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| Oeuvres complètes de Voltaire | Études sur Voltaire | Galerie | .PIERRE BAYLE COMMENTAIRE PHILOSOPHIQUE SUR CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST: CONTRAINS-LES D’ENTRER, OU TRAITÉ DE LA TOLÉRANCE UNIVERSELLE .PREMIÈRE PARTIE Chap. I. Que la lumière naturelle, ou les principes généraux de nos connaissances, sont la règle matrice et originale de toute interprétation de l’écriture, en matière de moeurs principalement. Je laisse aux théologiens et aux critiques à commenter ce passage, en le comparant avec d’autres, en examinant ce qui précède et ce qui suit, en faisant voir la force des termes de l’original, et les divers sens dont ils sont susceptibles, et qu’ils ont effectivement en plusieurs endroits de l’écriture. Je prétends faire un commentaire d’un nouveau genre, et l’appuyer sur des principes plus généraux et plus infaillibles que tout ce que l’étude des langues, de la critique et des lieux-communs me pourrait fournir. Je ne chercherai pas même pourquoi Jésus-Christ s’est servi de cette expression contraindre, ni à quel légitime sens on la doit réduire, ni s’il y a des mystères sous l’écorce de ce mot; je me contente de réfuter le sens littéral que lui donnent les persécuteurs. Je m’appuie, pour le réfuter invinciblement, sur ce principe de la lumière naturelle, que tout sens littéral qui contient l’obligation de faire des crimes, est faux. Saint Augustin donne cette règle et pour ainsi dire, ce critérium, pour discerner le sens figuré, du sens à la lettre. Jésus-Christ, dit-il, déclare que si nous ne mangeons la chair du fils de l’homme nous ne serons point sauvez; il semble que ce soit nous commander un crime, c’est donc une figure qui nous enjoint de communiquer à la passion du seigneur, et de mettre agréablement et utilement en la mémoire, que sa chair a été crucifiée et navrée pour nous. Ce n’est pas ici le lieu d’examiner si ces paroles prouvent que Saint Augustin n’a pas été de l’opinion de ceux de l’Église romaine, ou s’il applique bien sa règle : il suffit de dire qu’il raisonne sur ce principe fondamental et sur cette clef assurée pour entendre bien l’écriture, c’est que si en la prenant littéralement, on engage l’homme à faire des crimes, ou (pour ôter toute équivoque) à commettre des actions que la lumière naturelle, les préceptes du décalogue et la morale de l’Évangile nous défendent, il faut tenir pour tout assuré que l’on lui donne un faux sens, et qu’au lieu de la révélation divine, on propose aux peuples ses visions propres, ses passions, et ses préjugez. À dieu ne plaise que je veuille étendre, autant que font les sociniens, la juridiction de la lumière naturelle, et des principes métaphysiques, lors qu’ils prétendent que tout sens donné à l’écriture qui n’est pas conforme à cette lumière et à ces principes-là est à rejeter, et qui en vertu de cette maxime refusent de croire la Trinité et l’incarnation : non non, ce n’est pas ce que je prétends sans bornes et sans limites. Je sais bien qu’il y a des axiomes contre lesquels les paroles les plus expresses et les plus évidentes de l’écriture ne gagneraient rien, comme que le tout est plus grand que sa partie; que si de choses égales on ôte choses égales, les résidus en seront égaux; qu’il est impossible que deux contradictoires soient véritables; ou que l’essence d’un sujet subsiste réellement après la destruction du sujet. Quand on montrerait cent fois dans l’écriture le contraire de ces propositions; quand on ferait mille et mille miracles, plus que Moïse et que les apôtres, pour établir la doctrine opposée à ces maximes universelles du sens commun, l’homme fait comme il est n’en croirait rien; et il se persuaderait plutôt, ou que l’écriture ne parlerait que par métaphores et par contrevérités, ou que ces miracles viendraient du démon, que de croire que la