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OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE-DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE

MÉTAMORPHOSE, MÉTEMPSYCOSE

N’est-il pas bien naturel que toutes les métamorphoses dont la terre est couverte aient fait imaginer dans l’Orient, où on a imaginé tout, que nos âmes passaient d’un corps à un autre? un point presque imperceptible devient un ver, ce ver devient papillon; un gland se transforme en chêne, un oeuf en oiseau; l’eau devient nuage et tonnerre; le bois se change en feu et en cendre; tout paraît enfin métamorphosé dans la nature. On attribua bientôt aux âmes, qu’on regardait comme des figures légères, ce qu’on voyait sensiblement dans des corps plus grossiers. L’idée de la métempsycose est peut-être le plus ancien dogme de l’univers connu, et il règne encore dans une grande partie de l’Inde et de la Chine.

Il est encore très naturel que toutes les métamorphoses dont nous sommes les témoins aient produit ces anciennes fables qu’Ovide a recueillies dans son admirable ouvrage. Les Juifs mêmes ont eu aussi leurs métamorphoses. Si Niobé fut changée en marbre, Édith, femme de Loth, fut changée en statue de sel. Si Eurydice resta dans les enfers pour avoir regardé derrière elle, c’est aussi pour la même indiscrétion que cette femme de Loth fut privée de la nature humaine. Le bourg qu’habitaient Baucis et Philémon en Phrygie est changé en un lac; la même chose arrive à Sodome. Les filles d’Anius changeaient l’eau en huile; nous avons dans l’Écriture une métamorphose à peu près semblable, mais plus vraie et plus sacrée. Cadmus fut changé en serpent; la verge d’Aaron devint serpent aussi.

Les dieux se changeaient très souvent en hommes; les Juifs n’ont jamais vu les anges que sous la forme humaine: les anges mangèrent chez Abraham. Paul, dans son Épître aux Corinthiens, dit que l’ange de Satan lui a donné des soufflets: Angelos Satana me colaphisei.

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OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE-DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE

THÉOCRATIE

Gouvernement de Dieu ou des dieux.

Il m’arrive tous les jours de me tromper; mais je soupçonne que les peuples qui ont cultivé les arts ont été tous sous une théocratie. J’excepte toujours les Chinois, qui paraissent sages dès qu’ils forment une nation. Ils sont sans superstition sitôt que la Chine est un royaume. C’est bien dommage qu’ayant été d’abord élevés si haut, ils soient demeurés au degré où ils sont depuis si longtemps dans les sciences. Il semble qu’ils aient reçu de la nature une grande mesure de bon sens, et une assez petite d’industrie: mais aussi leur industrie s’est déployée bien plus tôt que la nôtre.

Les Japonais leurs voisins, dont on ne connaît point du tout l’origine (car quelle origine connaît-on?), furent incontestablement gouvernés par une théocratie. Leurs premiers souverains bien reconnus étaient les daïris, les grands prêtres de leurs dieux; cette théocratie est très avérée. Ces prêtres régnèrent despotiquement environ dix-huit cents ans. Il arriva au milieu de notre xiie siècle qu’un capitaine, un imperator, un seogon partagea leur autorité; et dans notre xvie siècle les capitaines la prirent tout entière, et l’ont conservée. Les daïris sont restés les chefs de la religion; ils étaient rois, ils ne sont plus que saints: ils règlent les fêtes, ils confèrent des titres sacrés; mais ils ne peuvent donner une compagnie d’infanterie.

Les brachmanes dans l’Inde ont su longtemps le pouvoir théocratique, c’est-à-dire qu’ils ont eu le pouvoir souverain au nom de Brama fils de Dieu; et dans l’abaissement où ils sont aujourd’hui, ils croient encore ce caractère indélébile. Voilà les deux grandes théocraties les plus certaines.

Les prêtres de Chaldée, de Perse, de Syrie, de Phénicie, d’Égypte, étaient si puissants, avaient une si grande part au gouvernement, faisaient prévaloir si hautement l’encensoir sur le sceptre, qu’on peut dire que l’empire chez tous ces peuples était partagé entre la théocratie et la royauté.

Le gouvernement de Numa Pompilius fut visiblement théocratique. Quand on dit: « Je vous donne des lois de la part des dieux, ce n’est pas moi, c’est un dieu qui vous parle; » alors c’est Dieu qui est roi; celui qui parle ainsi est son lieutenant général.

Chez tous les Celtes, qui n’avaient que des chefs éligibles et point de rois, les druides et leurs sorcières gouvernaient tout. Mais je n’ose appeler du nom de théocratie l’anarchie de ces sauvages.

La petite nation juive ne mérite ici d’être considérée politiquement que par la prodigieuse révolution arrivée dans le monde, dont elle fut la cause très obscure et très ignorante.

Ne considérons que l’historique de cet étrange peuple. Il a un conducteur qui doit le guider au nom de son Dieu dans la Phénicie, qu’il appelle le Canaan. Le chemin était droit et uni depuis le pays de Gosen jusqu’à Tyr, sud et nord; et il n’y avait aucun danger pour six cent trente mille combattants, ayant à leur tête un général tel que Moïse, qui, selon Flavius Josèphe(21),avait déjà vaincu une armée d’Éthiopiens, et même une armée de serpents.

Au lieu de prendre ce chemin aisé et court, il les conduit de Ramessès à Baal-Sephon, tout à l’opposite, tout au milieu de l’Égypte, en tirant droit au sud. Il passe la mer, il marche pendant quarante ans dans des solitudes affreuses, ou il n’y a pas une fontaine d’eau, pas un arbre, pas un champ cultivé; ce ne sont que des sables et des rochers affreux. Il est évident qu’un Dieu seul pouvait faire prendre aux Juifs cette route par miracle, et les y soutenir par des miracles continuels.

Le gouvernement juif fut donc alors une véritable théocratie. Cependant Moïse n’était point pontife; et Aaron, qui l’était, ne fut point chef et législateur.

Depuis ce temps on ne voit aucun pontife régner Josué, Jephté, Samson, et les autres chefs du peuple, excepté Hélie et Samuel, ne furent point prêtres. La république juive, réduite si souvent en servitude, était anarchique bien plutôt que théocratique.

Sous les rois de Juda et d’Israël, ce ne fut qu’une longue suite d’assassinats et de guerres civiles. Ces horreurs ne furent interrompues que par l’extinction entière de dix tribus, ensuite par l’esclavage de deux autres, et par la ruine de la ville, au milieu de la famine et de la peste. Ce n’est pas là un gouvernement divin.

Quand les esclaves juifs revinrent à Jérusalem, ils furent soumis aux rois de Perse, au conquérant Alexandre et à ses successeurs. Il paraît qu’alors Dieu ne régnait pas immédiatement sur ce peuple, puisqu’un peu avant l’invasion d’Alexandre, le pontife Jean assassina le prêtre Jésus son frère dans le temple de Jérusalem, comme Salomon avait assassiné son frère Adonias sur l’autel.

L’administration était encore moins théocratique quand Antiochus Épiphane, roi de Syrie, se servit de plusieurs Juifs pour punir ceux qu’il regardait comme rebelles(22). Il leur défendit à tous de circoncire leurs enfants sous peine de mort(23); il fit sacrifier des porcs dans leur temple, brûler les portes, détruire l’autel, et les épines remplirent toute l’enceinte.

Matathias se mit contre lui à la tête de quelques citoyens; mais il ne fut pas roi. Son fils Judas Machabée, traité de Messie, périt après des efforts glorieux.

A ces guerres sanglantes succédèrent des guerres civiles. Les Jérosolymites détruisirent Samarie, que les Romains rebâtirent ensuite sous le nom de Sebaste.

Dans ce chaos de révolutions, Aristobule, de la race des Machabées, fils d’un grand prêtre, se fit roi plus de cinq cents ans après la ruine de Jérusalem. Il signala son règne comme quelques sultans turcs, en égorgeant son frère, et en faisant périr sa mère. Ses successeurs l’imitèrent jusqu’au temps où les Romains punirent tous ces barbares. Rien de tout cela n’est théocratique.

Si quelque chose donne une idée de la théocratie, il faut convenir que c’est le pontificat de Rome(24); il ne s’explique jamais qu’au nom de Dieu, et ses sujets vivent en paix. Depuis longtemps le Thibet jouit des mêmes avantages sous le grand lama; mais c’est l’erreur grossière qui cherche à imiter la vérité sublime.

Les premiers Incas, en se disant descendants en droite ligne du soleil, établirent une théocratie; tout se faisait au nom du soleil.

La théocratie devrait être partout; car tout homme, ou prince, ou batelier, doit obéir aux lois naturelles et éternelles que Dieu lui a données.

Notes.

Note_21 Josèphe, liv. II, chap. v.

Note_22 Liv. VII.

Note_23 Liv. XI.

