OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE MÉLANGES V
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SERMON PRÊCHÉ A BÂLE, LE PREMIER JOUR DE L’AN 1768,
PAR JOSIAS ROSSETTE
Notice bibliographique

(108)Commençons l’année, messieurs, par rendre grâce à Dieu du plus grand événement qui ait signalé le siècle où nous vivons; ce n’est pas une bataille gagnée par les meurtriers aux gages d’un roi qui demeure vers la Sprée, contre les meurtriers aux gages des souverains qui habitent les bords du Danube, ou contre ceux qui sortent des bords de la Garonne, de la Loire, et du Rhône, pour aller en grand nombre porter la dévastation en Germanie, et pour revenir en très petit nombre dans leurs foyers. 

Je n’ai point à vous entretenir de ces fureurs qui ont usurpé le nom de gloire, et qui sont plus détestées par les sages qu’elles ne sont vantées par les insensés. S’il est une conquête dans l’auguste entreprise que nous célébrons, c’est une conquête sur le fanatisme; c’est la victoire de l’esprit pacificateur sur l’esprit de persécution; c’est le genre humain rétabli dans ses droits, des bords de la Vistule aux rivages de la mer Glaciale, et aux montagnes du Caucase, dans une étendue de terre deux fois plus grande que le reste de l’Europe. 

Deux têtes couronnées(109) se sont unies pour rendre aux hommes ce bien précieux que la nature leur a donné, la liberté de conscience. Il semble que, dans ce siècle, Dieu ait voulu qu’on expiât le crime de quatorze cents ans de persécutions chrétiennes, exercées presque sans interruption pour noyer dans le sang humain la liberté naturelle. L’impératrice de Russie non seulement établit la tolérance universelle dans ses vastes États, mais elle envoie une armée en Pologne, la première de cette espèce depuis que la terre existe, une armée de paix, qui ne sert qu’à protéger les droits des citoyens, et à faire trembler les persécuteurs. O roi sage et juste, qui avez présidé à cette conciliation fortunée! ô primat éclairé(110), prince sans orgueil, et prêtre sans superstition, soyez bénis et imités dans tous les siècles! 

C’était beaucoup, mes frères, pour la consolation du genre humain, que les jésuites, ces grands prédicateurs de l’intolérance, eussent été chassés de la Chine et des Indes, du Portugal et de l’Espagne, de Naples et du Mexique, et surtout de la France, qu’ils avaient si longtemps troublée; mais enfin ce ne sont que des victimes sacrifiées à la haine publique. Elles ne l’ont point été à la raison universelle. Tant de princes chrétiens n’ont point dit: Chassons les jésuites, afin que nos peuples soient délivrés du joug monacal, afin qu’on rende à l’État des biens immenses engloutis dans tant de monastères, et à la société tant d’esclaves inutiles ou dangereux. Les jésuites sont exterminés, mais leurs rivaux(111) subsistent. Il semble même que ce soit à leurs rivaux qu’on les immole. Les disciples de l’insensé Ignace, de ce chevalier errant de la Vierge, eux-mêmes chevaliers errants de l’évêque de Rome, disparaissent sur la terre; mais les disciples(112) d’un fou beaucoup plus dangereux, d’un François d’Assise, couvrent une partie de l’Europe; les enfants du persécuteur Dominique(113) triomphent. On n’a dit encore ni en France, ni en Espagne, ni en Portugal, ni à Naples: Citoyens qui ne reconnaissez pas l’évêque de Rome pour le maître du monde, sujets qui n’êtes soumis qu’à votre roi, chrétiens qui ne croyez qu’à l’Évangile, vivez en paix; que vos mariages, confirmés par les lois, repeuplent nos provinces dévastées par tant de malheureuses guerres, occupez dans nos villes les charges municipales; hommes, jouissez des droits des hommes. On a fait le premier pas dans quelques royaumes, et on tremble au second; la raison est plus timide que la vengeance. 

