OEUVRES COMPLÈTES
DE VOLTAIRE
| Revenir à l'accueil
| Commander le CD-ROM |
PIÈCES JUSTIFICATIVES
LES J’AI VU ,
.
ATTRIBUÉS FAUSSEMENT
A M. DE VOLTAIRE,
ET QUI LE FIRENT METTRE
A LA BASTILLE, SOUS LA RÉGENCE,
EN 1716.
.
Tristes et lugubres objets,
J’ai vu la Bastille et Vincennes,
Le Châtelet, Bicêtre, et mille prisons pleines
De braves citoyens, de fidèles sujets:
J’ai vu la liberté ravie,
De la droite raison la règle poursuivie:
J’ai vu le peuple gémissant
Sous un rigoureux esclavage:
J’ai vu le soldat rugissant
Crever de faim, de soif, de dépit et de rage:
J’ai vu les sages contredits,
Leurs remontrances inutiles:
J’ai vu des magistrats vexer toutes les villes
Par des impôts criants et d’injustes édits:
J’ai vu sous l’habit d’une femme
Un démon nous donner la loi;
Elle sacrifia son Dieu, sa foi, son âme,
Pour séduire l’esprit d’un trop crédule
roi:
J’ai vu dans ce temps redoutable
Le barbare ennemi de tout le genre humain
Exercer dans Paris, les armes à la main,
Une police épouvantable:
J’ai vu les traitants impunis:
J’ai vu les gens d’honneur persécutés,
bannis;
J’ai vu même l’erreur en tous lieux triomphante,
La vérité trahie, et la foi chancelante:
J’ai vu le lieu saint avili:
J’ai vu Port-Royal démoli:
J’ai vu l’action la plus noire
Qui puisse jamais arriver;
L’eau de tout l’Océan ne pourrait la laver,
Et nos derniers neveux auront peine à la croire:
J’ai vu dans ce séjour par la grâce habité,
Des sacrilèges, des profanes,
Remuer, tourmenter les mânes
Des corps marqués au sceau de l’immortalité.
Ce n’est pas tout encor; j’ai vu la prélature
Se vendre, ou devenir le prix de l’imposture:
J’ai vu les dignités en proie aux ignorants:
J’ai vu des gens de rien tenir les premiers rangs:
J’ai vu de saints prélats devenir la victime
Du feu divin qui les anime.
O temps! ô moeurs! j’ai vu dans ce siècle
maudit
Ce cardinal, l’ornement de la France,
Plus grand encor, plus saint qu’on ne le dit,
Ressentir les effets d’une horrible vengeance:
J’ai vu l’hypocrite honoré:
J’AI VU, C’EST DIRE TOUT, LE JÉSUITE ADORÉ;
J’ai vu ces maux sous le règne funeste
D’un prince que jadis la colère céleste
Accorda, par vengeance, à nos désirs ardents:
J’ai vu ces maux, et je n’ai pas vingt ans. |
|