OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  MÉLANGES X 
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REMARQUES SUR LE BON SENS
OU IDÉES NATURELLES OPPOSÉES AUX IDÉES SURNATURELLES(23) LONDRES, 1774, IN-8°.

I. - Le Bon Sens.

Il y a du bon sens dans ce Bon Sens; mais tout ne me paraît pas bon sens. L'auteur abonde en son sens, et prend quelquefois les cinq sens pour du bon sens; mais en général son Bon Sens a un grand sens, et ce serait manquer de sens que de ne pas tomber souvent dans son sens. 

II. - Cet empire, c'est le monde; le monarque, c'est Dieu ses ministres sont les prêtres ses sujets sont les hommes.

Ce n'était pas la peine de dire le mot d'une énigme si aisée. 

III. - Cette science se nomme théologie, et cette théologie est une insulte.

Très vrai. 

IV. - A force d'entasser des si, des mais.

Ce sont nous autres philosophes à qui on reproche les si et les mais.

V. - L'idée de Dieu nous est innée.

Idées innées, folie de Descartes, assez détruite par Locke. 

VI. - Il faudrait avoir quelque idée de la nature divine.

Et de la nôtre. 

VII. - L'idée de l'infinité est pour nous une idée sans modèle, sans prototype, sans objet.

Cela est spécieux. 

VIII. - Ainsi, jamais la notion de Dieu n'entrera dans l'esprit humain.

Complète. 

IX. - Comment a-t-on pu parvenir à persuader... que la chose la plus impossible à comprendre était la plus essentielle?

Une chose peut être démontrée et incompréhensible; l'éternité, les incommensurables, les asymptotes, l'espace. 

X. - A besoin de trembler.

Non; il a besoin de se rassurer. 

XI. - Les hommes sont des malades imaginaires.

Et très réels. 

XII. - Plus elles sont incroyables, et plus il s'imagine qu'il y a pour lui de mérite à les croire.

Vrai. 

XIII. - Qui souvent ne raisonnent pas plus que leurs pères.

Vrai. 

XIV. - Pour endormir les enfants ou les forcer à se taire.

Vrai, mais trivial. 

XV. - Peut-on se dire sincèrement convaincu de l'existence d'un être dont on ignore la nature?

Il est démontré, en rigueur, qu'il existe un être nécessaire, de toute éternité. 

Il est démontré qu'il y a une intelligence dans le monde. Spinosa en convient. 

XVI. - Ces principes, reconnus de tout le monde, sont en défaut.

Non. 

XVII. - Tout ce qu'on a dit jusqu'ici est ou inintelligible, ou se trouve parfaitement contradictoire, et par là même doit paraître impossible à tout le monde de bon sens.

Mens agitat molem ne peut révolter le bon sens. 

XVIII. - Les nations les plus civilisées et les penseurs les plus profonds en sont là-dessus au même point que les nations les plus sauvages et les rustres les plus ignorants.

Non; Clarke, Locke, sont au-dessus d'un sauvage. 

XIX. - A force de métaphysique on est parvenu à faire de Dieu un pur esprit.

Mens agitat molem; il faut s'en tenir là: toute le reste est afflictio spiritus.

XX. - Aucun ne veut s'exposer à courir une chance si dangereuse.

Allégorie plate et défectueuse. 

XXI. - L'oiseau aurait-il donc de si grandes obligations à l'oiseleur pour l'avoir pris dans ses filets, et l'avoir mis dans sa volière, afin de s'en nourrir après s'en être amusé?

Cette comparaison n'est pas juste. Dieu a fait l'oiseau, et ne l'a pas déniché. 

XXII. - Le dogme de l'immortalité de l'âme suppose que l'âme est une substance simple.

Somnium optantis.

XXIII. - Mais les mouvements les plus simples de nos corps sont, pour tout homme qui les médite, des énigmes aussi difficiles à deviner que la pensée.

Vrai. Toute action est une qualité occulte. 

XXIV. - Le théiste nous crie: Gardez-vous d'adorer le Dieu farouche et bizarre de la théologie, etc.

Le théiste ne dit point cela. Il dit: Quelque chose existe, donc quelque chose est de toute éternité. Ce monde est fait avec intelligence, donc par une intelligence. Il s'en tient là, et sur le reste il raisonne comme vous. 

XXV. - On ne veut pas qu'un Dieu rempli de contradictions, de bizarreries, de qualités incompatibles, etc.

Le dieu des théistes n'est point bizarre: Mens agitat molem est très sage. 