C’était autrefois, mes frères, une opinion établie chez les Grecs que la sagesse viendrait d’Orient, tandis que, sur les bords de l’Euphrate et de l’Indus, on disait qu’elle viendrait d’Occident. On l’a toujours attendue. Enfin, elle arrive du Nord; elle vient nous éclairer; elle tient le fanatisme enchaîné; elle s’appuie sur la tolérance, qui marche toujours auprès d’elle, suivie de la paix, consolatrice du genre humain. 

Il faut que vous sachiez que l’impératrice du Nord a rassemblé dans la grande salle du Kremlin, à Moscou, six cent quarante députés de ses vastes États d’Europe et d’Asie, pour établir une nouvelle législation qui soit également avantageuse à toutes ses provinces. C’est là que le musulman opine à côté du grec, le païen auprès du papiste, et que l’anabaptiste confère avec l’évangélique et le réformé, tous en paix, tous unis par l’humanité, quoique la religion les sépare. 

Enfin donc, grâces au ciel, il s’est trouve un génie supérieur qui, au bout de près de dix-huit siècles, s’est souvenu que tous les hommes sont frères. Déjà un Anglais en France, un Berwick, évêque de Soissons, avait osé dire, dans son célèbre mandement de 1757, que les Turcs sont nos frères(114), ce que ni Bossuet ni Massillon n’avaient jamais eu le courage de dire. Déjà cent mille voix s’élevaient de tous côtés dans l’Europe en faveur de la tolérance universelle; mais aucun souverain ne s’était encore déclaré si ouvertement; aucun n’avait posé cette loi bienfaisante pour la base des lois de l’État; aucun n’avait dit à la tolérance, en présence des nations: Asseyez-vous sur mon trône. 

Élevons nos voix pour célébrer ce grand exemple; mais élevons nos coeurs pour en profiter. Vous tous qui m’écoutez, souvenez-vous que vous êtes hommes avant d’être citoyens d’une certaine ville, membres d’une certaine société, professant une certaine religion. Le temps est venu d’agrandir la sphère de nos idées, et d’être citoyens du monde. Que de petites nations apprennent donc leur devoir des grandes. 

Nous sommes tous de la même religion sans le savoir. Tous les peuples adorent un Dieu, des extrémités du Japon aux rochers du mont Atlas: ce sont des enfants qui crient à leur père en différents langages. Cela est si vrai et si avéré que les Chinois, en signant la paix avec les Russes, le 8 septembre 1689, la signèrent au nom du même Dieu(115). Le marbre qui sert de bornes aux deux empires montre encore aux voyageurs ces paroles gravées dans les deux langues: « Nous prions le Dieu seigneur de toutes choses, qui connaît les coeurs, de punir les traîtres qui rompraient cette paix sacrée. » 

Malheur à un habitant de Lucerne ou de Fribourg qui dirait à un réformé de Berne ou de Genève: Je ne vous connais pas; j’invoque des saints, et vous n’invoquez que Dieu; je crois au concile de Trente, et vous à l’Évangile aucune correspondance ne peut subsister entre nous; votre fils ne peut épouser ma fille; vous ne pouvez posséder une maison dans notre cité: « Vous n’avez point écouté mon assemblée, vous êtes pour moi comme un païen et comme un receveur des deniers de l’État(116)! » 

