OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  MÉLANGES VI
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DES SINGULARITÉS DE LA NATURE
PAR UN ACADÉMICIEN DE LONDRES,
DE BOLOGNE, DE PÉTERSBOURG, DE BERLIN, ETC. (1768)
Table des Singularités de la nature

Notice de Beuchot: Le traité Des Singularités de la nature, dont les premières éditions portent la date de 1768, est mentionné pour la première fois dans les Mémoires secrets, au 4 février 1769. Mais si, comme je le crois, c’est un passage du chapitre xx que rappelle l’auteur dans les Colimaçons du R. P. l’Escarbotier, qui avaient paru dès septembre 1768, il fallait bien placer les Singularités avant les Colimaçons. Je n’ose ajouter que les Singularités de la nature ont été, sous les yeux do Voltaire, placées dans le tome VIII de ses Nouveaux Mélanges, en 1769, tandis que les Colimaçons sont dans le tome XIII, qui est de 1774. (B.) 

DES SINGULARITÉS .....

On se propose ici(109) d’examiner plusieurs objets de notre curiosité avec la défiance qu’on doit avoir de tout système, jusqu’à ce qu’il soit démontré aux yeux ou à la raison. Il faut bannir, autant qu’on le pourra, toute plaisanterie dans cette recherche. Les railleries ne sont pas des convictions; les injures encore moins. Un médecin plus connu par son imagination impétueuse que par sa pratique(110), en écrivant contre le célèbre Linnaeus, qui range dans la même classe l’hippopotame, le porc, et le cheval, lui dit Cheval toi-même. Je l’interrompis lorsqu’il lisait cette phrase, et je lui dis « Vous m’avouerez que si M. Linnaeus est un cheval, c’est le premier des chevaux. » Il n’est pas adroit de débuter par de telles épithètes, et il n’est pas honnête de conclure par elles. 

L’examen de la nature n’est pas une satire. Tenons-nous seulement en garde contre les apparences, qui trompent si souvent; contre l’autorité magistrale, qui veut subjuguer; contre le charlatanisme, qui accompagne et qui corrompt si souvent les sciences; contre la foule crédule, qui est pour un temps l’écho d’un seul homme. 

Souvenons-nous que les tourbillons de Descartes se sont évanouis; qu’il ne reste rien de ses trois éléments, presque rien de sa description de l’homme; que deux de ses lois du mouvement sont fausses; que son système sur la lumière est erroné; que ses idées innées sont rejetées, etc., etc., etc. 

Songeons que les systèmes de Burnet, de Woodward, de Whiston, sur la formation de la terre, n’ont pas aujourd’hui un partisan; qu’on commence, en Allemagne même, a regarder les monades, l’harmonie préétablie, et la Théodicée de l’ingénieux et profond Leibnitz, comme des jeux d’esprit, oubliés en naissant dans tout le reste de l’Europe. Plus on a découvert de vérités dans le siècle de Newton, plus on doit bannir les erreurs qui souilleraient ces vérités. On a fait une ample moisson; mais il faut cribler le froment, et rejeter l’ivraie. 

Dans la physique, comme dans toutes les affaires du monde, commençons par douter: c’est le premier précepte d’Aristote et de Descartes. Mais on a cru en France que Descartes était l’inventeur de cette maxime. 

Examinons par nos yeux et par ceux des autres. Craignons ensuite d’établir des règles générales. Celui qui, n’ayant vu que des bipèdes et des quadrupèdes, enseignerait que la génération ne s’opère que par l’union d’un mâle et d’une femelle se tromperait lourdement. 

Celui qui, avant l’invention de la greffe, aurait affirmé que les arbres ne peuvent jamais porter que des fruits de leur espèce n’aurait avancé qu’une erreur. 

Il y a près d’un siècle qu’on crut avoir découvert un satellite de Vénus. Depuis, un célèbre observateur anglais(111) vît ou crut voir ce satellite; on a cru aussi le voir en France: cependant les astronomes n’en ont rien vu. Il peut exister; mais attendons. 

L’analogie pourrait attribuer à plus forte raison un satellite à Mars, qui est beaucoup plus éloigné du soleil que nous; ce satellite serait plus aisé à découvrir: cependant on ne l’a jamais aperçu. Le plus sûr est donc toujours de n’être sûr de rien, ni dans le ciel ni sur la terre, jusqu’à ce qu’on en ait des nouvelles bien constatées. 

Caliginosa nocte premit Deus « Dieu couvre, dit Horace(112), ses secrets d’une nuit profonde. » 
 

M’apprendra-t-on jamais par quels subtils ressorts(113) 
L’éternel Artisan fait végéter les corps? 
Pourquoi l’aspic affreux, le tigre, la panthère, 
N’ont jamais dépouillé(114) leur cruel caractère; 
Et que, reconnaissant la main qui le nourrit, 
Le chien meurt en léchant le maître qu’il chérit? 
D’où vient qu’avec cent pieds, qui semblent inutiles, 
Cet insecte tremblant traîne ses pas débiles? 
Pourquoi ce ver changeant se bâtit un tombeau, 
S’enterre, et ressuscite avec un corps nouveau, 
Et, le front couronné, tout brillant d’étincelles, 
S’élance dans les airs en déployant ses ailes? 
Le sage du Faï(115) parmi ces plants divers, 
Végétaux rassemblés des bouts de l’univers, 
Me dira-t-il pourquoi la tendre sensitive 
Se flétrit sous nos mains, honteuse et fugitive: 
Demandez à Silva par quel secret mystère 
Ce pain, cet aliment, dans mon corps digéré, 
Se transforme en un lait doucement préparé; 
Comment, toujours filtré dans ses routes certaines, 
En longs ruisseaux de pourpre il court enfler mes veines, 
A mon corps languissant rend un pouvoir nouveau, 
Fait palpiter mon coeur et penser mon cerveau? 
Il lève au ciel les yeux, il s’incline, il s’écrie 
« Demandez-le à ce Dieu qui nous donna la vie. » 
Ce n’est point là ce qu’on appelle la raison paresseuse;c’est la raison éclairée et soumise, qui sait qu’un être chétif ne peut pénétrer l’infini. Un fétu suffit pour nous démontrer notre impuissance. Il nous est donné de mesurer, calculer, peser, et faire des expériences; mais souvenons-nous toujours que le sage Hippocrate commença ses Aphorismes par dire que l’expérience est trompeuse;et qu’Aristote commença sa métaphysique par ces mots Qui cherche à s’instruire doit savoir douter.

Pour voir de quels effets étonnants la nature est capable, examinons quelques-unes de ses productions qui sont sous nos mains, et cherchons (en doutant) quels résultats évidents nous en pourrions former. 

CHAPITRE I. DES PIERRES FIGURÉES.

Ces pierres, soit agates, soit espèces de marbres et de cailloux, sont fort communes: on les appelle dendrites, quand elles représentent des arbres; herborisées ou arborisées, lorsqu’elles ne figurent que de petites plantes; zoomorphites, quand le jeu de la nature leur a imprimé la ressemblance imparfaite de quelques animaux. On pourrait nommer domatistes celles qui représentent des maisons. Il y en a quelques-unes de cette espèce très étonnantes. J’en ai vu une sur laquelle on discernait un arbre chargé de fruits, et une face d’homme très mal dessinée, mais reconnaissable. 

Il est clair que ce n’est ni un arbre ni une maison qui a laissé l’empreinte de son image sur ces petites pierres dans le temps qu’elles pouvaient avoir de la mollesse et de la fluidité. Il est évident qu’un homme n’a pas laissé son visage sur une agate. Cela seul démontre que la nature exerce, dans le genre des fossiles comme dans les antres, un empire dont nous ne pouvons révoquer en doute la puissance, ni démêler les ressorts. 

Dire qu’on a vu sur ces dendrites des empreintes de feuilles d’arbres qui ne croissent qu’aux Indes, n’est-ce pas avancer une chose peu prouvée(116)? Une telle fiction n’est-elle pas la suite du roman imaginé par quelques-uns que la mer des Indes est venue autrefois en Allemagne, dans les Gaules et dans l’Espagne? Les Huns et les Goths y sont bien venus: oui; mais la mer ne voyage pas comme les hommes. Elle gravite éternellement vers le centre du globe. Elle obéit aux lois de la nature, et quand elle aurait fait ce voyage, comment aurait-elle apporté des feuilles des Indes pour les déposer sur des agates de Bohême? Nous commençons par cette observation, parce qu’elle nous servira plus qu’aucune autre à nous défier de l’opinion que les petits poissons des mers les plus éloignées sont venus habiter les carrières de Montmartre et les sommets des Alpes et des Pyrénées. Il y a en sans doute de grandes révolutions sur ce globe; mais on aime à les augmenter: on traite la nature comme l’histoire ancienne, dans laquelle tout est prodige. 

CHAPITRE II.  DU CORAIL.

Est-on bien sûr que le corail soit une production d’insectes, comme il est indubitable que la cire est l’ouvrage des abeilles? On a trouvé de petits insectes dans les pores du corail; mais où n’en trouve-t-on pas? Les creux de tous les arbres en fourmillent, les vieilles murailles sont tapissées de républiques; mais ces petits animaux n’ont pas formé les murailles et les arbres. On serait bien mieux fondé, si on voyait un vieux fromage de Sassenage pour la première fois, a supposer que les mites innombrables qu’il renferme ont produit ce fromage. 

Un de ceux qui ont dit que les coraux étaient composés de petits vers prétendît en même temps que les turquoises étaient faîtes d’ossements de morts, parce qu’on avait découvert quelques turquoises imparfaites auprès d’un ancien cadavre. Il se pourrait bien que les coraux ne fussent pas plus l’ouvrage d’un ver que la turquoise n’est l’ouvrage d’un os de mort. 

Mille insectes viennent se loger dans les éponges sur le bord de la mer; mais ces insectes ont-ils produit les éponges? De très habiles naturalistes croient le corail un logement que des insectes se sont bâti. D’autres s’en tiennent à l’ancienne opinion que c’est un végétal, et le témoignage des yeux est en leur faveur(117).

CHAPITRE III. DES POLYPES.

Est-il bien avéré que les lentilles d’eau, qu’on a nommées polypes d’eau douce, soient de vrais animaux? Je me défie beaucoup de mes yeux et de mes lumières; mais je n’ai jamais pu apercevoir jusqu’à présent dans ces polypes que des espèces de petits joncs très fins qui semblent tenir de la nature des sensitives. L’héliotrope ou la fleur au soleil, qui souvent se tourne d’elle-même du côté de cet astre, a pu paraître d’abord un phénomène aussi extraordinaire que celui des polypes. La mimose des Indes, qui semble imiter le mouvement des animaux, n’est pourtant point dans le genre animal. La petite progression très lente et très faible qu’on remarque dans les polypes nageant dans un gobelet d’eau n’approche pas de la progression beaucoup plus rapide et plus visible des petites pierres plates qui descendent des bords d’un plat dans le milieu, quand ce plat est rempli de vinaigre. Les bras du polype pourraient bien n’être que des ramifications; ses têtes, de simples boutons; son estomac, des fibres creuses; ses mouvements, des ondulations de ces fibres. Les petits insectes que cette plante semble quelquefois avaler peuvent entrer dans sa substance pour s’y nourrir et y périr, aussi bien qu’être attirés par cette substance pour être mangés par elle. Le polype subsiste très bien sans que ces petits insectes tombent dans ses fibres; il n’a donc pas besoin d’aliments: on peut donc croire qu’il n’est qu’une plante. Ce qu’on a pris pour ses oeufs peut n’être que de la graine. Sa reproduction par bouture paraît indiquer que c’est une simple plante. Enfin il jette des rameaux quand on l’a retourné comme on retourne un gant: certainement la nature ne l’a pas fait pour être ainsi retourné par nos mains; et il n’y a rien là qui sente l’animalité. 

Feu M. du Faï avait sur sa cheminée une belle garniture de polypes de la grande espèce dans des vases. Ses parents et moi nous regardions de tous nos yeux, et nous lui disions que nous ressemblions à Sancho Pança, qui ne voyait que des moulins à vent où son maître voyait des géants armés. Notre incrédulité ne doit pourtant pas dépouiller ces polypes de la dignité d’animaux. Des expériences frappantes déposent pour eux. Je ne prétends pas leur ravir leurs titres; mais ont-ils la sensibilité et la perception qui distinguent le règne animal du végétal? Reconnaissons-nous pour nos confrères des êtres qui n’ont pas avec nous la moindre ressemblance? Certainement le flûteur de M. Vaucanson a plus l’air d’un homme qu’un polype n’a l’air d’un animal. Peut-être devrait-on n’accorder la qualité d’animal qu’aux êtres qui feraient toutes les fonctions de la vie, qui manifesteraient du sentiment, des désirs, des volontés, et des idées. 

Il est bon de douter encore, jusqu’à ce qu’un nombre suffisant d’expériences réitérées nous aient convaincus que ces plantes aquatiques sont des êtres doués de sentiment, de perception, et des organes qui constituent l’animal réel. La vérité ne peut que gagner à attendre(118).

CHAPITRE IV. DES LIMAÇONS.

La reproduction de ces polypes, qui se fait comme celle des peupliers et des saules, est bien moins merveilleuse que la renaissance des têtes de limaçons(119) de jardin à coquille. Qu’il revienne une tête à un animal assez gros, visiblement vivant, et dont le genre n’est point équivoque(120), c’est là un prodige inouï, mais un prodige qu’on ne peut contester. Il n’y a point là de supposition à faire, point de microscope à employer, point d’erreurs à craindre. La raison humaine, et surtout la raison de l’école est confondue par le témoignage des yeux. On croit la tête dans tous les êtres vivants, le principe, la cause de tous les mouvements, de toutes les sensations de toutes les perceptions; ici c’est tout le contraire. La tête qui va renaître reçoit du reste du corps en quinze ou vingt jours, des fibres, des nerfs, une liqueur circulante qui tient lieu de sang, une bouche, des dents, des télescopes, des yeux, un cerveau, des sensations, des idées; je dis des idées, car on ne peut sentir sans avoir une idée au moins confuse que l’on sent. Où sera donc désormais le principe de l’animal? Sera-t-on forcé de revenir à l’harmonie des Grecs; et dix mille volumes de métaphysique deviendront-ils absolument inutiles? 

Si du moins la reproduction de ces têtes pouvait forcer certains hommes à douter, les colimaçons auraient rendu un grand service au genre humain. 

CHAPITRE V. DES HUÎTRES A ÉCAILLE.

Les huîtres sont un grand prodige pour nous, non pas pour la nature. Un animal toujours immobile, toujours solitaire, emprisonné entre deux murs aussi durs qu’il est mou, qui fait naître ses semblables sans copulation, et qui produit des perles sans qu’on sache comment; qui semble privé de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, et des organes ordinaires de la nourriture: quelle énigme! On les mange par centaines sans faire la moindre réflexion sur leurs singulières propriétés. 

Il faudrait faire sur elles les mêmes tentatives que sur les limaçons, leur couper sur leur rocher ce qui leur sert de tête, refermer ensuite leur écaille, et voir, au bout d’un mois, ce qui leur sera arrivé. Sont-elles des zoophytes? Quelles bornes divisent le végétal et l’animal? Où commence un autre ordre de choses? Quelle chaîne lie l’univers? Mais y a-t-il une chaîne? Ne voit-on pas une disproportion marquée entre les planètes et leurs distances, entre la nature brute et l’organisée, entre la matière végétante et la sensible, entre la sensible et la pensante? Qui sait si elles se touchent? Qui sait s’il n’y a pas entre elles un infini qui les sépare? Qui saura jamais seulement ce que c’est que la matière? 

CHAPITRE VI. — DES ABEILLES(121).

Je ne sais pas qui a dit le premier que les abeilles avaient un roi. Ce n’est pas probablement un républicain à qui cette idée vint dans la tête. 

Je ne sais pas qui leur donna ensuite une reine au lieu d’un roi, ni qui supposa le premier que cette reine était une Messaline qui avait un sérail prodigieux, qui passait sa vie à faire l’amour et à faire ses couches, qui pondait et logeait environ quarante mille oeufs par an. On a été plus loin, on a prétendu qu’elle pondait trois espèces différentes: des reines, des esclaves nommés bourdons, et des servantes nommées ouvrières, ce qui n’est pas trop d’accord avec les lois ordinaires de la nature. 

On a cru qu’un physicien, d’ailleurs grand observateur, inventa, il y a quelques années, les fours à poulets, inventés depuis environ cinq mille ans par les Égyptiens, ne considérant pas l’extrême différence de notre climat et de celui de l’Égypte(122). On a dit encore que ce physicien inventa de même le royaume des abeilles sous une reine, mère de trois espèces. 

Tous les naturalistes avaient avant lui répété cette invention. Enfin il est venu un homme qui, étant possesseur de six cents ruches, a mieux examiné son bien que ceux qui, n’ayant point d’abeilles, ont copié des volumes sur cette république industrieuse, qu’on ne connaît guère mieux que celle des fourmis. Cet homme est M. Simon, qui ne se pique de rien, qui écrit très simplement, mais qui recueille comme moi du miel et de la cire. Il a de meilleurs yeux que moi; il en sait plus que M. le prieur de Jonval et que M. le comte(123), du Spectacle de la Nature: il a examiné ses abeilles pendant vingt années; il nous assure qu’on s’est moqué de nous, et qu’il n’y a pas un mot de vrai dans tout ce qu’on a répété dans tant de livres. 

