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| Revenir à l'accueil | Commander le CD-ROM | MÉLANGES (1762) HISTOIRE D’ÉLISABETH CANNING ET DES CALAS. (1762)
Notice: L’édition originale, qui a vingt et une pages in-8°, doit être du mois d’auguste 1762. Le margrave de Bade-Dourlac en accusa réception le 24 de ce mois. (B.) J’étais à Londres, en 1753(45), quand l’aventure de la jeune Élisabeth Canning fit tant de bruit. Élisabeth avait disparu pendant un mois de la maison de ses parents; elle revint maigre, défaite, et n’ayant que des habits délabrés. « Hé, mon Dieu! dans quel état vous revenez! où avez-vous été? d’où venez-vous? que vous est-il arrivé ?— Hélas! ma tante, je passais par Moorfields pour retourner à la maison, lorsque deux bandits vigoureux me jetèrent par terre, me volèrent, et m’emmenèrent dans une maison à dix milles de Londres. » La tante et les voisines pleurèrent à ce récit. « Ah! ma chère enfant, n’est-ce pas chez cette infâme Mme Web que ces brigands vous ont menée? Car c’est juste à dix milles d’ici qu’elle demeure.— Oui ma tante, chez Miss Web. — Dans cette grande maison à droite? — Justement, ma tante. » Les voisines dépeignirent alors Mme Web; et la jeune Canning convint que cette femme était faite précisément comme elles le disaient. L’une d’elles apprend à miss Canning qu’on joue toute la nuit chez cette femme, et que c’est un coupe-gorge où tous les jeunes gens vont perdre leur argent. Ah! un vrai coupe-gorge, répondit Élisabeth Canning. « On y fait bien pis, dit une autre voisine: ces deux brigands, qui sont cousins de Mme Web, vont sur les grands chemins prendre toutes les petites filles qu’ils rencontrent, et les font jeûner au pain et à l’eau jusqu’à ce qu’elles soient obligées de s’abandonner aux joueurs qui se tiennent dans la maison. — Hélas! ne t’a-t-on pas mise au pain et à l’eau, ma chère nièce ? — Oui, ma tante. » On lui demande si ces deux brigands n’ont point abusé d’elle, et si on ne l’a pas prostituée. Elle répond qu’elle s’est défendue, qu’on l’a accablée de coups, et que sa vie a été en péril. Alors la tante et les voisines recommencèrent à crier et à pleurer. On mena aussitôt la petite Canning chez un monsieur Adamson, protecteur de la famille depuis longtemps: c’était un homme de bien qui avait un grand crédit dans sa paroisse. Il monte à cheval avec un de ses amis aussi zélé que lui; ils vont reconnaître la maison de Mme Web; ils ne doutent pas, en la voyant, que la petite n’y ait été renfermée; ils jugent même, en apercevant une petite grange où il y a du foin, que c’est dans cette grange qu’on a tenu Elisabeth en prison. La pitié du bon Adamson en augmente: il fait convenir Élisabeth, à son retour, que c’est là qu’elle a été retenue; il anime tout le quartier; on fait une souscription pour la jeune demoiselle si cruellement traitée. A mesure que la jeune Canning reprend son embonpoint et sa beauté, tous les esprits s’échauffent pour elle. M. Adamson fait présenter au shérif une plainte au nom de l’innocence outragée. Mme Web et tous ceux de sa maison, qui étaient tranquilles dans leur campagne, sont arrêtés, et mis tous au cachot. M. le shérif, pour mieux s’instruire de la vérité du fait, commence par faire venir chez lui amicalement une jeune servante de Mme Web, et l’engage par de douces paroles à dire tout ce qu’elle sait. La servante, qui n’avait jamais vu en sa vie miss Canning, ni entendu parler d’elle, répondit d’abord ingénument qu’elle ne savait rien de ce qu’on lui demandait; mais quand le shérif lui eut dit qu’il faudrait répondre devant la justice, et qu’elle serait