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| Index Voltaire | Commande CDROM | Mélanges XI (Supplément) | SUPPLÉMENT AUX OEUVRES EN PROSE DE VOLTAIRE X.VOLTAIRE ET LE PAYS DE GEX
1. - A M. FABRY. 4 janvier 1760.
J'ai relu, monsieur, avec une nouvelle attention et un plaisir
nouveau, vos deux mémoires sur le pays de Gex. Il m'est venu dans
la tête une idée que je soumets à vos lumières.
Ne pourrait-on pas, après avoir fait sentir aux fermiers généraux combien le pays de Gex est à leur charge, leur proposer d'accepter une somme de trois cent mille livres au nom du pays, avec la faculté, pour tout remboursement, d'acheter le sel au même prix que Genève et les Grisons, et de le vendre à l'étranger et au pays de Gex, et surtout à Genève. Ceux qui fourniraient les trois cent mille livres, au nombre desquels vous seriez pour si petite somme qu'il vous plairait, se chargeraient de l'entretien des chemins. Plus de garde, pas même à Versoy. La liberté et l'abondance seraient le partage du pays de Gex sous votre administration; point d'impôt sous le nom de rachat des gabelles, nulle gêne, rien que du profit. Vous seriez à la tête de la compagnie qui avancerait les cent mille écus. Cette compagnie demanderait à fournir le sel au pays de Gex, à Genève, à Versoy et au pays de Vaud; s'il est possible, à tout l'étranger. Elle achèterait 42,000 minots de sel par an, au moins; chaque minot reviendrait à environ 6 livres. Elle en vendrait à la ville de Genève ce qu'elle en consomme au prix ordinaire. Elle le vendrait au pays de Gex et à l'étranger le même prix que Genève a fixé. Elle pourrait faire annuellement un profit de 60,000 livres
au moins.
Ou pourrait encore exiger des fermiers généraux qu'ils nous vendissent tous les ans une certaine quantité de tabac au prix coûtant. Pour ces opérations, on fournirait aux fermiers généraux cent mille écus dans les besoins les plus pressants. On aurait de ces cent mille écus une rente très considérable; le pays de Gex serait riche, et l'administration n'y perdrait pas. Vous demanderez où l'on peut trouver trois cent mille livres; vous en trouverez quatre cent mille dans huit jours. Je vous prie, monsieur, d'examiner cette idée et de vouloir bien la rectifier: il me semble qu'on en peut tirer quelque avantage, et que le plomb peut devenir or en passant de ma tête dans la vôtre. Il faudrait que vous eussiez la bonté de venir coucher chez nous; une heure de conversation fait plus et mieux que mille lettres. J'ai l'honneur d'être bien sincèrement votre très humble et très obéissant serviteur. V. Celui qui m'a proposé cette affaire paraît en état de trouver en peu de temps les trois cent mille livres ; mais il faudrait qu'un homme comme vous, monsieur, qui connaît si bien le pays, rédigeât la proposition et la rendît praticable. 2. - A M. FABRY. Aux Délices, 17 février (1760)
au soir.
Après une longue conversation, monsieur, avec Labat,
nous concluons qu'il faut poursuivre avec chaleur l'affaire de la libération
de la province. Il nous a paru que des 6,000 minots il pourrait nous en
rester quelques-uns en perte; que, pour réparer cette perte, il
serait bon de joindre au dernier projet un des articles du premier, qui
consisterait en un impôt léger sur chaque bête à
corne. Je n'imagine pas le plus léger obstacle à cette entreprise.
Cependant, il ne faut compter les affaires faites que quand elles sont
faites.
Je ne doute pas que vous ne pressiez la conclusion de celle-ci. Monsieur l'intendant peut avoir quelques conférences avec les fermiers généraux et accélérer la conclusion. Je ne crois pas que l'article du blé fasse la moindre difficulté. Pourquoi s'opposer à un commerce libre qui enrichirait le pays et le roi? Au reste, nous avons reçu des lettres satisfaisantes de monsieur le contrôleur général, de monsieur l'intendant et des fermiers généraux sur le premier mémoire envoyé le 24 janvier au soir; ce mémoire n'était qu'un préliminaire. Nous n'étions pas encore informés de l'excès de l'insolence et des délits des commis du bureau de Sacconex. Nous avons envoyé toutes les preuves à mesure que nous les avons eues, et nous nous flattons que les déclarations du receveur et du contrôleur de Sacconex achèveront de constater le délit, et de nous procurer la justice que nous attendons. Puisse la consommation du traité avec les fermes générales mettre fin à ces vexations et à ces avanies intolérables. J'ai l'honneur d'être pour toute ma vie, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. 3. - A M. FABRY(2). 22 février 1760.