Il prétend qu’en effet il y a dans chaque ruche une espèce de roi et de reine qui perpétuent cette race royale et qui président aux ouvrages; il les a vus, il les a dessinés, et il renvoie aux Mille et une Nuits et à l’Histoire de la reine d’Achem la prétendue reine abeille avec son sérail. Il y a ensuite la race des bourdons, qui n’a aucune relation avec la première, et enfin la grande famille des abeilles ouvrières, partagées en mâles et en femelles, qui forment le corps de la république. Ce sont les abeilles femelles qui déposent leurs oeufs dans les cellules qu’elles ont formées. 

Comment en effet la reine seule pourrait-elle pondre et loger quarante mille oeufs l’un après l’autre? il est très vraisemblable que M. Simon a raison. Le système le plus simple est presque toujours le véritable. Je me soucie d’ailleurs fort peu du roi et de la reine. J’aurais mieux aimé que tous ces raisonneurs m’eussent appris à guérir mes abeilles, dont la plupart moururent, il y a deux ans, pour avoir trop sucé des fleurs de tilleul(124).

On nous a trompés sur tous les objets de notre curiosité, depuis les éléphants jusqu’aux abeilles et aux fourmis, comme on nous a donné des contes arabes pour l’histoire, depuis Sésostris jusqu’à la donation de Constantin, et depuis Constantin et son labarum jusqu’au pacte que le maréchal Fabert fit avec le diable. Presque tout est obscurité dans les origines des animaux, ainsi que dans celles des peuples; mais quelque opinion qu’on embrasse sur les abeilles et sur les fourmis, ces deux républiques auront toujours de quoi nous étonner et de quoi humilier notre raison. Il n’y a point d’insecte qui ne soit une merveille inexplicable. 

On trouve dans les Proverbes attribués à Salomon « qu’il y a quatre choses qui sont les plus petites de la terre, et qui sont plus sages que les sages: les fourmis, petit peuple qui se prépare une nourriture pendant la moisson; le lièvre, peuple faible qui couche sur des pierres; la sauterelle, qui, n’ayant pas de rois, voyage par troupes; le lézard, qui travaille de ses mains, et qui demeure dans les palais des rois ». J’ignore pourquoi Salomon a oublié les abeilles, qui paraissent avoir un instinct bien supérieur à celui des lièvres, qui ne couchent point sur la pierre, et des lézards, dont j’ignore le génie. Au surplus, je préférerai toujours une abeille à une sauterelle. 

CHAPITRE VII. — DE LA PIERRE.

La nature se joue à former autant de sortes de pierres que d’animaux; elle produit des pierres qui ressemblent à des lentilles, et qu’on appelle lenticulaires, des cubes, des cailloux ronds, des pierres un peu ressemblantes à des langues, et qu’on a nommées glossopètres; d’autres qui ont la forme approchante d’un oeuf; d’autres dont la figure est celle de l’oursin de mer; il y en a beaucoup de tournées en spirales: on leur a donné très improprement le nom de cornes d’Ammon, car dans toutes les sciences on a eu la petite vanité d’imposer des noms fastueux aux choses, les plus communes. Ainsi les chimistes ont appelé une préparation de plomb du sucre de Saturne(125), comme un bourgeois ayant acheté une charge prend le titre de haut et puissant seigneur chez son notaire. 

J’ai vu de ces cornes d’Ammon qui paraissent nouvellement formées, et qui ne sont pas plus grandes que l’ongle du petit doigt; j’en ai vu d’à demi formées, et qui pèsent vingt livres j’en ai vu qui font une volute parfaite, d’autres qui ont la forme d’un serpent entortillé sur lui-même, aucune qui ait l’air d’une corne. On a dit que ces pierres sont l’ancien logement d’un poisson qui ne se trouve qu’aux Indes; que par conséquent la mer des Indes a couvert nos campagnes; nous en avons déjà parlé, et nous demandons encore si cette manière d’expliquer la nature est bien naturelle(126)?

Il y a des coquilles nommées conchae Veneris, conques de Vénus, parce qu’elles ont une fente oblongue doucement arrondie aux deux bouts. L’imagination galante de quelques physiciens leur a donné un beau titre, mais cette dénomination ne prouve pas que ces coquilles soient les dépouilles des dames(127).

CHAPITRE VIII. — DU CAILLOU.

Quel suc pierreux forme ces cailloux de mille espèces différentes? Pourquoi dans plusieurs de nos campagnes ne voit-on pas un seul caillou, et que d’autres, à peu de distance, en sont couvertes? Pourquoi en Amérique, vers la rivière des Amazones, n’en trouve-t-on pas un seul dans l’espace de cinq cents lieues? 

Au milieu de nos champs nous découvrons souvent des cailloux énormes, depuis trois pieds jusqu’à vingt de diamètre; et à côté il y en a qui paraissent aussi anciens et qui n’ont pas un demi-pouce d’épaisseur; d’autres n’ont que deux ou trois lignes de diamètre; leur pesanteur spécifique est inégale: elle approche dans les uns de celle du fer, dans d’autres elle est moindre, et dans quelques-uns plus forte. 

Quelque pesant, quelque opaque, quelque lisse qu’un caillou puisse être, il est percé comme un crible. Si l’or et les diamants ont autant et plus de pores que de substance, à plus forte raison le caillou est-il percé dans toutes ses dimensions; et un million d’ouvertures dans un caillou peut fournir autant d’asiles à des insectes imperceptibles. C’est un assemblage de parties homogènes dont résulte une masse souvent inébranlable au marteau; il est vitrifiable, à la longue, à un feu de fournaise, et on voit alors que ses parties constituantes sont une espèce de cristal; mais quelle force avait joint ces petits cristaux? d’où résultait ce corps si dur que le feu a divisé? est-ce l’attraction qui rendait toutes ses parties si unies entre elles et si compactes? Cette attraction démontrée entre le soleil et les planètes, entre la terre et son satellite, agit-elle entre toutes les parties du globe, tandis qu’elle pénètre au centre du globe entier? Est-elle le premier principe de la cohésion des corps? est-elle avec le mouvement la première loi de la nature? C’est ce qui paraît le plus probable mais que cette probabilité est encore loin d’une conviction lumineuse! 

CHAPITRE IX. — DE LA ROCHE.

Il y a plusieurs sortes de roches qui forment la chaîne des Alpes et des autres montagnes par lesquelles les Alpes se rejoignent aux Pyrénées. Je ne parlerai dans cet article que de la fameuse opération d’Annibal sur le haut des Alpes. Une pointe de roche escarpée lui fermait le passage. Il la rendit calcinable ou du moins facile à diviser par le fer, en l’échauffant par un grand feu et en y versant du vinaigre. 

Les siècles suivants ont douté de la possibilité du fait. Tout ce que je sais, c’est qu’ayant pris des éclats d’une de ces roches à grains qui composent la plus grande partie des Alpes, je les mis dans un vase rempli d’un vinaigre bouillant: ils devinrent en peu de minutes presque friables comme du sable. Ils se pulvérisèrent entre mes doigts(128). Il n’y a point d’enfant qui ne puisse faire l’expérience d’Annibal. 

CHAPITRE X. — DES MONTAGNES, DE LEUR NÉCESSITE, ET DES CAUSES FINALES.

Il y a une très grande différence entre les petites montagnes isolées et cette chaîne continue de rochers qui règnent sur l’un et sur l’autre hémisphère. Les isolées sont des amas hétérogènes composés de matières étrangères entassées sans ordre, sans couches régulières. On y trouve des restes de végétaux, d’animaux terrestres et aquatiques, ou pétrifiés, ou friables, des bitumes, des débris de minéraux. Ce sont pour la plupart des volcans, des éruptions de la terre, des excrescences causées par des convulsions; leurs sommets sont rarement en pointes, leurs flancs contiennent des soufres qui s’allument. 

La grande chaîne, au contraire, est formée d’un roc continu, tantôt de roche dure, tantôt de pierre calcaire, tantôt de graviers. Elle s’élève et s’abaisse par intervalles. Ses fondements sont probablement aussi profonds que ses cimes sont élevées. Elle paraît une pièce essentielle à la machine du monde, comme les os le sont aux quadrupèdes et aux bipèdes. C’est autour de leurs faîtes que s’assemblent les nuages et les neiges, qui de là, se répandant sans cesse, forment tous les fleuves et toutes les fontaines, dont on a si longtemps et si faussement attribué la source à la mer. 

Sur ces hautes montagnes dont la terre est couronnée, point de coquilles(129), point d’amas confus de végétaux pétrifiés, excepté dans quelques crevasses profondes où le hasard a jeté des corps étrangers. 

Les chaînes de ces montagnes qui couvrent l’un et l’autre hémisphère ont une utilité plus sensible. Elles affermissent la terre; elles servent à l’arroser; elles renferment à leurs bases tous les métaux, tous les minéraux. 

Qu’il soit permis de remarquer à cette occasion que(130) toutes les pièces de la machine de ce monde semblent faites l’une pour l’autre. Quelques philosophes affectent de se moquer des causes finales rejetées par Épicure et par Lucrèce. C’est plutôt, ce me semble, d’Èpicure et de Lucrèce qu’il faudrait se moquer. Ils vous disent que l’oeil n’est point fait pour voir; mais qu’on s’en est servi pour cet usage quand on s’est aperçu que les yeux y pouvaient servir. Selon eux, la bouche n’est point faite pour parler, pour manger, l’estomac pour digérer, le coeur pour recevoir le sang des veines et l’envoyer dans les artères, les pieds pour marcher, les oreilles pour entendre. Ces gens-là, pourtant, avouaient que les tailleurs leur faisaient des habits pour les vêtir, et les maçons des maisons pour les loger; et ils osaient nier à la nature, au grand Être, à l’intelligence universelle, ce qu’ils accordaient tous à leurs moindres ouvriers. 

Il ne faut pas, sans doute, abuser des causes finales: on ne doit pas dire, comme M. le prieur dans le Spectacle de la Nature, que les marées sont données à l’Océan pour que les vaisseaux entrent plus aisément dans les ports, et pour empêcher que l’eau de la mer ne se corrompe: car la Méditerranée n’a point de flux et de reflux, et ses eaux ne se corrompent point. 

Pour qu’on puisse s’assurer de la fin véritable pour laquelle une cause agit, il faut que cet effet soit de tous les temps et de tous les lieux. Il n’y a pas eu des vaisseaux en tout temps et sur toutes les mers: ainsi l’on ne peut pas dire que l’Océan ait été fait pour les vaisseaux. Nous avons remarqué ailleurs(131) que les nez n’avaient pas été faits pour porter des lunettes, ni les mains pour être gantées. On sent combien il serait ridicule de prétendre que la nature eût travaillé de tout temps pour s’ajuster aux inventions de nos arts arbitraires, qui tous ont paru si tard; mais il est bien évident que si les nez n’ont pas été faits pour les bésicles, ils l’ont été pour l’odorat; et qu’il y a des nez depuis qu’il y a des hommes. De même, les mains n’ayant pas été données en faveur des gantiers, elles sont visiblement destinées à tous les usages que le métacarpe, les phalanges de nos doigts, et les mouvements du muscle circulaire du poignet, nous procurent. 

Cicéron, qui doutait de tout, ne doutait pas pourtant des causes finales.

Il paraît bien difficile surtout que les organes de la génération ne soient pas destinés à perpétuer les espèces. Ce mécanisme est bien admirable; mais la sensation que la nature a jointe à ce mécanisme est plus admirable encore. Épicure devait avouer que le plaisir est divin, et que ce plaisir est une cause finale par laquelle sont produits sans cesse ces êtres sensibles qui n’ont pu se donner la sensation. 

Cet Épicure était un grand homme pour son temps; il vit ce que Descartes a nié, ce que Gassendi a affirmé, ce que Newton a démontré, qu’il n’y a point de mouvement sans vide. Il conçut la nécessité des atomes pour servir de parties constituantes aux espèces invariables. Ce sont là des idées très philosophiques. Rien n’était surtout plus respectable que la morale des vrais épicuriens: elle consistait dans l’éloignement des affaires publiques, incompatibles avec la sagesse, et dans l’amitié, sans laquelle la vie est un fardeau. Mais pour le reste de la physique d Épicure elle ne paraît pas plus admissible que la matière cannelée de Descartes. 

Enfin les chaînes de montagnes qui couronnent les deux hémisphères, et plus de six cents fleuves qui coulent jusqu’aux mers du pied de ces rochers, toutes les rivières qui descendent de ces mêmes réservoirs, et qui grossissent les fleuves après avoir fertilisé les campagnes; des milliers de fontaines qui partent de la même source, et qui abreuvent le genre animal et le végétal: tout cela ne parait pas plus l’effet d’un cas fortuit et d’une déclinaison d’atomes que la rétine qui reçoit les rayons de la lumière, le cristallin qui les réfracte; l’enclume, le marteau, l’étrier, le tambour de l’oreille, qui reçoit les sons, les routes du sang dans nos veines, la systole et la diastole du coeur, ce balancier de la machine qui fait la vie. 

CHAPITRE XI. — DE LA FORMATION DES MONTAGNES.

On ne s’est pas contenté de dire que notre terre avait été originairement de verre(132); Maillet a imaginé que nos montagnes avaient été faites par le flux, le reflux, et les courants de la mer. 

Cette étrange imagination a été fortifiée dans l’Histoire Naturelle imprimée au Louvre, comme un enfant inconnu et exposé est quelquefois recueilli par un grand seigneur; mais le public philosophe n’a pas adopté cet enfant, et il est difficile à élever. Il est trop visible que la mer ne fait point une chaîne de roches sur la terre. Le flux peut amonceler un peu de sable, mais le reflux l’emporte. Des courants d’eau ne peuvent produire lentement, dans des siècles innombrables, une suite immense de rochers nécessaires dans tous les temps. L’Océan ne peut avoir quitté son lit, creusé par la nature, pour aller élever au-dessus des nues les rochers de l’Immaüs et du Caucase. L’Océan, une fois formé, une fois placé, ne peut pas plus quitter la moitié du globe pour se jeter sur l’autre qu’une pierre ne peut quitter la terre pour aller dans la lune. 

Sur quelles raisons apparentes appuie-t-on ce paradoxe? Sur ce qu’on prétend que, dans les vallées des Alpes, les angles saillants d’une montagne à l’occident répondent aux angles rentrants d’une montagne à l’orient. Il faut bien, dit-on, que les courants de la mer aient produit ces angles. La conclusion est hasardée. Le fait peut être vrai dans quelques vallons étroits; il ne l’est pas dans le grand bassin de la Savoie et du lac de Genève; il ne l’est pas dans la grande vallée de l’Arno, autour de Florence; mais à quelles branches ne se prend-on pas quand on se noie dans les systèmes(133)!

(134) Il vaudrait autant avancer que les montagnes ont produit les mers que de prétendre que les mers ont produit les montagnes. 

Quel est donc le véritable système? Celui du grand Être qui a tout fait, et qui a donné à chaque élément, à chaque espèce, à chaque genre, sa forme, sa place, et ses fonctions éternelles. Le grand Être qui a formé l’or et le fer, les arbres, l’herbe, l’homme et la fourmi, a fait l’océan et les montagnes. Les hommes n’ont pas été des poissons, comme le dit Maillet; tout a été probablement ce qu’il est par des lois immuables. Je ne puis trop répéter(135) que nous ne sommes pas des dieux qui puissions créer un univers avec la parole. 

Il est très vrai que d’anciens ports sont comblés, que la mer s’est retirée de Carthage, de Rosette, des deux Syrtes, de Ravenne, de Fréjus, d’Aigues-Mortes(136), etc. Elle a englouti des terrains; elle en a laissé d’autres à découvert. On triomphe de ces phénomènes, on conclut que l’Océan a caché, pendant des siècles, le mont Taurus et les Alpes sous ses flots. Quoi! parce que des atterrissements ont reculé la mer de plusieurs lieues, et qu’elle aura inondé d’un autre côté quelques terrains bas, on nous persuadera qu’elle a inondé le continent pendant des milliers de siècles! Nous voyons des volcans, donc tout le globe a été en feu; des tremblements de terre ont englouti des villes, donc tout l’univers a été la proie des flammes. Ne doit-on pas se défier d’une telle conclusion? Les accidents ne sont pas des règles générales. 