Note_24 Rome encore aujourd’hui, consacrant ces maximes,

Joint le trône à l’autel par des noeuds légitimes.

Jean-George Le Franc, évêque du Puy-en-Velai prétend que c’est mal raisonner; il est vrai qu’on pourrait nier les noeuds légitimes. Mais il pourrait bien raisonner lui-même fort mal. Il ne voit pas que le pape ne devint souverain qu’en abusant de son titre de pasteur, qu’en changeant sa houlette en sceptre; ou plutôt il ne veut pas le voir. A l’égard de la paix des Romains modernes, c’est la tranquillité de l’apoplexie.

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ZOROASTRE

Si c’est Zoroastre qui le premier annonça aux hommes cette belle maxime: « Dans le doute si une action est bonne ou mauvaise, abstiens-toi, » Zoroastre était le premier des hommes après Confucius.

Si cette belle leçon de morale ne se trouve que dans les cent Portes du Sadder, longtemps après Zoroastre, bénissons l’auteur du Sadder. On peut avoir des dogmes et des rites très ridicules avec une morale excellente.

Qui était ce Zoroastre? ce nom a quelque chose de grec, et on dit qu’il était Mède. Les Parsis d’aujourd’hui l’appellent Zerdust, ou Zerdast, ou Zaradast, ou Zarathrust. Il ne passe pas pour avoir été le premier du nom. On nous parle de deux autres Zoroastres, dont le premier a neuf mille ans d’antiquité; c’est beaucoup pour nous, quoique ce soit très peu pour le monde.

Nous ne connaissons que le dernier Zoroastre.

Les voyageurs français Chardin et Tavernier nous ont appris quelque chose de ce grand prophète, par le moyen des Guèbres ou Parsis, qui sont encore répandus dans l’Inde et dans la Perse, et qui sont excessivement ignorants. Le docteur Hyde, professeur en arabe dans Oxford, nous en a appris cent fois davantage sans sortir de chez lui. Il a fallu que dans l’ouest de l’Angleterre il ait deviné la langue que parlaient les Perses du temps de Cyrus, et qu’il l’ait confrontée avec la langue moderne des adorateurs du feu.

C’est à lui surtout que nous devons ces cent Portes du Sadder, qui contiennent tous les principaux préceptes des pieux ignicoles.

Pour moi, j’avoue que je n’ai rien trouvé sur leurs anciens rites de plus curieux que ces deux vers persans de Sadi rapportés par Hyde:
 

Qu’un Perse ait conservé le feu sacré cent ans
Le pauvre nomme est brûlé quand il tombe dedans.

Les savantes recherches de Hyde allumèrent, il y a peu d’années, dans le coeur d’un jeune Français(82), le désir de s’instruire par lui-même des dogmes des Guèbres.

Il fit le voyage des Grandes-Indes, pour apprendre dans Surate, chez les pauvres Parsis modernes, la langue des anciens Perses, et pour lire dans cette langue les livres de ce Zoroastre si fameux, supposé qu’en effet il ait écrit.

Les Pythagore, les Platon, les Apollonius de Tyane, allèrent chercher autrefois en Orient la sagesse, qui n’était pas là. Mais nul n’a couru après cette divinité cachée, à travers plus de peines et de périls que le nouveau traducteur français des livres attribués à Zoroastre. Ni les maladies, ni la guerre, ni les obstacles renaissants à chaque pas, ni la pauvreté même, le premier et le plus grand des obstacles, rien n’a rebuté son courage.

Il est glorieux pour Zoroastre qu’un Anglais ait écrit sa vie au bout de tant de siècles, et qu’ensuite un Français l’ait écrite d’une manière toute différente. Mais ce qui est encore plus beau, c’est que nous ayons, parmi les biographes anciens du prophète, deux principaux auteurs arabes, qui précédemment écrivirent chacun son histoire; et ces quatre histoires se contredisent merveilleusement toutes les quatre. Cela ne s’est pas fait de concert; et rien n’est plus capable de faire connaître la vérité.!

Le premier historien arabe, Abu-Mohammed Moustapha, avoue que le père de Zoroastre s’appelait Espintaman; mais il dit aussi qu’Espintaman n’était pas son père, mais son trisaïeul. Pour sa mère, il n’y a pas deux opinions; elle s’appelait Dogdu, ou Dodo, ou Dodu: c’était une très belle poule d’Inde; elle est fort bien dessinée chez le docteur Hyde.

Bundari, le second historien, conte que Zoroastre était Juif, et qu’il avait été valet de Jérémie; qu’il mentit à son maître; que Jérémie, pour le punir, lui donna la lèpre; que le valet, pour se décrasser, alla prêcher une nouvelle religion en Perse, et fit adorer le soleil au lieu des étoiles.

Voici ce que le troisième historien raconte, et ce que l’Anglais Hyde a rapporté assez au long:

« Le prophète Zoroastre étant venu du paradis prêcher sa religion chez le roi de Perse Gustaph, le roi dit au prophète: « Donnez-moi un signe. » Aussitôt le prophète fit croître devant la porte du palais un cèdre si gros, si haut, que nulle corde ne pouvait ni l’entourer, ni atteindre sa cime. Il mit au haut du cèdre un beau cabinet où nul homme ne pouvait monter. Frappé de ce miracle, Gustaph crut à Zoroastre.

« Quatre mages ou quatre sages (c’est la même chose), gens jaloux et méchants, empruntèrent du portier royal la clef de la chambre du prophète pendant son absence, et jetèrent parmi ses livres des os de chiens et de chats, des ongles et des cheveux de morts, toutes drogues, comme on sait, avec lesquelles les magiciens ont opéré de tout temps. Puis ils allèrent accuser le prophète d’être un sorcier et un empoisonneur. Le roi se fit ouvrir la chambre par son portier. On y trouva les maléfices, et voilà l’envoyé du ciel condamné à être pendu.

« Comme on allait pendre Zoroastre, le plus beau cheval du roi tombe malade; ses quatre jambes rentrent dans son corps, tellement qu’on n’en voit plus. Zoroastre l’apprend; il promet qu’il guérira le cheval, pourvu qu’on ne le pende pas. L’accord étant fait, il fait sortir une jambe du ventre, et il dit: « Sire, je ne vous rendrai pas la seconde jambe que vous n’ayez embrassé ma religion. — Soit, » dit le monarque. Le prophète, après avoir fait paraître la seconde jambe, voulut que les fils du roi se fissent zoroastriens; et ils le furent. Les autres jambes firent des prosélytes de toute la cour. On pendit les quatre malins sages au lieu du prophète, et toute la Perse reçut la foi. »

Le voyageur français raconte à peu près les mêmes miracles, mais soutenus et embellis par plusieurs autres. Par exemple, l’enfance de Zoroastre ne pouvait pas manquer d’être miraculeuse; Zoroastre se mit à rire dès qu’il fut né, du moins à ce que disent Pline et Solin. Il y avait alors, comme tout le monde le sait, un grand nombre de magiciens très puissants; et ils savaient bien qu’un jour Zoroastre en saurait plus qu’eux, et qu’il triompherait de leur magie. Le prince des magiciens se fit amener l’enfant, et voulut le couper en deux; mais sa main se sécha sur-le-champ. On le jeta dans le feu, qui se convertit lui en bain d’eau rose. On voulut le faire briser sous les pieds des taureaux sauvages; mais un taureau plus puissant prit sa défense. On le jeta parmi les loups; ces loups allèrent incontinent chercher deux brebis qui lui donnèrent à téter toute la nuit. Enfin il fut rendu à sa mère Dogdo, ou Dodo, ou Dodu, femme excellente entre toutes les femmes, ou fille admirable entre toutes les filles. Telles ont été dans toute la terre toutes les histoires des anciens temps. C’est la preuve de ce que nous avons dit souvent, que la fable est la soeur aînée de l’histoire.

Je voudrais que, pour notre plaisir et pour notre instruction, tous ces grands prophètes de l’antiquité, les Zoroastre, les Mercure Trismégiste, les Abaris, les Numa même, etc., etc., etc., revinssent aujourd’hui sur la terre, et qu’ils conversassent avec Locke, Newton, Bacon, Shaftesbury, Pascal, Arnauld, Bayle; que dis-je? avec les philosophes les moins savants de nos jours, qui ne sont pas les moins sensés.

J’en demande pardon à l’antiquité, mais je crois qu’ils feraient une triste figure.

Hélas! les pauvres charlatans! ils ne vendraient pas leurs drogues sur le Pont-Neuf. Cependant, encore une fois, leur morale est bonne. C’est que la morale n’est pas de la drogue. Comment se pourrait-il que Zoroastre eût joint tant d’énormes fadaises à ce beau précepte de s’abstenir dans le doute si on fera bien ou mal? c’est que les hommes sont toujours pétris de contradictions.