Monsieur, j'ai l'honneur de vous donner avis que M. d'Épinai
fermier général, a parlé fortement à ses confrères
au sujet du pays de Gex et de la nécessité indispensable
de s'accommoder avec la province pour le sel et pour la suppression des
bureaux. On me mande que l'affaire est en très bon train; vous la
finirez de la manière que vous jugerez la plus convenable. Peut-être
n'est-il pas mal qu'on tienne en haleine la compagnie qui se présente
parce qu'il se pourrait bien faire que monsieur le contrôleur général
acceptât les cent mille écus pour le roi dans la disette ou
l'on est d'argent, en abandonnant d'ailleurs aux fermiers généraux
dix-huit mille livres sur le prix général de leur bail. Il
y a cent manières de trouver la chose, mais la plus sûre sera
de s'aboucher avec M. d'Épinai, qui probablement viendra traiter
avec vous.
Je suis obligé de faire déclarer sous serment, par mes voituriers de Ferney et par les témoins de Mollis, boucher, et par Soubairan, cabaretier, que lesdits voituriers étaient en règle et n'avaient point passé le bureau de Sacconex quand on nous fit l'avanie, à ma nièce et à moi, de saisir nos blés. Monsieur l'intendant nous a mandé que nos voituriers n'étaient pas en règle. Nous devons prouver qu'ils y étaient, et si monsieur l'intendant, par quelque motif que je ne puis concevoir, ne nous rendait pas la justice qui nous est due, malgré la protection de M. le duc de Choiseul et de monsieur le contrôleur général, nous serions obligés de nous adresser au roi. Mais nous espérons que la bonté et l'équité de M. de Fleury ne nous réduira pas à cette nécessité. J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments que je vous dois, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. Voltaire.
27 février 1760, aux Délices.
Monsieur, messieurs les fermiers généraux me
mandent que l'affaire pour l'affranchissement du pays de Gex est portée
au conseil du roi. C'est apparemment monsieur l'intendant de Bourgogne
qui l'y a portée; en ce cas, l'affaire traînera longtemps,
le conseil n'y ayant aucun intérêt, et les fermiers généraux
persistant dans leur idée qu'il leur faut un dédommagement
considérable; peut-être si l'on offrait au roi, dans le pressant
besoin où il est d'argent, une somme de cent mille écus,
on forcerait les fermiers généraux à recevoir la loi
que vous imposeriez; cette loi deviendrait irrévocable, et le pays
serait délivré pour jamais de la vexation insupportable sous
laquelle il gémit, et vous seriez regardé comme son bienfaiteur.