L’illustre et savant auteur de l’Histoire naturelle dit, à la fin de la théorie de la terre, page 124(137): « Ce sont les eaux rassemblées dans la vaste étendue des mers qui, par le mouvement continuel du flux et du reflux, ont produit les montagnes, les vallées, etc. » 

Mais aussi voici comme il s’exprime, page 359: « Il y a, sur la surface de la terre, des contrées élevées qui paraissent être des points de partage marqués par la nature pour la distribution des eaux. Les environs du mont Saint-Gothard sont un de ces points en Europe; un autre point est le pays situé entre les provinces de Belozera et de Vologda en Russie, d’où descendent des rivières, dont les unes vont à la mer Blanche, d’autres a la mer Noire, et d’autres à la mer Caspienne, etc. » 

Il enseigne donc ici que cette grande chaîne de montagnes, prolongée d’Espagne en Tartarie, est une pièce essentielle à la machine du monde. Il semble se contredire dans ces deux assertions; il ne se contredit pourtant pas car, en avouant la nécessité des montagnes pour entretenir la vie des animaux et des végétaux, il suppose que « les eaux du ciel détruisent peu à peu l’ouvrage de la mer, et, ramenant tout au niveau, rendront un jour notre terre à la mer, qui s’en emparera successivement, en laissant à découvert de nouveaux continents, etc. » 

Voilà donc, selon lui, notre Europe privée des Alpes et des Pyrénées, et de toutes leurs branches. Mais, en supposant cette chaîne de montagnes écroulée, dispersée sur notre continent, n’en élèvera-t-elle pas la surface? Cette surface ne sera-t-elle pas toujours au-dessus du niveau de la mer? Comment la mer, en violant les lois de la gravitation et celles des fluides, viendra-t-elle se placer, chez les Basques, sur les débris des Pyrénées? Que deviendront les habitants, hommes et animaux, quand l’Océan se sera emparé de l’Europe? Il faudra donc qu’ils s’embarquent pour aller chercher les terrains que les mers auront abandonnés vers l’Amérique. Car, si l’Océan prend chaque jour quelque chose de nos habitations, il faudra bien qu’a la fin nous allions tous demeurer ailleurs. Descendrons-nous dans les profondeurs de l’Océan, qui sont en beaucoup d’endroits de plus de mille pieds? Mais quelle puissance contraire à la nature commandera aux eaux de quitter ces profondes et immenses vallées pour nous recevoir? 

Prenons la chose d’un autre biais. Presque tous les naturalistes sont persuadés aujourd’hui que les dépôts de coquilles au milieu de nos terres sont des monuments du long séjour de l’Océan dans les provinces où ces dépouilles se sont trouvées. Il y en a en France à quarante, a cinquante lieues des côtes de la mer. On en trouve en Allemagne en Espagne et surtout en Afrique C’est donc ici un événement tout contraire à celui qu’on a supposé d’abord: « Ce ne sont plus les eaux du ciel qui détruisent peu à peu l’ouvrage de la mer, qui ramènent tout au niveau et qui rendent notre terre à la mer. » C’est au contraire la mer qui s’est retirée insensiblement dans la suite des siècles de la Bourgogne, de la Champagne, de la Touraine de la Bretagne, où elle demeurait, et qui s’en est allée vers le nord de l’Amérique. Laquelle de ces deux suppositions prendrons nous? D’un côté on nous dit que l’Océan vient peu à peu couvrir les Pyrénées et les Alpes, de l’autre, on nous assure qu’il s’en retourne tout entier par degrés. Il est évident que l’un des deux systèmes est faux, et il n’est pas improbable qu’ils le soient tous deux. 

J’ai fait ce que j’ai pu jusqu’ici pour concilier avec lui-même le savant et éloquent académicien, auteur, aussi ingénieux qu’utile de l’Histoire Naturelle. J’ai voulu rapprocher ses idées pour en tirer de nouvelles instructions mais comment pourrai-je accorder avec son système ce que je trouve au tome XII, page 10(138) dans son discours intitulé Première Vue de la Nature? « La mer irritée, dit-il, s’élève vers le ciel et vient en mugissant se briser contre des digues inébranlables qu’avec tous ses efforts elle ne peut ni détruire ni surmonter. La terre, élevée au dessus du niveau de la mer, est à l’abri de ses irruptions. Sa surface, émaillée de fleurs, parée d’une verdure toujours renouvelée, peuplée de mille et mille espèces d’animaux différents, est un lieu de repos, un séjour de délices, etc. » 

Ce morceau, dérobé à la poésie, semble être de Massillon ou de Fénelon, qui se permirent si souvent d’être poètes en prose; mais certainement si la mer irritée, en s’élevant vers le ciel, se brise en mugissant contre des digues inébranlables; si elle ne peut surmonter ces digues avec tous ses efforts, elle n’a donc jamais quitté son lit pour s’emparer de nos rivages; elle est bien loin de se mettre à la place des Pyrénées et des Alpes. C’est non seulement contredire ce système qu’on a eu tant de peine à étayer par tant de suppositions, mais c’est contredire une vérité reconnue de tout le monde; et cette vérité est que la mer s’est retirée à plusieurs milles de ses anciens rivages, et qu’elle en a couvert d’autres vérité dont on a étrangement abusé. 

Quelque parti qu’on prenne, dans quelque supposition que l’esprit humain se perde, il est possible, il est vraisemblable, il est même prouvé que plusieurs parties de la terre ont souffert de grandes révolutions. On prétend qu’une comète peut heurter notre globe en son chemin, et Trissotin, dans les Femmes savantes(139), n’a peut-être pas tort de dire: 
 

Je viens vous annoncer une grande nouvelle 
Nous l’avons en dormant, madame, échappé belle; 
Un monde près de nous a passé tout du long, 
Est chu tout au travers de notre tourbillon; 
Et s’il eût en chemin rencontré notre terre, 
Elle eût été brisée en morceau comme verre.

La théorie des comètes n’était pas encore connue lorsque la comédie des Femmes savantes fut jouée à la cour en 1672. Il est très certain que le concours de ces deux globes qui roulent dans l’espace avec tant de rapidité aurait des suites effroyables, mais d’une tout autre nature que l’acheminement insensible de l’Océan à l’endroit où est aujourd’hui le mont Saint-Gothard, ou son départ de Brest et de Saint-Malo pour se retirer vers le pôle et vers le détroit de Hudson. Heureusement il se passera du temps avant que notre Europe soit fracassée par une comète, ou engloutie par l’Océan(140).

CHAPITRE XII. — DES COQUILLES, ET DES SYSTÈMES BÂTIS SUR DES COQUILLES(141).

Il est arrivé aux coquilles la même chose qu’aux anguilles: elles ont fait éclore des systèmes nouveaux. On trouve dans quelques endroits de ce globe des amas de coquillages; on voit dans quelques autres des huîtres pétrifiées: de là on a conclu que, malgré les lois de la gravitation et celles des fluides, et malgré la profondeur du lit de l’Océan, la mer avait couvert toute la terre il y a quelques millions d’années. 

La mer, ayant inondé ainsi successivement la terre, a formé les montagnes par ses courants, par ses marées, et quoique son flux ne s’élève qu’à la hauteur de 15 pieds dans ses plus grandes intumescences sur nos côtes, elle a produit des roches hautes de 18,000 pieds. 

Si la mer a été partout, il y a eu un temps où le monde n’était peuplé que de poissons. Peu à peu les nageoires sont devenues des bras; la queue fourchue, s’étant allongée, a formé des cuisses et des jambes; enfin les poissons sont devenus des hommes, et tout cela s’est fait en conséquence des coquilles qu’on a déterrées. Ces systèmes valent bien l’horreur du vide, les formes substantielles, la matière globuleuse, subtile, cannelée, striée, la négation de l’existence des corps, la baguette divinatoire de Jacques Aimard, l’harmonie préétablie, et le mouvement perpétuel. 

Il y a, dit-on, des débris immenses de coquilles auprès de Mastricht. Je ne m’y oppose pas, quoique je n’y en aie vu qu’une très petite quantité. La mer a fait d’horribles ravages dans ces quartiers-là: elle a englouti la moitié de la Frise; elle a couvert des terrains autrefois fertiles, elle en a abandonné d’autres. C’est une vérité reconnue, personne ne conteste les changements arrivés sur la surface du globe dans une longue suite de siècles. Il se peut physiquement, et sans oser contredire nos livres sacrés qu’un tremblement de terre ait fait disparaître l’île Atlantide neuf mille ans avant Platon, comme il le rapporte, quoique ses Mémoires ne soient pas sûrs. Mais tout cela ne prouve pas que la mer ait produit le mont Caucase, les Pyrénées et les Alpes. 

On prétend qu’il y a des fragments de coquillages à Montmartre, et à Courtagnon auprès de Reims. On en rencontre presque partout mais non pas sur la cime des montagnes, comme le suppose le système de Maillet. 

Il n’y en a pas une seule sur la chaîne des hautes montagnes, depuis la Sierra-Morena jusqu’à la dernière cime de l’Apennin. J’en ai fait chercher sur le mont Saint-Gothard, sur le Saint-Bernard, dans les montagnes de la Tarentaise: on n’en a pas découvert. 

Un seul physicien m’a écrit qu’il a trouvé une écaille d’huître pétrifiée vers le mont Cenis. Je dois le croire, et je suis très étonné qu’on n’y en ait pas vu des centaines. Les lacs voisins nourrissent de grosses moules dont l’écaille ressemble parfaitement aux huîtres; on les appelle même petites huîtres dans plus d’un canton. 

Est-ce d’ailleurs une idée tout à fait romanesque de faire réflexion sur la foule innombrable de pèlerins qui partaient à pied de Saint-Jacques en Galice, et de toutes les provinces, pour aller à Rome par le mont Cenis chargés de coquilles à leurs bonnets? Il en venait de Syrie, d’Égypte, de Grèce, comme de Pologne et d’Autriche. Le nombre des romipètes a été mille fois plus considérable que celui des hagi qui ont visité la Mecque et Médine, parce que les chemins de Rome sont plus faciles, et qu’on n’était pas forcé d’aller par caravanes. En un mot, une huître près du mont Cenis ne prouve pas que l’océan Indien ait enveloppé toutes les terres de notre hémisphère. 

(142)On rencontre quelquefois en fouillant la terre des pétrifications étrangères, comme on rencontre dans l’Autriche des médailles frappées à Rome. Mais, pour une pétrification étrangère, il y en a mille de nos climats. 

Quelqu’un a dit(143) qu’il aimerait autant croire le marbre composé de plumes d’autruche que de croire le porphyre composé de pointes d’oursin. Ce quelqu’un-là avait grande raison, si je ne me trompe. 

On découvrit, ou l’on crut découvrir, il y a quelques années, les ossements d’un renne et d’un hippopotame près d’Étampes, et de là on conclut que le Nil et la Laponie avaient été autrefois sur le chemin de Paris à Orléans. Mais on aurait dû plutôt soupçonner qu’un curieux avait eu autrefois dans son cabinet le squelette d’un renne et celui d’un hippopotame(144). Cent exemples pareils invitent à examiner longtemps avant que de croire. 

CHAPITRE XIII. — AMAS DE COQUILLES.

Mille endroits sont remplis de mille débris de testacés, de crustacés, de pétrifications. Mais remarquons, encore une fois, que ce n’est presque jamais ni sur la croupe ni dans les flancs de cette continuité de montagnes dont la surface du globe est traversée; c’est à quelques lieues de ces grands corps, c’est au milieu des terres, c’est dans des cavernes, dans des lieux où il est très vraisemblable qu’il y avait de petits lacs qui ont disparu, de petites rivières dont le cours est changé, des ruisseaux considérables dont la source est tarie. Vous y voyez des débris de tortues, d’écrevisses, de moules, de colimaçons, de petits crustacés de rivière, de petites huîtres semblables à celles de Lorraine; mais de véritables corps marins, c’est ce que vous ne voyez jamais. S’il y en avait, pourquoi n’aurait on jamais vu d’os de chiens marins, de requins, de baleines? 

Vous prétendez que la mer a laissé dans nos terres des marques d’un très long séjour. Le monument le plus sûr serait assurément quelques amas de marsouins au milieu de l’Allemagne, car vous en voyez des milliers se jouer sur la surface de la mer Germanique dans un temps serein. Quand vous les aurez découverts et que je les aurai vus à Nuremberg et à Francfort, je vous croirai; mais, en attendant, permettez moi de ranger la plupart de ces suppositions avec celle du vaisseau pétrifié trouvé dans le canton de Berne à cent pieds sous terre, tandis qu’une de ses ancres était sur le mont Saint-Bernard.

J’ai vu quelquefois des débris de moules et de colimaçons qu’on prenait pour des coquilles de mer. 

Si on songeait seulement que, dans une année pluvieuse, il y a plus de limaçons dans dix lieues de pays que d’hommes sur la terre(145), on pourrait se dispenser de chercher ailleurs l’origine de ces fragments de coquillages dont les bords du Rhône et ceux d’autres rivières sont tapissés dans l’espace de plusieurs milles. Il y a beaucoup de ces limaçons dont le diamètre est de plus d’un pouce. Leur multitude détruit quelquefois les vignes et les arbres fruitiers. Les fragments de leurs coques endurcies sont partout. Pourquoi donc imaginer que des coquillages des Indes sont venus s’amonceler dans nos climats quand nous en avons chez nous par millions? Tous ces petits fragments de coquilles, dont on a fait tant de bruit pour accréditer un système, sont pour la plupart si informes, si usés, si méconnaissables, qu’on pourrait également parier que ce sont des débris d’écrevisses ou de crocodiles, ou des ongles d’autres animaux. Si on trouve une coquille bien conservée dans le cabinet d’un curieux, on ne sait d’où elle vient et je doute qu’elle puisse servir de fondement à un système de l’univers. 

Je ne nie pas, encore une fois, qu’on ne rencontre à cent milles de la mer quelques huîtres pétrifiées, des conques, des univalves, des productions qui ressemblent parfaitement aux productions marines; mais est-on bien sûr que le sol de la terre ne peut enfanter ces fossiles? La formation des agates arborisées ou herborisées ne doit-elle pas nous faire suspendre notre jugement? Un arbre n’a point produit l’agate qui représente parfaitement un arbre; la mer peut aussi n’avoir point produit ces coquilles fossiles qui ressemblent à des habitations de petits animaux marins. L’expérience suivante en peut rendre témoignage. 

CHAPITRE XIV(146). — OBSERVATION IMPORTANTE SUR LA FORMATION DES PIERRES ET DES COQUILLAGES.

M. Le Royer de La Sauvagère(147), ingénieur en chef, et de l’Académie des belles-lettres de la Rochelle, seigneur de la terre Desplaces en Touraine, auprès de Chinon, atteste qu’auprès de son château une partie du sol s’est métamorphosée deux fois en un lit de pierre tendre dans l’espace de quatre-vingts ans(148). Il a été témoin lui-même de ce changement. Tous ses vassaux et tous ses voisins l’ont vu. Il a bâti avec cette pierre, qui est devenue très dure étant employée. La petite carrière dont on l’a tirée commence à se former de nouveau. Il y renaît des coquilles qui d’abord ne se distinguent qu’avec un microscope, et qui croissent avec la pierre. Ces coquilles sont de différentes espèces: il y a des ostracites, des gryphites, qui ne se trouvent dans aucune de nos mers; des cames, des télines, des coeurs, dont les germes se développent insensiblement, et s’étendent jusqu’à six lignes d’épaisseur. 

N’y a-t-i1 pas là de quoi étonner du moins ceux qui affirment que tous les coquillages qu’on rencontre dans quelques endroits de la terre y ont été déposés par la mer? 

Si on ajoute à tout ce que nous avons déjà dit ce phénomène de la terre Desplaces; si, d’un autre côté, on considère que le fleuve de Gambie et la rivière de Bissao sont remplis d’huîtres, que plusieurs lacs en ont fourni autrefois, et en ont encore, ne sera-t-on pas porté à suspendre son jugement? Notre siècle commence à bien observer: il appartiendra aux siècles suivants de décider, mais probablement on sera un jour assez savant pour ne décider pas. 

CHAPITRE XV. — DE LA GROTTE DES FÉES.

Les grottes où se forment les stalactites et les stalagmites sont communes. Il y en a dans presque toutes les provinces. Celle du Chablais est peut-être la moins connue des physiciens, et qui mérite le plus de l’être. Elle est située dans des rochers affreux, au milieu d’une forêt d’épines, à deux petites lieues de Ripaille, dans la paroisse de Féterne. Ce sont trois grottes en voûte l’une sur l’autre, taillées à pic par la nature dans un roc inabordable. On n’y peut monter que par une échelle, et il faut s’élancer ensuite dans ces cavités en se tenant à des branches d’arbres. Cet endroit est appelé par les gens du lieu la grotte de Fées. Chacune a dans son fond un bassin dont l’eau passe pour avoir la même vertu que celle de Sainte-Reine. L’eau qui distille de la supérieure à travers le rocher y a formé dans la voûte la figure d’une poule qui couve des poussins. Auprès de cette poule est une autre concrétion qui ressemble parfaitement à un morceau de lard avec sa couenne, de la longueur de près de trois pieds. 

Dans le bassin de cette même grotte, où l’on se baigne, on trouve des figures de pralines telles qu’on les vend chez les confiseurs, et à côté, la forme d’un rouet ou tour à filer avec la quenouille. Les femmes des environs prétendent avoir vu dans l’enfoncement une femme pétrifiée au-dessous du rouet; mais les observateurs n’ont point vu en dernier lieu cette femme. Peut-être les concrétions stalactiques avaient dessiné autrefois une figure informe de femme, et c’est ce qui fit nommer cette caverne la grotte des Fées.

