OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  MÉLANGES VI
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LETTRES A M. L'ABBÉ FOUCHER
DE L'ACADÉMIE ROYALE DES BELLES-LETTRES. (1769)

Première lettre, 30 avril
Deuxième lettre, 25 juin
Troisième lettre, 31 août.

NOTICE: Ces trois lettres à Foucher sont placées tantôt dans les Mélanges, tantôt dans la Correspondance. D'après le plan de notre édition, c'est ici qu'elles doivent être, les unes à la suite des autres. (M.) 
Notice bibliographique.

PREMIÈRE LETTRE(48).

A Ferney, 30 avril.
Monsieur, 

Je suis un homme de lettres, et je n'ai jamais rien publié; ainsi je suis aussi obscur que beaucoup de mes confrères qui ont écrit. Je suis à la campagne depuis quelques années, auprès d'un bon vieillard qui, en son temps, ne laissa pas d'écrire beaucoup, et qui cependant est fort connu. J'ai eu l'honneur de vivre familièrement avec le neveu de feu l'abbé Bazin, qui répondit si poliment et si plaisamment(49) à M. Larcher, ce superbe ennemi de l'abbé Bazin. Permettez que j'aie aussi l'honneur de vous répondre. 

Je n'entends rien à la raillerie; mais j'espère que vous serez content de ma politesse. 

On m'a mandé, monsieur, que vous aviez bien maltraité bon vieillard auprès de qui je cultive les lettres; on dit que c'est dans le vingt-septième volume des Mémoires de l'Académie des belle lettres, page 331. Je n'ai point ce livre; c'est à vous à voir, monsieur si les paroles qu'on m'a rapportées sont les vôtres; les voici: « M. de Voltaire, par une méprise assez singulière, transforme en homme le titre du livre intitulé le Sadder. Zoroastre, dit-il dans les écrits conservés par Sadder, feint que Dieu lui fit voir l'enfer et les peines réservées aux méchants, etc. Je parierais bien que M. de Voltaire n'a pas lu le Sadder, etc. » 

Permettez, monsieur, que je défende, devant vous et devant l'Académie des belles-lettres, la cause d'un homme hors de combat, qui ne peut se défendre lui-même. J'ai consulté le livre que vous citez, et que vous censurez. Le titre n'est pas Histoire universelle, comme vous le dites, mais Essai sur l'Histoire générale sur les Moeurs et l'Esprit des nations. L'endroit que vous citez, et sur lequel vous offrez de parier, est à la page 63 de la nouvelle édition de 1761, tome I(50). Voici les propres paroles: « C'est dans ces dogmes qu'on trouve, ainsi que dans l'Inde, l'immortalité de l'âme et une autre vie heureuse ou malheureuse. C'est là qu'on voit expressément un enfer. Zoroastre, dans les écrits que le Sadder a rédigés(51), dit que Dieu lui fit voir cet enfer, et les peines réservées aux méchants, etc. » 

Vous voyez bien, monsieur, que l'auteur n'a point dit: Zoroastre dans les écrits conservés par Sadder. Vous concevez bien que le Sadder ne peut pas être un homme, mais un écrit. C'est ainsi qu'on dit: les choses annoncées par l'Ancien Testament, et prouvées par le Nouveau; la destruction de Troie négligée par Homère, et connue par l'Énéide; l'Iliade d'Homère abrégée par la traduction de Lamotte; les Fables d'Ésope embellies par les Fables de La Fontaine. 

Vous voulez parier, monsieur, que ce pauvre bon homme que vous traitez un peu durement, n'a jamais lu le Sadder. Je lui ai montré aujourd'hui la petite correction que vous lui faites, et votre offre de lui gagner son argent. « Hélas! m'a-t-il dit, qu'il se garde bien de parier, il perdrait à coup sûr. Je me souviens d'avoir lu autrefois dans le Sadder, porte 32: Si quelque homme docte veut lire le livre de Vesta, il faut qu'il en apprenne les propres paroles, afin qu'il puisse citer juste. C'est un excellent conseil que le Sadder donne aux critiques. 

« Le même Sadder, porte 46, dit (autant qu'il m'en souvient): Il ne faut pas reprendre injustement et tromper les lecteurs; c'est le péché d'Hamimâl: quand vous avez été coupable de ce péché, il faut faire excuse à votre adversaire, car, si votre adversaire n'est pas content de vous, sachez que vous ne pourrez jamais passer, après votre mort, sur le pont aigu. Allez donc trouver votre adversaire que vous avez contristé mal à propos; dites-lui: J'ai tort, je m'en repens; sans quoi il n'y a point de salut pour vous.