Voilà pourtant les termes dans lesquels nous sommes, nous qui accusons sans cesse d’intolérance des nations plus hospitalières. Nous sommes treize républiques confédérées(117), et nous ne sommes pas compatriotes. La liberté nous a unis, et la religion nous divise. Qu’aurait-on dit dans l’antiquité, si un Grec de Thèbes ou de Corinthe avait été banni de la communion d’Athènes et de Sparte? En quelque endroit de la Grèce qu’ils allassent, ils se trouvaient chez eux; celui dont la cité était sous la protection d’Hercule allait sacrifier dans Athènes à Minerve: on les voyait associés aux mêmes mystères comme aux mêmes jeux. Le droit le plus sacré, le plus beau lien qui ait jamais joint les hommes, l’hospitalité, rendait, au moins pour quelque temps, le Scythe concitoyen de l’Athénien. Jamais il n’y eut entre ces peuples aucune querelle de religion. La république romaine ne connut jamais cette fureur absurde. On ne vit pas, depuis Romulus, un seul citoyen romain inquiété pour sa manière de penser; et tous les jours le stoïcien, l’académicien, le platonicien, l’épicurien, l’éclectique, goûtaient ensemble les douceurs de la société: leurs disputes n’étaient qu’instructives. Ils pensaient, ils parlaient, ils écrivaient dans une sécurité parfaite. 

On l’a dit cent fois à notre confusion: nous n’avons qu’à rougir, nous qui, étant frères par nos traités, sommes encore si étrangers les uns aux autres par nos dogmes; nous qui, après avoir eu la gloire de chasser nos tyrans, avons eu l’horreur et la honte de nous déchirer par des guerres civiles, pour des chimères scolastiques. 

Je sais bien que nous ne voyons plus renaître ces jours déplorables où cinq cantons(118), enivrés du fanatisme qui empoisonnait alors l’Europe entière, s’armèrent contre le canton de Zurich, parce qu’ils étaient de la religion romaine, et Zurich de la religion réformée. S’ils versèrent le sang de leurs compatriotes après avoir récité cinq Pater et cinq Ave Maria dans un latin qu’ils n’entendaient pas; s’ils firent, après la bataille de Cappel, écarteler par le bourreau de Lucerne le corps mort du célèbre pasteur Zuingle; s’ils firent, en priant Dieu, jeter ses membres dans les flammes, ces abominations ne se renouvellent plus. Mais il reste toujours entre le romain et le protestant un levain de haine que la raison et l’humanité n’ont pu encore détruire. 

Nous n’imitons pas, il est vrai, les persécutions excitées en Hongrie, à Saltzbourg, en France; mais nous avons vu depuis peu, dans une ville étroitement unie à la Suisse, un pasteur doux et charitable(119) forcé de renoncer à sa patrie pour avoir soutenu que l’Être créateur est bon, et qu’il est le Dieu de miséricorde encore plus que le Dieu des vengeances. Qu’un homme savant et modéré avance parmi nous que Jésus-Christ n’a jamais pris le nom de Dieu, qu’il n’a jamais dit qu’il eût deux natures et deux volontés, que ces dogmes n’ont été connus que longtemps après lui: n’entendez-vous pas aussitôt cent ignorants crier au blasphème, et demander son châtiment? Nous voulons passer pour tolérants; que nous sommes encore loin, mes chers frères, de mériter ce beau titre! 

A notre honte, ce sont les anabaptistes qui sont aujourd’hui les vrais tolérants, après avoir été au xvie siècle aussi barbares que les autres chrétiens. Ce sont ces primitifs appelés quakers qui sont tolérants, eux qui, au nombre de plus de quatre-vingt mille dans la Pensylvanie, admettent parmi eux toutes les religions du monde; eux qui, seuls de tous les peuples transplantés en Amérique, n’ont jamais ni trompé ni égorgé les naturels du pays, si indignement appelés sauvages. C’était le grand philosophe Locke qui était tolérant, lui qui, dans le code des lois qu’il donna à la Caroline, posa pour fondement de la législation que sept pères de famille, fussent-ils Turcs ou Juifs, suffiraient pour établir une religion dont tous les adhérents pourraient parvenir aux charges de l’État. 