Il fut un temps qu’on n’osait en approcher; mais depuis que la figure de la femme a disparu on est devenu moins timide. 

Maintenant, qu’un philosophe à système raisonne sur ce jeu de la nature, ne pourrait-il pas dire: Voilà des pétrifications véritables? Cette grotte était habitée sans doute autrefois par une femme; elle filait au rouet, son lard était pendu au plancher, elle avait auprès d’elle sa poule avec ses poussins; elle mangeait des pralines lorsqu’elle fut changée en rocher, elle et ses poulets, et son lard, et son rouet, et sa quenouille, et ses pralines, comme Édith, femme de Loth, fut changée en statue de sel. L’antiquité fourmille de ces exemples(149)

Il serait bien plus raisonnable de dire: Cette femme fut pétrifiée, que de dire: Ces petites coquilles viennent de la mer des Indes; cette écaille fut laissée ici par la mer il y a cinquante mille siècles; ces glossopètres sont des langues de marsouins qui s’assemblèrent un jour sur cette colline pour n’y laisser que leurs gosiers; ces pierres en spirale renfermaient autrefois le poisson nautilus, que personne n’a jamais vu. 

CHAPITRE XVI. — DU FALUN DE TOURAINE ET DE SES COQUILLES(150).

On regarde enfin le falun de Touraine comme le monument le plus incontestable de ce séjour de l’Océan sur notre continent dans une multitude prodigieuse de siècles, et la raison, c’est qu’on prétend que cette mine est composée de coquilles pulvérisées. 

Certainement si à trente-six lieues de la mer il était d’immenses bancs de coquillages marins, s’ils étaient posés à plat par couches régulières, il serait démontré que ces bancs ont été le rivage de la mer; et il est d’ailleurs très vraisemblable que des terrains bas et plats ont été tour à tour couverts et dégagés des eaux jusqu’à trente et quarante lieues: c’est l’opinion de toute l’antiquité. Une mémoire confuse s’en est conservée, et c’est ce qui a donné lieu à tant de fables. 
 

Nil equidem durare diu sub imagine eadem 
Crediderim. Sic ad ferrum venistis ab auro, 
Secula. Sic toties versa est fortuna locorum 
Vidi ego, quod fuerat quondam solidissima tellus, 
Esse fretum. Vidi factas ex æquore terras
Et procul a pelago conchæ jacuere marinæ 
Et vetus inventa est in montibus anchora summis(151).
Quodque fuit campus vallem decursus aquarum 
Fecit, et eluvie mons est deductus in aequor; 
Eque paludosa siccis humus aret arenis; 
Quaeque sitim tulerant, stagnata paludibus hument.

C’est ainsi que Pythagore s’explique dans Ovide(152). Voici une imitation de ces vers qui en donnera l’idée: 
 

Le Temps(153), qui donne a tout le mouvement et l’être, 
Produit, accroît, détruit, fait mourir, fait renaître, 
Change tout dans les eaux sur la terre et dans l’air. 
L’âge d’or a son tour suivra l’âge de fer. 
Flore embellit des champs l’aridité sauvage. 
La mer change son lit, son flux, et son rivage. 
Le limon qui nous porte est né du sein des eaux. 
Où croissent les moissons voguèrent les vaisseaux. 
La main lente du Temps aplatit les montagnes; 
Il creuse les vallons, il étend les campagnes, 
Tandis que l’Éternel, le souverain des temps, 
Demeure inébranlable en ces grands changements.

Mais pourquoi cet Océan n’a-t-il formé aucune montagne sur tant de côtes plates livrées à ses marées? Et pourquoi, s’il a déposé des amas prodigieux de coquilles en Touraine, n’a-t-il pas laissé les mêmes monuments dans les autres provinces à la même distance? 

D’un côté, je vois plusieurs lieues de rivages au niveau de mer dans la Basse Normandie, je traverse la Picardie, la Flandre, la Hollande, la basse Allemagne, la Poméranie, la Prusse, la Pologne, la Russie, une grande partie de la Tartarie, sans qu’un seule haute montagne, faisant partie de la grande chaîne, se présente à mes yeux. Je puis franchir ainsi l’espace de deux mille lieues dans un terrain assez uni, à quelques collines près. Si la mer, répandue originairement sur notre continent, avait fait les montagnes, comment n’en a-t-elle pas fait une seule dans cette vaste étendue. 

De l’autre côté, ces prétendus bancs de coquilles à trente, à quarante lieues de la mer, méritent le plus sérieux examen. J’ai fait venir de cette province, dont je suis éloigné de cent cinquante lieues, une caisse de ce falun. Le fond de cette minière est évidemment une espèce de terre calcaire et marneuse, mêlée de talc, laquelle a quelques lieues de longueur sur environ une et demie de largeur. Les morceaux purs de cette terre pierreuse sont un peu salés au goût. Les laboureurs l’emploient pour féconder leurs terres, et il est très vraisemblable que son sel les fertilise: on en fait autant dans mon voisinage avec du gypse. Si ce n’était qu’un amas de coquilles, je ne vois pas qu’il pût fumer la terre. J’aurais beau jeter dans mon champ toutes les coques desséchées des limaçons et des moules de ma province, ce serait comme si j’avais semé sur des pierres. 

Quoique je sois sûr de peu de choses, je puis affirmer que je mourrais de faim si je n’avais pour vivre qu’un champ de vieilles coquilles cassées(154).

En un mot il est certain, autant que mes yeux peuvent avoir de certitude, que cette marne est une espèce de terre, et non pas un assemblage d’animaux marins qui seraient au nombre de plus de cent mille milliards de milliards. Je ne sais pourquoi l’académicien qui, le premier après Palissy, fit connaître cette singularité de la nature, a pu dire: « Ce ne sont que de petits fragments de coquilles très reconnaissables pour en être des fragments car ils ont leurs cannelures très bien marquées; seulement ils ont perdu leur luisant et leur vernis(155). » 

(156)Il est reconnu que, dans cette mine de pierre calcaire et de talc, on n’a jamais vu une seule écaille d’huître, mais qu’il y en a quelques-unes de moules, parce que cette mine est entourée d’étangs. Cela seul décide la question contre Bernard Palissy, et détruit tout le merveilleux que Réaumur et ses imitateurs ont voulu y mettre. 

Si quelques petits fragments de coquilles, mêlés à la terre marneuse, étaient réellement des coquilles de mer, il faudrait avouer qu’elles sont dans cette falunière depuis des temps reculés qui épouvantent l’imagination, et que c’est un des plus anciens monuments des révolutions de notre globe. Mais aussi comment une production enfouie quinze pieds en terre pendant tant de siècles peut-elle avoir l’air si nouveau? Comment y a-t-on trouvé la coquille d’un limaçon toute fraîche? Pourquoi la mer n’aurait-elle confié ces coquilles tourangeotes qu’à ce seul petit morceau de terre, et non ailleurs? N’est-il pas de la plus extrême vraisemblance que ce falun, qu’on avait pris pour un réservoir de petits poissons, n’est précisément qu’une mine de pierre calcaire d’une médiocre étendue? 

D’ailleurs, l’expérience de M. de La Sauvagère(157), qui a vu des coquillages se former dans une pierre tendre, et qui en rend témoignage avec ses voisins, ne doit-elle pas au moins nous inspirer quelques doutes? 

Voici une autre difficulté, un autre sujet de douter. On trouve entre Paris et Arcueil, sur la rive gauche de la Seine, un banc de pierre très long tout parsemé de coquilles maritimes, ou qui du moins leur ressemblent parfaitement. On m’en a envoyé un morceau pris au hasard à cent pieds de profondeur. Il s’en faut bien que les coquilles y soient amoncelées par couches elles y sont éparses et dans la plus grande confusion. Cette confusion seule contredit la régularité prétendue qu’on attribue au falun de Touraine. 

Enfin, si ce falun a été produit à la longue dans la mer, elle est donc venue à près de quarante lieues dans un pays plat, et elle n’y a point formé de montagnes. Il n’est donc nullement probable que les montagnes soient des productions de l’Océan. De ce que la mer serait venue à quarante lieues, s’ensuivrait-il qu’elle aurait été partout? 

CHAPITRE XVII. — IDÉES DE PALISSY SUR LES COQUILLES PRÉTENDUES.

Avant que Bernard Palissy eût prononcé que cette mine de marne de trois lieues d’étendue n’était qu’un amas de coquilles, les agriculteurs étaient dans l’usage de se servir de cet engrais, et ne soupçonnaient pas que ce fussent uniquement des coquilles qu’ils employassent. N’avaient-ils pas des yeux? Pourquoi ne crut-on pas Palissy sur sa parole ? Ce Palissy d’ailleurs était un peu visionnaire. Il fit imprimer le livre intitulé « le Moyen de devenir riche, et la Manière véritable par laquelle tous les hommes de France pourront apprendre à multiplier et à augmenter leur trésor et possessions, par maître Bernard Palissy, inventeur des rustiques figurines du roi ». Il tint à Paris une école, où il fit afficher qu’il rendrait l’argent à ceux qui lui prouveraient la fausseté de ses opinions. Cette espèce de charlatanerie décrédita ses coquilles jusqu’au temps où elles furent remises en honneur par un académicien célèbre qui enrichit les découvertes des Swammerdam, des Leuvenhoeck, par l’ordre dans lequel il les plaça, et qui voulut rendre de grands services à la physique. L’expérience, comme on l’a déjà dit(158), est trompeuse; il faut donc examiner encore ce falun. Il est certain qu’il pique la langue par une légère âcreté c’est un effet que les coquilles ne produiront pas. Il est indubitable que le falun est une terre calcaire et marneuse; il est indubitable aussi qu’elle renferme quelques coquilles de moules à dix, à quinze pieds de profondeur. L’auteur estimable de l’Histoire naturelle, aussi profond dans ses vues qu’attrayant par son style, dit expressément: « Je prétends que les coquilles sont l’intermède que la nature emploie pour former la plupart des pierres. Je prétends que les craies, les marnes, et les pierres à chaux, ne sont composées que de poussière et de détriments de coquilles. » 

On peut aller trop loin, quelque habile physicien que l’on soit. J’avoue que j’ai examiné pendant douze ans de suite la pierre à chaux que j’ai employée, et que ni moi ni aucun des assistants n’y avons aperçu le moindre vestige de coquilles. 

A-t-on donc besoin de toutes ces suppositions pour prouver les révolutions que notre globe a essuyées dans des temps prodigieusement reculés? Quand la mer n’aurait abandonné et couvert tour à tour les terrains bas de ses rivages que le long de deux mille lieues sur quarante de large dans les terres, ce serait un changement sur la surface du globe de quatre-vingt mille lieues carrées. 

Les éruptions des volcans, les tremblements, les affaissements des terrains, doivent avoir bouleversé une assez grande quantité de la surface du globe; des lacs, des rivières, ont disparu, des villes ont été englouties, des îles se sont formées, des terres ont été séparées les mers intérieures ont pu opérer des révolutions beaucoup plus considérables. N’en voilà-t-il pas assez? Si l’imagination aime à se représenter ces grandes vicissitudes de la nature, elle doit être contente. 

(159)J’avoue encore qu’il est démontré aux yeux qu’il a fallu une prodigieuse multitude de siècles pour opérer toutes les révolutions arrivées dans ce globe et dont nous avons des témoignages incontestables. Les quatre cent soixante et dix mille ans dont les Babyloniens précepteurs des Égyptiens se vantaient, ne suffisent peut-être pas; mais je ne veux point contredire la Genèse, que je regarde avec vénération Je suis partagé entre ma faible raison, qui est mon seul flambeau et les livres sacrés juifs, auxquels je n’entends rien du tout. Je me borne toujours à prier Dieu que des hommes ne persécutent pas des hommes; qu’on ne fasse pas de cette terre, si souvent bouleversée, une vallée de misère et de larmes, dans laquelle des serpents destinés à ramper quelques minutes dans leurs trous dardent continuellement leur venin les uns contre les autres. 

CHAPITRE XVIII. — DU SYSTÈME DE MAILLET, QUI, DE L’INSPECTION DES COQUILLES, CONCLUT QUE LES POISSONS SONT LES PREMIERS PÈRES DES HOMMES.

Maillet, dont nous avons déjà parlé(160), crut s’apercevoir au Grand-Caire que notre continent n’avait été qu’une mer dans l’éternité passée; il vit des coquilles, et voici comme il raisonna: Ces coquilles prouvent que la mer a été pendant des milliers de siècles à Memphis: donc les Égyptiens et les singes viennent incontestablement des poissons marins. 

Les anciens habitants des bords de l’Euphrate ne s’éloignaient pas beaucoup de cette idée, quand ils débitèrent que le fameux poisson Oannès sortait tous les jours du fleuve pour les venir catéchiser sur le rivage. Dercéto, qui est la même que Vénus, avait une queue de poisson. La Vénus d’Hésiode naquit de l’écume de la mer. 

C’est peut-être suivant cette cosmogonie qu’Homère dit que l’Océan est le père de toutes choses; mais, par ce mot d’Océan, il n’entend, dit-on, que le Nil, et non notre mer océane, qu’il ne connaissait pas. 

Thalès apprit aux Grecs que l’eau est le premier principe de la nature. Ses raisons sont que la semence de tous les animaux est aqueuse; qu’il faut de l’humidité à toutes les plantes, et qu’enfin les étoiles sont nourries des exhalaisons humides de notre globe. Cette dernière raison est merveilleuse, et il est plaisant qu’on parle encore de Thalès, et qu’on veuille savoir ce qu’Athénée et Plutarque en pensaient. 

Cette nourriture des étoiles n’aurait pas réussi dans notre temps; et malgré les sermons du poisson Oannès, les arguments de Thalès, les imaginations de Maillet, malgré l’extrême passion qu’on a aujourd’hui pour les généalogies, il y a peu de gens qui croient descendre d’un turbot et d’une morue. Pour étayer ce système, il fallait absolument que toutes les espèces et tous les éléments se changeassent les uns en les autres. Les Métamorphoses d’Ovide devenaient le meilleur livre de physique qu’on ait jamais écrit. 

(161)Notre globe a eu sans doute ses métamorphoses, ses changements de forme et chaque globe a eu les siennes, puisque tout étant en mouvement tout a dû nécessairement changer: il n’y a que l’immobilité qui soit immuable, la nature est éternelle; mais, nous autres nous sommes d’hier. Nous découvrons mille signes de variations sur notre petite sphère. Ces signes nous apprennent que cent villes ont été englouties, que des rivières ont disparu, que dans de longs espaces de terrain on marche sur des débris. Ces épouvantables révolutions accablent notre esprit. Elles ne sont rien du tout pour l’univers, et presque rien pour notre globe. La mer, qui laisse des coquilles sur un rivage qu’elle abandonne, est une goutte d eau qui s’évapore au bord d’une petite tasse; les tempêtes les plus horribles ne sont que le léger mouvement de l’air produit par l’aile d’une mouche. Toutes nos énormes révolutions sont un grain de sable à peine dérangé de sa place. Cependant que de vains efforts pour expliquer ces petites choses! Que de systèmes, que de charlatanisme pour rendre compte de ces légères variations, si terribles à nos yeux! Que d’animosités dans ces disputes! Les conquérants qui ont envahi le monde n’ont pas été plus orgueilleux et plus acharnés que les vendeurs d’orviétan qui ont prétendu le connaître. 

La terre est un soleil encroûté, dit celui-ci, c’est une comète qui a effleuré le soleil, dit celui-là. En voici un qui crie que cette huître est une médaille du déluge; un autre lui répond qu’elle est pétrifiée depuis quatre milliards d’années. Hé! pauvres gens qui osez parler en maîtres, vous voulez m’enseigner la formation de l’univers, et vous ne savez pas celle d’un ciron, celle d’une paille(162)!

CHAPITRE XIX. — DES GERMES.

Des philosophes tâchèrent donc d’établir quelque système qui bannît les germes par lesquels les générations des hommes, des animaux, et des plantes, s’étaient perpétuées jusqu’à nos jours. C’est en vain que nos yeux voient, et que nos mains manient les semences que nous jetons en terre; c’est en vain que les animaux sont tous évidemment produits par un germe: on s’est plu à démentir la nature pour établir d’autres systèmes que le sien(163).

Celui des animaux spermatiques ne semble point contredire la physique; cependant on s’en est dégoûté comme d’une mode. Il était très commun alors que tous les philosophes, excepté ceux de quatre-vingts ans, dérobassent à l’union des deux sexes la liqueur séminale productrice du genre humain, et que, dans cette liqueur, on vît, à l’aide du microscope, nager les petits vers qui devaient devenir hommes, comme on voit dans les étangs glisser les têtards destinés à être grenouilles. 