A l'égard de l'affaire très désagréable de mes blés, messieurs les fermiers généraux m'ont mandé qu'ils ont cassé le directeur et le contrôleur dont je me plaignais; mais ils m'ont tous deux demandé pardon: ils ont fait voir évidemment que toute la mauvaise manoeuvre venait du brigadier nommé Crepet. Cet homme est en effet le plus coupable , c'est lui qui a dressé le faux procès-verbal, et qui l'a fait signer au directeur. C'est lui assurément qui doit être le plus puni: il a pris quatre fois plus de bois dans mes forêts que je ne lui en avais accordé; il n'a arrêté illégalement les voitures de mes domestiques que pour se venger du frein que j'avais mis à ses déprédations. Mes gardes affirmeront par serment ce que j'ai l'honneur de vous dire. Il est d'ailleurs public qu'il fait la contrebande continuellement. Je serais bien étonné que monsieur l'intendant de Bourgogne en crût le procès-verbal d'un tel misérable, procès-verbal démontré faux, dressé le 25 et daté du 24, procès-verbal dans lequel il dit contre toute vérité que mes chevaux avaient passé de quatre pas le bureau, ce qui est démenti par tous les témoins. J'étais certainement en règle, puisque le bureau n'a jamais été passé: c'est la loi établie par le conseil; il n'y en a pas d'autre. On ne peut donc juger ce procès qu'en interrogeant les témoins, prêts à déposer que mes domestiques n'ont point passé le bureau. Il faut donc absolument commettre des juges à Gex qui interrogent ces témoins. Tout cela me paraît plus clair que le jour, et il ne me paraît pas moins clair que ces employés sont la ruine de la province. Je m'en rapporte entièrement à vous monsieur, sur ces deux objets. Si je n'ai pas une justice complète des employés, cela ne m'invite pas à acheter la terre de Tournay; j'affermerai plutôt celle de Ferney, et je resterai dans la retraite que j'ai choisie, ne connaissant rien que je puisse préférer, ni même comparer à la liberté. Je me flatte que votre amitié contribuera à me faire jouir de mes terres avec les agréments que j'en espérais. J'ai l'honneur d'être avec bien de l'attachement et de la reconnaissance, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. Voltaire.
19, Ferney (I760).
Il est évident, mon cher monsieur, que le mémoire
contre notre pauvre petite province a été suggéré
par quelqu'un des employés dans le sel et dan le tabac, car d'où
M. d'Érigny pourrait-il savoir qu'il y a eu dans ce pays-ci une
dupe qui a acheté des terres au denier soixante? La malignité
de nos ennemis conclut, de ce que j'ai fait un mauvais marché, que
le pays est la terre promise! C'est très mal conclure: J'écris
à M. Bouret, mon ami, frère de M. d'Érigny, une lettre
assez forte dans laquelle j'allègue les mêmes raisons à
peu près que vous verrez dans le projet de mémoire que je
vous envoie suivant vos ordres, pour que vous ayez la bonté de le
rectifier. Je pense qu'il ne s'agit plus de discuter les choses qui ont
été tant rebattues, mais qu'il faut s'attacher, dans notre
mémoire, a mettre le conseil de notre côté, à
faire sa propre affaire de la nôtre, à intéresser M.
de Trudaine qui se trouve compromis, sans trop offenser les fermiers généraux,
que nous supposons être trompés par un de nos ennemis.
L'arrangement du sel forcé est si raisonnable que nous devons espérer beaucoup de M. de Trudaine, des bons offices de monsieur l'intendant, et même de la conversion de M. d'Érigny. Donnez-moi d'ailleurs vos ordres, et soyez sûr, monsieur, de mon zèle pour le bien public et de l'attachement pour votre personne, avec lequel, je serai toute ma vie, monsieur, votre très humble, obéissant serviteur. Voltaire.
25, à Ferney (1764).
Je crois, mon cher monsieur, qu'il ne serait pas mal que
nous dînassions et soupassions ensemble avec M. de Varny. Il est
temps de représenter plus fortement que jamais au conseil l'état
de la province. Un de nos fléaux est que nos paysans abandonnent
la charrue pour servir les Genevois on qualité de lapidaires et
l'horlogers. On a bien défendu de faire de nouveaux vignobles; à
plus forte raison doit-on défendre aux cultivateurs de travailler
pour l'étranger à un art très inutile aux dépens
de l'agriculture.
Je n'ai fait au reste que jeter en hâte sur le papier mes réponses aux objections de Sedillot adoptées par M. d'Érigny. Vous aurez sans doute dressé un mémoire détaillé, dans lequel vous aurez approfondi ce que je n'ai pu qu'effleurer. J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments que vous me connaissez, monsieur, votre très humble obéissant serviteur. INTENDANT DE BOURGOGNE. A Ferney, 10 avril 1764.
Monsieur, il y a longtemps qu'on m'avait remis ce mémoire
pour vous être présenté dans un voyage que je devais
faire à Dijon. Les maladies dont je suis accablé ne m'ayant
pas permis de vous faire ma cour, je remplis au moins les voeux de notre
petite province. Il n'est que trop vrai que l'abus dont on se plaint est
très préjudiciable, et que nos cultivateurs seront bientôt
des horlogers employés par Genève. Nous avons plus de besoin
de charrue que de montres, et c'est ici le cas où le nécessaire
doit l'emporter sur le superflu. Pour moi, monsieur, je me borne uniquement
à espérer votre protection pour notre pauvre petit pays.