infailliblement pendue si elle n’avouait pas, elle dit tout ce qu’on voulut: enfin les jurés s’assemblèrent, et neuf personnes furent condamnées à la corde. Heureusement en Angleterre aucun procès n’est secret, parce que le châtiment des crimes est destiné à être une instruction publique aux hommes, et non pas une vengeance particulière. Tous les interrogatoires se font à portes ouvertes, et tous les procès intéressants sont imprimés dans les journaux. Il y a plus; on a conservé en Angleterre une ancienne loi de France, qui ne permet pas qu’aucun criminel soit exécuté à mort sans que le procès ait été présenté au roi, et qu’il en ait signé l’arrêt. Cette loi si sage, si humaine, si nécessaire, a été mise en oubli en France, comme beaucoup d’autres; mais elle est observée dans presque toute l’Europe: elle l’est aujourd’hui en Russie, elle l’est à la Chine, cette ancienne patrie de la morale, qui a publié des lois divines avant que l’Europe eut des coutumes. Le temps de l’exécution des neuf accusés approchait, lorsque le papier qu’on appelle des sessions tomba entre les mains d’un philosophe nommé M. Ramsay; il lut le procès, et le trouva absurde d’un bout à l’autre. Cette lecture l’indigna; il se mit à écrire une feuille dans laquelle il pose pour principe que le premier devoir des jurés est d’avoir le sens commun. Il fit voir que Mme Web, ses deux cousins, et tout le reste de la maison, étaient formés d’une autre pâte que les autres hommes s’ils faisaient jeûner au pain et à l’eau de petites filles dans le dessein de les prostituer; qu’au contraire ils devaient les bien nourrir et les parer pour les rendre agréables; que des marchands ne salissent ni ne déchirent la marchandise qu’ils veulent vendre. Il fit voir que jamais miss Canning n’avait été dans cette maison; qu’elle n’avait fait que répéter ce que la bêtise de sa tante lui avait suggéré; que le bonhomme Adamson avait, par excès de zèle, produit cet extravagant procès criminel; qu’enfin il en allait coûter la vie à neuf citoyens, parce que miss Canning était jolie et qu’elle avait menti. La servante, qui avait avoué amicalement au shérif tout ce qui n’était pas vrai, n’avait pu se dédire juridiquement. Quiconque a rendu un faux témoignage par enthousiasme ou par crainte le soutient d’ordinaire, et ment de peur de passer pour un menteur. C’est en vain, dit M. Ramsay, que la loi veut que deux témoins fassent pendre un accusé; si M. le chancelier et M. l’archevêque de Cantorbéry déposaient qu’ils m’ont vu assassiner mon père et ma mère, et les manger tout entiers à mon déjeuner en un demi-quart d’heure, il faudrait mettre à Bedlam M. le chancelier et M. l’archevêque, plutôt que de me brûler sur leur beau témoignage. Mettez d’un côté une chose absurde et impossible, et de l’autre mille témoins et mille raisonneurs, l’impossibilité doit démentir les témoignages et les raisonnements. Cette petite feuille fit tomber les écailles des yeux de M. le shérif et des jurés. Ils furent obligés de revoir le procès: il fut avéré que miss Canning était une petite friponne qui était allée accoucher, pendant qu’elle prétendait avoir été en prison chez Mme Web; et toute la ville de Londres, qui avait pris parti pour elle, fut aussi honteuse qu’elle l’avait été lorsqu’un charlatan proposa de se mettre dans une bouteille de deux pintes, et que deux mille personnes étant venues à ce spectacle, il emporta leur argent, et leur laissa sa bouteille. Il se peut qu’on se soit trompé sur quelques circonstances de cet événement; mais les principales sont d’une vérité reconnue de toute l’Angleterre. Cette