Dans ce système les mâles étaient les principaux dépositaires de l’espèce; au lieu que, dans le système des oeufs, qui avait prévalu jusqu’alors, c’étaient les femelles qui contenaient en elles toutes les générations, et qui étaient véritablement mères. Le mâle ne servait qu’à féconder les oeufs, comme les coqs fécondent les poules. Ce système des oeufs avait un prodigieux avantage, celui de l’expérience journalière et incontestable dans plusieurs espèces. Cependant on a fini par douter de l’un et de l’autre; mais, soit que le mâle contienne en lui l’animal qui doit naître, soit que la femelle le renferme dans son ovaire, et que la liqueur du mâle serve à son développement, il est certain que, dans les deux cas, il y a un germe: et c’est ce germe que l’amour de la nouveauté, la fureur des systèmes, et encore plus celle de l’amour-propre, entreprirent de détruire. 

L’auteur d’un petit livre intitulé la Vénus physique(164) imagina que tout se faisait par attraction dans la matrice, que la jambe droite attirait à elle la jambe gauche, que l’humeur vitrée d’un oeil, sa rétine, sa cornée, sa conjonctive, étaient attirées par de semblables parties de l’autre oeil. Personne n’avait jamais corrompu à cet inconcevable excès l’attraction démontrée par Newton dans des cas absolument différents; une telle chimère était digne de l’idée de disséquer des têtes de géants pour connaître la nature de l’âme, et d’exalter cette âme pour prédire l’avenir. Cette folie ne servit pas peu à décréditer l’esprit systématique, qui est pourtant si nécessaire au progrès des sciences quand il n’est que l’esprit d’ordre, et qu’il est réglé par la raison. 

CHAPITRE XX. ¾ DE LA PRÉTENDUE RACE D’ANGUILLES FORMÉES DE FARINE ET DE JUS DE MOUTON.

Celui(165) qui a dit le premier qu’il n’y a point de sottise dont l’esprit humain ne soit capable(166) était un grand prophète. Un jésuite irlandais, nommé Needham(167), qui voyageait dans l’Europe en habit séculier, fit des expériences à l’aide de plusieurs microscopes. Il crut apercevoir dans de la farine de blé ergoté, mise au four et laissée dans un vase purgé d’air et bien bouché; il crut apercevoir, dis-je, des anguilles qui accouchaient bientôt d’autres anguilles. Il s’imagina voir le même phénomène dans du jus de mouton bouilli. Aussitôt plusieurs philosophes s’efforcèrent de crier merveille, et de dire: Il n’y a point de germe; tout se fait, tout se régénère par une force vive de la nature. C’est l’attraction, disait l’un; c’est la matière organisée, disait l’autre; ce sont des molécules organiques vivantes qui ont trouvé leurs moules. De bons physiciens furent trompés par un jésuite. C’est ainsi qu’un commis des fermes(168) en basse-Bretagne fit accroire à tous les beaux esprits de Paris qu’il était une jolie femme, laquelle faisait très bien des vers(169). Il faut avouer que ce fut la honte éternelle de l’esprit humain que ce malheureux empressement de plusieurs philosophes à bâtir un système universel sur un fait particulier qui n’était qu’une méprise ridicule, indigne d’être relevée. On ne douta pas que la farine de mauvais blé formant des anguilles, celle de bon froment ne produisit des hommes. 

L’erreur accréditée jette quelquefois de si profondes racines que bien des gens la soutiennent encore lorsqu’elle est reconnue et tombée dans le mépris, comme quelques journaux historiques répètent de fausses nouvelles insérées dans les gazettes, lors même qu’elles ont été rétractées. Un nouvel auteur(170) d’une traduction élégante et exacte de Lucrèce, enrichie de notes savantes, s’efforce, dans les notes du troisième livre, de combattre Lucrèce même à l’appui des malheureuses expériences de Needham, si bien convaincues de fausseté par M. Spallanzani, et rejetées de quiconque a un peu étudié la nature(171). L’ancienne erreur que la corruption est mère de la génération(172) allait ressusciter; il n’y avait plus de germe(173), et ce que Lucrèce, avec toute l’antiquité, jugeait impossible, allait s’accomplir. 
 

............. .Ex omnibus rebus(174)
Omne genus nasci posset, nil semine egeret. 
E mare primum homines, e terra posset oriri 
Squammigerum genus, et volucres; erumpere coelo 
Armenta atque aliae pecudes . . . . 
Ferre omnes omnia possent. 
Le hasard incertain de tout alors dispose, 
L’animal est sans germe, et l’effet est sans cause. 
On verra les humains sortir du fond des mers, 
Les troupeaux bondissants tomber du haut des airs; 
Les poissons dans les bois naissant sur la verdure: 
Tout pourra tout produire, il n’est plus de nature.

Lucrèce avait assurément raison en ce point de physique, quelque ignorant qu’il fut d’ailleurs. Et il est démontré aujourd’hui aux yeux et à la raison qu’il n’est ni de végétal ni d’animal qui n’ait son germe. On le trouve dans l’oeuf d’une poule comme dans le gland d’un chêne. Une puissance formatrice préside à tous ces développements d’un bout de l’univers à l’autre. 

Il faut bien reconnaître des germes, puisqu’on les voit et qu’on les sème, et que le chêne est en petit contenu dans le gland. On sait bien que ce n’est pas un chêne de soixante pieds de haut qui est dans ce fruit; mais c’est un embryon qui croîtra par le secours de la terre et de l’eau, comme un enfant croît par une autre nourriture. 

Nier l’existence de cet embryon, parce qu’on ne conçoit pas comment il en contient d’autres à l’infini, c’est nier l’existence de la matière, parce qu’elle est divisible à l’infini. Je ne le comprends pas, donc cela n’est pas. Ce raisonnement ne peut être admis contre les choses que nous voyons et que nous touchons. Il est excellent contre des suppositions, mais non pas contre les faits(175).

Quelque système qu’on substitue, il sera tout aussi inconcevable, et il aura, par-dessus celui des germes, le malheur d’être fondé sur un principe qu’on ne connaît pas, à la place d’un principe palpable dont tout le monde est témoin. Tous les systèmes sur la cause de la génération, de la végétation, de la nutrition, de la sensibilité, de la pensée, sont également inexplicables(176). Monades, qui étiez le miroir concentré de l’univers harmonie préétablie entre l’horloge de l’âme et l’horloge du corps idées innées, tantôt condamnées, tantôt adoptées par une Sorbonne; sensorium commune, qui n’êtes nulle part; détermination du moment où l’esprit vient animer la matière, retournez au pays des chimères avec le Targum, le Talmud, la Mishna, la Cabale, la Chiromancie, les Éléments de Descartes et les Contes nouveaux. Sommes-nous à jamais condamnés à nous ignorer? Oui. 

CHAPITRE XXI. — D’UNE FEMME QUI ACCOUCHE D’UN LAPIN.

A quoi ne porte point l’envie de se signaler par un système! 

Cette doctrine des générations fortuites avait déjà pris tant de crédit dès le commencement du siècle que plusieurs personnes étaient persuadées qu’une sole pouvait engendrer une grenouille. Il ne faut pour cela, disait-on, que des parties organiques de grenouilles dans des moules de soles. Un chirurgien de Londres, assez fameux, nommé Saint-André, publiait cette doctrine de toutes ses forces, en 1726, et il avait l’enthousiasme des nouvelles sectes. Une de ses voisines, pauvre et hardie, résolut de profiter de la doctrine du chirurgien. Elle lui fit confidence qu’elle était accouchée d’un lapereau, et que la honte l’avait forcée de se défaire de son enfant; mais que la tendresse maternelle l’avait empêchée de le manger. 

Saint-André, trouvant dans l’aveu de cette femme la confirmation de son système, ne douta pas de cette aventure, et en triompha avec ses adhérents. Au bout de huit jours, cette femme le fait prier de venir dans son galetas; elle lui dit qu’elle ressent des tranchées comme si elle était prête d’accoucher encore. Saint-André l’assure que c’est une superfètation. Il la délivre lui-même en présence de deux témoins. Elle accouche d’un petit lapin qui était encore en vie. Saint-André montre partout le fils de sa voisine. Les opinions se partagent; quelques-uns crient miracle: les partisans de Saint-André disent que, suivant les lois de la nature, il est étonnant que la chose n’arrive pas plus souvent. Les gens sensés rient; mais tous donnent de l’argent à la mère des lapins. 

Elle trouva le métier si bon qu’elle accoucha tous les huit jours. Enfin la justice se mêla des affaires de sa famille; on la tint enfermée; on la veilla; on surprit un petit lapereau qu’elle avait fait venir, et qu’elle s’enfonçait dans un orifice qui n’était pas fait pour lui. Elle fut punie; Saint-André se cacha. Les papiers publics s’égayèrent sur cette garenne, comme ils se sont égayés depuis sur l’homme qui devait se mettre dans une bouteille de deux pintes, et sur le public qui vint en foule à ce spectacle. 

La saine physique détruit toutes ces impostures, ainsi qu’elle a chassé les possédés et les sorciers. Il résulte de tout ce que nous avons vu qu’il faut se méfier des lapereaux de Saint-André, des anguilles de Needham, des générations fortuites, de l’harmonie préétablie, qui est très ingénieuse, et des molécules organiques, qui sont plus ingénieuses encore. 

CHAPITRE XXII. — DES ANCIENNES ERREURS EN PHYSIQUE.

Les erreurs de la fausse physique sont en bien plus grand nombre que les vérités découvertes. Presque tout est absurde dans Lucrèce: voyez seulement le quatrième et le cinquième livre, vous y trouverez que des simulacres émanent des corps pour venir frapper notre vue et notre odorat. 
 

Quam primum noscas rerum simulacra vagari, etc. 
(Lib. IV, 126.)
Ergo multa brevi spatio simulacra geruntur. 
(160.)

Les voix s’engendrent mutuellement, 
 

Ex aliis aliae quoniam gignuntur... 
(608.)

Le lion tremble et s’enfuit à la vue du coq, 
 

Hunc nequeunt rapidi contra constare leones. 
(716.)

Les animaux se livrent au sommeil, quand des trois parties de l’âme une est chassée au dehors, une autre se retire dans l’intérieur, et une troisième éparse dans les membres ne peut se réunir. 
 

Ut pars inde animai 
Ejiciatur, et introrsum pars abdita cedat, 
Pars etiam distracta per artus non queat esse 
Conjuncta inter se, nec motu mutua fungi. 
(942-945.)

Le soleil et les autres feux s’abreuvent des eaux de la terre, 
 

Cum sol et vapor omnis 
Omnibus epotis humoribus exsuperarint. 
(Lib. V, 384-5.)

Le soleil et la lune ne sont pas plus grands qu’ils le paraissent. 
 

Nec nimio solis major rota, nec minor ardor, 
Esse potest. 
(565-66.)
Lunaque... nilulo fertur majore figura. 
(575-77.)

Nous n’avons la nuit que parce que le soleil a épuisé ses feux durant le jour, 
 

Efflavit languidus ignes. 
(651.)

Ou parce qu’il se cache sous la terre, 
 

Quia sub terras cursum convertere cogit. 
(453.)

Il ne faut pas croire qu’on trouve plus de vérité dans les Géorgiques de Virgile; ses observations sur la nature ne sont pas plus vraies que sa triste apothéose d’Octave, surnommé Auguste, auquel il dit qu’on ne sait pas encore s’il voudra bien être dieu de la terre ou de la mer, et que le scorpion se retire pour lui laisser une place dans le ciel. Ce scorpion aurait mieux fait de s’allonger pour percer de son aiguillon l’auteur des proscriptions et l’assassin des citoyens de Pérouse. 

Il commence par dire que le lin et l’avoine brûlent la terre, 
 

Urit enim lini campum seges, urit avenae. 
(Géorg., I, 77.)
.
Selon lui, les peuples qui habitent les climats de l’ourse sont plongés dans une nuit éternelle, ou bien l’étoile du soir luit pour eux quand nous avons l’aurore, 
 
Illic (ut perhibent) aut intempesta silet nox 
Semper, et obtenta densantur nocte tenebrae: 
Aut redit a nobis Aurora, diemque reducit; 
Nosque ubi primus equis Oriens afflavit anhelis, 
Illic sera rubens accendit lumina Vesper. 
(257-61.)

On sait assez que ce sont nos antipodes de l’orient chez qui la nuit arrive quand le soleil commence à luire pour nous, et non pas les peuples du nord qui peuvent être sous le même méridien que nous(177).

N’entreprenez rien, dit-il, le cinquième jour de la lune: car c’est le jour que les Titans combattirent contre les dieux, 
 

Quintam fuge, etc. 
(277.)

Le dix-septième jour de la lune est très heureux pour planter la vigne et pour dompter les boeufs, 
 

Septima post decimam felix, etc. 
(284.)

Les étoiles tombent du ciel dans un grand vent, 
 

Sæpe etiam stellas vento impendente videbis 
Præcipites coelo labi....... 
(3655-66.)

Les cavales sont fécondées par le zéphyr; leur matrice distille le poison de l’hippomane. 

Tous les fleuves sortent du sein de la terre; et enfin les Géorgiques finissent par faire naître des abeilles du cuir d’un taureau. 

Quiconque, en un mot, croirait connaître la nature en lisant Lucrèce et Virgile meublerait sa tête d’autant d’erreurs qu’il y en a dans les Secrets du petit Albert, ou dans les anciens Almanachs de Liège. D’ou. vient donc que ces poèmes sont si estimés? Pourquoi sont-ils lus avec tant d’avidité par tous ceux qui savent bien la langue latine? C’est à cause de leurs belles descriptions, de leur saine morale, de leurs tableaux admirables de la vie humaine. Le charme de la poésie fait pardonner toutes les erreurs, et l’esprit, pénétré de la beauté du style, ne songe pas seulement si on le trompe. 

CHAPITRE XXIII. — D’UN HOMME QUI FAISAIT DU SALPÊTRE.

Il faudrait avoir toujours devant les yeux ce proverbe espagnol: De las cosas mas seguras(178), la mas segura es dudar. Quand on a fait une expérience, le meilleur parti est de douter longtemps de ce qu’on a vu et de ce qu’on a fait.

En 1753(179), un chimiste allemand, d’une petite province voisine de l’Alsace, crut, avec apparence de raison, avoir trouvé le secret de faire aisément du salpêtre, avec lequel on composerait la poudre à canon à vingt fois meilleur marché, et beaucoup plus promptement. Il fit en effet de cette poudre; il en donna au prince, son souverain, qui en fit usage à la chasse. Elle fut jugée plus fine et plus agissante que toute autre. Le prince, dans un voyage à Versailles, donna de la même poudre au roi, qui l’éprouva souvent, et en fut toujours également satisfait. Le chimiste était si sûr de son secret qu’il ne voulut pas le donner à moins de dix-sept cent mille francs payés comptant, et le quart du profit pendant vingt années. Le marché fut signé; le chef de la compagnie des poudres, depuis garde du trésor royal, vint en Alsace, de la part du roi, accompagné d’un des plus savants chimistes de France. L’Allemand opéra devant eux auprès de Colmar, et il opéra à ses propres dépens: c’était une nouvelle preuve de sa bonne foi. Je ne vis point les travaux; mais le garde du trésor royal étant venu chez moi avec son chimiste, je lui dis que, s’il ne payait les dix-sept cent mille livres qu’après avoir fait du salpêtre, il garderait toujours son argent. Le chimiste m’assura que le salpêtre se ferait. Je lui répétai que je ne le croyais pas. Il me demanda pourquoi. « C’est que les hommes ne font rien, lui dis-je. Ils unissent et ils désunissent; mais il n’appartient qu’à la nature de faire. » 

L’Allemand travailla trois mois entiers, au bout desquels il avoua son impuissance. « Je ne peux changer la terre en salpêtre, dit-il; je m’en retourne chez moi changer du cuivre en or. » Il partit, et fit de l’or comme il avait fait du salpêtre. 

Quelle fausse expérience avait trompé ce pauvre Allemand, et le duc son maître, et le garde du trésor royal, et le chimiste de Paris, et le roi? La voici: 

Le transmutateur allemand avait vu un morceau de terre imprégnée de salpêtre, et il en avait tiré d’excellent, avec lequel il avait composé la meilleure poudre à tirer; mais il ne s’aperçut pas que ce petit terrain était mêlé de débris d’anciennes caves, d’anciennes écuries, et des restes du mortier des murs. Il ne considéra que la terre, et il crut qu’il suffisait de cuire une terre pareille pour faire le salpêtre le meilleur(180).

CHAPITRE XXIV. — D’UN BATEAU DU MARÉCHAL DE SAXE.

Le maréchal de Saxe avait sans doute l’esprit de combinaison, de pénétration, de vigilance, qui forme un grand capitaine. Cependant, en 1729, il imagina de construire une galère sans rame et sans voile qui remonterait la rivière de Seine, de Rouen à Paris, en vingt-quatre heures, dans l’espace de quatre-vingt-dix lieues: 

car il n’y en a pas moins par les sinuosités de la rivière. On a construit de pareilles machines, dans lesquelles on peut se promener sur une eau dormante au moyen de deux roues à larges aubes, auxquelles une manivelle donne le mouvement. Il ne faisait pas réflexion que son bateau ne pourrait résister au courant de l’eau; que ce que l’on gagne en temps on le perd en force, et au contraire. Il eut pourtant des certificats de deux membres de l’Académie des sciences, et il obtint un privilège exclusif pour sa machine. Il l’essaya; on croira bien qu’il ne réussit pas. Mlle Lecouvreur disait alors comme Géronte: « Que diable allait-il faire dans cette galère(181)? » Cette tentative lui coûta dix mille écus; il n’était pas riche alors. Il répara bien depuis sur terre son erreur sur la rivière de Seine. Il sut ménager plus à propos la force et le temps, en faisant les plus savantes manoeuvres de guerre(182).

