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OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE-DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE

PIERRE LE GRAND ET J. J. ROUSSEAU

Section I.

« Le czar Pierre… n’avait pas le vrai génie, celui qui crée et fait tout de rien. Quelques-unes des choses qu’il fit étaient bien, la plupart étaient déplacées. Il a vu que son peuple était barbare, il n’a point vu qu’il n’était pas mûr pour la police; il l’a voulu civiliser quand il ne fallait que l’aguerrir. Il a d’abord voulu faire des Allemands, des Anglais, quand il fallait commencer par faire des Russes; il a empêché ses sujets de devenir jamais ce qu’ils pourraient être, en leur persuadant qu’ils étaient ce qu’ils ne sont pas. C’est ainsi qu’un précepteur français forme son élève pour briller un moment dans son enfance, et puis n’être jamais rien. L’empire de Russie voudra subjuguer l’Europe, et sera subjugué lui-même. Les Tartares ses sujets ou ses voisins deviendront ses maîtres et les nôtres: cette révolution me paraît infaillible; tous les rois de l’Europe travaillent de concert à l’accélérer(33). » (Du Contrat social, liv. II, chap. viii.)

Ces paroles sont tirées d’une brochure intitulée le Contrat social, ou insocial, du peu sociable Jean-Jacques Rousseau. Il n’est pas étonnant qu’ayant fait des miracles à Venise, il ait fait des prophéties sur Moscou; mais comme il sait bien que le bon temps des miracles et des prophéties est passé, il doit croire que sa prédiction contre la Russie n’est pas aussi infaillible qu’elle lui a paru dans son premier accès. Il est doux d’annoncer la chute des grands empires, cela nous console de notre petitesse. Ce sera un beau gain pour la philosophie, quand nous verrons incessamment les Tartares Nogais, qui peuvent, je crois, mettre jusqu’à douze mille hommes en campagne, venir subjuguer la Russie, l’Allemagne, l’Italie, et la France. Mais je me flatte que l’empereur de la Chine ne le souffrira pas; il a déjà accédé à la paix perpétuelle; et comme il n’a plus de jésuites chez lui, il ne troublera point l’Europe. Jean-Jacques qui a, comme on croit, le vrai génie, trouve que Pierre le Grand ne l’avait pas.

Un seigneur russe, homme de beaucoup d’esprit, qui s’amuse quelquefois à lire des brochures, se souvint, en lisant celle-ci, de quelques vers de Molière, et les cita fort à propos:
 

Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau,
Que pour être imprimés et reliés en veau,
Les voilà dans l’État d’importantes personnes,
Qu’avec leur plume ils font le destin des couronnes(34)

« Les Russes, dit Jean-Jacques, ne seront jamais policés. » J’en ai vu du moins de très polis, et qui avaient l’esprit juste, fin, agréable, cultivé, et même conséquent, ce que Jean-Jacques trouvera fort extraordinaire.

Comme il est très galant, il ne manquera pas de dire qu’ils se sont formés à la cour de l’impératrice Catherine, que son exemple a influé sur eux, mais que cela n’empêche pas qu’il n’ait raison, et que bientôt cet empire sera détruit.

Ce petit bonhomme nous assure, dans un de ses modestes ouvrages, qu’on doit lui dresser une statue. Ce ne sera probablement ni à Moscou ni à Pétersbourg qu’on s’empressera de sculpter Jean-Jacques.

Je voudrais, en général, que lorsqu’on juge les nations de haut de son grenier, on fût plus honnête et plus circonspect. Tout pauvre diable peut dire ce qu’il lui plaît des Athéniens, des Romains, et des anciens Perses. Il peut se tromper impunément sur les tribunats, sur les comices, sur la dictature. Il peut gouverner en idée deux ou trois mille lieues de pays, tandis qu’il est incapable de gouverner sa servante. Il peut dans un roman recevoir un baiser âcre de sa Julie, et conseiller à un prince d’épouser la fille d’un bourreau. Il y a des sottises sans conséquence; il y en a d’autres qui peuvent avoir des suites fâcheuses.

Les fous de cour étaient fort sensés; ils n’insultaient par leurs bouffonneries que les faibles, et respectaient les puissants: les fous de village sont aujourd’hui plus hardis.

On répondra que Diogène et l’Arétin ont été tolérés; d’accord: mais une mouche ayant vu un jour une hirondelle qui, en volant, emportait des toiles d’araignées, en voulut faire autant; elle y fut prise.

Section II.

Ne peut-on pas dire de ces législateurs qui gouvernent l’univers à deux sous la feuille, et qui de leurs galetas donnent des ordres à tous les rois, ce qu’Homère dit de Calchas?
 

•Oj Édh t’ ™Ònta, t£ t’ ™ssÒmena, prÒ t’ ™Ònta.Iliade, I,10.Il connaît le passé, le présent, l’avenir.

C’est dommage que l’auteur du petit paragraphe que nous venons de citer n’ait connu aucun des trois temps dont parle Homère.

« Pierre le Grand, dit-il, n’avait pas le génie qui fait tout de rien. » Vraiment, Jean-Jacques, je le crois sans peine; car on prétend que Dieu seul a cette prérogative.

« Il n’a pas vu que son peuple n’était pas mûr pour la police; » en ce cas, le czar est admirable de l’avoir fait mûrir. Il me semble que c’est Jean-Jacques qui n’a pas vu qu’il fallait se servir d’abord des Allemands et des Anglais pour faire des Russes.

« Il a empêché ses sujets de jamais devenir ce qu’ils pourraient être, etc. »

Cependant ces mêmes Russes sont devenus les vainqueurs des Turcs et des Tartares, les conquérants et les législateurs de la Crimée et de vingt peuples différents; leur souveraine a donné des lois à des nations dont le nom même était ignoré en Europe.

Quant à la prophétie de Jean-Jacques, il se peut qu’il ait exalté son âme jusqu’à lire dans l’avenir; il a tout ce qu’il faut pour être prophète: mais pour le passé et pour le présent, on avouera qu’il n’y entend rien. Je doute que l’antiquité ait rien de comparable à la hardiesse d’envoyer quatre escadres au fond de la mer Baltique, dans les mers de la Grèce, de dominer à la fois sur la mer Égée et sur le Pont-Euxin, de porter la terreur dans la Colchide et aux Dardanelles, de subjuguer la Tauride, et de forcer le vizir Azem à s’enfuir des bords du Danube jusqu’aux portes d’Andrinople.

Si Jean-Jacques compte pour rien tant de grandes actions qui étonnent la terre attentive, il doit du moins avouer qu’il y a quelque générosité dans un comte d’Orloff, qui, après avoir pris un vaisseau qui portait toute la famille et tous les trésors d’un bacha, lui renvoya sa famille et ses trésors.

Si les Russes n’étaient pas mûrs pour la police du temps de Pierre le Grand, convenons qu’ils sont mûrs aujourd’hui pour la grandeur d’âme, et que Jean-Jacques n’est pas tout àfait mûr pour la vérité et pour le raisonnement.

A l’égard de l’avenir, nous le saurons quand nous aurons des Ézéchiels, des Isaïes, des Habacucs, des Michées. Mais le temps en est passé; et, si on ose le dire, il est à craindre qu’il ne revienne plus.

J’avoue que ces mensonges imprimés sur le temps présent m’étonnent toujours. Si on se donne ces libertés dans un siècle où mille volumes, mille gazettes, mille journaux peuvent continuellement vous démentir, quelle foi pourrons-nous avoir en ces historiens des anciens temps qui recueillaient tous les bruits vagues, qui ne consultaient aucunes archives, qui mettaient par écrit ce qu’ils avaient entendu dire à leurs grand’mères dans leur enfance, bien sûrs qu’aucun critique ne relèverait leurs fautes?

Nous eûmes longtemps neuf Muses; la saine critique est la dixième qui est venue bien tard. Elle n’existait point du temps de Cécrops, du premier Bacchus, de Sanchoniathon, de Thaut, de Brama, etc., etc. On écrivait alors impunément tout ce qu’on voulait: il faut être aujourd’hui un peu plus avisé.
 

Notes.

Note_33 Pour juger un prince, il faut se transporter au temps où il a vécu. Si Rousseau, en disant que Pierre Ier n’a pas eu le vrai génie, a voulu dire que ce prince l’a point créé les principes de la législation et de l’administration publique, principes absolument ignorés alors en Europe, un tel reproche ne nuit point à sa gloire. Le czar vit que ses soldats étaient sans discipline et il leur donna celle des nations de l’Europe les plus belliqueuses. Ses peuples ignoraient la marine, et en peu d’années il créa une flotte formidable. Il adopta pour le commerce les principes des peuples qui alors passaient pour les plus éclairés de l’Europe. Il sentit que les Russes ne différaient des autres Européans que par trois causes: la première était l’excessif pouvoir de la superstition sur les esprits, et l’influence des prêtres sur le gouvernement et sur les sujets Le czar attaqua la superstition dans sa source, en détruisant les moines par le moyen le plus doux, celui de ne permettre les voeux qu’à un âge où tout homme qui a la fantaisie de les faire est à coup sûr un citoyen inutile.

Il soumit les prêtres à la loi, et ne leur laissa qu’une autorité subordonnée à la sienne pour les objets de l’ordre civil, que l’ignorance de nos ancêtres a soumis au pouvoir ecclésiastique.

La seconde cause qui s’opposait à la civilisation de la Russie était l’esclavage presque général des paysans, soit artisans, soit cultivateurs. Pierre n’osa directement détruire la servitude; mais il en prépara la destruction, en formant une armée qui le rendait indépendant des seigneurs de terres, et le mettait en état de ne les plus craindre, et en créant dans sa nouvelle capitale, an moyen des étrangers appelés dans son empire, un peuple commerçant, industrieux, et jouissant de la liberté civile.

La troisième cause de la barbarie des Russes était l’ignorance. Il sentit qu’il ne pouvait rendre sa nation puissante qu’en l’éclairant, et ce fut le principal objet de ses travaux; c’est en cela surtout qu’il a montré un véritable génie. On ne peut assez s’étonner de voir Rousseau lui reprocher de ne s’être pas borné à aguerrir sa nation; et il faut avouer que le Russe qui, en 1700, devina l’influence des lumières sur l’état politique des empires, et sut apercevoir que le plus grand bien qu’on puisse faire aux hommes est de substituer des idées justes aux préjugés qui les gouvernent, a eu plus de génie que le Génevois qui, en 1750, a voulu nous prouver les grands avantages de l’ignorance.

Lorsque Pierre monta sur le trône, la Russie était à peu près au même état que la France, l’Allemagne et l’Angleterre au xie siècle. Les Russes ont fait en quatre-vingts ans que les vues de Pierre ont été suivies, plus de progrès que nous n’en avons fait en quatre siècles: n’est-ce pas une preuve que ces vues n’étaient pas celles d’un homme ordinaire?

Quant à la prophétie sur les conquêtes futures des Tartares, Rousseau aurait dû observer que les barbares n’ont jamais battu les peuples civilisés que lorsque ceux-ci ont négligé la tactique, et que les peuples nomades sont toujours trop peu nombreux pour être redoutables à de grandes nations qui ont des armées. Il est différent de détrôner un despote pour se mettre à sa place, de lui imposer un tribut après l’avoir vaincu, ou de subjuguer un peuple. Les Romains conquirent la Gaule, l’Espagne; les chefs des Goths et des Francs ne firent que chasser les Romains et leur succéder. (K.)

Note_34 Molière, Femmes savantes, IV, iii.

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OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE-DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE

PUISSANCE, TOUTE-PUISSANCE

Je suppose que celui qui lira cet article est convaincu que ce monde est formé avec intelligence, et qu’un peu d’astronomie et d’anatomie suffisent pour faire admirer cette intelligence universelle et suprême.

Encore une fois, Mens agitat molem. (Virg., Aen., VI.)

Peut-il savoir par lui-même si cette intelligence est toute-puissante, c’est-à-dire infiniment puissante? A-t-il la moindre notion de l’infini pour comprendre ce que c’est qu’une puissance infinie?

Le célèbre historien philosophe David Hume dit: « Un poids de dix onces est enlevé dans la balance par un autre poids; donc cet autre poids est de plus de dix onces; mais on ne peut apporter de raison pourquoi il doit être de cent. »

On peut dire de même: « Tu reconnais une intelligence suprême assez forte pour te former, pour te conserver un temps limité, pour te récompenser, pour te punir. En sais-tu assez pour te démontrer qu’elle peut davantage?

« Comment peux-tu te prouver par ta raison que cet Être peut plus qu’il n’a fait?

« La vie de tous les animaux est courte. Pouvait-il la faire plus longue?

« Tous les animaux sont la pâture les uns des autres sans exception: tout naît pour être dévoré. Pouvait-il former sans détruire?

« Tu ignores quelle est sa nature. Tu ne peux donc savoir si sa nature ne l’a pas forcé de ne faire que les choses qu’il a faites.

« Ce globe n’est qu’un vaste champ de destruction et de carnage. Ou le grand Être a pu en faire une demeure éternelle de délices pour tous les êtres sensibles, ou il ne l’a pas pu. S’il l’a pu et s’il ne l’a pas fait, crains de le regarder comme malfaisant; mais s’il ne l’a pas pu, ne crains point de le regarder comme une puissance très grande, circonscrite par sa nature dans ses limites. »

Qu’elle soit infinie ou non, cela ne l’importe. Il est indifférent à un sujet que son maître possède cinq cents lieues de terrain ou cinq mille; il n’en est ni plus ni moins sujet.

Lequel serait le plus injurieux à cet Être ineffable de dire: « Il a fait des malheureux sans pouvoir s’en dispenser, » ou: « Il les a faits pour son plaisir? »

Plusieurs sectes le représentent comme cruel; d’autres, de peur d’admettre un Dieu méchant, ont l’audace de nier son existence. Ne vaut-il pas mieux dire que probablement la nécessité de sa nature et celle des choses ont tout déterminé?

Le monde est le théâtre du mal moral et du mal physique; on ne le sent que trop; et le Tout est bien de Shaftesbury, de Bolingbroke et de Pope, n’est qu’un paradoxe de bel esprit, une mauvaise plaisanterie.

Les deux principes de Zoroastre et de Manès, tant ressassés par Bayle, sont une plaisanterie plus mauvaise encore. Ce sont, comme on l’a déjà observé, les deux médecins de Molière(32) dont l’un dit à l’autre: « Passez-moi l’émétique, et je vous passerai la saignée. » Le manichéisme est absurde; et voilà pourquoi il a eu un si grand parti.

J’avoue que je n’ai point été éclairé par tout ce que dit Bayle sur les manichéens et sur les pauliciens. C’est de la controverse; j’aurais voulu de la pure philosophie. Pourquoi parler de nos mystères à Zoroastre? Dès que vous osez traiter nos mystères, qui ne veulent que de la foi et non du raisonnement, vous vous ouvrez des précipices.

Le fatras de notre théologie scolastique n’a rien à faire avec le fatras des rêveries de Zoroastre.

Pourquoi discuter avec Zoroastre le péché originel? il n’en a jamais été question que du temps de saint Augustin. Zoroastre, ni aucun législateur de l’antiquité, n’en avait entendu parler.

Si vous disputez avec Zoroastre, mettez sous la clef l’Ancien et le Nouveau Testament, qu’il ne connaissait pas, et qu’il faut révérer sans vouloir les expliquer.

Qu’aurais-je donc dit à Zoroastre? Ma raison ne peut admettre deux dieux qui se combattent; cela n’est bon que dans un poème où Minerve se querelle avec Mars. Ma faible raison est bien plus contente d’un seul grand Être, dont l’essence était de faire et qui a fait tout ce que sa nature lui a permis, qu’elle n’est satisfaite de deux grands Êtres, dont l’un gâte tous les ouvrages de l’autre. Votre mauvais principe Arimane n’a pu déranger une seule des lois astronomiques et physiques du bon principe Oromase; tout marche avec la plus grande régularité dans les cieux. Pourquoi le méchant Arimane n’aurait-il eu de puissance que sur ce petit globe de la terre?

Si j’avais été Arimane, j’aurais attaqué Oromase dans ses belles et grandes provinces de tant de soleils et d’étoiles. Je ne me serais pas borné à lui faire la guerre dans un petit village.

Il y a beaucoup de mal dans ce village: mais d’où savons-nous que ce mal n’était pas inévitable?

Vous êtes forcé d’admettre une intelligence répandue dans l’univers; mais 1° savez-vous, par exemple, si cette puissance s’étend jusqu’à prévoir l’avenir? Vous l’avez assuré mille fois; mais vous n’avez jamais pu ni le prouver, ni le comprendre. Vous ne pouvez savoir comment un être quelconque voit ce qui n’est pas. Or l’avenir n’est pas; donc nul être ne peut le voir. Vous vous réduisez à dire qu’il prévoit; mais prévoir c’est conjecturer(33).

Or un Dieu qui, selon vous, conjecture, peut se tromper. Il s’est réellement trompé dans votre système; car s’il avait prévu que son ennemi empoisonnerait ici-bas toutes ses oeuvres, il ne les aurait pas produites; il ne se serait pas préparé lui-même la honte d’être continuellement vaincu.

2° Ne lui fais-je pas bien plus d’honneur en disant qu’il a fait tout par la nécessité de sa nature, que vous ne lui en faites en lui suscitant un ennemi qui défigure, qui souille, qui détruit ici-bas toutes ses oeuvres?

3° Ce n’est point avoir de Dieu une idée indigne que de dire qu’ayant formé des milliards de mondes où la mort et le mal n’habitent point, il a fallu que le mal et la mort habitassent dans celui-ci.

4° Ce n’est point rabaisser Dieu que de dire qu’il ne pouvait former l’homme sans lui donner de l’amour-propre; que cet amour-propre ne pouvait le conduire sans l’égarer presque toujours; que ses passions sont nécessaires, mais qu’elles sont funestes; que la propagation ne peut s’exécuter sans désirs; que ces désirs ne peuvent animer l’homme sans querelles; que ces querelles amènent nécessairement des guerres, etc.

5° En voyant une partie des combinaisons du règne végétal, animal et minéral, et ce globe percé partout comme un crible, d’où tant d’exhalaisons s’échappent en foule, quel sera le philosophe assez hardi ou le scolastique assez imbécile pour voir clairement que la nature pouvait arrêter les effets des volcans, les intempéries de l’atmosphère, la violence des vents, les pestes, et tous les fléaux destructeurs?

6° Il faut être bien puissant, bien fort, bien industrieux, pour avoir formé des lions qui dévorent des taureaux, et produit des hommes qui inventent des armes pour tuer d’un seul coup, non seulement les taureaux et les lions, mais encore pour se tuer les uns les autres. Il faut être très puissant pour avoir fait naître des araignées qui tendent des filets pour prendre des mouches; mais ce n’est pas être tout-puissant, infiniment puissant.

7° Si le grand Être avait été infiniment puissant, il n’y a nulle raison pour laquelle il n’aurait pas fait les animaux sensibles infiniment heureux; il ne l’a pas fait, donc il ne l’a pas pu.

8° Toutes les sectes des philosophes ont échoué contre l’écueil du mal physique et moral. Il ne reste que d’avouer que Dieu ayant agi pour le mieux n’a pu agir mieux.

9° Cette nécessité tranche toutes les difficultés et finit toutes les disputes. Nous n’avons pas le front de dire: Tout est bien; nous disons: « Tout est le moins mal qu’il se pouvait. »

10° Pourquoi un enfant meurt-il souvent dans le sein de sa mère? Pourquoi un autre, ayant eu le malheur de naître, est-il réservé à des tourments aussi longs que sa vie, terminés par une mort affreuse?

Pourquoi la source de la vie a-t-elle été empoisonnée dans toute la terre depuis la découverte de l’Amérique? Pourquoi, depuis le viie siècle de notre ère vulgaire, la petite vérole emporte-t-elle la huitième partie du genre humain? Pourquoi de tout temps les vessies ont-elles été sujettes à être des carrières de pierres? Pourquoi la peste, la guerre, la famine et l’inquisition? Tournez-vous de tous les sens, vous ne trouverez d’autre solution sinon que tout a été nécessaire.

Je parle ici aux seuls philosophes, et non pas aux théologiens. Nous savons bien que la foi est le fil du labyrinthe. Nous savons que la chute d’Adam et d’Ève, le péché originel, la puissance immense donnée aux diables, la prédilection accordée par le grand Être au peuple juif, et le baptême substitué à l’amputation du prépuce, sont les réponses qui éclaircissent tout. Nous n’avons argumenté que contre Zoroastre, et non contre l’université de Conimbre ou Coimbre, à laquelle nous nous soumettons dans tous nos articles. (Voyez les Lettres de Memmius Cicéron(34), et répondez-y, si vous pouvez.)

Notes.

Note_32 L’Amour Médecin, acte III, scène i.

Note_33 C’est le sentiment des sociniens.

Note_34 Dans les Mélanges, année 1771.

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OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE-DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE

VISION DE CONSTANTIN

De graves théologiens n’ont pas manqué d’alléguer des raisons spécieuses pour soutenir la vérité de l’apparition de la croix au ciel; mais nous allons voir que leurs arguments ne sont point assez convaincants pour exclure le doute; les témoignages qu’ils citent en leur faveur n’étant d’ailleurs ni persuasifs, ni d’accord entre eux.

Premièrement, on ne produit d’autres témoins que des chrétiens, dont la déposition peut être suspecte dans ce cas où il s’agit d’un fait qui prouverait la divinité de leur religion. Comment aucun auteur païen n’a-t-il fait mention de cette merveille, que toute l’armée de Constantin avait également aperçue? Que Zosime, qui sombre avoir pris à tâche de diminuer la gloire de Constantin, n’en ait rien dit, cela n’est pas surprenant; mais ce qui paraît étrange, est le silence de l’auteur du Panégyrique de Constantin, prononcé en sa présence, à Trèves, dans lequel ce panégyriste s’exprime en termes magnifiques sur toute la guerre contre Maxence, que cet empereur avait vaincu.

Nazaire, autre rhéteur, qui, dans son panégyrique, disserte si éloquemment sur la guerre contre Maxence, sur la clémence dont usa Constantin après la victoire, et sur la délivrance de Rome, ne dit pas un mot de cette apparition, tandis qu’il assure que par toutes les Gaules on avait vu des armées célestes qui prétendaient être envoyées pour secourir Constantin.

Non seulement cette vision surprenante a été inconnue aux auteurs païens, mais à trois écrivains chrétiens qui avaient la plus belle occasion d’en parler. Optatien Porphyre fait mention plus d’une fois du monogramme de Christ, qu’il appelle le signe céleste, dans le Panégyrique de Constantin qu’il écrivit en vers latins; mais on n’y trouve pas un mot sur l’apparition de la croix au ciel.

Lactance n’en dit rien dans son Traité de la mort des persécuteurs, qu’il composa vers l’an 314, deux ans après la vision dont il s’agit. Il devait cependant être parfaitement instruit de tout ce qui regarde Constantin, ayant été précepteur de Crispus, fils de ce prince. Il rapporte seulement(21) que Constantin fut averti en songe de mettre sur les boucliers de ses soldats la divine image de la croix, et de livrer bataille; mais; en racontant un songe dont la vérité n’avait d’autre appui que le témoignage de l’empereur, il passe sous silence un prodige qui avait eu toute l’armée pour témoin.

Il y a plus Eusèbe de Césarée lui-même, qui a donné le ton à tous les autres historiens chrétiens sur ce sujet, ne parle point de cette merveille dans tout le cours de son Histoire ecclésiastique, quoiqu’il s’y étende fort au long sur les exploits de Constantin contre Maxence. Ce n’est que dans la vie de cet empereur qu’il s’exprime en ces termes(22): « Constantin, résolu d’adorer le dieu de Constance son père, implora la protection de ce dieu contre Maxence. Pendant qu’il lui faisait sa prière, il eut une vision merveilleuse, et qui paraîtrait peut-être incroyable si elle était rapportée par un autre; mais puisque ce victorieux empereur nous l’a racontée lui-même, à nous, qui écrivons cette histoire longtemps après, lorsque nous avons été connus de ce prince, et que nous avons eu part à ses bonnes grâces, confirmant ce qu’il disait par serment, qui pourrait en douter? surtout l’événement en avant confirmé la vérité.

« Il assurait qu’il avait vu dans l’après-midi, lorsque le soleil baissait, une croix lumineuse au-dessus du soleil, avec cette inscription en grec: Vainquez par ce signe; que ce spectacle l’avait extrêmement étonné, de même que tous les soldats qui le suivaient, qui furent témoins du miracle; que tandis qu’il avait l’esprit tout occupé de cette vision, et qu’il cherchait à en pénétrer le sens, la nuit étant survenue, Jésus-Christ lui était apparu pendant son sommeil, avec le même signe qu’il lui avait montré le jour dans l’air, et lui avait commandé de faire un étendard de la même forme, et de le porter dans les combats pour se garantir du danger. Constantin, s’étant levé dès la pointe du jour, raconta à ses amis le songe qu’il avait eu; et ayant fait venir des orfèvres et des lapidaires, il s’assit au milieu, leur expliqua la figure du signe qu’il avait vu, et leur commanda d’en faire un semblable d’or et de pierreries: et nous nous souvenons de l’avoir vu quelquefois. »

Eusèbe ajoute ensuite que Constantin, étonné d’une si admirable vision, fit venir les prêtres chrétiens; et qu’instruit par eux il s’appliqua à la lecture de nos livres sacrés, et conclut qu’il devait adorer avec un profond respect le Dieu qui lui était apparu.