« Il faut encore, m'a dit ce bon vieillard, que M. l'abbé Foucher ait la bonté de lire les portes 57 et 58; il y verra que Dieu ordonne qu'on dise toujours la vérité. Je ne doute pas que M. l'abbé Foucher n'aime beaucoup la vérité. Il a bien dû concevoir qu'il est impossible que le Sadder signifie un homme, et non pas un livre. Les Italiens sont le seul peuple de la terre chez qui on accorde l'article le aux auteurs le Dante, le Pulci, le Boyardo, l'Arioste, le Tasse; mais on n'a jamais dit, chez les Latins, le Virgile; ni chez les Grecs, l'Homère; ni chez les Asiatiques, l'Ésope; ni chez les Indiens, le Brama; ni chez les Persans, le Zoroastre; ni chez les Chinois, le Confutzée. Il était donc impossible que le Sadder signifiât un homme, et non pas un livre. Il est donc nécessaire et décent que cette petite bévue de M. l'abbé Foucher soit corrigée, et qu'il ne tombe plus dans le péché d'Hamimâl. 

« Quant au pari qu'il veut faire, il est vrai que Roquebrune, dans le Roman comique(52), offre toujours de parier cent pistoles; il est vrai que Montagne dit: Il faut parier, afin que votre valet puisse vous dire au bout de l'année: Monsieur, vous avez perdu cent écus en vingt fois pour avoir été ignorant et opiniâtre. Je ne crois point M. l'abbé Foucher ignorant; au contraire, on m'a dit qu'il était très savant. Je ne crois point non plus qu'il soit opiniâtre, et je ne veux lui gagner ni cent pistoles ni cent écus. » 

Voilà, monsieur, mot pour mot, tout ce que m'a dit l'homme plus que septuagénaire, et fort près d'être octogénaire, que vous avez voulu contrister au mépris des lois du Sadder. Il n'est nullement fâché de votre méprise; il vous estime beaucoup: j'en use de même, et c'est avec ces sentiments que j'ai l'honneur d'être, etc. 
Bigex.

DEUXIÈME LETTRE.
A Genève, ce 25 juin.
J'ai reçu, monsieur, la lettre dont vous m'honorez, en date du 17 de juin. Je vous prie de permettre que ma réponse figure avec votre lettre dans le Mercure de France(53), qui devient de jour en jour plus agréable, attendu qu'il est rédigé par deux hommes(54) qui ont beaucoup d'esprit, ce qui n'est pas rare, et beaucoup de goût, ce qui est assez rare. 

Je n'ai point encore montré votre lettre au bon vieillard contre lequel vous voulez toujours avoir raison. Son nom, dites-vous s'est trouvé au bout de votre plume, quand vous écriviez sur Zoroastre; mais, monsieur, il n'a rien de commun avec Zoroastre que d'adorer Dieu du fond de son coeur, et d'aimer passionnément le soleil et le feu; son âge de soixante et seize ans, et ses maladies, lui ayant fait perdre toute chaleur naturelle, jusqu'à celle du style. 

Je suis très aise, pour votre bourse, que vous ayez perdu l'envie de parier; je vous aurais fait voir que, dans son dernier voyage en Perse avec feu l'abbé Bazin, il composa une tragédie persanne intitulée Olympie. Il dit, dans les remarques sur cette pièce(55): « Quant à la confession... elle est expressément ordonnée par les lois de Zoroastre, qu'on trouve dans le Sadder. » 

Je vous aurais prié de lire, dans d'autres remarques de façon sur l'Histoire générale, page 26(56): « Les mages n'avaient jamais adoré ce que nous appelons le mauvais principe... ce qui se voit expressément dans le Sadder, ancien commentaire du livre du Zend. » 

Je vous montrerais, à la page 36 du même ouvrage, ces propres mots: « Puisqu'on a parlé de l'Alcoran, on aurait dû parler(57) du Zenda-Vesta dont nous avons l'extrait dans le Sadder. » 

Vous voyez bien, monsieur, qu'il ne prenait point le livre du Sadder pour un capitaine persan, et que vous ne pouvez, en conscience, dire de lui: 
 

Notre magot prit pour ce coup(58)
Le nom d'un port pour un nom d'homme: 
De telles gens il est beaucoup 
Qui prendraient Vaugirard pour Rome, 
Et qui, caquetant au plus dru, 
Parlent de tout, et n'ont rien vu.

