(81).Le grand art de régner
est le premier des arts.
Il ne se borne point aux fatigues de Mars;
Il n'est point renfermé dans le soin politique
D'abaisser la fierté d'un voisin tyrannique,
Ou d'ébranler l'Europe, ou d'y donner la loi:
Le devoir d'un monarque est de régner chez soi,
D'y former un État redoutable et tranquille,
De rendre heureux son peuple en le rendant docile.
C'est ainsi que Louis sut passer autrefois
Des tentes de Bellone au temple de nos lois.
Il montait sur un trône environné d'abîmes,
De débris, de tombeaux, de meurtres et de crimes,
Au milieu des flambeaux de nos divisions,
Aux cris de la Discorde, au bruit des factions.
Il parut; il fut sage, et l'État fut paisible.
La Discorde à son joug soumit sa tête horrible,
Et la confusion fit silence à sa voix.
Tout prit un nouveau cours, tout rentra dans ses droits;
Le magistrat fut juste et l'Église fut sainte;
Paris vit prospérer dans son heureuse enceinte
Des citoyens soumis, au travail assidus,
Qui respectaient les grands, et ne les craignaient plus.
La règle, avec la paix, sous des abris tranquilles
Aux arts encouragés assura des asiles;
L'orphelin fut nourri, le vagabond fixé;
Le pauvre, oisif et lâche, au travail fut forcé;
Et l'heureuse industrie, amenant l'abondance,
Appela l'étranger, qui méconnut la France,
L'étranger étonné, qui, prompt à
s'irriter,
Fut jaloux de Louis, et ne put l'imiter.
Ainsi quand du Très Haut la parole féconde
Des horreurs du chaos eut fait naître le monde,
Il en fixa la borne; il plaça dans leurs rangs
Ces trésors de lumière et ces globes errants;
De l'immense Saturne il ralentit la course,
Fit dans un cercle étroit rouler le char de l'Ourse,
De la lune à la terre assura les secours,
Distingua les climats, et mesura les jours.
Il dit à l'Océan: « Que ton orgueil
s'abaisse,
Que l'astre de la nuit te soulève et t'affaisse;
»
Il dit aux flancs du Nord: « Enfantez les autans;
»
Aux eaux du ciel: « Tombez, fertilisez les champs;
Et que, tantôt liquide et tantôt endurcie,
L'onde revole au ciel en vapeurs obscurcie. »
Il dit, et tout fut fait et, dès ces premiers
temps,
Toujours indestructible en ses grands changements,
La nature entretient, à son maître fidèle,
D'éléments opposés la concorde éternelle.
Si l'on peut comparer aux chefs-d'oeuvre divins
Les faibles monuments des efforts des humains,
Sous un roi bienfaisant parcourons cette ville,
Obéissante, heureuse, agissante, tranquille.
Quelle âme incessamment conduit ce vaste corps?
Quelle invisible main préside à ces ressorts?
Quel sage à su plier à nos communs services
Nos besoins, nos plaisirs, nos vertus et nos vices?
Pourquoi ce peuple immense avec sécurité
Vit-il sans prévoyance et sans calamité?
L'astre du jour à peine a fini sa carrière,
De cent mille fanaux l'éclatante lumière
Dans ce grand labyrinthe avec ordre me luit,
Et forme un jour de fête au milieu de la nuit.
L'aurore ouvre les cieux, le besoin se réveille,
Il appelle à grands cris le travail qui sommeille;
Vertumne, avec Pomone, apporte, au point du jour,
Les fruits prématurés hâtés
par leur amour.
Ces rivages pompeux qui resserrent ces ondes
Sont couverts en tout temps des trésors des deux
mondes.
Ici l'or qu'on filait s'étend sous le marteau;
La main de l'artisan lui donne un prix nouveau.
La vanité des grands, le luxe, la mollesse,
Nourrissent des petits l'infatigable adresse.
Je vois tous les talents, par l'espoir animés,
Noblement soutenus, sagement réprimés:
L'un de l'autre jaloux, empressés à se
nuire,
L'intérêt les fit naître, il pourrait
les détruire;
Un sage les modère, et de leurs factions
Fait au bonheur public servir les passions.
Mais ce n'est pas assez qu'un sage soit utile:
Le magistrat français doit penser en édile;
Il doit lever les yeux vers ces nobles Romains
Que le ciel fit en tout l'exemple des humains.
C'était peu de tracer de leurs mains triomphantes
Du Tibre au Pont-Euxin ces routes étonnantes,
De transporter les flots des fleuves captivés
Sur cent arcs triomphaux jusqu'au ciel élevés;
Rome, en grands monuments de tous côtés
féconde,
Donna des lois, des arts, et des fêtes au monde:
L'univers, enchaîné dans un heureux loisir,
Admira les Romains jusqu'au sein du plaisir.
Paris ne cède point à l'antique Italie;
Chaque jour nous rassemble au temple du génie,
A ces palais des arts, à ces jeux enchanteurs,
A ces combats d'esprit qui polissent les moeurs:
Pompe digne d'Athène, où tout un peuple
abonde;
École des plaisirs, des vertus et du monde.
Plus loin la presse roule, et notre oeil étonné
Y voit un plomb mobile en lettres façonné,
Mieux que chez les Chinois, sur des feuilles légères
Tracer un monument d'immortels caractères.
Protégez tous ces arts, ô vous, soutiens
des lois,
Ministres, confidents ou précepteurs des rois!
Méritez que vos noms soient écrits dans
l'histoire
Par la main des talents, organes de la gloire.
Colbert et Richelieu, les palmes dans les mains,
De l'immortalité vous montrent les chemins.
Regardez auprès d'eux ce vigilant génie,
Successeur généreux(82)
du prudent La Reynie,
A qui Paris doit tout, et qui laisse aujourd'hui,
Pour le bien des Français, deux fils dignes de
lui.
Ma voix vous nommerait, vous dont la vigilance
Étend des soins nouveaux sur cette ville immense,
Si vos jours, consacrés au maintien de nos lois,
Vous laissaient un moment pour entendre ma voix;
J'oserais, emporté par une heureuse ivresse,
De mon roi bienfaisant célébrer la sagesse;
Mais l'éloge est pour lui, malgré son bruit
flatteur,
La seule vérité qui déplaise à
son coeur. |