On ajoute que Zoroastre, ayant affermi sa religion, devint persécuteur. Hélas! il n’y a pas de sacristain ni de balayeur d’église qui ne persécutât s’il le pouvait.

On ne peut lire deux pages de l’abominable fatras attribué à ce Zoroastre sans avoir pitié de la nature humaine. Nostradamus et le médecin des urines sont des gens raisonnables en comparaison de cet énergumène; et cependant on parle de lui, et on en parlera encore.

Ce qui parait singulier, c’est qu’il y avait, du temps de ce Zoroastre que nous connaissons, et probablement avant lui, des formules de prières publiques et particulières instituées. Nous avons au voyageur français l’obligation de nous les avoir traduites. Il y avait de telles formules dans l’Inde; nous n’en connaissons point de pareilles dans le Pentateuque.

Ce qui est bien plus fort, c’est que les mages, ainsi que les brames, admirent un paradis, un enfer, une résurrection, un diable(83). Il est démontré que la loi des Juifs ne connut rien de tout cela. Ils ont été tardifs en tout. C’est une vérité dont on est convaincu, pour peu qu’on avance dans les connaissances orientales.

Notes.

Note_82 Abraham-Hyacinthe Anquetil-Duperron, né le 7 décembre 1731, ne voyant pas d’autre moyen pour lui d’aller dans l’Inde, s’était engagé comme simple soldat, et partit de Paris, le sac sur le dos, le 7 novembre 1754Alors les personnes qui s’intéressaient à lui obtinrent du ministère le congé, le passage franc, la table du capitaine rendant la traversée, et un traitement qui serait déterminé par le gouverneur des possessions françaises dans l’Inde. Anquetil-Duperron est mort à Paris le 18 janvier 1805. (B.)

Note_83 Le diable, chez Zoroastre, est Hariman, ou, si vous voulez, Arimane: il avait été créé. C’était tout comme chez nous originairement; il n’était point principe; il n’obtint cette dignité de mauvais principe qu’avec le temps. Ce diable, chez Zoroastre, est un serpent qui produisit quarante-cinq mille envies Le nombre s’en est accru depuis; et c’est depuis ce temps-là qu’à Rome, à Paris, chez les courtisans, dans les armées, et chez les moines, nous voyons tant d’envieux.

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SIBYLLE

La première femme qui s’avisa de prononcer des oracles à Delphes s’appelait Sibylla. Elle eut pour père Jupiter, au rapport de Pausanias, et pour mère Lamia, fille de Neptune; et elle vivait fort longtemps avant le siège de Troie. De là vient que par le nom de sibylle on désigna toutes les femmes qui, sans être prêtresses ni même attachées à un oracle particulier, annonçaient l’avenir et se disaient inspirées. Différents pays et différents siècles avaient eu leurs sibylles; on conservait les prédictions qui portaient leur nom, et l’on en formait des recueils.

Le plus grand embarras pour les anciens, était d’expliquer par quel heureux privilège ces sibylles avaient le don de prédire l’avenir. Les platoniciens en trouvaient la cause dans l’union intime que la créature, parvenue à un certain degré de perfection, pouvait avoir avec la Divinité. D’autres rapportaient cette vertu divinatrice des sibylles aux vapeurs et aux exhalaisons des cavernes qu’elles habitaient. D’autres enfin attribuaient l’esprit prophétique des sibylles à leur humeur sombre et mélancolique ou à quelque maladie singulière.

Saint Jérôme(40) a soutenu que ce don était en elles la récompense de leur chasteté; mais il y en a du moins une très célèbre qui se vante d’avoir eu mille amants, sans avoir été mariée. Il eût été plus court et plus sensé à saint Jérôme et aux autres Pères de l’Église de nier l’esprit prophétique des sibylles, et de dire qu’à force de proférer des prédictions à l’aventure, elles ont pu rencontrer quelquefois, surtout à l’aide d’un commentaire favorable par lequel on ajustait des paroles dites au hasard à des faits qu’elles n’avaient jamais pu prévoir.

Le singulier, c’est qu’on recueillit leurs prédictions après l’événement. La première collection de vers sibyllins, achetée par Tarquin, contenait trois livres; la seconde fut compilée après l’incendie du Capitole, mais on ignore combien de livres elle contenait; et la troisième est celle que nous avons en huit livres, et dans laquelle il n’est pas douteux que l’auteur n’ait inséré plusieurs prédictions de la seconde. Cette collection est le fruit de la pieuse fraude de quelques chrétiens platoniciens plus zélés qu’habiles, qui crurent, en la composant, prêter des armes à la religion chrétienne, et mettre ceux qui la défendaient en état de combattre le paganisme avec le plus grand avantage.

Cette compilation informe de prophéties différentes fut imprimée pour la première fois, l’an 1545, sur des manuscrits, et publiée plusieurs fois depuis avec d’amples commentaires, surchargés d’une érudition souvent triviale et presque toujours étrangère au texte, que ces commentaires éclaircissent rarement. Les ouvrages composés pour et contre l’authenticité de ces livres sibyllins sont en très grand nombre, et quelques-uns même très savants; mais il y règne si peu d’ordre et de critique, et les auteurs étaient tellement dénués de tout esprit philosophique, qu’il ne resterait à ceux qui auraient le courage de les lire que l’ennui et la fatigue de cette lecture.

La date de cette compilation se trouve clairement indiquée dans le cinquième et dans le huitième livre. On fait dire à la sibylle que l’empire romain aura quinze empereurs, dont quatorze sont désignés par la valeur numérale de la première lettre de leur nom dans l’alphabet grec. Elle ajoute que le quinzième, qui sera, dit-on, un homme à tête blanche, portera le nom d’une mer voisine de Rome: le quinzième des empereurs romains est Adrien, et le golfe Adriatique est la mer dont il porte le nom.

« De ce prince, continue la sibylle, en sortiront trois autres qui régiront l’empire en même temps; mais à la fin un seul d’entre eux en restera possesseur. » Ces trois rejetons sont Antonin, Marc-Aurèle, et Lucius Verus. La sibylle fait allusion aux adoptions et aux associations qui les unirent. Marc-Aurèle se trouva seul maître de l’empire à la mort de Lucius Verus, au commencement de l’an 169, et il le gouverna sans collègue jusqu’à l’année 177 qu’il s’associa son fils Commode. Comme il n’y a rien qui puisse avoir quelque rapport avec ce nouveau collègue de Marc-Aurèle, il est visible que la collection doit avoir été faite entre les années 169 et 177 de l’ère vulgaire.

Josèphe l’historien(41) cite un ouvrage de la sibylle, où l’on parlait de la tour de Babel et de la confusion des langues à peu près comme dans la Genèse(42):ce qui prouve que les chrétiens ne sont pas les premiers auteurs de la supposition des livres sibyllins. Josèphe ne rapportant pas les paroles mêmes de la sibylle, nous ne sommes plus en état de vérifier si ce qui est dit de ce même événement dans notre collection était tiré de l’ouvrage cité par Josèphe; mais il est certain que plusieurs des vers attribués à la sibylle dans l’exhortation qui se trouve parmi les oeuvres de saint Justin, dans l’ouvrage de Théophile d’Antioche, dans Clément d’Alexandrie, et dans quelques autres Pères, ne se lisent point dans notre recueil; et comme la plupart de ces vers ne portent aucun caractère de christianisme, ils pourraient être l’ouvrage de quelque juif platonisant.

Dés le temps de Celse les sibylles avaient déjà quelque crédit parmi les chrétiens, comme il paraît par deux passages de la réponse d’Origène. Mais dans la suite, les vers sibyllins paraissant favorables au christianisme, on les employa communément dans les ouvrages de controverse, avec d’autant plus de confiance que les païens eux-mêmes, qui reconnaissaient les sibylles pour des femmes inspirées, se retranchaient à dire que les chrétiens avaient falsifié leurs écrits; question de fait qui ne pouvait être décidée que par une comparaison des différents manuscrits, que très peu de gens étaient en état de faire.

Enfin ce fut d’un poème de la sibylle de Cumes que l’on tira les principaux dogmes du christianisme. Constantin, dans le beau discours qu’il prononça devant l’assemblée des saints, montre que la quatrième églogue de Virgile n’est qu’une description prophétique du Sauveur, et que s’il n’a pas été l’objet immédiat du poète, il l’a été de la sibylle dont le poète a emprunté ses idées; laquelle, étant remplie de l’esprit de Dieu, avait annoncé la naissance du Rédempteur.

On crut voir dans ce poème le miracle de la naissance de Jésus d’une vierge, l’abolition du péché par la prédication de l’Évangile, l’abolition de la peine par la grâce du Rédempteur. On y crut voir l’ancien serpent terrassé, et le venin mortel dont il a empoisonné la nature humaine entièrement amorti. On y crut voir que la grâce du Seigneur, quelque puissante qu’elle soit, laisserait néanmoins subsister dans les fidèles des restes et des vestiges du péché; en un mot, on y crut voir Jésus-Christ annoncé sons le grand caractère de fils de Dieu.