Comment concevoir qu’une vision si admirable, vue de tant de milliers de personnes, et si propre à justifier la vérité de la religion chrétienne, ait été inconnue à Eusèbe, historien si soigneux de rechercher tout ce qui pouvait contribuer à faire honneur au christianisme, jusqu’à citer à faux des monuments profanes, comme nous l’avons vu à l’article Éclipse? et comment se persuader qu’il n’en ait été informé que plusieurs années après, par le seul témoignage de Constantin? N’y avait-il donc point de chrétiens dans l’armée qui fissent gloire publiquement d’avoir vu un pareil prodige? auraient-ils eu si peu d’intérêt à leur cause que de garder le silence sur un si grand miracle? Doit-on, après cela, s’étonner que Gélase de Cyzique, un des successeurs d’Eusèbe dans le siège de Césarée au ve siècle, ait dit que bien des gens soupçonnaient que ce n’était là qu’une fable inventée en faveur de la religion chrétienne(23)?

Ce soupçon sera bien plus fort, si l’on fait attention combien peu les témoins sont d’accord entre eux sur les circonstances de cette merveilleuse apparition. Presque tous assurent que la croix fut vue de Constantin et de toute son armée; et Gélase ne parle que de Constantin seul. Ils diffèrent sur le temps de la vision. Philostorge, dans son Histoire ecclésiastique, dont Photius nous a conservé l’extrait, dit(24) que ce fut lorsque Constantin remporta la victoire sur Maxence; d’autres prétendent que ce fut auparavant, lorsque Constantin faisait des préparatifs pour attaquer le tyran, et qu’il était en marche avec son armée. Arthémius, cité par Métaphraste et Surius, sur le 20 octobre, dit que c’était à midi; d’autres, l’après-midi, lorsque le soleil baissait.

Les auteurs ne s’accordent pas davantage sur la vision même, le plus grand nombre n’en reconnaissant qu’une, et encore en songe; il n y a qu’Eusèbe, suivi par, Philostorge et Socrate(25), qui parlent de deux, l’une que Constantin vit de jour, et l’autre qu’il vit en songe, servant à confirmer la première; Nicéphore Calliste(26) en compte trois.

L’inscription offre de nouvelles différences. Eusèbe dit qu’elle était en grec, d’autres ne parlent point d’inscription. Selon Philostorge et Nicéphore, elle était en caractères latins; les autres n’en disent rien, et semblent par leur récit supposer que les caractères étaient grecs. Philostorge assure que l’inscription était formée par un assemblage d’étoiles; Arthémius dit que les lettres étaient dorées. L’auteur cité par Photius(27) les représente composées de la même matière lumineuse que la croix; et selon Sozomène(28) il n’y avait point d’inscription, et ce furent les anges qui dirent à Constantin: « Remportez la victoire par ce signe. »

Enfin le rapport des historiens est opposé sur les suites de cette vision. Si l’on s’en tient à Eusèbe, Constantin, aidé du secours de Dieu, remporta sans peine la victoire sur Maxence; mais, selon Lactance, la notoire fut fort disputée: il dit même que les troupes de Maxence eurent quelque avantage avant que Constantin eût fait approcher son armée des portes de Rome. Si l’on en croit Eusèbe et Sozomène, depuis cette époque Constantin fut toujours victorieux, et opposa le signe salutaire de la croix à ses ennemis, comme un rempart impénétrable. Cependant un auteur chrétien, dont M. Valois a rassemblé des fragments à la suite d’Ammien Marcellin(29), rapporte que dans les deux batailles livrées à Licinius par Constantin la victoire fut douteuse, et que Constantin fut même blessé légèrement à la cuisse; et Nicéphore(30) dit que depuis la première apparition, il combattit deux fois les Byzantins sans leur opposer la croix, et ne s’en serait pas même souvenu, s’il n’eût perdu neuf mille hommes, et s’il n’eût eu encore deux fois la même vision. Dans la première, les étoiles étaient arrangées de façon qu’elles formaient ces mots d’un psaume(31): « Invoque-moi au jour de la détresse, je t’en délivrerai, et tu m’honoreras; » et l’inscription de la dernière, beaucoup plus claire et plus nette encore, portait: « Par ce signe tu vaincras tous tes ennemis. »

Philostorge assure que la vision de la croix et la victoire remportée sur Maxence déterminèrent Constantin à embrasser la foi chrétienne; mais Rufin, qui a traduit en latin l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe dit qu’il favorisait déjà le christianisme et honorait le vrai Dieu. L’on sait cependant qu’il ne reçut le baptême que peu de jours avant de mourir, comme le disent expressément Philostorges, Saint Athanase(32), saint Ambroise(33), saint Jérôme(34), Socrate(35), Théodoret(36), et l’auteur de la Chronique d’Alexandrie(37).Cet usage, commun alors, était fondé sur la croyance que le baptême effaçant tous les péchés de celui qui le reçoit, on mourait assuré de son salut.

Nous pourrions nous borner à ces réflexions générales; mais, par surabondance de droit, discutons l’autorité d’Eusèbe comme historien, et celle de Constantin et d’Arthémius comme témoins oculaires.

Pour Arthémius, nous ne pensons pas qu’on doive le mettre au rang des témoins oculaires, son discours n’étant fondé que sur ses Actes, rapportés par Métaphraste, auteur fabuleux, Actes que Baronius prétend à tort de pouvoir défendre, en même temps qu’il avoue qu’on les a interpolés.

Quant au discours de Constantin rapporté par Eusèbe, c’est, sans contredit, une chose étonnante que cet empereur ait craint de n’en être pas cru à moins qu’il ne fît serment, et qu’Eusèbe n’ait appuyé son témoignage par celui d’aucun des officiers ou des soldats de l’armée. Mais sans adopter ici l’opinion de quelques savants, qui doutent qu’Eusèbe soit l’auteur de la vie de Constantin, n’est-ce pas un témoin qui, dans cet ouvrage, revêt partout le caractère de panégyriste plutôt que celui d’historien? N’est-ce pas un écrivain qui a supprimé soigneusement tout ce qui pouvait être désavantageux et peu honorable à son héros? En un mot, ne montre-t-il pas sa partialité, quand il dit dans son Histoire ecclésiastique(38),en parlant de Maxence, qu’ayant usurpé à Rome la puissance souveraine, il feignit d’abord, pour flatter le peuple, de faire profession de la religion chrétienne; comme s’il eût été impossible à Constantin de se servir d’une feinte pareille, et de supposer cette vision, de même que Licinius, quelque temps après, pour encourager ses soldats contre Maximin, supposa qu’un ange lui avait dicté en songe une prière qu’il devait réciter avec son armée!

Comment en effet Eusèbe a-t-il le front de donner pour chrétien un prince qui fit rebâtir à ses dépens le temple de la Concorde, comme il est prouvé par une inscription qui se lisait du temps de Lelio Giraldi, dans la basilique de Latran? un prince qui fit périr Crispus, son fils, déjà décoré du titre de césar, sur un léger soupçon d’avoir commerce avec Fausta, sa belle-mère; qui fit étouffer, dans un bain trop chauffé, cette même Fausta, son épouse, à laquelle il était redevable de la conservation de ses jours; qui fit étrangler l’empereur Maximien Herculius, son père adoptif; qui ôta la vie au jeune Licinius, son neveu, qui faisait paraître de fort bonnes qualités; qui enfin s’est déshonoré par tant de meurtres, que le consul Ablavius appelait ces temps-là néroniens? On pourrait ajouter qu’il y a d’autant moins de fond à faire sur le serment de Constantin, qu’il n’eut pas le moindre scrupule de se parjurer, en faisant étrangler Licinius, à qui il avait promis la vie par serment. Eusèbe passe sous silence toutes ces actions de Constantin, qui sont rapportées par Eutrope(39), Zosime(40), Orose(41), saint Jérôme(42) et Aurélius Victor(43).

N’a-t-on pas lieu de penser après cela que l’apparition prétendue de la croix dans le ciel n’est qu’une fraude que Constantin imagina pour favoriser le succès de ses entreprises ambitieuses? Les médailles de ce prince et de sa famille, que l’on trouve dans Banduri et dans l’ouvrage intitulé Numismata imperatorum romanorum; l’arc de triomphe dont parle Baronius(44), dans l’inscription duquel le sénat et le peuple romain disaient que Constantin, par l’instinct de la Divinité, avait vengé la république du tyran Maxence et de toute sa faction; enfin, la statue que Constantin lui-même se fit ériger à Rome, tenant une lance terminée par un travers en forme de croix, avec cette inscription que rapporte Eusèbe(45):Par ce signe salutaire, j’ai délivré votre ville du joug de la tyrannie; tout cela, dis-je, ne prouve que l’orgueil immodéré de ce prince artificieux, qui voulait répandre partout le bruit de son prétendu songe, et en perpétuer la mémoire.

Cependant, pour excuser Eusèbe, il faut lui comparer un évêque du xviie siècle, que La Bruyère n’hésitait pas d’appeler un Père de l’Église. Bossuet, en même temps qu’il s’élevait avec un acharnement si impitoyable contre les visions de l’élégant et sensible Fénelon, commentait lui-même, dans l’Oraison funèbre d’Anne de Gonzague de Clèves, les deux visions qui avaient opéré la conversion de cette princesse Palatine. Ce fut un songe admirable, dit ce prélat; elle crut que, marchant seule dans une forêt, elle y avait rencontré un aveugle dans une petite loge. Elle comprit qu’il manque un sens aux incrédules comme à l’aveugle; et en même temps, au milieu d’un songe si mystérieux, elle fit l’application de la belle comparaison de l’aveugle aux vérités de la religion et de l’autre vie.

Dans la seconde vision, Dieu continua de l’instruire comme il a fait Joseph et Salomon; et durant l’assoupissement que l’accablement lui causa, il lui mit dans l’esprit cette parabole si semblable à celle de l’Évangile. Elle voit paraître ce que Jésus-Christ n’a pas dédaigné de nous donner comme l’image de sa tendresse(46), une poule devenue mère, empressée autour des petits qu’elle conduisait. Un d’eux s’étant écarté, notre malade le voit englouti par un chien avide. Elle accourt, elle lui arrache cet innocent animal. En même temps on lui crie d’un autre côté qu’il le fallait rendre au ravisseur. « Non, dit-elle, je ne le rendrai jamais. » En ce moment elle s’éveilla, et l’application de la figure qui lui avait été montrée se fit en un instant dans son esprit.

Notes.

Note_21 Chap. xliv.

Note_22 Liv. I, chap. xxxi et xxxii.

Note_23 Histoire des actes du concile de Nicée, chap. iv.

Note_24 Liv. I, chap. vi.

Note_25 Hist. eccl., liv. I, chap. ii.

Note_26 Ibid., liv. VIII, chap. iii.

Note_27 Bibl., cahier 256.

Note_28 Hist. eccl., liv. I, chap. iii.

Note_29 Page 473 et 475.

Note_30 Liv. VII, chap. xlvii.

Note_31 Ps. xlix, v. 16.

Note_32 Page 917, sur le Synode.

Note_33 Oraison sur la mort de Théodose.

Note_34 Chron., ann. 337.

Note_35 Liv. II, chap. xlvii.

Note_36 Chap. xxxii.

Note_37 Page 684.

Note_38 Liv. VIII, chap. xiv.

Note_39 Liv. X, chap. iv.

Note_40 Liv. II, chap. xxix.

Note_41 Liv. VII, chap. xxviii.

Note_42 Chron., année 321.

Note_43 Epitome, chap. l.

Note_44 Tome III, p. 296.

Note_45 Liv. I, chap. iv.

Note_46 Matthieu, chap. xxiii, v. 37.

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OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE-DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE

RÉTRACTATION NÉCESSAIRE

D’UN DES AUTEURS DES QUESTIONS SUR L’ENCYCLOPÉDIE

Ma première rétractation est sur les ciseaux avec lesquels j’avais coupé plusieurs têtes de colimaçons. Toutes leurs têtes revinrent en 1772; mais celles que je coupai en 1773 ne sont jamais revenues. Des gens plus habiles que moi m’ont fait apercevoir que lorsque mes têtes étaient ressuscitées je n’avais coupé que la peau de leur visage, et que je n’avais pas entamé leur cervelle, qui est la source de leur vie tout comme chez nous. Lorsque j’ai coupé la tête entière avec plus d’adresse, cette tête ne s’est point reproduite; mais c’est toujours beaucoup d’avoir fait renaître des visages. La nature est admirable partout; et ce qu’on appelle la nature n’est autre chose qu’un art peu connu. Tout est art, tout est industrie. Depuis le zodiaque jusqu’à mes colimaçons C’est une idée hardie de dire que la nature est art; mais cette idée est très vraie. Philosophes, voyez ce qui en résulte.

Ma seconde rétractation est pour l’article Justice. On a rapporté à ce mot, dans plusieurs éditions, une lettre qui contient une des plus abominables injustices que les hommes aient jamais faites. Mais on m’a fait connaître que, dans cette lettre même, il y avait une injustice qu’il est absolument nécessaire de réparer. On y accuse M. B…, magistrat très estimé dans Abbeville, d’avoir été la première cause de la sentence aussi horrible qu’absurde prononcée dans Abbeville contre deux jeunes gens sortant de l’enfance, et plus imprudents que criminels. Non seulement nous savons avec certitude que M. B….. n’a point été la cause de cet événement, mais il déclare par une lettre que nous avons entre les mains, signée de lui, qu’il a toujours détesté les manoeuvres infernales par lesquelles on est parvenu à obtenir l’exécution appelée légale de ce carnage commis par le fanatisme.

Je rends donc justice à M. B….. comme je la rends aux auteurs de cette boucherie de cannibales.

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DÉCLARATION DES AMATEURS

QUESTIONNEURS ET DOUTEURS QUI SE SONT AMUSÉS A FAIRE AUX SAVANTS 
LES QUESTIONS CI-DESSUS EN NEUF VOLUMES.

(1)Nous déclarons aux savants qu’étant comme eux prodigieusement ignorants sur les premiers principes de toutes les choses, et sur le sens naturel, typique, mystique, allégorique de plusieurs choses, nous nous en rapportons sur ces choses au jugement infaillible de la sainte inquisition de Rome, de Milan, de Florence, de Madrid, de Lisbonne, et aux décrets de la Sorbonne de Paris, concile perpétuel des Gaules.

Nos erreurs n’étant point provenues de malice, mais étant la suite naturelle de la faiblesse humaine, nous espérons qu’elles nous seront pardonnées en ce monde-ci et en l’autre.

Nous supplions le petit nombre d’esprits célestes qui sont encore enfermés en France dans des corps mortels, et qui, de là, éclairent l’univers à trente sous la feuille, de nous communiquer leurs lumières pour le tome dixième, que nous comptons publier à la fin du carême de 1772, ou dans l’avent de 1773; et nous payerons leurs lumières quarante sous.

Nous supplions le peu de grands hommes qui nous restent d’ailleurs, comme l’auteur de la Gazette ecclésiastique, et l’abbé Guyou, et l’abbé de Caveyrac, auteur de l’Apologie de la Saint-Barthélemy, et celui qui a pris le nom de Chiniac, et l’agréable Larcher, et le vertueux, le docte, le sage Langleviel, dit La Beaumelle, le profond et l’exact Nonotte, le modéré, le pitoyable et doux Patouillet, de nous aider dans notre entreprise. Nous profiterons de leurs critiques instructives, et nous nous ferons un vrai plaisir de rendre à tous ces messieurs la justice qui leur est due.

Ce dixième tome contiendra des articles très curieux, lesquels, si Dieu nous favorise, pourront donner une nouvelle pointe au sel que nous tâcherons de répandre dans les remerciements que nous ferons à tous ces messieurs.

Fait au mont Krapack, le 30 du mois de Janus, l’an du monde,
 

selon Scaliger5722,
selon les Étrennes mignonnes5776,
selon Riccioli5956,
selon Eusèbe6972,
selon les Tables alfonsines8707,
selon les Égyptiens370000,
selon les Chaldéens465102,
selon les brames780000,
selon les philosophes 

Notes.

Note_1 Les premières éditions des Questions sur l’Encyclopédie étaient en neuf volumes.

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QUARANTE

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS (1768.)

Avertissement de l’édition de Kehl.

Aprèsla paix de 1748, les esprits parurent se porter, en France, vers l’agriculture et l’économie politique, et on publia beaucoup d’ouvrages sur ces deux objets. M. de Voltaire vit avec peine que, sur des matières qui touchaient de si près au bonheur des hommes, l’esprit de système vint se mêler aux observations et aux discussions utiles. C’est dans un moment d’humeur contre ces systèmes qu’il s’amusa a faire ce roman. On venait de proposer des moyens de s’enrichir par l’agriculture, dont les uns demandaient des avances supérieures aux moyens des cultivateurs les plus riches, tandis que les autres offraient des profits chimériques. On avait employé dans un grand nombre d’ouvrages des expressions bizarres, comme celles de despotisme légal, pour exprimer le gouvernement d’un souverain absolu qui conformerait toutes ses volontés aux principes démontrés de l’économie politique; comme celle qui faisait la puissance législative copropriétaire de toutes les possessions, pour dire que chaque homme, étant intéressé aux lois qui lui assurent la libre jouissance de sa propriété, devait payer proportionnellement sur son revenu pour les dépenses que nécessite le maintien de ces lois et de la sûreté publique. 

Ces expressions nuisirent à des vérités d’ailleurs utiles. Ceux qui ont dit les premiers que les principes de l’administration des États étaient dictés par la raison et par la nature; qu’ils devaient être les mêmes dans les monarchies et dans les républiques; que c’était du rétablissement de ces principes que, dépendaient la vraie richesse, la force, le bonheur des nations, et même la jouissance des droits des hommes les plus importants; que le droit de propriété pris dans toute son étendue, celui de faire de son industrie, de ses denrées, un usage absolument libre, étaient des droits aussi naturels, et surtout bien plus importants pour les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des hommes, que celui de faire partie pour un dix millionième de la puissance législative: ceux qui ont ajouté que la conservation de la sûreté, de la liberté personnelle, est moins liée qu’on ne croit avec la liberté de la constitution; que, sur tous ces points, les lois qui sont conformes à la justice et à la raison sont les meilleures en politique, et même les seules bonnes dans toutes les formes de gouvernement; qu’enfin, tant que les lois ou l’administration sont mauvaises, le gouvernement le plus à désirer est celui où l’on peut espérer la réforme de ces lois la plus prompte et la plus entière: tous ceux qui ont dit ces vérités ont été utiles aux hommes, en leur apprenant que le bonheur était plus près d’eux qu’ils ne pensaient; et que ce n’est point en bouleversant le monde, mais en l’éclairant, qu’ils peuvent espérer de trouver le bien-être et la liberté. 

L’idée que la félicité humaine dépend d’une connaissance plus entière, plus parfaite de la vérité, et par conséquent des progrès de la raison, est la plus consolante qu’on puisse nous offrir; car les progrès de la raison sont dans l’homme la seule chose qui n’ait point de bornes, et la connaissance de la vérité la seule qui puisse être éternelle. 

L’impôt sur le produit des terres est le plus utile à celui qui lève l’impôt, le moins onéreux à celui qui le paye, le seul juste, parce qu’il est le seul où chacun paye à mesure de ce qu’il possède, de l’intérêt qu’il a au maintien de la société. 

Cette vérité a été encore établie par les mêmes écrivains, et c’est une de celles qui ont sur le bonheur des hommes une influence plus puissante et plus directe. Mais si des hommes, d’ailleurs éclairés et de bonne foi, ont nié cette vérité, c’est en grande partie la faute de ceux qui ont cherché à la prouver. Nous disons en partie, parce que nous connaissons peu de circonstances où la faute soit tout entière d’un seul côté. Si les partisans de cette opinion l’avaient développée d’une manière plus analytique et avec plus de clarté; si ceux qui l’ont rejetée avaient voulu l’examiner avec plus de soin, les opinions auraient été bien moins partagées; du moins les objections que les derniers ont faites semblent le prouver. Ils auraient senti que les impôts annuels, de quelque manière qu’ils soient imposés, sont levés sur le produit de la terre; qu’un impôt territorial ne diffère d’un autre que parce qu’il est levé avec moins de frais, ne met aucune entrave dans le commerce, ne porte la mort dans aucune branche d’industrie, n’occasionne aucune vexation, parce qu’il peut être distribué avec égalité sur les différentes productions, proportionnellement au produit net que chaque terre rapporte à son propriétaire.

Nous avons combattu dans les notes quelques-unes des opinions de M. de Voltaire, qui sont contraires à ce principe, parce qu’elles ont pour objet des questions très importantes au bonheur public, et que son ouvrage était destiné à être lu par les hommes de tous les états dans l’Europe entière. Nous avons cru qu’il était de notre devoir d’exposer la vérité, ou du moins ce que nous croyons la vérité. 
 
 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Un vieillard, qui toujours plaint le présent et vante le passé, me disait: « Mon ami, la France n’est pas aussi riche qu’elle l’a été sous Henri IV. — Pourquoi? — C’est que les terres ne sont pas si bien cultivées; c’est que les hommes manquent à la terre, et que le journalier avant enchéri son travail, plusieurs colons laissent leurs héritages en friche. 

— D’où vient cette disette de manoeuvres? — De ce que quiconque s est senti un peu d’industrie a embrassé les métiers de brodeur, de ciseleur, d’horloger, d’ouvrier en soie, de procureur ou de théologien; c est que la révocation de l’édit de Nantes a laissé un très grand vide dans le royaume; que les religieuses et les mendiants se sont multipliés, et qu’enfin chacun a fui, autant qu’il a pu, le travail pénible de la culture, pour laquelle Dieu nous a fait naître, et que nous avons rendue ignominieuse, tant nous sommes sensés! 

« Une autre cause de notre pauvreté est dans nos besoins nouveaux. Il faut payer à nos voisins quatre millions d’un article, et cinq ou six d’un autre, pour mettre dans notre nez une poudre puante venue de l’Amérique. Le café, le thé, le chocolat, la cochenille, l’indigo, les épiceries nous coûtent plus de soixante millions par an. Tout cela était inconnu du temps de Henri IV, aux épiceries près, dont la consommation était bien moins grande. Nous brûlons cent fois plus de bougie, et nous tirons plus de la moitié de notre cire de l’étranger, parce que nous négligeons les ruches. Nous voyons cent fois plus de diamants aux oreilles, au cou, aux mains de nos citoyennes de Paris et de nos grandes villes, qu’il n’y en avait chez toutes les dames de la cour de Henri IV, en comptant la reine. Il a fallu payer presque toutes ces superfluités argent comptant. 

« Observez surtout que nous payons plus de quinze millions de rentes sur l’hôtel de ville aux étrangers, et que Henri IV, à son avènement, en ayant trouvé pour deux millions en tout sur cet hôtel imaginaire, en remboursa sagement une partie pour délivrer l’État de ce fardeau. 

« Considérez que nos guerres civiles avaient fait verser en France les trésors du Mexique, lorsque don Felipe el discreto voulait acheter la France, et que, depuis ce temps-là, les guerres étrangères nous ont débarrassés de la moitié de notre argent. 

« Voilà, en partie, les causes de notre pauvreté. Nous la cachons sous des lambris vernis et par l’artifice des marchandes de modes: nous sommes pauvres avec goût. Il y a des financiers, des entrepreneurs, des négociants très riches; leurs enfants, leurs gendres sont très riches en général la nation ne l’est pas. » 

Le raisonnement de ce vieillard, bon ou mauvais, fit sur moi une impression profonde; car le curé de ma paroisse, qui a toujours eu de l’amitié pour moi, m’a enseigné un peu de géométrie et d’histoire, et je commence à réfléchir, ce qui est très rare dans ma province. Je ne sais s’il avait raison en tout; mais, étant fort pauvre, je n’eus pas grand’peine à croire que j’avais beaucoup de compagnons(1).

I. — Désastre de l’homme aux quarante écus.

Je suis bien aise d’apprendre à l’univers que j’ai une terre qui me vaudrait net quarante écus de rente, n’était la taxe à laquelle elle est imposée. 

Il parut plusieurs édits de quelques personnes qui, se trouvant de loisir, gouvernent l’État au coin de leur feu. Le préambule de ces édits était que la puissance législatrice et exécutrice est née de droit divin copropriétaire de ma terre, et que je lui dois au moins la moitié de ce que je mange. L’énormité de l’estomac de la puissance législatrice et exécutrice me fit faire un grand signe de croix. Que serait-ce, si cette puissance, qui préside à l’ordre essentiel des sociétés, avait ma terre en entier?… L’un est encore plus divin que l’autre. 