Ces mécomptes, en fait d’hydraulique et de forces mouvantes, arrivent tous les jours à plus d’un artiste(183).

CHAPITRE XXV. — DES MÉPRISES EN MATHÉMATIQUES.

Ce fut le scandale de la géométrie lorsque, vers le commencement de ce siècle, des mathématiciens français et allemands disputèrent sur la force des corps en mouvement. Les disciples de Leibnitz prétendaient que cette force était en raison composée du carré de la vitesse et de la pesanteur des corps. Les Français, au contraire, ne mesuraient cette force que par la vitesse multipliée par la masse. M. de Mairan exposa le malentendu avec beaucoup de clarté. La victoire demeura à l’ancienne philosophie, et il est à remarquer que jamais aucun géomètre anglais ne voulut entendre parler de la nouvelle mesure introduite en Allemagne par Leibnitz. 

L’Académie des sciences de Paris fut trompée quelque temps sur une matière plus importante. Voici le fait tel qu’il est rapporté dans les Éléments de Newton(184):

« Louis XIV avait signalé son règne par cette méridienne qui traverse la France; l’illustre Dominique Cassini l’avait commencée avec monsieur son fils; il avait, en 1704, tiré du pied des Pyrénées à l’Observatoire une ligne aussi droite qu’on le pouvait, à travers les obstacles presque insurmontables que les hauteurs des montagnes, les changements de la réfraction dans l’air, et les altérations des instruments opposaient sans cesse à cette vaste et délicate entreprise; il avait donc, en 1701, mesuré six degrés dix-huit minutes de cette méridienne. Mais de quelque endroit que vînt l’erreur, il avait trouvé les degrés vers Paris, c’est-à-dire vers le nord, plus petits que ceux qui allaient aux Pyrénées vers le midi; cette mesure démentait et celle de Norwood et la nouvelle théorie de la terre aplatie aux pôles. Cependant cette nouvelle théorie commençait à être tellement reçue que le secrétaire de l’Académie(185) n’hésita point, dans son Histoire de 1701, à dire que les mesures nouvelles prises en France prouvaient que la terre est un sphéroïde dont les pôles sont aplatis. Les mesures de Dominique Cassini entraînaient, à la vérité, une conclusion toute contraire; mais, comme la figure de la terre ne faisait pas encore en France une question, personne ne releva pour lors cette conclusion fausse. Les degrés du méridien, de Collioure à Paris, passèrent pour exactement mesurés, et le pôle, qui, par ces mesures, devait nécessairement être allongé, passa pour aplati. 

Un ingénieur, nommé M. des Roubais, étonné de la conclusion, démontra que, par les mesures prises en France, la terre devait être un sphéroïde oblong, dont le méridien qui va d’un pôle à l’autre est plus long que l’équateur, et dont les pôles sont allongés(186). Mais de tous les physiciens à qui il adressa sa dissertation, aucun ne voulut la faire imprimer, parce qu’il semblait que l’Académie eût prononcé, et qu’il paraissait trop hardi à un particulier de réclamer. Quelque temps après, l’erreur de 1701 fut reconnue; on se dédit, et la terre fut allongée par une juste conclusion tirée d’un faux principe. » Enfin l’erreur fut entièrement corrigée. 

Une société savante revient bientôt à la vérité. Tout le monde convient aujourd’hui que la planète de la terre est un sphéroïde inégal un peu aplati vers les pôles; et cela est plus démontré par la théorie d’Huygens et de Newton que par toutes les mesures qu’on pourrait prendre, mesures trop sujettes à des erreurs inévitables. 

Aussi les Anglais, qui aiment tant à voyager, n’ont-ils jamais fait aucun voyage pour vérifier d’une manière toujours un peu incertaine ce qui leur paraissait démontré par les lois de la nature. 

CHAPITRE XXVI. — VÉRITÉS CONDAMNÉES.

Voilà bien des méprises dans lesquelles les plus grands hommes et les corps les plus savants sont tombés, parce que les meilleurs génies et les plus estimables tiennent toujours quelque chose de la fragilité humaine. 

On pourrait ajouter à cette liste les sentences portées contre Galilée. Deux congrégations de cardinaux le condamnèrent pour avoir soutenu le mouvement de la terre autour du soleil, mouvement qui était presque déjà démontré en rigueur. Il fut forcé de demander pardon à genoux, et d’avouer qu’il avait annoncé une doctrine absurde. Les cardinaux lui remontrèrent, d’après tous leurs théologiens, que Josué avait arrêté le soleil sur le chemin de Gabaon. Galilée n’avait qu’à leur répondre que c’était aussi depuis ce temps-là que le soleil était immobile. Mais enfin il fut condamné, à la honte de la raison; et, comme on l’a déjà dit(187), ce jugement aurait couvert l’Italie d’un opprobre éternel si Galilée ne l’avait couverte de gloire par sa philosophie même, que l’on proscrivait. 

On sait assez qu’il y a un corps considérable(188) 2 qui proscrivit les idées innées de Descartes, et qui ensuite a condamné ceux qui combattaient les idées innées. Cela prouve assez que les théologiens ne doivent point se mêler de philosophie. Il y a l’infini entre ces deux sciences. 

On a prononcé dans plus d’un pays des jugements encore plus étranges sur des points de physique qui ne sont nullement du ressort de Cujas et de Bartole. On sait à quel point le savant Ramus fut persécuté pour n’avoir pas été de l’avis d’Aristote, qui n’était entendu ni de ses adversaires ni de ses juges. Et enfin il lui en coûta la vie à la journée de la Saint-Barthélemy(189).

Les médecins qui tenaient pour les anciens intentèrent un procès à ceux qui démontraient la circulation du sang. Les maîtres d’erreur ont toujours eu recours à l’autorité quand il s’agissait de raison. Les exemples de ceux qui ont été condamnés pour avoir instruit le genre humain sont presque aussi nombreux en physique qu’en morale. 

CHAPITRE XXVII. — DIGRESSION.

Si tant d’erreurs physiques ont aveuglé des nations entières, si l’on a ignoré pendant tant de siècles la direction de l’aimant, la circulation du sang, la pesanteur de l’atmosphère, quelles prodigieuses erreurs les hommes ont-ils dû commettre dans le gouvernement? Quand il s’agit d’une loi physique, on l’examine, du moins aujourd’hui, avec quelque impartialité; et ce n’est pas en recherchant les principes de la nature que la fureur des passions et la nécessité pressante de se déterminer aveuglent l’esprit; mais en fait de gouvernement on n’a été souvent conduit que par les passions, les préjugés, et le besoin du moment. Ce sont là les trois causes de la mauvaise administration qui a fait le malheur de tant de peuples. 

C’est ce qui a produit tant de guerres entreprises par témérité, soutenues sans conduite, terminées par le malheur et par la honte; c’est ce qui a donné cours à tant de lois pires que la disette de toute loi; c’est ce qui a ruiné tant de familles par une jurisprudence inventée dans des temps d’ignorance, et consacrée par l’usage; c’est ce qui a fait des finances publiques un jeu de hasard dangereux. 

C’est ce qui a introduit dans le culte de la Divinité tant d’énormes abus, tant de fureurs plus abominables peut-être que la sauvage ignorance de tout culte. L’erreur, dans tous ces points capitaux, se consacra de père en fils, de livre en livre, de chaire en chaire, et rendit quelquefois les hommes plus malheureux que s’ils se disputaient encore du gland dans les forêts. 

Il est très aisé de réformer la physique, quand le vrai est enfin découvert. Peu d’années suffisent pour faire tourner la terre autour du soleil malgré les décrets de Rome, pour établir les lois de la gravitation en dépit des universités, et pour assigner les routes de la lumière. Les législateurs de la nature sont bientôt obéis et respectés d’un bout du monde à l’autre; mais il n’en est pas de même dans la législation politique. Elle a été et elle est encore un chaos presque partout; les hommes se sont conduits à l’aventure dans tout ce qui regarde leur vie, leurs biens, et tout leur être présent et à venir. 

CHAPITRE XXVIII. — DES ÉLÉMENTS.

Y a-t-il des éléments? Les trois imaginés par Descartes, que j’ai vus dans mon enfance enseignés par la plupart de écoles, étaient infiniment au-dessous des contes des Mille et une Nuits: car aucun de ces contes ne répugne aux lois de la nature, et sont d’ailleurs très agréables. Les cinq principes des chimistes étaient si peu reconnus qu’ils les réduisirent eux-mêmes à trois, puis à deux. Ils revinrent ensuite au feu, à l’eau, et à la terre. 

Il a bien fallu enfin admettre l’air. Ainsi les quatre éléments d’Aristote sont rentrés dans tout leur honneur. Mais ces éléments, de quoi sont-ils faits eux-mêmes? S’ils sont composés de parties, ils ne sont pas éléments. L’air, le feu, l’eau, et la terre, se changent-ils les uns dans les autres? Subissent-ils des métamorphoses? Qu’est-ce, à la rigueur, qu’une métamorphose? C’est un être changé en un autre être; c’est au fond l’anéantissement du premier, et la création du second. Pour que l’eau devienne absolument terre, il faut que cette eau périsse et que la terre se forme: car si l’eau contenait en elle-même les principes de terre dans laquelle elle s’est changée, ce n’est plus une transmutation, c’est l’eau qui contenait en elle un peu de terre, et qui, s’étant évaporée, a laissé cette terre à découvert. 

Le célèbre Robert Boyle s’y trompa, et entraîna Newton dans sa méprise. Ayant longtemps tenu de l’eau dans une cornue à un feu égal, le chimiste qui opérait avec lui crut que l’eau s’était, au bout de quelques mois, changée en terre: le fait était faux; mais Newton, le croyant vrai, supposa que les quatre éléments pouvaient se changer les uns dans les autres. Boerhaave fit voir depuis quelle avait été la méprise de Boyle. Cette erreur avait conduit Newton à un système qui paraît faux. Si de grands hommes tels que Boyle et Newton se sont trompés, quel homme pourra se flatter d’être à l’abri de l’erreur? Et quelle extrême défiance ne doit-on pas avoir des opinions reçues et de ses idées propres(190)?

CHAPITRE XXIX. — DE LA TERRE.

Qu’est-ce que la terre? Son essence est-elle d’être de l’argile, de la boue? Non, sans doute, puisque de la marne, de la craie, de la glaise, du sable, du plâtre, de la pierre calcaire, sont appelés terre. Aussi Becher distinguait entre terre vitrifiable, inflammable, et mercurielle. La terre est-elle un assemblage de tout ce que contient notre globe? Y entre-t-il de l’eau, du feu, et de l’air? En ce cas comment peut-on l’appeler un élément? 

On a longtemps imaginé qu’il y avait une terre première, une terre vierge, qui n’est rien de ce que nous voyons, et qui est capable de recevoir tout ce que notre globe renferme; mais cette terre est apparemment dans le paradis terrestre, dont personne ne peut plus approcher. Nous ne connaissons plus que différentes sortes de substances terreuses, sans que nous puissions dire d’aucune: Voilà le principe des autres, voilà la matrice dans laquelle tout se forme, et le tombeau dans lequel tout rentre. 

CHAPITRE XXX. — DE L’EAU.

Qu’est-ce que l’eau? Est-elle fluide ou solide de sa nature? Ne faut-il pas, pour qu’elle coule, qu’un feu secret en désunisse les parties? Otez une grande quantité de ce feu, elle devient glace. Or qu’est-ce qu’un élément qui a besoin d’un autre élément pour exister? 

L’eau de la mer est-elle de même nature que nos eaux de fontaines et de rivières? Y a-t-il dans l’Océan et dans la Méditerranée de grands bancs de sel et des mines de bitume qui donnent à leurs eaux un goût différent de celui de notre eau ordinaire, quand nous l’avons chargée de sel marin? Personne n’a jamais vu ces prétendues mines de sel; personne n’a jamais extrait du bitume de l’eau de la mer. 

Pourquoi l’eau est-elle incompressible? Pourquoi n’a-t-elle aucun ressort? Et qu’est-ce que le ressort? Pourquoi de l’eau, enfermée dans un globe d’or, s’échappera-t-elle à travers les pores de l’or quand on frappera sur ce globe avec un marteau, quoique l’or soit près de vingt fois plus dense que l’eau? Et pourquoi ne peut-elle passer à travers des pores du verre, tout diaphane qu’est ce verre? Comment l’eau en vapeur a-t-elle une force si prodigieuse? On serait embarrassé de répondre. 

On ne sait pas encore même précisément pourquoi l’eau éteint le feu(191).

CHAPITRE XXXI. — DE L’AIR.

(192)Quelques philosophes ont nié qu’il y eût de l’air. Ils disent qu’il est inutile d’admettre un être qu’on ne voit jamais, et dont tous les effets s’expliquent si aisément par les vapeurs qui sortent du sein de la terre. Newton a démontré que le corps le plus dur a moins de matière que de pores. Des exhalaisons continuelles s’échappent en foule de toutes les parties de notre globe. Un cheval jeune et vigoureux, ramené tout en sueur dans son écurie en temps d’hiver, est entouré d’une atmosphère mille fois moins considérable que notre globe ne l’est de la matière de sa propre transpiration. 

Cette transpiration, ces exhalaisons, ces vapeurs innombrables, s’échappent sans cesse par des pores innombrables, et ont elles-mêmes des pores. C’est ce mouvement continu en tout sens qui forme et qui détruit sans cesse végétaux, minéraux, métaux, animaux. C’est ce qui a fait penser à plusieurs que le mouvement est essentiel à la matière, puisqu’il n’y a pas une particule dans laquelle il n’y ait un mouvement continu. Et si la puissance formatrice éternelle qui préside à tous les globes est l’auteur de tout mouvement, elle a voulu du moins que ce mouvement ne pérît jamais. Or ce qui est toujours indestructible a pu paraître essentiel, comme l’étendue et la solidité ont paru essentielles. Si cette idée est une erreur, elle est pardonnable: car il n’y a que l’erreur malicieuse et de mauvaise foi qui ne mérite pas d’indulgence. 

Mais qu’on regarde le mouvement comme essentiel ou non, il est indubitable que les exhalaisons de notre globe s’élèvent et retombent, sans aucune relâche, à un mille, à deux milles, à trois milles au-dessus de nos têtes. Au mont Atlas, à l’extrémité du Taurus, tout homme peut voir tous les jours les nuages se former sous ses pieds. Il est arrivé mille fois à des voyageurs d’être au-dessus de l’arc-en-ciel, des éclairs, et du tonnerre. 

Le feu répandu dans l’intérieur du globe, ce feu caché dans l’eau et dans la glace même, est probablement la source impérissable de ces exhalaisons, de ces vapeurs dont nous sommes continuellement environnés. Elles forment un ciel bleu dans un temps serein, quand elles sont assez hautes et assez atténuées pour ne nous envoyer que des rayons bleus, comme les feuilles de l’or amincies exposées aux rayons du soleil dans la chambre obscure(193). Ces mêmes vapeurs forment les tonnerres et les éclairs. Comprimées et ensuite dilatées par cette compression dans les entrailles de la terre, elles s’échappent en volcans, forment et détruisent de petites montagnes, renversent des villes, ébranlent quelquefois une grande partie du globe. 

Cette mer de vapeurs dans laquelle nous nageons, qui nous menace sans cesse, et sans laquelle nous ne pourrions vivre, comprime de tous côtés notre globe et ses habitants avec la même force que si nous avions sur notre tête un océan de trente-deux pieds de hauteur; et chaque homme en porte environ quarante mille livres. 

Tout ceci posé, les philosophes qui nient l’air disent: Pourquoi attribuerions-nous à un élément inconnu et invisible des effets que l’on voit continuellement produits par ces exhalaisons visibles et palpables? 

L’air est élastique, nous dit-on; mais les vapeurs de l’eau seule le sont souvent bien davantage. Ce que vous appelez l’élément de l’air, pressé dans une canne à vent, ne porte une balle qu’à une très petite distance; mais, dans la pompe à feu des bâtiments d’York à Londres, les vapeurs font un effet cent fois plus violent. 

On ne dit rien de l’air, continuent-ils, qu’on ne puisse dire de même des vapeurs du globe; elles pèsent comme lui, s’insinuent comme lui(194); elles se dilatent, elles se condensent de même, elles allument le feu de même. Ici se présente une grande objection, c’est que le feu est subitement éteint par des vapeurs grossières. Les exhalaisons du vin nouveau éteignent un flambeau dans une cave fermée: la même chose arrive à l’entrée de la grotte du chien près de Naples. Bien plus, ces vapeurs tuent l’homme dans qui l’air libre entretenait la vie. 