Il y a dans cette églogue quantité d’autres traits qu’on dirait avoir été copiés d’après les prophètes juifs, et qui s’appliquent d’eux-mêmes à Jésus-Christ; c’est du moins le sentiment de l’Église(43). Saint Augustin(44) en a été persuadé comme les autres, et a prétendu qu’on ne peut appliquer qu’à Jésus-Christ les vers de Virgile. Enfin les plus habiles modernes soutiennent la même opinion(45).

Notes.

Note_40 Contre Jovinien.

Note_41 Antiquité judaïque, liv. XX, chap. xvi.

Note_42 Chap. xi.

Note_43 Remarques de Valois sur Eusèbe, p. 267.

Note_44 Lettre clv.

Note_45 Noël Alexandre, siècle i.

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PRÉJUGÉS

Le préjugé est une opinion sans jugement. Ainsi dans toute la terre on inspire aux enfants toutes les opinions qu’on veut, avant qu’ils puissent juger.

Il y a des préjugés universels, nécessaires, et qui font la vertu même. Par tout pays on apprend aux enfants à reconnaître un Dieu rémunérateur et vengeur; à respecter, à aimer leur père et leur mère; à regarder le larcin comme un crime, le mensonge intéressé comme un vice, avant qu’ils puissent deviner ce que c’est qu’un vice et une vertu.

Il y a donc de très bons préjugés; ce sont ceux que le jugement ratifie quand on raisonne.

Sentiment n’est pas simple préjugé; c’est quelque chose de bien plus fort. Une mère n’aime pas son fils parce qu’on lui dit qu’il le faut aimer, elle le chérit heureusement malgré elle. Ce n’est point par préjugé que vous courez au secours d’un enfant inconnu prêt à tomber dans un précipice, ou à être dévoré par une bête.

Mais c’est par préjugé que vous respecterez un homme revêtu de certains habits, marchant gravement, parlant de même. Vos parents vous ont dit que vous deviez vous incliner devant cet homme; vous le respectez avant de savoir s’il mérite vos respects: vous croissez en âge et en connaissances; vous vous apercevez que cet homme est un charlatan pétri d’orgueil, d’intérêt et d’artifice; vous méprisez ce que vous révériez, et le préjugé cède au jugement. Vous avez cru par préjugé les fables dont on a bercé votre enfance; on vous a dit que les Titans firent la guerre aux dieux, et que Vénus fut amoureuse d’Adonis; vous prenez à douze ans ces fables pour des vérités; vous les regardez à vingt ans comme des allégories ingénieuses.

Examinons en peu de mots les différentes sortes de préjugés, afin de mettre de l’ordre dans nos affaires. Nous serons peut-être comme ceux qui, du temps du système de Law, s’aperçurent qu’ils avaient calculé des richesses imaginaires.

Préjugés des sens. — N’est-ce pas une chose plaisante que nos yeux nous trompent toujours, lors même que nous voyons très bien, et qu’au contraire nos oreilles ne nous trompent pas? Que votre oreille bien conformée entende: Vous êtes belle, je vous aime; il est bien sûr qu’on ne vous a pas dit: Je vous hais, vous êtes laide. Mais vous voyez un miroir uni; il est démontré que vous vous trompez, c’est une surface très raboteuse. Vous voyez le soleil d’environ deux pieds de diamètre; il est démontré qu’il est un million de fois plus gros que la terre.

Il semble que Dieu ait mis la vérité dans vos oreilles, et l’erreur dans vos yeux; mais étudiez l’optique, et vous verrez que Dieu ne vous a pas trompé, et qu’il est impossible que les objets vous paraissent autrement que vous les voyez dans l’état présent des choses.

Préjugés physiques. — Le soleil se lève, la lune aussi, la terre est immobile: ce sont là des préjugés physiques naturels. Mais que les écrevisses soient bonnes pour le sang, parce qu’étant cuites elles sont rouges comme lui; que les anguilles guérissent la paralysie, parce qu’elles frétillent; que la lune influe sur nos maladies, parce qu’un jour on observa qu’un malade avait eu un redoublement de fièvre pendant le décours de la lune: ces idées et mille autres ont été des erreurs d’anciens charlatans, qui jugèrent sans raisonner, et qui, étant trompés, trompèrent les autres.

Préjugés historiques. — La plupart des histoires ont été crues sans examen, et cette créance est un préjugé. Fabius Pictor raconte que, plusieurs siècles avant lui, une vestale de la ville d’Albe, allant puiser de l’eau dans sa cruche, fut violée, qu’elle accoucha de Romulus et de Rémus, qu’ils furent nourris par une louve, etc. Le peuple romain crut cette fable; il n’examina point si dans ce temps-là il y avait des vestales dans le Latium, s’il était vraisemblable que la fille d’un roi sortît de son couvent avec sa cruche, s’il était probable qu’une louve allaitât deux enfants au lieu de les manger; le préjugé s’établit.

Un moine écrit que Clovis, étant dans un grand danger à la bataille de Tolbiac, fit voeu de se faire chrétien s’il en réchappait; mais est-il naturel qu’on s’adresse à un dieu étranger dans une telle occasion? n’est-ce pas alors que la religion dans laquelle on est né agit le plus puissamment? Quel est le chrétien qui, dans une bataille contre les Turcs, ne s’adressera pas plutôt à la sainte Vierge qu’à Mahomet? On ajoute qu’un pigeon apporta la sainte ampoule dans son bec pour oindre Clovis, et qu’un ange apporta l’oriflamme pour le conduire; le préjugé crut toutes les historiettes de ce genre. Ceux qui connaissent la nature humaine savent bien que l’usurpateur Clovis, et l’usurpateur Rolon ou Rol, se firent chrétiens pour gouverner plus sûrement des chrétiens, comme les usurpateurs turcs se firent musulmans pour gouverner plus sûrement les musulmans.

Préjugés religieux. — Si votre nourrice vous a dit que Cérès préside aux blés, ou que Vistnou et Xaca se sont faits hommes plusieurs fois, ou que Sammonocodom est venu couper une forêt, ou qu’Odin vous attend dans sa salle vers le Jutland, ou que Mahomet ou quelque autre a fait un voyage dans le ciel; enfin si votre précepteur vient ensuite enfoncer dans votre cervelle ce que votre nourrice y a gravé, vous en tenez pour votre vie. Votre jugement veut-il s’élever contre ces préjugés, vos voisins, et surtout vos voisines crient à l’impie, et vous effrayent; votre derviche, craignant de voir diminuer son revenu, vous accuse auprès du cadi, et ce cadi vous fait empaler s’il le peut, parce qu’il veut commander à des sots, et qu’il croit que les sots obéissent mieux que les autres: et cela durera jusqu’à ce que vos voisins, et le derviche, et le cadi, commencent à comprendre que la sottise n’est bonne à rien, et que la persécution est abominable.

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OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE-DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE

TYRANNIE

On appelle tyran le souverain qui ne connaît de lois que son caprice, qui prend le bien de ses sujets, et qui ensuite les enrôle pour aller prendre celui de ses voisins. Il n’y a point de ces tyrans-là en Europe.

On distingue la tyrannie d’un seul et celle de plusieurs. Cette tyrannie de plusieurs serait celle d’un corps qui envahirait les droits des autres corps, et qui exercerait le despotisme à la faveur des lois corrompues par lui. Il n’y a pas non plus de cette espèce de tyrans en Europe.

Sous quelle tyrannie aimeriez-vous mieux vivre? Sous aucune; mais s’il fallait choisir, je détesterais moins la tyrannie d’un seul que celle de plusieurs. Un despote a toujours quelques bous moments; une assemblée de despotes n’en a jamais. Si un tyran me fait une injustice, je peux le désarmer par sa maîtresse, par son confesseur, ou par son page; mais une compagnie de graves tyrans est inaccessible à toutes les séductions. Quand elle n’est pas injuste, elle est au moins dure, et jamais elle ne répand de grâces.

Si je n’ai qu’un despote, j’en suis quitte pour me ranger contre un mur lorsque je le vois passer, ou pour me prosterner, ou pour frapper la terre de mon front, selon la coutume du pays; mais s’il y a une compagnie de cent despotes, je suis exposé à répéter cette cérémonie cent fois par jour, ce qui est très ennuyeux à la longue quand on n’a pas les jarrets souples. Si j ai une métairie dans le voisinage de l’un de nos seigneurs, je suis écrasé; si je plaide contre un parent des parents d’un de nos seigneurs, je suis ruiné. Comment faire? J’ai peur que dans ce monde on ne soit réduit à être enclume ou marteau; heureux qui échappe à cette alternative!

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MÉTAPHYSIQUE

Trans naturam, au delà de la nature. Mais ce qui est au delà de la nature est-il quelque chose? Par nature on entend donc matière, et métaphysique est ce qui n’est pas matière.