M. le contrôleur général sait que je ne payais en tout que douze livres; que c’était un fardeau très pesant pour moi, et que j’y aurais succombé, si Dieu ne m’avait donné le génie de faire des paniers d’osier, qui m’aidaient à supporter ma misère. Comment donc pourrai-je, tout d’un coup, donner au roi vingt écus? 

Les nouveaux ministres disaient encore, dans leur préambule, qu’on ne doit taxer que les terres, parce que tout vient de la terre jusqu’à la pluie, et que, par conséquent, il n’y a que les fruits de la terre qui doivent l’impôt. 

Un de leurs huissiers vint chez moi dans la dernière guerre; il me demanda, pour ma quote-part, trois setiers de blé et un sac de fèves, le tout valant vingt écus, pour soutenir la guerre qu’on faisait, et dont je n’ai jamais su la raison, ayant seulement entendu dire que, dans cette guerre, il n’y avait rien à gagner du tout pour mon pays et beaucoup à perdre. Comme je n’avais alors ni blé, ni fèves, ni argent, la puissance législatrice et exécutrice me fit traîner en prison, et on fit la guerre comme on put. 

En sortant de mon cachot, n’ayant que la peau sur les os, je rencontrai un homme joufflu et vermeil dans un carrosse à six chevaux; il avait six laquais, et donnait à chacun d’eux, pour gages, le double de mon revenu. Son maître d’hôtel, aussi vermeil que lui, avait deux mille francs d’appointements, et lui en volait par an vingt mille. Sa maîtresse lui coûtait quarante mille écus en six mois… Je l’avais connu autrefois, dans le temps qu’il était moins riche que moi: 

Il m’avoua, pour me consoler, qu’il jouissait de quatre cent mille livres de rente. « Vous en payez donc deux cent mille à l’État, lui dis-je, pour soutenir la guerre avantageuse que nous avons; car moi, qui n’ai juste que mes cent vingt livres, il faut que j’en paye la moitié? 

— Moi? dit-il, que je contribue aux besoins de l’État?… Vous voulez rire mon ami… J’ai hérité d’un oncle qui avait gagné huit millions à Cadix et à Surate: je n’ai pas un pouce de terre; tout mon bien est en contrats, en billets sur la place… Je ne dois rien à l’État; c’est à vous de donner la moitié de votre subsistance, vous qui êtes un seigneur terrien. Ne voyez-vous pas que, si le ministre des finances exigeait de moi quelques secours pour la patrie, il serait un imbécile qui ne saurait pas calculer? car tout vient de la terre; l’argent et les billets ne sont que des gages d’échange: au lieu de mettre sur une carte au pharaon cent setiers de blé, cent boeufs, mille moutons et deux cents sacs d’avoine, je joue des rouleaux d’or qui représentent ces denrées dégoûtantes… Si, après avoir mis l’impôt unique sur ces denrées, on venait encore me demander de l’argent, ne voyez-vous pas que ce serait un double emploi? que ce serait demander deux fois la même chose?… Mon oncle vendit, à Cadix, pour deux millions de votre blé, et pour deux millions d’étoffes fabriquées avec votre laine; il gagna plus de cent pour cent dans ces deux affaires. Vous concevez bien que ce profit fut fait sur des terres déjà taxées: ce que mon oncle achetait dix sous de vous, il le revendait plus de cinquante francs au Mexique, et, tous frais faits, il est revenu avec huit millions. 

« Vous sentez bien qu’il serait d’une horrible injustice de lui redemander quelques oboles sur les dix sous qu’il vous donna. Si vingt neveux comme moi, dont les oncles auraient gagné, dans le bon temps, chacun huit millions au Mexique, à Buenos-Ayres, à Lima, à Surate ou à Pondichéri, prêtaient seulement à l’État chacun deux centmille francs, dans les besoins urgents de la patrie, cela produirait quatre millions… Quelle horreur!… Payez, mon ami, vous qui jouissez en paix d’un revenu clair et net de quarante écus; servez bien la patrie, et venez quelquefois dîner avec ma livrée(2). » 

Ce discours plausible me fit beaucoup réfléchir, et ne me consola guère. 

II. — Entretien avec un géomètre.

Il arrive quelquefois qu’on ne peut rien répondre, et qu’on n’est pas persuadé: on est atterré sans pouvoir être convaincu; on sent dans le fond de son âme un scrupule, une répugnance qui nous empêche de croire ce qu’on nous a prouvé. Un géomètre vous démontre qu’entre un cercle et une tangente vous pouvez faire passer une infinité de lignes courbes, et que vous n’en pouvez faire passer une droite. Vos yeux, votre raison vous disent le contraire. Le géomètre vous répond gravement que c’est là un infini du second ordre. Vous vous taisez, et vous vous en retournez tout stupéfait, sans avoir aucune idée nette, sans rien comprendre, et sans rien répliquer. 

Vous consultez un géomètre de meilleure foi, qui vous explique le mystère. « Nous supposons, dit-il, ce qui ne peut être dans la nature, des lignes qui ont de la longueur sans largeur: il est impossible, physiquement parlant, qu’une ligne réelle en pénètre une autre. Nulle courbe, ni nulle droite réelle ne peut passer entre deux lignes réelles qui se touchent: ce ne sont là que des jeux de l’entendement, des chimères idéales; et la véritable géométrie est l’art de mesurer les choses existantes. » 

Je fus très content de l’aveu de ce sage mathématicien, et je me mis à rire, dans mon malheur, d’apprendre qu’il y avait de la charlatanerie jusque dans la science qu’on appelle la haute science(3).

Mon géomètre était un citoyen philosophe qui avait daigné quelquefois causer avec moi dans ma chaumière… Je lui dis: « Monsieur, vous avez tâché d’éclairer les badauds de Paris sur le plus grand intérêt des hommes: la durée de la vie humaine. Le ministère a connu par vous seul ce qu’il doit donner aux rentiers viagers, selon leurs différents âges. Vous avez proposé de donner aux maisons de la ville l’eau qui leur manque, et de nous sauver enfin de l’opprobre et du ridicule d’entendre toujours crier: A l’eau! et de voir des femmes, enfermées dans un cerceau oblong, porter deux seaux d’eau, pesant ensemble trente livres, à un quatrième étage, auprès d’un privé(4). Faites-moi, je vous prie, l’amitié de me dire combien il y a d’animaux à deux mains et à deux pieds en France. 

LE GÉOMÈTRE. — On prétend qu’il y en a environ vingt millions et je veux bien adopter ce calcul très probable(5), en attendant qu’on le vérifie, ce qui serait très aisé, et qu’on n’a pas encore fait, parce qu’on ne s’avise jamais de tout. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Combien croyez-vous que le territoire de France contienne d’arpents? 

LE GÉOMÈTRE. — Cent trente millions, dont presque la moitié est en chemins, en villes, villages, landes, bruyères, marais, sables, terres stériles, couvents inutiles, jardins de plaisance plus agréables qu’utiles, terrains incultes, mauvais terrains mal cultivés. On pourrait réduire les terres d’un bon rapport à soixante et quinze millions d’arpents carrés; mais comptons-en quatre-vingts millions: on ne saurait trop faire pour sa patrie. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Combien croyez-vous que chaque arpent rapporte, l’un dans l’autre, année commune, en blés, en semences de toute espèce, vins, étangs, bois, métaux, bestiaux, fruits, laines, soies, lait, huiles, tous frais faits, sans compter l’impôt? 

LE GÉOMÈTRE. — Mais, s’ils produisent chacun vingt-cinq livres, c’est beaucoup; cependant mettons trente livres, pour ne pas décourager nos concitoyens. Il y a des arpents qui produisent des valeurs renaissantes estimées trois cents livres; il y en a qui produisent trois livres. La moyenne proportionnelle entre trois et trois cents est trente; car vous voyez bien que trois est à trente comme trente est à trois cents. Il est vrai que, s’il y avait beaucoup d’arpents à trois livres, et très peu à trois cents livres, notre compte ne s’y trouverait pas; mais, encore une fois, je ne veux point chicaner. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Eh bien! monsieur, combien les quatre-vingts millions d’arpents donneront-ils de revenu, estimé en argent? 

LE GÉOMÈTRE. — Le compte est tout fait: cela produit, par an, deux milliards quatre cents millions de livres numéraires, au cours de ce jour. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — J’ai lu que Salomon possédait, lui seul, vingt-cinq milliards d’argent comptant; et certainement il n’y a pas deux milliards quatre cents millions d’espèces circulantes dans la France, qu’on m’a dit être beaucoup plus grande et plus riche que le pays de Salomon. 

LE GÉOMÈTRE. — C’est là le mystère: il y a peut-être à présent environ neuf cents millions d’argent circulant dans le royaume, et cet argent passant de main en main suffit pour payer toutes les denrées et tous les travaux: le même écu peut passer mille fois de la poche du cultivateur dans celle du cabaretier et du commis des aides. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — J’entends. Mais vous m’avez dit que nous sommes vingt millions d’habitants, hommes et femmes, vieillards et enfants: combien pour chacun, s’il vous plaît? 

LE GÉOMÈTRE. — Cent vingt livres, ou quarante écus. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Vous avez deviné tout juste mon revenu: j’ai quatre arpents qui, en comptant les années de repos mêlées avec les années de produit, me valent cent vingt livres; c’est peu de chose. 

Quoi! si chacun avait une portion égale, comme dans l’âge d’or, chacun n’aurait que cinq louis d’or par an? 

LE GÉOMÈTRE. — Pas davantage, suivant notre calcul, que j’ai un peu enflé. Tel est l’état de la nature humaine. La vie et la fortune sont bien bornées; on ne vit à Paris, l’un portant l’autre, que vingt-deux à vingt-trois ans; et l’un portant l’autre, on n’a tout au plus que cent vingt livres par an à dépenser; c’est-à-dire que votre nourriture, votre vêtement, votre logement, vos meubles, sont représentés par la somme de cent vingt livres. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Hélas! que vous ai-je fait pour m’ôter ainsi la fortune et la vie? Est-il vrai que je n’aie que vingt-trois ans à vivre, à moins que je ne vole la part de mes camarades? 

LE GÉOMÈTRE. — Cela est incontestable dans la bonne ville de Paris; mais de ces vingt-trois ans il en faut retrancher au moins dix de votre enfance; car l’enfance n’est pas une jouissance de la vie, c’est une préparation, c’est le vestibule de l’édifice, c’est l’arbre qui n’a pas encore donné de fruits, c’est le crépuscule d’un jour. Retranchez des treize années qui vous restent le temps du sommeil et celui de l’ennui, c’est au moins la moitié; reste six ans et demi que vous passez dans le chagrin, les douleurs, quelques plaisirs, et l’espérance(6).

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Miséricorde! votre compte ne va pas à trois ans d’une existence supportable. 

LE GÉOMÈTRE. — Ce n’est pas ma faute. La nature se soucie fort peu des individus. Il y a d’autres insectes qui ne vivent qu’un jour, mais dont l’espèce dure à jamais. La nature est comme ces grands princes qui comptent pour rien la perte de quatre cent mille hommes, pourvu qu’ils viennent à bout de leurs augustes desseins. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Quarante écus et trois ans à vivre! quelle ressource imagineriez-vous contre ces deux malédictions? 

LE GÉOMÈTRE. — Pour la vie, il faudrait rendre dans Paris l’air plus pur, que les hommes mangeassent moins, qu’ils fissent plus d’exercice, que les mères allaitassent leurs enfants, qu’on ne fût plus assez malavisé pour craindre l’inoculation; c’est ce que j’ai dit et pour la fortune, il n’y a qu’à se marier, faire des garçons et des filles. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Quoi! le moyen de vivre commodément est d’associer ma misère à celle d’un autre? 

LE GÉOMÈTRE. — Cinq ou six misères ensemble font un établissement très tolérable. Ayez une brave femme, deux garçons et deux filles seulement, cela fait sept cent vingt livres pour votre petit ménage, supposé que justice soit faite, et que chaque individu ait cent vingt livres de rente. 

Vos enfants en bas âge ne vous coûtent presque rien; devenus grands, ils vous soulagent; leurs secours mutuels vous sauvent presque toutes les dépenses, et vous vivez très heureusement en philosophe, pourvu que ces messieurs qui gouvernent l’État n’aient pas la barbarie de vous extorquer à chacun vingt écus par an(7); mais le malheur est que nous ne sommes plus dans l’âge d’or, où les hommes, nés tous égaux, avaient également part aux productions succulentes d’une terre non cultivée. Il s’en faut beaucoup aujourd’hui que chaque être à deux mains et à deux pieds possède un fonds de cent vingt livres de revenu. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Ah! vous nous ruinez. Vous nous disiez tout à l’heure que dans un pays où il y a quatre-vingts millions d’arpents de terre assez bonne, et vingt millions d’habitants, chacun doit jouir de cent vingt livres de rente, et vous nous les ôtez. 

LE GÉOMÈTRE. — Je comptais suivant les registres du siècle d’or, et il faut compter suivant le siècle de fer. Il y a beaucoup d’habitants qui n’ont que la valeur de dix écus de rente, d’autres qui n’en ont que quatre ou cinq, et plus de six millions d’hommes qui n’ont absolument rien.. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Mais ils mourraient de faim Ru bout de trois jours. 

LE GÉOMÈTRE. — Point du tout: les autres qui possèdent leurs portions les font travailler, et partagent avec eux; c’est ce qui paye le théologien, le confiturier, l’apothicaire, le prédicateur, le comédien, le procureur et le fiacre. Vous vous êtes cru à plaindre de n’avoir que cent vingt livres à dépenser par an, réduites à cent huit livres à cause de votre taxe de douze francs; mais regardez les soldats qui donnent leur sang pour la patrie; ils ne disposent, à quatre sous par jour, que de soixante et treize livres, et ils vivent gaiement en s’associant par chambrée. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Ainsi donc un ex-jésuite a plus de cinq fois la paye d’un soldat. Cependant les soldats ont rendu plus de services à l’État sous les yeux du roi à Fontenoy, à Laufelt, au siège de Fribourg, que n’en a jamais rendu le R. P. La Valette. 

LE GÉOMÈTRE. — Rien n’est plus vrai; et même chaque jésuite devenu libre a plus à dépenser qu’il ne coûtait à son couvent: il y en a même qui ont gagné beaucoup d’argent à faire des brochures contre les parlements, comme le R. P. Patouillet et le R. P. Nonotte. Chacun s’ingénie dans ce monde: l’un est à la tête d’une manufacture d’étoffes; l’autre de porcelaine; un autre entreprend l’opéra; celui-ci fait la gazette ecclésiastique; cet autre une tragédie bourgeoise, ou un roman dans le goût anglais; il entretient le papetier, le marchand d’encre, le libraire, le colporteur, qui sans lui demanderaient l’aumône. Ce n’est enfin que la restitution de cent vingt livres à ceux qui n’ont rien qui fait fleurir l’État. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Plaisante manière de fleurir! 

LE GÉOMÈTRE. — Il n’y en a point d’autre: par tout pays le riche fait vivre le pauvre. Voilà l’unique source de l’industrie du commerce. Plus la nation est industrieuse, plus elle gagne sur l’étranger. Si nous attrapions de l’étranger dix millions par an pour la balance du commerce, il y aurait dans vingt ans deux cents millions de plus dans l’État; ce serait dix francs de plus à répartir loyalement sur chaque tête, c’est-à-dire que les négociants feraient gagner à chaque pauvre dix francs de plus, dans l’espérance de faire des gains encore plus considérables; mais le commerce a ses bornes, comme la fertilité de la terre; autrement la progression irait à l’infini; et puis il n’est pas sûr que la balance de notre commerce nous soit toujours favorable; il y a des temps où nous perdons 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — J’ai entendu parler beaucoup de population. Si nous nous avisions de faire le double d’enfants de ce que nous en faisons; si notre patrie était peuplée du double; si nous avions quarante millions d’habitants au lieu de vingt, qu’arriverait-il? 

LE GÉOMÈTRE. — Il arriverait que chacun n’aurait à dépenser que vingt écus, l’un portant l’autre, et qu’il faudrait que la terre rendît le double de ce qu’elle rend, ou qu’il y aurait le double de pauvres, ou qu’il faudrait avoir le double d’industrie, et gagner le double sur l’étranger, ou envoyer la moitié de la nation en Amérique, ou que la moitié de la nation mangeât l’autre. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Contentons-nous donc de nos vingt millions d’hommes, et de nos cent vingt livres par tête, réparties comme il plaît à Dieu; mais cette situation est triste, et votre siècle de fer est bien dur. 

LE GÉOMÈTRE. — Il n’y a aucune nation qui soit mieux et il en est beaucoup qui sont plus mal. Croyez-vous qu’il y ait dans le Nord de quoi donner la valeur de cent vingt livres à chaque habitant? S’ils avaient eu l’équivalent, les Huns, les Goths, les Vandales, et les Francs, n’auraient pas déserté leur patrie pour aller s’établir ailleurs, le fer et la flamme à la main. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Si je vous laissais dire, vous me persuaderiez bientôt que je suis heureux avec mes cent vingt francs. 

LE GÉOMÈTRE. — Si vous pensiez être heureux, en ce cas vous le seriez. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — On ne peut s’imaginer être ce qu’on n’est pas, à moins qu’on ne soit fou. 

LE GÉOMÈTRE. — Je vous ai déjà dit que, pour être plus à votre aise et plus heureux que vous n’êtes, il faut que vous preniez une femme; mais j’ajouterai qu’elle doit avoir comme vous cent vingt livres de rente, c’est-à-dire quatre arpents à dix écus l’arpent. Les anciens Romains n’en avaient chacun que trois. Si vos enfants sont industrieux, ils pourront en gagner chacun autant en travaillant pour les autres. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Ainsi ils ne pourront avoir de l’argent sans que d’autres en perdent. 

LE GÉOMÈTRE. — C’est la loi de toutes les nations; on ne respire qu’à ce prix. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Et il faudra que ma femme et moi nous donnions chacun la moitié de notre récolte à la puissance législatrice et exécutrice, et que les nouveaux ministres d’État nous enlèvent la moitié du prix de nos sueurs et de la substance de nos pauvres enfants avant qu’ils puissent gagner leur vie! Dites-moi, je vous prie, combien nos nouveaux ministres font entrer d’argent de droit divin dans les coffres du roi. 

LE GÉOMÈTRE. — Vous payez vingt écus pour quatre arpents qui vous en rapportent quarante. L’homme riche qui possède quatre cents arpents payera deux mille écus par ce nouveau tarif, et les quatre-vingts millions d’arpents rendront au roi douze cents millions de livres par année, ou quatre cents millions d’écus. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Cela me paraît impraticable et impossible. 

LE GÉOMÈTRE. — Vous avez très grande raison, et cette impossibilité est une démonstration géométrique qu’il y a un vice fondamental de raisonnement dans nos nouveaux ministres. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — N’y a-t-il pas aussi une prodigieuse injustice démontrée à me prendre la moitié de mon blé, de mon chanvre, de la laine de mes moutons, etc., et de n’exiger aucun secours de ceux qui auront gagné dix ou vingt, ou trente mille livres de rente avec mon chanvre, dont ils ont tissu de la toile; avec ma laine, dont ils ont fabriqué des draps; avec mon blé, qu’ils auront vendu plus cher qu’ils ne l’ont acheté? 

LE GÉOMÈTRE. — L’injustice de cette administration est aussi évidente que son calcul est erroné. Il faut que l’industrie soit favorisée; mais il faut que l’industrie opulente secoure l’État. Cette industrie vous a certainement ôté une partie de vos cent vingt livres, et se les est appropriées en vous vendant vos chemises et votre habit vingt fois plus cher qu’ils ne vous auraient coûté, si vous les aviez faits vous-même. Le manufacturier, qui s’est enrichi à vos dépens, a, je l’avoue, donné un salaire à ses ouvriers qui n’avaient rien par eux-mêmes; mais il a retenu pour lui, chaque année, une somme qui lui a valu enfin trente mille livres de rente: il a donc acquis cette fortune à vos dépens; vous ne pourrez jamais lui vendre vos denrées assez cher pour vous rembourser de ce qu’il a gagné sur vous; car, si vous tentiez ce surhaussement, il en ferait venir de l’étranger à meilleur prix. Une preuve que cela est ainsi, c’est qu’il reste toujours possesseur de ses trente mille livres de rente, et vous restez avec vos cent vingt livres, qui diminuent souvent, bien loin d’augmenter. 

Il est donc nécessaire et équitable que l’industrie raffinée du négociant paye plus que l’industrie grossière du laboureur. Il en est de même des receveurs des deniers publics. Votre taxe avait été jusqu’ici de douze francs, avant que nos grands ministres vous eussent pris vingt écus. Sur ces douze francs, le publicain retenait dix sous pour lui. Si dans votre province il y a cinq cent mille âmes, il aura gagné deux cent cinquante mille francs par an. Qu’il en dépense cinquante, il est clair qu’au bout de dix ans il aura deux millions de bien. Il est très juste qu’il contribue à proportion, sans quoi tout serait perverti et bouleversé(8).

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Je vous remercie d’avoir taxé ce financier, cela soulage mon imagination; mais puisqu’il a si bien augmenté son superflu, comment puis-je faire pour accroître aussi ma petite fortune? 

LE GÉOMÈTRE. — Je vous l’ai déjà dit, en vous mariant, en travaillant, en tâchant de tirer de votre terre quelques gerbes de plus que ce qu’elle vous produisait. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Je suppose que j’aie bien travaillé, que toute la nation en ait fait autant, que la puissance législatrice et exécutrice en ait reçu un plus gros tribut; combien la nation a-t-elle gagné au bout de l’année? 

LE GÉOMÈTRE. — Rien du tout, à moins qu’elle n’ait fait un commerce étranger utile; mais elle aura vécu plus commodément: chacun aura eu, à proportion, plus d’habits, de chemises, de meubles qu’il n’en avait auparavant; il y aura eu dans l’État une circulation plus abondante; les salaires auront été augmentés, avec le temps, à peu près en proportion du nombre des gerbes de blé, des toisons de moutons, des cuirs de boeufs, de cerfs et de chèvres, qui auront été employés, des grappes de raisin qu’on aura foulées dans le pressoir; on aura payé au roi plus de valeurs de denrées en argent, et le roi aura rendu plus de valeurs à tous ceux qu’il aura fait travailler sous ses ordres… mais il n’y aura pas un écu de plus dans le royaume. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Que restera-t-il donc à la puissance au bout de l’année? 

LE GÉOMÈTRE. — Rien, encore une fois c’est ce qui arrive à toute puissance; elle ne thésaurise pas; elle a été nourrie, vêtue, logée, meublée; tout le monde l’a été aussi, chacun suivant son état; et, si elle thésaurise, elle a arraché à la circulation autant d’argent qu’elle en a entassé; elle a fait autant de malheureux qu’elle a mis de fois quarante écus dans ses coffres. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Mais ce grand Henri IV n’était donc qu’un vilain, un ladre, un pillard? car on m’a conté qu’il avait encaqué dans la Bastille plus de cinquante millions de notre monnaie d’aujourd’hui. 

LE GÉOMÈTRE. — C’était un homme aussi bon, aussi prudent que valeureux. Il allait faire une juste guerre, et, en amassant dans ses coffres vingt-deux millions de son temps, en ayant encore à recevoir plus de vingt autres qu’il laissait circuler, il épargnait à son peuple plus de cent millions qu’il en aurait coûté s’il n’avait pas pris ces utiles mesures. Il se rendait moralement sûr du succès contre un ennemi qui n’avait pas les mêmes précautions. Le calcul des probabilités(9) était prodigieusement en sa faveur. Ces vingt-deux millions encaissés prouvaient qu’il y avait alors dans le royaume la valeur de vingt-deux millions d’excédant dans les biens de la terre ainsi personne ne souffrait.(a)

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Mon vieillard me l’avait bien dit, qu’on était, à proportion, plus riche sous l’administration du duc de Sully que sous celle des nouveaux ministres, qui ont mis l’impôt unique, et qui m’ont pris vingt écus sur quarante… Dites-moi, je vous prie, y a-t-il une nation au monde qui jouisse de ce beau bénéfice de l’impôt unique? 

LE GÉOMÈTRE. — Pas une nation opulente. Les Anglais, qui ne rient guère, se sont mis à rire quand ils ont appris que des gens d’esprit avaient proposé parmi nous cette administration(10). Les Chinois exigent une taxe de tous les vaisseaux marchands qui abordent à Canton; les Hollandais payent à Nangasaqui, quand ils sont reçus au Japon, sous prétexte qu’ils ne sont pas chrétiens; les Lapons et les Samoyèdes, à la vérité, sont soumis à un impôt unique en peaux de martres; la république de Saint-Marin ne paye que des dîmes pour entretenir l’État dans sa splendeur. 