XXVI. - Les opinions religieuses des hommes de tout pays sont des monuments antiques et durables de l'ignorance, de la crédulité, des terreurs, et de la férocité de leurs ancêtres.

L'existence de Dieu n'a rien de commun avec les religions des hommes. Il y a une intelligence répandue dans la nature; il existe un être nécessaire: voilà Dieu. Brama, Sammonocodom, etc., etc., ne sont que des fantômes de notre imagination. 

XXVII. - Le dieu-pain n'est-il pas le fétiche de plusieurs nations chrétiennes, aussi peu raisonnables en ce point que les nations les plus sauvages?

Vrai. 

XXVIII. - Les nations modernes, à l'instigation de leurs prêtres, ont peut-être même renchéri sur la folie atroce des nations les plus sauvages.

Vrai. 

XXIX. - Quand on voit des nations policées et savantes, des Anglais des Français, des Allemands, etc., malgré toutes leurs lumières, continuer à se mettre à genoux devant le Dieu barbare des Juifs, etc.

Tout cela est contre la superstition, non contre Dieu. 

XXX. - O hommes! vous n'êtes que des enfants dès qu'il s'agit de religion.

Vrai. 

XXXI. - Demandez à tout homme du peuple s'il croit en Dieu: il sera tout surpris que vous puissiez en douter. Demandez-lui ensuite ce qu'il entend par le mot Dieu, vous le jetterez dans le plus grand embarras; vous vous apercevrez sur-le-champ qu'il est incapable d'attacher aucune idée réelle à ce mot, qu'il répète sans cesse; il vous dira que Dieu est Dieu.

Mais s'il vous répond C'est l'être nécessaire, c'est l'intelligence, c'est le principe, c'est la cause de tous les effets? 

XXXII. - Dieu a parlé diversement à chaque peuple du globe que nous habitons. L'indien ne croit pas un mot de ce qu'il a dit au Chinois.

Que Dieu. 

XXXIlI. - La religion du Christ suppose soit des défauts dans la loi que Dieu lui-même avait donnée par Moïse, soit de l'impuissance ou de la malice dans ce Dieu.

Vrai. 

XXXIV. - Comment croire que des missionnaires protégés par un Dieu, et revêtus de sa puissance divine, jouissant du droit des miracles, n'aient pu opérer le miracle si simple de se soustraire à la cruauté de leurs persécuteurs?

Bon. 

XXXV. - Un Dieu bon ne permettrait pas d'annoncer que des hommes chargés d'annoncer ses volontés fussent maltraités.

Bon. 

XXXVI. - Un missionnaire veut tenter fortune..., tels sont les vrais motifs qui allument le zèle et la charité de tant de prédicateurs.

Bon. 

XXXVII. - Le courage d'un martyr enivré de l'idée du paradis n'a rien de plus surnaturel que le courage d'un homme de guerre enivré de l'idée de la gloire, ou retenu par la crainte du déshonneur.

Bon. 

XXXVIII. - D'ailleurs, comme nous n'avons pour nous conduire en cette vie que notre raison plus ou moins exercée, que notre raison telle qu'elle est, et nos sens tels qu'ils sont.

Vrai. 

XXXIX. Nos docteurs nous disent que nous devons sacrifier notre raison à Dieu.

Point de raison, disait le P. Canaye! 

XL. - Une ignorance profonde, une crédulité sans bornes, une tête très faible, une imagination emportée, voilà les matériaux avec lesquels se font les dévots, les zélés, les fanatiques et les saints.

Vrai. 

XLI. - On assure aujourd'hui que, durant cette période, les peuples les plus florissants n'ont pas eu la moindre idée de la Divinité, idée que l'on dit pourtant si nécessaire à tous les hommes.

Bon. 

XLII. - Un plaisant a dit avec raison que la religion véritable n'est jamais que celle qui a pour elle le prince et le bourreau.

Vrai; mais point du tout plaisant. 

XLIII. - Cependant on ne voit pas que la Providence refuse ses bienfaits à une nation dont les chefs prennent si peu d'intérêt au culte qu'on lui rend.

Vrai. 

XLIV. - Tout souverain qui se fait le protecteur d'une secte ou d'une faction religieuse se fait communément le tyran des autres sectes, et devient lui-même le perturbateur le plus cruel du repos de ses États.

Vrai. 

XLV. - On y voit (chez les nations les plus soumises à la religion) des tyrans orgueilleux, des ministres oppresseurs, des courtisans perfides, des concussionnaires sans nombre.