Par exemple, votre raisonnement, qui n’est ni long, ni large, ni haut, ni solide, ni pointu;

Votre âme, à vous inconnue, qui produit votre raisonnement;

Les esprits, dont on a toujours parlé, auxquels on a donné longtemps un corps si délié qu’il n’était plus corps, et auxquels on a été enfin toute ombre de corps, sans savoir ce qui leur restait;

La manière dont ces esprits sentent sans avoir l’embarras des cinq sens, celle dont ils pensent sans tête, celle dont ils se communiquent leurs pensées sans paroles et sans signes;

Enfin, Dieu, que nous connaissons par ses ouvrages, mais que notre orgueil veut définir; Dieu, dont nous sentons le pouvoir immense; Dieu, entre lequel et nous est l’abîme de l’infini, et dont nous osons sonder la nature;

Ce sont là les objets de la métaphysique.

On pourrait encore y joindre les principes mêmes des mathématiques, des points sans étendue, des lignes sans largeur, des surfaces sans profondeur, des unités divisibles à l’infini, etc.

Bayle lui-même croyait que ces objets étaient des êtres de raison; mais ce ne sont en effet que les choses matérielles considérées dans leurs masses, dans leurs superficies, dans leurs simples longueurs ou largeurs, dans les extrémités de ces simples longueurs ou largeurs. Toutes les mesures sont justes et démontrées, et la métaphysique n’a rien à voir dans la géométrie.

C’est pourquoi on peut être métaphysicien sans être géomètre. La métaphysique est plus amusante; c’est souvent le roman de l’esprit. En géométrie, au contraire, il faut calculer, mesurer. C’est une gêne continuelle, et plusieurs esprits ont mieux aimé rêver doucement que se fatiguer.

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SCOLIASTE

Par exemple, Dacier et son illustre épouse étaient, quoi qu’on dise, des traducteurs et des scoliastes très utiles. C’était encore une des singularités du grand siècle, qu’un savant et sa femme nous fissent connaître Homère et Horace, en nous apprenant les moeurs et les usages des Grecs et des Romains, dans le même temps où Boileau donnait son Art poétique; Racine, Iphigénie et Athalie; Quinault, Atys et Armide; où Fénelon écrivait son Télémaque, où Bossuet déclamait ses Oraisons funèbres, où Le Brun peignait, où Girardon sculptait, où du Cange fouillait les ruines des siècles barbares pour en tirer des trésors, etc., etc.: remercions les Dacier mari et femme. J’ai plusieurs questions à leur proposer.

Questions sur Horace. A M. Dacier. — Voudriez-vous, monsieur, avoir la bonté de me dire pourquoi, dans la Vie d’Horace imputée à Suétone, vous traduisez le mot d’Auguste purissimum penem, par petit débauché? Il me semble que les Latins, dans le discours familier, entendaient par purus penis ce que les Italiens modernes ont entendu par buon coglione, faceto coglione, phrase que nous traduisions à la lettre au xvie siècle, quand notre langue était un composé de welche et d’italien. Purissimus penis ne signifierait-il pas un convive agréable, un bon compagnon? le purissimus exclut le débauché. Ce n’est pas que je veuille insinuer par là qu’Horace ne fût très débauché; à Dieu ne plaise!

Je ne sais pourquoi vous dites(18) qu’une espèce de guitare grecque, le barbiton, avait anciennement des cordes de soie. Ces cordes n’auraient point rendu de son, et les premiers Grecs ne connaissaient point la soie.

Il faut que je vous dise un mot sur la quatrième ode(19), dans laquelle « le beau Printemps revient avec le Zéphyre; Vénus ramène les Amours, les Grâces, les Nymphes; elles dansent d’un pas léger et mesuré aux doux rayons de Diane qui les regarde, tandis que Vulcain embrase les forges des laborieux Cyclopes. »

Vous traduisez: « Vénus recommence à danser au clair de la lune avec les Grâces et les Nymphes, pendant que Vulcain est empressé à faire travailler ses Cyclopes. »

Vous dites dans vos remarques que l’on n’a jamais vu de cour plus jolie que celle de Vénus, et qu’Horace fait ici une allégorie fort galante; car par Vénus il entend les femmes; par les Nymphes il entend les filles; et par Vulcain il entend les sots qui se tuent du soin de leurs affaires, tandis que leurs femmes se divertissent. Mais êtes-vous bien sûr qu’Horace ait entendu tout cela?

Dans l’ode sixième, Horace dit:
 

Nos convivia, nos proelia virginum
Sectis in juvenes unguibus acrium
Cantamus vacui, sire quid urimur,
Non praeter solitum leves

« Pour moi, soit que je sois libre, soit que j’aime, suivant ma légèreté ordinaire, je chante nos festins et les combats de nos jeunes filles qui menacent leurs amants de leurs ongles qui ne peuvent les blesser. »

Vous traduisez: « En quelque état que je sois, libre ou amoureux et toujours prêt à changer, je ne m’amuse qu’à chanter les combats des jeunes filles qui se font les ongles pour mieux égratigner leurs amants. »

Mais j’oserai vous dire, monsieur, qu’Horace ne parle point d’égratigner, et que mieux on coupe ses ongles, moins on égratigne.

Voici un trait plus curieux que celui des filles qui égratignent. Il s’agit de Mercure dans l’ode dixième; vous dites qu’il est vraisemblable qu’on n’a donné à Mercure la qualité de dieu des larrons(20) « que par rapport à Moïse, qui commanda à ses Hébreux de prendre tout ce qu’ils pourraient aux Égyptiens, comme le remarque le savant Huet, évêque d’Avranches, dans sa Démonstration évangélique. »

Ainsi, selon vous et cet évêque, Moïse et Mercure sont les patrons des voleurs. Mais vous savez combien on se moqua du savant évêque, qui fit de Moïse un Mercure, un Bacchus, un Priape, un Adonis, etc. Assurément Horace ne se doutait pas que Mercure serait un jour comparé à Moïse dans les Gaules.

Quant à cette ode à Mercure, vous croyez que c’est une hymne dans laquelle Horace l’adore; et moi, je soupçonne qu’il s’en moque.

Vous croyez qu’on donna l’épithète de Liber à Bacchus(21) parce que les rois s’appelaient Liberi. Je ne vois dans l’antiquité aucun roi qui ait pris ce titre. Ne se pourrait-il pas que la liberté avec laquelle les buveurs parlent à table eût valu cette épithète au dieu des buveurs?

O matre pulchra filia pulchrior(22).

Vous traduisez: « Belle Tyndaris, qui pouvez seule remporter le prix de la beauté sur votre charmante mère. » Horace dit seulement: « Votre mère est belle, et vous êtes plus belle encore. » Cela me paraît plus court et mieux; mais je puis me tromper.

Horace, dans cette ode, dit que Prométhée, ayant pétri l’homme de limon, fut obligé d’y ajouter les qualités des autres animaux, et qu’il mit dans son coeur la colère du lion.

Vous prétendez que cela est imité de Simonide, qui assure que Dieu avant fait l’homme, et n’ayant plus rien à donner à la femme, prit chez les animaux tout ce qui lui convenait, donna aux unes les qualités du pourceau, aux autres celles du renard, à celles-ci les talents du singe, à ces autres ceux de l’âne. Assurément Simonide n’était pas galant, ni Dacier non plus.
 

In me tota ruens Venus(23)
Cyprum deseruit.

Vous traduisez: « Vénus a quitté entièrement Chypre pour venir loger dans mon coeur. »

N’aimez-vous pas mieux ces vers de Racine(24):
 

Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée,
C’est Vénus tout entière à sa proie attachée?
Dulce ridentem Lalagen amabo,
Dulce loquentem(25).

« J’aimerai Lalagé, qui parle et rit avec tant de grâce. »

N’aimez-vous pas encore mieux la traduction de Sapho par Boileau:
 

Que l’on voit quelquefois doucement lui sourire
Que l’on voit quelquefois tendrement lui parler?
Quis desiderio sit pudor aut modus(26)
Tam cari capitis?

Vous traduisez: « Quelle honte peut-il y avoir à pleurer un homme qui nous était si cher? etc. »

Le mot de honte ne rend pas ici celui de pudor; que peut-il y avoir, n’est pas le style d’Horace. J’aurais peut-être mis à la place: « Peut-on rougir de regretter une tête si chère, peut-on sécher ses larmes? »
 

Natis in usum laetitiae scyphis
Pugnare Thracum est.Od. xxvii.

Vous traduisez: « C’est aux Thraces de se battre avec les verres qui ont été faits pour la joie. »

On ne buvait point dans des verres alors, et les Thraces encore moins que les Romains.

N’aurait-il pas mieux valu dire: « C’est une barbarie des Thraces d’ensanglanter des repas destinés à la joie? »
 

Nunc est bibendum, nunc pede libero(27)
Pulsanda tellus.

