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| Index Voltaire | Commande CDROM | Mélanges XI (Supplément) | SUPPLÉMENT AUX OEUVRES EN PROSE DE VOLTAIRE II. LE COMTE DE BOURSOUFLE
(2)Boursoufle s'était donné la peine de venir au monde. On ne sait pas pourquoi, car il n'était pas attendu par monsieur son père, qui n'y était pour rien, ni par madame sa mère, dont on avait surpris la bonne foi. Elle avait dit à son cousin le chevau-léger: « Prenez bien garde; monsieur mon époux a des raisons pour ne pas vouloir des enfants; » mais monsieur le chevau-léger avait passé outre. Fier d'être si bien né, le jeune Boursoufle se gonfla dès ses premières années. On lui conseilla de lire les anciens et de se pénétrer de la sagesse des sages. Il feuilleta Socrate, qui lui dit de lire dans les astres afin de connaître quelle heure il est aux étoiles; mais Socrate lui dit aussi que l'astronomie était une vaine science, et qu'il est plus utile de connaître les révolutions et les influences de Xantippe que celles des planètes. Socrate lui dit encore qu'il ne fallait pas monter au ciel pour découvrir les secrets de Dieu non plus que les comètes, car ce n'est pas une chose agréable à Dieu de vouloir pénétrer ce qu'il a voulu tenir caché. Platon lui conseilla l'éloquence, mais Pythagore lui ordonna, comme à tous ses disciples, un silence de cinq années. Xénocrate lui permit de se parler à lui-même, mais à la condition qu'il ne serait question ni de Dieu ni de son prochain. Carnéades lui conseilla de monter à cheval. « C'est bien, dit Boursoufle, voilà un sage. » Il monta à cheval, et se cassa la jambe droite au Cours-la-Reine. « Console-toi, lui dit Carnéades, parce que tu viens d'apprendre une vérité: il n'y a que le cheval qui ne flatte pas son maître. - Je suis heureux d'apprendre la sagesse, dit Boursoufle; mais je ne veux pas me casser la jambe gauche. » Il apprit à porter l'épée et se donna un ami, mais son ami trouva qu'il avait des airs de protection, et il lui octroya un coup de pied dans le derrière. Boursoufle décida contre l'opinion de Sénèque que c'était une injure. Il eut un duel avec son ami. Avant le quart d'heure, il relut Épictète, qui lui apprit que ce qui est n'est pas, et qu'il faut toujours dire: Ceci ne me touche point. Après cette bonne lecture, il alla se battre et fut frappé dans le ventre. Pendant six semaines, il soutint qu'il n'était pas blessé; mais comme il souffrait beaucoup, il ne voulut plus lire Épictète. Cependant Boursoufle était devenu fort à la mode. Ce fut alors qu'il prit un certain air, et se découvrit gentilhomme. La lumière se fit sur le chaos des belles actions de ses ancêtres. Boursoufle Ier avait vendu son vin à Épernay, Boursoufle II avait vendu son vin à Paris, Boursoufle III avait vendu son vin à Versailles. Avec de tels parchemins il fut reconnu gentilhomme de bon cru. Il acheta une terre revêtue du titre de comté, et s'intitula un matin le comte de Boursoufle, après avoir généreusement donné le titre de chevalier à son cadet, et après avoir mis à la porte son valet de chambre, qui le connaissait bien. Il se perfectionna dans l'art d'être un sot. Les beaux esprits du café Procope lui prêtèrent de l'esprit, et il leur prêta de l'argent. On lui acheta une charge à la cour, qui lui permit de dire: Je vais à Versailles, comme on dit: Je vais chez moi. Ce ne fut pas tout; il se donna une autre charge non moins glorieuse: il fut l'amant en premier de la tragédienne à la mode, ce qui lui permit de boursoufler avec elle. Elle lui apprit à faire des vers sur la vertu, mais elle donna la rime à son amant en second. Après de tels triomphes, Boursoufle voulut être de l'Académie, tout comme les chanoines de Saint-Malo; mais les gens du Parnasse lui dirent que, s'il avait assez de littérature, il n'avait pas assez de religion. On l'envoya à l'Académie des inscriptions, sous prétexte qu'il avait découvert pourquoi Jeanne d'Arc s'appelait la Pucelle d'Orléans, mais surtout parce qu'il avait rédigé l'épitaphe d'un chien savant. En conséquence, il fut dans les feuilles proclamé