OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  MÉLANGES XI 
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SUPPLÉMENT AUX OEUVRES EN PROSE DE VOLTAIRE

III. DISCOURS DE M. DE VOLTAIRE
EN RÉPONSE AUX INVECTIVES ET OUTRAGES DE SES DÉTRACTEURS,
Adressé et soumis à l'avis d'un Conseil littéraire, composé de MM. d'Argental,
Pont-de-Veyle et Thieriot, qu'il appelait son Triumvirat.
Notice bibliographique

Notice: Tiré des Pièces inédites de Voltaire, 1820. 
- Tout le texte du Discours est de la main d'un secrétaire de l'auteur; les remarques du triumvirat, de celle de Thieriot; une seule à la fin est écrite par M. d'Argental, et toutes les réponses sont de la propre main de Voltaire. (Note du premier éditeur.) 
 
 

LE TRIUMVIRAT.

Ce Messieurs écorche l'oreille, et ne convient pas même devant le public pour une liaison et une amitié aussi connue. 

VOLTAIRE.

Faute de copiste. 

LE TRIUMVIRAT.

A quoi bon parler des Scioppius, des Chapelain, etc., on ne vous soupçonne pas de vouloir vous mettre en si mauvaise compagnie. Vous êtes fait pour être mis avec les grands hommes et les gens illustres, mais ce n'est pas à vous à le dire. 

VOLTAIRE.

Il faut absolument commencer ainsi, par la raison qu'il serait impertinent de dire de moi qu'on écrira ma vie.

Messieurs 
 
 
 
 
 
 
 
 

Vous savez qu'on a écrit au long la vie de Scioppius, de Chapelain. de Motin, de Faret, de Cassaigne, de Cotin, etc., travail peut-être puéril à mon gré, de chercher à faire connaître ceux dont les ouvrages seront à jamais inconnus; trente volumes sur les hommes prétendus illustres et sur les plus obscurs dans la république des lettres me font craindre qu'on ne remplisse un jour quelques pages sur mon compte, j'ai cru devoir au moins empêcher le mensonge et la crédulité d'insulter à ma mémoire.

LE TRIUMVIRAT.

C'est par là que nous croyons qu'il faut commencer. 

La comparaison de l'insecte(4) n'est juste ni dans la figure ni dans l'application; nous croyons qu'il faut la supprimer et vous pouvez le faire sans déranger la liaison du reste. Vous semblez d'ailleurs trop attaché à cette expression dans plusieurs endroits de vos ouvrages. 

L'Iliade et l'Énéide ne sont point comparables à la durée d'un insecte, philosophiquement parlant dans l'immensité des temps. 

VOLTAIRE.

Remarque inutile ici. 
 
 




LE TRIUMVIRAT.

Nous ne nommerions pas ledit Odieuvre, qui ne mérite pas cet honneur. 

VOLTAIRE.

Ce n'est pas plus un honneur que quand je nomme La Fresnaye ou Bauche.

Les libelles diffamatoires de toute espèce qu'on a débités coutre moi dans Paris, depuis que j'ai donné la Henriade, passeront peut-être bientôt avec mes ouvrages, comme ces faibles animaux qui semblent n'avoir des ailes que pour en poursuivre un autre, et qui meurent tous à la fin de la saison qui les a vus naître; mais, soit pour le temps présent, soit pour quelques années après moi, il faut faire céder la répugnance et la honte de parler de moi-même à la nécessité d'une juste défense. Réfuter des critiques n'est qu'un vain amour-propre mais détruire la calomnie est un devoir. 

Ceux qui font le métier de calomniateur ne le feraient pas s'ils avaient plus d'esprit; mais, n'ayant pas le talent nécessaire pour écrire une saine critique des ouvrages, ils ont toute la noirceur qu'il faut pour décrier la personne. 

Je ne veux point relever le libelle débité dans Paris sous le nom de mon portrait: cette peinture est aussi peu ressemblante que l'estampe au bas de laquelle il a plu au sieur Odieuvre de mettre mon nom. Celui qui m'a voulu définir, et celui qui m'a voulu graver, ne m'avaient jamais vu ni l'un ni l'autre. C'est d'ordinaire avec aussi peu de connaissance qu'on décide dans le monde de la réputation des hommes.


 
LE TRIUMVIRAT.

Tout cet endroit demande d'être adouci; l'édition de la Henriade faite depuis les souscriptions vous obligeait de donner une satisfaction aux souscripteurs. 

VOLTAIRE.

Cela n'est pas vrai, avec votre permission. Cela serait bon si j'avais donné une édition pareille à meilleur marché; et vous avez si grand tort de parler ainsi qu'il y eut à Londres deux petites éditions faites avec la grande. 