« Il y a dans notre Europe une nation, célèbre par son équité et par sa valeur, qui ne paye aucune taxe: c’est le peuple helvétien. Mais voici ce qui est arrivé: ce peuple s’est mis à la place des ducs d’Autriche et de Zeringen. Les petits cantons sont démocratiques et très pauvres; chaque habitant y paye une somme très modique pour les besoins de la petite république; dans les cantons riches, on est chargé, envers l’État, des redevances que les archiducs d’Autriche et les seigneurs fonciers exigeaient; les cantons protestants sont, à proportion, du double plus riches que les catholiques, parce que l’État y possède les biens des moines. Ceux qui étaient sujets des archiducs d’Autriche, des ducs de Zeringen et des moines, le sont aujourd’hui de la patrie; ils payent à cette patrie les mêmes dîmes, les mêmes droits, les mêmes lods et ventes qu’ils payaient à leurs anciens maîtres; et, comme les sujets, en général, ont très peu de commerce, le négoce n’est assujetti à aucune charge, excepté de petits droits d’entrepôt: les hommes trafiquent de leur valeur avec les puissances étrangères, et se vendent pour quelques années, ce qui fait entrer quelque argent dans leur pays à nos dépens; et c’est un exemple aussi unique dans le monde policé que l’est l’impôt établi par vos nouveaux législateurs. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Ainsi, monsieur, les Suisses ne sont pas, de droit divin, dépouillés de la moitié de leurs biens; et celui qui possède quatre vaches n’en donne pas deux à l’État? 

LE GÉOMÈTRE. — Non, sans doute. Dans un canton, sur treize tonneaux de vin, on en donne un et on en boit douze; dans un autre canton, on paye la douzième partie et on en boit onze. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Ah! qu’on me fasse Suisse!… Le maudit impôt, que l’impôt unique et inique qui m’a réduit à demander l’aumône!… Mais trois ou quatre cents impôts, dont les noms même me sont impossibles à retenir et à prononcer, sont-ils plus justes et plus honnêtes? y a-t-il jamais eu un législateur qui, en fondant un État, ait imaginé de créer des conseillers du roi mesureurs de charbon, jaugeurs de vin, mouleurs de bois, langueyeurs de porcs, contrôleurs de beurre salé? d’entretenir une armée de faquins deux fois plus nombreuse que celle d’Alexandre, commandée par soixante généraux qui mettent le pays à contribution, qui remportent des victoires signalées tous les jours, qui font des prisonniers, et qui, quelquefois, les sacrifient en l’air ou sur un petit théâtre de planches, comme faisaient les anciens Scythes, à ce que m’a dit mon curé? 

« Une telle législation, contre laquelle tant de cris s’élevaient, et qui faisait verser tant de larmes, valait-elle mieux que celle qui m’ôte tout d’un coup, nettement et paisiblement, la moitié de mon existence… J’ai peur qu’à bien compter on ne m’en prît, en détail, les trois quarts sous l’ancienne finance. 

LE GÉOMÈTRE. — 

Iliacos intra muros peccatur et extra(11).
Est modus in rebus(12) . . . . . 
Caveas ne quid nimis(13).


L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — J’ai appris un peu d’histoire et de géométrie, mais je ne sais pas le latin. 

LE GÉOMÈTRE. — Cela signifie à peu près: On a tort des deux côtés. — Gardez le milieu en tout. — Rien de trop. » 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Oui, rien de trop: c’est ma situation… mais je n’ai pas assez. 

LE GÉOMÈTRE. — Je conviens que vous périrez de faim, et moi aussi, et l’État aussi, supposé que la nouvelle administration dure seulement deux ans; mais il faut espérer que Dieu aura pitié de nous. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — On passe sa vie à espérer, et on meurt en espérant… Adieu, monsieur: vous m’avez instruit, mais j’ai le coeur navré… 

LE GÉOMÈTRE. — C’est souvent le fruit de la science. 

III. — Aventure avec un carme.

Quand j’eus bien remercié l’académicien de l’Académie des sciences de m’avoir mis au fait, je m’en allai tout pantois, louant la Providence, mais grommelant entre mes dents ces tristes paroles: « Vingt écus de rente seulement pour vivre, et n’avoir que vingt-deux ans à vivre!… » Hélas! puisse notre vie être encore plus courte, puisqu’elle est si malheureuse! 

Je me trouvai bientôt vis-à-vis d’une maison superbe. Je sentais déjà la faim. Je n’avais pas seulement la cent vingtième partie de la somme qui appartient de droit à chaque individu; mais, dès qu’on m’eut appris que ce palais était le couvent des révérends pères carmes déchaussés, je conçus de grandes espérances, et je dis: « Puisque ces saints sont assez humbles pour marcher pieds nus, ils seront assez charitables pour me donner à dîner. » 

Je sonnai; un carme vint. « Que voulez-vous, mon fils? — Du pain, mon révérend père: les nouveaux édits m’ont tout ôté. — Mon fils, nous demandons nous-mêmes l’aumône; nous ne la faisons pas. — Quoi! votre saint institut vous ordonne de n’avoir pas de bas, et vous avez une maison de prince, et vous me refusez à manger! — Mon fils, il est vrai que nous sommes sans souliers et sans bas: c’est une dépense de moins; mais nous n’avons pas plus froid aux pieds qu’aux mains; et, si notre saint institut nous avait ordonné d’aller cul nu, nous n’aurions point froid au derrière. A l’égard de notre belle maison, nous l’avons aisément bâtie, parce que nous avons cent mille livres de rente en maisons dans la même rue. — Ah! ah! Vous me laissez mourir de faim, et vous avez cent mille livres de rente! Vous en rendez donc cinquante mille au nouveau gouvernement? — Dieu nous préserve de payer une obole! Le seul produit de la terre cultivée par des mains laborieuses, endurcies de calus et mouillées de larmes, doit des tributs à la puissance législatrice et exécutrice. Les aumônes qu’on nous a données nous ont mis en état de faire bâtir ces maisons, dont nous tirons cent mille livres par an; mais ces aumônes venant des fruits de la terre, ayant déjà payé le tribut, elles ne doivent pas payer deux fois; elles ont sanctifié les fidèles qui se sont appauvris en nous enrichissant, et nous continuons à demander l’aumône et à mettre à contribution le faubourg Saint-Germain, pour sanctifier encore les fidèles. » Ayant dit ces mots, le carme me ferma la porte au nez(14).

Je passai par-devant l’hôtel des mousquetaires gris; je contai la chose à un de ces messieurs: ils me donnèrent un bon dîner et un écu. L’un d’eux proposa d’aller brûler le couvent; mais un mousquetaire plus sage lui remontra que le temps n’était pas encore venu, et le pria d’attendre encore deux ou trois ans. 

IV. — Audience de M. le contrôleur général.

J’allai, avec mon écu, présenter un placet à M. le contrôleur général, qui donnait audience ce jour-là. 

Son antichambre était remplie de gens de toute espèce. Il y avait surtout des visages encore plus pleins, des ventres plus rebondis, des mines plus fières que mon homme aux huit millions. Je n’osais m’approcher; je les voyais, et ils ne me voyaient pas. 

Un moine, gros décimateur, avait intenté un procès à des citoyens qu’il appelait ses paysans. Il avait déjà plus de revenu que la moitié de ses paroissiens ensemble, et, de plus, il était seigneur de fief. Il prétendait que ses vassaux, ayant converti, avec des peines extrêmes, leurs bruyères en vignes, ils lui devaient la dixième partie de leur vin, ce qui faisait, en comptant le prix du travail et des échalas, et des futailles, et du cellier, plus du quart de la récolte. « Mais comme les dîmes, disait-il, sont de droit divin, je demande le quart de la substance de mes paysans au nom de Dieu. » Le ministre lui dit: « Je vois combien vous êtes charitable! » 

Un fermier général, fort intelligent dans les aides, lui dit alors: « Monseigneur, ce village ne peut rien donner à ce moine; car ayant fait payer aux paroissiens, l’année passée, trente-deux impôts pour leur vin, et les ayant fait condamner ensuite à payer le trop bu, ils sont entièrement ruinés. J’ai fait vendre leurs bestiaux et leurs meubles, ils sont encore mes redevables. Je m’oppose aux prétentions du révérend père. 

— Vous avez raison d’être son rival, repartit le ministre; vous aimez, l’un et l’autre, également votre prochain, et vous m’édifiez tous deux. » 

Un troisième, moine et seigneur, dont les paysans sont mainmortables, attendait aussi un arrêt du conseil qui le mît en possession de tout le bien d’un badaud de Paris qui, ayant, par inadvertance, demeuré un an et un jour dans une maison sujette à cette servitude et enclavée dans les États de ce prêtre, y était mort au bout de l’année. Le moine réclamait tout le bien du badaud, et cela de droit divin. 

Le ministre trouva le coeur du moine aussi juste et aussi tendre que celui des deux premiers. 

Un quatrième, qui était contrôleur du domaine, présenta un beau mémoire par lequel il se justifiait d’avoir réduit vingt familles à l’aumône: elles avaient hérité de leurs oncles ou tantes, ou frères, ou cousins; il avait fallu payer les droits. Le domanier leur avait prouvé généreusement qu’elles n’avaient pas assez estimé leurs héritages; qu’elles étaient beaucoup plus riches qu’elles ne croyaient, et, en conséquence, les ayant condamnées à l’amende du triple, les ayant ruinées en frais, et fait mettre en prison les pères de famille, il avait acheté leurs meilleures possessions sans bourse délier(15).

Le contrôleur général lui dit (d’un ton un peu amer à la vérité): « Euge(16)!contrôleur bone et fidelis; quia super pauca fuisti fidelis, fermier général te constituam. » Cependant il dit tout bas à un maître des requêtes qui était à côté de lui: Il faudra bien faire rendre gorge à ces sangsues sacrées et à ces sangsues profanes: il est temps de soulager le peuple qui, sans nos soins et notre équité, n’aurait jamais de quoi vivre que dans l’autre monde. » 

Des hommes d’un génie profond lui présentèrent des projets. L’un avait imaginé de mettre des impôts sur l’esprit. « Tout le monde, disait-il, s’empressera de payer, personne ne voulant passer pour un sot. » Le ministre lui dit: « Je vous déclare exempt de la taxe. » 

Un autre proposa d’établir l’impôt unique sur les chansons et sur le rire, attendu que la nation était la plus gaie du monde, et qu’une chanson la consolait de tout; mais le ministre observa que depuis quelque temps on ne faisait plus guère de chansons plaisantes, et il craignit que, pour échapper à la taxe, on ne devînt trop sérieux 

Vint un sage et brave citoyen qui offrit de donner au roi trois fois plus, en faisant payer par la nation trois fois moins. Le ministre lui conseilla d’apprendre l’arithmétique. 

Un quatrième prouvait au roi, par amitié, qu’il ne pouvait recueillir que soixante et quinze millions; mais qu’il allait lui en donner deux cent vingt-cinq. « Vous me ferez plaisir, dit le ministre, quand nous aurons payé les dettes de l’État. » 

Enfin arriva un commis de l’auteur nouveau qui fait la puissance législatrice copropriétaire de toutes nos terres par le droit divin, et qui donnait au roi douze cents millions de rente. Je reconnus l’homme qui m’avait mis en prison pour n’avoir pas payé mes vingt écus. Je me jetai aux pieds de M. le contrôleur général, et je lui demandai justice; il fit un grand éclat de rire, et me dit que c’était un tour qu’on m’avait joué. Il ordonna à ces mauvais plaisants de me donner cent écus de dédommagement, et m’exempta de taille pour le reste de ma vie. Je lui dis: « Monseigneur, Dieu vous bénisse! » 

V. — Lettre à l’homme aux quarante écus.

« Quoique je sois trois fois aussi riche que vous, c’est-à-dire quoique je possède trois cent soixante livres ou francs de revenu, je vous écris cependant comme d’égal à égal, sans affecter l’orgueil des grandes fortunes. 

« J’ai lu l’histoire de votre désastre et de la justice que M. le contrôleur général vous a rendue; je vous en fais mon compliment; mais par malheur je viens de lire le Financier citoyen(17),malgré la répugnance que m’avait inspirée le titre, qui paraît contradictoire à bien des gens. Ce citoyen vous ôte vingt francs de vos rentes, et à moi soixante: il n’accorde que cent francs à chaque individu sur la totalité des habitants; mais, en récompense, un homme non moins illustre enfle nos rentes jusqu’à cent cinquante livres; je vois que votre géomètre a pris un juste milieu. Il n’est point de ces magnifiques seigneurs qui d’un trait de plume peuplent Paris d’un million d’habitants, et vous font rouler quinze cents millions d’espèces sonnantes dans le royaume, après tout ce que nous avons perdu dans nos guerres dernières(18).

« Comme vous êtes grand lecteur, je vous prêterai le Financier citoyen; mais n’allez pas le croire en tout; il cite le testament du grand ministre Colbert, et il ne sait pas que c’est une rapsodie ridicule faite par un Gatien de Courtilz; il cite la Dîme du maréchal de Vauban, et il ne sait pas qu’elle est d’un Bois-Guillebert(19); il cite le testament du cardinal de Richelieu, et il ne sait pas qu’il est de l’abbé de Bourzéis. Il suppose que ce cardinal assure que quand la viande enchérit, on donne une paye plus forte au soldat. Cependant la viande enchérit beaucoup sous son ministère, et la paye du soldat n’augmenta point; ce qui prouve, indépendamment de cent autres preuves, que ce livre reconnu pour supposé dés qu’il parut, et ensuite attribué au cardinal même, ne lui appartient pas plus que le testament du cardinal Alberoni et du maréchal de Belle-Isle(20) ne leur appartiennent. 

« Défiez-vous toute votre vie des testaments et des systèmes; j’en ai été la victime comme vous. Si les Solons et les Lycurgues modernes se sont moqués de vous, les nouveaux Triptolèmes se sont encore plus moqués de moi; et, sans une petite succession qui m’a ranimé, j’étais mort de misère. 

« J’ai cent vingt arpents labourables dans le plus beau pays de la nature, et le sol le plus ingrat. Chaque arpent ne rend, tous frais faits, dans mon pays, qu’un écu de trois livres. Dès que j’eus lu dans les journaux qu’un célèbre agriculteur(21) avait inventé un nouveau semoir, et qu’il labourait sa terre par planches, afin qu’en semant moins il recueillit davantage; j’empruntai vite de l’argent, j’achetai un semoir, je labourai par planches; je perdis ma peine et mon argent, aussi bien que l’illustre agriculteur qui ne sème plus par planches(22).

« Mon malheur voulut que je lusse le journal économique, qui se vend à Paris chez Boudet. Je tombai sur l’expérience d’un Parisien ingénieux qui, pour se réjouir, avait fait labourer son parterre quinze fois, et y avait semé du froment, au lieu d’y planter des tulipes; il eut une récolte très abondante. J’empruntai encore de l’argent. « Je n’ai qu’à donner trente labours, me disais-je, j’aurai le double de la récolte de ce digne Parisien qui s’est formé des principes d’agriculture à l’Opéra et à la Comédie; et me voilà enrichi par ses leçons et par son exemple. » 

« Labourer seulement quatre fois dans mon pays est une chose impossible; la rigueur et les changements soudains des saisons ne le permettent pas; et d’ailleurs le malheur que j’avais eu de semer par planches, comme l’illustre agriculteur dont j’ai parlé, m’avait forcé à vendre mon attelage. Je fais labourer trente fois mes cent vingt arpents par toutes les charrues qui sont à quatre lieues à la ronde. Trois labours pour chaque arpent coûtent douze livres, c’est un prix fait; il fallut donner trente façons par arpent; le labour de chaque arpent me coûta cent vingt livres la façon de mes cent vingt arpents me revint à quatorze mille quatre cents livres. Ma récolte, qui se monte, année commune, dans mon maudit pays, à trois cents setiers, monta, il est vrai, à trois cent trente, qui, à vingt livres le setier, me produisirent six mille six cents livres: je perdis sept mille huit cents livres; il est vrai que j’eus la paille. 

« J’étais ruiné, abîmé, sans une vieille tante qu’un grand médecin dépêcha dans l’autre monde, en raisonnant aussi bien en médecine que moi en agriculture. 

« Qui croirait que j’eus encore la faiblesse de me laisser séduire par le journal de Boudet? Cet homme-là, après tout, n’avait pas juré ma perte. Je lis dans son recueil qu’il n’y a qu’à faire une avance de quatre mille francs pour avoir quatre mille livres de rente en artichauts: certainement Boudet me rendra en artichauts ce qu’il m’a fait perdre en blé. Voilà mes quatre mille francs dépensés, et mes artichauts mangés par des rats de campagne. Je fus hué dans mon canton comme le diable de Papefiguière. 

« J’écrivis une lettre de reproches fulminante à Boudet. Pour toute réponse le traître s’égaya dans son journal à mes dépens. Il me nia impudemment que les Caraïbes fussent nés muges; je fus obligé de lui envoyer une attestation d’un ancien procureur du roi de la Guadeloupe, comme quoi Dieu a fait les Caraïbes rouges ainsi que les nègres noirs. Mais cette petite victoire ne m’empêcha pas de perdre jusqu’au dernier sou toute la succession de ma tante, pour avoir trop cru les nouveaux systèmes. Mon cher monsieur, encore une fois, gardez-vous des charlatans. » 

VI. — Nouvelles douleurs occasionnées par les nouveaux systèmes.

(Ce petit morceau est tiré des manuscrits d’un vieux solitaire.)

Je vois que de si bons citoyens se sont amusés à gouverner les États, et à se mettre à la place des rois; si d’autres se sont crus des Triptolèmes et des Cérès, il y en a de plus fiers qui se sont mis sans façon à la place de Dieu, et qui ont créé l’univers avec leur plume, comme Dieu le créa autrefois par la parole. 

Un des premiers qui se présenta à mes adorations fut un descendant de Thalès, nommé Telliamed(23), qui m’apprit que les montagnes et les hommes sont produits par les eaux de la mer. Il y eut d’abord de beaux hommes marins qui ensuite devinrent amphibies. Leur belle queue fourchue se changea en cuisses et en jambes. J’étais encore tout plein des Métamorphoses d’Ovide, et d’un livre où il était démontré que la race des hommes était bâtarde d’une race de babouins: j’aimais autant descendre d’un poisson que d’un singe. 

Avec le temps j’eus quelques doutes sur cette généalogie, et même sur la formation des montagnes. « Quoi! me dit-il, vous ne savez pas que les courants de la mer, qui jettent toujours du sable à droite et à gauche à dix ou douze pieds de hauteur, tout au plus, ont produit, dans une suite infinie de siècles, des montagnes de vingt mille pieds de haut, lesquelles ne sont pas de sable? Apprenez que la mer a nécessairement couvert tout le globe. La preuve en est qu’on a vu des ancres de vaisseau sur le mont Saint-Bernard, qui étaient là plusieurs siècles avant que les hommes eussent des vaisseaux. 

« Figurez-vous que la terre est un globe de verre qui a été longtemps tout couvert d’eau. » Plus il m’endoctrinait, plus je devenais incrédule: « Quoi donc! me dit-il, n’avez-vous pas vu le falun de Touraine à trente-six lieues de la mer? C’est un amas de coquilles avec lesquelles on engraisse la terre comme avec du fumier. Or, si la mer a déposé dans la succession des temps une mine entière de coquilles à trente-six lieues de l’Océan, pourquoi n’aura-t-elle pas été jusqu’à trois mille lieues pendant plusieurs siècles sur notre globe de verre? » 

Je lui répondis: « Monsieur Telliamed, il y a des gens qui font quinze lieues par jour à pied; mais ils ne peuvent en faire cinquante. Je ne crois pas que mon jardin soit de verre; et quant à votre falun, je doute encore qu’il soit un lit de coquilles de mer. Il se pourrait bien que ce ne fût qu’une mine de petites pierres calcaires qui prennent aisément la forme des fragments de coquilles, comme il y a des pierres qui sont figurées en langues, et qui ne sont point des langues; en étoiles, et qui ne sont point des astres; en serpents roulés sur eux-mêmes, et qui ne sont point des serpents; en parties naturelles du beau sexe, et qui ne sont point pourtant les dépouilles des dames. On voit des dendrites, des pierres figurées, qui représentent des arbres et des maisons, sans que jamais ces petites pierres aient été des maisons et des chênes. 

« Si la mer avait déposé tant de lits de coquilles en Touraine, pourquoi aurait-elle négligé la Bretagne, la Normandie, la Picardie, et toutes les autres côtes? J’ai bien peur que ce falun tant vanté ne vienne pas plus de la mer que les hommes. Et quand la mer se serait répandue à trente-six lieues, ce n’est pas à dire qu’elle ait été jusqu’à trois mille, et même jusqu’à trois cents, et que toutes les montagnes aient été produites par les eaux. J’aimerais autant dire que le Caucase a formé la mer, que de prétendre que la mer a fait le Caucase. 

— Mais, monsieur l’incrédule, que répondrez-vous aux huîtres pétrifiées qu’on a trouvées sur le sommet des Alpes? 

— Je répondrai, monsieur le créateur, que je n’ai pas vu plus d’huîtres pétrifiées que d’ancres de vaisseau sur le haut du Mont-Cenis. Je répondrai ce qu’on a déjà dit, qu’on a trouvé des écailles d’huîtres (qui se pétrifient aisément) à de très grandes distances de la mer, comme on a déterré des médailles romaines à cent lieues de Rome; et j’aime mieux croire que des pèlerins de Saint-Jacques ont laissé quelques coquilles vers Saint-Maurice, que d’imaginer que la mer a formé le mont Saint-Bernard. 

« Il y a des coquillages partout; mais est-il bien sûr qu’ils ne soient pas les dépouilles des testacés et des crustacés de nos lacs et de nos rivières, aussi bien que des petits poissons marins? 

— Monsieur l’incrédule, je vous tournerai en ridicule dans le monde que je me propose de créer. 

— Monsieur le créateur, à vous permis; chacun est le maître dans son monde; mais vous ne me ferez jamais croire que celui où nous sommes soit de verre, ni que quelques coquilles soient des démonstrations que la mer a produit les Alpes et le mont Taurus. Vous savez qu’il n’y a aucune coquille dans les montagnes d’Amérique. Il faut que ce ne soit pas vous qui ayez créé cet hémisphère, et que vous vous soyez contenté de former l’ancien monde: c’est bien assez(24).

— Monsieur, monsieur, si on n’a pas découvert de coquilles sur les montagnes d’Amérique, on en découvrira. 

— Monsieur, c’est parler en créateur qui sait son secret, et qui est sûr de son fait. Je vous abandonne, si vous voulez, votre falun, pourvu que vous me laissiez mes montagnes. Je suis d’ailleurs le très humble et très obéissant serviteur de Votre Providence. » 

Dans le temps que je m’instruisais ainsi avec Telliamed, un jésuite irlandais déguisé en homme, d’ailleurs grand observateur, et ayant de bons microscopes, fit des anguilles avec de la farine de blé ergoté. On ne douta pas alors qu’on ne fît des hommes avec de la farine de bon froment. Aussitôt on créa des particules organiques qui composèrent des hommes. Pourquoi non? Le grand géomètre Fatio avait bien ressuscité des morts à Londres, on pouvait tout aussi aisément faire à Paris des vivants avec des particules organiques: mais malheureusement les nouvelles anguilles de Needham ayant disparu, les nouveaux hommes disparurent aussi, et s’enfuirent chez les monades, qu’ils rencontrèrent dans le plein au milieu de la matière subtile, globuleuse et cannelée. 

Ce n’est pas que ces créateurs de systèmes n’aient rendu de grands services à la physique; à Dieu ne plaise que je méprise leurs travaux! on les a comparés à des alchimistes qui, en faisant de l’or (qu’on ne fait point), ont trouvé de bons remèdes, ou du moins des choses très curieuses. On peut être un homme d’un rare mérite, et se tromper sur la formation des animaux et sur la structure du globe. 

Les poissons changés en hommes, et les eaux changées en montagnes, ne m’avaient pas fait autant de mal que M. Boudet. Je me bornais tranquillement à douter, lorsqu’un Lapon(25) me prit sous sa protection. C’était un profond philosophe, mais qui ne pardonnait jamais aux gens qui n’étaient pas de son avis. Il me fit d’abord connaître clairement l’avenir en exaltant mon âme. Je fis de si prodigieux efforts d’exaltation, que j’en tombai malade; mais il me guérit en m’enduisant de poix-résine de la tête aux pieds. A peine fus-je en état de marcher qu’il me proposa un voyage aux terres australes pour y disséquer des têtes de géants, ce qui nous ferait connaître clairement la nature de l’âme. Je ne pouvais supporter la mer; il eut la bonté de me mener par terre. Il fit creuser un grand trou dans le globe terraqué: ce trou allait droit chez les Patagons. Nous partîmes; je me cassai une jambe à l’entrée du trou; on eut beaucoup de peine à me redresser la jambe: il s’y forma un calus qui m’a beaucoup soulagé. 