lumière naturelle fût fausse dans ces maximes. Cela est si vrai que ceux de l’Église romaine, tout intéressez qu’ils sont à sacrifier leur métaphysique, et à nous rendre suspects tous les principes du sens commun, reconnaissent que ni l’écriture, ni l’Église, ni les miracles ne peuvent rien contre les lumières évidentes de la raison, par exemple contre ce principe, le tout est plus grand que sa partie. Il faut voir sur cela le P. Valérien Magni, capucin célèbre, dans le chap. VIII et IX du Ier livre de son jugement sur la règle de foi des catholiques; et de peur qu’on ne m’objecte que ce n’est qu’un particulier, et que cette objection ne m’engage à citer une infinité d’autres auteurs catholiques, je remarquerai en général que tous les controversistes de ce parti nient que la transsubstantiation soit contraire à la bonne philosophie, et qu’ils inventent mille distinctions et mille subtilités, pour montrer qu’ils ne ruinent pas les principes métaphysiques. Les protestants, non plus qu’eux n’accordent point aux sociniens, que la Trinité ou l’incarnation soient des dogmes contradictoires; ils soutiennent et montrent qu’on ne saurait leur prouver cela. Ainsi tous les théologiens, de quelque parti qu’ils soient, après avoir relevé tant qu’il leur a plu la révélation, le mérite de la foi, et la profondeur des mystères, viennent faire hommage de tout cela aux pieds du trône de la raison, et ils reconnaissent, quoi qu’ils ne le disent pas en autant de mots (mais leur conduite est un langage assez expressif et éloquent) que le tribunal suprême et qui juge en dernier ressort et sans appel de tout ce qui nous est proposé, est la raison parlant par les axiomes de la lumière naturelle, ou de la métaphysique. Qu’on ne dise donc plus que la théologie est une reine dont la philosophie n’est que la servante, car les théologiens eux-mêmes témoignent par leur conduite, qu’ils regardent la philosophie comme la reine et la théologie comme la servante; et de là viennent les efforts et les contorsions qu’ils livrent à leur esprit, pour éviter qu’on ne les accuse d’être contraires à la bonne philosophie. Plutôt que s’exposer à cela ils changent les principes de la philosophie, dégradent celle-ci ou celle-là, selon qu’ils y trouvent leur conte; mais par toutes ces démarches ils reconnaissent clairement la supériorité de la philosophie, et le besoin essentiel qu’ils ont de lui faire leur cour; ils ne feraient pas tant d’efforts pour se la rendre favorable et pour être d’accord avec ses lois, s’ils ne reconnaissaient que tout dogme qui n’est point homologué, pour ainsi dire, vérifié et enregistré au parlement suprême de la raison et de la lumière naturelle, ne peut qu’être d’une autorité chancelante et fragile comme le verre. Si l’on cherche la véritable raison de cela, on ne manque point de la trouver, c’est qu’y ayant une lumière vive et distincte qui éclaire tous les hommes, dès aussi tôt qu’ils ouvrent les yeux de leur attention, et qui les convainc invinciblement de sa vérité, il en faut conclure que c’est Dieu lui-même, la vérité essentielle et substantielle, qui nous éclaire alors très immédiatement, et qui nous fait contempler dans son essence les idées des vérités éternelles, contenues dans les principes, ou dans les notions communes de métaphysique. Or pourquoi ferait cela à l’égard de ces vérités particulières, pourquoi les révélerait-il ainsi dans tous les temps, dans tous les siècles, à tous les peuples de la terre moyennant un peu d’attention, et sans leur laisser la liberté de suspendre leur jugement? Pourquoi, dis-je, se gouvernerait-il ainsi avec l’homme, si ce n’est pour lui donner une règle et un critère des autres objets qui s’offrent continuellement à nous, en parti faux, en partie vrais, tantôt très confus et très obscurs, tantôt un peu plus développés? Dieu qui a prévu que les lois de l’union de l’âme et du