aventure ridicule serait devenue bien tragique s’il ne s’était pas trouvé un philosophe qui lût par hasard les papiers publics. Plût à Dieu que, dans un procès non moins absurde et mille fois plus horrible, il y eût eu dans Toulouse un philosophe au milieu de tant de pénitents blancs! On ne gémirait pas aujourd’hui sur le sang de l’innocence que le préjugé a fait répandre. Il y eut pourtant à Toulouse un sage qui éleva sa voix contre les cris de la populace effrénée, et contre les préjugés des magistrats prévenus. Ce sage, qu’on ne peut trop bénir, était M. de Lasalle, conseiller au parlement, qui devait être un des juges. Il s’expliqua d’abord sur l’irrégularité du monitoire; il condamna hautement la précipitation avec laquelle on avait fait trois services solennels à un homme qu’on devait probablement traîner sur la claie: il déclara qu’on ne devait pas ensevelir en catholique et canoniser en martyr un mort qui, selon toutes les apparences, s’était défait lui-même, et qui certainement n’était point catholique. On savait que maître Chalier, avocat au parlement, avait déposé que Marc-Antoine Calas (qu’on supposait devoir faire abjuration le lendemain) avait au contraire le dessein d’aller à Genève se proposer pour être reçu pasteur des églises protestantes. Le sieur Caseing avait entre les mains une lettre de ce même Marc-Antoine, dans laquelle il traitait de déserteur son frère Louis, devenu catholique: Notre déserteur, disait-il dans cette lettre, nous tracasse. Le curé de Saint-Etienne avait déclaré authentiquement que Marc-Antoine Calas était venu lui demander un certificat de catholicité, et qu’il n’avait pas voulu se charger de la prévarication de donner un certificat de catholicité à un protestant. M. le conseiller de Lasalle pesait toutes ces raisons; il ajoutait surtout que, selon la disposition des ordonnances et celle du droit romain, suivi dans le Languedoc, « il n’y a ni indice ni présomption, fut-elle de droit, qui puisse faire regarder un père comme coupable de la mort de son fils, et balancer la présomption naturelle et sacrée qui met les pères à l’abri de tout soupçon du meurtre de leurs enfants ». Enfin ce digne magistrat trouvait que le jeune Lavaisse, étranger à toute cette horrible aventure, et la servante catholique, ne pouvant être accusés du meurtre prétendu de Marc-Antoine Calas, devaient être regardés comme témoins, et que leur témoignage nécessaire ne devait pas être ravi aux accusés. Fondé sur tant de raisons invincibles, et pénétré d’une juste pitié, M. de Lasalle en parla avec le zèle que donnent la persuasion de l’esprit et la bonté du coeur. Un des juges lui dit: « Ah! monsieur, vous êtes tout Calas.— Ah! monsieur, vous êtes tout peuple! », répondit M. de Lasalle. Il est bien triste que cette noble chaleur qu’il faisait paraître ait servi au malheur de la famille dont son équité prenait la défense: car, s’étant déclaré avec tant de hauteur et en public, il eut la délicatesse de se récuser, et les Calas perdirent un juge éclairé, qui probablement aurait éclairé les autres. M. Laborde, au contraire, qui s’était déclaré pour les préjugés populaires, et qui ayant marqué un zèle que lui-même croyait outré; M. Laborde, qui avait renoncé aussi à juger cette affaire, qui s’était retiré à la campagne près d’Alby, en revint pourtant pour condamner un père de famille à la roue. Il n’y avait, comme on l’a déjà dit, et comme on le dira toujours, aucune preuve contre cette famille infortunée: on ne s’appuyait que sur des indices; et quels indices encore! La raison humaine en rougit. Le sieur David, capitoul de Toulouse, avait