LE TRIUMVIRAT.

Ainsi la comparaison de M. De Thou n'est point juste, et vous ne devez pas dire non plus que vous avez payé une dette qui n'était point la vôtre, et qu'il vous en a coûté de l'argent pour faire un poème épique. 

VOLTAIRE.

Oui, cette dette n'était point la mienne, pas plus que celle de M. de Thou. Je ne m'appelle point Charles Levier, libraire. 

LE TRIUMVIRAT.

Le reste de cet endroit de votre justification est bien, et doit être conservé. 

Ne feriez-vous pas bien de parler de vos défauts moins en général, et d'avouer que vous êtes vif, et que vous avez été quelquefois étourdi? 

VOLTAIRE.

Non, il ne s'agit ici que des choses qui ont rapport au public, et non d'une confession générale. Je ne réponds qu'à mes calomniateurs.

Quelques années ensuite, à mon retour en France, l'édition anglaise étant épuisée et le temps prescrit pour retirer les souscriptions expiré, ceux qui avaient négligé d'envoyer à Londres, et qui ne devaient s'en prendre qu'à eux-mêmes, se plaignirent. Je n'étais pas plus garant des souscriptions que le président de Thou, mort depuis cent ans, ne l'est de celles qu'on a prises depuis peu pour son histoire. 
 
 
 
 
 
 

Cependant comme il s'agissait de mon livre, j'ai payé cette dette, qui n'était point la mienne; j'ai fait rembourser à mes dépens tous les souscripteurs qui se sont présentés, j'en ai chez moi les reçus, et s'il y a encore (ce que je ne crois pas) quelqu'un qui n'ait pas envoyé sa souscription, il n'a qu'à s'adresser chez moi, à Paris, au sieur Demoulin, vis-à-vis Saint-Gervais, et il recevra son argent. 

Est-ce là réfuter ou non la calomnie? Est-ce assez entrer dans ces indignes détails? On en rougit. Il est honteux d'y répondre et de n'y répondre pas. Si ceux que l'abus de la littérature, et cette misérable jalousie d'esprit a portés à ces excès, m'avaient connu, ils auraient au moins relevé mes défauts véritables, et je n'aurais eu à leur répondre qu'en me corrigeant; mais, ne me connaissant point, ils m'ont imputé des vices imaginaires. On imprime que je suis un satirique a-t-on voulu donner cette opinion de moi pour me fermer l'entrée aux places et aux


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

grâces qu'un homme de lettres peut espérer en France? Je n'en ai jamais ni prétendu ni sollicité aucune. J'ai toujours regardé l'étude comme une beauté qu'on devait aimer pour elle-même, sans mélange d'aucune vue étrangère; autant les lettres me sont chères, autant le nom de satirique est un titre que je méprise et que je déteste. Reste à examiner si on est coupable de ce vice, pour avoir dit que les Balzac, les Voiture, les Pavillon, les Pellisson même, ne sont pas à comparer aux Bossuet, aux Corneille, aux Racine? Est-on un satirique en préférant les vrais génie à ceux qui ont eu moins de talents, en distinguant les excellents ouvrages des grands hommes d'avec leurs moindres productions, en mettant Cinna au-dessus de Pulchérie, et Phèdre au-dessus d'Alexandre(8)?

C'est un homme malin et orgueilleux, s'écrie-t-on dans les libelles et sur les théâtres consacrés à la médisance; il méprise Boileau, il dit que Boileau se trompe, il veut ruiner la réputation de Voiture, il veut décider en maître. 

Non, il n'est point assez méprisable pour mépriser Boileau; il le respecte, il l'étudie comme celui qui sut le premier en France orner la raison du charme des beaux vers, et donner à la fois les règles et l'exemple de l'art. Mais il ose soutenir avec tous les hommes judicieux de ce siècle, et avec tous ceux des siècles à venir, que Despréaux était

LE TRIUMVIRAT.

Nous aimerions mieux comme il y était: qui même a cessé de l'être.

VOLTAIRE.

Non: a cessé de l'être peut signifier qu'il ne travaille plus. 
 
 














LE TRIUMVIRAT.

Il faudrait finir à l'histoire de la ligue de Cambrai, et supprimer l'injure qui termine ce morceau. 

VOLTAIRE.

Non. 
 

 

homme ennemi de tout mérite, qui a été seulement poète, qui même n'est plus poète, et à qui il ne reste plus que la fureur impuissante de médire, ne les ai-je pas citées pour marquer le dédain et l'exécration qu'elles m'inspirent? J'ai repoussé une seule fois les injures que cet homme me dit depuis plusieurs années; mais comment les ai-je repoussées? en rapportant simplement ses vers. Il est vrai que c'était la manière la plus sûre de me venger. 