corps ne permettraient pas que l’union particulière de l’âme avec l’essence divine (union qui paraît réelle aux esprits attentifs et méditatifs, quoi qu’on ne la conçoive pas bien distinctement) lui manifestât clairement toute sorte de vérités, et la garantît de l’erreur, a voulu néanmoins présenter à l’âme une ressource qui ne lui manquât jamais pour discerner le vrai du faux; et cette ressource c’est la lumière naturelle, ce sont les principes métaphysiques, auxquels si on compare les doctrines particulières qu’on rencontre dans les livres, ou qu’on apprend de ses précepteurs, on peut trouver comme par une mesure et une règle originale, si elles sont légitimes ou falsifiées. Il s’ensuit donc que nous ne pouvons être assurés qu’une chose est véritable, qu’entant qu’elle se trouve d’accord avec cette lumière primitive, et universelle que Dieu répand dans l’âme de tous les hommes, et qui entraîne infailliblement et invinciblement leur persuasion, dès qu’ils y sont bien attentifs. C’est par cette lumière primitive et métaphysique qu’on a pénétré le véritable sens d’une infinité de passages de l’écriture, qui étant pris selon le sens littéral et populaire des paroles, nous auraient jetés dans les plus basses idées de la divinité qui se puissent concevoir. Je le répète encore une fois; à dieu ne plaise que je veuille étendre ce principe autant que font les sociniens; mais s’il peut avoir certaines limitations à l’égard des vérités spéculatives, je ne pense pas qu’il en doive avoir aucune à l’égard des principes pratiques et généraux, qui se rapportent aux moeurs. Je veux dire, que sans exception, il faut soumettre toutes les lois morales à cette idée naturelle d’équité, qui, aussi bien que la lumière métaphysique, illumine tout homme venant au monde. Mais comme les passions et les préjugez n’obscurcissent que trop souvent les idées de l’équité naturelle, je voudrais qu’un homme qui a dessein de les bien connaître les considérât en général, et en faisant abstraction de son intérêt particulier, et des coutumes de sa patrie. Car il peut arriver qu’une passion fine, et tout ensemble bien enracinée, persuadera à un homme qu’une action qu’il envisage comme très utile, et très agréable pour lui, est conforme à la raison : il peut arriver que la force de la coutume, et le tour que l’on a donné à l’âme en l’instruisant dans l’enfance, feront trouver de l’honnêteté où il n’y en a pas; pour donc se défaire de ces deux obstacles, je voudrais qu’un homme, qui veut connaître distinctement la lumière naturelle par rapport à la morale, s’élevât au dessus de son intérêt personnel, et de la coutume de son pays, et se demandât en général, une telle chose est-elle juste, et s’il s’agissait de l’introduire dans un pays où elle ne serait pas en usage, et où il serait libre de la prendre, ou de ne la prendre pas, verrait-on, en l’examinant froidement, qu’elle est assez juste pour mériter d’être adoptée? Je crois que cette abstraction dissiperait plusieurs nuages, qui se mettent quelquefois entre notre esprit et cette lumière primitive et universelle, qui émane de Dieu pour montrer à tous les hommes les principes généraux de l’équité, pour être la pierre de touche de tous les préceptes, et de toutes les lois particulières, sans en excepter même celles que Dieu nous révèle ensuite extraordinairement, ou en parlant lui-même à nos oreilles, ou en nous envoyant des prophètes inspirez de lui. Je suis très persuadé, qu’avant que Dieu eût fait entendre aucune voix à Adam, pour lui apprendre ce qu’il devait faire, il lui avait déjà parlé intérieurement, en lui faisant voir l’idée vaste et immense de l’être souverainement parfait, et les lois éternelles de l’honnête et de l’équitable; en sorte qu’Adam ne se crut pas tant obligé d’obéir à Dieu, à cause qu’une certaine défense avait frappé ses oreilles, qu’à cause que la lumière intérieure