consulté le bourreau sur la manière dont Marc-Antoine Calas avait pu être pendu; et ce fut l’avis du bourreau qui prépara l’arrêt, tandis qu’on négligeait les avis de tous les avocats. Quand on alla aux opinions, le rapporteur ne délibéra que sur Calas père, et opina que ce père innocent « fut condamné à être d’abord appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, pour avoir révélation de ses complices, être ensuite rompu vif, expirer sur la roue, après y avoir demeuré deux heures, et être ensuite brûlé. » Cet avis fut suivi par six juges; trois autres opinèrent à la question seulement; deux autres furent d’avis qu’on vérifiât sur les lieux s’il était possible que Marc-Antoine Calas eût pu se pendre lui-même; un seul opina à mettre Jean Calas hors de cour. Enfin, après de très longs débats, la pluralité se trouva pour la question ordinaire et extraordinaire, et pour la roue. Ce malheureux père de famille, qui n’avait jamais eu de querelle avec personne, qui n’avait jamais battu un seul de ses enfants, ce faible vieillard de soixante-huit ans fut donc condamné au plus horrible des supplices, pour avoir étranglé et pendu de ses débiles mains, en haine de la religion catholique, un fils robuste et vigoureux, qui n’avait pas plus d’inclination pour cette religion catholique que le père lui-même. Interrogé sur ses complices au milieu des horreurs de la question, il répondit ces propres mots: « Hélas! où il n’y a point de crime peut-il y avoir des complices? » Conduit de la chambre de la question au lieu du supplice, la même tranquillité d’âme l’y accompagna(46). Tous ses concitoyens, qui le virent passer sur le chariot fatal, en furent attendris; le peuple même, qui depuis quelque temps était revenu de son fanatisme, versait sur son malheur des larmes sincères. Le commissaire qui présidait à l’exécution prit de lui le dernier interrogatoire; il n’eut de lui que les mêmes réponses. Le P. Bourges, religieux jacobin et professeur en théologie, qui, avec le P. Caldaguès, religieux du même ordre, avait été chargé de l’assister dans ses derniers moments, et surtout de l’engager à ne rien celer de la vérité, le trouva tout disposé à offrir à Dieu le sacrifice de sa vie pour l’expiation de ses péchés; mais, autant qu’il marquait de résignation aux décrets de la Providence, autant il fut ferme à défendre son innocence et celle des autres prévenus. Un seul cri fort modéré lui échappa au premier coup qu’il reçut, les autres ne lui arrachèrent aucune plainte. Placé ensuite sur la roue pour y attendre le moment qui devait finir son supplice et sa vie, il ne tint que des discours remplis de sentiments de christianisme; il ne s’emporta point contre ses juges; sa charité lui fit dire qu’il ne leur imputait pas sa mort, et qu’il fallait qu’ils eussent été trompés par de faux témoins. Enfin lorsqu’il vit le moment où l’exécuteur se disposait à le délivrer de ses peines, ses dernières paroles au P. Bourges furent celles-ci: "Je meurs innocent; Jésus-Christ, qui était l’innocence même, a bien voulu mourir par un supplice plus cruel encore. Je n’ai point de regret à une vie dont la fin va, je l’espère, me conduire à un bonheur éternel. Je plains mon épouse et mon fils; mais ce pauvre étranger à qui je croyais faire politesse en le priant à souper, ce fils de M. Lavaisse, augmente encore mes regrets. Il parlait ainsi, lorsque le capitoul, premier auteur de cette catastrophe, qui avait voulu être témoin de son supplice et de sa mort, quoiqu’il ne fût pas nommé commissaire, s’approcha de lui, et lui cria: « Malheureux! voici le bûcher qui va réduire