Il y a des hommes dont il est glorieux d'avoir la haine; je me sais gré d'avoir pour ennemi celui qui se déchaîna si furieusement et si vainement contre un protecteur des lettres(10) connu dans l'Europe par son savoir et par ses bienfaits, contre l'auteur des Mondes(11) et de l'Histoire de l'Académie des sciences, contre l'auteur d'Électre et de Rhadamiste(12),contre le sage historien de la ligue de Cambrai(13), contre tous ceux dont il a été le domestique, ou qui ont été ses bienfaiteurs, ou qui ont de la réputation. 

Voulez-vous savoir l'origine de son démêlé avec moi? C'est qu'à Bruxelles. il y a dix ans, en présence d'une dame de la cour de France(14), il me récita plusieurs de ses nouveaux ouvrages. Il me demanda mon avis; je ne suis point satirique, mais je suis vrai. Je lui dis que la plupart de ses derniers écrits le déshonoreraient, qu'il passerait pour avoir conservé


 
LE TRIUMVIRAT.

Ce trait est fort plaisant, mais on ne vous le passera pas. 

VOLTAIRE.

Alors on l'ôtera.

mon enfance, pour tout ce qui porte le caractère du génie, je regarde un grand poète, un bon musicien, un bon peintre, un sculpteur habile, s'il a de la probité, comme un homme que je dois chérir, comme un frère que les arts m'ont donné; et les jeunes gens qui voudront s'appliquer aux lettres trouveront toujours en moi un père. Voilà mes sentiments, et quiconque a vécu avec moi sait bien que je n'en ai point d'autre 
Il est temps de venir à l'accusation cruelle sur la religion: le père Colonia, jésuite, et un autre, m'ont mis dans le rang des jansénistes pour certains vers sur la liberté qui se trouvent dans la Henriade, et qui peut-être ne sont pas plus clairs que tout ce qu'on a écrit sur cette matière. Un autre dans un journal m'a appelé semi-pélagien; un nommé de Bellechaume, dans une critique imprimée de ma tragédie d'Oedipe, en examinant ces vers sur les prêtres païens: 

Les prêtres ne sont point ce qu'un vain peuple pense, 
Notre crédulité fait toute leur science; 

dit en propres mots: Voilà la confession de foi d'un athée. 

Un autre, en critiquant ce vers que Henri le Grand, non encore converti, dit à la reine Élisabeth dans la Henriade:

Je ne décide point entre Genève et Rome, etc. 

assure avec zèle qu'il faut me brûler. Les ennemis dont j'ai déjà parlé n'ont cessé de m'imputer des écrits où je n'ai point de part, et des sentiments qui ne sont point les miens. On a fait tout ce qu'on a pu pour me rendre odieux, pour me perdre, com-


 

 
 

LE TRIUMVIRAT.

Ce commencement doit être tourné d'une façon plus claire; il semble que vous ne deviez pas être accusé parce que vous avez fait peu de progrès dans, etc. 

VOLTAIRE.

Non. 
 
 

LE TRIUMVIRAT.

Ne citez point des païens. 

VOLTAIRE.

Si fait. 

LE TRIUMVIRAT.

« Les calomniateurs savent bien que cette accusation d'irréligion, difficile à réfuter comme à prouver, porte toujours un coup bien dangereux. C'est imputer à un homme une maladie cachée et déshonorante. Comment pourra-t-il s'en laver aux yeux des hommes qui ne pénètrent pas dans l'intérieur? » Placez cette phrase excellente à la lettre A, où elle était. 

VOLTAIRE. 

Non, parce que ce serait répéter de Morbis artificum, maladie incurable: et que d'ailleurs on doit trouver les marques de cette maladie dans mes ouvrages.

-me si on avait quelque poste considérable à me disputer. A(16).

On sait que cette accusation est l'ordinaire et le dernier refuge des calomniateurs. Dois-je m'en plaindre après tout, moi qui, ayant partagé mes études entre les belles-lettres et la philosophie, y ai fait si peu de progrès? Dois-je accuser ma destinée, quand les plus grands hommes ont essuyé encore plus d'injustice? Ne s'est-il pas trouvé des pédants qui ont osé accuser les Cicéron et les Pline d'athéisme? Presque tous ceux qui sous Léon X et sous François Ier ont retiré la chrétienté de la barbarie, n'ont-ils pas eu la même injure à repousser? Comment l'ignorance et la superstition ont-elles traité le grand Galilée? Avec quelle fureur absurde n'a-t-on pas crié à l'athée contre Bayle, ce modèle de raison et de probité, ce Bayle qui, seul, a bien réfuté Spinosa? 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Descartes n'a-t-il pas soutenu un procès contre un misérable philosophe et un indigne calomniateur

LE TRIUMVIRAT.
Notre avis serait qu'outre le chapitre de l'existence de Dieu de M. Locke, vous fissiez mention des autres qui suivent sur la religion, comme aussi de son livre du Christianisme raisonnable.