Vous traduisez: « C’est maintenant, mes chers amis, qu’il faut boire, et que sans rien craindre il faut danser de toute sa force. »

Frapper la terre d’un pas libre en cadence, ce n’est pas danser de toute sa force. Cette expression même n’est ni agréable, ni noble, ni d’Horace.

Je saute par-dessus cent questions grammaticales que je voudrais vous faire, pour vous demander compte du vin superbe de Cécube. Vous voulez absolument qu’Horace ait dit:
 

Tinget pavimentum superbo(28)
Pontificnm potiore coenis.

Vous traduisez: « Il inondera ses chambres de ce vin qui nagera sur ses riches parquets, de ce vin qui aurait dû être réservé pour les festins des pontifes. »

Horace ne dit rien de tout cela. Comment voulez-vous que du vin dont on fait une petite libation dans le triclinium, dans la salle à manger, inonde ces chambres? Pourquoi prétendez-vous que ce vin dût être réservé pour les pontifes? J’ai d’excellent vin de Malaga et de Canarie; mais je vous réponds que je ne l’enverrai pas à mon évêque.

Horace parle d’un superbe parquet, d’une magnifique mosaïque; et vous m’allez parler d’un vin superbe, d’un vin magnifique! On lit dans toutes les éditions d’Horace, Tinget pavimentum superbum, et non pas superbo.

Vous dites que c’est un grand sentiment de religion dans Horace, de ne vouloir réserver ce bon vin que pour les prêtres. Je crois, comme vous, qu’Horace était très religieux, témoin tous ses vers pour les bambins; mais je pense qu’il aurait encore mieux aimé boire ce bon vin de Cécube, que de le réserver pour les prêtres de Rome.
 

Motus doceri gaudet Ionicos
Matura virgo, et fingitur artubus, etc.Liv. III, od. vi.

Vous traduisez: « Le plus grand plaisir de nos filles à marier est d’apprendre les danses lascives des Ioniens. A cet usage elles n’ont point de honte de se rendre les membres souples, et de les former à des postures déshonnêtes. »

Que de phrases pour deux petits vers! Ah, monsieur, des postures déshonnêtes! S’il y a dans le latin fingitur artubus, et non pas artibus, cela ne signifie-t-il pas: « Nos jeunes filles apprennent les danses et les mouvements voluptueux des Ioniennes? » et rien de plus.

Je tombe sur cette ode(29), Horrida tempestas.

Vous dites que le vieux commentateur se trompe en pensant que coatraxit coelum signifie nous a caché le ciel; et pour montrer qu’il s’est trompé, vous êtes de son avis.

Ensuite quand Horace introduit le docteur Chiron, précepteur d’Achille, annonçant à son élève, pour l’encourager, qu’il ne reviendra pas de Troie:
 

Unde tibi reditum certo subtemine Parcae
Rupere.Epod. xiii.

Vous traduisez: « Les Parques ont coupé le fil de votre vie. »

Mais ce fil n’est pas coupé. Il le sera; mais Achille n’est pas encore tué. Horace ne parle point de fil; Parcae est là pour fata. Cela veut dire mot à mot: « Les destins s’opposent à votre retour. »

Vous dites que « Chiron savait cela par lui-même, car il était grand astrologue. »

Vous ne voulez pas que dulcibus alloquiis signifie de doux entretiens. Que voulez-vous donc qu’il signifie? Vous assurez positivement que « rien n’est plus ridicule, et qu’Achille ne parlait jamais à personne. » Mais il parlait à Patrocle, à Phénix, à Automédon, aux capitaines thessaliens. Ensuite vous imaginez que le mot alloqui signifie consoler. Ces contradictions peuvent égarer studiosamjuventutem.

Dans vos remarques sur la troisième satire du second livre, vous nous apprenez que les sirènes s’appelaient de ce nom chez les Grecs, parce que sir signifiait cantique chez les Hébreux. Est-ce Bochart qui vous l’a dit? Croyez-vous qu’Homère eût beaucoup de liaisons avec les Juifs? Non vous n’êtes pas du nombre de ces fous qui veulent faire accroire aux sots que tout nous vient de cette misérable nation juive, qui habitait un si petit pays, et qui fut si longtemps inconnue à l’Europe entière.

Je pourrais faire des questions sur chaque ode et sur chaque épître; mais ce serait un gros livre. Si jamais j’ai le temps, je vous proposerai mes doutes, non seulement sur ces odes, mais encore sur les Satires, les Épîtres, et l’Art poétique. Mais à présent il faut que je parle à madame votre femme.

A Mme Dacier, sur Homère. — Madame, sans vouloir troubler la paix de votre ménage, je vous dirai que je vous estime et vous respecte encore plus que votre mari; car il n’est pas le seul traducteur et commentateur, et vous êtes la seule traductrice et commentatrice. Il est si beau à une Française d’avoir fait connaître le plus ancien des poètes, que nous vous devons d’éternels remerciements.

Je commence par remarquer la prodigieuse différence du grec à notre welche, devenu latin et ensuite français.

Voici votre élégante traduction du commencement de l’Iliade(30):

« Déesse, chantez la colère d’Achille fils de Pelée; cette colère pernicieuse qui causa tant de malheurs aux Grecs, et qui précipita dans le sombre royaume de Pluton les âmes généreuses de tant de héros, et livra leurs corps en proie aux chiens et aux vautours, depuis le jour fatal qu’une querelle d’éclat eut divisé le fils d’Atrée et le divin Achille: ainsi les décrets de Jupiter s’accomplissaient. Quel dieu les jeta dans ces dissensions? Le fils de Jupiter et de Latone, irrité contre le roi qui avait déshonoré Chrysès son sacrificateur, envoya sur l’armée une affreuse maladie qui emportait les peuples; car Chrysès étant allé aux vaisseaux des Grecs, chargé de présents pour la rançon de sa fille, et tenant dans ses mains les bandelettes sacrées d’Apollon avec le sceptre d’or, pria humblement les Grecs, et surtout les deux fils d’Atrée leurs généraux. « Fils d’Atrée, leur dit-il, et vous généreux Grecs, que les dieux qui habitent l’Olympe vous fassent la grâce de détruire la superbe ville de Priam, et de vous voir heureusement de retour dans votre patrie; mais rendez-moi ma fille en recevant ces présents, et respectez en moi le fils du grand Jupiter, Apollon, dont les traits sont inévitables. » Tous les Grecs firent connaître par un murmure favorable qu’il fallait respecter le ministre du dieu, et recevoir ses riches présents. Mais cette demande déplut à Agamemnon aveuglé par sa colère. »

Voici la traduction mot à mot, et vers par ligne:
 

La colère chantez, déesse, de Piliade Achille,
Funeste, qui infinis aux Akaïens maux apporta,
Et plusieurs fortes âmes à l’enfer envoya
De héros; et à l’égard d’eux, proie les fit aux chiens
Et à tous les oiseaux. S’accomplissait la volonté de Dieu,
Depuis que d’abord différèrent disputants
Agamemnon chef des hommes et le divin Achille.
Qui des dieux par dispute les commit à combattre?
De Latone et de Dieu le fils: car contre le roi étant irrité,
Il suscita dans l’armée une maladie mauvaise, et mouraient les peuples.

Il n’y a pas moyen d’aller plus loin. Cet échantillon suffit pour montrer le différent génie des langues, et pour faire voir combien les traductions littérales sont ridicules.

Je pourrais vous demander pourquoi vous avez parlé du sombre royaume de Pluton et des vautours, dont Homère ne dit rien.

Pourquoi vous dites qu’Agamemnon avait déshonoré le prêtre d’Apollon. Déshonorer signifier ôter l’honneur: Agamemnon n’avait ôté à ce prêtre que sa fille. Il me semble que le verbe ¢tim£w ne signifie pas en cet endroit déshonorer, mais mépriser, maltraiter.

Pourquoi vous faites dire à ce prêtre: « Que les dieux vous fassent la grâce de détruire, » etc. Ces termes, vous fassent la grâce, semblent pris de notre catéchisme. Homère dit: « Que les dieux habitants de l’Olympe vous donnent de détruire la ville de Troie. »
 

….. do‹en, ‘OlÚpia dèmat’ œcontej,
‘Ekpšrsai Pri£moio pÒlin.(Il., I,18-19.)

Pourquoi vous dites que tous les Grecs firent connaître par un murmure favorable qu’il fallait respecter le ministre des dieux. Il n’est point question dans Homère d’un murmure favorable. Il y a expressément, tous dirent, p£ntej peuf»mhsan.

Vous avez partout ou retranché, ou ajouté, ou changé, et ce n’est pas à moi de décider si vous avez bien ou mal fait.