ton corps en cendres, dis la vérité. » Le sieur Calas ne fit pour toute réponse que détourner un peu la tête, et au même instant l’exécuteur fit son office, et lui ôta la vie. Quoique Jean Calas soit mort protestant, le P. Bourges et le P. Caldaguès, son collègue, ont donné à sa mémoire les plus grands éloges: « C’est ainsi, ont-ils dit à quiconque a voulu les entendre, c’est ainsi que moururent autrefois nos martyrs »; et même, sur un bruit qui courut que le sieur Calas s’était démenti et avait avoué son prétendu crime, le P. Bourges crut devoir aller lui-même rendre compte aux juges des derniers sentiments de Jean Calas, et les assurer qu’il avait toujours protesté de son innocence et de celle des autres accusés. Après cette étrange exécution, on commença par juger Pierre Calas le fils; il était regardé comme le plus coupable de ceux qui restaient en vie; voici sur quel fondement. Un jeune homme du peuple, nommé Cazères, avait été appelé à Montpellier pour déposer dans la continuation d’information; il avait déposé qu’étant en qualité de garçon chez un tailleur nommé Bon, qui occupait une boutique dépendante de la maison du sieur Calas, le sieur Pierre Calas étant entré un jour dans cette boutique, la demoiselle Bon, entendant sonner la bénédiction, ordonna à ses garçons de l’aller recevoir; sur quoi Pierre Calas lui dit: « Vous ne pensez qu’à vos bénédictions; on peut se sauver dans les deux religions; deux de mes frères pensent comme moi: si je savais qu’ils voulussent changer, je serais en état de les poignarder; et si j’avais été à la place de mon père, quand Louis Calas, mon autre frère, se fit catholique, je ne l’aurais pas épargné. » Pourquoi affecta-t-on de faire venir ce témoin de Montpellier pour déposer d’un fait que ce témoin prétendait s’être passé devant la demoiselle Bon et deux de ses garçons, qui étaient tous à Toulouse? Pourquoi ne voulut-on pas faire ouïr la demoiselle Bon et ces deux garçons, surtout après qu’il eut été avancé dans les Mémoires des Calas que la demoiselle Bon et ces deux garçons soutenaient fortement que tout ce que Cazères avait osé dire n’était qu’un mensonge dicté par des ennemis de l’accusé et par la haine des partis? Quoi! le nommé Cazères a entendu publiquement ce qu’on disait à ses maîtres, et ses maîtres et ses compagnons ne l’ont pas entendu! Et les juges l’écoutent, et ils n’écoutent pas ces compagnons et ces maîtres! Ne voit-on pas que la déposition de ce misérable était une contradiction dans les termes? « On peut se sauver dans les deux religions »; c’est-à-dire Dieu a pitié de l’ignorance et de la faiblesse humaine, et moi, je n’aurai pas pitié de mon frère! Dieu accepte les voeux sincères de quiconque s’adresse à lui, et moi, je tuerai quiconque s’adressera à Dieu d’une manière qui ne me plaira pas! Peut-on supposer un discours rempli d’une démence si atroce? Un autre témoin, mais bien moins important, qui déposa que Pierre Calas parlait mal de la religion romaine, commença par dire: « J’ai une aversion invincible pour tous les protestants. » Voilà certes un témoignage bien recevable! C’était là tout ce qu’on avait pu rassembler contre Pierre Calas: le rapporteur crut y trouver une preuve assez forte pour fonder une condamnation aux galères perpétuelles; il fut seul de son avis. Plusieurs opinèrent à mettre Pierre hors de cour, d’autres à le condamner au bannissement perpétuel; le rapporteur se réduisit à cet avis, qui prévalut. On vint ensuite à la veuve Calas, à cette mère vertueuse. Il n’y avait contre elle aucune sorte de preuve, ni de présomption, ni d’indice; le rapporteur