J’ai déjà parlé de tout cela dans une de mes diatribes, pour instruire l’univers très attentif à ces grandes choses. Je suis bien vieux; j’aime quelque fois à répéter mes contes, afin de les inculquer mieux dans la tête des petits garçons pour lesquels je travaille depuis si longtemps. 

VII. — Mariage de l’homme aux quarante écus.

L’homme aux quarante écus s’étant beaucoup formé, et ayant fait une petite fortune, épousa une jolie fille qui possédait cent écus de rente. Sa femme devint bientôt grosse. Il alla trouver son géomètre, et lui demanda si elle lui donnerait un garçon ou une fille. Le géomètre lui répondit que les sages-femmes, les femmes de chambre, le savaient pour l’ordinaire, mais que les physiciens qui prédisent les éclipses, n’étaient pas si éclairés qu’elles. 

Il voulut savoir ensuite si son fils ou sa fille avaient déjà une âme. Le géomètre dit que ce n’était pas son affaire, et qu’il en fallait parler au théologien du coin. 

L’homme aux quarante écus, qui était déjà l’homme aux deux cents pour le moins, demanda en quel endroit était son enfant (b). « Dans une petite poche, lui dit son ami, entre la vessie et l’intestin rectum. — O Dieu paternel! s’écria-t-il, l’âme immortelle de mon fils née et logée entre l’urine et quelque chose de pis! — Oui, mon cher voisin, l’âme d’un cardinal n’a point eu d’autre berceau; et avec cela on fait le fier, on se donne des airs. 

— Ah! monsieur le savant, ne pourriez-vous point me dire comment les enfants se font? 

— Non, mon ami; mais, si vous voulez, je vous dirai ce que les philosophes ont imaginé, c’est-à-dire comment les enfants ne se font point. 

« Premièrement le R. P. Sanchez, dans son excellent livre de Matrimonio, est entièrement de l’avis d’Hippocrate; il croit comme un article de foi que les deux véhicules fluides de l’homme et de la femme s’élancent et s’unissent ensemble, et que dans le moment l’enfant est conçu par cette union; et il est si persuadé de ce système physique devenu théologique, qu’il examine, chapitre xxi du livre second, Utrum virgo Maria semen emiserit in copulatione cum Spiritu Sancto.

— Eh! monsieur, je vous ai déjà dit que je n’entends pas le latin; expliquez-moi en français l’oracle du P. Sanchez. » Le géomètre lui traduisit le texte, et tous deux frémirent d’horreur. 

Le nouveau marié, en trouvant Sanchez prodigieusement ridicule, fut pourtant assez content d’Hippocrate; et il se flattait que sa femme avait rempli toutes les conditions imposées par ce médecin pour faire un enfant. 

« Malheureusement, lui dit le voisin, il y a beaucoup de femmes qui ne répandent aucune liqueur, qui ne reçoivent qu’avec aversion les embrassements de leurs maris, et qui cependant en ont des enfants. Cela seul décide contre Hippocrate et Sanchez. 

« De plus, il y a très grande apparence que la nature agit toujours dans les mêmes cas par les mêmes principes: or il y a beaucoup d’espèces d’animaux qui engendrent sans copulation, comme les poissons écaillés, les huîtres, les pucerons. Il a donc fallu que les physiciens cherchassent une mécanique de génération qui convînt à tous les animaux. Le célèbre Harvey, qui le premier démontra la circulation, et qui était digne de découvrir le secret de la nature, crut l’avoir trouvé dans les poules: elles pondent des oeufs; il jugea que les femmes pondaient aussi. Les mauvais plaisants dirent que c’est pour cela que les bourgeois, et même quelques gens de cour, appellent leur femme ou leur maîtresse ma poule, et qu’on dit que toutes les femmes sont coquettes, parce qu’elles voudraient que les coqs les trouvassent belles. Malgré ces railleries, Harvey ne changea point d’avis, et il fut établi dans toute l’Europe que nous venons d’un oeuf. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Mais, monsieur, vous m’avez dit que la nature est toujours semblable à elle-même, qu’elle agit toujours par le même principe dans le même cas: les femmes, les juments, les ânesses, les anguilles, ne pondent point; vous vous moquez de moi. 

LE GÉOMÈTRE. — Elles ne pondent point en dehors, mais elles pondent en dedans; elles ont des ovaires comme tous les oiseaux; les juments, les anguilles, en ont aussi. Un oeuf se détache de l’ovaire; il est oeuvé dans la matrice. Voyez tous les poissons écaillés, les grenouilles; ils jettent des oeufs que le mâle féconde. Les baleines et les autres animaux marins de cette espèce font éclore leurs oeufs dans leur matrice. Les mites, les teignes, les plus vils insectes, sont visiblement formés d’un oeuf: tout vient d’un oeuf; et notre globe est un grand oeuf qui contient tous les autres. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Mais vraiment ce système porte tous les caractères de la vérité; il est simple, il est uniforme, il est démontré aux yeux dans plus de la moitié des animaux; j’en suis fort content, je n’en veux point d’autre; les oeufs de ma femme me sont fort chers. 

LE GÉOMÈTRE. — On s’est lassé à la longue de ce système: on a fait les enfants d’une autre façon. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Et pourquoi, puisque celle-là est si naturelle? 

LE GÉOMÈTRE. — C’est qu’on a prétendu que nos femmes n’ont point d’ovaire, mais seulement de petites glandes. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Je soupçonne que des gens qui avaient un autre système à débiter ont voulu décréditer les oeufs. 

LE GÉOMÈTRE. — Cela pourrait bien être. Deux Hollandais s’avisèrent d’examiner la liqueur séminale au microscope, celle de l’homme, celle de plusieurs animaux, et ils crurent y apercevoir des animaux déjà tout formés qui couraient avec une vitesse inconcevable. Ils en virent même dans le fluide séminal du coq. Alors on jugea que les mâles faisaient tout, et les femelles rien; elles ne servirent plus qu’à porter le trésor que le mâle leur avait confié. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Voilà qui est bien étrange. J’ai quelques doutes sur tous ces petits animaux qui frétillent si prodigieusement dans une liqueur, pour être ensuite immobiles dans les oeufs des oiseaux, et pour être non moins immobiles neuf mois, à quelques culbutes près, dans le ventre de la femme; cela ne me paraît pas conséquent. Ce n’est pas, autant que j’en puis juger, la marche de la nature. Comment sont faits, s’il vous plaît, ces petits hommes qui sont si bons nageurs dans la liqueur dont vous me parlez? 

LE GÉOMÈTRE. — Comme des vermisseaux. Il y avait surtout un médecin nommé Andry, qui voyait des vers partout, et qui voulait absolument détruire le système d’Harvey. Il aurait, s’il l’avait pu, anéanti la circulation du sang, parce qu’un autre l’avait découverte. Enfin deux Hollandais et M. Andry, à force de tomber dans le péché d’Onan et de voir les choses au microscope, réduisirent l’homme à être chenille. Nous sommes d’abord un ver comme elle; de là, dans notre enveloppe, nous devenons comme elle, pendant neuf mois, une vraie chrysalide, que les paysans appellent fève. Ensuite, si la chenille devient papillon, nous devenons hommes: voilà nos métamorphoses. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Eh bien! s’en est-on tenu là? n’y a-t-il point eu depuis de nouvelle mode? 

LE GÉOMÈTRE. — On s’est dégoûté d’être chenille. Un philosophe extrêmement plaisant a découvert dans une Vénus physique(26) que l’attraction faisait les enfants; et voici comment la chose s’opère. Le sperme étant tombé dans la matrice, l’oeil droit attire l’oeil gauche, qui arrive pour s’unir à lui en qualité d’oeil; mais il en est empêché par le nez, qu’il rencontre en chemin, et qui l’oblige de se placer à gauche. Il en est de même des bras, des cuisses, et des jambes, qui tiennent aux cuisses. Il est difficile d’expliquer, dans cette hypothèse, la situation des mamelles et des fesses. Ce grand philosophe n’admet aucun dessein de l’Être créateur dans la formation des animaux; il est bien loin de croire que le coeur soit fait pour recevoir le sang et pour le chasser, l’estomac pour digérer, les yeux pour voir, les oreilles pour entendre; cela lui paraît trop vulgaire; tout se fait par attraction. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Voilà un maître fou. Je me flatte que personne n’a pu adopter une idée aussi extravagante. 

LE GÉOMÈTRE. — On en rit beaucoup; mais ce qu’il y eut de triste, c est que cet insensé ressemblait aux théologiens, qui persécutent autant qu’ils le peuvent ceux qu’ils font rire. 

« D’autres philosophes ont imaginé d’autres manières qui n’ont pas fait une plus grande fortune: ce n’est plus le bras qui va chercher le bras; ce n’est plus la cuisse qui court après la cuisse; ce sont de petites molécules, de petites particules de bras et de cuisse qui se placent les unes sur les autres. On sera peut-être enfin obligé d’en revenir aux oeufs, après avoir perdu bien du temps. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — J’en suis ravi; mais quel a été le résultat de toutes ces disputes? 

LE GÉOMÈTRE. — Le doute. Si la question avait été débattue entre des théologaux, il y aurait eu des excommunications et du sang répandu; mais entre des physiciens la paix est bientôt faite chacun a couché avec sa femme, sans penser le moins du monde à son ovaire, ni à ses trompes de Fallope. Les femmes sont devenues grosses ou enceintes, sans demander seulement comment ce mystère s’opère. C’est ainsi que vous semez du blé, et que vous ignorez comment le blé germe en terre(27).

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Oh! je le sais bien; on me l’a dit il y a longtemps; c’est par pourriture(28). Cependant il me prend quelquefois envie de rire de tout ce qu’on m’a dit. 

LE GÉOMÈTRE. — C’est une fort bonne envie. Je vous conseille de douter de tout, excepté que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits, et que les triangles qui ont même base et même hauteur sont égaux entre eux, ou autres propositions pareilles, comme par exemple, que deux et deux font quatre. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Oui, je crois qu’il est fort sage de douter; mais je sens que je suis curieux depuis que j’ai fait fortune et que j’ai du loisir. Je voudrais, quand ma volonté remue mon bras ou ma jambe, découvrir le ressort par lequel ma volonté les remue; car sûrement il y en a un. Je suis quelquefois tout étonné de pouvoir lever et abaisser mes yeux, et de ne pouvoir dresser mes oreilles. Je pense, et je voudrais connaître un peu… là… toucher au doigt ma pensée. Cela doit être fort curieux. Je cherche si je pense par moi-même, si Dieu me donne mes idées, si mon âme est venue dans mon corps à six semaines ou à un jour, comment elle s’est logée dans mon cerveau; si je pense beaucoup quand je dors profondément, et quand je suis en léthargie. Je me creuse la cervelle pour savoir comment un corps en pousse un autre. Mes sensations ne m’étonnent pas moins; j’y trouve du divin, et surtout dans le plaisir. 

« J’ai fait quelquefois mes efforts pour imaginer un nouveau sens et je n’ai jamais pu y parvenir. Les géomètres savent toutes ces choses; ayez la bonté de m’instruire. 

LE GÉOMÈTRE. — Hélas! nous sommes aussi ignorants que vous; adressez-vous à la Sorbonne. » 

VIII. — L’homme aux quarante écus, devenu père, raisonne sur les moines.

Quand l’homme aux quarante écus se vit père d’un garçon, il commença à se croire un homme de quelque poids dans l’État; il espéra donner au moins dix sujets au roi qui seraient tous utiles. C’était l’homme du monde qui faisait le mieux des paniers; et sa femme était une excellente couturière. Elle était née dans le voisinage d’une grosse abbaye de cent mille livres de rente. Son mari me demanda un jour pourquoi ces messieurs, qui étaient en petit nombre, avaient englouti tant de parts de quarante écus. « Sont-ils plus utiles que moi à la patrie? — Non, mon cher voisin. — Servent-ils comme moi à la population du pays? — Non, au moins en apparence. — Cultivent-ils la terre? défendent-ils l’État quand il est attaqué? — Non, ils prient Dieu pour vous. — Eh bien! je prierai Dieu pour eux; partageons. 

« Combien croyez-vous que les couvents renferment de ces gens utiles, soit en hommes, soit en filles, dans le royaume? 

— Par les mémoires des intendants, faits sur la fin du dernier siècle, il y en avait environ quatre-vingt-dix mille. 

— Par notre ancien compte, ils ne devraient, à quarante écus par tête, posséder que dix millions huit cent mille livres combien en ont-ils? 

— Cela va à cinquante millions, en comptant les messes et les quêtes des moines mendiants, qui mettent réellement un impôt considérable sur le peuple. Un frère quêteur d’un couvent de Paris s’est vanté publiquement que sa besace valait quatre-vingt mille livres de rente. 

— Voyons combien cinquante millions répartis entre quatre-vingt-dix mille têtes tondues donnent à chacun. — Cinq cent cinquante-cinq livres. 

« C’est une somme considérable dans une société nombreuse, où les dépenses diminuent par la quantité même des consommateurs; car il en coûte bien moins à dix personnes pour vivre ensemble, que si chacun avait séparément son logis et sa table. 

« Les ex-jésuites, à qui on donne aujourd’hui quatre cents livres de pension, ont donc réellement perdu à ce marché? 

— Je ne le crois pas; car ils sont presque tous retirés chez des parents qui les aident; plusieurs disent la messe pour de l’argent, ce qu’ils ne faisaient pas auparavant; d’autres se sont faits précepteurs; d’autres ont été soutenus par des dévotes; chacun s’est tiré d’affaire; et peut-être y en a-t-il peu aujourd’hui qui, ayant goûté du monde et de la liberté, voulussent reprendre leurs anciennes chaînes(29). La vie monacale, quoi qu’on en dise, n’est point du tout à envier. C’est une maxime assez connue que les moines sont des gens qui s’assemblent sans se connaître, vivent sans s’aimer, et meurent sans se regretter. 

— Vous pensez donc qu’on leur rendrait un très grand service de les défroquer tous? 

— Ils y gagneraient beaucoup sans doute, et l’État encore davantage; on rendrait à la patrie des citoyens et des citoyennes qui ont sacrifié témérairement leur liberté dans un âge où les lois ne permettent pas qu’on dispose d’un fonds de dix sous de rente; on tirerait ces cadavres de leurs tombeaux: ce serait une vraie résurrection. Leurs maisons deviendraient des hôtels de ville, des hôpitaux, des écoles publiques, ou seraient affectées à des manufactures; la population deviendrait plus grande, tous les ‘arts seraient mieux cultivés. On pourrait du moins diminuer le nombre de ces victimes volontaires en fixant le nombre des novices: la patrie aurait plus d’hommes utiles et moins de malheureux. C’est le sentiment de tous les magistrats, c’est le voeu unanime du public, depuis que les esprits sont éclairés. L’exemple de l’Angleterre et de tant d’autres États est une preuve évidente de la nécessité de cette réforme. Que ferait aujourd’hui l’Angleterre, si, au lieu de quarante mille hommes de mer, elle avait quarante mille moines? Plus les arts se sont multipliés, plus le nombre des sujets laborieux est devenu nécessaire. Il y a certainement dans les cloîtres beaucoup de talents ensevelis qui sont perdus pour l’État. Il faut, pour faire fleurir un royaume, le moins de prêtres possible, et le plus d’artisans. L’ignorance et la barbarie de nos pères, loin d’être une règle pour nous, n’est qu’un avertissement de faire ce qu’ils feraient s’ils étaient en notre place avec nos lumières. 

— Ce n’est donc point par haine contre les moines que vous voulez les abolir? C’est par pitié pour eux, c’est par amour pour la patrie. Je pense comme vous: je ne voudrais point que mon fils fût moine; et si je croyais que je dusse avoir des enfants pour le cloître, je ne coucherais plus avec ma femme. 

« Quel est, en effet, le bon père de famille qui ne gémisse de voir son fils et sa fille perdus pour la société? Cela s’appelle se sauver. Mais un soldat qui se sauve, quand il faut combattre, est puni. Nous sommes tous les soldats de l’État; nous sommes à la solde de la société; nous devenons des déserteurs quand nous la quittons. Que dis-je? Les moines sont des parricides qui étouffent une postérité tout entière. Quatre-vingt-dix mille cloîtrés, qui braillent ou qui nasillent du latin, pourraient donner à l’État chacun deux sujets: cela fait cent soixante mille(30) hommes qu’ils font périr dans leur germe. Au bout de cent ans, la perte est immense. Cela est démontré(31).

« Pourquoi donc le monachisme a-t-il prévalu? Parce que le gouvernement fut presque partout détestable et absurde depuis Constantin; parce que l’empire romain eut plus de moines que de soldats; parce qu’il y en avait cent mille dans la seule Égypte; parce qu’ils étaient exempts de travail et de taxe; parce que les chefs des nations barbares qui détruisirent l’empire, s’étant faits chrétiens pour gouverner les chrétiens, exercèrent la plus horrible tyrannie; parce qu’on se jetait en foule dans les cloîtres pour échapper aux fureurs de ces tyrans, et qu’on se plongeait dans un esclavage pour en éviter un autre; parce que les papes, en instituant tant d’ordres différents de fainéants sacrés, se firent autant de sujets dans les autres États; parce qu’un paysan aime mieux être appelé mon révérend Père, et donner des bénédictions, que de conduire la charrue; parce qu’il ne sait pas que la charrue est plus noble que le froc; parce qu’il aime mieux vivre aux dépens des sots que par un travail honnête; enfin parce qu’il ne sait pas qu’en se faisant moine, il se prépare des jours malheureux, tissus d’ennui et de repentir. 

— Allons, monsieur, plus de moines, pour leur bonheur et pour le nôtre. Mais je suis fâché d’entendre dire au seigneur de mon village, père de quatre garçons et de trois filles, qu’il ne saura où les placer, s’il ne fait pas ses filles religieuses. 

— Cette allégation, trop souvent répétée, est inhumaine, antipatriotique, destructive de la société. 

« Toutes les fois qu’on peut dire d’un état de vie, quel qu’il puisse être: « Si tout le monde embrassait cet état, le genre humain serait perdu; » il est démontré que cet état ne vaut rien, et que celui qui le prend nuit au genre humain autant qu’il est en lui. 

« Or, il est clair que, si tous les garçons et toutes les filles s’encloîtraient, le monde périrait: donc la moinerie est, par cela seul, l’ennemie de la nature humaine, indépendamment des maux affreux qu’elle a causés quelquefois. 

— Ne pourrait-on pas en dire autant des soldats? 

— Non, assurément; car, si chaque citoyen porte les armes à son tour, comme autrefois dans toutes les républiques, et surtout dans celle de Rome, le soldat n’en est que meilleur cultivateur; le soldat citoyen se marie, il combat pour sa femme et pour ses enfants. Plût à Dieu que tous les laboureurs fussent soldats et mariés! ils seraient d’excellents citoyens. Mais un moine, en tant que moine, n’est bon qu’à dévorer la substance de ses compatriotes: il n’y a point de vérité plus reconnue. 

— Mais les filles, monsieur, les filles des pauvres gentilshommes, qu’on ne peut marier, que feront-elles? 

— Elles feront, on l’a dit mille fois, comme les filles d’Angleterre, d’Écosse, d’Irlande, de Suisse, de Hollande, de la moitié de l’Allemagne, de Suède, de Norvège, du Danemark, de Tartarie, de Turquie, d’Afrique et de presque tout le reste de la terre; elles seront bien meilleures épouses, bien meilleures mères, quand on se sera accoutumé, ainsi qu’en Allemagne, à prendre des femmes sans dot. Une femme ménagère et laborieuse fera plus de bien dans une maison que la fille d’un financier qui dépense plus en superfluités qu’elle n’a porté de revenu chez son mari. 

« Il faut qu’il y ait des maisons de retraite pour la vieillesse, pour l’infirmité, pour la difformité. Mais, par le plus détestable des abus, les fondations ne sont que pour la jeunesse et pour les personnes bien conformées. On commence, dans le cloître, par faire étaler aux novices des deux sexes leur nudité, malgré toutes les lois de la pudeur; on les examine attentivement devant et derrière. Qu’une vieille bossue aille se présenter pour entrer dans un cloître, on la chassera avec mépris, à moins qu’elle ne donne une dot immense. Que dis-je? toute religieuse doit être dotée, sans quoi elle est le rebut du couvent. Il n’y eut jamais d’abus plus intolérable(32).

— Allez, allez, monsieur, je vous jure que mes filles ne seront jamais religieuses. Elles apprendront à filer, à coudre, à faire de la dentelle, à broder, à se rendre utiles. Je regarde les voeux comme un attentat contre la patrie et contre soi-même. Expliquez-moi, je vous prie, comment il se peut faire qu’un de mes amis, pour contredire le genre humain, prétende que les moines sont très utiles à la population d’un État, parce que leurs bâtiments sont mieux entretenus que ceux des seigneurs, et leurs terres mieux cultivées. 

— Eh! quel est donc votre ami qui avance une proposition si étrange? 

— C’est l’Ami des hommes(33),ou plutôt celui des moines. 

— Il a voulu rire; il sait trop bien que dix familles qui ont chacune cinq mille livres de rente en terre, sont cent fois, mille fois plus utiles qu’un couvent qui jouit d’un revenu de cinquante mille livres, et qui a toujours un trésor secret. Il vante les belles maisons bâties par les moines, et c’est précisément ce qui irrite les citoyens; c’est le sujet des plaintes de l’Europe. Le voeu de pauvreté condamne les palais, comme le voeu d’humilité contredit l’orgueil, et comme le voeu d’anéantir sa race contredit la nature. 

— Je commence à croire qu’il faut beaucoup se défier des livres. 

— Il faut en user avec eux comme avec les hommes, choisir les plus raisonnables, les examiner, et ne se rendre jamais qu’à l’évidence. 

IX. — Des impôts payés à l’étranger.

Il y a un mois que l’homme aux quarante écus vint me trouver en se tenant les côtes de rire, et il riait de si grand coeur, que je me mis à rire aussi sans savoir de quoi il était question tant l’homme est né imitateur! tant l’instinct nous maîtrise! tant les grands mouvements de l’âme sont contagieux! 

Ut ridentibus arrident, ita flentibus adflent(34)
Humani vultus(35).

Quand il eut bien ri, il me dit qu’il venait de rencontrer un homme qui se disait protonotaire du saint-siège, et que cet homme envoyait une grosse somme d’argent à trois cents lieues d’ici à un Italien, au nom d’un Français à qui le roi avait donné un petit fief, et que ce Français ne pourrait jamais jouir des bienfaits du roi, s’il ne donnait à cet Italien la première année de son revenu. 

« La chose est très vraie, lui dis-je; mais elle n’est pas si plaisante. il en coûte à la France environ quatre cent mille livres par an en menus droits de cette espèce; et, depuis environ deux siècles et demi que cet usage dure, nous avons déjà porté en Italie quatre-vingts millions. 

— Dieu paternel! s’écria-t-il, que de fois quarante écus! cet Italien-là nous subjugua donc, il y a deux siècles et demi? il nous imposa ce tribut? — Vraiment, répondis-je, il nous en imposait autrefois d’une façon bien plus onéreuse. Ce n’est là qu’une bagatelle en comparaison de ce qu’il leva longtemps sur notre pauvre nation et sur les autres pauvres nations de l’Europe. Alors je lui racontai comment ces saintes usurpations s’étaient établies; il sait un peu d’histoire; il a du bon sens; il comprit aisément que nous avions été des esclaves auxquels il restait encore un petit bout de chaîne. Il parla longtemps avec énergie contre cet abus; mais avec quel respect pour la religion en général! comme il révérait les évêques! comme il leur souhaitait beaucoup de quarante écus, afin qu’ils les dépensassent dans leurs diocèses en bonnes oeuvres! 

Il voulait aussi que tous les curés de campagne eussent un nombre de quarante écus suffisant pour les faire vivre avec décence. « Il est triste, disait-il, qu’un curé soit obligé de disputer trois gerbes de blé à son ouaille, et qu’il ne soit pas largement payé par la province. Il est honteux que ces messieurs soient toujours en procès avec leurs seigneurs. Ces contestations éternelles pour des droits imaginaires, pour des dîmes, détruisent la considération qu’on leur doit. Le malheureux cultivateur, qui a déjà payé aux préposés son dixième, et les deux sous pour livre, et la taille, et la capitation, et le rachat du logement des gens de guerre, après qu’il a logé des gens de guerre, etc., etc.; cet infortuné, dis-je, qui se voit encore enlever le dixième de sa récolte par son curé, ne le regarde plus comme son pasteur, mais comme son écorcheur, qui lui arrache le peu de peau qui lui reste. Il sent bien qu’en lui enlevant la dixième gerbe de droit divin, on a la cruauté diabolique de ne pas lui tenir compte de ce qu’il lui en a coûté pour faire croître cette gerbe. Que lui reste-t-il pour lui et pour sa famille? Les pleurs, la disette, le découragement, le désespoir; et il meurt de fatigue et de misère. Si le curé était payé par la province, il serait la consolation de ses paroissiens, au lieu d’être regardé par eux comme leur ennemi. » 

Ce digne homme s’attendrissait en prononçant ces paroles; il aimait sa patrie, et était idolâtre du bien public. Il s’écriait quelquefois: « Quelle nation que la française, si on voulait! » 

Nous allâmes voir son fils, à qui sa mère, bien propre et bien lavée, présentait un gros teton blanc. L’enfant était fort joli. « Hélas! dit le père, te voilà donc, et tu n’as que vingt-trois ans de vie, et quarante écus à prétendre. » 

X. — Des proportions.

Le produit des extrêmes est égal au produit des moyens; mais deux sacs de blé volés ne sont pas à ceux qui les ont pris, comme la perte de leur vie l’est à l’intérêt de la personne volée. 