Que dis-je? l’esprit de tolérance commence enfin à s’introduire chez les Français, qui ont passé longtemps pour aussi volages que cruels. Ils ont leur Saint-Barthélemy en horreur; ils rougissent de l’outrage fait au grand Henri IV par la révocation de l’édit de Nantes; on venge la cendre de Calas; on adoucit l’affreuse destinée de la famille Sirven. On ne l’eût pas fait sous le ministère du cardinal de Fleury. On chasse les jésuites, les plus intolérants des hommes; on réprime doucement la brutale animosité des jansénistes. On impose silence à la Sorbonne sur l’article de la tolérance, lorsqu’en osant censurer les maximes humaines de Bélisaire, elle a le malheur de s’attirer l’indignation de toutes les nations de l’Europe. Enfin, la haute prudence de Louis XV a plongé dans un oubli général cette scandaleuse bulle Unigenitus, et ces billets de confession plus scandaleux encore. Le gouvernement, devenu plus éclairé, apaise avec le temps toutes les querelles dangereuses qui étaient le fruit de cet exécrable intolérantisme. 

Quand serons-nous donc véritablement tolérants à notre tour, nous qui demandons, qui crions sans cesse qu’on le soit ailleurs pour les protestants nos frères! 

Disons aux nations, mais disons surtout à nous-mêmes: Jésus-Christ a daigné converser également avec la courtisane de Jérusalem(120), et avec la courtisane de Samarie(121); il s’est fait parfumer les pieds par l’une, parce qu’elle l’avait beaucoup aimé; il s’est arrêté longtemps avec l’autre sur le bord d’un puits. 

S’il a dit anathème aux receveurs des deniers publics(122), il a soupé chez eux(123), et il a appelé l’un deux à l’apostolat. S’il a séché un figuier(124) pour n’avoir pas porté de fruit quand ce n’était pas le temps des figues, il a changé l’eau en vin(125) à des noces où les convives, déjà trop échauffés, semblaient le mettre en droit de ne pas exercer cette condescendance. S’il rebute d’abord sa mère avec des paroles dures(126), il fait incontinent le miracle qu’elle demande. S’il fait jeter en prison(127) le serviteur qui n’a pas fait profiter l’argent de son maître à cent pour cent chez les changeurs, il fait payer l’ouvrier de la vigne venu à la dernière heure(128), comme ceux qui ont travaillé dès la première. S’il dit en un endroit qu’il est venu apporter le glaive(129) et la dissension dans les familles, il dit dans un autre, avec tous les anciens législateurs, qu’il faut aimer son prochain(130). Ainsi, tempérant toujours la sévérité par l’indulgence, il nous apprend à tout supporter. Si toutes les nations ont péché en Adam, ô mystère incompréhensible! Jésus, quatre mille ans après, a subi le dernier supplice en Palestine pour racheter toutes les nations, ô mystère plus incompréhensible encore! S’il a dit en un endroit qu’il n’était venu que pour les Juifs, pour les enfants de la maison, il dit ailleurs qu’il était venu pour les étrangers. Il appelle à lui toutes les nations(131), quoique l’Europe seule semble être aujourd’hui son partage. Il n’y a donc point d’étranger pour un véritable disciple de Jésus-Christ; il doit être concitoyen de tous les hommes. 

Pourquoi nous resserrer dans le cercle étroit d’une petite société isolée, quand notre société doit être celle de l’univers? Quoi! le citoyen de Berne ne pourra être le citoyen de Lucerne! Quoi! un Français, parce qu’il est de la communion romaine, et qu’il ne communie qu’avec du pain azyme, ne pourra acheter chez nous un domaine, tandis que tout Suisse, de quelque secte qu’il puisse être, peut acheter en France la terre la plus seigneuriale! 

Avouons que, malgré la révocation de l’édit de Nantes, malgré le funeste édit de 1724, que la haine languedocienne arracha au cardinal de Fleury contre les pasteurs évangéliques, c’est pourtant en France, c’est dans la société française, dans les moeurs françaises, dans la politesse française, qu’est la vraie liberté de la vie sociale; nous n’en avons que l’ombre. 

Mes frères, il faut le dire, vous êtes chrétiens, et vous aimez votre intérêt; mais entendez-vous votre intérêt et le christianisme? Ce christianisme vous ordonne l’hospitalité, et rien n’est moins hospitalier que vous. 