opina néanmoins contre elle au bannissement; tous les autres juges furent d’avis de la mettre hors de cour et de procès. Ce fut après cela le tour du jeune Lavaisse. Les soupçons contre lui étaient absurdes. Comment ce jeune homme de dix-neuf ans, étant à Bordeaux, aurait-il été élu à Toulouse bourreau des protestants? La mère lui aurait-elle dit: «Vous venez à propos, nous avons un fils aîné à exécuter; vous êtes son ami, vous souperez avec lui pour le pendre; un de nos amis devait être du souper, il nous aurait aidés, mais nous nous passerons bien de lui? » Cet excès de démence ne pouvait se soutenir plus longtemps; cependant le rapporteur fut d’avis de condamner Lavaisse au bannissement; tous les autres juges, à l’exception du sieur Darbon, s’élevèrent contre cet avis. Enfin, quand il fut question de la servante des Calas, le rapporteur opina à son élargissement, en faveur de son ancienne catholicité; et cet avis passa tout d’une voix. Serait-il possible qu’il y eût à présent dans Toulouse des juges qui ne pleurassent pas l’innocence d’une famille ainsi traitée? Ils pleurent sans doute, et ils rougissent: et une preuve qu’ils se repentent de cet arrêt cruel, c’est qu’ils ont pendant quatre mois refusé la communication du procès, et même de l’arrêt, à quiconque la demandait. Chacun d’eux se dit aujourd’hui dans le fond de son coeur: « Je vois avec horreur tous ces préjugés, toutes ces suppositions qui font frémir la nature et le sens commun. Je vois que par un arrêt j’ai fait expirer sur la roue un vieillard qui ne pouvait être coupable; et que par un autre arrêt j’ai mis hors de cour tous ceux qui auraient été nécessairement criminels comme lui si le crime eût été possible. Je sens qu’il est évident qu’un de ces arrêts dément l’autre; j’avoue que si j’ai fait mourir le père sur la roue, j’ai eu tort de me borner à bannir le fils, et j’avoue qu’en effet j’ai à me reprocher le bannissement du fils, la mort effroyable du père, et les fers dont j’ai chargé une mère respectable et le jeune Lavaisse pendant six mois. « Si nous n’avons pas voulu montrer la procédure à ceux qui nous l’ont demandée, c’est qu’elle était effacée par nos larmes; ajoutons à ces larmes la réparation qui est due à une honnête famille que nous avons précipitée dans la désolation et dans l’indigence; je ne dirai pas dans l’opprobre, car l’opprobre n’est pas le partage des innocents; rendons à la mère le bien que ce procès abominable lui a ravi. J’ajouterais: demandons-lui pardon; mais qui de nous oserait soutenir sa présence? « Recevons du moins des remontrances publiques, fruit lamentable d’une publique injustice; nous en faisons au roi, quand il demande à son peuple des secours absolument indispensables pour défendre ce même peuple du fer de ses ennemis: ne soyons pas étonnés que la terre entière nous en fasse quand nous avons fait mourir le plus innocent des hommes. Ne voyons-nous pas que ces remontrances sont écrites de son sang? » Il est à croire que les juges ont fait plusieurs
fois en secret ces réflexions. Qu’il serait beau de s’y livrer!
et qu’ils sont à plaindre si une fausse honte les a étouffées
dans leur coeur.
DÉCLARATION JURIDIQUE DE LA SERVANTE DE MADAME CALAS, AU SUJET DE LA NOUVELLE CALOMNIE QUI PERSÉCUTE ENCORE CETTE VERTUEUSE FAMILLE. (1767) Notice de Beuchot:
A la fin de l’édition originale, en vingt et une pages, on lit en
note: « Cet écrit est d’un témoin oculaire qui n’a
aucune correspondance avec les Calas, mais qui est ennemi du fanatisme
et ami de l’équité. » La Déclaration juridique
qui
suit a été ajoutée dans les éditions de Kehl.
(B.)