Je ne doute pas que si vous voulez bien représenter au conseil l'état
où nous sommes, vous ne fassiez rendre un arrêt qui défende
aux paysans de quitter la culture des terres pour servir les horlogers
de Genève. Nous attendons tout de votre sagesse et de votre bienveillance.
J'ai l'honneur d'être avec beaucoup de respect, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. Voltaire.
DU PAYS DE GEX. (1764.)
Le pays de Gex est très peu fertile, et coûte
beaucoup à cultiver. On n'y sème communément les terres
que de deux années l'une, et on est obligé de leur donner
trois forts labeurs, outre celui de la semaille: c'est la règle
prescrite dans les grangeages.
Pour faire le premier labeur on emploie quatre boeufs forts ou quatre chevaux, et dans le milieu de ce pays, où les terres sont plus fortes, on est obligé d'en employer six pour faire une bonne besogne. Après tous ces labeurs dispendieux, les terres du pays de Gex ne rendent communément que trois pour un, dont un retourne en terre pour semailles. Ainsi une coupe, qui est une mesure d'environ 110 livres, poids de 18 onces, produit deux coupes, outre celle qu'on emploie pour la semaille. La coupe sème environ les deux tiers d'une pose,
et la pose, soit journal, étant dans ce pays de 500 toises de huit
pieds, ce qu'on appelle une coupe de semature est une étendue de
333 toises et 2/3 de toise.
La coupe de blé se vend actuellement au marché de Collonges 8 livres, monnaie de France, et au marché de Gex, 9 livres. Ainsi lorsque les cultivateurs portent au marché le produit d'une coupe de semature, qui se réduit à deux coupes lorsqu'on a levé la semaille, ils retirent pour les deux coupes: à Collonges 16 livres, et à Gex 18 livres; au premier cas ils perdent par coupe de semature trois livres, et au second cas une livre. Ils perdent même davantage cette année, car il est notoire qu'au pays de Gex les laboureurs n'ont pas recueilli plus d'une coupe et demie par coupe, au delà de la semaille. Il résulte de ce détail qu'il n'est pas possible que la culture puisse se soutenir dans le pays de Gex, tandis que les laboureurs sont contraints de porter leurs blés aux marchés de Collonges ou de Gex, et tandis qu'il leur sera défendu de se prévaloir du bénéfice du marché de Genève, où le blé vaut actuellement 12 livres. On observe aussi que depuis vingt-cinq ans que les défenses de sortir les grains du pays de Gex ont été de plus en plus rigoureuses, une grande partie des laboureurs ont été contraints de laisser leurs terres incultes et d'abandonner leurs charrues pour se réduire à la simple condition de journaliers, destinant leurs enfants, s'ils en ont encore les moyens, aux professions d'horlogers ou de lapidaires. On comptait avant les défenses 23 charrues dans la paroisse de Ferney; il n'y en a plus que 12. On en comptait 23 dans la paroisse de Saint-Jean; il n'y en a plus ne 16. Dans le village de Greny, paroisse de Peron, on comptait, il y a quinze ans, 8 bonnes charrues; aujourd'hui il n'y en a plus que 5. Dans la même paroisse, au village de Feigère, il y avait avant les défenses 15 charrues, et aujourd'hui il n'y en a que 5. A Logras, même paroisse, il y avait 35 charrues, et à présent elles sont réduites à 17. On comptait à Chalex 25 charrues, et de ce nombre il en manque 10. Il y avait dans la paroisse de Chevry 46 charrues avant les défenses, et aujourd'hui il n'y en a plus que 25, et encore les 25 se réduisent à 19, parce que de ce nombre il y en a 12 dont 6 se joignent à 6 de leurs voisins pour faire entre les douze 6 charrues complètes. Au village de Cegny, on compte dix charrues de moins que ci-devant. Au village de Cessy il y avait 24 charrues, et à présent il n'y en a que 10, etc., etc. On voit dans tout le pays, parmi les laboureurs et dans tous les villages, la même diminution, et tandis que les terres incultes augmentent et surchargent d'impôts celles qui sont cultivées, le nombre des habitants diminue dans la même proportion, parce qu'ils sont contraints d'aller chercher ailleurs les moyens