Je ne demande pas qu'en vous rétractant vous apportiez un sac plein d'or pour payer votre pari, avec une épée pour en être percé à discrétion par l'offensé. Je connais ce bon homme: il ne veut assurément ni vous ruiner, ni vous tuer(59); et, d'ailleurs, on sait que, dans les dernières cérémonies persanes, il a pardonné publiquement à ceux qui l'avaient calomnié auprès du sofi(60).

Je suis très étonné, monsieur, que vous prétendiez l'avoir fâché, car c'est le vieillard le moins fâché et le moins fâcheux que j'aie jamais connu. Je vous félicite très sincèrement de n'être point du nombre des critiques qui, après avoir voulu décrier un homme, s'emportent avec toutes les fureurs de la pédanterie et de la calomnie contre ceux qui prennent modestement la défense de l'homme vexé. Je renvoie ces gens-là à la noble et judicieuse lettre de M. le comte de La Touraille(61), qui a si généreusement combattu depuis peu en faveur du neveu de l'abbé Bazin. Vous semblez être d'un caractère tout différent; vous entendez raillerie, vous paraissez aimer la vérité. 

Adieu, monsieur; vivons en honnêtes parsis, ne tuons jamais le coq, récitons souvent la prière de l'Ashim Vuhu; elle est d'une grande efficacité, et elle apaise toutes les querelles des savants, comme le dit la porte 39. 

Lorsque nous mangeons, donnons toujours trois morceaux à notre chien, parce qu'il faut toujours nourrir les pauvres, et que rien n'est plus pauvre qu'un chien, selon la porte 35. 

Ne dites plus, je vous en prie, que le Sadder est un plat livre. Hélas! monsieur, il n'est pas plus plat qu'un autre. 

Je vous salue en Zoroastre, et j'ai l'honneur d'être, en bon Français, monsieur, etc. 
Bigex.

TROISIÈME LETTRE(62).

 
Au château de Tournay, ce 31 auguste 1769.
Monsieur, 

La persévérance à défendre ceux à qui on est attaché est une vertu; l'acharnement à soutenir une critique injurieuse et injuste n'est pas si honnête. 

Quand on veut faire une critique, il faut consulter toutes le éditions, voir si elles sont conformes, examiner si une faute d'imprimeur, que la malignité jette souvent sur un écrivain, n'est pas corrigée dans les dernières éditions. Un censeur est une espèce de délateur: plus son rôle est odieux, plus il a besoin d'exactitude; il faut qu'il ait raison en tout. 

Celui qui fait imprimer, dans le recueil d'une académie, des outrages contre un homme d'une autre académie, manque toutes les bienséances. Il ne faut pas dire: Je parierais bien que M. de*** n'a pas lu le livre dont il parle(63), parce que cette expression je parierais bien est d'un style très bas; parce que, dire à un homme: Vous ne connaissez pas les choses dont vous parlez, est une injure grossière; parce qu'il est évident que vous auriez perdu votre gageure; parce que non seulement l'homme que vous outragez connaît les choses dont il parle, mais les fait quelquefois connaître au public d'une manière à faire repentir ceux qui l'insultent au hasard; parce que ce n'est pas une excuse valable de dire, comme vous faites: Son nom est venu au bout de ma plume. Vous sentez, monsieur, que le vôtre peut venir au bout de la sienne, et être connu du public. 

Permettez-moi, monsieur de faire ici une réflexion générale une des choses qui révoltent le plus les honnêtes gens, c'est cette obstination à vouloir publier son tort. Se tromper est très ordinaire; insulter en se trompant est odieux. Chercher mille prétextes pour faire croire qu'on a eu raison d'insulter un homme à qui on doit des égards est le comble du mauvais procédé. Au reste, la personne avec laquelle vous avez si mal agi n'a jamais lu votre ouvrage; elle en a été avertie par quelques amis. J'ai vengé la vérité; j'ai fait mon devoir, et vous n'avez pas fait le vôtre. 

Je suis monsieur, etc. 
Bigex.

P. S. - Vous pensez, à ce que je vois par votre dernière lettre, que l'on m'a dicté mes réponses; vous vous trompez en cela comme dans tout le reste. Je ne suis d'aucune académie; mais je sais m'exprimer, et je connais les devoirs de la société. 

FIN DES LETTRES A M. L'ABBÉ FOUCHER.