Vrai. 

XLVI. - Tel homme qui croit très fermement que Dieu voit tout, sait tout, est présent partout, se permettra, quand il est seul, des actions que jamais il ne ferait en la présence du dernier des mortels.

Vrai. 

XLVII. - On verra presque partout les hommes gouvernés par des tyrans qui ne se servent de la religion que pour abrutir davantage les esclaves qu'ils accablent sous le poids de leurs vices, ou qu'ils sacrifient sans pitié à leurs fatales extravagances.

Vrai. 

XLVIII. - Ce fut toujours aux dépens des nations que la paix fut conclue entre les rois et les prêtres; mais ceux-ci conservèrent leurs prétentions, nonobstant tous les traités.

Vrai. 

XLIX. - Que ces lois contiennent également et le puissant et le faible, et les grands et les petits, et le souverain et les sujets.

le grelot est au cou du chat. 

L. - Le christianisme, rampant d'abord, ne s'est insinué chez les nations sauvages et libres de l'Europe qu'en faisant entrevoir à leurs chefs que ses principes religieux favorisaient le despotisme, et mettaient un pouvoir absolu dans leurs mains.

Vrai. 

LI. - si les ministres de l'Église ont souvent permis aux peuples de se révolter pour la cause du ciel, jamais ils ne leur permirent de se révolter pour des maux très réels ou des violences connues.

Trop vrai. 

LII. - Le ciel n'est ni cruel, ni favorable aux voeux des peuples: ce sont leurs chefs orgueilleux qui ont presque toujours un coeur d'airain.

Trop vrai. 

LIII. - Un dévot à la tête d'un empire est un des grands fléaux que le ciel dans sa fureur puisse donner à la terre.

Vrai. 

LIV. - Le prêtre n'est l'ami du tyran que tant qu'il trouve son compte à la tyrannie

Très-vrai. 

LV. - Dites à ce prince qu'il ne doit compte de ses actions qu'à Dieu seul, et bientôt il agira comme s'il n'en devait compte à personne.

Vrai. 

LVI. - Il reconnaîtra que, pour régner avec gloire, il faut faire de bonnes lois et montrer des vertus, et non pas fonder sa puissance sur des impostures et des chimères.

Plût à Dieu! 

LVII. - Un Dieu qui aurait constamment les qualités d'un honnête homme ou d'un souverain débonnaire ne conviendrait nullement à ses ministres.

Vrai. 

LVIII. - Nul homme n'est un héros pour son valet de chambre. Il n'est pas surprenant qu'un Dieu habillé par ses prêtres, de manière à faire grande peur aux autres, leur en impose rarement à eux-mêmes.

Mauvaise plaisanterie. 

LIX. - Persécuteurs infâmes, et vous dévots anthropophages, ne sentirez-vous jamais la folie et l'injustice de votre humeur intolérante? 

Vous avez toujours raison contre les prêtres; mais vous n'empêcherez pas le Mens agitat molem.

LX. - Ce Dieu même ne peut être pour nous un modèle bien constant de bonté: s'il est l'auteur de tout, il est également l'auteur du bien et du mal que nous voyons dans le monde.

Il y a un être nécessaire. Il est nécessairement éternel; il est principe; il ne peut être méchant: tenons-nous-en là. 

LXI. - Faudra-t-il imiter le Dieu des Juifs? Trouverons-nous dans Jehova un modèle de notre conduite?

Jeova, Jaoh, Iou, lova, est l'ancien dieu des Syriens, des Égyptiens, adopté par la horde juive. 

LXII. - Une morale si sublime n'est-elle pas faite pour rendre la vertu haïssable?

Trop vrai. Les premiers chrétiens étaient une espèce de thérapeutes. 

LXIII. - On voit dans toutes les parties de notre globe des pénitents, des solitaires, des faquirs, des fanatiques, qui semblent avoir profondément étudié les moyens de se tourmenter en l'honneur d'un être dont tous s'accordent à célébrer la bonté.

Vrai, excepté chez les Romains. 

LXIV. - Une morale qui contredit la nature de l'homme n'est point faite pour l'homme.

L'auteur ne devait pas prendre le parti des passions; la philosophie les réprouve. 

LXV. - Ce grand homme(26).

Grand écrivain, non grand homme. 

LXVI. - Il faut aux hommes un Dieu qui s'irrite et qui s'apaise.

Dieu à notre image. 

LXVII. - Aux yeux d'un amant passionné la présence de sa maîtresse éteint le feu de l'enfer, et ses charmes effacent tous les plaisirs du paradis.