de subsister, et ce mal va toujours et doit nécessairement aller en augmentant, parce que toutes les charges des terres incultes et des habitants qui manquent retombent sur les terres cultivées et sur le peu d'habitants qui restent. Le but des défenses est de procurer l'abondance du blé dans le royaume, en gênant l'exportation, et de prévenir la disette; mais le passé justifie que par ce moyen on est allé à fin contraire. Premièrement, les défenses n'ont pas empêché qu'il ne sortît la même quantité de blé du royaume. L'unique effet des défenses a été de faire hausser le prix du blé dans Genève, et l'augmentation du prix y a attiré du blé de France: la même quantité qu'on y versait avant les défenses. Toute la différence est qu'au lieu d'y arriver par le chemin le plus court, qui est le pays de Gex, il y est arrivé par la Suisse, et plus souvent par la Savoie. Ainsi l'augmentation du prix du blé dans Genève a tourné au profit de l'étranger, qui s'y porte sans risques, et n'a servi qu'à précipiter la ruine du cultivateur français, parce que, s'il a voulu profiter lui-même de cette augmentation, il s'est exposé aux peines portées par les défenses, et, une fois surpris, il s'est trouvé ruiné tout d'un coup. Si au contraire il a été plus timide, obligé de passer par les mains de ceux qui font métier de cette contrebande, il a trouvé sa ruine également, mais par une voie plus insensible et plus lente. Il y a plus: dans les temps d'abondance, les défenses portent préjudice aux cultivateurs, et ne sont d'aucune utilité aux autres habitants du pays de Gex; mais dans les temps de disette, elles nuisent également aux uns et aux autres, parce qu'alors tous manquent également de blé, et ils sont souvent privés du secours de celui qui leur viendrait naturellement de la Franche-Comté ou de la Bresse, en venant à Genève, et qu'ils pourraient acheter sur la route, au lieu que ces blés, prenant une route détournée par la Savoie ou par la Suisse pour arriver à Genève, les marchés de Gex et de Collonges se trouvent si peu fournis que les habitants du pays de Gex sont forcés de venir acheter le blé dont ils ont besoin à Genève, et de payer l'augmentation du pris occasionnée par les défenses. C'est ce qui arriva dans les mois de mai et de juin 1747, 1748 et 1749, temps auxquels les blés manquaient dans les marchés de Gex et de Collonges, tandis que celui de Genève en était assez suffisamment garni pour permettre aux habitants du pays de Gex de s'y venir pourvoir. 9. - A M. FABRY. A Ferney, 7 octobre 1760.
Monsieur, j'ai reçu une lettre du provincial des capucins
de Chambéry, qui m'avertit qu'il y a chez moi un de ses moines,
et qu'il pourra le faire saisir. Je me suis informé de mes gens
s'il y avait quelque fondement à cette plainte. J'ai su qu'en effet
un capucin de Savoie en habit séculier était venu demander
chez moi un asile à mes domestiques pendant que vous nous honoriez
de votre présence. Il se plaignait d'avoir été cruellement
maltraité, et d'avoir été fouetté trois fois
par semaine pendant seize mois avec une discipline de fer. S'il était
repris, il serait renfermé nu dans un cachot, et chargé de
chaînes.
Je crois actuellement ce pauvre garçon à Genève. Mais s'il revenait dans ma maison, je serais au désespoir qu'il y fût saisi et livré à ses bourreaux. Je me flatte qu'il n'est pas permis à un provincial des capucins de Savoie d'exercer une telle juridiction dans le royaume de France, et qu'au moins il aurait recours à votre autorité. J'ose vous demander votre protection, monsieur, pour ce pauvre misérable qu'on persécute d'une manière si étrange. Les menaces qu'on lui fait alarment ma sensibilité. Je vous aurais beaucoup d'obligation si vous daigniez m'informer de vos ordres en cas que cet homme revînt à Ferney, et prévenir la douleur que j'aurais de le voir arrêté chez moi. C'est une grâce que j'ose attendre de votre humanité. J'ai l'honneur d'être avec beaucoup de respect, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
20 décembre 1766, à Ferney.