VOLTAIRE.

Non, car c'est un mauvais livre: il voulait laver la tête d'un âne. 

LE TRIUMVIRAT.

Après tous ces grands hommes l'exemple de l'évêque est médiocre; de plus, en le supprimant, ce sera toujours un Anglais que vous citerez de moins 

Nous voudrions bien que vous eussiez pu parcourir seulement les oeuvres posthumes du père Hardouin, dans lesquelles est le traité intitulé Athei delecti, qui sont, au sentiment de cet éclairé et charitablenommé Voetius, qui osa l'accuser de nier un Dieu? Que dis-je? n'ai-je pas entendu des Français qui, ne connaissant du grand Newton que le nom, ont reproché l'athéisme au premier philosophe de l'univers, à ce génie sublime à qui Dieu est aussi indispensablement nécessaire dans son admirable système que le ressort d'une montre l'est à un horloger? Mais aussi ces mêmes personnes assuraient que Newton met les couleurs dans les rayons de la lumière, et non dans nous-mêmes. Voilà comment et par qui on est jugé. N'a-t-on pas, en France, imprimé la même calomnie contre Locke? Les misérables qui débitent ces sottises ne savaient pas que le chapitre de l'existence de Dieu dans l'Essai sur l'Entendement humain, est le plus beau chapitre de ce livre et le chef-d'oeuvre de la raison. 

Enfin, en dernier lieu, l'évêque de Cloine(17) a fait un ouvrage intitulé Alciphron ou the Minute Philosophe(18).Ce sont des dialogues à la manière de Platon ou de Cicéron, et, si j'ose le dire, écrits avec plus de méthode et beaucoup plus de saine métaphysique, entre autres le bel argument de l'existence de Dieu tiré de l'existence de notre âme, démêlé à peine dans Platon, est développé d'une manière admirable dans le livre de cet évêque.

 
jésuite, Descartes, le père Malebranche, M. Arnaud, Nicole, Quesnel.

VOLTAIRE.

Non, j'en ai dit assez; il faut s'arrêter.


 
 
 

Croirait-on qu'un auteur d'un journal français, ayant ouï dire qu'il y avait (comme de raison) des objections fortes et bien poussées dans ce livre, en a parlé comme d'un ouvrage impie et abominable, et quand j'ai écrit à ce journaliste pour lui ouvrir les yeux sur cette erreur calomnieuse, il m'a avoué qu'il n'avait pas lu le livre? 

Après tant d'exemples, me siérait-il de m'affliger, et ne dois-je pas imiter ce citoyen d'Athènes qui, opprimé par une cabale, s'écria: Je suis bien sot de me fâcher après que Socrate et Aristide ont été persécutés(19).

Tout ce que j'ai donc à faire, c'est de m'instruire par les personnages mêmes que j'ai inventés dans Alzire; c'est d'apprendre de ces êtres que j'ai créés à pardonner à des ennemis réels; c'est de m'armer sans murmure de cette probité que j'ai peinte dans tous mes ouvrages, comme ces anciens qui se couvraient des armes fabriquées par leurs mains.

LE TRIUMVIRAT.

On ne vous a point dit de supprimer l'article de M. Thieriot, qui finissait votre Discours d'une manière convenable et touchante; il ne vous demande que de l'amitié; mais mon frère et moi, nous voulons plus: nous désirons que vous y joigniez les éloges que son coeur, son esprit et son talent méritent. 

VOLTAIRE.

Remettons-le de grand coeur 

Et ont signé au bas du manuscrit original: 

D'ARGENTAL, 

PONT-DE-VEYLE, 

THIERIOT.

dans tous mes ouvrages, comme ces anciens qui se couvraient des armes fabriquées par leurs mains. 

(20)Vous, que l'amitié unit à moi depuis vingt ans (et tous mes amis sont de cette date); vous, le dépositaire de me pensées;vous, l'ami des arts et de la vérité comme le mien, recevez et confirmez ce témoignage que le devoir arrache à mon coeur blessé(21) pour la première et la dernière fois de ma vie. 
 
 

P. S. J'enverrai les corrections d'Alzire quand j'aurai de la santé. 

Mille tendres remerciements au triumvirat(22).