Votre intérêt est que l’étranger s’établisse dans votre patrie car assurément il n’y viendra pas chercher les honneurs et la fortune, comme vous les allez chercher ailleurs; un étranger ne pourrait acheter dans votre territoire un domaine que pour partager avec vous ses revenus. Le bonheur inestimable de vivre sans maître, de ne jamais dépendre du caprice d’un seul homme, de n’être soumis qu’aux lois, attirerait dans vos cantons, comme en Hollande, cent riches étrangers dégoûtés des dangers des cours, plus funestes encore à l’innocence qu’à la fortune. Mais vous écartez ceux à qui vous devez tendre les bras; vous les rebutez par des usages que l’inimitié et la crainte établirent autrefois, et qui ne doivent plus subsister aujourd’hui. Ce qui n’a été inventé que dans des temps de trouble et de terreur doit être aboli dans les jours de paix et de sécurité. 

Le protestant a craint autrefois que le catholique n’apportât la transsubstantiation, les reliques, les taxes romaines, et l’esclavage dans sa ville. Le catholique a craint que le protestant ne vînt attrister la sienne par sa manière d’expliquer l’Évangile, et par le pédantisme reproché aux consistoires. Pour avoir la paix, il fallut renoncer à l’humanité. Mais les temps sont changés; la controverse, les disputes de l’école, qui ont si longtemps allumé partout la discorde, sont aujourd’hui l’objet du mépris de tous les honnêtes gens de l’Europe. 

S’il est encore des fanatiques, il n’est point de bourgeois, de cultivateur, d’artisan, qui les écoute. La lumière se répand de proche en proche, et la religion ne fait presque plus de mal. 

Qui est celui d’entre vous qui n’affermera pas son champ et sa vigne à un anabaptiste, à un quaker, à un socinien, à un mennonite, à un piétiste, à un morave, à un papiste, s’il est sûr qu’il fera un meilleur marché avec cet étranger qu’avec un homme de votre ville, fermement attaché au système de Zuingle? Les terres de Genève ne sont cultivées que par des papistes savoyards; ce sont des papistes lombards qui labourent les champs des cantons que nous possédons dans le Milanais; et plus d’un protestant fabrique des toiles dont la vente enfle le trésor de l’abbé de Saint-Gall. 

Or, si la malheureuse division que les différentes sectes du christianisme ont mise entre les hommes n’empêche pas qu’ils ne travaillent les uns pour les autres dans le seul but de gagner quelque argent, pourquoi empêchera-t-elle qu’ils ne fraternisent ensemble pour jouir des charmes de la vie civile? N’est-il pas absurde que vous puissiez avoir un fermier catholique, et que vous ne puissiez pas avoir un concitoyen catholique? 

Je ne vous propose pas de recevoir parmi vous des prêtres romains, des moines romains: ils se sont fait un devoir cruel d’être nos ennemis; ils ne vivent que de la guerre spirituelle qu’ils nous font, et ils nous en feraient bientôt une réelle; ce sont les janissaires du sultan de Rome. 

Je vous propose d’augmenter vos richesses et votre liberté, en admettant parmi vous tout séculier à son aise, que l’amour de cette liberté appellerait dans vos contrées. J’ose assurer qu’il y a même en Italie plus d’un père de famille qui aimerait mieux vivre avec vous dans l’égalité, à l’ombre de vos lois, que d’être l’esclave d’un prêtre souverain. Non, il n’y a pas un seul séculier italien, il n’y a pas dans Rome un seul Romain (j’excepte toujours la populace) qui ne frémisse dans le fond de son coeur de ne pouvoir lire l’Évangile dans sa langue maternelle; de ne pouvoir acheter un seul livre sans la permission d’un jacobin; de se voir à la fois compatriote des Scipions, et esclave d’un successeur de Simon Pierre. Soyez sûrs que ce contraste bizarre et odieux d’un filet de pêcheur et d’une triple couronne révolte tous les esprits. Soyez certains qu’il n’y a pas un seul seigneur romain qui, en voyant Jésus monté sur un âne, et le pape porté sur les épaules des hommes; en voyant d’un côté Jésus, qui n’a pas seulement de quoi payer une demi-dragme pour le korban qu’il devait au temple des Juifs, et de l’autre la chambre de la daterie(132), occupée sans cesse à compter l’argent des nations, ne conçoive une indignation d’autant plus forte qu’il en faut dissimuler toutes les apparences. Il la cache à ses maîtres; il la manifeste dans le secret de l’amitié. 

