OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  MÉLANGES XI 
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I. FRAGMENTS D'UNE TRAGÉDIE INTITULÉE
AMULIUS et NUMITOR
Notice bibliographique.

Avertissement: Amulius et Numitor est une tragédie composée par le jeune Arouet lorsqu'il était encore au collège. Voltaire, devenu célèbre, la découvrit un jour dans ses papiers et la jeta au feu. On en retrouva pourtant quelques fragments en 1815, à l'île de Noirmoutiers, dans la bibliothèque de M. Jacobsen, qui les tenait de la succession Thieriot. Ils furent publiés en 1820 dans le volume intitulé Pièces inédites de Voltaire pour faire suite aux différentes éditions publiées jusqu'à ce jour. Paris, Didot l'aîné, in-8°. Beuchot n'a pu les insérer dans son édition. On est trop curieux aujourd'hui de ces premiers essais des grands écrivains pour qu'ils n'aient point place dans celle-ci. (M.) 

AVERTISSEMENT DU PREMIER ÉDITEUR.

L'auteur en avait tiré le sujet des anciennes annales romaines. Voici ce qu'on en trouve dans Tite-Live et d'autres historiens. Numitor, roi d'Albe, l'un des descendants d'Énée par Ascagne, fut détrôné et confiné dans une prison par Amulius, son frère puîné. L'usurpateur fit égorger Ægestus, fils de Numitor, et força Rhéa-Sylvia, soeur de ce jeune prince, à se consacrer au culte de Vesta, pour qu'elle ne laissât point de postérité. Cependant Rhéa-Sylvia devint enceinte et donna le jour aux deux jumeaux Remus et Romulus. Bientôt instruit de cet événement, Amulius, furieux, fit mourir la mère et jeter les enfants dans le Tibre. Un ancien serviteur de Numitor, nommé Faustus, ayant aperçu ces enfants qu'entraînait le fleuve, courut à leur secours avec quelques-uns de ses voisins, parvint à les sauver, et les fit nourrir et élever par sa femme, nommée, dit-on, Lupa. Parvenus à l'âge de dix-huit ans, les deux frères, instruits de tout ce qui s'était passé, résolurent de venger leur aïeul et leur mère ils se mirent à la tête d'une troupe de paysans, forcèrent les gardes, s'emparèrent du palais d'Amulius, qui périt sous leurs coups, et remirent sur le trône Numitor. Les Romains dans la suite, pour illustrer leur origine, ne manquèrent pas de dire que c'était le dieu Mars qui avait rendu mère Rhéa-Sylvia, et que Rémus et Romulus tenaient de lui leur caractère guerrier et entreprenant, que le lait d'une louve (Lupa) avait encore entretenu et fortifié. Les Romains eurent en effet la voracité de cet animal, car ils ne cessèrent de faire leur proie de tous les peuples qu'ils purent atteindre, jusqu'à ce qu'ils devinrent eux-mêmes celle des peuplades barbares sorties des contrées septentrionales. 

Ces détails feront mieux entendre le fragment de la tragédie. Il est malheureusement peu considérable, mais il nous paraît intéressant sous un double rapport. D'une part, ces vers d'un enfant de douze ans font voir que le génie poétique était, pour ainsi dire, inné dans lui; et de l'autre, que l'instinct le porta d'abord au genre tragique, dans lequel il devait exceller, et qu'il aima toujours de préférence. S'il lui fit des infidélités passagères (qui ne furent pas sans fruit pour nous), on le vit constamment revenir à ce premier et principal objet de ses travaux, et s'y livrer avec passion pendant soixante et douze ans, depuis Amulius jusqu'à Agathocle.

Les noms des interlocuteurs ne sont point indiqués dans le manuscrit qui ne contient que les vers. On ajoute ici le nom des personnages, suivant des conjectures assez plausibles. Dans le premier fragment, Amulius s'adresse à un ancien guerrier qui l'a aidé dans son usurpation, et dont rien n'indique le nom. Dans le second, l'auteur, en changeant une circonstance de l'histoire, paraît avoir fait de Faustus, non un pâtre, mais un guerrier, ami du précédent. 

FRAGMENT I.

AMULIUS, à un général qui lui parle en faveur de Faustus.


Je vous dois ce pouvoir que la Toscane adore; 
Je veux, pour votre honneur, vous le devoir encore. 
Numitor, en nos mains par vous-même livré, 
Par deux fils inconnus peut en être tiré. 
Craignez donc qu'avec vous on partage la gloire 
D'assurer par leur perte une entière victoire; 
De Faustus, par leur sang, effacez les forfaits, 
Et méritez enfin sa grâce et mes bienfaits.

FRAGMENT II.

FAUSTUS, à Romulus, qui se croît encore son fils.


Eh bien! mon fils, eh bien! dans mon destin cruel, 
De quel oeil voyez-vous un père criminel 
Qui flétrit les lauriers d'un héros magnanime(1),
Qui fait tomber sur vous la honte de son crime; 
Qui, pour tout dire enfin, d'un trépas odieux 
Osa sauver le sang de ses rois, de ses dieux? 

ROMULUS.

Votre innocence en vain par l'envie opprimée, 
Seigneur, par vos exploits, n'est que trop confirmée; 
Et pour Amulius des services si grands... 

FAUSTUS.

Je sers les rois, mon fils, et non pas les tyrans; 
Ce n'est point avec vous que je dois me contraindre; 
Tout est prêt d'éclater, il n'est plus temps de feindre: 
Vous pouvez de mon sort parer les rudes coups, 
Mon innocence enfin ne dépend que de vous. 
Parlez, vous sentez-vous cette vertu suprême 
Qui vous fait immoler tout jusques à vous-même? 

ROMULUS.

Seigneur, si jeune encor, je sais mal imiter 
Vos vertus, qu'aujourd'hui l'envie ose insulter; 
Mais s'il faut dans mon sang laver la calomnie, 
Je préfère du moins votre gloire à ma vie; 
Parlez, je promets tout, bien sûr que de ma foi 
Vous ne demanderez rien d'indigne de moi. 

FAUSTUS.

Je n'exigerai rien que le ciel ne commande, 
Rien qu'aux coeurs généreux la vertu ne demande. 
Arracher à ses fers un monarque enchaîné, 
Punir dans ce palais le crime couronné, 
Venger de ses vrais rois les ombres gémissantes, 
Faire vivre les lois sous la force expirantes: 
Voilà ce que les dieux ont daigné m'inspirer; 
Voilà ce que de vous Faustus ose espérer. 

ROMULUS.

Je vois d'un tel projet la vertu tout entière; 
Je cherche à ces grands coups quelque digne matière, 
Et ne vois point ici ces lois à soutenir, 
Ces héros à venger, ces tyrans à punir; 
Tout présente à mes yeux un calme favorable(2).
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