Il ne fallait pas écrire contre le bien que la religion peut faire. 

LXVIII. - Mais qu'est-ce que Dieu?

Dieu est l'être nécessaire. 

LXIX. - Fonder la morale sur un Dieu que chaque homme se peint diversement... c'est évidemment fonder la morale sur le caprice et sur l'imagination des hommes.

La morale ne peut être fondée que sur nos besoins mutuels. 

LXX. - Demandez-leur s'il faut aimer son prochain ou lui faire du bien, quand il est un impie, un hérétique, un incrédule, c'est-à-dire quand il ne pense pas comme eux.

Cela n'empêche pas que charitas n'ait été enseignée par Cicéron(27), Épictète, et tous les bons philosophes. Les prêtres n'ont point de charité; mais nous devons en avoir. 

LXXI. - Les États chrétiens et mahométans sont remplis d'hôpitaux vastes et richement dotés, dans lesquels on admire la pieuse charité des rois et des sultans qui les ont élevés. N'eût-il donc pas été plus humain de bien gouverner les peuples, de leur procurer l'aisance, etc. ?

Il y aura toujours des malheureux. Pourquoi décrier une institution qui les soulage? 

LXXII. - Les hommes s'imaginent que l'on peut obtenir du roi du ciel, comme des rois de la terre, la permission d'être injuste et méchant, ou du moins le pardon du mal qu'on peut faire.

« Dieu fit du repentir la vertu des mortels(28). » 

LXXIII. - Les mortels s'imaginent pouvoir impunément se nuire les uns aux autres en faisant une réparation convenable à l'Être tout-puissant.

Mieux vaut repentir que persévérance dans le crime. 

LXXIV. - Soit qu'il existe un Dieu, soit qu'il n'en existe point, soit que Dieu ait parlé, soit qu'il n'ait point parlé, les devoirs moraux seront toujours les mêmes, tant qu'ils auront la nature qui leur est propre, c'est-à-dire tant qu'ils seront des êtres sensibles.

Point de devoirs sans châtiment pour le transgresseur. 

LXXV. - Un athée peut-il avoir de la conscience? Quels sont ses motifs pour s'abstenir des vices cachés, et des crimes secrets que les autres hommes ignorent, et sur lesquels les lois n'ont pas de prise?

Tout cela ne répond pas à un athée qui, se croyant sûr de l'impunité, vous dit: Je suis un sot si je ne vous égorge pour avoir votre or, votre femme, votre place. Les superstitieux commettent mille crimes avec des remords, et les athées sans remords. 

LXXVI. - Ce sont les couleurs noires dont les prêtres se servent pour peindre la Divinité qui révoltent le coeur, forcent à la haïr et à la rejeter.

Triste et vrai. 

LXXVII. - Est-il donc bien vrai que la religion soit un frein pour le peuple?

De ce que la religion est souvent impuissante à inspirer la vertu, on ne peut inférer qu'elle est dangereuse. 

LXXVIII. - Ceux qui trompent les hommes ne prennent-ils pas souvent eux-mêmes le soin de les détromper?

Comment? Expliquez-vous. 

LXXIX. - Moïse ne fut qu'un Égyptien schismatique.

S'il y eut jamais un Moïse. 

LXXX. - Aux causes physiques et simples cette philosophie substitua des causes surnaturelles, ou plutôt des causes vraiment occultes.

Hélas! tout est occulte. 

LXXXI. - Qu'est-ce que Dieu? On n'en sait rien.

Mens agitat molem.

LXXXII. - Qu'est-ce que créer? On n'en a nulle idée.

Il se peut qu'il y ait eu toujours Mens agitat molem. Il est démontré qu'il a toujours existé quelque chose. 

LXXXIII. - Qui est-ce qui engagea cette femme (Ève) à faire une telle sottise? C'est le diable. Mais qui a créé le diable? C'est Dieu. Pourquoi Dieu a-t-il créé le diable, destiné à pervertir le genre humain? On n'en sait rien. C'est un mystère caché dans le sein de la Divinité.

Mais, dans la Bible, le serpent n'est point le diable. 

LXXXIV. - Disons, avec un célèbre moderne, que la théologie est la boîte de Pandore; et s'il est impossible de la réformer, il est au moins utile d'avertir que cette boîte si fatale est ouverte.

Tu nous ôtes l'espérance qu'elle renfermait. 

FIN DES REMARQUES SUR LE BON SENS.