Il n’y a qu’une chose dont je sois sûr, et dont vous n’êtes pas convenue: c’est que si on faisait aujourd’hui un poème tel que celui d’Homère, on serait, je ne dis pas seulement sifflé d’un bout de l’Europe à l’autre, mais je dis entièrement ignoré; et cependant l’Iliade était un poème excellent pour les Grecs. Nous avons vu combien les langues diffèrent. Les moeurs, les usages, les sentiments, les idées, diffèrent bien davantage.

Si je l’osais, je comparerais l’Iliade au livre de Job; tous deux sont orientaux, fort anciens, également pleins de fictions, d’images et d’hyperboles. Il y a dans l’un et dans l’autre des morceaux qu’on cite souvent. Les héros de ces deux romans se piquent de parler beaucoup et de se répéter; les amis s’y disent des injures. Voilà bien des ressemblances.

Que quelqu’un s’avise aujourd’hui de faire un poème dans le goût de Job, vous verrez comme il sera reçu.

Vous dites dans votre préface qu’il est impossible de mettre Homère en vers français; dites que cela vous est impossible, parce que vous ne vous êtes pas adonnée à notre poésie. Les Géorgiques de Virgile sont bien plus difficiles à traduire; cependant on y est parvenu.

Je suis persuadé que nous avons deux ou trois poètes en France qui traduiraient bien Homère; mais en même temps je suis très convaincu qu’on ne les lira pas s’ils ne changent, s’ils n’adoucissent, s’ils n’élaguent presque tout. La raison en est, madame, qu’il faut écrire pour son temps, et non pour les temps passés. Il est vrai que notre froid La Motte a tout adouci, tout élagué, et qu’on ne l’en a pas lu davantage. Mais c’est qu’il a tout énervé.

Un jeune homme vint ces jours passés me montrer une traduction d’un morceau du vingt-quatrième livre de l’Iliade(31). Je le mets ici sous vos yeux, quoique vous ne vous connaissiez guère en vers français(32):
 

L’horizon se couvrait des ombres de la nuit;
L’infortuné Priam, qu’un dieu même a conduit
Entre, et paraît soudain dans la tente d’Achille.
Le meurtrier d’Hector, en ce moment tranquille,
Par un léger repas suspendait ses douleurs.
Il se détourne; il voit ce front baigné de pleurs,
Ce roi jadis heureux, ce vieillard vénérable
Que le fardeau des ans et la douleur accable,
Exhalant à ses pieds ses sanglots et ses cris,
Et lui baisant la main qui fit périr son fils.
Il n’osait sur Achille encor jeter la vue.
Il voulait lui parler, et sa voix s’est perdue.
Enfin il le regarde, et parmi ses sanglots,
Tremblant, pâle, et sans force, il prononce ces mots:
« Songez, seigneur, songez que vous avez un père… »
Il ne put achever. — Le héros sanguinaire
Sentit que la pitié pénétrait dans son coeur.
Priam lui prend les mains.«Ah! prince, ah! mon vainqueur,
J’étais père d’Hector!… et ses généreux frères
Flattaient mes derniers jours, et les rendaient prospères…
Ils ne sont plus…. Hector est tombé sous vos coups….
Puisse l’heureux Pélée entre Thétis et vous
Prolonger de ses ans l’éclatante carrière!
le seul nom de son fils remplit la terre entière;
Ce nom fait son bonheur ainsi que son appui.
Vos honneurs sont les siens, vos lauriers sont à lui.
Hélas! tout mon bonheur et toute mon attente,
Est de voir de mon fils la dépouille sanglante
De racheter de vous ces restes mutilés
Traînés devant mes yeux sous nos murs désolés.
Voilà le seul espoir, le seul bien qui me reste.
Achille, accordez-moi cette grâce funeste,
Et laissez-moi jouir de ce spectacle affreux. »
Le héros, qu’attendrit ce discours douloureux,
Aux larmes de Priam répondit par des larmes.
« Tous nos jours sont tissus de regrets et d’alarmes,
Lui dit-il; par mes mains les dieux vous ont frappé.
Dans le malheur commun moi-même enveloppé,
Mourant avant le temps loin des yeux de mon père,
Je teindrai de mon sang cette terre étrangère.
J’ai vu tomber Patrocle; Hector me l’a ravi:
Vous perdez votre fils, et je perds un ami.
Tel est donc des humains le destin déplorable.
Dieu verse donc sur nous la coupe inépuisable,
La coupe des douleurs et des calamités;
Il y mêle un moment de faibles voluptés,
Mais c’est pour en aigrir la fatale amertume. »

« Me conseillez-vous de continuer? me dit le jeune homme. — Comment! lui répondis-je, vous vous mêlez aussi de peindre! il me semble que je vois ce vieillard qui veut parler, et qui dans sa douleur ne peut d’abord que prononcer quelques mots étouffés par ses soupirs. Cela n’est pas dans Homère; mais je vous le pardonne. Je vous sais même bon gré d’avoir esquivé les deux tonneaux, qui feraient un mauvais effet dans notre langue, et surtout d’avoir accourci. Oui, oui, continuez. La nation ne vous donnera pas quinze mille livres sterling, comme les Anglais les ont données à Pope; mais peu d’Anglais ont eu le courage de lire toute son Iliade. »

Croyez-vous de bonne foi que, depuis Versailles jusqu’à Perpignan et jusqu’à Saint-Malo, vous trouviez beaucoup de Grecs qui s’intéressent à Eurithion(33), tué autrefois par Nestor; à Ekopolious, fils de Thalesious, tué par Antilukous(34); à Simoisious, fils d’Athemion, tué par Télamon(35); et à Pirous, fils d’Embrasous, blessé à la cheville du pied droit? Nos vers français, cent fois plus difficiles à faire que des vers grecs, n’aiment point ces détails. J’ose vous répondre qu’aucune de nos dames ne vous lira; et que deviendrez-vous sans elles? Si elles étaient toutes des Dacier, elles vous liraient encore moins. N’est-il pas vrai, madame? on ne réussira jamais si on ne connaît bien le goût de son siècle et le génie de sa langue.

Notes.

Note_18 Remarques sur l’ode i du livre I.

Note_19 Ode iv.

Note_20 Ode x.

Note_21 Note sur l’ode xii.

Note_22 Ode xiv.

Note_23 Ode xix.

Note_24 Phèdre, I, iii.

Note_25 Ode xxii.

Note_26 Ode xxiv.

Note_27 Ode xxxvii.

Note_28 Liv. II, ode xiv.

Note_29 Liv. V, ode xiii.

Note_30 Vers 1-25.

Note_31 Vers 471-530.

Note_32 Ces vers sont de M. de Voltaire. (W.)

Note_33 Ereuthalion. Iliade, VII, 148-56.

Note_34 Echepolos, fils de Thalysias-Antilokos. Iliade, IV, 457-61.

Note_35 Simoïsios, fils d’Anthémion, tué par Ajax Télamonien. Iliade, IV, 473-74.

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OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE-DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE

SCHISME

On a inséré dans le grand Dictionnaire encyclopédique tout ce que nous avions dit du grand schisme des Grecs et des Latins dans l’Essai sur les moeurs et l’esprit des nations. Nous ne voulons pas nous répéter.

Mais en songeant que schisme signifie déchirure, et que la Pologne est déchirée, nous ne pouvons que renouveler nos plaintes sur cette fatale maladie particulière aux chrétiens. Cette maladie, que nous n’avons pas assez décrite, est une espèce de rage qui se porte d’abord aux yeux et à la bouche: on regarde avec un oeil enflammé celui qui ne pense pas comme nous; on lui dit les injures les plus atroces. La rage passe ensuite aux mains; on écrit des choses qui manifestent le transport au cerveau. On tombe dans des convulsions de démoniaque, on tire l’épée, on se bat avec acharnement jusqu’à la mort. La médecine n’a pu jusqu’à présent trouver de remède à cette maladie, la plus cruelle de toutes: il n’y a que la philosophie et le temps qui puissent la guérir.

Les Polonais sont aujourd’hui les seuls chez qui la contagion dont nous parlons fasse des ravages. Il est à croire que cette maladie horrible est née chez eux avec la plika. Ce sont deux maladies de la tête qui sont bien funestes. La propreté peut guérir la plika; la seule sagesse peut extirper le schisme.

On dit que ces deux maux étaient inconnus chez les Sarmates quand ils étaient païens. La plika n’attaque aujourd’hui que la populace; mais tous les maux nés du schisme dévorent aujourd’hui les plus grands de la république.

L’origine de ce mal est dans la fertilité de leurs terres qui produisent beaucoup de blé. Il est bien triste que la bénédiction du ciel les ait rendus si malheureux. Quelques provinces ont prétendu qu’il fallait absolument mettre du levain dans leur pain; mais la plus grande partie du royaume s’est obstinée à croire qu’il y a de certains jours de l’année où la pâte fermentée était mortelle(16).

Voilà une des premières origines du schisme ou de la déchirure de la Pologne; la dispute a aigri le sang. D’autres causes s’y sont jointes.