Monsieur, on m'a communiqué ce mémoire. Il
me paraît très utile et convenable à la circonstance
où nous sommes. Je souhaite qu'il ait votre approbation et que vous
puissiez contribuer à détruire un abus Si préjudiciable
à notre petite province. Je vous réponds que j'achèterai
volontiers à Ferney tout le bois qu'on portait à Genève,
pourvu qu'il appartienne légitimement aux vendeurs. Ainsi personne
n'y perdra rien, et le pays ne sera point dévasté.
Je vous souhaite d'avance une bonne année, aussi bien qu'à Mme Fabry. Vous savez avec quels sentiments j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble serviteur. V M. de Voltaire et Mme Denis souhaitent la bonne année à M. et à Mme Fabry. M. de Voltaire demande Si M. Fabry a reçu un paquet qu'il lui envoya ces jours passés. 11. - A M. FABRY. 19 novembre 1770, à Ferney.
Voici, monsieur, une affaire de votre ressort. Je m'imagine
qu'il suffira d'un mot de votre main pour autoriser les habitants de Ferney
à se donner de l'eau, et que ce n'est pas la peine d'envoyer à
Dijon. Quoi qu'il en soit permettez que je vous adresse la délibération
et la requête des habitants. Nous comptons décorer notre petit
village d'une fontaine assez jolie. Il faut orner un peu le pays qui vous
a tant d'obligations.
J'ai l'honneur d'être avec l'amitié la plus respectueuse, monsieur, votre très humble serviteur. Voltaire.
12. - A M. FABRY. 28 avril 1771, à Ferney.
M. de Voltaire et Mme Denis font bien leurs compliments à
M. Fabry, et le supplient de vouloir bien avoir la bonté de faire
faire le rôle de ce que les habitants de Ferney doivent payer chacun
pour la fontaine publique, et de donner pour cela tous les ordres qui seront
nécessaires.
13. - A M. FABRY. 17 juin 1771, à Ferney.
Monsieur, plusieurs habitants ayant fait difficulté,
non seulement de payer, mais même de s'assembler après avoir
demandé eux-mêmes l'établissement de la fontaine avec
la plus vive instance, nous sommes obligés de vous envoyer la requête
du syndic avec la répartition faite proportionnellement à
la taille. Le fontainier demande à être payé. Nous
espérons, Mme Denis et moi, que vous voudrez bien nous faire avoir
un ordre de l'intendance, que nous ferons signifier à chaque particulier;
et s'il y a quelque pauvre qui ne puisse pas payer (ce que nous ne croyons
pas) nous payerons sans difficulté pour lui.
J'ai l'honneur d'être, avec les sentiments les plus respectueux, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. Voltaire.
12 février 1772, à Ferney.
Le vieux malade, monsieur, avait toujours pensé que
M. le duc d'Aiguillon était surintendant des postes, et il ne l'est
point. On me mande que M. d'Ogny aura la plus grande influence dans cette
affaire. Il me semble qu'un mémoire envoyé par monsieur l'intendant
serait bien nécessaire dans ces circonstances. Je ne doute pas que
M. Joly de Fleury ne soit convaincu de vos misons et ne les fasse valoir
dans le conseil. Il me semble que la poste serait mieux à Meyrin
que partout ailleurs, puisque c'est le chemin du courrier, et que Meyrin
est au milieu du pays. Cet endroit est d'autant plus convenable qu'il y
a une brigade établie.
Notre grand malheur, c'est que la petite fourmilière de Genève a pour agent dans Paris un homme à qui ses richesses, son esprit et ses amis, donnent une très grande considération, et que nous n'avons personne qui nous soutienne. Ce petit coin de terre est entièrement abandonné. Il a même été longtemps ignoré, et j'ai vu un maréchal de France qui ne savait pas que le pays de Gex fût en France. Je ne vois encore une fois que M. de Fleury qu'on puisse opposer à M. Necker. Peut-être Cette affaire ne sera décidée que quand M. le duc d'Aiguillon aura la surintendance des postes. Si M. Fabry avait le temps de venir causer un moment avec le vieux malade, il lui expliquerait plus au long ses sentiments; vous ne doutez pas, monsieur, de ceux avec lesquels ce vieux bonhomme vous est dévoué pour le reste de sa vie. 15. - A M. FABRY. 10 mars 1773, à Ferney.