Le prieur de D***, à qui deux de ses domestiques de campagne avaient dérobé deux setiers de blé, vient de faire pendre les deux délinquants. Cette exécution lui a plus coûté que toute sa récolte ne lui a valu, et, depuis ce temps, il ne trouve plus de valets. 

Si les lois avaient ordonné que ceux qui voleraient le blé de leur maître laboureraient son champ toute leur vie, les fers aux pieds et une sonnette au cou, attachée à un carcan, ce prieur aurait beaucoup gagné. 

Figure 10: L’Homme aux quarante écus.

Il faut effrayer le crime; oui, sans doute: mais le travail forcé et la honte durable l’intimident plus que la potence. 

Il y a quelques mois qu’à Londres un malfaiteur fut condamné à être transporté en Amérique pour y travailler aux sucreries avec les nègres. Tous les criminels en Angleterre, comme en bien d’autres pays, sont reçus à présenter requête au roi, soit pour obtenir grâce entière, soit pour diminution de peine. Celui-ci présenta requête pour être pendu: il alléguait qu’il haïssait mortellement le travail, et qu’il aimait mieux être étranglé une minute, que de faire du sucre toute sa vie. 

D’autres peuvent penser autrement, chacun a son goût; mais on a déjà dit, et il faut le répéter, qu’un pendu n’est bon à rien, et que les supplices doivent être utiles. 

Il y a quelques années que l’on condamna dans la Tartarie(36); deux jeunes gens à être empalés, pour avoir regardé, leur bonnet sur la tête, passer une procession de lamas. L’empereur de la Chine(37), qui est un homme de beaucoup d’esprit, dit qu’il les aurait condamnés à marcher nu-tête à la procession pendant trois mois. 

« Proportionnez les peines aux délits, a dit le marquis Beccaria; ceux qui ont fait les lois n’étaient pas géomètres. » 

Si l’abbé Guyon ou Cogé, ou l’ex-jésuite Nonotte, ou l’ex-jésuite Patouillet, ou le prédicant La Beaumelle, font de misérables libelles où il n’y a ni vérité, ni raison, ni esprit, irez-vous les faire pendre, comme le prieur de D*** a fait pendre ses deux domestiques; et cela sous prétexte que les calomniateurs sont plus coupables que les voleurs? 

Condamnerez-vous Fréron même aux galères, pour avoir insulté le bon goût, et pour avoir menti toute sa vie dans l’espérance de payer son cabaretier? 

Ferez-vous mettre au pilori le sieur Larcher, parce qu’il a été très pesant, parce qu’il a entassé erreur sur erreur, parce qu’il n’a jamais su distinguer aucun degré de probabilité, parce qu’il veut que, dans une antique et immense cité, renommée par sa police et par la jalousie des maris, dans Babylone enfin, où les femmes étaient gardées par des eunuques, toutes les princesses allassent par dévotion donner publiquement leurs faveurs dans la cathédrale aux étrangers pour de l’argent? Contentons-nous de l’envoyer sur les lieux courir les bonnes fortunes; soyons modérés en tout; mettons de la proportion entre les délits et les peines. 

Pardonnons à ce pauvre Jean-Jacques, lorsqu’il n’écrit que pour se contredire, lorsqu’après avoir donné une comédie sifflée(38) sur le théâtre de Paris, il injurie ceux qui en font jouer à cent lieues de là; lorsqu’il cherche des protecteurs, et qu’il les outrage; lorsqu’il déclame contre les romans, et qu’il fait des romans dont le héros est un sot précepteur qui reçoit l’aumône d’une Suissesse à laquelle il a fait un enfant, et qui va dépenser son argent dans un bordel de Paris: laissons-le croire qu’il a surpassé Fénelon et Xénophon, en élevant un jeune homme de qualité dans le métier de menuisier: ces extravagantes platitudes ne méritent pas un décret de prise de corps; les Petites-Maisons suffisent avec de bons bouillons, de la saignée et du régime. 

Je hais les lois de Dracon, qui punissaient également les crimes et les fautes, la méchanceté et la folie. Ne traitons point le jésuite Nonotte, qui n’est coupable que d’avoir écrit des bêtises et des injures, comme on a traité les jésuites Malagrida, Oldcorn, Garnet, Guignard, Gueret, et comme on devait traiter le jésuite Le Tellier, qui trompa son roi, et qui troubla la France. Distinguons principalement dans tout procès, dans toute contention, dans toute querelle, l’agresseur de l’outragé, l’oppresseur de l’opprimé. La guerre offensive est d’un tyran; celui qui se défend est un homme juste. 

Comme j’étais plongé dans ces réflexions, l’homme aux quarante écus me vint voir tout en larmes. Je lui demandai avec émotion si son fils, qui devait vivre vingt-trois ans, était mort. « Non, dit-il, le petit se porte bien, et ma femme aussi; mais j’ai été appelé en témoignage contre un meunier à qui on a fait subir la question ordinaire et extraordinaire, et qui s’est trouvé innocent; je l’ai vu s’évanouir dans les tortures redoublées; j’ai entendu craquer ses os; j’entends encore ses cris et ses hurlements, ils me poursuivent; je pleure de pitié, et je tremble d’horreur. » Je me. mis à pleurer et à frémir aussi, car je suis extrêmement sensible. 

Ma mémoire alors me représenta l’aventure épouvantable des Calas: une mère vertueuse dans les fers, ses filles éplorées et fugitives, sa maison au pillage; un père de famille respectable brisé par la torture, agonisant sur la roue et expirant dans les flammes; un fils chargé de chaînes, traîné devant les juges, dont un lui dit: « Nous venons de rouer votre père, nous allons vous rouer aussi. » 

Je me souvins de la famille de Sirven, qu’un de mes amis rencontra dans des montagnes couvertes de glaces, lorsqu’elle fuyait la persécution d’un juge aussi inique qu’ignorant. « Ce juge, me dit-il, a condamné toute cette famille innocente au supplice, en supposant, sans la moindre apparence de preuve, que le père et la mère, aidés de deux de leurs filles, avaient égorgé et noyé la troisième, de peur qu’elle n’allât à la messe. » Je voyais à la fois, dans les jugements de cette espèce, l’excès de la bêtise, de l’injustice et de la barbarie. 

Nous plaignions la nature humaine, l’homme aux quarante écus et moi. J’avais dans ma poche le discours d’un avocat général de Dauphiné(39), qui roulait en partie sur ces matières intéressantes; je lui en lus les endroits suivants: 

« Certes, ce furent des hommes véritablement grands qui osèrent les premiers se charger de gouverner leurs semblables, et s’imposer le fardeau de la félicité publique; qui, pour le bien qu’ils voulaient faire aux hommes, s’exposèrent à leur ingratitude, et pour le repos d’un peuple, renoncèrent au leur; qui se mirent, pour ainsi dire, entre les hommes et la Providence, pour leur composer, par artifice, un bonheur qu’elle semblait leur avoir refusé. 

« Quel magistrat, un peu sensible à ses devoirs, à la seule humanité, pourrait soutenir ces idées? Dans la solitude d’un cabinet pourra-t-il, sans frémir d’horreur et de pitié, jeter les yeux sur ces papiers, monuments infortunés du crime ou de l’innocence? Ne lui semble-t-il pas entendre des voix gémissantes sortir de ces fatales écritures, et le presser de décider du sort d’un citoyen, d’un époux, d’un père, d’une famille? Quel juge impitoyable (s’il est chargé d’un seul procès criminel) pourra passer de sang-froid devant une prison? C’est donc moi, dira-t-il, qui retiens dans ce détestable séjour mon semblable, peut-être mon égal, mon concitoyen; un homme enfin! c’est moi qui le lie tous les jours, qui ferme sur lui ces odieuses portes! peut-être le désespoir s’est emparé de son âme; il pousse vers le ciel mon nom avec des malédictions, et sans doute il atteste contre moi le grand juge qui nous observe et doit nous juger tous les deux. 

« Ici un spectacle effrayant se présente tout à coup à mes yeux; le juge se lasse d’interroger par la parole; il veut interroger par les supplices: impatient dans ses recherches, et peut-être irrité de leur inutilité, on apporte des torches, des chaînes, des leviers, et tous ces instruments inventés pour la douleur. Un bourreau vient se mêler aux fonctions de la magistrature, et termine par la violence un interrogatoire commencé par la liberté. 

« Douce philosophie! toi qui ne cherches la vérité qu’avec l’attention et la patience, t’attendais-tu que, dans ton siècle, on employât de tels instruments pour la découvrir? 

« Est-il bien vrai que nos lois approuvent cette méthode inconcevable, et que l’usage la consacre? 

« Leurs lois imitent leurs préjugés; les punitions publiques sont aussi cruelles que les vengeances particulières, et les actes de leur raison ne sont guère moins impitoyables que ceux de leurs passions. Quelle est donc la cause de cette bizarre opposition? C’est que nos préjugés sont anciens et que notre morale est nouvelle; c’est que nous sommes aussi pénétrés de nos sentiments qu’inattentifs à nos idées; c’est que l’avidité des plaisirs nous empêche de réfléchir sur nos besoins, et que nous sommes plus empressés de vivre que de nous diriger; c’est en un mot, que nos moeurs sont douces, et qu’elles ne sont pas bonnes; c’est que nous sommes polis et que nous ne sommes seulement pas humains. » 

Ces fragments, que l’éloquence avait dictés à l’humanité, remplirent le coeur de mon ami d’une douce consolation. Il admirait avec tendresse. « Quoi! disait-il dans son transport, on fait des chefs-d’oeuvre en province! on m’avait dit qu’il n’y a que Paris dans le monde. 

— Il n’y a que Paris, lui dis-je, où l’on fasse des opéras-comiques; mais il y a aujourd’hui dans les provinces beaucoup de magistrats qui pensent avec la même vertu, et qui s’expriment avec la même force. Autrefois les oracles de la justice, ainsi que ceux de la morale, n’étaient que ridicules. Le docteur Balouard déclamait au barreau, et Arlequin dans la chaire. La philosophie est enfin venue, elle a dit: « Ne parlez en public que pour dire des vérités neuves et utiles, avec l’éloquence du sentiment et de la raison. » 

« — Mais si nous n’avons rien de neuf à dire? se sont écriés les parleurs. — Taisez-vous alors, a répondu la philosophie; tous ces vains discours d’appareil, qui ne contiennent que des phrases, sont comme le feu de la Saint-Jean, allumé le jour de l’année où l’on a le moins besoin de se chauffer; il ne cause aucun plaisir et il n’en reste pas même la cendre. 

« — Que toute la France lise les bons livres. Mais malgré les progrès de l’esprit humain, on lit très peu; et, parmi ceux qui veulent quelquefois s’instruire, la plupart lisent très mal. Mes voisins et mes voisines jouent, après dîner, un jeu anglais, que j’ai beaucoup de peine à prononcer, car on l’appelle whisk. Plusieurs bons bourgeois, plusieurs grosses têtes, qui se croient de bonnes têtes, vous disent avec un air d’importance que les livres ne sont bons à rien. Mais, messieurs les Welches, savez-vous que vous n’êtes gouvernés. que par des livres? savez-vous que l’ordonnance civile, le code militaire et l’Évangile, sont des livres dont vous dépendez continuellement? Lisez, éclairez-vous; ce n’est que par la lecture qu’on fortifie son âme; la conversation la dissipe, le jeu la resserre. 

— J’ai bien peu d’argent, me répondit l’homme aux quarante écus; mais, si jamais je fais une petite fortune, j’achèterai des livres chez Marc-Michel Rey. » 

XI. – De la vérole.

L’homme aux quarante écus demeurait dans un petit canton où l’on n’avait jamais mis de soldats en garnison depuis cent cinquante années. Les moeurs, dans ce coin de terre inconnu, étaient pures comme l’air qui l’environne. On ne savait pas qu’ailleurs l’amour pût être infecté d’un poison destructeur, que les générations fussent attaquées dans leur germe, et que la nature, se contredisant elle-même, pût rendre la tendresse horrible et le plaisir affreux: on se livrait à l’amour avec la sécurité de l’innocence. Des troupes vinrent, et tout changea. 

Deux lieutenants, l’aumônier du régiment, un caporal et un soldat de recrue, qui sortait du séminaire, suffirent pour empoisonner douze villages en moins de trois mois. Deux cousines de l’homme aux quarante écus se virent couvertes de pustules calleuses; leurs beaux cheveux tombèrent; leur voix devint rauque; les paupières de leurs yeux, fixes et éteints, se chargèrent d’une couleur livide et ne se fermèrent plus pour laisser entrer le repos dans des membres disloqués, qu’une carie secrète commençait à ronger comme ceux de l’Arabe Job, quoique Job n’eût jamais eu cette maladie. 

Le chirurgien-major du régiment, homme d’une grande expérience, fut obligé de demander des aides à la cour pour guérir toutes les filles du pays. Le ministre de la guerre, toujours porté d’inclination à soulager le beau sexe, envoya une recrue de fraters, qui gâtèrent d’une main ce qu’ils rétablirent de l’autre. 

L’homme aux quarante écus lisait alors l’histoire philosophique de Candide, traduite de l’allemand du docteur Ralph, qui prouve évidemment que tout est bien, et qu’il était absolument impossible, dans le meilleur des mondes possibles, que la vérole, la peste, la pierre, la gravelle, les écrouelles, la chambre de Valence(40), et l’inquisition, n’entrassent dans la composition de l’univers, de cet univers uniquement fait pour l’homme, roi des animaux et image de Dieu, auquel on voit bien qu’il ressemble comme deux gouttes d’eau. 

Il lisait, dans l’histoire véritable de Candide, que le fameux docteur Pangloss avait perdu dans le traitement un oeil et une oreille. Hélas! dit-il, mes deux cousines, mes deux pauvres cousines, seront-elles borgnes ou borgnesses et essorillées? — Non, lui dit le major consolateur: les Allemands ont la main lourde; mais nous autres, nous guérissons les filles promptement, sûrement et agréablement. » 

En effet, les deux jolies cousines en furent quittes pour avoir la tête enflée comme un ballon pendant six semaines, pour perdre la moitié de leurs dents, en tirant la langue d’un demi-pied, et pour mourir de la poitrine au bout de six mois. 

Pendant l’opération, le cousin et le chirurgien-major raisonnèrent ainsi: 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Est-il possible, monsieur, que la nature ait attaché de si épouvantables tourments à un plaisir si nécessaire, tant de honte à tant de gloire, et qu’il y ait plus de risque à faire un enfant qu’à tuer un homme? Serait-il vrai au moins, pour notre consolation, que ce fléau diminue un peu sur la terre, et qu’il devienne moins dangereux de jour en jour? 

LE CHIRURGIEN-MAJOR. — Au contraire, il se répand de plus en plus dans toute l’Europe chrétienne; il s’est étendu jusqu’en Sibérie; j’en ai vu mourir plus de cinquante personnes, et surtout un grand général de l’armée et un ministre d’État fort sage. Peu de poitrines faibles résistent à la maladie et au remède. Les deux soeurs, la petite et la grosse, se sont liguées encore plus que les moines pour détruire le genre humain. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Nouvelle raison pour abolir les moines, afin que, remis au rang des hommes, ils réparent un peu le mal que font les deux soeurs. Dites-moi, je vous prie, si les bêtes ont la vérole. 

LE CHIRURGIEN. — Ni la petite, ni la grosse, ni les moines ne sont connus chez elles. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Il faut donc avouer qu’elles sont plus heureuses et plus prudentes que nous dans ce meilleur des mondes. 

LE CHIRURGIEN. — Je n’en ai jamais douté; elles éprouvent bien moins de maladies que nous: leur instinct est bien plus sûr que notre raison; jamais ni le passé ni l’avenir ne les tourmentent. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Vous avez été chirurgien d’un ambassadeur de France en Turquie: y a-t-il beaucoup de vérole à Constantinople? 

LE CHIRURGIEN. — Les Francs l’ont apportée dans le faubourg de Péra où ils demeurent. J’y ai connu un capucin qui en était mangé comme Pangloss; mais elle n’est point parvenue dans la ville: les Francs n’y couchent presque jamais. Il n’y a presque point de filles publiques dans cette ville immense. Chaque homme riche a des femmes ou des esclaves de Circassie, toujours gardées, toujours surveillées, dont la beauté ne peut être dangereuse. Les Turcs appellent la vérole le mal chrétien; et cela redouble le profond mépris qu’ils ont pour notre théologie; mais, en récompense, ils ont la peste, maladie d’Égypte, dont ils font peu de cas, et qu’ils ne se donnent jamais la peine de prévenir. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — En quel temps croyez-vous que ce fléau commença dans l’Europe? 

LE CHIRURGIEN. — Au retour du premier voyage de Christophe Colomb chez des peuples innocents qui ne connaissaient ni l’avarice, ni la guerre, vers l’an 1494. Ces nations, simples et justes, étaient attaquées de ce mal de temps immémorial, comme la lèpre régnait chez les Arabes et chez les Juifs, et la peste chez les Égyptiens. Le premier fruit que les Espagnols recueillirent de cette conquête du Nouveau-Monde fut la vérole; elle se répandit plus promptement que l’argent du Mexique, qui ne circula que longtemps après en Europe. La raison en est que, dans toutes les villes, il y avait alors de belles maisons publiques, appelées b... , établies par l’autorité des souverains pour conserver l’honneur des dames. Les Espagnols portèrent le venin dans ces maisons privilégiées, dont les princes et les évêques tiraient les filles qui leur étaient nécessaires. On a remarqué qu’à Constance il y avait eu sept cent dix-huit filles pour le service du concile qui fit brûler si dévotement Jean Hus et Jérôme de Prague. 

On peut juger par ce seul trait avec quelle rapidité ce mal parcourut tous les pays. Le premier seigneur qui en mourut fut l’illustrissime et révérendissime évêque et vice-roi de Hongrie, en 1499, que Bartholomeo Montanagua, grand médecin de Padoue, ne put guérir. Gualtieri assure que l’archevêque de Mayence, Berthold de Henneberg, « attaqué de la grosse vérole, rendit son âme à Dieu en 1504. » On sait que notre roi François Ier en mourut. Henri III la prit à Venise; mais le jacobin Jacques Clément prévint l’effet de la maladie. 

Le parlement de Paris, toujours zélé pour le bien public, fut le premier qui donna un arrêt contre la vérole, en 1497(41). Il défendit à tous les vérolés de rester dans Paris sous peine de la hart; mais, comme il n’était pas facile de prouver juridiquement aux bourgeois et bourgeoises qu’ils étaient en délit, cet arrêt n’eut pas plus d’effet que ceux qui furent rendus depuis contre l’émétique; et, malgré le parlement, le nombre des coupables augmenta toujours. Il est certain que, si on les avait exorcisés, au lieu de les faire pendre, il n’y en aurait plus aujourd’hui sur la terre; mais c’est à quoi malheureusement on ne pensa jamais. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — Est-il bien vrai ce que j’ai lu dans Candide, que, parmi nous, quand deux armées de trente mille hommes chacune marchent ensemble en front de bandière, on peut parier qu’il y a vingt mille vérolés de chaque côté? 

LE CHIRURGIEN. — Il n’est que trop vrai. Il en est de même dans les licences de Sorbonne. Que voulez-vous que. fassent de jeunes bacheliers à qui la nature parle plus haut et plus ferme que la théologie? Je puis vous jurer que, proportion gardée, mes confrères et moi nous avons plus de jeunes prêtres que de jeunes officiers. 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. — N’y aurait-il pas quelque manière d’extirper cette contagion qui désole l’Europe? On a déjà tâché d’affaiblir le poison d’une vérole; ne pourra-t-on rien tenter sur l’autre? 

LE CHIRURGIEN. — Il n’y aurait qu’un seul moyen: c’est que tous les princes de l’Europe se liguassent ensemble, comme dans les temps de Godefroi de Bouillon. Certainement une croisade contre la vérole serait beaucoup plus raisonnable que ne l’ont été celles qu’on entreprit autrefois si malheureusement contre Saladin, Melecsala, et les Albigeois. Il vaudrait bien mieux s’entendre pour repousser l’ennemi commun du genre humain, que d’être continuellement occupé à guetter le moment favorable de dévaster la terre et de couvrir les champs de morts, pour arracher à son voisin deux ou trois villes et quelques villages. Je parle contre mes intérêts; car la guerre et la vérole font ma fortune; mais il faut être homme avant d’être chirurgien-major. 

C’est ainsi que l’homme aux quarante écus se formait, comme on dit, l’esprit et le coeur. Non seulement il hérita de ses deux cousines, qui moururent en six mois; mais il eut encore la succession d’un parent fort éloigné, qui avait été sous-fermier des hôpitaux des armées, et qui s’était fort engraissé en mettant les soldats blessés à la diète. Cet homme n’avait jamais voulu se marier; il avait un assez joli sérail. Il ne reconnut aucun de ses parents, vécut dans la crapule, et mourut à Paris d’indigestion. C’était un homme, comme on voit, fort utile à l’État. 

Notre nouveau philosophe fut obligé d’aller à Paris pour recueillir l’héritage de son parent. D’abord les fermiers du domaine le lui disputèrent. Il eut le bonheur de gagner son procès, et la générosité de donner aux pauvres de son canton, qui n’avaient pas leur contingent de quarante écus de rente, une partie des dépouilles du richard; après quoi il se mit à satisfaire sa grande passion d’avoir une bibliothèque. 

Il lisait tous les matins, faisait des extraits, et le soir il consultait les savants pour savoir en quelle langue le serpent avait parlé à notre bonne mère; si l’âme est dans le corps calleux ou dans la glande pinéale; si saint Pierre avait demeuré vingt-cinq ans à Rome; quelle différence spécifique est entre un trône et une domination, et pourquoi les nègres ont le nez épaté. D’ailleurs il se proposa de ne jamais gouverner l’État, et de ne faire aucune brochure contre les pièces nouvelles. On l’appelait M. André; c’était son nom de baptême. Ceux qui l’ont connu rendent justice à sa modestie et à ses qualités, tant acquises que naturelles. Il a bâti une maison commode dans son ancien domaine de quatre arpents. Son fils sera bientôt en âge d’aller au collège; mais il veut qu’il aille au collège d’Harcourt, et non à celui de Mazarin, à cause du professeur Cogé(42), qui fait des libelles, et parce qu’il ne faut pas qu’un professeur de collège fasse des libelles. 

Mme André lui a donné une fille fort jolie, qu’il espère marier à un conseiller de la cour des aides, pourvu que ce magistrat n’ait pas la maladie que le chirurgien-major veut extirper dans l’Europe chrétienne. 

XII. — Grande querelle.

Pendant le séjour de M. André à Paris, il y eut une querelle importante(43). Il s’agissait de savoir si Marc Antonin était un honnête homme, et s’il était en enfer ou en purgatoire, ou dans les limbes, en attendant qu’il ressuscitât. Tous les honnêtes gens prirent le parti de Marc Antonin. Ils disaient: « Antonin a toujours été juste, sobre, chaste, bienfaisant. Il est vrai qu’il n’a pas en paradis une place aussi belle que celle de saint Antoine; car il faut des proportions, comme nous l’avons vu; mais certainement l’âme de l’empereur Antonin n’est point à la broche dans l’enfer. Si elle est en purgatoire, il faut l’en tirer; il n’y a qu’à dire des messes pour lui. Les jésuites n’ont plus rien à faire; qu’ils disent trois mille messes pour le repos de l’âme de Marc Antonin; ils y gagneront, à quinze sous la pièce, deux mille deux cent cinquante livres. D’ailleurs on doit du respect à une tête couronnée; il ne faut pas la damner légèrement. » 

Les adversaires de ces bonnes gens prétendaient au contraire qu’il ne fallait accorder aucune composition à Marc Antonin; qu’il était un hérétique; que les carpocratiens et les aloges n’étaient pas si méchants que lui; qu’il était mort sans confession; qu’il fallait faire un exemple; qu’il était bon de le damner pour apprendre à vivre aux empereurs de la Chine et du Japon, à ceux de Perse, de Turquie et de Maroc, aux rois d’Angleterre, de Suède, de Danemark, de Prusse, au stathouder de Hollande, et aux avoyers du canton de Berne, qui n’allaient pas plus à confesse que l’empereur Marc Antonin; et qu’enfin c’est un plaisir indicible de donner des décrets contre des souverains morts, quand on ne peut en lancer contre eux de leur vivant, de peur de perdre ses oreilles. 

