes généraux de la morale, pourrait faire croire que celui qui la débite ne parle pas de la part de ce même Dieu qui en a déjà révélé une toute différente, par la voie de la lumière naturelle; de Dieu, dis-je, incapable de se contredire si grossièrement; outre cela, quelle idée se peut-on former de l’Évangile, si l’on y voit d’un côté tant de préceptes de clémence et de douceur, et de l’autre un ordre général qui enferme dans son enceinte tous les crimes de fourberie et de cruauté, que l’enfer peut imaginer? Qui ne dirait que c’est un amas bizarre de pensées contradictoires, d’un esprit qui ne savait pas bien sa leçon, et qui ne s’entendait pas lui-même? Ou plutôt qui ne dirait qu’il ne savait que trop sa leçon, et que l’ennemi du genre humain qui l’avait séduit, se servait de son organe pour introduire dans le monde le plus épouvantable déluge de désolations qui puisse être conçu, et qu’afin d’y réussir il lui fit couvrir son jeu d’une feinte et sucrée modération, pour tout d’un coup lui faire lâcher l’arrêt foudroyant et funeste de contraindre, et de forcer toutes les nations à professer le christianisme? Voilà les abîmes où se jettent les infâmes défenseurs du sens littéral de la parabole, qu’on pourrait plutôt nommer directeurs généraux des bouchers et des bourreaux qu’interprètes de l’écriture. Un père de l’oratoire, nommé Amelote, durant les démêlez des jansénistes, appelait l’évidence fondée sur les sens, ou sur les premiers principes, un poste inexpugnable. Je conclus de son principe que le moins qu’un homme doive faire, pour nous persuader le sens littéral de ces paroles, contrains-les d’entrer, opposé à toutes les lumières de la raison, et de l’Évangile, c’est de nous prouver par une révélation nouvelle et très évidente, qu’il interprète bien ce passage. Et je ne crois pas même qu’hors quelque cas particulier,
où Dieu peut faire des exceptions à ses lois, on dût
jamais se fier à une révélation semblable, quelque
évidente qu’elle fût. Je veux dire, que si un prophète
faisant des miracles pour le maintien du sens littéral, en faisait
un précepte général, et non limité à
quelque circonstance particulière, comme était, par exemple,
le meurtre de Phinées, nous aurions droit de le prendre avec ses
miracles pour un imposteur.
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