Monsieur, le dernier ouragan ayant fait beaucoup de mal à
l'église et à la maison presbytériale de Ferney, j'ai
demandé un devis des réparations au maçon et au charpentier,
et, suivant l'estimation qui sera réglée, il paraît
nécessaire que tous ceux qui demeurent dans la paroisse, soit catholiques,
soit protestants, et tous ceux qui ont du bien dans la paroisse, soient
taxés proportionnellement. Les seigneurs de la paroisse donneront
l'exemple et porteront le plus lourd fardeau.
Je suppose aussi qu'il faut une ordonnance pour mettre la chose en règle, et c'est sur quoi monsieur, je demande votre avis. Je suppose aussi qu'il faut faire régler la demande exorbitante du maçon et du charpentier par quelque architecte. M. Racle serait très propre à régler les prix. Je vous envoie le devis, qui se monte à plus de trois mille deux cents livres. Je vous prie de vouloir bien me le renvoyer et de me donner votre décision. J'ai l'honneur d'être avec un attachement respectueux, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. Voltaire.
11 mars 1773, à Ferney.
Je suis, monsieur, dans les violents accès de la douleur
la plus vive. Cependant je vous envoie la requête signée du
syndic de Ferney. Si elle n'est pas tout à fait hors de règle,
je vous serai obligé de la faire répondre par monsieur l'intendant.
Ce serait une consolation pour moi de pouvoir finir cette petite affaire
avant ma mort.
J'ai l'honneur d'être avec un attachement respectueux, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. INTENDANT GÉNÉRAL DE LA RÉPUBLIQUE DE BERNE. Ferney, 24 novembre I 776.
Monsieur, j'ai remis entre les mains de M. de Crassy, gouverneur
de la ville de Gex, lieutenant-colonel, etc., la procuration et le plein
pouvoir dont les états de Gex m'ont chargé auprès
de vous. Notre pays, affranchi des commis qui le désolaient malgré
leurs supérieurs, est délivré aujourd'hui des obstacles
qui gênaient son commerce avec votre illustre république.
Nos états se flattent que vous daignerez, monsieur, affermir cette
précieuse liberté dont nous commençons à jouir.
Un homme nommé Rose, ci-devant soldat dans la légion de Condé, et actuellement garde-magasin dans les ateliers du sieur Racle, architecte, a abusé, monsieur, de votre générosité en se disant chargé de négocier avec vous. Nos états, qui le désavouent, veulent bien m'autoriser à recevoir vos ordres. Je suis prêt d'exécuter ceux que vous me donnerez. C'est au nom de la province que j'agis, et c'est en son nom que je remplirai toutes les conditions qui me seront prescrites. Je suis avec respect, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
LETTRES A LA PRINCESSE DASCHKOFF(4) Ferney, jeudi 9 mai 1771.
Le vieillard de Ferney, devenu presque aveugle et accablé
d'infirmités, se serait hâté de se jeter aux pieds
de la princesse Daschkoff si le fâcheux état de sa santé
ne s'y était opposé. Si madame la princesse veut bien demain
vendredi, vers sept heures du soir, nous honorer de sa présence
et souper dans notre maisonnette avec sa compagnie, Mme Denis fera les
honneurs du festin, et le vieil invalide considérera cette faveur
comme une des plus éclatantes qu'il ait reçues dans sa vie.
Il demande la permission de rester en robe de chambre, car depuis longtemps
il ne peut s'habiller d'autre sorte. Il prie madame la princesse d'agréer
son respectueux hommage.
Ferney, 12 mai 1771.