qui l’avait éclairé, avant que Dieu eût parlé, continuait de lui présenter l’idée de son devoir et de sa dépendance de l’être suprême. Ainsi à l’égard même d’Adam, il sera vrai de dire que la vérité révélée a été comme soumise à la lumière naturelle, pour en recevoir son attache, son sceau, son enregistrement et sa vérification, et le droit d’obliger en titre de loi; et pour dire ceci en passant, il y a bien apparence que si les sentiments confus de plaisir qui s’excitèrent dans l’âme de nos premiers parents, lors que la proposition de manger du fruit défendu leur fut faite, ne leur eussent fait perdre de vue les idées éternelles de l’équité, par la limitation essentielle des esprits créés, qui ne leur permet pas d’être appliqués aux spéculations immatérielles, pendant que les sensations vives et confuses du plaisir les occupent; il y a, dis-je, bien de l’apparence que sans cela ils n’eussent point transgressé la loi de Dieu. Ce qui nous doit être un avertissement continuel de ne perdre jamais de vue la lumière naturelle, qui ce que soit qui nous vienne faire des propositions de faire ceci, ou cela, par rapport à la morale. Si donc un casuiste nous venait dire qu’il trouve dans l’écriture qu’il est bon et saint de maudire ses ennemis, et ceux qui persécutent les fidèles, tournons d’abord la vue sur la religion naturelle fortifiée et perfectionnée par l’Évangile, et nous verrons à l’éclat de cette vérité intérieure qui parle à notre esprit sans dire mot, mais qui parle très intelligiblement à ceux qui ont de l’attention; nous verrons, dis-je, que la prétendue écriture de ce casuiste n’est qu’une vapeur bilieuse de tempérament. En trois mots on réfutera l’exemple que le psalmiste lui fournit, c’est qu’un fait particulier où Dieu aura présidé par une providence spéciale, n’est pas la lumière qui nous conduit, et ne déroge pas à la loi positive qui est proposée universellement à tous les hommes dans l’Évangile, d’être débonnaires et humbles de coeur, et de prier pour ceux qui nous persécutent, encore moins à la loi naturelle et éternelle qui montre à tous les hommes les idées de l’honnêteté, et qui a fait voir à tant de païens qu’il est louable et très digne de l’homme de pardonner à ceux qui nous ont offensez, et de leur faire du bien, au lieu du mal qu’ils nous ont fait. Mais ce qui est fort apparent à l’égard d’Adam, savoir qu’il a connu la justice de la défense verbale de Dieu, en la comparant avec l’idée qu’il avait déjà de l’être suprême, cela même est devenu d’une nécessité indispensable après sa chute; car ayant éprouvé qu’il y avait deux sortes d’agents, qui se mêlaient de lui proposer ce qu’il devait faire, il fallut de toute nécessité qu’il eût une règle de discernement, pour ne confondre pas ce que Dieu lui révélerait extérieurement avec ce que le démon, déguisé sous de belles apparences, viendrait lui conseiller, ou lui ordonner. Et cette règle n’a pu être autre chose que la lumière naturelle, que les sentiments d’honnêteté imprimés dans l’âme de tous les hommes, en un mot que cette raison universelle qui éclaire tous les esprits, et qui ne manque jamais à ceux qui la consultent attentivement, et sur tout dans ces intervalles lucides, où les objets corporels ne remplissent pas la capacité de l’âme, soit par leurs images, soit par les passions qu’ils excitent dans notre coeur. Tous les songes, toutes les visions des patriarches, tous les discours qui ont frappé leurs oreilles, comme de la part de Dieu, toutes les apparitions d’anges, tous les miracles, tout en général a dû passer par l’étamine de la lumière naturelle; autrement comment eût-on su si cela venait du mauvais principe qui avait séduit Adam, ou du créateur de toutes choses? Il a fallu que Dieu ait marqué ce qui venait de lui d’une certaine empreinte, qui fût conforme à la lumière intérieure qui se communique immédiatement à tous les