La querelle devint aussi sérieuse que le fut autrefois celle des ursulines et des annonciades, qui disputèrent à qui porterait plus longtemps des oeufs à la coque entre les fesses sans les casser. On craignit un schisme, comme du temps des cent et un contes de ma mère l’oie, et de certains billets payables au porteur dans l’autre monde. C’est une chose bien épouvantable qu’un schisme; cela signifie division dans les opinions, et, jusqu’à ce moment fatal, tous les hommes avaient pensé de même. 

M. André, qui est un excellent citoyen, pria les chefs des deux partis à souper. C’est un des bons convives que nous ayons; son humeur est douce et vive, sa gaieté n’est point bruyante; il est facile et ouvert; il n’a point cette sorte d’esprit qui semble vouloir étouffer celui des autres; l’autorité qu’il se concilie n’est due qu’à ses grâces, à sa modération, à une physionomie ronde qui est tout à fait persuasive. Il aurait fait souper gaiement ensemble un Corse et un Génois, un représentant de Genève et un négatif, le muphti et un archevêque. Il fit tomber habilement les premiers coups que les disputants se portaient, en détournant la conversation, et en faisant un conte très agréable qui réjouit également les damnants et les damnés. Enfin, quand ils furent un peu en pointe de vin, il leur fit signer que l’âme de l’empereur Marc Antonin resterait in statu quo, c’est-à-dire je ne sais où, en attendant un jugement définitif. 

Les âmes des docteurs s’en retournèrent dans leurs limbes paisiblement après le souper: tout fut tranquille. Cet accommodement fit un très grand honneur à l’homme aux quarante écus; et toutes les fois qu’il s’élevait une dispute bien acariâtre, bien virulente entre des gens lettrés ou non lettrés, on disait aux deux partis: « Messieurs, allez souper chez M. André. » 

Je connais deux factions acharnées qui, faute d’avoir été souper chez M. André, se sont attiré de grands malheurs. 

XIII. — Scélérat chassé.

La réputation qu’avait acquise M. André d’apaiser les querelles en donnant de bons soupers, lui attira, la semaine passée, une singulière visite. Un homme noir, assez mal mis, le dos voûté, la tête penchée sur une épaule, l’oeil hagard, les mains fort sales, vint le conjurer de lui donner à souper avec ses ennemis. 

« Quels sont vos ennemis, lui dit M. André, et qui êtes-vous? — Hélas! dit-il, j’avoue, monsieur, qu’on me prend pour un de ces maroufles qui font des libelles pour gagner du pain, et qui crient, Dieu, Dieu, Dieu, religion, religion, pour attraper quelque petit bénéfice. On m’accuse d’avoir calomnié les citoyens les plus véritablement religieux, les plus sincères adorateurs de la divinité, les plus honnêtes gens du royaume. Il est vrai, monsieur, que, dans la chaleur de la composition, il échappe souvent aux gens de mon métier de petites inadvertances qu’on prend pour des erreurs grossières, des écarts que l’on qualifie de mensonges impudents. Notre zèle est regardé comme un mélange affreux de friponnerie et de fanatisme. On assure que, tandis que nous surprenons la bonne foi de quelques vieilles imbéciles, nous sommes le mépris et l’exécration de tous les honnêtes gens qui savent lire. 

« Mes ennemis sont les principaux membres des plus illustres académies de l’Europe, des écrivains honorés, des citoyens bienfaisants. Je viens de mettre en lumière un ouvrage que j’ai intitulé Antiphilosophique. Je n’avais que de bonnes intentions; mais personne n’a voulu acheter mon livre. Ceux àqui je l’ai présenté l’ont jeté dans le feu, en me disant qu’il n’était pas seulement antiraisonnable, mais antichrétien et très antihonnête. 

— Eh bien! lui dit M. André, imitez ceux à qui vous avez présenté votre libelle; jetez-le dans le feu, et qu’il n’en soit plus parlé. Je loue fort votre repentir; mais il n’est pas possible que je vous fasse souper avec des gens d’esprit qui ne peuvent être vos ennemis, attendu qu’ils ne vous liront jamais. 

— Ne pourriez-vous pas du moins, monsieur, dit le cafard, me réconcilier avec les parents de feu M. de Montesquieu, dont j’ai outragé la mémoire, pour glorifier le révérend P. Routh, qui vint assiéger ses derniers moments, et qui fut chassé de sa chambre? 

— Morbleu! lui dit M. André, il y a longtemps que le R. P. Routh est mort: allez-vous-en souper avec lui. 

C’est un rude homme que M. André, quand il a affaire à cette espèce méchante et sotte. Il sentit que le cafard ne voulait souper chez lui avec des gens de mérite que pour engager une dispute, pour les aller ensuite calomnier, pour écrire contre eux, pour imprimer de nouveaux mensonges. Il le chassa de sa maison, comme on avait chassé Routh de l’appartement du président de Montesquieu(44).

On ne peut guère tromper M. André. Plus il était simple et naïf quand il était l’homme aux quarante écus, plus il est devenu avisé quand il a connu les hommes. 

XIV. — Le bon sens de M. André.

Comme le bon sens de M. André s’est fortifié depuis qu’il a une bibliothèque! Il vit avec les livres comme avec les hommes; il choisit, et il n’est jamais la dupe des noms. Quel plaisir de s’instruire et d’agrandir son âme pour un écu, sans sortir de chez soi! 

Il se félicite d’être né dans un temps où la raison humaine commence à se perfectionner. « Que je serais malheureux, dit-il, si l’âge où je vis était celui du jésuite Garasse, du jésuite Guignard, ou du docteur Boucher, du docteur Aubri, du docteur Guincestre, ou des gens qui condamnaient aux galères ceux qui écrivaient contre les catégories d’Aristote! » 

La misère avait affaibli les ressorts de l’âme de M. André; le bien-être leur a rendu leur élasticité. Il y a mille Andrés dans le monde auxquels il n’a manqué qu’un tour de roue de la fortune pour en faire des hommes d’un vrai mérite. 

Il est aujourd’hui au fait de toutes les affaires de l’Europe, et surtout des progrès de l’esprit humain. 

« Il me semble, me disait-il mardi dernier, que la Raison voyage à petites journées, du nord au midi, avec ses deux intimes amies, l’Expérience et la Tolérance. L’Agriculture et le Commerce l’accompagnent. Elle s’est présentée à l’Italie; mais la congrégation de l’Indice l’a repoussée. Tout ce qu’elle a pu faire a été d’envoyer secrètement quelques-uns de ses facteurs, qui ne laissent pas de faire du bien. Encore quelques années, et le pays des Scipions ne sera plus celui des arlequins enfroqués. 

« Elle a de temps en temps de cruels ennemis en France; mais elle y a tant d’amis, qu’il faudra bien à la fin qu’elle y soit premier ministre. 

« Quand elle s’est présentée en Bavière et en Autriche, elle a trouvé deux ou trois grosses têtes à perruque qui l’ont regardée avec des yeux stupides et étonnés. Ils lui ont dit: « Madame, nous n’avons jamais entendu parler de vous; nous ne vous connaissons pas. — Messieurs, » leur a-t-elle répondu, avec le temps vous me connaîtrez et vous m’aimerez(45). Je suis très bien reçue à Berlin, à Moscou, à Copenhague, à Stockholm. Il y a longtemps que, par le crédit de Locke, de Gordon, de Trenchard, de milord Shaftesbury, et de tant d’autres, j’ai reçu mes lettres de naturalité en Angleterre. Vous m’en accorderez un jour. « Je suis la fille du Temps, et j’attends tout de mon père. » 

« Quand elle a passé sur les frontières de l’Espagne et du Portugal, elle a béni Dieu de voir que les bûchers de l’inquisition n’étaient plus si souvent allumés; elle a espéré beaucoup en voyant chasser les jésuites; mais elle a craint qu’en purgeant le pays des renards, on ne le laissât exposé aux loups. 

« Si elle fait encore des tentatives pour entrer en Italie, on croit qu’elle commencera par s’établir à Venise, et qu’elle séjournera dans le royaume de Naples, malgré toutes les liquéfactions de ce pays-là, qui lui donnent des vapeurs. On prétend qu’elle a un secret infaillible pour détacher les cordons d’une couronne qui sont embarrassés, je ne sais comment, dans ceux d’une tiare, et pour empêcher les haquenées d’aller faire la révérence aux mules. » 

Enfin la conversation de M. André me réjouit beaucoup; et, plus je le vois, plus je l’aime. 

XV. — D’un bon souper chez M. André.

Nous soupâmes hier ensemble avec un docteur de Sorbonne, M. Pinto, célèbre juif, le chapelain de la chapelle réformée de l’ambassadeur batave, le secrétaire de M. le prince Gallitzin du rite grec, un capitaine suisse calviniste, deux philosophes, et trois dames d’esprit. 

Le souper fut fort long, et cependant on ne disputa pas plus sur la religion que si aucun des convives n’en avait jamais eu: tant il faut avouer que nous sommes devenus polis; tant on craint à souper de contrister ses frères! Il n’en est pas ainsi du régent Cogé, et de l’ex-jésuite Nonotte, et de l’ex-jésuite Patouillet, et de l’ex-jésuite Rotalier(46), et de tous les animaux de cette espèce. Ces croquants-là vous disent plus de sottises dans une brochure de deux pages que la meilleure compagnie de Paris ne peut dire de choses agréables et instructives dans un souper de quatre heures; et, ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’ils n’oseraient dire en face à personne ce qu’ils ont l’impudence d’imprimer. 

La conversation roula d’abord sur une plaisanterie des Lettres persanes, dans laquelle on répète, d’après plusieurs graves personnages, que le monde va non seulement en empirant, mais en se dépeuplant tous les jours; de sorte que, si le proverbe Plus on est de fous, plus on rit, a quelque vérité, le rire sera incessamment banni de la terre. 

Le docteur de Sorbonne assura qu’en effet le monde était réduit presque à rien. Il cita le P. Petau, qui démontre qu’en moins du trois cents ans un seul des fils de Noé (je ne sais si c’est Sem ou Japhet) avait procréé de son corps une série d’enfants qui se montait à six cent vingt-trois milliards six cent douze millions trois cent cinquante-huit mille fidèles, l’an 285, après le déluge universel. 

M. André demanda pourquoi, du temps de Philippe le Bel, c’est-à-dire environ trois cents ans après Hugues Capet, il n’y avait pas six cent vingt-trois milliards de princes de la maison royale. « C’est que la foi est diminuée, » dit le docteur du Sorbonne. 

On parla beaucoup de Thèbes aux cent portes, et du million de soldats qui sortait par ces portes avec vingt mille chariots de guerre. « Serrez, serrez, disait M. André; je soupçonne, depuis que je me suis mis à lire, que le même génie qui a écrit Gargantua écrivait autrefois toutes les histoires. 

— Mais enfin, lui dit un des convives, Thèbes, Memphis, Babylone, Ninive, Troie, Séleucie, étaient de grandes villes et n’existent plus. 

— Cela est vrai, répondit le secrétaire de M. le prince Gallitzin; mais Moscou, Constantinople, Londres, Paris, Amsterdam, Lyon qui vaut mieux que Troie, toutes les villes de France, d’Allemagne, d’Espagne et du Nord, étaient alors des déserts. » 

Le capitaine suisse, homme très instruit, nous avoua que quand ses ancêtres voulurent quitter leurs montagnes et leurs précipices pour aller s’emparer, comme de raison, d’un pays plus agréable, César, qui vit de ses yeux le dénombrement de ces émigrants, trouva qu’il se montait à trois cent soixante et huit mille, en comptant les vieillards, les enfants, et les femmes. « Aujourd’hui le seul canton de Berne possède autant d’habitants: il n’est pas tout à fait la moitié de la Suisse; et je puis vous assurer que les treize cantons ont au delà de sept cent vingt mille âmes, en comptant les natifs, qui servent ou qui négocient en pays étrangers. Après cela, messieurs les savants, faites des calculs et des systèmes, ils seront aussi faux les uns que les autres. » 

Ensuite on agita la question si les bourgeois de Rome, du temps des Césars, étaient plus riches que les bourgeois de Paris, du temps de M. Silhouette. 

Ah! ceci me regarde, dit M. André. J’ai été longtemps l’homme aux quarante écus; je crois bien que les citoyens romains en avaient davantage. Ces illustres voleurs de grand chemin avaient pillé les plus beaux pays de l’Asie, de l’Afrique, et de l’Europe. Ils vivaient fort splendidement du fruit de leurs rapines; mais enfin il y avait des gueux à Rome; et je suis persuadé que parmi ces vainqueurs du monde il y eut des gens réduits à quarante écus de rente comme je l’ai été. 

— Savez-vous bien, lui dit un savant de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, que Lucullus dépensait à chaque souper qu’il donnait dans le salon d’Apollon, trente-neuf mille trois cent soixante et douze livres treize sous de notre monnaie courante; mais qu’Atticus, le célèbre épicurien Atticus, ne dépensait point par mois, pour sa table, au delà de deux cent trente-cinq livres tournois? 

— Si cela est, dis-je, il était digne de présider à la confrérie de la lésine, établie depuis peu en Italie. J’ai lu comme vous, dans Florus cette incroyable anecdote; mais apparemment que Florus n’avait jamais soupé chez Atticus, ou que son texte a été corrompu, comme tant d’autres, par les copistes. Jamais Florus ne me fera croire que l’ami de César et de Pompée, de Cicéron et d’Antoine, qui mangeaient souvent chez lui, en fût quitte pour un peu moins de dix louis d’or par mois. 

« Et voilà justement comme on écrit l’histoire(47). »

Mme André, prenant la parole, dit au savant que, s’il voulait défrayer sa table pour dix fois autant, il lui ferait grand plaisir. 

Je suis persuadé que cette soirée de M. André valait bien un mois d’Atticus; et les dames doutèrent fort que les soupers de Rome fussent plus agréables que ceux de Paris. La conversation fut très gaie, quoique un peu savante. Il ne fut parlé ni de modes nouvelles, ni des ridicules d’autrui, ni de l’histoire scandaleuse du jour. 

La question de luxe fut traitée à fond. On demanda si c’était le luxe qui avait détruit l’empire romain, et il fut prouvé que les deux empires d’occident et d’orient n’avaient été détruits que par la controverse et par les moines. En effet, quand Alaric prit Rome. on n’était occupé que de disputes théologiques; et quand Mahomet II prit Constantinople, les moines défendaient beaucoup plus l’éternité de la lumière du Thabor, qu’ils voyaient à leur nombril, qu’ils ne défendaient la ville contre les Turcs. 

Un de nos savants fit une réflexion qui me frappa beaucoup: c’est que ces deux grands empires sont anéantis, et que les ouvrages de Virgile, d’Horace, et d’Ovide subsistent. 

On ne fit qu’un saut du siècle d’Auguste au siècle de Louis XIV. Une dame demanda pourquoi, avec beaucoup d’esprit, on ne faisait plus guère aujourd’hui d’ouvrages de génie. 

M. André répondit que c’est parce qu’on en avait fait le siècle passé. Cette idée était fine et pourtant vraie; elle fut approfondie. Ensuite on tomba rudement sur un Écossais, qui s’est avisé de donner des règles de goût, et de critiquer les plus admirables endroits de Racine sans savoir le français(48). On traita encore plus sévèrement un Italien nommé Denina, qui a dénigré l’Esprit des lois sans le comprendre, et qui surtout a censuré ce que l’on aime le mieux dans cet ouvrage(49).

Cela fit souvenir du mépris affecté que Boileau étalait pour le Tasse. Quelqu’un des convives avança que le Tasse, avec ses défauts, était autant au-dessus d’Homère, que Montesquieu, avec ses défauts encore plus grands, est au-dessus du fatras de Grotius. On s’éleva contre ces mauvaises critiques, dictées par la haine nationale et le préjugé. Le signor Denina fut traité comme il le méritait, et comme les pédants le sont par les gens d’esprit. 

On remarqua surtout avec beaucoup de sagacité que la plupart des ouvrages littéraires du siècle présent, ainsi que les conversations, roulent sur l’examen des chefs-d’oeuvre du dernier siècle. Notre mérite est de discuter leur mérite. Nous sommes comme des enfants déshérités qui font le compte du bien de leurs pères. On avoua que la philosophie avait fait de très grands progrès; mais que la langue et le style s’étaient un peu corrompus. 

C’est le sort de toutes les conversations de passer d’un sujet à un autre. Tous ces objets de curiosité, de science, et de goût, disparurent bientôt devant le grand spectacle que l’impératrice de Russie et le roi de Pologne(50) donnaient au monde. Ils venaient de relever l’humanité écrasée, et d’établir la liberté de conscience dans une partie de la terre beaucoup plus vaste que ne le fut jamais l’empire romain. Ce service rendu au genre humain, cet exemple donné à tant de cours qui se croient politiques, fut célébré comme il devait l’être. On but à la santé de l’impératrice, du roi philosophe, et du primat philosophe, et on leur souhaita beaucoup d’imitateurs. Le docteur de Sorbonne même les admira; car il y a quelques gens de bon sens dans ce corps, comme il y eut autrefois des gens d’esprit chez les Béotiens. 

Le secrétaire russe nous étonna par le récit de tous les grands établissements qu’on faisait en Russie. On demanda pourquoi on aimait mieux lire l’histoire de Charles XII, qui a passé sa vie à détruire, que celle de Pierre le Grand, qui a consumé la sienne à créer. Nous conclûmes que la faiblesse et la frivolité sont la cause du cette préférence; que Charles XII fut le don Quichotte du Nord, et que Pierre en fut le Solon; que les esprits superficiels préfèrent l’héroïsme extravagant aux grandes vues d’un législateur; que les détails de la fondation d’une ville leur plaisent moins que la témérité d’un homme qui brave dix mille Turcs avec ses seuls domestiques; et qu’enfin la plupart des lecteurs aiment mieux s’amuser que de s’instruire. De là vient que cent femmes lisent les Mille et une Nuits contre une qui lit deux chapitres de Locke. 

De quoi ne parla-t-on point dans ce repas dont je me souviendrai longtemps! Il fallut bien enfin dire un mot des acteurs et des actrices, sujet éternel des entretiens de table de Versailles et de Paris. On convint qu’un bon déclamateur était aussi rare qu’un bon poète. Le souper finit par une chanson très jolie qu’un des convives fit pour les dames Pour moi, j’avoue que le banquet de Platon ne m’aurait pas fait plus de plaisir que celui de M. et de Mme André. 

Nos petits-maîtres et nos petites-maîtresses s’y seraient ennuyés sans doute; ils prétendent être la bonne compagnie; mais ni M. André ni moi ne soupons jamais avec cette bonne compagnie-là.

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OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE-DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE

SAMOTHRACE

Que la fameuse île de Samothrace soit à l’embouchure de l’Hèbre, comme le disent tant de dictionnaires, ou qu’elle en soit à vingt milles, comme c’est la vérité, ce n’est pas ce que je recherche.

Cette île fut longtemps la plus célèbre de tout l’Archipel, et même de toutes les îles. Ses dieux Cabires, ses hiérophantes, ses mystères, lui donnèrent autant de réputation que le trou Saint-Patrice en eut en Irlande il n’y a pas longtemps(10).

Cette Samothrace, qu’on appelle aujourd’hui Samandrachi, est un rocher recouvert d’un peu de terre stérile, habitée par de pauvres pécheurs. Ils seraient bien étonnés si on leur disait que leur île eut autrefois tant de gloire; et ils diraient: « Qu’est-ce que la gloire? »

Je demande ce qu’étaient ces hiérophantes, ces francs-maçons sacrés qui célébraient leurs mystères antiques de Samothrace, et d’où ils venaient, eux et leurs dieux Cabires.

Il n’est pas vraisemblable que ces pauvres gens fussent venus de Phénicie, comme le dit Bochart avec ses étymologies hébraïques, et comme le dit après lui l’abbé Banier. Ce n’est pas ainsi que les dieux s’établissent; ils sont comme les conquérants, qui ne subjuguent les peuples que de proche en proche. Il y a trop loin de la Phénicie à cette pauvre île pour que les dieux de la riche Sidon et de la superbe Tyr soient venus se confiner dans cet ermitage: les hiérophantes ne sont pas si sots.

Le fait est qu’il y avait des dieux Cabires, des prêtres Cabires, des mystères Cabires, dans cette île chétive et stérile. Non seulement Hérodote en parle; mais le Phénicien Sanchoniathon, si antérieur à Hérodote, en parle aussi dans ses fragments heureusement conservés par Eusèbe. Et, qui pis est, ce Sanchoniathon, qui vivait certainement avant le temps où l’on place Moïse, cite le grand Thaut, la premier Hermès, le premier Mercure d’Égypte; et ce grand Thaut vivait huit cents ans avant Sanchoniathon, de l’aveu même de ce Phénicien.

Les Cabires étaient donc en honneur deux mille trois ou quatre cents ans avant notre ère vulgaire.

Maintenant si vous voulez savoir d’où venaient ces dieux Cabires établis en Samothrace, n’est-il pas vraisemblable qu’ils venaient de Thrace, le pays le plus voisin, et qu’on leur avait donné cette petite île pour y jouer leurs farces, et pour gagner quelque argent? Il se pourrait bien faire qu’Orphée eût été un fameux ménétrier des dieux Cabires.

Mais qui étaient ces dieux? ils étaient ce qu’ont été tous les dieux de l’antiquité, des fantômes inventés par des fripons grossiers, sculptés par des ouvriers plus grossiers encore, et adorés par des brutes appelées hommes.

Ils étaient trois Cabires; car nous avons déjà observé que dans l’antiquité tout se faisait par trois.

Il faut qu’Orphée soit venu très longtemps après l’invention de ces trois dieux; car il n’en admit qu’un seul dans ses mystères. Je prendrais volontiers Orphée pour un socinien rigide.

Je tiens les anciens dieux Cabires pour les premiers dieux des Thraces, quelques noms grecs qu’on leur ait donnés depuis.

Mais voici quelque chose de bien plus curieux pour l’histoire de Samothrace. Vous savez que la Grèce et la Thrace ont été affligées autrefois de plusieurs inondations. Vous connaissez les déluges de Deucalion et d’Ogygès. L’île de Samothrace se vantait d’un déluge plus ancien, et son déluge se rapportait assez au temps où l’on prétend que vivait cet ancien roi de Thrace nommé Xissutre, dont nous avons parlé à l’article Ararat.

Vous pouvez vous souvenir que les dieux de Xixutru ou Xissutre, qui étaient probablement les Cabires, lui ordonnèrent de bâtir un vaisseau d’environ trente mille pieds de long sur douze cents pieds de large; que ce vaisseau vogua longtemps sur les montagnes de l’Arménie pendant le déluge; qu’ayant embarqué avec lui des pigeons et beaucoup d’autres animaux domestiques, il lâcha ses pigeons pour savoir si les eaux s’étaient retirées, et qu’ils revinrent tout crottés, ce qui fit prendre à Xissutre le parti de sortir enfin de son grand vaisseau.

Vous me direz qu’il est bien étrange que Sanchoniathon n’ait point parlé de cette aventure. Je vous répondrai que nous ne pouvons pas décider s’il l’inséra ou non dans son histoire, vu qu’Eusèbe, qui n’a rapporté que quelques fragments de cet ancien historien, n’avait aucun intérêt à rapporter l’histoire du vaisseau et des pigeons. Mais Bérose la raconte; et il y joint du merveilleux selon l’usage de tous les anciens.

Les habitants de Samothrace avaient érigé des monuments de ce déluge.

Ce qui est encore plus étonnant, et ce que nous avons déjà remarqué en partie, c’est que ni la Grèce, ni la Thrace, ni aucun peuple, ne connut jamais le véritable déluge, le grand déluge, le déluge de Noé.

Comment encore une fois, un événement aussi terrible que celui du submergement de toute la terre put-il être ignoré des survivants? comment le nom de notre père Noé, qui repeupla le monde, put-il être inconnu à tous ceux qui lui devaient la vie? C’est le plus étonnant de tous les prodiges, que de tant de petits-fils aucun n’ait parlé de son grand-père.

Je me suis adressé à tous les doctes; je leur ai dit: « Avez-vous jamais lu quelque vieux livre grec, toscan, arabe, égyptien, chaldéen, indien, persan, chinois, où le nom de Noé se soit trouvé? » Ils m’ont tous répondu que non. J’en suis encore tout confondu.

Mais que l’histoire de cette inondation universelle se trouve dans une page d’un livre écrit dans un désert par des fugitifs, et que cette page ait été inconnue au reste du monde entier, jusque vers l’an 900 de la fondation de Rome, c’est ce qui me pétrifie; je n’en reviens pas. Mon cher lecteur, crions bien fort: O altitudo ignorantiarum.

Notes.

