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OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE-DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE

RAVAILLAC

J’ai connu dans mon enfance un chanoine de Péronne âgé de quatre-vingt-douze ans, qui avait été élevé par un des plus furieux bourgeois de la Ligue. Il disait toujours: Feu monsieur de Ravaillac. Ce chanoine avait conservé plusieurs manuscrits très curieux de ces temps apostoliques, quoiqu’ils ne fissent pas beaucoup d’honneur à son parti; en voici un qu’il laissa à mon oncle.

Dialogue d’un page du duc de Sully, et de maître Filesac, docteur de Sorbonne, l’un des deux confesseurs de Ravaillac.

Maître Filesac. — Dieu merci, mon cher enfant, Ravaillac est mort comme un saint. Je l’ai entendu en confession; il s’est repenti de son péché, et a fait un ferme propos de n’y plus retomber. Il voulait recevoir la sainte communion; mais ce n’est pas ici l’usage comme à Rome: sa pénitence lui en a tenu lieu, et il est certain qu’il est en paradis.

Le Page. — Lui en paradis? dans le jardin? lui! ce monstre!

Maître Filesac. — Oui, mon bel enfant, dans le jardin, dans le ciel, c’est la même chose.

Le Page. — Je le veux croire; mais il a pris un mauvais chemin pour y arriver.

Maître Filesac. — Vous parlez en jeune huguenot. Apprenez que ce que je vous dis est de foi. Il a eu l’attrition; et cette attrition, jointe au sacrement de confession, opère immanquablement salvation, qui mène droit en paradis, où il prie maintenant Dieu pour nous.

Le Page. — Je ne veux point du tout qu’il parle à Dieu de moi. Qu’il aille au diable avec ses prières et son attrition!

Maître Filesac. — Dans le fond c’était une bonne âme. Son zèle l’a emporté, il a malfait; mais ce n’était pas en mauvaise intention. Car dans tous ses interrogatoires il a répondu qu’il n’avait assassiné le roi que parce qu’il allait faire la guerre au pape, et que c’était la faire à Dieu. Ses sentiments étaient fort chrétiens. Il est sauvé, vous dis-je; il était lié, et je l’ai délié.

Le Page. — Ma foi, plus je vous écoute, plus vous me paraissez un homme à lier vous-même. Vous me faites horreur.

Maître Filesac. — C’est que vous n’êtes pas encore dans la bonne voie: vous y serez un jour. Je vous ai toujours dit que vous n’étiez pas loin du royaume des cieux; mais le moment n’est pas encore venu.

Le Page. — Le moment ne viendra jamais de me faire croire que vous avez envoyé Ravaillac en paradis.

Maître Filesac. — Dès que vous serez converti, comme je l’espère, vous le croirez comme moi; mais en attendant, sachez que vous et le duc de Sully, votre maître, vous serez damnés à toute éternité avec Judas Iscariote et le mauvais riche, tandis que Ravaillac est dans le sein d’Abraham.

Le Page. — Comment, coquin!

Maître Filesac. — Point d’injures, petit fils; il est défendu d’appeler son frère raca. On est alors coupable de la gehenne ou gehenne du feu. Souffrez que je vous endoctrine sans vous fâcher.

Le Page. — Va, ta me parais si raca, que je ne me fâcherai plus.

Maître Filesac. — Je vous disais donc qu’il est de foi que vous serez damné; et malheureusement notre cher Henri IV l’est déjà, comme la Sorbonne l’avait toujours prévu.

Le Page. — Mon cher maître damné! attends, attends, scélérat; un bâton, un bâton!

Maître Filesac. — Calmez-vous, petit fils, vous m’avez promis de m’écouter patiemment. N’est-il pas vrai que le grand Henri est mort sans confession? N’est-il pas vrai qu’il était en péché mortel, étant encore amoureux de Mme la princesse de Condé, et qu’il n’a pas eu le temps de demander le sacrement de pénitence, Dieu ayant permis qu’il ait été frappé à l’oreillette gauche du coeur, et que le sang l’ait étouffé en un instant? Vous ne trouverez assurément aucun bon catholique qui ne vous dise les mêmes vérités que moi.

Le Page. — Tais-toi, maître fou: si je croyais que tes docteurs enseignassent une doctrine si abominable, j’irais sur-le-champ les brûler dans leurs loges.

Maître Filesac. — Encore une fois, ne vous emportez pas, vous l’avez promis. Mgr le marquis de Conchini, qui est un bon catholique, saurait bien vous empêcher d’être assez sacrilège pour maltraiter mes confrères.

Le Page. — Mais en conscience, maître Filesac, est-il bien vrai que l’on pense ainsi dans ton parti?

Maître Filesac. — Soyez-en très sûr; c’est notre catéchisme.

Le Page. — Écoute, il faut que je t’avoue qu’un de tes sorboniqueurs m’avait presque séduit l’an passé. Il m’avait fait espérer une pension sur un bénéfice. « Puisque le roi, me disait-il, a entendu la messe en latin, vous qui n’êtes qu’un petit gentilhomme, vous pourriez bien l’entendre aussi sans déroger. Dieu a soin de ses élus; il leur donne des mitres, des crosses, et prodigieusement d’argent. Vos réformés vont à pied et ne savent qu’écrire. » Enfin, j’étais ébranlé; mais après ce que tu viens de me dire, j’aimerais cent fois mieux me faire mahométan que d’être de ta secte.

Ce page avait tort. On ne doit point se faire mahométan parce qu’on est affligé; mais il faut pardonner à un jeune homme sensible et qui aimait tant Henri IV. Maître Filesac parlait suivant sa théologie, et le petit page selon son coeur.

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