Les ennemis de l’air trouvent leur excuse dans ce seul mot de vapeurs grossières. Ils disent que, lorsque ces vapeurs sont plus ténues, elles deviennent salutaires, et qu’alors, loin d’éteindre un flambeau, elles entretiennent sa faible flamme. 

Ce système semble avoir un grand avantage sur celui de l’air, en ce qu’il rend parfaitement raison de ce que l’atmosphère ne s’étend qu’environ à trois ou quatre milles tout au plus; au lieu que, si on admet l’air, on ne trouve nulle raison pour laquelle il ne s’étendrait pas beaucoup plus loin, et n’embrasserait pas l’orbite de la lune(195).

La plus grande objection que l’on fasse contre les systèmes des exhalaisons du globe est qu’elles perdent leur élasticité dans la pompe à feu quand elles sont refroidies; au lieu que l’air est, dit-on, toujours élastique. Mais premièrement il n’est pas vrai que l’élasticité de l’air agisse toujours; son élasticité est nulle quand on le suppose en équilibre; et, sans cela, il n’y a point de végétaux et d’animaux qui ne crevassent et n’éclatassent en cent morceaux si cet air, qu’on suppose être dans eux, conservait son élasticité. Les vapeurs n’agissent point quand elles sont en équilibre(196); c’est leur dilatation qui fait leurs grands effets. En un mot, tout ce qu’on attribue à l’air semble appartenir sensiblement, selon ces philosophes, aux exhalaisons de notre globe. 

Si on leur objecte que l’air est quelquefois pestilentiel, c’est bien plutôt des exhalaisons qu’on doit le dire. Elles portent avec elles des parties de soufre, de vitriol, d’arsenic, et de toutes les plantes nuisibles. On dit: L’air est pur dans ce canton; cela signifie: Ce canton n’est point marécageux; il n’a ni plantes ni minières pernicieuses dont les parties s’exhalent continuellement dans les corps des animaux. Ce n’est point l’élément prétendu de l’air qui rend la campagne de Rome si malsaine; ce sont les eaux croupissantes, ce sont les anciens canaux qui, creusés sous terre de tous côtés, sont devenus le réceptacle de toutes les bêtes venimeuses. C’est de là que s’exhale continuellement un poison mortel. 

Allez à Frescati ce n’est plus le même terrain, ce ne sont plus les mêmes exhalaisons. Mais pourquoi l’élément supposé de l’air changerait-il de nature à Frescati? Il se chargera, dit-on, dans la campagne de Rome, de ces exhalaisons funestes; et n’en trouvant pas à Frescati, il deviendra plus salutaire. Mais, encore une fois, puisque ces exhalaisons existent, puisqu’on les voit visiblement s’élever le soir en nuages, quelle nécessité de les attribuer à une autre cause? Elles montent dans l’atmosphère, elles s’y dissipent, elles changent de forme; le vent dont elles sont la première cause les emporte, les sépare; elles s’atténuent; elles deviennent salutaires de mortelles qu’elles étaient. 

Une autre objection, c’est que ces vapeurs, ces exhalaisons renfermées dans un vase de verre, s’attachent aux parois et tombent: ce qui n’arrive jamais à l’air. Mais qui vous a dit que, si les exhalaisons humides tombent au fond de ce cristal, il n’y a pas incomparablement plus de vapeurs sèches et élastiques qui se soutiennent dans l’intérieur de ce vase? L’air, dites-vous, est purifié après une pluie. Mais nous sommes en droit de vous soutenir que ce sont les exhalaisons terrestres qui se sont purifiées; que les plus grossières, les plus aqueuses, rendues à la terre, laissent les plus sèches et les plus fines au-dessus de nos têtes, et que c’est cette ascension et cette descente alternative qui entretient le jeu continuel de la nature. 

Voilà une partie des raisons qu’on peut alléguer en faveur de l’opinion que l’élément de l’air n’existe pas. Il y en a de très spécieuses, et qui peuvent au moins faire naître des doutes; mais ces doutes céderont toujours à l’opinion commune, qui paraît établie sur des principes supérieurs à ceux qui n’admettent au lieu d’air que les exhalaisons du globe(197).

CHAPITRE XXXII. — DU FEU ÉLÉMENTAIRE ET DE LA LUMIÈRE.

On trouve, dans les Éléments de la Philosophie de Newton, donnés en 1738, ces paroles: « Newton, pour avoir anatomisé la lumière, n’en a pas découvert la nature intime. Il savait bien qu’il y a dans le feu élémentaire des propriétés qui ne sont point dans les autres éléments. 

Il parcourt 130 millions de lieues en moins d’un quart d’heure, de Jupiter à notre globe; il ne paraît pas tendre vers un centre comme les corps, mais il se répand uniformément et également en tous sens au contraire des autres éléments. Son attraction vers les objets qu’il touche, et sur la surface desquels il rejaillit, n’a nulle proportion avec la gravitation universelle de la matière. 

Il n’est pas même prouvé que les rayons du feu élémentaire ne se pénètrent pas en quelque sorte les uns les autres, si on ose le dire. C’est pourquoi Newton, frappé de toutes ces singularités, semble toujours douter si la lumière est un corps. Pour moi, si j’ose hasarder mes doutes, j’avoue que je ne crois pas impossible que le feu élémentaire soit un être à part qui anime la nature, et qui tient le milieu entre les corps et quelque autre être que nous ne connaissons pas; de même que certaines plantes servent de passage du règne végétal au règne animal(198).

Voici les questions qu’on peut faire sur le feu élémentaire et les rayons de la lumière, dont Newton dit si souvent: Corpora sint, nec ne.

Ce feu est-il absolument une matière comme les autres éléments, l’eau, la terre, et ce qu’on distingue par le terme d’air ou d’éther? Tout corps, quel qu’il soit, tend vers un centre; mais la lumière et le feu s’en échappent également de tous côtés. Elle n’est donc pas soumise à la loi de gravitation, qui caractérise toute matière. 

Tout corps est impénétrable; mais les rayons de lumière semblent se pénétrer. Mettez un corps qui aura reçu la couleur rouge à quelque distance d’un corps qui aura reçu des rayons verts; que 100 millions d’hommes regardent ce point vert et ce point rouge, ils les voient tous deux également: cependant il est d’une nécessité absolue que les rayons verts et les rayons rouges se traversent. Or comment peuvent-ils se traverser sans se pénétrer? On a proposé cette difficulté à plusieurs philosophes, aucun n’y a jamais répondu. 

Il est vrai que l’on a prétendu que la flamme pèse; mais n’a-t-on pas confondu quelquefois les corpuscules joints à la flamme avec la flamme elle-même? 

Qui ne connaît ces expériences par lesquelles le plomb calciné pèse plus, étant réduit en chaux, qu’auparavant? L’on a soupçonné que cette addition de poids était l’effet seul du feu introduit dans le plomb mais n’est-il pas plus vraisemblable qu’une partie de l’air de l’atmosphère raréfiée se soit unie avec ce métal en fusion, et en ait fait ainsi augmenter le poids(199)?

Ce feu nécessaire à tous les corps, et qui leur donne la vie, peut-il être de la nature de ces corps mêmes; et n’est-il pas bien probable que le vivifiant a quelque chose au-dessus du vivifié? 

Conçoit-on bien qu’un être qui se meut 1,600,000 fois plus vite qu’un boulet de canon dans notre atmosphère, et dont la vitesse est peut-être incomparablement plus rapide dans l’espace non résistant, soit ce que nous appelons matière?

N’est-on pas obligé d’avouer aujourd’hui, avec Muschenbroeck, « qu’il n’y a rien qui nous soit moins connu que la cause de l’émanation de la lumière? Il faut avouer que l’esprit humain ne saurait jamais concevoir un phénomène si surprenant ». 

Ce feu élémentaire n’est-il pas un principe de l’électricité, puisque au même instant, au même clin d’oeil, le coup électrique se fait sentir à trois cents personnes à la fois rangées à la file? Le premier est frappé, le dernier sent le coup dans l’instant même. 

N’est-il pas dans les animaux le principe de la sensation instantanée qui fait que la moindre piqûre, aux extrémités du corps, ébranle, sans aucun intervalle de temps, ce qu’on appelle le sensorium? En un mot, cet être agissant si universellement, si singulièrement sur tous les corps, n’est-il pas un être intermédiaire entre la matière dont il a des propriétés, et d’autres êtres qui touchent encore à d’autres, et qui en diffèrent? 

Cette idée que le feu élémentaire est quelque chose qui tient d’un côté à la matière connue, et qui de l’autre s’en éloigne, peut être rejetée, mais ne doit pas être méprisée. 

Dans l’ignorance profonde où croupit le vulgaire gouverné et le vulgaire gouvernant, sur ces quatre éléments dont nous tenons la vie, à quoi nous ont servi les découvertes en physique et les inventions du génie? Au lieu de bien cultiver la terre nous l’ensanglantons; nous employons le feu et l’air à mettre les villes en cendres; les eaux de la mer nous servent à porter la destruction sur tout le globe. La métallurgie, inventée d’abord pour l’usage de la charrue, a fait périr mille millions d’hommes. La théorie des forces mouvantes, employée d’abord à nous soulager dans nos travaux, devint bientôt féconde en machines meurtrières. Enfin l’invention d’un bénédictin chimiste, amenant un nouvel art de la guerre chez toutes les nations, rendant le courage et la force inutiles, a fait que Gustave et Turenne ont été tués par des poltrons. Il y a maintenant en Europe, en comptant les Turcs et les Tartares, quinze cent mille soldats portant des fusils. Aucun ne sait qu’il est armé par un moine mathématicien. 

CHAPITRE XXXIII. — DES LOIS INCONNUES.

Si Newton a découvert cette clef de la nature par laquelle une pierre, une bombe retombe en cherchant le centre de la terre, et les planètes marchent dans leurs orbites; si cette loi de l’attraction agit, non en raison des surfaces, comme pourrait faire l’impulsion d’un fluide, mais en raison des masses; si elle pénètre au centre de la matière en raison inverse du carré des distances, pourquoi cette loi n’agit-elle pas suivant les mêmes proportions dans les phénomènes de l’aimant, dans ceux de l’électricité, dans l’ascension des liqueurs à travers les tuyaux capillaires, dans la cohésion des corps, dans les rayons du soleil qui rebondissent d’une surface de cristal sans toucher réellement cette surface? On ne peut, dans aucun de ces cas, avoir recours aux lois du mouvement, à l’impulsion des corpuscules intermédiaires. Il y a donc certainement des lois éternelles, inconnues, suivant lesquelles tout s’opère, sans qu’on puisse les expliquer par la matière et par le mouvement. 

Ces lois ressemblent à celles par lesquelles tous les animaux font agir leurs membres à leur volonté. Qui découvrira le rapport de la volonté d’un animal et du mouvement de ses jambes? Il y a donc des lois qui ne tiennent en rien à la matière connue. La philosophie corpusculaire ne peut donc rendre aucune raison des premiers principes des choses. Descartes, en paraissant s’expliquer en philosophe, prononçait donc l’assertion la moins philosophique quand il disait « Donnez-moi de la matière et du mouvement, et je vais faire un monde(200). » 

Il y a dans toutes les académies une chaire vacante pour les vérités inconnues, comme Athènes avait un autel pour les dieux ignorés. 

CHAPITRE XXXIV. — IGNORANCES ÉTERNELLES.

La nature de nos sensations, de nos idées, de notre mémoire, ne nous est-elle pas plus inconnue encore? Comment se peut-il faire qu’un animal sente? Quel rapport y a-t-il entre la matière connue et le sentiment? 

Comment une idée se place-t-elle dans notre cerveau? Peut-on avoir une sensation sans avoir l’idée, la conscience, le témoignage interne qu’on éprouve cette sensation? 

Comment cet animal, à qui j’ai coupé la tête, a-t-il encore des sensations, privé du cerveau d’où partent les nerfs qui sont l’origine de tout sentiment? 

Pourquoi, vivant sans tête des semaines entières, sent-il encore les piqûres que je lui fais? Pourquoi se réfugie-t-il dans son enveloppe à la moindre sensation désagréable que je lui cause? 

Qu’est-ce que la mémoire? Et dans quel magasin retrouve-t-on quelquefois, sans le vouloir, une foule d’idées et de mots dont on n’avait plus aucun souvenir? 

Comment les animaux ont-ils en songe des sensations et des idées qu’ils n’avaient point eues en veillant? 

Par quel accord incompréhensible la volonté fait-elle obéir incontinent certains muscles, certains viscères, tandis qu’il y en a d’autres sur lesquels elle n’aura jamais le moindre empire? Enfin pourquoi a-t-on l’existence? Pourquoi est-il quelque chose? 

Si, après ces réflexions, on ne sait pas douter, il faut qu’on soit bien fier. 

CHAPITRE XXXV. — INCERTITUDES EN ANATOMIE

Malgré tous les secours que le microscope a donnés à l’anatomie, malgré les grandes découvertes de tant d’habiles chirurgiens, de tant de médecins célèbres, que de disputes interminables se sont élevées, et dans quelle incertitude sommes-nous encore! 

Interrogez Borelli sur la force exercée par le coeur dans sa dilatation, dans sa diastole; il vous assure qu’elle est égale à un poids de cent quatre-vingt mille livres. Adressez-vous à Keill, il vous certifie que cette force n’est que de cinq onces. Jurin vient, qui décide qu’ils se sont trompés, et il fait un nouveau calcul; mais un quatrième survenant prétend que Jurin s’est trompé aussi. La nature se moque d’eux tous, et pendant qu’ils disputent, elle a soin de notre vie; elle fait contracter et dilater le coeur par des voies que l’esprit humain n’a pas encore pénétrées. 

On dispute depuis Hippocrate sur la manière dont se fait la digestion: les uns accordent à l’estomac des sucs digestifs; d’autres les lui refusent. Les chimistes font de l’estomac un laboratoire Hecquet en fait un moulin. heureusement la nature nous fait digérer sans qu’il soit nécessaire que nous sachions son secret. Elle nous donne des appétits, des goûts, et des aversions, pour certains aliments, dont nous ne pourrons jamais savoir la cause. 

On dit que notre chyle se trouve déjà tout formé dans les aliments mêmes, dans une perdrix rôtie. Mais que tous les chimistes ensemble mettent des perdrix dans une cornue, ils n’en retireront rien qui ressemble ni à une perdrix ni au chyle. Il faut avouer que nous digérons ainsi que nous recevons la vie, que nous la donnons, que nous dormons, que nous sentons, que nous pensons, sans savoir comment. 

Nous avons des bibliothèques entières sur la génération, mais personne ne sait encore seulement quel ressort produit l’intumescence dans la partie masculine. 

On parle d’un suc nerveux qui donne la sensibilité à nos nerfs; mais ce suc n’a pu être découvert par aucun anatomiste. 

Les esprits animaux, qui ont une si grande réputation, sont encore à découvrir. 

Votre médecin vous fera prendre une médecine, et ne sait pas comment elle vous purge. 

La manière dont se forment nos cheveux et nos ongles nous est aussi inconnue que la manière dont nous avons des idées. Le plus vil excrément confond tous les philosophes. 

Winslow et Lemery entassent mémoires sur mémoires touchant la génération des mulets; les savants se partagent: l’âne, fier et tranquille, sans se mêler de la dispute, subjugue cependant sa cavale, qui lui donne un beau mulet. La nature agit, et nous disputons. 

M. Ulloa(201), si célèbre par les services qu’il a rendus à la physique, et par l’Histoire philosophique de ses voyages, assure que, dans un canton de l’Amérique méridionale, il a vu plusieurs fois, observé, mangé des écrevisses, qui toutes étaient constamment plus charnues dans la pleine lune, et plus chétives dans les quadratures. Il a vu et employé de gros roseaux qui éprouvaient les mêmes influences, étant plus nourris d’eau quand la lune était dans son plein que dans le temps du croissant et du décours. Il eût été à souhaiter qu’il eût donné plus de détails de ces étonnantes singularités. Ni les écrevisses ni les roseaux de nos climats ne subissent de pareils changements. Pourquoi la lune agirait-elle sur les écrevisses du Pérou, et négligerait-elle celles de notre continent? Pourquoi ne serait-ce que dans un seul canton du Pérou que les roseaux et les écrevisses seraient soumis à l’empire de la lune ? Je ferais un trop gros livre, si je voulais détailler tout ce que je n’ai jamais pu comprendre. 

CHAPITRE XXXVI. — DES MONSTRES ET DES RACES DIVERSES.

On ne s’accorde point sur l’origine des monstres. Comment s’accorderait-on, puisqu’on ne convient pas encore de la formation des animaux réguliers ? 

Natura est sibi semper consona, dit Newton; la nature est partout semblable à elle-même. Oui, les corps tendent vers le centre en tout pays: le feu brûlera partout; mais la nature agit très différemment dans les générations, puisque, parmi les animaux, les uns jettent des oeufs, les autres sont vivipares, ceux-ci n’ont qu’un sexe, ceux-là en ont deux, plusieurs engendrent sans copulation. 
 