L’an 1767, le dimanche 29 mars, trois heures de relevée, nous Jean-François Hugues, conseiller du roi, commissaire enquêteur, examinateur au Châtelet de Paris, sur la réquisition qui nous a été faite de la part de Jeanne Viguière, ci-devant domestique des sieur et dame Calas, de nous transporter au lieu de son domicile pour y recevoir sa déclaration sur certains faits, nous nous sommes en effet transporté, rue Neuve et paroisse Saint-Eustache, en une maison appartenante à M. Langlois, conseiller au grand conseil, dont le troisième étage est occupé par la dame veuve du sieur Jean Calas, marchand à Toulouse; et étant monté chez ladite dame Calas, elle nous a fait conduire dans une chambre au quatrième étage, ayant vue sur la rue, où étant parvenu nous avons trouvé ladite Jeanne Viguière dans son lit, par l’effet de la chute dont va être parlé, ayant une garde à côté d’elle, que nous avons fait retirer; laquelle Jeanne Viguière, après serment par elle fait et prêté en nos mains de dire la vérité, nous a dit et déclaré que, le lundi 16 février dernier, sur les quatre heures après midi, étant sortie pour aller rue Montmartre, elle eut le malheur de tomber dans la dite rue, et de se casser la jambe droite; que plusieurs personnes étant accourues à son secours, elle fut transportée sur-le-champ chez ladite dame Calas, son ancienne maîtresse, où elle a toujours conservé sa demeure depuis qu’elle est à Paris, laquelle envoya chercher le sieur Botentuit oncle, maître en chirurgie, qui lui remit la jambe; que ladite dame Calas lui a donné une garde, qui est celle qui vient de se retirer, laquelle ne l’a point quittée depuis cet accident; que le sieur Botentuit a continué de venir lui donner les soins dépendants de son état, lesquels ont été si heureux qu’elle n’a eu aucun accès de fièvre, qu’elle est actuellement à son quarante-unième jour sans qu’il lui soit survenu aucun autre accident; qu’elle a reçu de ladite dame Calas tous les secours qu’elle pouvait espérer d’une ancienne maîtresse dont elle a éprouvé dans tous les temps mille marques de bonté; qu’elle a appris avec la plus grande surprise qu’on avait débité dans le monde qu’elle, Jeanne Viguière, était morte, et que dans ses derniers moments elle avait déclaré devant notaires, qu’étant chez le feu sieur Jean Calas, son maître, elle avait embrassé la religion protestante; et que, par un prétendu zèle pour cette religion, elle avait, conjointement avec ledit sieur Calas, sa famille, et le sieur Lavaisse, donné la mort à Marc-Antoine Calas; qu’ensuite, ayant été constituée prisonnière, elle avait feint d’être toujours catholique, afin de n’être point soupçonnée de sauver sa vie, et, par son témoignage, celle de tous les autres accusés; mais que, se trouvant au moment de mourir, elle était rentrée dans les sentiments de la foi catholique, et qu’elle s’était crue obligée de déclarer la vérité qu’elle avait cachée, dont elle était, dit-on, fort repentante. Que, pour arrêter les suites que pourrait avoir cette imposture, ladite Jeanne Viguière a cru devoir recourir à notre ministère, et requérir notre transport pour nous déclarer, comme elle le fait présentement, en son âme et conscience, que rien n’est plus faux que le bruit dont elle vient de nous rendre compte; que son accident ne l’a jamais mise dans aucun danger de mort, mais que, quand cela aurait été, elle n’aurait jamais fait la déclaration qu’on ose lui attribuer, puisqu’il est vrai, ainsi qu’elle l’a toujours soutenu et qu’elle le soutiendra jusqu’au dernier instant de sa vie, que ledit feu sieur Jean Calas; la dame son épouse, le sieur Jean-Pierre Calas, et le sieur Lavaisse, n’ont contribué en aucune manière à la mort de Marc-Antoine Calas; qu’elle se croit même obligée de nous déclarer que le feu sieur Jean Calas était moins capable que personne d’un pareil crime, l’ayant toujours connu d’un caractère très doux, et rempli de tendresse pour ses enfants; que d’ailleurs le motif qu’on a donné à la mort de Marc-Antoine Calas, et à la prétendue haine de son père, est faux, puisque ladite Jeanne Viguière a connaissance que ce jeune homme n’avait pas changé de religion, et qu’il avait continué jusqu’à la veille de