ÉTUDES SUR VOLTAIRE ET SON TEMPS
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.PIERRE BAYLE
COMMENTAIRE PHILOSOPHIQUE SUR CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST:
CONTRAINS-LES D’ENTRER,
OU TRAITÉ DE LA TOLÉRANCE UNIVERSELLE

Table de Bayle

.PREMIÈRE PARTIE

 Chap. II. Première réfutation du sens littéral de ces paroles: « Contrains-les d’entrer, » par la raison qu’il est contraire aux plus distinctes idées de la lumière naturelle.

Après ces remarques préliminaires, que j’ai cru devoir mettre devant les yeux de mon lecteur sous une image d’universalité, je viens au sujet particulier et à la matière spécifique de mon commentaire, sur ces paroles de la parabole, contrains-les d’entrer, et voici comment je raisonne.

Le sens littéral de ces paroles est contraire aux idées les plus pures et les plus distinctes de la raison, donc il est faux. Il ne s’agit plus que de prouver l’antécédent, car je crois avoir assez prouvé la conséquence dans le Ier chapitre.

Je dis donc, 1° que par les plus pures et les plus distinctes idées de la raison, nous connaissons qu’il y a un être souverainement parfait, qui gouverne toutes choses, qui doit être adoré de l’homme, qui approuve certaines actions et les récompense, et qui en désapprouve d’autres et les punit.

2° Nous connaissons par la même voie, que l’adoration principale que l’homme doit à cet être, consiste dans les actes de l’esprit, car si nous concevons qu’un roi ne regarderait point comme un hommage fait à sa personne, par des statues, la situation où le vent les poserait en les faisant tomber par hasard lors qu’il passerait, ou bien la situation à genoux dans laquelle on mettrait des marionnettes, à plus forte raison doit-on croire que Dieu qui juge sûrement de toutes choses, ne conte point pour un acte de soumission et de culte, ce qu’on ne fait pour lui qu’extérieurement.

Il faut donc dire que tous les actes externes de religion, toutes les dépenses que l’on fait en sacrifices, en autels, et en temples, ne sont approuvez de Dieu qu’à proportion des actes internes de l’âme qui les accompagnent.

3° Il s’ensuit clairement de là, que l’essence de la religion consiste dans les jugements que notre esprit forme de Dieu, et dans les mouvements de respect, de crainte et d’amour que notre volonté sent pour lui, en sorte qu’il est possible que par cela seul un homme fasse son devoir envers Dieu, sans aucun acte extérieur; mais comme ces cas ne sont point ordinaires, il vaut mieux dire que la disposition intérieure en quoi consiste l’essence de la religion, se produit au dehors par des humiliations corporelles, et par des signes qui fassent connaître l’honneur que l’âme rend à la majesté de Dieu.

Quoi qu’il en soit, il est toujours vrai que les signes extérieurs dans un homme qui ne sent rien pour Dieu, je veux dire, qui n’a ni les jugements, ni les volontés convenables à l’égard de Dieu, ne sont pas plus un honneur rendu à Dieu que le renversement d’une statue, par un coup hasardeux de vent, est un hommage rendu par cette statue.

4° Il est donc clair, que la seule voie légitime d’inspirer la religion est de produire dans l’âme certains jugements, et certains mouvements de volonté, par rapport à Dieu.

Or comme les menaces, les prisons, les amendes, les exils, les coups de bâton, les supplices, et généralement tout ce qui est contenu sous la signification littérale de contrainte, ne peuvent pas former dans l’âme les jugements de volonté, par rapport à Dieu, qui constituent l’essence de la religion, il est clair que cette voie-là d’établir une religion est fausse, et par conséquent que Jésus-Christ ne l’a pas commandée.

Je ne nie pas que les voies de contrainte, outre les mouvements extérieurs du corps, qui sont les signes ordinaires de la religion intérieure, ne produisent aussi dans l’âme des jugements et des mouvements de volonté; mais ce n’est pas par rapport à Dieu; ce n’est que par rapport aux auteurs de la contrainte.

On juge d’eux qu’ils sont à craindre, et on les craint en effet; mais ceux qui auparavant n’avaient pas de la divinité les idées convenables, ou qui ne sentaient pas pour elle le respect, l’amour et la crainte qui lui sont dues, n’acquièrent ni ces idées, ni ces sentiments, lors que la contrainte leur extorque les signes externes de la religion.

Ceux qui avaient auparavant pour Dieu certains jugements, et qui croyaient qu’il ne fallait l’honorer que d’une certaine manière, opposée à celle en faveur de qui se font les violences, ne changent point non plus d’état intérieur à l’égard de Dieu.

Leurs nouvelles pensées se terminent toutes à craindre les persécuteurs, et à vouloir conserver les biens temporels qu’ils menacent d’ôter.