Madame, le vieillard que vous avez tout à fait rajeuni
vous remercie autant qu'il vous regrette. Je ne manquerai pas de vanter
à Sa Majesté impériale un sermon digne du Platon grec
lui-même, que m'a offert une personne non moins digne d'être
l'amie de Tomyris. Heureux, madame, ceux qui vous accompagnent à
Spa! Malheureux ceux qui restent en arrière sur les bords du lac
de Genève! Votre nom fera résonner longtemps l'écho
de nos montagnes, et c'est un nom que mon coeur conservera à jamais
avec admiration et respect.
Le vieil invalide
de Ferney(5).
LETTRES À MM. DE CHAMPFLOUR PÈRE ET FILS. 1. - A M. DE CHAMPFLOUR, PÈRE. 14 janvier 1762, par Genève, aux
Délices.
Je ne regarde point du tout votre lettre, monsieur, comme
un compliment du jour de l'an; elle m'est très précieuse;
vous me serez toujours cher, et je désirerai toujours infiniment
de vous revoir. Je ne manque jamais de m'informer de vous à tous
ceux qui viennent d'Auvergne; ils savent combien je m'intéresse
à vous, à votre fortune, à tout ce qui peut vous intéresser.
Je m'imagine qu'on peut être très heureux au pied des montagnes
d'Auvergne, car je vous assure que je le suis beaucoup au pied des Alpes.
Je passe mes hivers auprès de Genève, et les autres saisons
dans des terres assez agréables sur la frontière. On ne peut
avoir une position plus convenable à mon goût. Je me trouve
entre la France, l'Allemagne et l'Italie, à portée d'être
instruit le premier de toutes les sottises qu'on fait en Europe. Je vous
demande pardon d'en dire tant, mais les vieillards aiment à parler.
Ce que j'aime bien davantage, c'est de vous assurer des sentiments inviolables
avec lesquels je serai toute ma vie, monsieur, votre très humble
et très obéissant serviteur.
Voltaire.
20 janvier 1764, au château de Ferney,
par Genève.
Votre souvenir, monsieur, me fait toujours un grand plaisir.
Notre connaissance date d'environ vingt-deux années. Je suis devenu
bien vieux et bien infirme, et je ne suis plus qu'un vieux laboureur retiré
à sa campagne. Je suis menacé de perdre la vue avant de perdre
la vie. Je ne sais guère de condition plus sotte dans le monde que
celle d'un vieillard aveugle; mais quand j'aurais perdu tous mes sens,
je m'intéresserais toujours à vous. Mes terres sont malheureusement
dans un climat assez triste quoique dans un très bel aspect. Je
vivrai et je mourrai dans le château que j'ai bâti, et où
je voudrais bien vous recevoir.
J'ai l'honneur d'être, de tout mon coeur, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. Voltaire(7).
LETTRE(8) A M. LE CHEVALIER DE LAURÈS DE GIGNAC. A Cirey (en Champagne), ce 11 juillet 1744.
C'est répondre bien tard, monsieur, à la prose
polie et aux vers aimables dont vous m'avez honoré; mais il faut
pardonner à un pauvre malade, chargé d'ailleurs du difficile
emploi de préparer une fête pour le mariage de M. le dauphin;
la maladie et le travail m'ont mis hors d'état de répondre
plus tôt à vos politesses. Il y a longtemps que j'aurais rempli
ce devoir si j'eusse cédé à mes premiers mouvements,
mais je n'ai guère eu de moments libres.
Je vois avec plaisir combien les lettres sont cultivées dans votre ville. Vos vers fortifient la bonne opinion que j'avais de Toulouse,
mais vous voulez m'en donner une trop bonne de moi-même. Votre épître
n'avait pas besoin des choses flatteuses dont vous me comblez pour me plaire.
Je vois dans vos vers le vrai goût de la belle poésie; vous
débutez d'une façon à devenir bientôt supérieur
à celui que vous louez, et vous rougirez peut-être un jour
de m'en avoir tant dit.
Je suis encore à la campagne pour quelques mois. Si, lorsque je serai de retour à Paris, vous voulez bien m'honorer de quelqu'une de vos productions, vous redoublerez les obligations que je vous ai et mes plaisirs. Je suis, monsieur, avec tous les sentiments que je vous dois, votre très humble et très obéissant serviteur. Voltaire.
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