lui-même un savant digne de décider enfin cette éternelle question: Le paradis a-t-il une porte qui donne dans l'enfer, ou l'enfer a-t-il une porte qui donne dans le paradis? J'eus l'honneur de rencontrer vers ce temps-là le comte de Boursoufle, quand il vint demander la main de Mlle de La Cochonnière. Ce fut un événement dans tout le bailliage, car il sentait l'ambre a dix lieues à la ronde. Pendant toute la saison, on ne parla que de son carrosse, de son perruquier, de son air magnifique. On ne parla pas de son esprit. « Quel honneur! disait le baron de La Cochonnière; comme ma fille va être heureuse! Il va à la cour et me parle sans cesse de ses amis: Richelieu et Épictète. » Et un jour le bonhomme de La Cochonnière lui demanda si M. Épictète était aussi bon gentilhomme que le duc de Richelieu. Mais Boursoufle avait compté sans son frère, à qui il avait donné pour sa part d'héritage le titre de chevalier. Le jeune Boursoufle ne se contentait pas des générosités de l'homme de cour: il dit qu'il prendrait son bien où il le trouverait, et imagina d'enlever Mlle de La Cochonnière au nez de monsieur son frère aîné. Mlle de La Cochonnière, élevée dans la crainte de Dieu et des hommes, ne se fit pas prier deux fois. Le chevalier était bien fait et avait des yeux vifs. C'était dans la saison des amoureux. Elle se jeta dans les bras du ravisseur, et sauta avec lui les fossés du château. Mais M. de La Cochonnière veillait: « Où allez-vous, mademoiselle? - Je ne sais pas, dit-elle en pleurant, toute cachée dans sa coiffe. - Vous ne savez pas! Sachez, mademoiselle, qu'un La Cochonnière ne dit jamais: Je ne sais pas. - Papa, monsieur le chevalier m'avait dit que nous irions en pèlerinage à Sainte-Cunégonde. - A minuit, mademoiselle! Et vous, monsieur, n'avez-vous pas de honte de suborner l'innocence! - Non, monsieur le baron. Mon frère, sous prétexte qu'il est venu au monde un an avant moi, m'a pris ma fortune... - Et vous lui prenez sa femme! Holà! mes gens, qu'on arrête ce malfaiteur et qu'on l'emprisonne dans la grande tour. - Mais, papa de La Cochonnière, dit la fille, si ma destinée est d'être à M. le chevalier de Boursoufle... - Mademoiselle, il n'y a qu'un Boursoufle, c'est celui qui a eu l'esprit de venir au monde le premier. » A une pareille raison il n'y avait pas à répliquer. Mlle de La Cochonnière, qui venait de jurer un amour éternel, pensa d'ailleurs que ce qui pouvait lui arriver de plus fâcheux, c'était d'avoir deux maris. Celui-ci ou celui-là, qu'importe après tout pour une fille de seize ans emprisonnée au château de la Cochonnière, sous les yeux d'une duègne qui raisonnait même devant le rôti? « Et pourtant, dit notre Agnès, il a de si beaux yeux et de si bons sentiments! Que va devenir le carrosse qui nous attend au bout du parc de la Cochonnière? » Comme elle disait ces mots, un autre carrosse entra bruyamment au château, éclairé par des torches et précédé par des pages de six pieds, portant des bouquets et des pistaches. C'était un beau spectacle. Le comte de Boursoufle avait voulu surprendre par un luxe nocturne le baron de La Cochonnière, et frapper un grand coup dans l'esprit de sa fiancée. Le baron s'avança avec solennité à la portière du carrosse. « Le voilà donc! dit-il d'une voix de tonnerre, en voyant l'habit mordoré et le chapeau à plume de son gendre. - Quel est le coquin qui parle si haut et ose m'éveiller? » dit le comte de Boursoufle sans daigner ouvrir les yeux. Le baron rit beaucoup de la méprise, et décida
que les gens de cour sont d'une exquise urbanité. « Un homme
sans naissance et sans civilité serait venu ici comme le curé
de la paroisse ou comme le bailli, en s'inclinant jusqu'à terre;
mais, vive Dieu! le comte de Boursoufle a appris à vivre. »
Pendant que le baron pensait si bien, le comte ordonnait à ses gens
de le porter, sans le réveiller, dans le meilleur lit du château
de la Cochonnière, et d'avertir le haut et puissant baron que, vers
midi, il recevrait à son petit lever les vassaux de la Cochonnière(3).
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