sa mort les exercices de la religion protestante. Que, pour ce qui concerne elle Jeanne Viguière, elle n’a pas, grâces à Dieu, cessé un seul instant de faire profession de la religion catholique, apostolique et romaine, dans laquelle elle entend vivre et mourir; qu’elle a pour confesseur le B. P. Irénée, augustin de la place des Victoires; que ledit B. P. Irénée, ayant été instruit de son accident, est venu la voir le dimanche 8 du présent mois de mars, qu’il peut rendre compte de ses sentiments et de sa créance. De laquelle déclaration ladite Jeanne Viguière nous a requis et demandé acte; et lecture lui en ayant été faite par nous, conseiller-commissaire, elle a déclaré contenir vérité, et a déclaré ne savoir écrire ni signer, de ce interpellée suivant l’ordonnance, ainsi qu’il est dit dans la minute. Et à l’instant est survenu et comparu par-devers nous, en la chambre où nous sommes, sieur Pierre-Louis Botentuit-Langlois, maître en chirurgie et ancien chirurgien major des armées du roi, demeurant rue Montmartre, paroisse Saint-Eustache, lequel nous a attesté et déclaré que, le 16 février dernier, entre sept et huit heures du soir, il a été requis et s’est transporté chez ladite dame Calas au sujet de l’accident qui venait d’arriver à ladite Jeanne Viguière; qu’ayant visité sa jambe droite, il a remarqué fracture complète des deux os de la jambe; qu’il a continué de la voir et de la panser depuis ce temps, et lui administrer tous les secours relatifs à son état; qu’elle n’a jamais été en danger de perdre la vie par l’effet de ladite chute; qu’il n’y a eu qu’une excoriation sur la crête du tibia, et que la malade a toujours été de mieux en mieux; qu’il est à sa connaissance que ledit P. Irénée a confessé ladite Viguière depuis ledit accident, laquelle déclaration il fait pour rendre hommage à la vérité, et a signé en la minute des présentes. Est aussi survenu et comparu par-devant nous, en la chambre où nous sommes, Pierre-Guillaume Carilland, religieux, prêtre de l’ordre des augustins de la province de France, établis à Paris près la place des Victoires, nommé en religion Irénée de Sainte-Thérèse, définiteur de la susdite province, demeurant audit couvent, lequel nous a dit, déclaré et certifié, que ladite Jeanne Viguière vient à lui se confesser depuis trois ans ou environ; que chaque année elle s’est acquittée du devoir pascal, et que diverses fois dans le courant desdites années, pour satisfaire à sa piété, vu sa conduite régulière, il lui a permis la sainte communion; qu’enfin, depuis le fâcheux accident qui est arrivé à ladite Viguière, il est venu la confesser, et a continué de remarquer en elle les mêmes sentiments de religion et de piété comme par le passé; laquelle déclaration ledit R. P. Irénée nous a faite pour rendre hommage à la vérité, et a signé en la minute. Sur quoi nous, conseiller du roi, commissaire au Châtelet, susdit et soussigné, avons donné acte à ladite Viguière, audit sieur Botentuit, et audit R. P. Irénée, de leur déclaration ci-dessus, pour servir et valoir ce que de raison; et avons signé en la minute restée en nos mains. Signé HUGUES, commissaire. N.B. Cette calomnie avait été publiée dans tout le Languedoc, et elle était répandue dans Paris par le nommé Fréron, pour empêcher M. de Voltaire de poursuivre la justification des Sirven, accusés du même crime que les Calas. Tous ceux qui auront lu cette feuille authentique sont priés de la conserver comme un monument de la rage absurde du fanatisme. FIN DE L’HISTOIRE, ETC.
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| Revenir à l'accueil | Commander le CD-ROM | HISTOIRE D’ÉLISABETH CANNING NOTES Note_45 Voltaire n’était pas à Londres alors, mais il veut avoir l’autorité d’un témoin oculaire pour se faire mieux écouter. (G. A.) Note_46 Calas fut un moment ébranlé. comme il traversait la cour du palais pour subir son dernier interrogatoire, un bûcher enflammé frappa ses yeux: c’était un écrit du pasteur Paul Rabaut, père de Rabaut Saint-Étienne, qu’on brûlait. Calas crut voir l’appareil de son supplice, et son interrogatoire se ressentit de cette impression de terreur. (G. A.)
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