Note_10 Ce trou Saint-Patrice, on Saint-Patrick, est une des portes du purgatoire. Les cérémonies et les épreuves que les moines faisaient observer aux pèlerins qui venaient visiter ce redoutable trou, ressemblaient assez aux cérémonies et aux épreuves des mystères d’Isis et de Samothrace. L’ami lecteur qui voudra un peu approfondir la plupart de nos questions s’apercevra fort agréablement que les mêmes friponneries, les mêmes extravagances, ont fait le tour de la terre; le tout pour gagner honneurs et argent. Voy. l’Extrait du purgatoire de Saint Patrice, par M. Sinner.

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PRÉPUCE

Il est toujours question de prépuce dans le livre des Juifs. Le passage le plus embarrassant, touchant le prépuce, est celui du premier chapitre des Machabées. L’auteur parle de plusieurs Juifs qui demandèrent permission au roi Antiochus de vivre à la grecque, permission qu’on leur accorda très facilement. Ils étaient honteux, dans les bains publics et dans les exercices où il fallait paraître nus, de montrer aux Grecs les marques de leur circoncision. Le texte dit qu’ils se firent des prépuces, et qu’ils violèrent le saint Testament: Fecerunt sibi praeputia, et recesserunt a Testamento sancto.

Comment se fait-on un prépuce? il ne revient point comme les ongles. Ce n’est à la vérité qu’un très petit bord du capuchon du gland qu’on a coupé; mais ce bout de chair ne renaît pas plus que le bout du nez.

Les rabbins ont prétendu qu’il y a une manière de faire rétablir ce prépuce; mais ils ont raisonné en rabbins. En vain le médecin Bartholin a voulu soutenir cette opinion ridicule. Il y a seulement une manière assez aisée de déguiser un peu l’amputation du prépuce: c’est de le lier un peu par le bout avec un fil, quand la verge n’est pas dans son intumescence: mais un tel palliatif ne pourrait se prolonger longtemps. Au reste on coupe si peu de chair aux Hébreux et aux musulmans, qu’il faut de bons yeux pour s’apercevoir de ce qui manque.

On n a pas eu moins de peine à expliquer un passage de Jérémie assez singulier:

« Je visiterai quiconque a le prépuce coupé, l’Égypte, Juda, Édom, les enfants d’Ammon et de Moab, et tous ceux qui ont les cheveux courts et qui habitent le désert, car toutes ces nations ont leur prépuce; mais les Israélites sont incirconcis de coeur. »

On a cru que le prophète Jérémie se contredisait, puisqu’il est clair que la plupart des peuples dont il parle étaient circoncis; aussi les opinions sont-elles fort partagées sur le sens de ce passage.

Dans les premiers temps du christianisme, c’était une question très délicate s’il fallait abolir ou conserver la circoncision. Jésus-Christ avait été circoncis. Les frères reprochèrent à saint Pierre d’avoir communiqué avec ceux qui possédaient leur prépuce: Quare introisti ad viros praeputium habentes? (Act. Apost., cap.ii.Saint Paul dit: « La circoncision est utile si tu as accompli la loi; mais si tu prévariques, la circoncision devient prépuce. » (Epist. Ad Rom., cap. i) Et ces paroles sont encore un sujet de dispute. Saint Paul et ses compagnons à l’apostolat avaient des disciples circoncis, et d’autres qui ne l’étaient pas. Les chrétiens ont, depuis longtemps, la circoncision en horreur; cependant les catholiques se vantent de posséder le prépuce de notre Sauveur; il est à Rome dans l’église de Saint-Jean-de-Latran, la première qu’on ait bâtie dans cette capitale; il est aussi à Saint-Jacques-de-Compostelle en Espagne; dans Anvers; dans l’abbaye de Saint-Corneille à Compiègne; à Notre-Dame-de-la-Colombe, dans le diocèse de Chartres; dans la cathédrale du Puy-en-Velai; et dans plusieurs autres lieux. Il y a peut-être un peu de superstition dans cette piété mal entendue.

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BOUC.

BESTIALITÉ, SORCELLERIE.

(25)Les honneurs de toute espèce que l’antiquité a rendus aux boucs seraient bien étonnants, si quelque chose pouvait étonner ceux qui sont un peu familiarisés avec le monde ancien et moderne. Les Égyptiens et les Juifs désignèrent souvent les rois et les chefs du peuple par le mot de bouc. Vous trouverez dans Zacharie(26): « La fureur du Seigneur s’est irritée contre les pasteurs du peuple, contre les boucs; elle les visitera. Il a visité son troupeau la maison de Juda, et il en a fait son cheval de bataille. »

(27)« Sortez de Babylone, dit Jérémie aux chefs du peuple; soyez les boucs à la tête du troupeau. »

Isaïe s’est servi aux chapitres X et XIV du terme de bouc, qu’on a traduit par celui de prince.

Les Égyptiens firent bien plus que d’appeler leurs rois boucs; ils consacrèrent un bouc dans Mendès, et l’on dit même qu’ils l’adorèrent. Il se peut très bien que le peuple ait pris en effet un emblème pour une divinité; c’est ce qui ne lui arrive que trop souvent.

Il n’est pas vraisemblable que les shoen ou shotim d’Égypte, c’est-à-dire les prêtres, aient à la fois immolé et adoré des boucs. On sait qu’ils avaient leur bouc Hazazel, qu’ils précipitaient, orné et couronné de fleurs, pour l’expiation du peuple, et que les Juifs prirent d’eux cette cérémonie, et jusqu’au nom même d’Hazazel, ainsi qu’ils adoptèrent plusieurs autres rites de l’Égypte.

Mais les boucs reçurent encore un honneur plus singulier; il est constant qu’en Égypte plusieurs femmes donnèrent avec les boucs le même exemple que donna Pasiphaé avec son taureau. Hérodote raconte que lorsqu’il était en Égypte, une femme eut publiquement ce commerce abominable dans le nome de Mendès: il dit qu’il en fut très étonné, mais il ne dit point que la femme fût punie.

Ce qui est encore plus étrange, c’est que Plutarque et Pindare, qui vivaient dans des siècles si éloignés l’un de l’autre, s’accordent tous deux à dire qu’on présentait des femmes au bouc consacré(28). Cela fait frémir la nature. Pindare dit, ou bien on lui fait dire:
 

Charmantes filles de Mendès, 
Quels amants cueillent sur vos lèvres 
Les doux baisers que je prendrais? 
Quoi! ce sont les maris des chèvres!

Les Juifs n’imitèrent que trop ces abominations. Jéroboam institua des prêtres pour le service de ses veaux et de ses boucs(29). Le texte hébreu porte expressément boucs. Mais ce qui outragea la nature humaine, ce fut le brutal égarement de quelques Juives qui furent passionnées pour des boucs, et des Juifs qui s’accouplèrent avec des chèvres. Il fallut une loi expresse pour réprimer cette horrible turpitude. Cette loi fut donnée dans le Lévitique(30), et y est exprimée à plusieurs reprises. D’abord c’est une défense éternelle de sacrifier aux velus avec lesquels on a forniqué. Ensuite une autre défense aux femmes de se prostituer aux bêtes, et aux hommes de se souiller du même crime. Enfin il est ordonné(31) que quiconque se sera rendu coupable de cette turpitude sera mis à mort avec l’animal dont il aura abusé. L’animal est réputé aussi criminel que l’homme et la femme; il est dit que leur sang retombera sur eux tous.

C’est principalement des boucs et des chèvres dont il s’agit dans ces lois, devenues malheureusement nécessaires au peuple hébreu. C’est aux boucs et aux chèvres, aux asirim, qu’il est dit que les Juifs se sont prostitués: asiri, un bouc et une chèvre; asirim, des boucs et des chèvres. Cette fatale dépravation était commune dans plusieurs pays chauds. Les Juifs alors erraient dans un désert où l’on ne peut guère nourrir que des chèvres et des boucs. On ne sait que trop combien cet excès a été commun chez les bergers de la Calabre, et dans plusieurs autres contrées de l’Italie. Virgile même en parle dans sa troisième églogue(32): le vers

Novimus et qui te, transversa tuentibus hircis

n’est que trop connu.

On ne s’en tint pas à ces abominations. Le culte du bouc fut établi dans l’Égypte, et dans les sables d’une partie de la Palestine. On crut opérer des enchantements par le moyen des boucs, des égypans, et de quelques autres monstres auxquels on donnait toujours une tête de bouc.

La magie, la sorcellerie passa bientôt de l’Orient dans l’Occident, et s’étendit dans toute la terre. On appelait sabbatum chez les Romains l’espèce de sorcellerie qui venait des Juifs, en confondant ainsi leur jour sacré avec leurs secrets infâmes. C’est de là qu’enfin être sorcier et aller au sabbat fut la même chose chez les nations modernes.

De misérables femmes de village, trompées par des fripons, et encore plus par la faiblesse de leur imagination, crurent qu’après avoir prononcé le mot abraxa, et s’être frottées d’un onguent mêlé de bouse de vache et de poil de chèvre, elles allaient au sabbat sur un manche à balai pendant leur sommeil, qu’elles y adoraient un bouc, et qu’il avait leur jouissance.

Cette opinion était universelle. Tous les docteurs prétendaient que c’était le diable qui se métamorphosait en bouc. C’est ce qu’on peut voir dans les Disquisitions de Del Rio et dans cent autres auteurs. Le théologien Grillandus, l’un des grands promoteurs de l’inquisition, cité par Del Rio(33), dit que les sorciers appellent le bouc Martinet. Il assure qu’une femme qui s’était donnée à Martinet montait sur son des et était transportée en un instant dans les airs à un endroit nommé la noix de Bénévent.

Il y eut des livres où les mystères des sorciers étaient écrits. J’en ai vu un à la tête duquel on avait dessiné assez mal un bouc, et une femme à genoux derrière lui. On appelait ces livres Grimoires en France, et ailleurs l’Alphabet du diable. Celui que j’ai vu ne contenait que quatre feuillets en caractères presque indéchiffrables, tels à peu près que ceux de l’Almanach du berger.

La raison et une meilleure éducation auraient suffi pour extirper en Europe une telle extravagance; mais au lieu de raison on employa les supplices. Si les prétendus sorciers eurent leur grimoire, les juges eurent leur code des sorciers. Le jésuite Del Rio, docteur de Louvain, fit imprimer ses Disquisitions magiques en l’an 1599: il assure que tous les hérétiques sont magiciens, et il recommande souvent qu’on leur donne la question. Il ne doute pas que le diable ne se transforme en bouc et n’accorde ses faveurs à toutes les femmes qu’on lui présente(34). Il cite plusieurs jurisconsultes qu’on nomme démonographes(35), qui prétendent que Luther naquit d’un bouc et d’une femme. Il assure qu’en l’année 1595, une femme accoucha dans Bruxelles d’un enfant que le diable lui avait fait, déguisé en bouc, et qu’elle fut punie; mais il ne dit pas de quel supplice.

Celui qui a le plus approfondi la jurisprudence de la sorcellerie est un nommé Boguet, grand-juge en dernier ressort d’une abbaye de Saint-Claude en Franche-Comté. Il rend raison de tous les supplices auxquels il a condamné des sorcières et des sorciers: le nombre en est très considérable. Presque toutes ces sorcières sont supposées avoir couché avec le bouc.

On a déjà dit(36) que plus de cent mille prétendus sorciers ont été exécutés à mort en Europe. La seule philosophie a guéri enfin les hommes de cette abominable chimère, et a enseigné aux juges qu’il ne faut pas brûler les imbéciles(37).


Notes.

Note_25 Questions sur L’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)

Note_26 Chapitre X, v. 3. (Voltaire.)

Note_27 Chapitre L, v. 8. (Voltaire.)

Note_28 M. Larcher, du collège Mazarin, a fort approfondi cette matière (Voltaire.)

Note_29 Livre II, Paralip., chapitre XI, v. 15. (Voltaire.)

Note_30Lévit., chapitre XVII, v. 7. (Voltaire.)

Note_31 Chapitre XX, v. 15 et 16. (Voltaire.)

Note_32 Vers 8.

Note_33 Del Rio, page 190. (Voltaire.).

Note_34 Page 180. (Voltaire.)

Note_35 Page 181. (Voltaire.)

Note_36 Voyez ci-dessus l’article Bekker, ci-après l’article Brachmanes (à la fin); et dans les Mélanges, année 1766, soit l’Avis au pubic sur les parricides imputés aux Calas et aux Sirven, soit le paragraphe IX du Commentaire sur le livre Des Délits et des Peines.

Note_37 Voyez Bekker. (Voltaire.)

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OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE-DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE

PURGATOIRE

Il est assez singulier que les Églises protestants se soient réunies à crier que le purgatoire fut inventé par les moines. Il est bien vrai qu’ils inventèrent l’art d’attraper de l’argent des vivants en priant Dieu pour les morts; mais le purgatoire était avant tous les moines.

Ce qui peut avoir induit les doctes en erreur, c’est que ce fut le pape Jean XVI qui institua, dit-on, la fête des morts vers le milieu du xe siècle. De cela seul je conclus qu’on priait pour eux auparavant; car si on se mit à prier pour tous, il est à croire qu’on priait déjà pour quelques-uns d’entre eux, de même qu’on n’inventa la fête de tous les saints que parce qu’on avait longtemps auparavant fêté plusieurs bienheureux. La différence entre la Toussaint et la fête des morts, c’est qu’à la première nous invoquons, et à la seconde nous sommes invoqués; à la première nous nous recommandons à tous les heureux, et à la seconde les malheureux se recommandent à nous.

Les gens les plus ignorants savent comment cette fête fut instituée d’abord à Cluni, qui était alors terre de l’empire allemand. Faut-il redire « que saint Odilon, abbé de Cluny, était coutumier de délivrer beaucoup d’âmes du purgatoire par ses messes et par ses prières, et qu’un jour un chevalier ou un moine, revenant de la Terre-Sainte, fut jeté par la tempête dans une petite île où il rencontra un ermite, lequel lui dit qu’il y avait là auprès de grandes flammes et furieux incendies, où les trépassés étaient tourmentés, et qu’il entendait souvent les diables se plaindre de l’abbé Odilon et de ses moines qui délivraient tous les jours quelque âme; qu’il fallait prier Odilon de continuer, afin d’accroître la joie des bienheureux au ciel, et la douleur des diables en enfer? »

C’est ainsi que frère Girard, jésuite, raconte la chose dans sa Fleur des Saints(37),d’après frère Ribadeneira. Fleury diffère un peu de cette légende; mais il en a conservé l’essentiel.

Cette révélation engagea saint Odilon à instituer dans Cluny la fête des trépassés, qui ensuite fut adoptée par l’Église.

C’est depuis ce temps que le purgatoire valut tant d’argent à ceux qui avaient le pouvoir d’en ouvrir les portes. C’est en vertu de ce pouvoir que le roi d’Angleterre Jean, ce grand terrien, surnommé sans terre, en se déclarant homme-lige du pape Innocent III, et en lui soumettant son royaume, obtint la délivrance d’une âme de ses parents qui était excommunié pro mortuo excommunicato pro quo supplicant consanguinei.

La chancellerie romaine eut même son tarif pour l’absolution des morts; et il y eut beaucoup d’autels privilégiés, où chaque messe qu’on disait au xive siècle et au xve, pour six liards, délivrait une âme. Les hérétiques avaient beau remontrer qu’à la vérité les apôtres avaient eu le droit de délier tout ce qui était lié sur la terre, mais non pas sous terre, on leur courait sus comme à des scélérats qui osaient douter du pouvoir des clefs; et en effet, il est à remarquer que quand le pape veut bien vous remettre cinq ou six cents ans de purgatoire, il vous fait grâce de sa pleine puissance: pro potestate a Deo accepta concedit.

De l’antiquité du purgatoire. — On prétend que le purgatoire était, de temps immémorial, reconnu par le fameux peuple juif; et on se fonde sur le second livre des Machabées, qui dit expressément « qu’ayant trouvé sous les habits des Juifs (au combat d’Odollam) des choses consacrées aux idoles de Jamnia, il fut manifeste que c’était pour cela qu’ils avaient péri; et ayant fait une quête de douze mille dragmes d’argent(38), lui qui pensait bien et religieusement de la résurrection, les envoya à Jérusalem pour les péchés des morts.

Comme nous nous sommes fait un devoir de rapporter les objections des hérétiques et des incrédules, afin de les confondre par leurs propres sentiments, nous rapporterons ici leurs difficultés sur les douze mille francs envoyés par Judas, et sur le purgatoire.

Ils disent:

1° Que douze mille francs de notre monnaie étaient beaucoup pour Judas, qui soutenait une guerre de barbets contre un grand roi;

2° Qu’on peut envoyer un présent à Jérusalem pour les péchés des morts, afin d’attirer la bénédiction de Dieu sur les vivants;

3° Qu’il n’était point encore question de résurrection dans ces temps-là; qu’il est reconnu que cette question ne fut agitée chez les Juifs que du temps de Gamaliel, un peu avant les prédications de Jésus-Christ;

4° Que la loi des Juifs, consistant dans le Décalogue, le Lévitique et le Deutéronome, n’ayant jamais parlé ni de l’immortalité de l’âme, ni des tourments de l’enfer, il était impossible à plus forte raison qu’elle eût jamais annoncé un purgatoire.

5° Les hérétiques et les incrédules font les derniers efforts pour démontrer à leur manière que tous les livres des Machabées sont évidemment apocryphes. Voici leurs prétendues preuves:

Les Juifs n’ont jamais reconnu les livres des Machabées pour canoniques: pourquoi les reconnaîtrions-nous?

Origène déclare formellement que l’histoire des Machabées est à rejeter. Saint Jérôme juge ces livres indignes de croyance.

Le concile de Laodicée, tenu en 367, ne les admit point parmi les livres canoniques; les Athanase, les Cyrille, les Hilaire les rejettent.

Les raisons pour traiter ces livres de romans, et de très mauvais romans, sont les suivantes:

L’auteur ignorant commence par la fausseté la plus reconnue de tout le monde. Il dit(39): « Alexandre appela les jeunes nobles qui avaient été nourris avec lui dès leur enfance, et il leur partagea son royaume tandis qu’il vivait encore. »

Un mensonge aussi sot et aussi grossier ne peut venir d’un écrivain sacré et inspiré.

L’auteur des Machabées, en parlant d’Antiochus Épiphane, dit: « Antiochus marcha vers Élimaïs; il voulut la prendre et la piller(40), et il ne le put, parce que son discours avait été su des habitants; et ils s’élevèrent en combat contre lui. Et il s’en alla avec une tristesse grande, et retourna en Babylone. Et lorsqu’il était encore en Perse, il apprit que son armée en Juda avait pris la fuite et il se mit au lit, et il mourut l’an 149. »

Le même auteur(41) dit ailleurs tout le contraire. Il dit qu’Antiochus Épiphane voulut piller Persépolis, et non pas Élimaïs; qu’il tomba de son chariot, qu’il fut frappé d’une plaie incurable; qu’il fut mangé des vers; qu’il demanda bien pardon au Dieu des Juifs; qu’il voulut se faire Juif; et c’est là qu’on trouve ce verset que les fanatiques ont appliqué tant de fois à leurs ennemis: Orabat scelestus ille veniam quam non erat consecuturus, « le scélérat demandait un pardon qu’il ne devait pas obtenir. » Cette phrase est bien juive; mais il n’est pas permis à un auteur inspiré de se contredire si indignement.

Ce n’est pas tout: voici bien une autre contradiction et une autre bévue. L’auteur fait mourir Antiochus Épiphane d’une troisième façon(42); on peut choisir. Il avance que ce prince fut lapidé dans le temple de Nanée. Ceux qui ont voulu excuser cette ânerie, prétendent qu’on veut parler d’Antiochus Eupator; mais ni Épiphane ni Eupator ne fut lapidé.

Ailleurs, l’auteur dit(43) qu’un autre Antiochus (le grand) fut pris par les Romains, et qu’ils donnèrent à Eumènes les Indes et la Médie. Autant vaudrait-il dire que François Ier fit prisonnier Henri VIII, et qu’il donna la Turquie au duc de Savoie. C’est insulter le Saint-Esprit d’imaginer qu’il ait dicté des absurdités si dégoûtantes.

Le même auteur dit(44) que les Romains avaient conquis les Galates; mais ils ne conquirent la Galatie que plus de cent ans après. Donc le malheureux romancier n’écrivait que plus d’un siècle après le temps où l’on suppose qu’il a écrit; et il en est ainsi de presque tous les livres juifs, à ce que disent les incrédules.

Le même auteur dit(45) que les Romains nommaient tous les ans un chef du sénat. Voilà un homme bien instruit! il ne savait pas seulement que Rome avait deux consuls. « Quelle foi pouvons-nous ajouter, disent les incrédules, àces rapsodies de contes puérils, entassés sans ordre et sans choix par les plus ignorants et les plus imbéciles des hommes? Quelle honte de les croire! quelle barbarie de cannibales d’avoir persécuté des hommes sensés pour les forcer à faire semblant de croire des pauvretés pour lesquelles ils avaient le plus profond mépris! » Ainsi s’expriment des auteurs audacieux.

Notre réponse est que quelques méprises, qui viennent probablement des copistes, n’empêchent point que le fond ne soit vrai; que le saint-Esprit a inspiré l’auteur et non les copistes; que si le concile de Laodicée a rejeté les Machabées, ils ont été admis par le concile de Trente, dans lequel il y eut jusqu’à des jésuites; qu’ils sont reçus dans toute l’Église romaine, et que par conséquent nous devons les recevoir avec soumission.

De l’origine du purgatoire. — Il est certain que ceux qui admirent le purgatoire dans la primitive Église, furent traités d’hérétiques; on condamna les simoniens qui admettaient la purgation des âmes, Yukºn kaqarÒn(46).

Saint Augustin condamna depuis les origénistes, qui tenaient pour ce dogme.

Mais les simoniens et les origénistes avaient-ils pris ce purgatoire dans Virgile, dans Platon, chez les Égyptiens?

Vous le trouvez clairement énoncé dans le sixième livre de Virgile, ainsi que nous l’avons déjà remarqué; et ce qui est de plus singulier, c’est que Virgile peint des âmes pendues en plein air, d’autres brûlées, d’autres noyées:
 

…………. Aliae panduntur inanes
Suspensae ad ventos; aliis sub gurgite vasto
Infectum eluitur scelus, aut exuritur igni.Virg., Aen., VI, 740.

L’abbé Pellegrin traduit ainsi ces vers:
 

On voit ces purs esprits branler au gré des vents,
Ou noyés dans les eaux, ou brûlés dans les flammes;
C’est ainsi qu’on nettoie et qu’on purge les âmes.

Et ce qu’il y a de plus singulier encore, c’est que le pape Grégoire, surnommé le grand, non seulement adopta cette théologie de Virgile, mais dans ses dialogues il introduit plusieurs âmes qui arrivent du purgatoire, après avoir été pendues ou noyées.

Platon avait parlé du purgatoire dans son Phédon; et il est aisé de se convaincre, par la lecture du Mercure Trismégiste, que Platon avait pris chez les Égyptiens tout ce qu’il n’avait pas emprunté de Timée de Locres.

Tout cela est bien récent, tout cela est d’hier en comparaison des anciens brachmanes. Ce sont eux, il faut l’avouer, qui inventèrent le purgatoire, comme ils inventèrent aussi la révolte et la chute dus génies, des animaux célestes(47).

C’est dans leur Shasta, ou Shastabad, écrit trois mille cent ans avant l’ère vulgaire, que mon cher lecteur trouvera le purgatoire. Ces anges rebelles, dont on copia l’histoire chez les Juifs, du temps du rabbin Gamaliel, avaient été condamnés par l’Éternel et par son fils à mille ans de purgatoire; après quoi Dieu leur pardonna et les fit hommes. Nous vous l’avons déjà dit, mon cher lecteur; nous vous avons déjà représenté que les brachmanes trouvèrent l’éternité des supplices trop dure; car enfin l’éternité est ce qui ne finit jamais. Les brachmanes pensaient comme l’abbé de Chaulieu.
 

Pardonne alors, Seigneur, si, plein de tes bontés
Je n’ai pu concevoir que mes fragilités,
Ni tous ces vains plaisirs qui passent comme un songe,
Pussent être l’objet de tes sévérités;
Et si j’ai pu penser que tant de cruautés
Puniraient un peu trop la douceur d’un mensonge.Épître sur la mort, au marquis de La Fare.

Notes.

Note_37 Tome II, p. 445.

Note_38 Liv. II, chap. xii, v. 40 et 43.

Note_39 Liv. I, chap. i, v. 7.

Note_40 Chap. vi, v. 3 et suiv.

Note_41 Liv. II, chap. ix.

Note_42 Liv. II, chap. i, v; 13.

Note_43 Liv. I, chap. viii, v. 7 et 8.

Note_44 Liv. I, chap. viii, v. 2 et 6.

Note_45Ibid., v. 15 et 16.

Note_46 Liv. des Hérésies, chap. xxii.

Note_47 Voy. l’article Brachmanes.