esprits, ou qui du moins n’y parût pas contraire; et cela fait, on recevait agréablement, et comme venant de Dieu, toutes les lois particulières d’un Moïse, et d’un autre prophète, encore qu’elles ordonnassent des choses indifférentes de leur nature. On sait que Moïse lui-même ordonna de la part de Dieu aux Juifs de ne se fier pas à tout faiseur de miracles, ni à tout prophète, mais d’examiner ce qu’il disait, et de le recevoir ou de le rejeter, selon qu’il serait conforme ou non à la loi venue de Dieu. Il y avait donc cette différence entre les Juifs d’après Moïse et les premiers patriarches, que ceux-ci devaient seulement comparer la révélation avec la lumière naturelle, et les autres avec la lumière naturelle et avec la loi positive. Car cette loi positive une fois vérifiée sur la lumière naturelle, acquérait la qualité de règle et de critérium, tout de même qu’en géométrie une proposition démontrée par des principes incontestables, devient un principe à l’égard d’autres propositions. Or tout de même qu’il y a des propositions que l’on se résoudrait aisément d’embrasser, si elles n’avaient pas des conséquences fâcheuses, mais que l’on rejette tout aussitôt qu’on en voit les conséquences; en sorte qu’au lieu de dire, ces conséquences sont vraies, puis qu’elles naissent d’un principe qui est vrai, on dit, ce principe est faux, puis qu’il en naît des conséquences qui sont fausses; il y a des gens qui croiraient sans peine que certaines choses ont été révélées de Dieu, s’ils n’en considéraient pas les conséquences; mais quand ils voient à quoi ces choses conduisent, ils concluent qu’elles ne viennent pas de Dieu, et c’est une preuve à posteriori pour eux qui leur vaut une démonstration. C’est ainsi qu’au commencement de l’empire des sarrasins, plusieurs Juifs abandonnèrent leur religion pour se consacrer à la philosophie païenne, parce qu’ils prétendirent trouver dans la loi cérémonielle de Moïse une infinité de préceptes inutiles ou absurdes, qu’ils ne voyaient fondez sur aucune bonne raison de défense, ou d’ordonnance, d’où ils conclurent que cela n’était point venu de Dieu. Leur conséquence était sans doute bien tirée, mais ils supposaient mal : ils n’étaient pas assez appliqués aux preuves incontestables de divinité, que Dieu lui-même avait données de la mission de Moïse; preuves qui soutinrent amplement, et en toute rigueur leur examen, devant les idées pures et vives de la métaphysique naturelle; après quoi chaque loi particulière de Moïse portait implicitement une bonne raison avec soi. Outre cela ils n’eurent pas l’esprit assez fort ou assez vaste pour considérer le but des lois cérémonielles qui par rapport au caractère des Juifs, et à leur penchant idolâtre, ou à la représentation typique de l’Évangile, étaient fondées toutes sur de bons motifs : ainsi ils errèrent dans le fait, et quoi que leur conséquence sortît légitimement et nécessairement de leur faux principe, ils s’égarèrent; mais on voit par cet exemple combien il importe que la lumière naturelle ne trouve rien d’absurde dans ce qu’on lui propose comme révélé; car ce qui pourrait paraître d’ailleurs comme très certainement révélé, ne le paraîtra plus dès qu’il se trouvera contraire à la règle matrice, primitive, et universelle de juger, et de discerner le vrai et le faux, le bon et le mauvais. Un esprit attentif et philosophe conçoit clairement que la lumière vive et distincte, qui nous accompagne en tous lieux et en tout temps, et qui nous montre que le tout est plus grand que sa partie, qu’il est honnête d’avoir de la gratitude pour ses bienfaiteurs, de ne point faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait, de tenir sa parole, et d’agir selon sa conscience; il conçoit, dis-je, clairement que cette lumière vient de Dieu, et que c’est une révélation naturelle : comment donc s’imaginera-t-il que Dieu vienne après cela se