Les uns se sont imaginé, dans les convulsions de cette maladie, que le Saint-Esprit procédait du Père et du Fils, et les autres ont crié qu’il ne procédait que du Père. Les deux partis, dont l’un s’appelle le parti romain, et l’autre le dissident, se sont regardés mutuellement comme des pestiférés; mais, par un symptôme singulier de ce mal, les pestiférés dissidents ont voulu toujours s’approcher des catholiques, et les catholiques n’ont jamais voulu s’approcher d’eux.

Il n’y a point de maladie qui ne varie beaucoup. La diète, qu’on croit si salutaire, a été si pernicieuse à cette nation, qu’au sortir d’une diète, au mois de juin 1768, les villes d’Uman, de Zablotin, de Tetiou, de Zilianka, de Zafran, ont été détruites et inondées de sang, et que plus de deux cent mille malades ont péri misérablement.

D’un côté l’empire de Russie, et de l’autre l’empire de Turquie, ont envoyé cent mille chirurgiens pourvus de lancettes, de bistouris, et de tous les instruments propres à couper les membres gangrenés; la maladie n’en a été que plus violente. Le transport au cerveau a été si furieux(17), qu’une quarantaine de malades se sont assemblés pour disséquer le roi, qui n’était nullement attaqué du mal, et dont la cervelle et toutes les parties nobles étaient très saines, ainsi que nous l’avons observé à l’article Superstition. On croit que si on s’en rapportait à lui, il pourrait guérir la nation; mais un des caractères de cette maladie si cruelle est de craindre la guérison, comme les enragés craignent l’eau.

Nous avons des savants qui prétendent que ce mal vient anciennement de la Palestine, et que les habitants de Jérusalem et de Samarie en furent longtemps attaqués. D’autres croient que le premier siège de cette peste fut l’Égypte, et que les chiens et les chats, qui étaient en grande considération, étant devenus enragés, communiquèrent la rage du schisme à la plupart des Égyptiens qui avaient la tête faible.

On remarque surtout que les Grecs qui voyagèrent en Égypte, comme Timée de Locres et Platon, eurent le cerveau un peu troublé: mais ce n’était ni la rage ni la peste proprement dite; c’était une espèce de délire dont on ne s’apercevait même que difficilement, et qui était souvent caché sous je ne sais quelle apparence de raison. Mais les Grecs ayant, avec le temps, porté leur mal chez les nations de l’Occident et du Septentrion, la mauvaise disposition des cerveaux de nos malheureux pays fit que la petite fièvre de Timée de Locres et de Platon devint chez nous une contagion effroyable, que les médecins appelèrent tantôt intolérance, tantôt persécution, tantôt guerre de religion, tantôt rage, tantôt peste.

Nous avons vu quels ravages ce fléau épouvantable a faits sur la terre. Plusieurs médecins se sont présentés de nos jours pour extirper ce mal horrible jusque dans sa racine. Mais qui le croirait? il se trouve des facultés entières de médecine à Salamanque, à Coimbre, en Italie, à Paris même, qui soutiennent que le schisme, la déchirure, est nécessaire à l’homme; que les mauvaises humeurs s’évacuent par les blessures qu’elle fait; que l’enthousiasme, qui est un des premiers symptômes du mal, exalte l’âme, et produit de très bonnes choses; que la tolérance est sujette à mille inconvénients; que si tout le monde était tolérant, les grands génies manqueraient de ce ressort qui a produit tant de beaux ouvrages théologiques; que la paix est un grand malheur pour un État, parce que la paix amène les plaisirs, et que les plaisirs à la longue, pourraient adoucir la noble férocité qui forme les héros; que si les Grecs avaient fait un traité de commerce avec les Troyens, au lieu de leur faire la guerre, il n’y aurait eu ni d’Achille, ni d’Hector, ni d’Homère, et que le genre humain aurait croupi dans l’ignorance.

Ces raisons sont fortes, je l’avoue: je demande du temps pour y répondre.

Notes.

Note_16 Allusion à la querelle pour le pain ordinaire avec lequel les Russes communient, et le pain azyme des Polonais du rite de Rome.

Note_17 Assassinat du roi de Pologne commis à Varsovie.

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OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE-DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE

SCANDALE

Sans rechercher si le scandale était originairement une pierre qui pouvait faire tomber les gens, ou une querelle, ou une séduction, tenons-nous-en à la signification d’aujourd’hui. Un scandale est une grave indécence. On l’applique principalement aux gens d’Église. Les Contes de La Fontaine sont libertins; plusieurs endroits de Sanchez, de Tambourin, de Molina, sont scandaleux.

On est scandaleux par ses écrits ou par sa conduite. Le siège que soutinrent les augustins contre les archers du guet, au temps de la Fronde, fut scandaleux. La banqueroute du frère jésuite Lavalette fut plus que scandaleuse. Le procès des révérends Pères capucins de Paris, en 1764, fut un scandale très réjouissant. Il faut en dire ici un petit mot pour l’édification du lecteur.

Les révérends Pères capucins s’étaient battus dans le couvent; les uns avaient caché leur argent, les autres l’avaient pris. Jusque-là ce n’était qu’un scandale particulier, une pierre qui ne pouvait faire tomber que des capucins; mais quand l’affaire fut portée au parlement, le scandale devint public.

Il est dit(12) au procès qu’il faut douze cents livres de pain par semaine au couvent de Saint-Honoré, de la viande, du vin, du bois à proportion, et qu’il y a quatre quêteurs en titre d’office chargés de lever ces contributions dans la ville. Quel scandale épouvantable! douze cents livres de viande et de pain par semaine pour quelques capucins, tandis que tant d’artistes accablés de vieillesse, et tant d’honnêtes veuves, sont exposés tous les jours à périr de misère!

(13)Que le R. P. Dorothée se soit fait trois mille livres de rente aux dépens du couvent, et par conséquent aux dépens du public, voilà non seulement un scandale énorme, mais un vol manifeste, et un vol fait à la classe la plus indigente des citoyens de Paris; car ce sont les pauvres qui payent la taxe imposée par les moines mendiants. L’ignorance et la faiblesse du peuple lui persuadent qu’il ne peut gagner le ciel qu’en donnant son nécessaire, dont ces moines composent leur superflu.

Il a donc fallu que, de ce seul chef, frère Dorothée ait extorqué vingt mille écus au moins aux pauvres de Paris, pour se faire mille écus de rente.

Songez bien, mon cher lecteur, que de telles aventures ne sont pas rares dans ce xviiie siècle de notre ère vulgaire, qui a produit tant de bons livres. Je vous l’ai déjà dit, le peuple ne lit point. Un capucin, un récollet, un carme, un picpus, qui confesse et qui prêche, est capable de faire lui seul plus de mal que les meilleurs livres ne pourront jamais faire de bien.

J’oserais proposer aux âmes bien nées de répandre dans une capitale un certain nombre d’anticapucins, d’antirécollets, qui iraient de maison en maison recommander aux pères et mères d’être bien vertueux, et de garder leur argent pour l’entretien de leur famille et le soutien de leur vieillesse; d’aimer Dieu de tout leur coeur, et de ne jamais rien donner aux moines. Mais revenons à la vraie signification du mot scandale.

(14)Dans ce procès des capucins, on accuse frère Grégoire d’avoir fait un enfant à Mlle Bras-de-Fer, et de l’avoir ensuite mariée à Moutard le cordonnier. On ne dit point si frère Grégoire a donné lui-même la bénédiction nuptiale à sa maîtresse et à ce pauvre Moutard avec dispense. S’il l’a fait, voilà le scandale le plus complet qu’on puisse donner; il renferme fornication, vol, adultère, et sacrilège. Horresco referens(15).

Je dis d’abord fornication, puisque frère Grégoire forniqua avec Madeleine Bras-de-Fer, qui n’avait alors que quinze ans.

Je dis vol, puisqu’il donna des tabliers et des rubans à Madeleine, et qu’il est évident qu’il vola le couvent pour les acheter, pour payer les soupers et les frais des couches, et les mois de nourrice.

Je dis adultère, puisque ce méchant homme continua à coucher avec Mme Moutard.

Je dis sacrilège, puisqu’il confessait Madeleine. Et s’il maria lui-même sa maîtresse, figurez-vous quel homme c’était que frère Grégoire.

Un de nos collaborateurs et coopérateurs à ce petit ouvrage des Questions philosophiques et encyclopédiques travaille à faire un livre de morale sur les scandales, contre l’opinion de frère Patouillet. Nous espérons que le public en jouira incessamment.

Notes.

Note_12 Page 27 du Mémoire contre frère Athanase, présenté au parlement.

Note_13 Page 3, ibid.

Note_14 Page 43 du Mémoire contre frère Athanase, présenté au parlement.

Note_15 Virgile, Aen., II, 204.