OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  MÉLANGES XI 
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SUPPLÉMENT AUX  POÉSIES DE VOLTAIRE

III. AUX MÂNES DE MME DU CHÂTELET.


(80).Un sommeil éternel a donc fermé les yeux 
Où brillait la vertu, l'amour et le génie; 
La vérité, l'honneur, la foi, la modestie, 
N'ont pu changer du sort l'arrêt impérieux. 
Tu meurs, immortelle Émilie, 
Ou plutôt ta belle âme, en volant vers les dieux, 
A son principe est réunie; 
Avec toi la pudeur de la terre bannie 
Rentre pour jamais dans les cieux. 
Tu meurs, et je survis à ton heure fatale 
Je vois encor le ciel dont tu ne jouis plus. 
Hélas! où l'amitié, les talents, les vertus, 
Pourront-ils trouver ton égale? 
Qui me rendra les jours passés dans la douceur 
D'une confiance tranquille, 
Où mon âme, à tes goûts docile, 
N'avait pour loi que ton humeur; 
Où loin des propos de la ville 
Et du vain faste de la cour, 
Sans soins, sans brigue et sans entour, 
L'Arioste et Newton, dans un loisir utile, 
Remplaçaient à Cirey la jeunesse et l'amour? 
Dans les bras de la paix, au sein de la sagesse, 
Oubliant Versaille et Paris, 
Les flatteurs et les beaux esprits, 
L'orgueil des grands et leur bassesse, 
Nous étions seuls, heureux, du moins dans nos écrits. 
Pardonne, ombre chère et sacrée, 
Si de ton bonheur enivrée, 
Mon âme quelquefois secoua ses liens; 
Par tes transports vainqueurs des miens 
Tu vis ma chaîne resserrée; 
Et si, sur nos beaux jours, tissus par le bonheur, 
Le caprice a versé l'amertume et l'aigreur, 
Du moins, après ta mort, tu seras adorée. 
Vois des arts la troupe éplorée 
Te suivre en deuil jusqu'au tombeau; 
Vois l'Hymen et l'Amour éteindre leur flambeau; 
Vois le coeur même de l'Envie 
S'ouvrir aux traits de la pitié; 
Vois ton cercueil baigné des pleurs de l'amitié; 
Vois ton époux, errant et détestant la vie, 
Redemander aux dieux sa fidèle moitié 
Admise à la céleste troupe, 
A la table des dieux où tu bois dans la coupe 
Et de Minerve et d'Apollon! 
Si ton coeur est sensible à l'éclat d'un grand nom, 
Si mes voeux jusqu'à toi peuvent se faire entendre, 
Que tu dois t'applaudir d'une amitié si tendre! 
Je veux que l'univers, dans mes vers t'admirant, 
Te confonde avec Uranie; 
Et si quelque censeur impie 
Rit du culte immortel que ma muse te rend, 
Pour confondre la calomnie, 
J'aurai Saint-Lambert pour garant.