contredire, et souffler le chaud et le froid, en parlant lui-même à nous extérieurement, ou en nous envoyant d’autres hommes, pour nous apprendre tout le contraire des notions communes de la raison? Un philosophe épicurien raisonne fort juste (quoi qu’il applique mal son principe) lors qu’il dit que puis que nos sens sont la première règle de nos connaissances, et la voie originale par où les vérités entrent dans nos âmes, il faut qu’ils ne soient pas sujets à l’erreur. Il se trompe en posant la règle ou la pierre de touche de la vérité dans le témoignage des sens; mais il a raison, en supposant cela, de conclure que nos sens doivent être les juges de nos controverses, et décider de nos doutes. Si donc la lumière naturelle et métaphysique, si les principes généraux des sciences, si ces idées primitives qui portent elles-mêmes leur persuasion, nous ont été données pour nous faire bien juger des choses, et pour nous servir de règle de discernement, il est de toute nécessité qu’elles soient notre juge souverain, et que nous soumettions à leur décision tous les différends, que nous aurons sur les connaissances obscures; de sorte que si quelqu’un s’avise de soutenir que Dieu nous a révélé un précepte de morale directement opposé aux premiers principes, il faut lui nier cela, et lui soutenir qu’il donne dans un faux sens, et qu’il est bien plus juste de rejeter le témoignage de sa critique et de sa grammaire, que celui de la raison. Si on n’en vient pas là, adieu toute notre foi, selon la remarque du bon père Valérien. (Si quelqu’un, dit-il, etc.) C’est à quoi se terminent tous les grands discours des catholiques romains contre la voie de la raison, et pour l’autorité de l’Église. Sans y penser ils ne font qu’un grand circuit pour revenir après mille fatigues, où les autres vont tout droit. Les autres disent franchement et sans ambages, qu’il faut s’en tenir au sens qui nous paraît meilleur : mais eux ils disent qu’il s’en faut bien garder, parce que nos lumières nous pourraient tromper, et que notre raison n’est que ténèbres et qu’illusion; qu’il faut donc s’en tenir au jugement de l’Église. N’est-ce pas revenir à la raison? Car ne faut-il pas que celui qui préfère le jugement de l’Église au sien propre, le fasse en vertu de ce raisonnement : l’Église a plus de lumières que moi, elle est donc plus croyable que moi? C’est donc sur ses propres lumières que chacun se détermine; s’il croit quelque chose comme révélé, c’est parce que son bon sens, sa lumière naturelle, et sa raison lui dictent que les preuves qu’elle est révélée sont bonnes. Mais où en sera-t-on, s’il faut qu’un particulier se défie de sa raison, comme d’un principe ténébreux et illusoire? Ne faudra-t-il pas s’en défier lors même qu’elle dira, l’Église a plus de lumières que moi, donc elle est plus croyable que moi? Ne faudra-t-il pas craindre qu’elle se trompe, et quant au principe, et quant à la conclusion qu’elle en tire? Que fera-t-on aussi de cet argument? Tout ce que Dieu dit est vrai; or il dit par Moïse qu’il a créé un premier homme, donc cela est vrai. Si nous n’avons pas une lumière naturelle qui soit
une règle sure et infaillible, et par laquelle il faille juger absolument
de tout ce qui vient en question, sans en excepter même la question,
si une telle ou une telle chose est contenue dans l’écriture, n’aurons-nous
pas lieu de douter de la majeure de cet argument, et par conséquent
de la conclusion? Comme donc ce serait le plus épouvantable chaos,
et le pyrrhonisme le plus exécrable qui se puisse imaginer, il faut
nécessairement en venir là, que tout dogme particulier, soit
qu’on l’avance comme contenu dans l’écriture, soit qu’on le propose
autrement, est faux, lors qu’il est réfuté par les notions
claires et distinctes de la lumière naturelle, principalement à
l’égard de la morale.
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