Quo teneam vultus mutantem Protea nodo? 
(HOR., lib., I, ep. I, 90.)

La race des nègres n’est-elle pas absolument différente de la nôtre? il y a encore des ignorants qui impriment que des nègres et des négresses, transportés dans nos climats, engendrent des blancs. Il n’y a rien de plus faux, et tous nos colons d’Amérique qui ont des nègres sont témoins du contraire. 

Comment peut-on imprimer encore aujourd’hui que les noirs sont une race de blancs noircie par le climat, tandis qu’on sait que, sous le même climat, il n’y avait aucun noir en Amérique lorsqu’elle fut découverte, tandis qu’il n’y a de nègres que ceux qu’on y a transplantés d’Afrique, tandis que ces nègres engendrent toujours des nègres comme eux? La maladie des systèmes peut-elle troubler l’esprit au point de faire dire qu’un Suédois et un Nubien sont de la même espèce, lorsqu’on a sous les yeux le reticulum mucosum des nègres, qui est absolument noir, et qui est la cause évidente de leur noirceur inhérente et spécifique? Je sais que, dans la même carrière, on trouve du marbre noir et du marbre blanc; mais certainement le blanc n’a pas produit le noir, et les races nègres ne viennent pas plus de races blanches que l’ébène ne vient d’un orme, et que les mûres ne viennent des abricots. 

Le compilateur du Journal économique(202), qui n’est jamais sorti de la rue Saint-Jacques, me dit, d’un ton de maître, que les Caraïbes n’étaient point rouges; que les mères se plaisaient seulement à teindre en rouge leurs enfants. Et voilà mes voisins qui arrivent de la Guadeloupe, et qui me donnent une attestation « qu’il y a encore cinq à six familles caraïbes dans l’anse Bertrand; leur peau est de la couleur de notre cuivre rouge; ils sont bien faits, ils ont de longs cheveux et point de barbe ». 

Ils ne sont pas les seuls peuples de cette couleur. J’ai parlé à l’indien insulaire qui vint en France demander justice, vers l’an 1720, au conseil du roi, contre M. Hébert, ci-devant gouverneur de Pondichéry, et qui l’obtint. Il était rouge, et d’ailleurs un très bel homme. 

Maillet a raison quelquefois. Il avait beaucoup vu et beaucoup examiné. « Les Américains, dit-il, page 125 du premier volume(203), surtout les Canadiens, excepté les Esquimaux, n’ont ni poil ni barbe, etc. » Son éditeur, qui a fait imprimer le manuscrit de Maillet chez la veuve Duchesne, fait une note sur ce texte, et dit fièrement: « Telliamed se trompe; les sauvages de l’Amérique ne sont point sans poil et sans barbe; ils n’en ont point parce que, s’arrachant le poil, ou le faisant tomber à mesure qu’il paraît, ils se frottent ensuite du jus de certaines herbes pour l’empêcher de croître de nouveau. » 

Avec quelle confiance, avec quelle ignorance intrépide ce badaud de Paris prétend-il que les Brasiliens, et les Canadiens, et les Patagons, se sont donné le mot de s’arracher le poil sans avoir des pinces! Quel secret se sont-ils communiqué du fleuve Saint-Laurent au cap de Horn pour empêcher la barbe de croître? Quel est le voyageur, le colon américain, qui ne sache que ces peuples n’ont jamais eu de poil en aucune partie de leur corps? 

Les hommes, dans le nouveau monde, en sont privés, comme les lions y sont privés de crins(204); toute la nature était différente de la nôtre en Amérique quand nous la découvrîmes; de même que, sur les bords méridionaux de l’Afrique, il n’y avait rien qui ressemblât aux productions de notre Europe, ni hommes, ni quadrupèdes, ni oiseaux, ni plantes. 

Croira-t-on de bonne foi qu’un Lapon et un Samoyède soient de la race des anciens habitants des bords de l’Euphrate? Leurs rangifères ou rennes, animaux qui ne se trouvent point ailleurs et qui ne peuvent vivre ailleurs, descendent-ils des cerfs de la forêt de Senlis? Il n’a pas certainement été plus difficile à la nature de faire des Lapons et des rangifères que des nègres et des éléphants. 

Les nègres blancs que j’ai vus, ces petits hommes qui ont des yeux de perdrix, et la soie la plus fine et la plus blanche sur la tête, et qui ne ressemblent aux nègres que par leur nez épaté et par la rondeur de la conjonctive, ne me paraissent pas plus descendre d’une race noire dégénérée que d’une race de perroquets. L’auteur de l’Histoire naturelle les croit d’une race noire, parce qu’ils sont blancs, et qu’ils habitent tous à peu près la même latitude, au Darien, au sud du Zaïr, et à Ceilan. Et moi, c’est parce qu’ils habitent la même latitude que je les crois tous d’une race particulière(205).

Est-il bien vrai que, dans quelques îles des Philippines et des Mariannes, il y ait quelques familles qui ont des queues, comme on peint les satyres et les faunes? Des missionnaires jésuites l’ont assuré: plusieurs voyageurs n’en doutent pas; Maillet dit qu’il en a vu. Des domestiques nègres de feu M. de La Bourdonnaie, le vainqueur de Madras, et la victime de ses services(206), m’ont juré qu’ils en avaient vu plusieurs. Il ne serait pas plus étrange que le croupion se fût allongé et relevé dans quelques races d’hommes qu’il ne l’est de voir des familles qui ont six doigts aux mains. Mais qu’il y ait eu quelques hommes à queue ou non, cela est fort peu important, et il faut ranger ces queues dans la classe des monstruosités(207).

Y a-t-il eu en effet des espèces de satyres, c’est-à-dire des filles ont-elles pu être enceintes de la façon des singes, et enfanter des animaux métis, comme les juments font des mulets et des jumars? Toute l’antiquité atteste ces faits singuliers. Plusieurs saints ont vu des satyres. Ce n’est pas un article de foi. La chose est très possible, mais elle a du être rare. Il est vrai que les singes aiment fort les filles; mais nos filles ont de l’horreur pour eux, elles les craignent; elles les fuient. Cependant on ne peut douter de plusieurs unions monstrueuses arrivées quelquefois dans les pays chauds. La peine prononcée, dans les lois juives, contre de tels accouplements, est une preuve incontestable de leur réalité, et il est fort probable qu’il est né des animaux de ces mélanges ignorés dans nos villes, mais dont on voit des exemples dans les campagnes. 

CHAPITRE XXXVII. — DE LA POPULATION(208).

La population a-t-elle toujours été abondante? Non, sans doute; les peuples paresseux, comme la plupart des Américains, ont dû toujours être en petit nombre; ils laissent leurs terres en friche; les fleuves les inondent; des marais immenses infectent l’air; on respire des poisons. La paucité de la race humaine rend la terre inhabitable, et cette terre, abandonnée, contribue à son tour à la dépopulation. Notre continent est tantôt plus ou moins peuplé. Le nombre des citoyens romains diminua sensiblement depuis les horribles scélératesses de Sylla et de Marius jusqu’à celles du lâche Octave, surnommé Auguste, et de l’effréné Antoine. 

L’espèce diminua beaucoup en France, dans les guerres civiles, jusqu’aux belles années du divin Henri IV. J’ai lu, dans je ne sais quel livre(209), que, sous Charles IX, au temps de la Saint-Barthélemy, la France avait 29 millions d’habitants. Une pareille erreur ne mérite pas d’être réfutée. 

Il est certain que la peste, la guerre, la famine, l’Inquisition, ont dépeuplé des royaumes entiers. D’un autre côté, il y a des provinces trop peuplées, comme la basse Allemagne, dont il est sorti plus de vingt mille familles pour aller chercher des terres dans les colonies anglaises. Le pays du pape manque d’hommes, celui des Provinces-Unies en regorge; la raison en est assez connue l’un est habité par des prêtres, qui immolent les races futures à l’espérance d’un petit bénéfice; l’autre est peuplé des facteurs des deux mondes. Si on avait dit à Trajan, dans son beau forum: Londres sera un jour six fois plus peuplée que votre Rome,on l’aurait bien étonné. 

L’Europe est-elle plus peuplée qu’elle ne l’était du temps de Charlemagne? Oui, malgré les moines; regardez Amsterdam, Venise, Paris, Londres, Milan, Naples, Hambourg, et tant d’autres villes qui n’étaient alors que des villages très chétifs, ou qui n’existaient pas. 

La plus grande partie de la forêt Hercinie est couverte de villes, de villages, et de moissons. Le bois commence à manquer de nos jours presque partout: notre Europe est si peuplée qu’il est impossible que chacun ait du pain blanc, et mange quatre livres de viande par mois. Voilà où nous en sommes: avons-nous trop de monde? N’en avons-nous pas assez? 

Au reste, ne négligeons jamais l’occasion de remarquer l’épouvantable ridicule de ceux qui donnent à chaque enfant de Noé des centaines de milliards de descendants au bout de quelques années. 

Un célèbre Écossais, M. Templeman, a calculé que si toute la terre habitée était peuplée comme la Hollande, elle contiendrait 34,720 millions d’hommes; si comme la Russie, 435 millions seulement. L’auteur de l’Essai sur les Moeurs et l’Esprit des nations assigne autour de 900 millions de têtes au genre humain(210). Je crois qu’il ne s’éloigne pas beaucoup de la vérité. Quand on ne se trompe que d’un million dans de tels calculs, le mal n’est pas grand. Je ne sais si la terre manque d’hommes, mais certainement elle manque d’hommes heureux. 

CHAPITRE XXXVIII. — IGNORANCES STUPIDES ET MÉPRISES FUNESTES.

Quoique les physiciens paraissent condamnés à une ignorance éternelle sur les principes des choses, cependant la distance est prodigieuse entre eux et le vulgaire. Quelle différence, par exemple, des connaissances d’un grand artiste en horlogerie, et d’une dame qui achète sa montre! Elle ne s’informe pas seulement de l’art qui a divisé également les heures du jour. Il y a cent mille âmes dans Paris qui, en soufflant le feu de leurs cheminées, n’ont jamais seulement pensé à la mécanique par laquelle l’air, entrant dans leur soufflet, ferme ensuite la soupape qui lui est attachée. Les dames, les princesses, les reines, passent une partie du matin à leur miroir, sans imaginer qu’il y a des traits de lumière qui forment un angle d’incidence égal à l’angle de réflexion. On mange tous les jours des membres, des entrailles d’animaux, en n’ayant pas même la curiosité de savoir ce qu’on mange. Le nombre est très petit de ceux qui cherchent à s’instruire des ressorts de leur corps et de leur pensée. De là vient qu’ils mettent souvent l’un et l’autre entre les mains des charlatans. 

Le gros des hommes est dans ce cas pour les choses qui l’intéressent le plus. La routine les conduit dans toutes les actions de leur vie; on ne réfléchit que dans les grandes occasions, et quand il n’est plus temps. C’est ce qui a rendu presque toutes les administrations vicieuses; c’est ce qui a produit autant d’erreurs dans le gouvernement que dans la philosophie. En voici un exemple palpable tiré de l’arithmétique. 

Le gouvernement de Suède eut autrefois besoin d’argent; le ministre emprunta et créa des rentes perpétuelles à cinq pour cent, comme avaient fait ses prédécesseurs. L’argent valait alors 25 livres idéales le marc; ainsi le citoyen et l’étranger qui prêtèrent chacun 40 marcs durent recevoir, à cinq pour cent, chacun 2 marcs de rente, c’est-à-dire 50 livres idéales; l’écu était alors à 2 livres chimériques et demie, qu’on nommait 50 sous chimériques. Ces 2 marcs réels composaient au rentier 20 écus de rente, qu’on appelait 50 livres. 

Cependant les dépenses augmentèrent; l’État s’obéra de plus en plus; l’argent manqua. On conseilla au ministre de faire valoir le marc 50 livres au lieu de 25, et par conséquent de donner la dénomination de 5 livres à ce même écu qui n’en valait que 2 et demie. Par la vertu de cette parole, il payera, disait-on, toutes les rentes en idée, et il ne donnera réellement que la moitié de ce qu’il doit. On promulgue l’édit: l’écu en vaut deux tout d’un coup; 50 sous numéraires sont changés en 100 sous numéraires. Le sot peuple, à qui on dit que son argent a doublé de valeur dans sa poche, se croit du double plus riche, et celui qui a prêté son argent a perdu en un moment et pour jamais la moitié de son bien. Mais qu’arrive-t-il de cette opération aussi injuste qu’absurde? Le gouvernement ne reçoit plus que la moitié des impôts; le cultivateur qui devait un écu ou 2 livres et demie idéales de taille ne donne plus que la moitié réelle d’un écu; et le gouvernement, en frustrant ses créanciers, est bien plus frustré par ses débiteurs. Il n’a d’autre ressource que de doubler les impôts, et cette ressource est une ruine. Rien n’est plus sensible que cet exemple. 

On voit mille autres abus non moins pernicieux dans plus d’un État. On n’y remédie pas; on étaye comme on peut la maison prête à crouler, et on laisse le soin de la rebâtir à son successeur, qui n’en pourra venir à bout(211).

Il y a des vices d’administration qui sont plus contagieux que la peste, et qui portent nécessairement la désolation d’un bout de l’Europe à l’autre. Un prince veut faire la guerre; et, croyant que Dieu est toujours pour les gros bataillons, il double le nombre de ses troupes: le voilà d’abord ruiné dans l’espérance d’être vainqueur; cette ruine, qui était auparavant la suite de la guerre, commence chez lui avant le premier coup de canon. Son voisin en fait autant pour lui résister; chaque prince, de proche en proche, double aussi ses armées; les campagnes sont donc ravagées du double; le cultivateur, doublement foulé, a nécessairement la moitié moins de bestiaux pour engraisser ses terres, la moitié moins de manoeuvres pour l’aider à les cultiver. Ainsi tout le monde souffre à peu près également, quand même les avantages seraient égaux de chaque côté. 

Les lois qui concernent la justice distributive ont été souvent aussi mal conçues que les ressources d’une administration obérée. Les hommes ayant tous les mêmes passions, le même amour pour la liberté, chaque homme étant à peu près un composé d’orgueil, de cupidité, et d’intérêt, d’un grand goût pour une vie douce, et d’une inquiétude qui exige une vie active, ne devraient-ils pas avoir les mêmes lois, comme dans un hôpital on fait prendre le même quinquina à tous ceux qui ont la fièvre tierce? 

On répond à cela que, dans un hôpital bien policé, chaque maladie a son traitement particulier; mais c’est ce qui n’arrive pas dans nos gouvernements: tous les peuples sont malades en morale, et il n’y a pas deux régimes qui se ressemblent. 

Les lois de toute espèce, qui sont la médecine des âmes, ont donc été composées presque partout par des charlatans qui ont donné des palliatifs, et quelques-uns même ont prescrit des poisons. 

Si la maladie est la même dans le monde entier, si un Basque a tout autant de cupidité qu’un Chinois, il est évident qu’il faut un régime uniforme pour le Chinois et pour le Basque. La différence du climat n’a ici aucune influence. Ce qui est juste à Bilbao doit être juste à Pékin, par la raison qu’un triangle rectangle est la moitié de son carré sur le rivage atlantique comme sur le rivage indien. La vérité est une, toutes les lois diffèrent: donc la plupart des lois ne valent rien. 

Un jurisconsulte un peu philosophe me dira: Les lois sont comme les règles du jeu, chaque nation joue aux échecs différemment. Chez les unes le roi peut faire deux pas; chez d’autres il n’en fait qu’un; ici on va à dame, là on n’y va pas. Mais dans chaque pays tous les joueurs se soumettent à la loi établie. 

Je lui réponds: Cela est fort bien quand il ne s’agit que de jouer. Je joue mon bien en Hollande, en le plaçant à deux et demi pour cent; en France, j’en aurai cinq. Certaines denrées payeront plus de droits en Angleterre qu’en Espagne. Ce sont là véritablement des jeux dont les règles sont arbitraires. Mais il y a des jeux où il va de la liberté, de l’honneur, et de la vie. 

Celui qui voudrait calculer les malheurs attachés à l’administration vicieuse serait obligé de faire l’histoire du genre humain. Il résulte de tout ceci que, si les hommes se trompent en physique, ils se trompent encore plus en morale, et que nous sommes livrés à l’ignorance et au malheur dans une vie qui, tout bien calculé, n’a pas, l’un portant l’autre, trois ans de sensations agréables. 

Mais quoi! nous répondra un homme à routine, était-on mieux du temps des Goths, des Huns, des Vandales, des Francs, et du grand schisme d’occident? 

Je réponds que nous étions beaucoup plus mal. Mais je dis que les hommes qui sont aujourd’hui à la tête des gouvernements étant beaucoup plus instruits qu’on ne l’était alors, il est honteux que la société ne se soit pas perfectionnée en proportion des lumières acquises. Je dis que ces lumières ne sont encore qu’un crépuscule. Nous sortons d’une nuit profonde, et nous attendons le grand jour. 

FIN DES SINGULARITÉS DE LA NATURE