Ainsi ces contraintes ne font rien pour Dieu, car les actes intérieurs qu’elles produisent, ne se rapportent point à lui; et pour ce qui est des extérieurs, il est notoire qu’ils ne peuvent être pour Dieu, qu’entant qu’ils sont accompagnés de ces dispositions intérieures de l’âme, qui font l’essence de la religion, ce qui donne lieu de recueillir ainsi toute cette preuve : la nature de la religion est d’être une certaine persuasion de l’âme par rapport à Dieu, laquelle produise dans la volonté l’amour, le respect et la crainte que mérite cet être suprême, et dans les membres du corps les signes convenables à cette persuasion, et à cette disposition de la volonté, de sorte que si les signes externes sont sans un état intérieur de l’âme qui y réponde, ou avec un état intérieur de l’âme qui leur soit contraire, ils sont des actes d’hypocrisie, et de mauvaise foi, ou d’infidélité, et de révolte contre la conscience.

Donc si l’on veut agir selon la nature des choses, et selon cet ordre que la droite raison, et la souveraine raison de Dieu même doit consulter, on ne doit jamais se servir, pour l’établissement de la religion, de ce qui n’étant pas capable d’un côté de persuader l’esprit, et d’imprimer dans le coeur l’amour et la crainte de Dieu, est très capable de l’autre de produire dans les membres du corps des actes externes, qui ne soient point le signe d’une disposition religieuse d’âme, ou qui soient le signe opposé à la disposition intérieure d’une âme.

Or est-il que la violence est incapable d’un côté de persuader l’esprit, et d’imprimer dans le coeur l’amour et la crainte de Dieu, et est très capable de l’autre de produire dans nos corps des actes externes, qui ne soient accompagnez d’aucune réalité intérieure, ou qui soient des signes d’une disposition intérieure très différente de celle qu’on a véritablement, c’est-à-dire, que ces actes externes sont, ou hypocrisie et mauvaise foi, ou révolte contre la conscience.

C’est donc une chose manifestement opposée au bon sens, à la lumière naturelle, aux principes généraux de la raison, en un mot à la règle primitive et originale du discernement du vrai et du faux, du bon et du mauvais, que d’employer la violence à inspirer une religion à ceux qui ne la professent pas.

Comme donc les idées claires et distinctes que nous avons de l’essence de certaines choses, nous persuadent invinciblement que Dieu ne peut pas nous révéler ce qui serait contraire à ces choses (par exemple, nous sommes très assurés que Dieu ne peut pas nous révéler que le tout est plus petit que sa partie; qu’il est honnête de préférer le vice à la vertu; qu’il faut préférer son chien à tous ses amis et à sa patrie; que pour aller par mer d’un lieu à un autre, il faut galoper à toute bride sur un cheval; que pour bien préparer une terre à produire une abondante récolte, il ne faut pas y toucher) il est évident que Dieu ne nous a pas commandé dans sa parole de forcer les gens à coups de bâton, ou par autres telles violences, à embrasser l’Évangile; et ainsi si nous trouvons dans l’Évangile un passage qui nous ordonne la contrainte, il faut tenir pour tout assuré que c’est en un sens métaphorique et non littéral, à peu près comme si nous trouvions dans l’écriture un passage qui nous ordonnât de devenir fort savants dans les langues, et dans toutes sortes de facultés, sans étudier, nous croirions que cela se devrait entendre par figure; nous croirions plutôt, ou que le passage est falsifié, ou que nous n’entendons pas toutes les significations des termes de l’original, ou que c’est un mystère qui ne nous regarde pas, mais d’autres gens qui viendront après nous, et qui ne nous ressembleront point, ou enfin que c’est un précepte donné à la manière des nations orientales, c’est-à-dire, par emblèmes, et par des images symboliques et énigmatiques; nous croirions, dis je, cela plutôt que de nous persuader que Dieu, sage comme il est, ordonnât à des créatures, telles que l’homme, littéralement et proprement d’avoir une science profonde sans étudier.

La seule chose qu’on peut m’opposer est, qu’on ne prétend pas se servir des violences, comme d’une manière directe et immédiate d’établir la religion, mais comme d’une manière indirecte et médiate.

C’est-à-dire qu’on demeure d’accord avec moi, que la voie naturelle et légitime d’inspirer la religion, est d’éclairer l’esprit par les bons endoctrinements, et de purifier la volonté par l’amour qu’on lui inspire pour Dieu; mais que pour mettre en oeuvre cette voie, il est quelquefois nécessaire de violenter les gens, parce que sans ces violences ils ne s’appliqueraient pas à se faire instruire, et à se dégager de leurs préjugez; qu’ainsi la violence ne sert qu’à lever les obstacles de l’instruction, après quoi on se sert de la voie légitime, on rentre dans l’ordre, on instruit les gens, on agit selon les lumières primitives, que je prône tant comme le tribunal souverain, ou comme le commissaire qui doit passer en revue les révélations, pour rejeter celles qui n’auront pas son caractère.

Je me réserve à réfuter en un autre lieu cette exception qui est une chicane fort spécieusement tournée, une illusion ingénieuse, et j’espère de la réfuter si pleinement, qu’elle ne pourra servir qu’à ces écrivains du bas empire, à ces missionnaires de village, qui n’ont jamais honte de produire les mêmes objections, sans se proposer les réponses qui les ont ruinées de fond en comble.

Chapitre suivant.