Je vais plus loin, mes frères; je soutiens que, dans toute la chrétienté, il n’y a pas aujourd’hui un seul homme un peu instruit qui soit véritablement papiste: non, le pape ne l’est pas lui-même; non, il n’est pas possible qu’un faible mortel se croie infaillible, et revêtu d’un pouvoir divin. 

Je n’entre point ici dans l’examen des dogmes qui séparent la communion romaine et la nôtre: je prêche la charité, et non la controverse; j’annonce l’amour du genre humain, et non la haine; je parle de ce qui réunit tous les hommes, et non de ce qui les rend ennemis. 

Aujourd’hui, malgré les cris de l’Église romaine, aucune puissance n’attente à la liberté de conscience établie chez ses voisins. Vous avez vu, dans la dernière guerre(133), six cent mille hommes en armes sans qu’un seul soldat ait été envoyé pour faire changer un seul homme de croyance. L’Espagne même, l’Espagne appelle dans ses provinces une foule d’artisans protestants pour ranimer sa vie, que la barbarie insensée de l’Inquisition faisait languir dans la misère; un sage ministre(134) brave le monstre de l’Inquisition pour l’intérêt de la patrie. 

Ne craignez donc point que le joug papiste, imposé dans des temps d’ignorance, puisse jamais s’appesantir sur vous. Ne craignez point qu’on vous remette au gland lorsque vous avez connu l’agriculture. La tyrannie peut bien empêcher la raison pendant quelques siècles de pénétrer chez les hommes; mais quand elle y est parvenue, nul pouvoir ne peut l’en bannir. 

Êtres pensants, ne redoutez plus rien de la superstition. Vous voyez tous les jours les conseils éclairés des princes catholiques mutiler eux-mêmes petit à petit ce colosse autrefois adoré. On le réduira enfin à la taille ordinaire. Tous les gouvernements sentiront que l’Église est dans l’État, et non l’État dans l’Église. Le sacerdoce, à la longue, mis à sa véritable place, fera gloire enfin, comme nous, d’obéir à la magistrature. En attendant, conservons les deux biens qui appartiennent essentiellement à l’homme, la liberté et l’humanité. Que les cantons catholiques s’éclairent, et que les cantons protestants ne résistent point, par préjugé, à leur raison éclairée; vivons en frères avec quiconque voudra être notre frère. Cultivons également notre esprit et nos campagnes. Souvenons-nous toujours que nous sommes une république, non pas en vertu de quelques arguments de théologie, non pas comme zuingliens ou comme oecolampadiens, mais en qualité d’hommes. Si la religion n’a servi qu’à nous diviser, que la nature humaine nous réunisse. C’est aux cantons protestants à donner l’exemple, puisqu’ils sont plus florissants que les autres, plus peuplés, plus instruits dans les arts et dans les sciences. N’emploierons-nous nos talents que pour les concentrer dans notre petite sphère? L’homme isolé est un sauvage, un être informe, qui n’a pas encore reçu la perfection de sa nature. Une cité isolée, inhospitalière, est parmi les sociétés ce que le sauvage est à l’égard des autres hommes. Enfin, en adorant le Dieu qui a créé tous les mortels, qu’aucun mortel ne soit étranger parmi nous. 

FIN DU SERMON DE JOSIAS ROSSETTE